SANCTOUIUS, — BE HAEN. ET LA THERMOMÉTRIE CLINIQUE
Sanctorius, l'inventeur du pulsiloge, instrument à compter le pouls, est aussi le médecin qui, en 162(5, a essayé de déterminer à l'aide du thermomètre la réalité de l'état inflammatoire des tissus ou des organes qui engendre la fièvre (1). Il donnait ainsi à la médecine le moyen de savoir d'une façon mathématique quel était le trouble survenu dans l'état physiologique par l'état fébrile. — C'est
(1) Commcnlnirc sur le prcaiier livre du canon d'Aviccnne. Venise, 161C, infollo.
ANÂTOMISME ET ÉCOLE ANATOMIQUE — DE L'ORGANOSCOPIE 565
là de la physiologie pathologique faite sur le vivant, elle grand mérite de ces recherches est d'avoir ouvert à la science des horizons nouveaux.
De Haen suivit l'exemple de Sanclorius , comme on peut le voir d'après les observations qu'il publia en 1761-1778, puis Goupil en 1798 qui montra que la chaleur s'élevait toujours dans les inflammations (1). Vinrent ensuite chez nous, Piorry, Andral, Chossat, Monneret, etc., à l'étranger Traube, Baerensprung, Wunderlich, Spielman, Picard, Coblence, Hirtz, et la plupart des observateurs de notre époque qui ont confirmé le fait. Tous ont établi que ce mode d'exploration physique judicieusement employé était le moyen de reconnaître la nature de certains états morbides difficiles à déterminer sans cela. — A rOrganoscopie donc revient l'honneur d'avoir introduit la thermométrie clinique dans la science médicale, et c'est là un fait de très-grande importance.
Seulement, c'est un moyen qu'il faut savoir employer. La température doit être prise dans l'anus ou dans l'aisselle, le matin et le soir, tous les jours pendant toute la durée de la maladie.
De cette façon, on est assuré, comme l'ont dit Sanctoriuset Goupil, que la température s'élève de 37° chiffre normal à 38 et 40 ou 42 dans l'état fébrile et dans les inflammations.
Que l'élévation passagère et périodique de la température indique la fièvre intermittente.
Que l'élévation rapide en 3 jours de la température à 40 indique une grande phlegmasie et que l'abaissement indique sa guérison.
Que l'élévation progressive de la température pendant 8 à 10 jours à 39 et 40 indique une fièvre continue ou une fièvre éruptive.
Que le chiffre de -|- 43 centigrades est presque toujours un signe de mort.
Que le chiff"re de -f- 22 centigrades est un signe certain de la mort pouvant servir à distinguer la mort réelle de la mort apparente (1).
Enfin qu'il y a à prendre dans cette étude des notions de diagnostic et de pronostic d'une certitude qui font honneur à la science du xix* siècle.
DÉSORMEAUX ET L'ENDOSCOPE
Pour éclairer l'intérieur du canal de l'urèlre, la prostate ou quelques points de la vessie, Désormeaux a imaginé une sonde parlicu-
(I) Bouchut. Path. gén, Ë"" édition, page 9o2.
Hère au bout de laquelle un système de miroirs réflecteurs jette la lumière. — Alors le chirurgien à l'aide de cet appareil peut voir certaines altérations de la muqueuse génito-urinaire et y porter sûrement des caustiques dans un but de guérison. — C'est un moyen ingénieux qui n'a cependant que des applications assez restreintes.
aALL ET LA CRANIOSCOPIE — SPURZHEIM ET LA PHRÉNOLOGIE
On doit à l'Anatomisme l'apparition d'un étrange système de psychologie dont la renommée s'est rapidement éteinte, après avoir joui pendant plusieurs années d'une grande faveur dans le monde et dans la science médicale.
Je veux parler delà Cranioscopie et de \sl Phrénologie inventées par le docteur Gall, anatomiste de premier ordre, qui a étudié la structure du cerveau d'une façon extrêmement remarquable (1).
Gall est né cà Vienne en 1758, où il se fit recevoir médecin et d'où il vint se fixer à Paris en 1805 pour y mourir en 1828. — Il a préludé à son système de philosophie par une étude approfondie de l'anatomie du cerveau et de la moelle. C'est lui qui reprit les idées de Mistichelli, de Pourfour du Petit (Lettres d'un médecin du roi, Namur, 1710), de Winslow, et démontra, ce qui était alors peu connu, (( que la substance médullaire du cerveau est partout fibreuse, que les fibres de la moelle allongée se croisent avant de former les éminences pyramidales ; il a vu les fibres des éminences pyramidales, celles des corps olivaires, c'est-à-dire toutes les fibres ascendantes de la moelle allongée, traverser le pont de varole, les couches optiques, les corps cannelés, et se continuer jusque dans la voûte des hémisphères, les fibres qui rentrent pour donner naissance aux commissures; plusieurs des nerfs que l'on croyait s'arrêter au cerveau ont été conduits par lui jusque dans la moelle allongée, etc. (2). y>
De pareilles études bien appréciées du monde savant formaient une base solide aux déductions physiologiques que l'auteur en prétendait tirer. — Elles lui avaient donné la notoriété et le crédit. Qu'en fit-il? Je vais le dire. — Comme presque tous les physiologistes il admit d'abord :
Que le cerveau est exclusivement l'organe des facultés intel-
{\) Gall, Anat. et physiol, du syst. nervetix et du cerveau avec des observations sur 2a ■possibililé de reconnaître plusieurs dispositions intcUectueUes et morales de l'homme et des animaux j^ar la configuration de leurs tc'tes, Paris, 1810 à 1819, 4 vol. in-'io.
(2) Flourcns, Examen de la •phrénologie, p. 67.
AMATOMISME ET ÉCOLE ANATOMIQUE — DE L'ORGANOSCOPIE 567
lectuelles et des qualités morales. (Tom. II, p. 236.) Cela est vrai.
Que, excepté le cerveau, aucun des systèmes nerveux ne peut être considéré comme le siège des facultés intelleclitelles et des qualité morales. (Tom. II, p. 239.) Cela est encore acceptable.
Mais, après avoir concentré dans le cerveau toutes les facultés de l'enlendement et toutes les passions, il découpe tout l'organe en une foule de petits cerveaux distincts propres à ces passions et à ces facultés. — Cela n'est plus qu'une hypothèse. — Il ne veut pas d'une intelligence une, et il accepte comme une réalité le fait problématique d'autant d'intelligences isolées ou de facultés qu'il y a de moyens d'action, c'est-à-dire de petits cerveaux dans le grand. C'est physioiogiquement la doctrine de la pluralité des cerveaux et philosophiquement Vanarchie des facultés dontla plus puissante écrase et entraîne les autres.
Déjà quelques philosophes, des physiologistes et des médecins avaient soutenu que dans tout ou partie du cerveau résidait le siège de l'àme. — La science renfermait même quelques tentatives assez hardies de locaUsation des facultés intellectuelles et morales. Tout le monde sait que Descaries a placé le siège de l'âme dans la glande pinéale, que Willis a localisé le sens commun dans le corps cannelé, l'imagination dans le corps calleux, la mémoire dans la substance corticale, que Lapeyronie a dit que l'âme résidait dans le corps calleux, etc. Mais toutes ces hypothèses n'ont captivé personne. Cabanis, un peu plus explicite, ne plaçait-il pas la pensée dans le cerveau lorsqu'il a écrit : « Pour se faire une idée juste des opérations dont résulte la pensée, il faut considérer le cerveau comme un organe particulier destiné spécialement à la produire, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion , le foie à filtrer la bile, etc. (1). »
Pour tous les philosophes, et pour les médecins, le cerveau est l'organe de l'intelligence et des facultés morales — seulement Gall pensait, sans les avoir vus, qu'il y avait une foule de petits cerveaux, dans le grand et, chose plus hardie, qu'il était possible de localiser chacune des facultés intellectuelles affectives et morales dans chacun de ces petits cerveaux. — Il pensait que les fibres ascendantes de la moelle, épanouies dans les hémisphères et dans le cervelet, arrivaient jusqu'à la substance grise et que là, elles formaient dans chaque circonvolution le petit organe de chaque faculté de l'entendement. — Selon les degrés du développement de chaque petit cerveau il y avait
(1) Cabanis, Rapport du physique et du moral, 11° Mémoire, § vu.
568 EISTOIRE Dl£ LA MÉDECINE
de grandes et de petites aptitudes, des affections vives ou dénaturées des passions nobles ou mauvaises, etc. De plus, comme chacun de ces petits cerveaux'élail placé à la surface de l'organe en rapport avec le crâne, le contact permanent des circonvolutions cérébrales modifiait la forme de la voûte crânienne et produisait en dedans des dépressions et en dehors des saillies qui correspondaient à toutes les facultés intellectuelles et morales de l'homme. De là, le mot orgueilleux de crànioscopie donné au système de Gall par quelquesuns de ses adeptes.
Spurzheim est le plus renommé des disciples de Gall et un peu son contradicteur. Né à Trêves, en 4775, il passade longues années à Paris avec Gall et il est allé mourir en Amérique, en 1834. C'est lui qui a donné le nom de Phrénologie à la localisation des facultés de l'entendement dans les circonvolutions. A part quelques additions sur le nombre des facultés localisées qui atteignent pour lui le chiffre de 35 au lieu de 27 dans le système de Gall, les différences entre ces deux physiologistes ne sont pas nombreuses. Tous deux ont également abusé de l'analomie pour en tirer des hypothèses Psychologiques et rien ne peut les absoudre.
Je reviens au système anatomique de Gall sur les fondions du cerveau et du cervelet.
D'abord, il est établi aujourd'hui que c'est à tort qu'on rangerait le cervelet et la moelle allongée parmi les organes de l'entendement et des facultés morales. — Flourens (1) a démontré que si on enlève à un animal son cervelet il ne perd que ses mouvements de locomotion; ses tubercules quadrijumeaux, il perd la vue; et la moelle allongée, il perd les mouvements respiratoires et par suite la vie. Si on lui enlève totalement les hémisphères, il ne perd que l'intelligence.
Toutes les facultés localisées dans le cervelet par Gall et par Spurzheim, doivent donc être considérées comme ayant d'autres organes pour siège anatomique. C'est la condamnation du système.
Les facultés ou intelligences individuelles particulières, admises par Gall, sont au nombre de 27 ; elles ont leur perception, leur mémoire, leur jugement, leur imagination, etc., tout comme les instincts. (Tom. IV, p. 331 et'344.) D'où il résulte qu'il y a 27 espèces de mémoire, de jugement, d'imagination, etc. — Cela est la conséquence de l'agglomération des 27 petits cerveaux réunis dans les hémisphères. Comme je l'ai dit plus haut, c'est l'anarchie des facultés de
(t) Recherches sur les propriétés cl les fondions du système ncrveu-i:. 2° édition, Parif», Wt2.
.VNATOMISME ET ÉCOLE ANATOMIQUE — DE L'ORGâNOSCOPIE 569
l'ùine remplaçant leur unité, c'est-à-dire remplaçant l'unité de l'intelligence et du moi. C'est la suppression du libre arbitre dominé par les arrêts de la foule des petits cerveaux qui sont en action dans le grand, et qui luttent les uns contre les autres avant d'arriver à une entente qui sera la raison, ou la folie et le vice.
Pour Gall, l'organisation du cerveau explique tout, et son système est celui de la fatalité organique qui supprime la liberté et la responsabilité individuelles. Point de vertu, ni de vice. Quelques fibres de plus ou de moins dans la partie du cerveau d'où dépendent les instincts, et voilà l'honnête homme ou le criminel.
Il pense que l'espèce humaine a de plus que les animaux un organe au moyen duquel elle reconnaît Dieu (tom. IV, p. 2G9), mais (I le climat et d'autres circonstances peuvent entraver le développement de la partie cérébrale au moyen de laquelle le Créateur a voulu se révéler au genre humain. » (Tom. IV, p. 252.)
S'agit- il du penchant au meurtre? Voyons ce que dit Gall : Imaginons une femme dans laquelle l'amour de la progéniture soit peu développé Si malheureusement l'organe du meurtre est développé en elle faudra-t-il s'étonner que, de sa main, elle tue l'un de ses semblables? (Tom. III, p. 135.)
Maintenant que j'iii montré, par la vérification physiologique et par le raisonnement, que tout le système de Gall est faux; qu'il n'a jamais vu les organes dont 'il parle; que ses disciples les ont changés de place; qu'il n'y en a pas dans le cervelet, lequel est destiné à d'autres fonctions que celle de l'entendement; que la matérialisation des facultés intellectuelles et morales dans la qualité de la substance cérébrale est une atteinte à la liberté et à la responsabilité humaine, je vais dire quelques mots de la Crânioscopie.
Si la Phrénologie localisée est tout entière à établir, que diraije de la Crânioscopie"? Ici, l'anatomisrae a été aussi loin que possible sur le terrain de l'hypothèse. — Non, le crâne n'est pas l'image exacte et fidèle de la configuration extérieure du cerveau et on ne peut conclure de l'un à l'autre. — En effet, selon les races, le sexe et l'âge des sujets, les sinus du front sont plus ou moins larges ; les orbites creux ou sans profondeur ; la base du crâne est plus ou moins concave ; les parois supérieures sont minces ou épaisses et l'on voudrait scientifiquement persuader à des esprits sérieux que les bosses de la tête sont le témoignage d'un développement semblable des circonvolutions du cerveau ! Non, Ce sont des hypothèses anatomiques bonnes pour la foule ignorante et, sous bien des rapports, la science doit regretter cet abus de l'Anatomisme qui a passionné la première moitié du xix» siècle, dont les élucubrations
niSTOIRE DE LA MÉDECINE
ont rempli tous les livres de médecine et de physiologie, à l'exception toutefois d'une récente histoire des sciences médicales où le nom de Gall ne figure même pas. — Quel que soit le jugemenl qu'on porte sur la phrénologie, il est un point par lequel le nom d ■ Gall, son auteur, appartient à la science, c'est par ses recherclies sur l'anatomie du cerveau et du système nerveux. — Le système psychologique est faux, mais plusieurs des découvertes anatomiques qui lui ont servi de base, ont été le point de départ de progrès ultérieurs et sont estimées de tous les hommes compétents.
APPRÉCIATION CRITIQUE DE l'ORGANOSCOPIE
Si l'on compare l'état de précision du diagnostic à notre époque et au siècle dernier, pour ne pas remonter plus haut, on verra quelle différence existe à notre avantage, uniquement par suite deprogrès de rOrganoscopie attribuant aux lésions anatomiquc; une importance qu'on ne leur accordait pas antérieurement. Il en est résulté que la recherche du diagnostic anatomique, c'est-à-dire l'étude des lésions sur l'homme vivant, est devenue la chose capitale, et on s'est livré à la recherche des moyens physiques d'exploration destinés à faire découvrir les lésions organiques sur l'homme malade.
Comme conséquence des applications de l'anatomie pathologique à la médecine, et surtout au diagnostic, il n'y a rien de plus beau e l'une de ces découvertes, à elle seule, sufGra pour caractériser noli t siècle médical qui, dans l'histoire, sera celui de l'Atiscultation. — tout n'est pas dit à cet égard. Peut-être verrons-nous encore apparaître d'autres procédés qui viendront en aide à ceux que nou possédons déjà, mais telle qu'elle est aujourd'hui la science du diagnostic anatomique laisse bien peu de chose à désirer.
Yoilà les faits. Il faut les honorer comme ils méritent de l'être sans les glorifier d'une manière absolue.
L'anatomisme exagéré et les anatomo-pathologistes font de l'Organoscopie le but de la science médicale, tout comme Pinel faisait de la médecine en déterminant la place des maladies dans un cadre nosologique. — Ils accordent au diagnostic anatomique une place si importante qu'ils emploient toutes leurs facultés à perfectionner leurs sens et qu'après avoir déterminé le siège, le caractère anatomique et l'étendue de la lésion qui cause le mal, ils laissent dans l'ombre ce qui est la marche de la maladie, son pronostic et son traitement. —Je dis : ils laissent dans l'ombre, afin de ne rien exagérer, car, élevé dans la Faculté de Paris, de 1835 à 18 i5, à l'époque où
ANATOMISME ET ÉCOLE ANATOMIQUE — DE L'ORGANOSCOPIE 571
idominaient ces idées, j'ai vu que si on s'occupait de pronostic et de itraiteinent c'était de la façon la plus superficielle. J'ajouterai même, icomme fait de notoriété, qu'au lit du malade ces médecins experts len analomie pathologique, étaient aussi inhabiles en pronostic que ssceptiques à l'égard du traitement. Une fois le diagnostic anatorniique posé tout en découlait, et nécessairement la thérapeutique 1 devait s'en ressentir. Il en a été de même de 1850 à 1870 où; l'his- .toiogie pathologique étant devenue à la mode, les médecins les plus iinstruits ne s'occupaient plus que de pathologie cellulaire et coripusculaire et perdaient même le talent de diagnostic de leurs maîttres. Tous savaient, dans leurs leçons, discourir sur les infiniment ; petits de la lésion intime des organes, mais déjà ils avaient perdu ide vue la grosse lésion qui, au point de vue des symptômes et de la ■ clinique, est l'affaire importante et à l'égard du pronostic ou du trai- :tement, absorbés par leurs études de détails, ils étaient aussi malhaibiles que leurs prédécesseurs.
J'ajouterai enfin que comme le diagnostic anatomique ne révèle ; pas la nature des maladies, d'où l'on s'inspire pour le pronostic et ; pour le traitement, cette méthode appliquée à outrance ne pourrait ' conduire qu'à l'amoindrissement de la médecine clinique. Ainsi
pratiquée, elle élève et agrandit d'un côté la science médicale en lui I donnant une précision qui satisfait tous les esprits sérieux, mais, de 1 l'autre, elle lui enlève ce qui fait son but dans l'humanité, le côté
qui lui permet de prévoir les crises du mal, en lui donnant les
moyens de les faciliter, de les prévenir et de les diriger vers la gué-
rison.
Dans cette école, Piorry a nié la maladie, et professa qu'il n'y avait que des états organo-palhiques. — De là point de traitement appliqué à la nature du mal, mais autant de moyens curatifs que d'états organo-pathiques constatés.
Qu'on ne croie pas qu'il y ait dans mes paroles la moindre exagération, car elles sont l'exacte vérité du temps où j'ai vécu. — Ainsi, j'ai vu l'époque où quand, avec Broussais, on avait établi le diagnostic d'un chancre, on disait : c'est une inflammation, et on combattait le mal par les émollients et par les antiphlogistiques. — Les exanthèmes de la rougeole, de la scarlatine ou de la variole étaient considérés comme de simples inflammations de la peau, et, quand un malade avait des craquements humides ou du gargouillement sous la clavicule, on disait d'après Laennec : c'est un tuberculeux voué à une mort certaine. Cependant, que de fois ces malades n'ont-ils pas guéri, n'ayant que des congestions pulmonaires, des bronchites chroniques et des pleurésies aiguës ou chroniques.
niSTOlRE DE LA MÉDECINE
Je n'insiste pas. La doctrine qui a fait du diagnostic analomique et de rOrganoscopie la base principale de la médecine ne pouvait qu'amoindrir la science médicale. Elle a peuplé la France de sceptiques et n'a pas fait de cliniciens.
Si le diagnostique anatomique a ses dangers, si l'Organoscopie n'est pas tout en clinique, il y a dans ces méthodes d'étude médicale tant d'avantages qu'il faut savoir y prendre ce qu'elles ont d'infiniment utile pour le réunir à nos autres recherches. — Qu'à l'Organoscopie qui fait le diagnostic anatomique on ajoute l'élude clinique des maladies. — Il ne faut pas croire qu'étant donné une ancienne lésion organique, par cela même qu'elle est matérielle, un agent thérapeutique ne peut la faire disparaître. En effet, le clinicien sait que dans les maladies organiques curables ou incurables il n'y a pas à désespérer et à faire de scepticisme thérapeutique. Le clinicien sait qu'alors, sans trop se préoccuper de la lésion, les toniques, les corroborants, les voyages à la campagne, la nourriture à la viande crue, au beurre et à l'alcool engraissent et remettent sur pied des malades qu'on pouvait croire perdus. C'est ce qui arrive journellement pour des malades qui ont des ulcérations pulmonaires de pneumonie caséeuse donnant lieu à la phthisie. En présence de pareils faits, que devient le scepticisme thérapeutique engendré par le diagnostic de la lésion anatomique des poumons? — Laissez ce malade à un anatorao-pathologiste, après avoir constaté la lésion, il dira qu'elle est incurable et que le malade doit mourir. — Confiezle à un clinicien qui, se préoccupant peu de la lésion, se hâtera de jraiter l'état général en pensant que si celui-ci s'améliore, il en sera de même de la lésion, et, souvent alors, le malade guérit.
Voilà dans l'application les inconvénients du diagnostic anatomique opposés aux avantages de l'observation clinique. Je crois les avoir fait toucher du doigt. C'en est assez pour les médecins auxquels je m'adresse. — J'ai assez fait pour l'Organoscopie en montrant les applications médicales de l'ophthalmoscope pour avoir le droit de critiquer la méthode dans ce qu'elle a d'exagéré. — Maintenant sachons réunir toutes nos connaissances d'où qu'elles nous viennent en un seul faisceau. — On n'en sait jamais trop. — Faisons de l'Organoscopie, soyons observateurs, cliniciens, vitalistes et empiriques, car il n'y a de médecin qu'à ces conditions.
ANATOMISME ET ÉCOLE ANA,TOMIQUE — DE L'ORGANOSCOPIE 573
APPRÉCIATION DE l'ANATOMISME
Tant que l'analomie descriptive, l'analomie générale et l'histologie restent dans la limite de leurs attributions, qui est la connaissance de la situation des organes, de leur texture, de leurs fonctions, de leurs altérations matérielles, il n'est aucun médecin qui ne leur doive rendre un sincère hommage. En effet, qui ne connaît pas l'homme sain ne peut connaître l'homme malade, et celui qui ignore la structure des lésions matérielles dont les organes peuvent être le siège ne connaîtra jamais la nature des maladies.
De la situation et du rapport des organes entre eux sont nées la Chirurgie et l'anatomie chirurgicale, — de l'étude de leurs fonctions est née la Physiologie, — de leurs altérations maladives ressortent VAnatomie pathologique et Y Or g ano s cojne qni sont les bases sérieuses de la médecine, — de leur texture est sortie VHistologie, — de leur analyse, la C/iimie loathologiqice ou Chimiatrie. C'est par l'anatomie que la médecine a pu espérer devenir une science exacte, et qu'elle a conquis ce qu'elle renferme de plus précis et de plus positif. Que peut-on lui demander de plus, et quelle méthode a fourni plus de choses utiles à la science ?
Sans elle, point d'opérations délicates possibles, et tous les procédés opératoires éclairés par l'anatomie chirurgicale dans lesquels l'instrument doit pénétrer dans la profondeur des tissus, sur le trajet des artères, seraient encore inconnus. — C'est par elle que l'on a été conduit aux découvertes du xvii° et du xix" siècle sur la grande circulation, sur l'absorption du chyle, sur la circulation des lymphatiques et sur les fonctions du système nerveux. Par elle, encore, la nature des altérations matérielles des tissus nous a été révélée, et nous avons enfin pu trouver les moyens de deviner sûrement, par l'Organoscopie, les lésions qui se forment au sein des organes vivants.
Aussi, en dehors de l'étude anatomique directe des parties constituantes du corps de l'homme, l'anatomie a été le point de départ de plusieurs sciences nouvelles, d'un grand nombre de découvertes, importantes, et de plusieurs méthodes qui ont notablement contribué aux progrès des sciences médicales. — Ce sont là des services sérieux qu'il ne faut pas oublier.
Mais pour que l'Anatoinisme soit à l'abri de toute contradiction, il faut qu'il reste ce qu'il doit être, c'est-à-iire une méthode d'acquisition de connaissances nouvelles, et vérifiées par l'observation, servant à éclairer la médecine ou la chirurgie. Alors, il mérite d'être
accepté sans réserve. — Mais, lorsque de simple procédé d'accroissement de la science, il a la prétention d'être une doctrine et, par exemple, d'être la base exclusive de la médecine, il y a lieu de faire quelques restrictions.
En effet, laissant de côté la chirurgie, la physiologie et Vov^nnoscopie pour nous placer à un point de vue exclusivement médical, ceux qui prétendent tout expliquer en médecine par l'existence des lésions du solide [Solidisme), ou des humeurs (Humorisme), ou par des altérations organiques donnant lieu aux symptômes des maladies, se mettent en contradiction avec l'observation clinique. C'est une affirmation, que contredit la pratique médicale, car les médecins qui ont l'habitude des malades savent très-bien :
1° Qu'en dehors des parties solides matériellement affectées dans les maladies, il y a d'autres éléments morbides dont il faut tenir compte ;
2° Que l'altération primitive des humeurs qui est le fond de l'humorisme n'est souvent que secondaire ou nulle ;
3° Qu'il y a des maladies sans lésion appréciable ;
4° Que la même lésion d'un organe détermine chez les uns des symptômes qui ne se montrent pas chez un autre ;
5° Qu'il y a des lésions sans maladies ;
6° Qu'il n'y a pas de rapport précis entre les symptômes d'une maladie et les lésions qui l'accompagnent, qu'avec une petite lésion ou avec une lésion peu étendue, il se produit des symptômes nombreux et quelquefois une maladie très-grave ;
7° Qu'avec une même lésion très-étendue la maladie guérit aisément;
8° Que les sympathies nées de la lésion d'un organe et qui constituent les symptômes d'une maladie ne sont souvent pas justifiées par l'étude des lésions matérielles ;
9" Que la bénignité ou la malignité d'une maladie, chose qu'apprécient les vrais médecins et non les anatomo-pathologistes, ne s'expliquent pas par l'étude des lésions cadavériques;
10° Que le diagnostic analomique d'une maladie n'est pas toujours possible;
11" Que le pronostic analomique est souvent une chimère;
12° Enfin, qu'en thérapeutique il faut quelquefois mieux s'occuper de l'état général du malade que de la lésion, parce qu'en améliorant cet état général on améliore ou on guérit des lésions qu'on aggraverait par un traitement exclusivement dirigé contre celte lésion au mépris de l'état général.
En présence de ces objections, tirées de la pratique médicale si
DE L'ORGANOSGOPIE 575
souvent conlraire aux théories des savants qui n'ont pas l'expérience des malades, il est évident que l'Anatomisrae ne peut être accepté comme une base de doctrine médicale exclusive ; qu'il ne renferme qu'une part de vérité, et qu'on doit, sous peine d'erreur, l'associer aux autres doctrines qui font l'objet de ce livre et qui, elles aussi, ont pour point de départ des vérités qu'il est impossible de négliger.
Si l'on n'en peut pas faire une doctrine médicale, alors il n'est plus qu'une méthode d'investigation extrêmement utile, indispensable même, et il échappe à toute critique sérieuse.
LIYM ONZIÈME