ANATOMIE GÉNÉRALE
Du premier coup, Bichat, jeune encore, créa cette partie de la science qu'on appelle VAnatomie générale. Il avait à peine (rente ans. Né en 1171 et mort en 1802, il eut le temps d'écrire un magnifique Traité des Membranes; un ouvrage de physiologie sur la vie et la mort qui eut un grand retentissement; un traité d'Anatomie descriptive publié par ses élèves, et enfin ce traité d'Anafomie générale consacré à l'étude anatomique, médicale et physiologique de tous les tissus dont l'assemblage constitue les ditTérenls organes.
L'idée de ce dernier travail était tellement mûre dans son esprit qu'en la développant, il laissa peu de chose à faire à ses successeurs. — C'est une œuvre immense ayant pour effet immédiat la physiologie générale, et devant aboutir à la physiologie et la pathologie cel-
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lulaires. Une seule voix s'éleva pour qualifier sévèrement les découverles deBichat, c'est celle de l'érudit que nous consultons avec tant de fruit à chaque instant dans l'histoire de la médecine, c'est hi voix de Sprengel (tom. 6, p. 529). Après avoir qualifié d'arbitraire la distinction de Bichat relative aux systèmes anatomiques de la vie animale et de la vie organique, el formulé quelques autres critiques, il ajoute : Mais terininerait-on jamais si l'on prétendait « relever et signaler toutes les hypothèses et toutes les asser- « tions arbitraires et sans fondement de Bichat ». — De la part d'un historien de la médecine, ces affirmations sont graves, mais elles ne prouvent qu'une chose que j'ai déjà dite , c'est que les médecins qui passent leur vie à fouiller les Bibliothèques el à discuter les textes des vieux auteurs pour faire un travail d'érudition historique, sontpeu cliniciens et souvent incapables d'apprécier les opinions deceux dont ils enregistrent les travaux. — Si l'on avait besoin d'une preuve à ce sujet, la condamnation de Bichat par Sprengel pourrait suffire, mais il est des cas où la postérité se charge de rectifier les faux jugements de l'historien inexpérimenté, et elle s'est si vivement prononcée en faveur de Bichat qu'il est superflu d'insister sur cette réhabilitation.
Au reste, pour qu'on puisse juger cette œuvre immense, je vais en donner une courte analyse , et on comprendra vite ce qu'il convient d'appeler VAnatomie générale. Bichat commence par des considérations générales de l'ordre le plus élevé où s'unissent les vues de l'anatomie, de la physiologie, de l'anatomie pathologique et de la médecine. Ce sont des pages à lire et qui ne vieilliront jamais.
Bichat débute en disant : .... Il y a dans la nature deux classes d'êtres, deux classes de propriétés, deux classes de sciences. Les êires sont organiques ou inorganiques, les propriétés vitales ou
non vitales, les sciences physiologiques ou physiques (Bichat :
Anatomie générale. Edition de l'encyclopédie médicale, page 9.) Phrase magnifique qui consacre d'une façon magistrale toute la pensée de l'auteur pour l'œuvre qui va suivre.
La sensibilité et la conlractilité, voiUà les propriétés vitales. La gravité, l'affinité, l'élasticité, etc., voilà les propriétés non vi- 'ales (p. 9). Ces pr{>priétés sont le principe de tous les phénomènes (p. 9).
Les propriétés vitales sont constamment le mobile premier, auquel il faut remonter, quels que soient les phénomènes respiratoires, digestifs, sécrétoires, circulatoires, inflammatoires, fébriles, etc., que
niSTOIRE DE LA MÉDECINE
l'on étudie (p. 9) Le chaos n'était que la matière sans propriétés : Pour créer l'univers, Dieu la doua de gravité, d'élasticité, d'affinité, etc., et de plus une portion eut en partage la sensibilité et la contractilité (page 9).
Les propriétés vitales sont pour Bichat :
10 La Sensibilité 1 1^""^'^'^}^^ o^'g^'^^q^e ' insensible (1).
( Sensibilité animale ou sensibilité consciente.
2» La Contractilité ! Contractilité organique insensible.
( Contractilité organique sensible.
Tout moyen curatif doit avoir pour but de ramener les propriétés vitales altérées au type qui leur est naturel car la maladie n'est qu'un trouble des propriétés vitales (p. 12).
Les propriétés vitales ont une instabilité qui contraste avec l'invariabilité et la constance des lois physiques et c'est là où il dit :
« Que deviendrait le monde, si les lois physiques étaient sujettes aux mêmes agitations, aux mêmes variations que les lois vitales? » (P. 15.)
11 est de la nature des propriétés vitales de s'épuiser ; le temps
les use dans le même corps (p. 16) et il est donc de l'essence
.de ces propriétés de n'animer la matière que pendant un temps déterminé ; de là les limites nécessaires de la vie. Au contraire, constamment inhérentes à la matière, les propriétés physiques ne l'abandonnent jamais , aussi les corps inertes n'ont-ils de limites à leur existence que celles que le hasard leur assigne (p. 16).
La matière ne jouit des propriétés vitales que par intermittence, tandis qu'elle possède les autres d'une manière continue (p. 16).
Le rôle que Bichat attribue à la matière vivante douée de propriétés spéciales le force à enlever toute activité aux fluides vivants.
« Ceux-ci ne peuvent être le siège d'aucune contraction, et les sensibilités organiques et animales ne s'allieut point avec l'état où se trouvent leurs molécules (p. 18.) »
(1) C'est ce que j'ai appelé VTmprcsnbililc ne voulant pas dire scnsibililé insensible, afin d'éviter la confusion du langage. Qui parle de la sensibilité sous-entend la sensation, propriété du tissu nerveu-x, tandis que les impressions qui sont inconscientes sont l'apanage de rimpressibilitc , attribut de toute matière organisée vivante dépourvue de nerfs. (Bouchul. Des Attributs de la Vie. 1 vol. ln-12.)
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Tous les phénomènes de l'économie vivante nous montrent les fluides dans un état presque passif, tandis que les solides sont au contraire toujours essentiellement actifs. Ce sont les solides qui reçoivent l'excitation et qui réagissent en vertu de cette excitation. — Partout les fluides ne sont que les excitants (p. 18). Les phénomènes morbifiques résident essentiellement dans les solides et les fluides leur sont jusqu'à un certain point étrangers (p. 18). Bichat admet seulement que les fluides soient le véhicule de la matière morbifique, deviennent des excitants contre nature et soient aussi le principe de la maladie des solides.
Un peu plus loin, vaincu par l'évidence des faits, Bichat se contredit et admet la vitalité des fluides.
Quoique les propriétés vitales résident spécialement dans les solides, il ne faut cependant pas considérer les fluides comme purement inertes. — Il est incontestable que ceux qui servent à la composition vont toujours en se pénétrant d'une somme plus forte de vie depuis les aliments d'où ils émanent jusqu'aux solides où ils arrivent. La masse alimentaire est moins anirnalisée que le chyle, celuici que le sang, et ce serait un objet bien curieux que de fixer comment des molécules jusque-là étrangères aux propriétés vitales ne jouissant absolument que des propriétés physiques, se pénètrent peu à peu des rudiments des premières.
D'ailleurs si les fluides ont des propriétés vitales, ils ont la sensi- Vûilé organique et la contractililé, puisque ce sont les caractères de la vie, et Bichat ajoute : « Dire ce qu'est cette vitalité des fluides, cela est évidemment impossible, mais son existence n'est pas moins réelle, et le chimiste qui veut analyser les fluides n'en a que le cadavre, comme l'anatomiste n'a que celui des solides qu'il veut disséquer » (p. 20). Entraîné, il dit : (.(.... Le sang jouit pour ainsi dire des rudiments de la sensibilité organique » (p. "21).
Les propriétés de tissu étrangères aux corps inertes, inhérentes aux corps vivants dépendent de leur texture, de l'arrangement de leurs molécules, mais non de la vie qui les anime ; aussi la mort ne les détruit pas (p. 21). Ce sont Y Extensibilité et la Contractilité de tissu; puis le raccornissement qui a été souvent confondu avec l'irrilabililé.
Elles restent aux organes quand la vie leur manque : cependant celle-ci accroît beaucoup leur énergie.
Le raccornissement pst la propriété des tissus organisés , pendant la vie, ou après la mort, de se resserrer, de se crisper comme des organes irritables qu'on excite sous l'influence du feu et des acides
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concentrés. — Biclial l'éludie dans ses rapports avec les agents qui le produisent et dans ses variétés pour chaque tissu. — C'est une des formes de la conlractililé.
Les propriétés vitales et les propriétés du tissu ne sont point précisément inhérentes aux molécules de la matière qui en est le siège, car elles disparaissent dès que ces molécules écartées ont perdu leur arrangement organique (p. 24). C'est à cet arrangement qu'elles appartiennent exclusivement.
Les animaux sont des assemblages d'organes exécutant chacun une fonction, concourant chacun à sa manière à la conservation du tout. — Chaque assemblage est une machine particulière dans la machine générale qui constitue l'individu. — Or ces machines particulières sont elles-mêmes formées de tissus différents qui forment les éléments de ces organes (p. 24).... La chimie a ses corps simples
qui deux à deux , trois au plus , forment les corps composés
De même, l'analomie a ses tissus simples qui par leurs combinaisons 4à4; 6à6;8à8 forment les organes. Ici, Bichat compare des choses qui ne sont guère à comparer et sa conclusion me paraît une erreur, car les organes ne sont pas soumis à la loi de l'affinité des corps inertes , et ce n'est pas la combinaison des tissus simples par 2, par 4 et plus qui doit expliquer la forme qu'ils présentent.
Dans ces considérations générales, Bichat étudie alors les projjriélés vitales et les propriétés de tissu des différents systèmes cellulaires, nerveux de vie animale, nerveux de vie organique, artériel, veineux absorbant, osseux, cartilagineux, etc.
C'est là où il dit (p. 25) à propos des propriétés vitales de ces tissus : la contractilité insensible et la sensibilité demême nature qui ne s'en sépare pas, caractérisent surtout les glandes, la peau, les surfaces séreuses, etc.
Chaque tissu a son mode particulier de forces, de sensibilité , etc. — Sur ce principe repose toute la théorie des sécrétions, des exhalations, des absorptions, de la nutrition, etc. — Le sang est un réservoir commun où chaque tissu choisit ce qui est en rapport avec sa sensibilité, pour se l'approprier, le garder ou le rejeter ensuite. — On a beaucoup parlé depuis Bordeu de la vie propre de chaque organe, mais celte vie propre n'est autre chose que le caractère particulier qui dislingue l'ensemble des propriétés vitales d'un organe de l'ensemble des propriétés vitales d'un autre. — Avant l'analyse rigoureuse de ces propriétés, dit Bichat, il était impossible de se former une idée rigoureuse de celle vie propre. Or d'après l'idée que e viens d'en donner, la plupart des organes étant com-
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posés de tissus simples Irès-différenls, l'idée de la vie propre ne peut s'appliquer qu'à ces tissus simples et non aux organes euxmêmes (p. 25).
Bichat montre ensuite toutes les applications que l'on doit faire (le celte étude à la médecine par les progrès qui en résultent pour l analoraie pathologique. C'est là, en comparant la stérilité de l'observation des symptômes sans la connaissance des lésions qui les produisent et qui permettent d'établir le rapport des uns aux autres,
qu'il a écrit cette phrase célèbre si souvent reproduite Qiiest
l'observation, si on ignore là où siège le mal'? (P. 31.) Pensée juste si on ne lui donne pas un sens trop absolu, car^insi que je le dirai plus loin : la lésion n'est pas la maladie.
Arislote, Buffon, Grimaud admirent des fonctions intérieures pour la nutrition et des fonctions extérieures pour mettre l'animal en rapport avec le monde (p. 34). C'est l'ébauche de la division que Bithat a si complètement développée plus tard. En effet, c'est l'origine de la séparation absolue des deux fonctions ou des deux appareils de la vie organique et de la vie de relation.
En étudiant chaque système en particulier, Bichat indique ses formes différentes, ses propriétés de tissu, ses propriétés vitales, ses sympathies et son développement.
Système cellulaire. Ce système a pour propriétés de tissu une Extensibilité évidente ainsi que la contractilité.
Ses propriétés vitales sont nulles dans l'état ordinaire. — La sensibilité animale est également nulle, mais elle se développe à un Irès-haut degré dans l'état maladif. La sensibilité organique est trèsévidente et s'exerce dans l'absorption de la sérosité de la graisse, de la lymphe, du sang, du lait, mais elle se révolte contre celle de l'urine, de la bile, de la salive et des autres fluides d'excrétion. — La Contractilité organique sensible et insensible y existent.
Les sympathies du tissu cellulaire sont très nombreuses et existent avec le cerveau, le cœur, le foie et l'estomac. Ainsi le phlegmon trouble les fonctions de ces organes et on sait que les sétons du cou agissent favorablement sur les maladies des yeux.
Ce tissu a la propriété de la reproduction très-développée.
Système nerveux. Les propriétés de tissu y sont peu apparentes. La sensibilité animale est en général très-vive dans les nerfs; mais elle est variable selon les tissus malades.
De même que chaque système a son mode de sensibilité animale propre dans l'état naturel, de même l'a-t-il aussi dans l'étal morbide, c'est-à-dire dans la douleur » (p. 93). En effet celle-ci varie beaucoup selon les tissus affectés.
La contractilité animale y est nulle ainsi que la contractilité organique. — La contractilité organique insensible et l'insensibilité organique n'y sont qu'au degré nécessaire à la nutrition.
Dans le système nerveux de la vie organique les propriétés de tissu et celles dites vitales, sont moins développées que partout ailleurs.
Systèmt; vasculaire a sang rouge.
Les propriétés de tissu du système vasculaire à sang rouge sont une extensibilité faible, mais la contractilité est plus forte.
Les propriétés vitales sont faibles, ainsi la sensibilité animale y est nulle ainsi que la contractilité de même nom.
La contractilité organique sensible n'y existe pas mais la contractilité organique insensible y est très-manifeste. — Quant à la sensiibilité organique insensible elle y est manifeste puisqu'elle ne se sépare point de la contractilité précédente, mais à un degré obscur (p. 143).
Système vasculaire a sang noir.
€e système a une extensibilité et contractilité de tissu très apparentes, — la sensibilité animale est nulle, ainsi que la contracliliti'; animale, — sa contractilité organique sensible est nulle.
La contractilité organique insensible et sensibilité organique de même nature existent, mais président seulement à la nutrition.
Système absorbant ou lymphatique. — L'extensibilité de tissu et la contractilité sont très- évidentes dans ce système.
La sensibilité animale nulle dans l'état normal n'est développée que dans l'inflammation.
La contractilité animale est également nulle.
Dans ce système , la contractilité organique sensible douteuse , mais la contractilité organique insensible et la sensibilité organique insensible — y existent pour remplir leurs fonctions d'absorption et de circulation.
Système osseux. La solidité , la dureté et l'élasticité sont les propriétés physiques de ce système. Il a l'extensibilité et contractilité
ANATOMISME — HISTOLOGIE NORMALE
de tissu, non dans l'état normal, mais à l'état pathologique, — il n'a pas de propriétés animales dans' l'état naturel, car la sensibilité animale ne s'y développe que dans l'état morbide, — la contraclilité animale nulle.
La sensibilité organique insensible y existe, et probablement la contraclilité organique insensible.
La contraclilité organique sensible lui est étrangère.
Système cartilagineux. — L'extensibilité et la contraclilité de tissu y sont presque nulles, — la sensibilité animale est également nulle si ce n'est dans l'inflammation ; — la contraclilité animale est nulle.
La sensibilité organique insensible existe, — mais il n'y a pas de contraclilité organique insensible.
Système fibreux. — Il n'y existe que la contraclilité organique insensible et la sensibilité organique de même nature.
S'il y a quelques erreurs de détails dans cette philosophie anatomique, ce défaut est largement compensé par l'immensité des aperçus formulés par l'auteur. Du reste, la meilleure preuve qu'on puisse donner de l'importance de ces- idées, c'est le résultat qu'elles ont eu pour la science. — En effet, Bichat n'avait fait ses recherches qu'avec les yeux, n'ayant pour guide que son esprit généralisateur, et sans le secours des verres grossissants. Aussi qu'est-il arrivé? Lorsque le microscope a été appliqué à l'étude des tissus, son idée a été le point de départ de recherches nouvelles et à \'Anatomie générale a succédé V Histologie générale, qu'on appelle aussi anatomie générale microscopique ou Histologie.
On doit aussi à Bichat, un traité d'anatomie descriptive qu'une mort prématurée lui a empêché de finir et qui a été achevé par ses élevés, puis le Traité de la vie et de la mort, œuvre remarquable de physiologie qui a eu la juste renommée qui s'attache aux travaux de bonne observation.