CHAPITRE VI
TiROUSSAIS
Broussais, né à Saint-Malo en 1772 mort en 4838, a fait autant de bruit qu'un homme puisse en faire pendant sa vie. Médecin militaire arrivé aux plus hauts grades de sa corporation, il eut beaucoup à lutter contre la médecine civile qui n'accueillit pas d'abord ses travaux avec toute la déférence qu'il se croyait en droit d'exiger. II ne fallut pas moins qu'une révolution politique, celle de 1830 pour le faire triompher des instincts rétrogades et des résistances de la faculté de médecine où il entra, par ordonnance royale, au moyen de la création d'une chaire de pathologie générale.
En lutte avec l'enseignement officiel, dont les principaux chefs étaient ses adversaires et professaient avec Pinel la doctrine de Vessentialité des fièvres, il dut par l'enseignement libre dont il fut le plus brillant champion, montrer que les fièvres prétendues essentielles, c'est-à-dire sans lésion ahatomique constanle, avaient au contraire une lésion intestinale facile à reconnaître par l'examen cadavérique.
Ce qu'il a dû faire sous ce rapport est inimaginable : enseignenienl clinique au Val-de-Grâce, cours publics dans son amphithéâtre de la rue des Grès, articles de polémique dans les journaux; conlro-
verse, sarcasmes, railleries, injures, tout était bon pour sa fougueuse organisation et pour le but qu'il désirait atteindre. Homme de progrès, armé contre la routine, il eut d'abord contre lui tous les dépo silaires officiels de l'enseignement médical, et ce n'est que lorsque dans sa corporation il eut atteint le faîte des honneurs et de la puissance, que ses adversaires renonçant à l'écraser lui ouvrirent les bras et lui tendirent la main.
Par ses combats acharnés contre la doctrine de l'essentialité des fièvres, il amena peu à peu la médecine à l'étude de lanatomie pathologique et il ouvrit la voie à ceux qui, réunissant toutes les variétés de fièvres muqueuses, inflammatoires, bilieuses, alaxi-ques et adynamique en une seule classe firent ce qu'on appelle la fièvre typhoïde. En même temps qu'il triomphait de la doctrine de l'essentialité des fièvres, il attaquait celle de la plupart des autres maladies , car il les rapportait exclusivement à une altération évidente des solides, ce qui me permet de le placer sous un cerlain rapport parmi les solidistes.
L'essentialité des maladies n'était à ses yeux qu'une chimère, et tout ce qui avait cours de son temps sur les propriétés cachées des maladies n'était qu'Ontologie. — Il niait l'existence des virus et la syphilis, elle-même, n'était qu'une inflammation. Il ignorait les altérations des liquides et quant aux forces ce n'était qu'une hypothèse. — Sa grande bataille fut enfin celle qu'il livra aux idées de Brown. Ce médecin avait admis dans les tissus une incitahilité mise en jeu par les puissances incitantes dont l'excès ou le défaut donnait aux maladies un caractère de sthénie ou d'asthénie d'après lequel il les divisait en deux classes : les maladies sthéniques et les maladies asthéniques, et pour lesquels il préconisait un traitement débilitant ou tonique. Or, comme la plupart des maladies, et toutes les fièvres, étaient rangées par lui dans la classe des maladies asthéniques, Broussais qui les regardait au contraire comme des maladies inflammatoires qu'il fallait traiter par la diète et par la saignée, ne cessait de déclamer contre l'incitabilité et contre l'emploi des stimulants. Cette ontologie le révoltait, et c'est là le point de départ de la réforme qu'il voulut introduire en médecine sous le nom de doctrine physiologique.
Doué d'une nature ardente, irritable et facile à se laisser emporter au-delà des convenances, guidé par un esprit net et logique, aide par une parole facile et entraînante, il se mit à la tète d'une reforme qui avait pour but de montrer que les maladies essentielles et la prétendue incitahilité de Brown n'existaient pas, qu'il fallait partir de l'étude physiologique des tissus pour étudier les troubles
BOUCHUT. j,
matériels de la circulation produits par les stimulants, ce qu'il appela inflammation ; il se hâta de généraliser et il créa ainsi la doctrine physiologique de l'inflammation. C'était pour lui la science positive mise en lace de l'hypothèse et de l'ontologie.
Il est certain qu'il y avait là un progrès réel, mais l'exagération devait perdre cette doctrine et la faire périr du vivant même de son auteur. C'était par trop facile. Sans doute, il y a des maladies inflammatoires, on le savait avant Broussais, mais ce qu'il a voulu comme réformateur, c'est que toutes les maladies fussent des inflammations aiguës ou chroniques, c'est qu'elles fussent traitées comme telles par les antiphlogistiques, et ce fut là son erreur.
Ses recherches sur la fièvre hectique renferment le germe de ces idées, qui se trouvent dans V Examen des doctrines médicales et enfin dans les phlegmasies chroniques et dans le livre de Virritation et de la folie.
Parmi ces ouvrages, il en est deux qui eurent un immense retentissement attesté par de nombreuses éditions, c'est d'abord V Examen des doctrines médicales, et le Traité des phlegmasies chroniques.
L'examen des doctrines médicales est un livre de passion, ou plutôt une histoire de la médecine faite au profit d'une idée, sans aucune justice pour les opinions contraires à celles de l'auteur. C'est un livre intéressant à lire par l'entrain passionné qu'on y trouve, mais c'est un pamphlet historique. Sous ce rapport il mérite l'oubli dans lequel il est tombé. L'histoire exige avant tout l'impartialité et quiconque, dans le récit des doctrines anciennes, rabaisse systématiquement le passé à son profit, et dans son intérêt, n'a pas les qualités voulues de l'historien. Sous ce rapport Broussais s'est trompé.
Son livre sur les phlegmasies chroniques a infiniment plus d'importance et a mérité son succès. C'est là que se trouve la réforme apportée par l'auteur dans la marche de la science. Il a comme d'autres, moins connus mais non moins explicites, inauguré l'ère de la moderne anatomie pathologique, et il a rendu un immense service, mais il s'y trouve en plus la systématisation qui a fait tant de bruit et (pii a subjugué plusieurs générations médicales. Je veux parler de la doctrine de V inflammation el de Virritation.
En admettant que la vie ne s'entretient que par les stimulants, el que les maladies ne sont qu'un résultat de l'action de stimulants trop énergiques, déterminant l'afflux du sang dans les capillaires et l'inflammation, ce qu'il démontrait par l'observation, Broussais a émis une idée vraie dans la grande majorité des cas. Sa faute a été