CHAPITRE V
Comme toutes les doctrines médicales, qui n'envisagent qu'une seule face de la nature humaine, le Méthodisme ne pouvait être du goût des hommes véritablement instruits qui n'acceptent une généralisation que si elle s'applique réellement à l'ensemble des connaissances d'où elle est tirée. - Il est certain qu'il y a dans le principe du Méthodisme quelque chose de jusie et de vrai dont il serait tàcheux de méconnaître l'importance, mais ce principe devient stérile, sinon dangereux, dès qu'on en veut faire une application systématique à la pratique médicale tout entière. Il n'est juste qu'à la condition de rester limité dans ses applications, et c'est ce que je démontrerai plus tard à l'occasion de la pathogénie des maladies chroniques.
Avant de juger le Méthodisme à mon point de vue, il me paraît curieux de montrer le jugement qu'en ont porté deux hommes du
BOUCHUT.
HISTOIRE DE Lk MÉDECINE
temps qui l'ont vu à l'œuvre à des époques différentes, et qui ont écrit à une centaine d'années de distance. — Je veux parler de Celse et de Galien, le premier qui semble avoir compris le resserrement et le relâchement d'une autre façon que nous, puisqu'il fait du relâchement le synonyme d'évacuation du corps, et l'autre qui discute vraiment l'idée philosophique du méthodisme.
Voici d'abord le jugement de Celse, tel qu'on le trouve dans la traduction de Des Étangs, lib. 1, p. 8, et je reproduirai ensuite le jugement de Galien.
« Des médecins de nos jours, jaloux de mettre en avant l'autorité de Thémison, soutiennent qu'il n'y a pas une seule cause dont la connaissance importe à la pratique et qu'il suffit de saisir dans les maladies certaines conditions qui leur sont communes. Ces conditions sont de trois genres : la première consiste dans le resserrement, la seconde dans le relâchement, et la troisième est mixte. En effet, tantôt les malades n'évacuent pas assez, et tanlôt ils évacuent trop, ou bien leurs évacuations insuffisantes dans telle partie, seront exagérées dans telle autre. Les maladies ainsi divisées peuvent être aiguës ou chroniques, devenir plus graves, rester stationnaires ou décliner. 11 faut donc, lorsqu'on a reconnu l'un de ces deux étals, tenir le corps relâché, s'il y a resserrement ; s'il y a 7'elàchement, amener Veffet contraire ; et si l'affection est du genre mixte, pourvoir au mal le plus pressant. Il faut aussi varier le traitement, suivant que les maladies sont aiguës ou chroniques, -qu'elles sont dans leur période d'accroissement, demeurent stationnaires ou touchent à leur déclin. Pour eux la médecine réside dans l'observation de ces préceptes, car elle n'est, d'après leur définition, qu'une certaine manière de procéder que les Grecs nomment méthode p.£Oo§ov, et dont le but est d'observer les rapports des maladies entre elles. Ces Méthodistes ne veulent être confondus ni avec les Dogmatiques (1), ni avec les Empiriques; ils se distinguent des premiers, en ce qu'ils n'admettent pas que les conjectures sur les causes occultes puissent servir de base à la médecine, et se séparent des seconds parce qu'ils estiment que l'art ne doil pas être réduit à la seule expérimentalion.
Quant à Erasistrate, l'évidence même est contraire à son opinion, car il est rare qu'une maladie se déclare en l'absence des causes énoncées plus haut ; et de ce qu'elles n'agissent pas sur l'un, il ne s'ensuit pas qu'elles soient sans action sur un autre, ou que celui-là même qui leur résistait ne puisse céder plus tard à leur influence.
(1) Ceux que l'on appelle aussi des Naturistes.
Chez un individu, par exemple, il peut exister un étal de faiblesse ou de malaise qu'on n'observe pas chez un autre, ou que la même personne n'avait pas encore éprouvé; et cet état, impuissant par lui-même à produire la maladie, constitue pourtant une prédisposition à de nouvelles atteintes. S'il eût eu de la nature des choses une connaissance moins imparfaite, connaissance que les médecins s'attribuent témérairement, Erasistrate aurait vu que rien ne se fait par une seule cause, mais que l'on prend pour telle celle dont le pouvoir est le plus évident : c'est ainsi qu'une circonstance qui n'agira pas isolément peut, en se réunissant à d'autres, soulever les plus grands désordres. Bien plus, Erasistrate lui-même expliquant la fièvre par le passage du sang dans les artères, et trouvant que ce passage a lieu lorsqu'il y a pléthore, ne saurait dire pourquoi de deux sujets également pléthoriques, l'un tombe malade, tandis que l'autre est à l'abri de tout danger, et c'est précisément ce que nous observons tous les jours. Il est permis d'en conclure que cette transfusion du sang, toute réelle qu'elle puisse être, ne survient pas uniquement dans les cas de plénitude, mais lorsqu'à la pléthore est venue se joindre l'une des causées énoncées déjà. »
(c Pour les disciples de Thémison, s'ils sont fidèles à leurs principes, ils méritent plus que personne le litre de Dogmatiques; et quoiqu'ils n'admettent pas toutes les opinions de ces derniers, il n'est pas nécessaire de leur donner une autre dénomination, puisqu'ils sont d'accord avec eux sur ce point essentiel, que la mémoire seule est insuffisante, et que le raisonnement doit intervenir. Si, au contraire, comme cela paraît être, la médecine ne reconnaît pas pour ainsi dire de préceptes immuables, les Méthodistes alors se confondent avec les Empiriques , d'autant plus facilement que l'homme le moins éclairé est comme eux en état de juger si la maladie dépend du resserrement ou, du relâchement. Est-ce le raisonnement qui leur a fait connaîlre ce qui peut relâcher le corps ou le resserrer? il faudra bien qu'ils se rangent parmi les Empiriques qui répudient le raisonnement. Ainsi d'après eux la connaissance des maladies est en dehors de l'art, et la médecine est renfermée dans la pratique : encore sont-ils inférieurs aux Empiriques, car ceux-ci embrassent beaucoup de choses dans leur examen, tandis que les méthodistes se bornent à l'observation la plus facile et la plus vulgaire. Ils agissent comme les vétérinaires, qui, ne pouvant apprendre d'animaux muets ce qui est relatif à chacun d'eux, insistent seulement sur les caractères généraux. C'est ce que font aussi les nations étrangères, qui, dans leur ignorance de toute médecine rationnelle, ne vont pas au-delà de quelques données générales.
niSTOIRE DE LA MÉDECINE
Ainsi font encore les infirmiers, qui, ne pouvant prescrire à chaque malade un régime convenable, les soumettent tous au régime commun. A coup sûr, les anciens médecins ne négligeaient pas l'étude des caractères généraux, mais ils allaient plus loin; et, Hippocrate, le médecin de l'antiquité, nous dit que pour traiter les maladies, il faut connaître les symptômes qui les rapprochent et ceux qui les séparent. Les Méthodistes eux-mêmes ne sauraient maintenir leurs principes; car que les maladies dépendent au resserrement ou du relâchement, elles offrent certainement des différences entre elles, et ces différences sont encore plus faciles à saisir dans les maladies par relâchement. Autre chose, en effet, est de vomir du sang ou de la bile, ou de rejeter ses aliments ; d'être tourmenté par des évacuations abondantes ou par des tranchées ; d'être épuisé par des sueurs ou miné par la consomption. Les humeurs peuvent aussi se jeter sur certains organes, comme les yeux et les oreilles, ou sur toute autre partie du corps sans exception. Or, le même traitement n'est pas applicable à ces affections diverses. De sorte que le principe général du relâchement se réduit en pratique à la considération d'une maladie spéciale, à laquelle il faut souvent trouver un remède particulier; car même dans les cas semblables les mêmes moyens n'ont pas un effet constant. Et bien qu'on ait en général des ressources assurées contre le resserrement ou le relâchement du ventre, il y a cependant des personnes sur lesquelles ces remèdes agiront d'une manière différente. Ici donc, on n'a que faire d'examiner l'état général : et l'appréciation des signes particuliers est seule importante. Souvent aussi il suffira de connaître la cause du mal pour le guérir. C'est ce que nous avons vu faire depuis peu à Cassius, un des plus habiles médecins de notre temps. Appelé chez un malade aux prises avec la fièvre et très-altéré, et reconnaissant que la maladie n'était venue qu'à la suite d'un état d'ivresse, il lui fit boire aussitôt de l'eau froide; or, dès que celte eau par son mélange avec le vin, en eut tempéré la force, il se manifesta du sommeil et de la sueur, qui emportèrent la fièvre. En agissant avec tant d'opportunité, ce médecin ne s'occupait pas de savoir si le corps était resserré ou relâché; mais il se réglait sur la cause qui avait précédé l'invasion du mal. Les Méthodistes d'ailleurs conviennent qu'il faut tenir compte des saisons et des climats : et dans leurs discussions relatives à la manière dont les personnes en santé doivent se conduire, ils prescrivent, dans les localités et les saisons malsaines, d'éviter plus soigneusement le froid, la chaleur, l'intempérance, le travail et l'abus des plaisirs; si l'on ressent quelque malaise ils conseillent le repos, et ne veulent pas qu'on provoqu
ni vomissements, ni selles. Il y a certainement de la vérité dans ces préceptes, mais ici encore leurs principes généraux fléchissent devant les considérations particulières; à moins qu'ils n'entreprennent de nous persuader que ces remarques sur l'état du ciel et les époques de l'année, utiles aux hommes bien portants, sont de nulle valeur pour les malades; tandis que l'observation des règles est d'autant plus nécessaire à ces derniers que leur faiblesse les prédispose davantage aux influences morbides. Ne voit-on pas ensuite les maladies affecter chez les mêmes personnes des caractères différents, et tel qu'on traitait vainement par des moyens convenables être guéri souvent par des remèdes contraires! Que de distinction à établir aussi dans le régime alimentaire ! je n'en veux signaler qu'un exemple. On supporte mieux la faim dans lajeunesse que dans l'enfance, quand l'air est épais que lorsqu'il est léger; on la supporte mieux l'hiver que l'été, lorsqu'on ne fait habituellement qu'un repas que lorsqu'on en fait deux et quand on garde le repos que lorsqu'on prend de l'exercice. Enfin, il est souvent nécessaire d'accorder de bonne heure des aliments à ceux qui tolèrent plus difficilement l'abstinence. D'après ces considérations, je conclus que si l'on ne peut tenir compte des circonstances particulières, il faut se borner aux vues générales ; mais que si l'on peut apprécier chacune d'elles, il faut s'y arrêter avec soin, sans oublier toutefois les caractères communs; et c'est pour cela qu'à mérite égal, il vaut mieux avoir un ami qu'un étranger pour médecin. »
« Je reviens à mon sujet, et je pense que la médecine doit être rationnelle, en ne puisant cependant ses indications que dans les causes évidentes; la recherche des causes occultes pouvant exercer l'esprit du médecin, mais devant être bannie de la pratique de l'art. Je pense aussi qu'il est à la fois inutile et cruel d'ouvrir des corps vivants, mais qu'il est nécessaire à ceux qui cultivent la science de se livrer à la dissection des cadavres, car ils doivent connaître le siège et la disposition des organes, objets que les cadavres nous représentent plus exactement que l'homme vivant et blessé. Quant aux choses qui ne se révèlent que pimdant la vie, l'expérience nous en instruira dans le pansement des blessures, d'une manière plus lente, il est vrai, mais plus conforme à l'humanité (1). »
Le jugement de Galien sur le Méthodisme est beaucoup mieux motivé que celui de Celse et il révèle une connaissance beaucoup plus approfondie du sujet. C'est même là ce qu'il faut lire pour bien connaître la doctrine des Méthodiiiues.
(1) Celse, livre I, p. 8.
Contrairemenl à ce que professaient les Empiriques, le Méthodisme soutenait et avec raison que le traitement pouvait être fourni par l'indication, que cette indication n'est pas toujours fournie par les symptômes et qu'elle résulte de l'affection en général (1). Ainsi ils disaient : « Quand les symptômes sont les mêmes et que les affections dont ils dépendent sont différentes, nous n'employons pas le même traitement, comme dans la phrénilis qui dépend du resserrement et dans celle qui dépend du relâchement; au contraire, quand les symptômes sont différents et que les affections sont les mêmes nous employons le même traitement, comme dans la pleurésie et la phrénitis, si elles dépendent toutes les deux du resserrement. Puisque nous employons un traitement différent quand les symptômes sont différents, il en résulte que les symptômes sont tout à fait inutiles pour le traitement; (c'est là une exagération manifeste) car en supprimant les affections on supprime les symptômes, et tant que la maladie persiste, les symptômes persistent (2). » Encore une erreur, car il y a des maladies latentes sans symptômes. Celte manière de vouloir établir que les symptômes sont inutiles et qu'il faut s'en tenir à la nature resserrée ou relâchée n'est pas du goût de Galien, et il démontre que malgré eux les méthodistes tiennent plus compte des symptômes qu'ils ne veulent bien le dire. En effet :
« Ils sont d'avis de faire coucher dans l'obscurité les individus pris de délire, de quelque manière que ce soit, que ce délire tienne au relàchemênt ou au resserrement, car ils croient que la lumière augmente le délire; au contraire, ils prescrivent de ne pas faire coucher les léthargiques dans l'obscurité, que cette maladie tienne au resserrement ou au relâchement, car ils pensent que l'obscurité favorise l'assoupissement (3). »
Devant cette objection, les Méthodistes répondent :
a Nous employons ce moyen, non parce que le symptôme indique, mais parce qu'il contre-indique, et qu'il empêche d'employer ce que le but obligerait de faire (4). »
Il paraît, en effet, qu'ils appelaient contre-indiquants les symptômes qui indiquent ce qui est convenable, mais qui ne permettent pas d3 ^aire ce qu'indique la maladie.
Sur la question de savoir si les affections indiquent le traitement
(1) Pour eux le mot affection est dilTérent du mol maladie,
(2) Galien, Irad. Daremberg, t. II, p. 432.
(3) Galien, loc. cil., p. 433.
(4) Ibid., p. 434.
APPRÉCIATION DU MÉTHODISME ANCIEN 135 convenable que les méthodiques avaient résolu par l'affirmative, Galien leur répond d'une façon opposée :
« Quand les affections sont les mêmes, mais que les causes sont différentes, nous n'employons pas le même traitement; en effet, l'ischurie est une affection déterminée, mais si elle est causée par un calcul, nous pratiquons la lithotomie; si elle tient à l'inflamma^ tion, nous appliquons des cataplasmes; si elle dépend de la distension exagérée de la vessie, nous employons le cathéter, ou, comme le prescrit Erasislrate, nous plaçons le malade sur les genoux, et nous touchons l'extrémité de l'urètre avec de V aphronitre (1), et le
reste Au contraire, les affections étant différentes mais les
causes restant les mêmes, il faut employer le même traitement. »
Ici, Galien cite l'exemple du choléra et de Yict'ere, affections diffé • rentes d'après les Méthodiques, puisque l'une est un relâchement tandis que l'autre résulte du resserrement, et cependant l'évacuation est recommandée dans les deux cas. Il ajoute que la même cause produit une inffammation et une hémorrhagie, affections différentes, celle-ci étant un resserrement, tandis que l'autre est un flux, et que le traitement ne varie pas par la différence du phénomène.
A ces objections, les Méthodistes répondaient qu'ils tenaient compte des affections, en tant que causes puisqu'elles produisent les symptômes, mais ils soutenaient qu'elles ne fournissaient pas d'indications comme causes , mais seulement à titre de communautés, c'est-à-dire comme élément primitif à plusieurs affections différentes s'enchainant l'une à l'autre.
C'est à l'occasion de ces communautés d'affection (resserrement ou relâchement) prises pour point de départ de la palhogénie que Galien, poursuivant son argumentation avec une force de raison vraiment admirable, se demande si ces communautés sont apparentes ou non selon le langage des Méthodiques, et si l'on en peut tirer une indication cnrative. Pour eux, en effet, ils définissaient la médecine en disant : qu'elle est la connaissance des communautés apparentes, mais ici Galien fait remarquer avec infiniment de raison que pour les Méthodiques Y apparence n'est pas ce qui est accessible aux sens mais ce qui se comprend en soi, remarque impor. tanle et qui fait voir tout ce que la doctrine a d'hypothétique dans ses applications. Alors Galien acceptant ce point de départ démontre que les communautés ne se comprennent pas d'elles-mêmes, et la preuve, c'est que les Méthodiques attribuent des maladies au relâchement ou au resserrement, presque d'après les mômes signes.
(1) Oribnse, viii, xv, t. II, p. 189.
HISTOIRE Dl£ LA MÉDECINE
Les Méthodiques avouent eux-mêmes , que toute condensalion des corps, ou que toute rétention d'excrétion n'est pas un resserrement. — « Ainsi les paysans ont le corps plus dense que les autres individus, cependant ils ne sont pas dans un état de resserrement. — La rétention des flux habituels n'est pas non plus un état de resserrement. En eff'et, quand l'évacuation habituelle aux femmes est empêchée par la grossesse, c'est la rétention d'une excrétion habituelle, mais non pas un resserrement. Ensuite, toute raréfaclion du corps ou toute excrétion n'est pas un relâchement, car les enfants, les femmes et les hommes qui vivent mollement sont naturellement d'une complexion peu dense, et l'évacuation des excréments est une évacuation et non un relâchement. Les Méthodiques ne diront pas non plus que les évacuations critiques , par exemple, les déjections alvines, l'excrétion des urines, les sueurs, les hémorragies sont des relâchements, car ils devraient en ce cas s'opposer à ces excrétions. — Puis donc que toute condensation et toute rétention n'est pas un resserrement, et que toute raréfaction et toute excrétion n'est pas un flux, il est clair qu'il est impossible de reconnaître le relâchement et le resserrement en faisant attention uniquement aux symptômes, mais qu'il faut les discerner par d'autres moyens. De même, en efl'et, qu'on ne peut pas déterminer par euxmêmes pour les symptômes autres que le resserrement, s'ils sont selon la nature ou contre la nature, mais qu'il faut recourir à autre chose, de même le resserrement et le relâchement ne se reconnaissent pas par eux-mêmes » (1).
Après avoir ainsi démontré que Ion ne perçoit pas les communautés par les sens il établit combien il est peu raisonnable de dire qu'elles sont apparentes et il s'écrie : « Un homme quelconque a-t-il jamais envoyé chercher un médecin parce qu'il était gêné par une condensation ou par une raréfaction exagérée? » ce qui est bien la preuve du vague et de l'incertitude de la doctrine. Il s'occupe ensuite du relâchement et du resserrement.
Qu'est-ce que le resserrement? a Les méthodiques disent que le resserrement est la condensalion et la rétention des matières qui doivent être excrétées. Or, les matières retenues sont nécessairement ou utiles, ou nuisibles, ou indiflérentes; si elles sont utiles il est déraisonnable de les évacuer, si elles sont indifl'érentes, il n'y a pas d'afl'ection; il reste donc à dire qu'il y a resserrement quand les matières retenues sont nuisibles; mais ce qui fait du mal est une cause, par conséquent on comprend le resserrement par l'inlel-
(1) Galien, loo. cit., p. 440.
ligence préalable des causes : en effet pour savoir qu'il y a resserrement il faut reconnaître d'abord que les matières retenues sont nuisibles; mais la connaissance des causes arrive en même temps que la compréhension des choses nuisibles, ou plutôt la connaissance des choses nuisibles est la compréhension même des causes; à leur tour les choses nuisibles qui sont des causes ne se comprennent pas par elles-mêmes (en tant que causes). En conséquence, non seulement le resserrement mais encore les choses par lesquelles on le saisit ne sont pas des faits apparents. »
Qu'est-ce que le relâchement? « Les méthodiques définissent le relâchement : une raréfaction démesurée des corps {des organes) et une excrétion des matières qui doivent être retenues. — Nous avons démontré qu'une raréfaction démesurée ne se comprend pas par elle-même. — Mais d'où comprend-on que la matière à évacuer doit resler dans le corps ou non? car cela ne se comprend pas par soi-même. Il est clair que le relâchement ne se comprend non plus par lui-même, car pour reconnaître le relâchement, il faut déterminer d'abord ce qui est normal, et on arrive à celte détermination par l'usage, et on connaît l'usage par les produits; comme à son tour le flux ne se reconnaît que par plusieurs intermédiaires, lesquels ne se comprennent pas par eux-mêmes, comment serait-il
donc raisonnable de dire que le flux apparaît? (1)
Pour Galien le resserrement et le relâchement n ont rien de sensible qui puisse les révéler sûrement à l'observateur, et il soutient même que lors même que ces communautés seraient apparentes elles n'indiqueraient rien d'utile pour le traitement. — En effet, les moyens curatifs doivent faire disparaître ce qui est nuisible au malade, et l'indication de traitement convenable se tire des choses que les moyens de traitement peuvent enlever, savoir les causes spéciales, car, s'ils enlèvent les causes, ils enlèvent en même temps les maladies. — Par conséquent , les causes spéciales indiquent mieux le traitement convenable que les communautés, car ce ne sont pas ces dernières en tant que communautés qui peuvent servir d'indication.
Au reste, les Méthodiques n'admettaient pas seulement les deux communautés en discussion actuellement, ils en admettaient d'autres secondaires dans le régime et dans la chirurgie. — Ils distinguaient quatre temps dans les maladies : le début, Vaugment, le sommum et le déclin, puis Vaigu et le chronique, le redoublement et la rémission. — Cela était nécessaire pour arriver à justifier les modifications à introduire dans l'emploi des relâchants et des res-
(I) Gnlien, loc. cit., p. U'à.
serrants, contre toutes les maladies et à leurs différentes formes et périodes.
Galien discute ensuite longuement contre les Méthodiques pour renverser la prétention qu'ils avaient de prendre en considération le temps des maladies pour régler ce traitement, et il saisit celle occasion de montrer, conformément à sa doctrine liippocralique du Naturisme, que les médicaments n'agissent que par l'intervention de la nature.
Toute celte réfutation du Méthodisme par Galien, malgré son défaut de méthode et sa prolixité, a cependant le mérite de bien faire connaître les éléments de la doctrine qu'il voulait combattre. Ce n'est pas un jugement sommaire et passionné, c'est au contraire une discussion où le nombre et la quantité des preuves ne laissent rien à désirer, de façon à ce qu'un lecteur attentif puisse se faire une opinion sérieuse sur le fond même des choses. A celte critique cependant j'ajouterai quelques mots ;
Le Méthodisme est une doctrine beaucoup plus hypothétique et nuageuse que pratique. Avec Asclépiades il eut une véritable grandeur doctrinale, qui fui celle de Vatomisme, malgré ses conséquences morales fâcheuses, et on peut dire que l'idée d'appuyer la palhogénie sur la connaissance des éléments constitutifs de l'homme était vraiment alors une pensée aussi neuve que féconde. En effet, aujourd'hui à l'exemple des anciens atomistes, nous sommes revenus à l'étude des éléments et des atomes pour expliquer la formation des corps ainsi que leurs métamorphoses, et celte méthode appliquée en médecine a donné partiellement les meilleurs résultais. On aurait donc tort d'être trop sévère pour l'innovation d' Asclépiades, qui, dans le corps humain, tenant compte à la fois des atomes et des espaces vides où ils se meuvent ainsi que du rapport des uns avec les autres, crut devoir expliquer ainsi le développement de la plupart des maladies. C'est là un décalque de l'alomisme antique qui, théoriquement parlant, offre un intérêt réel, mais qui n'a plus aucune utilité dès qu'on en veut faire la base d'une doctrine thérapeutique. Altérées , modifiées et dénaturées par Thémison , par Thessalus et par leurs disciples, les idées d' Asclépiades sont devenues le point de départ du Méthodisme antique, qui n'a plus aucun lien réel avec la philosophie atomique. En supprimant de leur doctrine médicale le rôle réservé aux atomes dans la palhogénie d' Asclépiades, et en ne tenant compte que du resserrement et du relâchement des tissus et des organes dans la production des maladies, Thémison et Thessalus ont décapité leur système et abrité leurs prétentions doctrinales sous le drapeau de l'hypothèse, au lieu d'ho-
norer comme il convenait les principes philosophiques de leur brillant précurseur. Qu'en est-il arrivé ? C'est qu'au lieu de fonder un système sur les principes sérieux d'une cosmogonie très répandue et transportée au petit monde de l'organisme humain, ils ont cherché dans l'organisation et dans tous ses tissus, une propriété commune dont la normalité, l'excès ou le défaut pussent rendre de la santé ou de la maladie. En faisant abstraction des causes , des lésions et de la nature des maladies, que démontre l'expérience, ils sont arrivés par la seule puissance de la raison à comprendre que, dans l'exercice de la vie , tout se fait par le passage régulier des éléments dans la trame vivante, et que le resserrement ou le relâchement des tissus devait être la cause de toutes les maladies connues. Ils n'ont pas vu ou plutôt ils n'ont pas voulu voir que ce fait, vrai en principe, incontestable pour certains cas déterminés, mais souvent impossible à démontrer par les sens, est dans son application au diagnostic et à la thérapeutique d'une difficulté telle qu'il devient l'écueil et la perte du système. En effet, qu'est-ce donc que cette propriété de resserrement ou de relâchement des tissus qu'on appellera plus tard spasme et atonie, ou bien excitabilité; irritation; contractilité ; ou enfin paralysie vaso-motrice, dont les effets incontestables restentinvisibles et produisent des maladies qu'il estimpossible de rattacher sciemment et positivement soit à l'une soit à l'autre de ces commimaiités morbides, pour parler comme Galien? Que peut être une médecine livrée ainsi à l'étude de l'invisible, et aux chances de l'hypothèse? que devient le diagnostic ainsi borné à la recherche hypothétique d'une propriété réelle des tissus dont l'œil ne peut suivre exactement les écarts? que peut être enfin la thérapeutique préconisée par une doctrine dans laquelle ayant rejeté l'étude des causes, le médecin hésite sur la nature du mal et conseille, sans aucune raison suffisante, des remèdes contre un état de resserrement ou de relâchement dont il ne pourrait pas justifier la présence.
Tout cela est de l'hypothèse et, à ce titre, ne doit être accepté qu'avec la plus granile réserve et après sérieuse vérification, — personne plus que nous n'apprécie les droits de la raison, mais sans le contrôle et l'appui de l'expérience, elle ne peut que mener à l'erreur. Le Méthodisme est une création de l'esprit que ne justifie pas l'observation, et sa thérapeutique le condamne d'une façon péremptoire. Toutes les fois que nous le verrons reparaître dans le cours des siècles, ce sera de la même manière, pour entraîner les esprits faciles à convaincre, pour obtenir la vogue éphémère que donne la foule ignorante, et enfin pour tomber sous l'influence de la thérapeutique absolue et inconsidérée qu'il amène à la suite.
SECTION II Des anciens méthodiques.
Après avoir indiqué les différentes phases de l'origine du Méthodisme médical ou Solidisme, depuis ses sources les plus reculées, dans la philosophie atomique de Leucippe, de Démocrite et d'Epicure jusqu'à son premier auteur, Asclépiades , j'ai fait connaître les premières métamorphoses de cette doctrine modifiée par Th(^mison et par Thessalus. — J'ai dit que l'idée philosophique de la constitution atomique du corps humain avec le rapport naturel des atomes aux espaces vides où ils se meuvent, constituant la santé et la modification de ce rapport formant la maladie, s'était changée en un fait organique plus simple, celui du resserrement et du relâchement des tissus produisant toutes les maladies. — En l'amoindrissant on la dénatura, car on fit d'une propriété de tissu la base d'un système, et ce qu'elle gagna en simplicité elle le perdit en profondeur. — Au reste, elle ne s'est jamais relevée de ce premier coup, car (outes les fois que nous reverrons paraître ce méthodisme sous un nom ou sous un autre, ce sera toujours sous la forme d'une doctrine ayant pour base une propriété des tissus vivants dont la faiblesse ou l'exagération doit être considérée comme l'origine des différents états morbides. — Mais n'anticipons pas. — " Pour le moment il n'est question que du Méthodisme antique, tel qu'il nous a été transmis dans sa pureté par Soranus (d'Éphèse) et par Cœlius Aurelianus. — Lorsque j'aurai fait connaître les ouvrages du dernier de ces Méthodiques je parlerai des transformations récentes de la doctrine, et nous arriverons de suite à l'étude du Méthodisme moderne. — Alors chacun pourra vérifier l'exactitude de mes affirmations.