BAGLIVI
Baglivi (1664-1706) fut un partisan de l'Iatro - mécanisme , par exception assez ennemi de la chimiàlrie. — Médecin à Rome, on lui doit de remarquables travaux sur la fibre motrice et morbide, sur la médecine pratique, sur l'usage et l'abus des vésicatoires, sur les qualités de la salive, de la bile et du sang, etc.
Mécanicien et solidiste dans sa physiologie, laissant un peu en arrière l'influence pathogénique, il resta hippocratiste partisan du Naturisme (1) en médecine distinguant avec grand soin ce qui concerne la science et la théorie et ce qui a trait à la pratique. — C'est un des esprits les plus distingués du xviii' siècle.
Son travail sur la fibre motrice et morbide renferme toute sa théorie solidiste. — Croyant avec raison que le galénisme, la chimiàtrie avaient accordé un rôle prépondérant au déplacement des humeurs, à leur fermentation et à leur acrimonie, il essaya de démontrer en complétant la théorie de Borelli qu'il admirait beaucoup, que les solides doivent être considérés comme ayant la prépondérance, soit à l'état de santé, soit à l'état de maladie. « Je me suis lyre tout entier à l'observation des symptômes pendant la vie et à 1 étude des lésions cadavériques après la mort et je me suis convaincu par mes yeux que l'influence des solides est plus grande que celle des liquides même dans la génération des maladies »
(l) Bîiglivi, Médecine pratique, aphorisme \ .
Toutefois ce Irailé contient une erreur qu'il imporle de signaler, et qui a été commise avec beaucoup d'autres, au nom de l'expérience, tant il est vrai qu'il ne suftit pas de dire qu'on procède par l'expérimentation, pour donner un crédit de vérité à tout ce qu'on affirme. — Il divisait les fibres motrices simples, en fibres charnues musculaires, tendineuses, qui ont leur origine dans le cœur, et en fibres membraneuses dérivées des membranes encéphaliques et des humeurs, servant à former les vaisseaux, les membranes, les glandes et les autres tissus. — Toutes ont des vaisseaux, des nerfs, sont creuses, susceptibles d'irritation et de mouvement, et dans leur ensemble elles composent tous les tissus, glandes, viscères, muscles, vaisseaux, nerfs, membranes et même les os. — Elles sont mises en mouvement par le cœur et par la dure-mère, qui étreint le cerveau danses mouvements de diastole et de systole, mais il soupçonne même que le cœur ne s'agite que par la dure-mère, car leur conlraclion et leur dilatation se font au même instant. — D'après lui ce double mouvement de la dure-mère exprimerait du cerveau, par compression, un fluide qui refluerait le long des nerfs jusqu'à leurs extrémités. — Enfin co serait à ces oscillations formant une impulsion descendante ou à leur transmission par renvoi au cerveau lors de l'irritation des tissus que seraient dues les sympathies. 11 n'y a qu'un malheur pour celte théorie, c'est que cette compression mécanique du cerveau par la dure-mère n'existe pas et que les mouvements d'expansion ou d'abaissement de cette membrane bien réels, ne sont qu'une conséquence de l'impulsion du sang dans le cerveau par les contractions cardiaques.
Quoi qu'il en soit, étant donné cette fibre primitive partout disséminée, Baglivi lui reconnaît deux genres d'afîections, l'un caractérisé par la tension exagérée et l'autre par un relâchement plus ou moins considérable. C'est là le fond de toutes les maladies. — Comme on le voit, dans ce mécanisisme, il y a une souvenance do l'hypothèse du strictum et du laxumde Thémison et une incursion très-évidente dans le Méthodisme (Voir ce chapitre).
Cependant il ne paraît pas que Baglivi soit franchement un méthodiste, car il accepte les principales données de l'Humorisme et il admet que les afl'ections chroniques peuvent provenir d'une altération des humeurs, que les fièvres résultent d'une àcreté alcaline qu'il faut combattre par les acidulés et que malgré l'usage en faveur des alcalins dans les maladies inflammatoires il faut éviter leur usage qui augmente l'àcreté du sang et aggrave l'état des malades. — Le voilà maintenant au milieu d'une chimiàtrie modérée dans laquelle, selon le.s nécessités de l'observation, il trouve quelques données utiles.
DE L'iATRO-MÉCAiNISME — BÂGLIVI
Toutefois, le fond de sa doctrine est principaloment iatro-mécanique et inalliéinatique. C'est de sa part un hommage à Borelli qu'il célèbre tout particulièrement, et un tribut à la méthode expérimentale qui paraît être le tempérament de son esprit supérieur. — Il y a en lui beaucoup du libre chercheur qui, ne subissant le joug d'aucun système, leur emprunte ce qu'ils ont de vrai et d'utile. — Aussi est-il vraiment difûciie de le caractériser philosophiquement. — Il reconnaît au dehors de lui trop d'autorités doctrinales différentes pour être lui-même une autorité doctrinale réelle.
Afin de justifier ce que je viens de dire, je vais donner une courte analyse de ses Préceptes de médecine pratique, qui ont été fort élégamment traduits en français par le D' Boucher et que chacun pourrait lire avec plus d'intérêt que n'en inspirent bien des productions récentes.
Ce livre révèle à la fois le philosophe et le clinicien consommé dans l'ârt du Pronostic. Il se compose de deux parties écrites l'une et l'autre avec concision, sous forme aphoristique.
Dans la première qui débute par une profession de foi naturiste, « ministre de la nature et son interprète, le médecin doit se rappeler que le seul moyen de commander à la nature c'est de savoir d'abord lui obéir soi-même il s'occupe de la nécessité des observations en médecine afin de garantir l'esprit des écueils où entraînent l'imagination et l'hypothèse. «... Les hommes prudents et rétléchis regardent généralement comme étrangère à la science celle pariie de la médecine qui s'abandonne aux spéculations. La science, en effet, ne se compose que de choses parfaitement connues et pénétrées, ses préceptes sont en dehors des caprices de l'opinion ; les raisons qu'elle donne ont de la méthode et de la certitude ; et si elle nous montre un chemin nous y pouvons diriger nos pas, sans crainte de tomber dans quelque erreur pratique. Mais toutes ces hypothèses où semble se complaire la vanité de notre siècle, peut-on trouver rien de plus vague et de plus incertain qu'elles? Voyez-les : qu'ont-elles à nous offrir pour la plupart, si ce n'est de simples conjectures, dont l'analogie s'empare ensuite pour nous traîner de tous côtés, et quelquefois de côtés tous contraires ?
ï Ce n'est donc point dans la pénétration de l'esprit humain qu'il faut aller chercher le berceau de cet art sublime : c'est l'observation fine, délicate, incessante, c'est une sorte d'espionnage de la nature qui a créé la médecine ; on pourrait la regarder comme un monument de la science générale, agrandi chaque jour, par les travaux des hommes de génie de tous les siècles ; ou enfin comme l'esprit d'une foule d'hommes réuni dans un seul. »
niSTOlUli DE LA MÉDECINE
« Si la nécessité inventa la médecine, c'est l'expérience qui la perfectionna : inculte et grossière dans les premiers âges chaque jour lui apporta des observations nouvelles, qui, s'éclairant les unes les autres, et éclairées toutes ensemble par le flambeau de la raison, ne tardèrent point à faire de la médecine une science libérale et profonde. »
« Suivant un vieux proverbe, ce n'est point le fil-à-plomb qui s'accommode aux pierres, mais bien les pierres qui s'accommodent au fil-à-plomb. C'est exactement le cas de la médecine ; ses plus beaux raisonnements ne sont autre chose que les pierres apportées par chacun à l'édifice de la science ; ils doivent par conséquent se ranger au fil de la nature ; et puisque ce fil éternel, immuablement suspendu par la main de Dieu dans l'univers, ne peut fléchir jamais de l'épaisseur d'un cheveu, pour s'accommoder aux erreurs de nos imaginations, il faut bien que les raisonnements de l'homme aillent eux-mêmes se fléchir et s'accommoder à lui. »
« Il y a deux pivots principaux sur lesquels roule toute la médecine : le raisonnement, et l'observation ; mais l'observation est en outre le fil qui doit régler les raisonnements de l'homme. Chaque maladie a sa nature particulière et certaine, à l'abri du caprice des théories ; il n'en est pas une aussi qui n'ait, de la même façon, son mode d'invasion, ses progrès, sa période d'état et sa terminaison propre ; et comme tout cela se passe sans le secours de l'esprit, en dehors même de ses opérations, celui qui veut en pénétrer la nature "ne trouvera jamais dans les subtiles et obscures discussions de la dialectique l'ombre même de Tutilité qu'il puiserait à pleines mains dans l'opiniâtre observation de tous les phénomènes morbides cl dans l'habile imitation, je dirais presque dans l'imitation servile des méthodes de la nature.
« Il arrive tous les jours en médecine de voir démentir par l'événement les prévisions les mieux fondées sur le raii^onnement et l'expérience. Faut-il en accuser l'insuffisance des préceptes d'un art sublime ou n'est-il pas beaucoup plus naturel encore d'en accuser l'incroyable multiplicité des causes morbides de toutes espèces, et surtout la négligence ou les erreurs du malade, celle des personnes qui l'entourent, et celle du médecin lui-même, dans la détermination et l'application des divers agents thérapeutiques?
« Les uns donnent trop au raisonnement et rien à l'expérience; les autres font tout le contraire. Tous sont également aveugles, et voilà la source malheureuse de ces disputes sans fin qui déchirent la médecine et rejettent dans deux camps opposés la pratique et la théorie. »
DE L'IATRO-MÉGANISME — BAGLIVI 249
(( Il y a sans doute un système que nous n'avons point pénétré encore et que nous ne pénétrerons jamais : c'est celte délicate et admirable texture des tissus de l'organisme, que Dieu a mise au-dessus des sens de l'homme, et même au-dessus de son intelligence. Mais prenons-y garde, l'expérience peut aussi nous égarer, si elle veut marcher seule, sans l'appui de la raison ; laissons donc chacune d'elles prêter à l'autre sa propre lumière ; toutes deux sans cela peuvent également nous mener à l'erreur. » (Baglivi, traduction de Boucher, pages 4, 5 et suiv.)
^ Il parle ensuite des obstacles qui ont empêché les médecins d'apporter dans leurs observations le soin nécessaire et qui sont :
Le mépris des médecins anciens qui méritent tel respect et que Paracelse et Van-Helmont ont eu si grand tort d'attaquer.
« Ce sont des éloges qu'ils me semblent mériter plutôt que des dédains ou des calomnies (p. 19); — non-seulement c'est une chose mdigne « d'un honnête homme et d'un homme docte, mais c'est encore un dommage causé à l'état et au progrès des sciences ellesmêmes » (p. 47). Puis après avoir montré les services rendus à la science par les principes de diagnostic, de pronostic et le traitement lires d'Hippocrafe et de Galien, il ajoute (p. 20) :
« Tout cela, cependant, n'a point suffi pour mettre à l'abri des envieuses calomnies de la médecine moderne les grands, hommes des siècles passés : on crut pouvoir sans rougir exposer aux risées du monde leur pratique et leur théorie ; et, comme l'habitude endurcit, on aima mieux, à la fin, se jeter dans la nuit de l'erreur avec des hommes entourés d'une admiration ridicule, plutôt que de raisonner juste avec des hommes de sagesse et de science, qu'on ne pouvait se résoudre à estimer. Refuser obstinément à Galien la justice qu'il mérite, le poursuivre de malédictions impudentes, comme s'il n'était véritablement que le dernier, le plus méchant de tous les hommes ; décerner au contraire aux médecins modernes ces titres superbes de dieux ou de princes de la science; c'est je crois, faire preuve de peu de sagesse, et se montrer absolument dépourvu de respect pour ceux qui nous ont tout appris » (p. 20)
Les idoles médicales aux pieds desquelles se prosternent les courtisans de chaque époque qui demandent un avenir à leur maître et attendent l'expression de sa pensée pour penser comme lui ou bien les esprits faciles et routiniers qui n'ont raison d'agir d'une certoine manière que de celle de savoir que les autres font ce qu'il va taire. - Et à ce sujet il passe en revue les erreurs dominantes oe son temps sur une médication à la mode, sur la doctrine patho-
géllique d'un principe acide qu'il faut comballre par les alcalins, sur les prétentions vaines des sciences théoriques sur la science pratique, sur le néant des bibliomanes qui « réunissent à grands frais des bibliothèques sur lesquelles ils ne jettent pas les yeux, qui se font agréger à une foule de sociétés savantes pour voir tous les jours la gloire de leur nom dans les recueils littéraires et scientifiques. »
Les fausses analogies et les comparaisons fausses de ceux qui tirent des inductions de faits non comparables, entre végétaux et animaux, entre réactions vivantes et réactions de laboratoire, puis il montre sa préférence pour l'iatro-mécanisme (p. 32) ;
« D'un autre côté, les iatro-mécaniciens, qui partent de divers principes mathématiques, ceux de la statique, de l'hydraulique, de la pesanteur, et qui veulent les appliquer à la structure du corps vivant, ceux-là ont philosophiquement raison de le faire, car le corps de l'homme, en tout ce qui regarde la structure animale, est soumis au nombre, au poids, à la mesure, et subit dès lors toutes les conséquences qui en dépendent. Telle fut sans doute la volonté de Dieu, le père souverain des choses, lorsque, pour rendre cette machine animale plus propre à exécuter les ordres de l'ànie, il n'employa, ce semble, que le compas et la craie du mathématicien, pour tracer dans l'économie du corps de l'homme l'arrangèment harmonieux des proportions et des mouvements. »
« Si donc les inductions analogiques tirées de la mécanique et de de l'analomie offrent des rapports si étroits avec la thérapeutique, et beaucoup plus de certitude que toutes les autres hypothèses, on comprendra sans difficulté comment il s'est fait que deux hommes illuslres,Borelli à Rome et Bellini à Florence, voulant raffermir sur des fondements l'édifice ébranlé de la science, ne trouvèrent pas de moyen qui leur semblât aussi puissant que l'application des règles anatomico-mécaniques à l'explication des effets morbides ; aussi , rien n'est plus digne d'être médité que leurs savants ouvrages également glorieux pour la science et la patrie, et utiles pour l'humanité. Mais ceux qui cherchent au fond des cornues chimiques les résultats de réactions minérales pour en déduire analogiquement des résultats semblables dans les corps animés par la vie, ceux-l;i ne se contentent pas d'arriver à des conclusions fausses, ils fournis sent encore aux fatales erreurs qui inondent la médecine de no> jours un appui et une force incroyables.
« Il y aurait cependant pour eux un moyen d'arriver à des résultats bien plus beaux, ce serait d'appeler à leur aide une sorte d'anatoniie par infusion, en cherchant à opérer sur les êtres vivants le
bE L'iATRO-MÉGANISME — RAGLIVI
mélange des liquides animaux avec les liquides végétaux ou chimiques, et en s'attachanl ensuite à examiner avec soin le résultat de ces mélanges » (p. 32).
Les lectures mal faites par ceux qui ne contrôlent pas ce qu'ils lisent pour en vérifier l'exactitude ou qui lisent tout indifféremment au lieu de s'en tenir à des livres de choix et surtout « — que la jeunesse le sache, au premier de tous les livres, qui est le malade » (p. 47).
De là, à une condamnation de ces médecins érudits qui ont passé leur vie à mourir sur les livres sans juger par eux-mêmes des choses de pratique, il n'y avait qu'un pas et Baglivi ne les épargne guère. Qu'y a-t-il en effet de plus triste que ces médecins érudits, chimistes ou mathématiciens, qui théoriquement proposent des médications que de nombreuses expériences n'ont pas encore permis d'admettre , ou qui écrivent des appréciations médicales pour lesquelles ils sont d'une incompétence absolue.
La mauvaise interprétation des livres et la manie de faire des sijstèmes. — Yoici comment il s'exprime (p. 5) : « Quand il s'agit de plaider, contre les mauvais interprètes en général, la cause de l'interprétation vraie, il y aurait deux plaidoyers à faire : le premier contre ceux qui interprètent mal les maladies, le second contre ceux qui interprètent mal les livres.
« Mais la première partie de cet ouvrage n'est, pour ainsi dire, d'un bout à l'autre qu'une longue recherche des moyens de rendre à l'interprétation des maladies la précision et la force que cette partie de la science a perdues de nos jours. Nous n'avons donc à nous occuper dans ce chapitre que des moyens de mettre à nu l'abîme d'erreurs où tombent tous ceux qui, dans l'interprétation des livres, se laissent aller à leur imagination ou à leurs sentiments particuliers.
Jour lugubre, jour malheureux que celui où la médecine et toutes les sciences, à peine échappées aux fureurs des barbares, se virent tout à coup la proie des Arabes ! Est-il possible d'y penser sans que l'àme soit saisie d'une inexprimable douleur ! Les livres grecs étaient à peine arrivés dans leurs écoles : ils s'en emparent, et, au lieu de reproduire simplement, avec scrupule et pureté, le sens de ces précieux ouvrages, ils en font une source inépuisable d'inutiles et ridicules théories Or, si celte funeste manière d'interpréter les livres de l'antiquilé grecque fut pour ceux qui l'employèrent un titre à la confiance et à l'admiration de leurs contemporains, elle fut malheureusement entre leurs mains un instrument non moins puissant pour éteindre et anéantir toute espèce d'observation médicale. »
HISTOIRE DE LA MÉDKCINIi
« Une grande preuve de celle vérité, c'est l'état où se trouva la médecine pendant tout le temps que domina dans le monde l'influence des écoles arabes. Ce fut alors un triste spectacle de voir les médecips comme fascinés par quelque opération magique, tourner sans cesse autour du cercle mystérieux des interprétations arabiques, dépenser en stériles commentaires sur les ouvrages de quelques hommes tout le temps d'une vie longue et laborieuse et arriver ainsi jusqu'à oublier même l'usage de leur intelligence. Voilà certainement la source de tant de sophismes, de tant de fictions et d'erreurs qui ont inondé la médecine. Voilà ce qui déshonora cette science sublime et lui arracha le noble et antique patronage de la santé, pour la réduire à n'être plus que la vile esclave des factions philosophiques » (p. 5).
Enfin, V abandon des méthodes aphoristiques dans les livres de médecine, ce qui lui semble nuire à la précision ou à la clarté et permettre dans l'histoire des maladies « ces malheureuses et éternelles digressions dans le domaine de la philologie, les snperfluités oratoires, les questions vides et creuses et mille autres bagatelles qui lui ont fait perdre toute sa force et presque toute sa vie. »
Toute cette première partie qui sert d'introduction à l'histoire des maladies, est presque un exposé philosophique de la méthode médicale et un jugement sur les différentes directions à suivre. — Il n'y a rien à en retrancher. Cela n'a pas vieilli et peut encore être lu avec autant de profit que de plaisir — c'est l'œuvre d'un esprit sérieux et distingué, ennemi des abus de la raison et de l'hypothèse, respectueux des belles traditions du passé, mais adversaire du fétichisme scientifique, partisan convaincu de l'observation et de l'expérimentation. — On y trouve la censure de la Chimiâtrie mais non de la chimie, et l'apologie fort discrète d'aillieurs de l'ialro-mécanisme.
Dans les descriptions aphoristiques des maladies et de quelques symptômes, considérés comme ayant une importance exceptionnelle qu'il donne sans suivre aucune classification, Baglivi se montre plutôt praticien que doctrinaire, et tournant toute son attention sur le pronostic. C'est à peine en thérapeutique si on retrouve quelques applications de sa théorie physiologique sur la fibre motrice c' morbide, ou sur l'iatro-mécanicisme, mais en revanche on y voit régner une Chimiâtrie sage et raisonnable qui paraît être inhérenle à l'époque et qui devait s'imposer à tous. Néanmoins, chez un médecin qui à tout propos condamne les hypothèses chiniiàlriques, celte remarque n'est pas sans avoir quelque importance.
Il commence très-longuement par la pleurésie , d'une façon qui
DE L'IAÏRO-MÉCANISME — UAGLIVI
ne ressemble en rien aux méthodes nosographiques récentes, qui ne plairait par conséquent point à un élève habitué au cadre monotone de la scholastique médicale, mais qui doit satisfaire le médecin en raison des hautes questions de pronostic qui s'y trouvent indiquées. Sans doute, le diagnostic laisse à désirer, mais même avec celte incertitude, l'immensité des réflexions cliniques importantes donne un grand intérêt à ce tableau où se mêlent alternativement toutes les formes de la pleurésie, et tout ce qui a trait à leur diagnostic, au pronostic et au traitement.
Ici, l'influence des doctrines se fait un peu sentir, mais avec discrétion. Il est superficiellement question des moyens d'atténuer \'éréthisme ou le relâchement de la fibre, puis, chose incroyable, après une attaque indignée contre les moyens chimiques, lui-même donne une théorie chimiâtrique incroyable de la pleurésie. Il est impossible de se démentir d'une façon plus fâcheuse et d'oublier plus vite les principes d'une méthode d'observation que l'on considérait comme étant ennemi-e de toute hypothèse. On va en juger :
« Après tout ce que nous avons dit jusqu'ici, appuyé sur l'autorité des plus grands hommes, on peut voir avec certitude de combien de précautions doit s entourer le médecin prudent quand il veut combattre une pleurésie par la purgation ou la saignée, et avec quelle exactitude il doit fixer dans sa mémoire les préceptes que nous venons de passer en revue.
« Mais si l'on ignore ces principes, ou si 1 on en fait à la pratique une application vicieuse, on a guère le droit de s'étonner quand on voit, après l'emploi d'une saignée ou après l'imprudente administration d'un purgatif, les malades tomber tout à coup dans un étal plus grave ou même s'éteindre.
« Pour éviter désormais d'aussi tristes inconvénients, je prie les médecins, au nom du vieux père de la médecine, au nom de celte vieille et noble école de Cos, je les conjure d'apporler dans le traitement de la pleurésie, à Rome, une défiance sans bornes contre ces misérables charlatans de chimie, fourbes effrontés qui, sans. s'arrêter nulle part, s'en vont éternellement d'une ville à l'autre et qu'un mauvais destin semble s'obstiner chaque jour à rassembler dans nos murs, où les pauvres malades se laissent bercer par eux d un vain espoir de remèdes infaillibles. Ce sont là les hommes dont j'ai parlé si souvent dans mes livres; je le rappelle ici à ce chimiste hollandais qui ne cesse d insulter chaque jour les disciples d'Hippocrate. Ce n'est pas contre les bons chimistes, au nombre desquels, peut-être, il faut le compter lui-même, mais c'est conlro cette espèce d'hommes que je m'élève sans cesse, c'est contre leurs dia-
phorétiques puissants, leurs sels volatils, leurs secrets astrologiques, toutes leurs poudres enfin qu'ils vendent avec liruil à la sottise, el que des médecins sans crédit et sans nom viennent ensuite, aux risques et périls des malades, administrer indifféremment dans toute espèce de pleurésie et à quelque période que ce puisse être.
« Au lieu donc de s'abandonner à une funeste confiance dans ces sortes de gens et de remèdes, examinons d'abord si la pleurésie est sous la dépendance d'une cause vraiment inflammatoire ou si elle provient de l'altération des humeurs amassées dans les premières voies, ou bien enfin si elle est produite par l'écoulement d'une humeur âcre venant de la tête, comme le croyait l'antiquité, ou plutôt comme nous le pensons nous-même, par des selsâcres, ténus, brûlants, scorbutiques, hypochondriaques, hémorrhoïdaux, herpétiques, par les sels enfin de toute nature qui peuvent être la cause ou l'expression de quelque maladie principale.
« Ces sels dissolvent les humeurs altérées, ils les enflamment, les mêlent aux autres liquides, et quand celles-ci sont arrivées au poumon, elles y donnent naissance à des pleurésies, à des péripneumonies, à des douleurs de côté, avec tout l'appareil de la fièvre et des autres symptômes caractéristiques de ces maladies.
« Or, tout cela doit être considéré comme un résultat de l irritation produite par l'action mordicante des sels, bien plutôt que comme une affection véritablement inflammatoire; et ce sont là les pleurésies que j ai l'habitude d'appeler lymphatiques ou fausses, 'parce que c'est la lymphe, ce premier dissolvant des sels, qui, une fois chargée de ces principes morbides, allume et entretient cette sorte de pleurésie.
« Ainsi donc, dans la pleurésie vraiment inflammatoire, l'inflammation elle-même exige que l'on saigne sur-le-champ. De cett»? manière, les vaisseaux se dégonflent et rien ne s'oppose plus an libre passage des fluides que l'éréthisme des fibres puhnonaires retenait dans le tissu des poumons; la saignée relâche tout à coup la tension des solides et l'énorme pression peut se faire avec facilité par les crachats on toute autre voie qu'il plaît à la nature de choisir.
« Si enfin c'est un sel âcre, scorbutique, dissolvant qui occasionne la pleurésie, il ne faut recourir aux émissions sanguines qu'avac des précautions infinies, à moins qu'une excessive inflammation des poumons, allumée par Tacreté même de ces sels, ne rende cette évacuation absolument indispensable.
« Quant à l'appréciation des cas qui indiquent la purgalion, il faut s'en tenir aux préceptes des maîtres de l'art, que nous avons re-
DIÎ L'IATRO -MÉCANISME — BAGLIVI
cueillis il n'y a qu'un instant, il ne faut point oublier ensuite que lorsqu'il s'agit de celte espèce de pleurésie produite par l'acrimonie et la dissolution des humeurs, le traitement doit nécessairement se compléter par les tisanes de mauve. »
« Voici maintenant, selon mes propres observations à Rome, les symptômes qui dénotent cette acrimonie des humeurs chez l'homme. ,1e passe sous silence fout le reste des symptômes qui caractérisent l'acrimonie des humeurs, et que l'on peut facilement rechercher et apprendre dans tous les livres de médecine. »
Je tenais à préciser les faits et à bien montrer au lecteur que mon jugement sur la philosophie médicale mixte de Baglivi est bien motivé. Ce qu'il a écrit sur les fièvres le prouve d'une façon bien plus éclatante.
d Puisque nous en sommes à parler des fièvres, je ne puis m'empêcher d'exprimer ici mon étonnement de voir que la plus grande partie des médecins d'aujourd'hui veulent absolument trouver la source de toutes les maladies, et spécialement celle des fièvres, dans la seule action des acides, ce qui les amène nécessairement à les combattre toutes, sans distinction et au grand détriment des malades par l'usage des anti-acides. Or, pour quiconque examinera la chose sans préjugé, l'action des alcalis, au contraire, altérables de tant de façons, pourra devenir bien plus souvent le but des méfiances de la médecine. Examinons, en effet, comment se passent au milieu de l'économie animale, tous les phénomènes qui ont lieu dans le sang; c'est au moyen de fermentations diverses que tout cela s'exécute, ne cessant ici que pour recommencer là; tantôt elles prennent trop d'activité, tantôt l'altération est plus profonde qu'elle ne devrait être; mais le résultat définitif de ces fermentations est bien moins un produit acide qu'un sel alcalin, lixiviel, acre, calciné, ou quelque autre chose de même nature. »
« C'est ce que l'on observe principalement dans les fièvres, où l'on voit généralement des signes manifestes qui décèlent la présence de ces sels acres, alcalins, lixiviels, calcinés et autres; aussi, beaucoup d'entre elles se guérissent-elles simplement au moyen des seuls délayants, aiguisés ave« quelque doux acide, comme on le voit chaque jour dans les fièvres ardentes. Voilà ce qui fait qu'on ne peut trop exalter les propriétés singulières de l'acide sulfureux dont la vertu subacide suffit souvent pour étouffer dans leur germe la plupart des fièvres qui dépendent des variations de l'atmosphère, et d'autres fièvres même plus ardentes.
« Ici, à Rome, les fièvres d'été qui sont dues à des variations de
HISTOIRE Dli LA MÉDECINE
l'atmosphère ne sont point produites par des sels alcalino-âcres. Or, il est bien entendu que je ne parle pas ici de ces funestes erreurs de régime que la soif du plaisir fait commettre à la campagne et qui deviennent la source d'un certain nombre de fièvres dont on ne peut accuser latmosphère. Quant aux autres, voici comment nous entendons leur production. La chaleur active du soleil détache et élève dans l'air une infinité de molécules terreuses ou minérales; | une fois répandues dans l'atmosphère, de nouveaux torrents de chaleur viennent chaque jour les diviser davantage, les cohober, les disséminer; elles acquièrent ainsi en peu de temps une volatilité suprême et un caractère alcalino-âcre, bien plutôt encore que de l'acidité.
«Dans cet état de ténuité infinie, l'activité respiratoire les fait pénétrer dans le torrent de la circulation; elles y dissolvent la masse de sang , et cette dissolution y engendre bientôt tous les effets de la coagulation. Ceci d'ailleurs est évidemment conforme à l'expérience; car si nous considérons les acides, même les plus puissants, quand ils ont subi une fermentation quelconque, soit par la réaction intime et lente des éléments, soit par la chaleur, nous trouverons qu'ils deviennent doux ou bien insipides et alcalins; la fermentation a émoussé les pointes de l'acide et lui a donné tous les f caractères de l'alcali.
<t Voilà comment il se fait que l'eau thériacale, d'abord acide, devient douce au bout d'un an ou deux. Il n'y a pas jusqu'aux esprits * acides eux-mêmes qui ne se dulcifient avec le temps, et il en est ] de même de tout le reste. Je ne prétends pas nier d'ailleurs que des productions acides développées dans l'appareil des premières voies puissent pénétrer dans la masse du sang et y exciter des fermentations malheureuses : mais on doit avouer aussi qu'il faut pour cela que ces acides soient bien puissants, car, autrement, un certain temps de fermentation de ces acides avec le sang aurait bientôt fait d'émousser leurs pointes et de les transformer ainsi nécessairement en alcalins. De cette façon, ils ne seraient plus en élat de faire du mal, ou bien, prenant les propriétés alcalines, ils agiraient sur les organes à la manière des alcalis, et c'est à ce liire qu'ils deviendraient une source de maladies ; or , c'est ce qu'il fallait prouver. Mais cette question doit être examinée plus au long dans un traité spécial sur l'innocuité des acides
Après les fièvres viennent différents chapitres sur les lombrics
(1) Voyez Baglivi, page 93.
DE L'IATRO-MÉC/^NISME — BAGLIVI
dans V enfance; — sur la variole, la rougeole, et la scarlatine; — sur Vohservation des hypocondres dans les maladies aiguës, et là on trouve deux observations sur les altérations de la fibre motrice lorsque l'éréthisme des fibres intestinales ou le relâchement de leur ton produit le niétéorisme; sur les tumeurs et suppurations aux parois abdominales, et ici la théorie chimiâtrique suivante :
« Les hommes qui sont pleins d'humeurs acrimonieuses et salines sont généralement tourmentés de douleurs qui se jettent tantôt d'un côté tantôt de l'autre. Or, s'il arrive que des humeurs de cette nature viennent à se glisser entre les muscles de l'hypocondre droit ou gauche, ou vers la région ombilicale, elles y portent avec elles des douleurs trompeuses qu'on serait tenté de rapporter à la rate, au foie ou à l'intestin, tandis qu'elles n'ont réellement rien de commun avec ces organes et qu'elles ne sont autre chose que des douleurs musculaires purement externes, produites simplement par la présence d'un ichor acre et corrosif. Quand on a affaire à ces sortes d'affections, les médications qu'on a coutume d'opposer aux maladies douloureuses internes n'ont plus aucune e spèce d'utilité, tandis qu'au contraire les émulsions légères de semences, les fomentations émollientes externes, les purgatifs doux, tels que les tamarins ou les décoctions apérilives, obtiennent alors beaucoup de succès. Si c'est le vice scorbutique qui amène dans l'économie les humeurs âcres dont nous parlons, vous le verrez aux gencives et à la nature du goût perçu par la bouche. »
Sur les crises et les jours critiques qu'il admet entièrement d'après les doctrines d'Hippocrale et pour lesquelles il recommande non l'abstention mais une grande circonspection thérapeutique, car « la nature qui se connaît, fait un peu mieux avec ses crises que les médecins avec leurs remèdes » (p. 129); — sur les sueurs dans les maladies aiguës; — sur les parotides et la surdité dans les maladies aiguës ; — sur les urines dans les maladies aiguës; — sur le pouls ; — sur Vinappétence, — sur les douleurs de tête, chapitre qui renferme une singulière hypothèse d'iatro-mécanisme, car si dans les affections cérébrales l'urine est claire c'est que le niajade doit mourir; les sels morbides qui devraient la colorer el qui sont a véritable cause du mal se trouvant retenus dans le cerveau pour y rallumer sans cesse le foyer de la maladie ; — sur Vobservation des yeiix dans les maladies aiguës ; — sur le décuhiius; — sur la voix; — sur le frisson; — sur Vhijdropisie sèche ou météorisme phénomène produit « par l'irrilalion portée sur les fibres solides par
BOUCHUT. 4T
l'effervescence de ràcrelé des humeurs; l'énergie conlractile des fibres se trouve ainsi prodigieusement augmentée et les petits arcs fibrillaires se tendent avec violence, ce qui entraîne une intumescence avide etnon pas, comme on le croyait autrefois, un gonflement par les gaz; — sur Victère; — s\it Vhémorrhagie ; — sur les maladies du foie, — des reins; — des poumons ; — sur la colique; — sur le délire; — sur Y asthme ; — sur la dxjsenterie, etc.
Après cette exposition sentencieuse d'un certain nombre de maladies rassemblées sans aucune classification, Baglivi reprend le cours de ses dissertations générales et, pensant avoir signalé les principaux obstacles qui ont entravé la pratique médicale, il indique d'abord les époques de la médecine et ses progrès. Là il commence par témoigner de son admiration pour la médecine de la Grèce qui touche presque à la perfection, puis il s'élève violemment contre la médecine Arabe, qu'il qualifie de peste arabique; contre la Chiiijiâtrie de Paracelse et de Van Helmont accompagné a de tout un cortège d'erreurs^ » et même contre les systèmes de ces innombrables écoles de philosophie que son siècle avait vues naître : « l'école de Descartes, celles de Gassendi, l'école mécanique, l'école physico- mécanique et mille autres encore dont les fondateurs et les disciples sans s'être même donné la peine de jeter les yeux sur les médecines, ne craignirent point cependant de s'en faire les juges, et d'arranger à leur manière une histoire des maladies dont leurs vaines spéculations avaient fait tous les frais » (p. 232). * Il parle ensuite, dans un chapitre qui est tout entier à lire, des sources de la théorie et de la pratique.
Dans sa pensée, l'observation est la base de la pratique et la dissection, c'est-à-dire l'analyse, celle de toute théorie. Selon la source où puise la médecine, elle prend des aspects différents; de là, toutes les sectes rivales qui se partagent l'empire de la science, les unes futiles, confuses ou rétrogrades, et les autres sérieuses et précises. Il n'y a pas à rechercher quelle est l'importance relative de la théorie et de la pratique, car cette distinction ne devrait pas exister; le seul moyen de progrès c'est la pratique de la philosophie naturelle et expérimentale à laquelle il attribue tous les progrès réalisés de son temps, c'est où se trouve le résumé de sa physiologie mécanique.
« Les médecins se mirent donc enfin à examiner la structure du corps et les phénomènes de l'organisme, en appliquant à cet examen les principes de la géométrie mécanique, les expériences physico-mécaniques et celles de la chimie. A peine furenl ils entrés dans cette voie salutaire qu'ils se trouvèrent tout à coup en face
DE L'IATRO-MÉCANISME — BAGLIVI
d'une foule de choses inconnues aux siècles passés, et l'on put reconnaître alors que le corps humain, considéré sous le point de vue des actes physiques, n'était au fond qu'un ensemble de mouvements empruntés à la mécanique ou à la chimie, quoique déterminés par des lois d'un ordre purement mathématique.
« Examinez en effet avec quelque attention l'économie physique de l'homme : qu'y trouvez-vous? Ces mâchoires armées de dents qu'est-ce autre chose que des tenailles? l'estomac, c'est une cornue; les veines, les artères, le système entier des vaisseaux, ce sont des tubes hydrauliques; le cœur, c'est un ressort, les viscères ne sont que des cribles, des filtres ; le poumon n'est qu'un soufflet ; qu'est-ce que les muscles, sinon des cordes? qu'est-ce que l'angle oculaire, si ce n'est une poulie? et ainsi de suite. Laissons les chimistes avec leurs grands mots de fusion, de sublimation, de précipitation, vouloir expliquer la nature et chercher ainsi à établir une philosophie à part; ce n'en est pas moins une chose inconteslaljle que tous ces phénomènes doivent se rapporter aux lois de l'équilibre, à celle du coin, de la corde, du ressort et des autres éléments de la mécanique.
« Ainsi donc, les phénomènes de l'économie physique de l'homme ne pouvant s'expliquer d'une manière un peu claire, un peu facile, qu'au moyen des principes de mathématique expérimentale, ce qui est au fond le langage même de la nature, nous pensons également qu'il n'y a pas de manière plus simple, plus naturelle, et que par conséquent toute théorie basée sur ces principes doit offrir nécessairement beaucoup plus de certitude que les autres.
Si les maladies n'étaient jamais qu'un résultat de quelques lésions des solides de l'économie, rien ne serait facile comme la recherche et l'examen des causes morbides au moyen des principes dont nous venons de parler : mais il est loin d'en être ainsi ; presque toutes au contraire ont leur source dans quelque modification des fluides, et par conséquent c'est une chose toute naturelle, si des principes théorético-philosophiques sont impuissants à nous éclairer jamais sur la cause véritable et essentielle des maladies. Prenez, en efl"et, l'homme le plus versé dans la connaissance d'une hypothèse ou d'une philosophie quelconques ; supposez que cet homme ait consacré les plus longues méditations, les travaux les plus opiniâtres sur l'étude des éléments, dans l'élat naturel comme dans l'état pathologique, ils échapperont toujours à la science et ne se laisseront pénétrer par aucun efibrt de l'esprit humain. ],es médecins auront beau faire, tout ce qu'ils pourront dire à cet égard ne sera jamais qu'une sorte de feu
follet, une flamme légère qui effleure à peine la peau qu'elle semble dévorer. »
« Si, du reste, nous ignorons tout ce qui regarde la forme et la texture intime des molécules qui constituent les liquides animaux, il faut avouer qu'il n'est pas absolument indispensable de la connaître ; il suffit pour guérir de savoir distinguer par expériences les phases diverses des mouvements morbides, dans les fluides animaux, les périodes de progrès, de déclin ou de terminaison. Comme c'est la nature qui produit ces mouvements et qui les dirige, c'est à eux qu'il faut demander la source véritable des indications, l'opportunité des remèdes et les modifications du traitement. Ceci une fois convenu, il faut bien avouer que l'art de guérir est une chose qu'on ne peut acquérir jamais qu'à force d'usage et d'exercice, et que, par conséquent, sous le rapport du traitement des maladies, la théorie, comme nous le disions plus haut, ne peut se comparer à la pratique » (p. 242).
Le chapitre suivant est consacré à la méthode qu'il propose aux jeunes médecins pour faire la théorie d'une maladie, méthode qui consiste à vérifier toute hypothèse et à ne s'en fier qu'à l'expérience et à l'observation. — H cite à ce sujet la faute de Césalpin qui, par une intuition de génie, découvrit la circulation sans la démontrer et qui laissa à Harvey le soin d'éclairer la question par les lumières de l'expérience. — Puis, par opposition, il indique toutes Hies hypothèses de Sylvius de le Boë, de Van Helmont, de Descaries, etc., qui ne sont restées que des hypothèses.
« La fourmi ramasse des provisions et s'en sert, c'est l'image des empiriques, qui s'en vont çà et là, recueillant des faits, et qui bientôt, sans les soumettre à la pierre de touche de l'expérience et au creuset du raisonnement, se servent sans distinction de tout ce qu'ils ont pu recueillir. L'araignée, au contraire, tire d'elle-même tous les fils de sa toile; elle n'emprunte rien au dehors. C'est ce que font les médecins de la théorie, les purs dialecticiens de la science. L'abeille enfin agit bien mieux que l'une et l'autre : elle va chercher au fond des fleurs un miel brut; elle l'introduit dans ses organos, elle l'y travaille, elle l'y mûrit, pour ainsi dire, et l'amène ainsi à force de soins, au point de perfection qui lui est nécessaire. Voilà ce que fait l'abeille; mais si vous cherchez des médecins qui fassent comme elle, vous n'en trouverez pas : les uns prennent la nature, ils en font une abstraction, une chose sans forme, sans réalité; les autres, au contraire, ne voulant accepter que ce qui louche leurs sens, et rien de ce qui vient de la raison, finissent souvent par
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tomber dans une telle confusion d'idées qu'on les voit à la fois dédaigner certaines choses comme trop basses, et baisser les yeux devant certaines autres comme trop élevées » (p. 251).
« Le principe fondamental de la méthode doit être l'examen des phénomènes afin de permettre à. l'intelligence de s'élever aux lois qui les dominent et qui les dirigent. — En ce qui touche la médecine, c'est surtout à l'expérience qu'il faut s'adresser pour avoir des lois, des règles certaines et invariables qui guident le jugement et lèvent les doutes qui font naître les cas difficiles.
Dans le chapitre suivant, il s'occupe des maladies de l'âme, de l'influence réciproque du moral sur le physique et du physique sur le moral, et enfin de Vinfluence spéciale du climat de Rome sur les maladies.
La seconde partie du livre de Baglivi est encore de faire ressortir l'énorme importance de l'observation médicale dans la pratique médicale pour l'histoire et la thérapeutique des maladies. Ainsi il divise la science médicale en médecine première et en médecine seconde.
« Ce que j'appelle médecine première, dit-il, c'est l'histoire pure et simple des maladies, c'est le résultat nu de l'observation, puisé au lit du malade, ou recueilli de la bouche du malade lui-même. Pour faire ainsi l'histoire d'une maladie, il n'est besoin d'aucune science étrangère, ni de la connaissance des livres, c'est ce qu'on appelle une science pure, une science propre ; et comme elle n'a d'autres éléments que l'observation et les renseignements fournis par le malade, tout ce qui vient du dehors ne peut jamais être pour elle qu'une source de confusion et de trouble, la triste source de toutes ces erreurs qu'on nous a si souvent reprochées. Le devoir du médecm, dans cette première partie de la science, se borne à jouer le rôle d'un témoin, qui raconte mais n'apprécie pas; il doit, comme celui-ci, noter avec un soin scrupuleux les circonstances des faits les plus minutieux; car les unes n'ont besoin que de se produire pour mettre aussitôt sur la voie du véritable traitement , et les autres ne sont qu'un flambeau pour marcher sans crainte et sonder la nature des phénomènes les plus mystérieux.
« Or, cela permet de reconnaître deux sortes d'observations, les nnes qui éclairent, les autres qui portent des fruits. Ainsi donc, quand il s'agit d'une question aussi grave, quand il s'agit d'établir l'histoire des^ maladies, gardons-nous bien de faire comme les poêles, dont l'esprit impatient du joug échappe sans cesse au sujet de leurs chants, pour aller s'égarer dans les espaces sans fin de l'imagination; quant à nous, sachons, tout au contraire, nous faire les
HISTOIRE DE LA MÉDEClNli
esclaves des choses, vaincre la nature à force d'obéissance, et lui dérober son langage à force de savoir l'écouter.
a Voilà pour la médecine première : J'appelle maintenant médecine seconde tout le reste de la médecine : or, celle-là peut s'appuyer sur les autres sciences, sur la connaissance des auteurs, et enfin sur tout ce que, dans l'école , on appelle, d'une manière générale, la science, la méthode, et la raison » (p. 313).
Puis, il montre que cette médecine première a été retardée dans sa marche par la philosophie spiritualiste qui regardait un peu trop le témoignage des sens comme un guide infidèle, par le mépris que l'école rationaliste fait de l'empirisme, enfin par le défaut d'un maîire capable a de tenir le flambeau, et de montrer à nos yeux la méthode expérimentale cachée parmi les mille détours du flambeau sans fin des maladies. » Yient ensuite l'exposé des règles d'une bonne observation pour tracer l'histoire des maladies, pour favoriser ses progrès et pour en déduire les principes de traitement. Tout cela très-bien pensé est à lire et à méditer. — On ne parlerait guère autrement aujourd'hui.
La fin de l'ouvrage est consacrée à des sujets plus divers; à la création d'une académie qu'il a la faiblesse de croire utile aux progrès de la science, mais il est vrai qu'il lui suppose un but et un programme que nous ne connaissons guère aujourd'hui; — à un spécimen d'histoire première de la goutte ; — aux lacunes à combler en médecine, — à l'étude des causes prochaines et disposantes — et enfin aux moyens d'établir de bonnes indications thérapeutiques.
Ici, Baglivi semble avoir tout à fait oublié le doctrinaire, l'influence prépondérante des solides, l'acrimonie des humeurs, l'Ialromécanisme, et il n'est que praticien et naturiste.
Il montre qu'il faut avant tout déterminer les indications, qui sont la base véritable de la pratique, qu'en général elles sont fondées sur de trompeuses hypothèses et qu'elles ne sont plus guère que la vaine image des théories les plus vaines. — Puis, comme exemple, il cite : le quaternaire humoral des galénistes aboutissant à la recherche de l'humeur peccanle et à son évacuation ; Yacrimonie dans laquelle on demande la cause des maladies et leur remède « un triste fantôme de l'acide et de l'alcali, » les quatre principes des Méthodistes, l'amer, l'àcre, le relâchant et l'astringent ou. si l'on veut, les principes coagulant, dissolvant, austère et salé ; V action réciproque des solides sur les fluides, et il dit que souvent tout cela iniporte bien peu à la guérison des maladies. 11 a vu la même maladie céder à des médicaments chauds et froids, alcalins ou acides, doués de vertus semblables ou de vertus contraires, et en présence
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de (i\its semblables, il s'écrie qu'il lui est impossible de ne pas croire de plus en plus à la nature médicatrice. — C'est en effet là où conduisent l'expérience des médications internes et l'observation attentive de la plupart des maladies.
La seule chose qui puisse faire avancer la pratique médicale c'est la pratique elle-même, et perdus comme nous le sommes au milieu d'une théorie d'incertitudes et de ténèbres, tâchons de nous faire une théorie fixe et fidèle qui nous fournisse naturellement les indications les plus solides. — Voilà tout Baglivi. Il demande ses indications à la raison et à l'expérience. Il ne faudrait pas exiger de lui trop de précision, car il vous dirait que les indications les plus sûres sont tirées de la nature de la cause, des symptômes et de la violence du mal (p. MQ). Evidemment c'est vrai, mais tous ceux dont il blâme les théories n'ont pas fait autre chose que de courir après la découverte de la nature des causes et de la nature des maladies. — Il ne suffit pas de dire en général : Les causes de toutes les maladies consistent dans le relâchement ou dans la tension des fibres primitives de nos tissus. Au lit du malade, devant des élèves qui cherchent à reconnaître les symptômes de cette lésion, et devant des médecins compétents capables de juger les choses, toutes ces théories s'évanouissent, et il ne reste plus qu'un praticien téméraire ou prudent, expert ou fantaisiste, soucieux ou indifférent pour les souffrances du prochain.
C'est bien là l'honnête et vrai médecin instruit autant que personne parmi ses contemporains, prenant l'observation pour règle et l'expérience pour guide, préférant chez les malades s'abstenir et tout attendre de la nature que d'agir en aveugle, mais acceptant et utilisant tous les spécifiques que l'usage a consacrés.
En résumé, Baglivi n'est pas un doctrinaire systématique, et bien que tous les érudits non médecins en aient fait légèrement un latro-mécanicien, d'après quelques-unes de ses opinions médicales, ou à cause de sa haute estime pour Borelli, on aurait tort de le considérer comme un pur latro-mécanicien. — A ce compte-là, tous les médecins un peu instruits, qui acceptent le rôle de la mécanique et de l'hydraulique et du calcul dans la physiologie, seraient des ialro-malhémaliciens. — Il suffirait de croire que le cœur est une pompe aspirante et foulante, que le larynx est une anche, que l'œil est une chambre noire, etc., pour être rangé parmi les sectaires de l'ialro mécanisme. Evidemment c'est là une erreur d'appréciation contre laquelle la critique historique doit réagir. Le vrai médecin e;t à la fois empirique , c'est-à-dire observateur, mécanicien et chimiste, solidisle et huiTioriste, naturiste, etc., cl il n'y a que celui
qui, laissant dans l'ombre la plupart des éléments de la nature humaine, n'en voit qu'un seul, dont il exagère l'influence pour bâtir un système pathologique, qui doit être regardé comme appartenant à une école spéciale : or ce n'est point le cas de Baglivi. La lecture attentive de ses œuvres en fournit largement des preuves.
Toute l'école iatro-malhématique et mécanique d'Italie nous offre des types semblables à celui que je viens de décrire, c'est-à-dire des hommes instruits, cherchant à séparer la théorie, avec ses recherches mathématiques , physiques et mécaniques, d'avec la pratique « qui ne vit que d'observations et d'expérience. » C'est un point de vue essentiel à ne pas oublier pour comprendre l'importance scientifique de cette doctrine. — Elle a eu de nombreux partisans et parmi eux je citerai seulement les plus distingués : De Sandris, 1696, à Bologne; — Gulielraini, à Venise, 1665-1719 ; — Donzellini, à Venise, 1719; — Bazzicaluve, de Lucques , 1701 ; — Jean Bernouilli, 1667-1748, à Baie; — Michelotli, à Venise, 1721 ; — Mazini, à Padoue, 1743 ; etc.
L'analyse de leurs hypothèses aujourd'hui délaissées n'aurait aucun avantage pour le lecteur et ne pourrait que le fatiguer par une répétition d'erreurs déjà jugées jointes à des variantes iatro-mécauiques personnelles qui n'ont plus d'intérêt. — Gela m'entraînerait d'ailleurs beaucoup trop loin, jetterait la confusion dans mon exposé et masquerait la pensée générale qui me guide pour arriver à
bien faire connaître toutes les filiations du système. — Je préfère donc, laissant là les iatro-mécaniciens d'Italie, de second ordre, montrer ceux de l'Angleterre et faire voir sous quels rapports ils diffèrent de leurs maîtres.
DU SYSTÈME lATRO-MATHÉMATIQUE ET MÉCANIQUE EN ANGLETEnUE OU lATRO- MÉCANISME NEWTONIEN — ARCHIBALD PITCAIRN — G. COLE — JACQUES KEILL — CHEYNE — VAINEWRIGHT — NICOLAS ROBINSON — MARTINE — STEVEN- SON — RICHARD MEAD — CLIFTON WINTRINOHAM — ED. BARRY, ETC.
La faveur de l'Iatro-mécanisme en Italie où l'on arrivait de toutes les contrées de l'Europe pour s'instruire de la nouvelle méthode, en apparence si précise, introduite en psychologie et en médecine, engendra des sectaires qui reportèrent chez eux les principes de Borelli et de ses disciples. — L'Angleterre ne resta pas étrangère à ce progrès. — Pitcairn, qui avait étudié la méthode à Montpellier, la reporta en Hollande, puis dans son pays natal où il l'installa pour plusieurs années.
Ce ne fut d'abord que l'Iatro-mécanisme italien dégagé de toute
DE L'iATRO-MÉCANlSMl!; ANGLAIS
chiaiiatrie, réllélanl à moitié la doclriiie de l'homme-machine de Descartes, mais peu à peu on le voit changer de forme et s'inspirer de la philosophie de Newton. On y introduit l'attraction, la loi de la chute des corps, lether animal, les courbures vasculaires, laforme des atomes, le calcul, etc., qui doivent expliquer : soit le rôle des molécules attirées ou repoussées dans les fonctions des glandes sécrétoires, soit la vibration d'un éther animal ou courant du suc nerveux admis ju.sque-là dans les nerfs, — soit la force du cœur et la vitesse du sang selon les courbures et les flexuosilés vasculaires. C'est au fond le même principe, mais les applications en sont un peu différentes sans être pour cela plus privilégiées contre la création des hypothèses. Parmi ces ialro-mécaniciens, je citerai entre les plus renommés : Archibald Pitcairn (1652-1713), Écossais d'origine, d'abord professeur de médecine à Leyde, où il eut Boerrhaave pour élève, revint ensuite en Angleterre où il professa Tlatro-mécanisme le plus exagéré en le séparant tout à fait de la chimiatrie.
On lui doit des recherches sur l'anastomose des artères et des veines faites dans le but d'établir que le sang ne s'épanchait pas dans les chairs et circulait dans des canaux non interrompus ( De Motu sanguinis jper vasa minima) 1693; — des évaluations mathématiques sur la force contractile du cœur et des artères absolument comme chez les autres iatro-physiciens, mais avec des chiffres différents.
Pour lui, le sang prenait mécaniquement sa couleur vermeille dans les poumons sous l'influence de l'air qui distend les vésicules pulmonaires à chaque inspiration; mais qu'on n'aille pas croire qu'il s'agisse là d'une action chimique, non, ce phénomène est le résultat d'une action mécanique comparable à l'efl^et d'un piston qui broie un liquide dans un mortier.
Les sécrétions ne dépendent pas de la diff'érence de diamètre des pores du crible sécrétoire , comme l'ont affirmé quelques mécani- .ciens de l'Ecole italienne, mais seulement d'une diff'érence de vitesse du sang.
La digestion est un pur effet mécanique de trituration exécuté par l'estomac, le diaphragme et les muscles du bas-ventre qui malaxent les aliments comme nous pétrissons une pâte dans la main, sans qu'il soit besoin d'aucun ferment, ni de suc gastrique pour les désagréger. — Tout au plus le suc gastrique pourrail-il dissoudre les aliments comme l'eau dissout le savon, mais s'il pouvait attaquer la viande il digérerait l'estomac. Celui-ci a une force immense qu'il évalue à 12,951 livres, trois fois plus considérable, dit-il, que la force du cœur estimée à 3,000 livres environ par Borelli. — Tout
cela est bien exagéré, bien faux même, mais ce fut alors une vérité qu'il ne fallait pas trop contredire. Astruc, qui eut à cet égard une polémique avec Pitcairn, fut même assez impoliment maltraité, et de ce qu'il ne croyait pas cette effroyable force des muscles du ventre dans la digestion, Pitcairn se permit de lui dire : Credo A. .. nunquam cacasse.
L'innervation résulte de l'action réciproque du cerveau et du cœur : le premier séparant le suc nerveux du sang qui lui est envoyé, et l'autre n'envoyant de sang qu'en raison de la plus ou moins grande conlractilité musculaire que lui donne le suc nerveux. — Le mouvement dépend de l'afflux nerveux aux muscles, et les sensations de son reflux vers le cerveau.
La menstruation est un résultat de pléthore externe et de la pesanteur qui, agissant sur les vaissaux utérins sans soutien , provoque leur rupture et l'apparition du sang.
Quelle physiologie et que d'erreurs ! C'est partout la répétition des mêmes hypothèses déduites d'expériences vicieuses, d'obsen-ations mal comprises et de calculs erronés. En pathologie, c'est la mêptie chose.
Pour Pitcairn, la maladie est le résultat d'une circulation augmentée ou diminuée par la fluidité du liquide ou par la stase sanguine, et elle dépend en général du trouble des évacuations naturelles et surtout de la perspiration cutanée.
La fièvre est une circulation augmentée par la raréfaction du sang, et les inflammations une circulation arrêtée partiellement par le sang épaissi.
Nulle part dans cette physiologie et dans celte pathologie, il n'est question des réactions chimiques acides ou alcalines, ni de la fermentation et, dans une dissertation spéciale (1), il combat résolument tout le système chimiatrique auquel il n'accorde point d'importance; — c'est là une différence considérable que nous retrouverons également , un peu moins accentuée chez Boerhaave, entre, cet latro-mécanisme et celui de l'école italienne.
Aussi l'usage thérapeutique des alcalins et des acides est-il complètement banni et les médications favorites de Pitcairn consistent dans les émissions sanguines qui raréfient le pang; dans les sudorifiques qui favorisent l'action de la peau -, dans les vomitifs et dans les purgatifs qui enlèvent les causes morbifiques du tube intestinal ; enfin dans un certain nombre de spécifiques, quelquefois réels mais trop souvent ridicules.
(1) Disseriatio brevis de opéra quam praeslant Corpora acida vel alcalica m curalionAe moiborum.
DE L'IATRO -MÉCANISME ANGLAIS
Partout et toujours c'est l'hypothèse. On en jugera par ce dernier fait relatif à l'action des opiacés. — L'opium ne fait dormir que parce qu'il raréfie le sang du cerveau et comprime ainsi les nerfs de cet organe. —
Guillaume Cole, 1693, était en même temps chimiatre et iatro-mécanicien. On lui doit aussi des recherches physiologiques sur le rapport des diamètres des petits vaisseaux à leurs grosses branches. En médecine, il a produit une théorie toute mécanique et chimique des fièvres — Il attribuait ces maladies à l'introduction de matières acres ou fermentescibles dans le sang et dans les tubes nerveux pour en modifier le suc et de là s'irradier dans le système entier. A l'absorption des parties alcalines, il attribuait les fièvres quotidiennes, et à celle des parties acides la fièvre tierce.
Jacques Keill, 4673-1719, est un médecin écossais qui se livra à de nombreuses recherches de statique médicale appuyées de calculs sur la vitesse du sang, sur la force du cœur, sur le diamètre des vaisseaux, sur la perspiration cutanée, sur l'attraction des molécules organiques, etc. C'est un des iatro-mécaniciens les plus distingués de l'école. — S'inspirant je ne sais trop comment des travaux de Newton, il associa l'attraction au mécanicisme jusque là- en faveur pour expliquer les sécrétions. — Il y avait une attraction double, l'une hétérogène en rapport avec le grand mouvement du sang unissait ce liquide à la totalité des organes, et l'autre homogène résultat de ce mouvement ralenti dans les organes sécrétoires permettait la formation des liquides sécrétés.
Celte hypothèse lui semblait être la conséquence de sa démonstration mathématique du ralentissement de plus en plus prononcé du sang à mesure qu'il se répand loin du centre dans les petits vaisseaux — Ainsi, d'après Sprengel, « il pensait que le tronc est à ses branches dans la proportion de dix mille à douze mille trois cent quatre vingt-sept, évaluation qui est trop faible, et il élevait le nombre des ramifications à trente, quarante, ou cinquante. Aussi obtint-il une diminution incroyable de vélocité, au moins dans les dernières artcrioles du mésentère, où le sang ne conserve suivant lui que la cinq mille deux cent soixante et unième partie de la vitesse qu'il avait dans
le tronc Ce fluide se meut avec une telle lenteur dans les
veines du mésentère que sa vélocité est quatorze mille trois cent treize fois plus grande dans le tronc de l'artère mésenlérique. » (Sprengel, Histoire de la médecine, p. 164, tom. 5.)
11 suffit de citer ces calculs pour faire voir à combien d'erreurs les prétentions à l'exactitude peuvent conduire. Ces chiffres n'ajoutent
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rien au fait lui-même du ralentissement du sang aux extrémités capillaires qui est consacré par l'observation, et ils iudroduiseiit dans la science des erreurs malthémaliques dont elle aurait pu se passer.
Il en est de même des évaluations de la force du cœur opposées aux évaluations de Borelli — Ce dernier accordait au cœur une force de 180000 livres pour mouvoir vingt livres de sang, tandis que lui la supputait seulement à une livre pour le mouvement d'une masse sanguine de cent livres, — autre erreur ajoutée à la première. — Sprengel l'explique en disant que J, Keill partit de cet axiome de Newton que la force avec laquelle un fluide se trouve chassé est égale au poids d'un cylindre rempli de ce même fluide, cylindre dont la base I correspond à l'orifice du vaisseau qui pousse le liquide, mais dont la j hauteur est double de celle du même vaisseau. — En conséquence, f « pour déterminer la vélocité avec laquelle le sang coule du cœur, il I admit que chaque systole en chasse un pouce six cent cinquante- neuf I millièmes ou une once en poids. Ainsi, pendant l'espace d une mi- t nute, quatre-vingts battements chassent cent trente-deux pouces et 5 douze millièmes de sang. L'ouverture de l'aorte est de quatre mille cent quatre-vingt-dix-sept millièmes de pouces; par conséquent le cy- 'l lindre dont la base est égale à cette ouverture et qui renferme cent ï trente-deux pouces soixante douze millièmes de sang doit avoir trois !cent seize pouces ou vingt-six pieds de long; car telle est l'étendue ( du chemin que parcourt le sang en une minute. {
Voulant ensuite apprécier la vitesse, Keill admet que la diastole et j la périsystole exigent deux fois autant de temps que la systole, c'est- ' à-dire la deux cent quarantième partie d'une minute. Or comme, dans le tiers d'une minute, le cœur chasse le sang à vingt-six pieds, J ce fluide devrait parcourir soixante dix-huit pieds par minute s'il ■I conservait toujours la même vélocité : mais comme le cœur pousse " réellement deux onces de sang qui remplissent un cylindre une fois aussi long, le fluide parcourt en effet cent cinquante-six pieds par minute. De cette manière, Keill en appliquant les principes de Newton sur les lois de la chute des corps, finit par obtenir pour résullal que la force du cœur n'est égale qu'à cinq onces. » (Sprengel, tome y, p. 165.)
Je n'ai cité ce fragment et ces chiflres que pour en faire ressortir l'inanité et pour établir l'erreur de ceux qui croient pouvoir comparer une machine organisée à une machine de construction humaijie. Que peut-être une pathologie appuyée sur une telle métbodc et sur d'aussi grandes erreurs? Il est à peine nécessaire de le dire. Les malades n'en sont que le prétexte et n'en peuvent que souffrir. Ils n'ont rien à voir avec ces divagations.
DE L'IATRO- MÉCANISME ANGLAIS 269
Parmi les autres iafro-mécaniciens de l'Angleterre, je citerai Georges Cheyne, qui attribuait les fièvres à l'obstruction des glandes produisant l'accélération du sang et l'excitation du système nerveux. Il considérait l'attraction des fibres comme la cause de leur action ; l'obstruction de petits vaisseaux capillaires des articulations par un sel âcre et irritant comme la cause de la goutte, l'absorption des sels alcalins comme la cause des fièvres contagieuses, etc.
Yainewright, 4707, qui attribuait comme Keill aux courbures des vaisseaux et à leurs flexuosités une influence considérable sur l'attraction des molécules destinées à former les humeurs, qui sont visqueuses si les vaisseaux sont très-flexueux, limpides au contraire si la vitesse du sang très-considérable n'est pas gênée par la disposition anatomique.
Pemberton, 1773, qui attribuait également les sécrétions à la différence de vitesse du sang.
Nicolas Robinson, 1725,, qui attribuait toute^s les inflammations à la congestion et qui créa une pathogénie relevant de l'attraction Newtonienne.
« Le rapport de l'attraction de contact à l'attraction électrique est la raison du mouvement des fibres. Les parties plus grosses et plus denses des fibres se touchent dans le raccourcissement, et se contractent plus fortement que celles qui sont déliées et ténues, etauxquelles il ne reste que l'attraction électrique. Outre la force attractive de leurs molécules, le sang et les humeurs ont encore la faculté de repousser comme les parties solides, et du rapport régulier de ces deux forces, l'attraction et la répulsion, dépendent l'équilibre de la nature, le mélange des humeurs et la santé. » (Sprengel, . tome V, p. 172.)
Il est un des premiers qui combattirent avec le plus d'énergie l'hypothèse des tuyaux creux admis dans les nerfs, et il considérait ces organes comme des cordes solides et pleines terminées dans les organes des sens par de petits renflements dont le contact des objets extérieurs impressionnait la substance, et l'impression se propageait jusqu'au cerveau. C'est lui enfin qui, s'inspirant de la philosophie de Newton, et repoussant l'existence d'un suc nerveux, le remplaça par l'éther animal, dont les vibrations accrues par la tension exagérée des nerfs produisaient les maladies nerveuses.
On lui doit également d'autres travaux sur la vitesse du sang qui, pour lui. semblait être la cause de la chaleur animale ; sur l'attraction spécifique des glandes sécrétoires vis-à-vis des molécules du sang ; sur le développement du corps, sur les contractions
musculaires et enfin sur la perspiration culanée de Sanclorius dont il renversa aussi les chiffres.
Thomas Morgan, 1725, auteur d'une pratique mécanique de la médecine, a publié une foule d'expériences contradictoires de celles de Robinson sur la vélocité du sang. — Pour lui, les sécrétions étaient le résultat de l'activité d'une membrane musculeuse située dans l'intérieur des glandes. Ici, comme on le voit, il y a progrès. Ce n'est plus la sécrétion par la diminution de vitesse du sang, ni par l'attraction des molécules, ni par tamisage, c'est une action spécifique élective de la membrane glandulaire.
Georges Martine, qui a fait à sa manière l'évaluation de la vitesse du sang en la déclarant égale par tout le corps, ce qui lui a permis de soutenir que la chaleur animale due au frottement du sang contre les parois des vaisseaux était la même par toute l'Economie et dans les humeurs. {De similihus aniwalihus, 1752.)
Stevenson, qui l'un des premiers attribua la chaleur animale à un changement continuel des éléments chimiques du sang dans detissus ayant une grande analogie avec la fermentation.
Richard Mead, 1749, médecin distingué, enthousiaste newtonien. qui substitua aussi à l'hypothèse des esprits vitaux accréditée par toute l'école iatro -mécanique, celle de l'éther animal, opinion déjà soutenue par Nicolas Robinson. Il a consacré aussi un long chapitre à des calculs astronomiques servant de prélude à une discussion sérieuse sur l'influence du soleil et de la lune sur les maladies.
GliftonWintringhara, 1740, médecin, physiologiste, est connu par ses calculs sur la plus grande résistance des tuniques artérielles dans les petits que dans les gros vaisseaux, ainsi que sur le rappori de quantité des liquides qui est également plus considérable dans les artères résistantes qui sont les petites, que dans les grosses qui résistent moins.
On lui doit aussi, dit Sprengel, l'évaluation du poids d'un animalcule spermatique estimé à la cent quarante millionième partie d'un grain. Par l'utilité de cette recherche, on peut juger de l'abus qui était fait de l'emploi des calculs en physiologie. Comme médecin, il a laissé des commentaires sur les maladies qui se distinguent par des remarques cliniques utiles, et où se trouvent quelques idées neuves qui ont été reprises avec avantage par ses successeurs.
Le dernier Anglais dont je veuille parler, pour ne pas allonger cette énuméralion d'hypothèses iatro-mécaniques toutes semblables, est Ed. Barry, 1759. Après les calculs qu'il a faits, pour prédire l ik*' vraisemblable de la vie eu établissant lerapport de la diminution des forces du cœur à l'augmentation de l'épaisseur des artérioles selon