DES NATURISTES — DU PNEUMATISME — ATHÉNÉE
sorte d’analogie, en disant que dans certaines grottes infernales (fosses charoniennes) on voit des individus périr par la seule aspiration du souffle ou de l’esprit qui s’en échappe, et cela sans que le corps soit affecté dans la matière qui le constitue. De même aussi, sans morsure et par la simple aspiration de l’air d’un chien enragé, l’homme peut prendre la rage. Ici le souffle est matérialisé ; mais cela ne fait rien à l’erreur de la comparaison, puisque tout le monde sait aujourd’hui que, dans ces cas, il s’agit d’un empoisonnement par l’acide carbonique, et que, dans l’autre, il est impossible que le contact, sans écorchure préalable et sans inoculation virulente, puisse engendrer la rage.
Il en est de même dans toutes les maladies intérieures que l’on voit se produire sous l’influence des troubles spontanés du pneuma, sans que les parties solides ou liquides du corps soient altérées
Une semblable manière de voir sur le mécanisme de la* production des maladies telle qu’elle ressort du livre d’Arétée, devait avoir des conséquences thérapeutiques importantes. En effet, les pneumatistes devaient chercher à agir sur le pneuma pour le modifier et produire la guérison des maladies. C’est, en effet, ce qu’ils avaient la prétention de réaliser. Ils devaient chercher à exciter le pneuma pour le faire sortir de sa torpeur, pour le calmer, pour rendre sa distribution plus régulière et pour empêcher son accumulation sur les différentes parties du corps.
Ici, le pneuma n’est plus un souffle, un esprit, une chose immatérielle ; cette manière de voir, bonne comme principe de la doctrine, s’évanouit au contact de la pratique, et, dès qu’il s’agit du traitement des maladies produites par les désordres primitifs du pneuma, il faut agir par cet élément qui se matérialise à l’instant. C’est, du reste, ce que nous retrouverons dans les doctrines de Van Helmonl et de Barthez, où Y archée et le principe vital, d’abord conçus comme des forces, des abstractions, deviennent, pour les discfples, de véritables substances matérielles dont on ignore la nature.
Si l’on en croit Galien, la secte pneumatique avait, comme toutes les sectes nouvelles, la prétention de mieux raisonner que les autres. Elle se fit l’héritière des travaux d’Érasistrate, auquel elle emprunta son principe, le pneuma, et dont elle vulgarisa les connaissances sur le pouls. Malheureusement, ce principe, mal défini, entièrement hypothétique, n’a pu être compris de personne, et une doctrine n’ayant pas d’autre base devait nécessairement périr. C’est peut-être un malheur, car l’air atmosphérique vicié, introduit dans le corps par la respiration et par les aliments, renferme, comme on
le sait, les germes matériels de la plupart des maladies (Linné, Ei-
seld, Pasteur) .
Au reste, Athénée paraît, avoir été le seul pneumatiste pur de la secte, ce qui est tout naturel de la part d’un fondateur et d’un réformateur. — Ses élèves se sont montrés beaucoup moins exclusifs que lui, et Sprengelles appelle même des éclectiques. Nous croyons, avec M. Andral, qu’il est plus vrai de les envisager encore comme des pneumatistes.
Parmi ces élèves, il faut citer Agathinus de Sparte, Hérodote, Magnus , Théodore, Aristippe, Archigène, Léonid'es, et enfin Arétée, qui est l’écrivain de la secte pneumatique.
Si nous faisions de la chronologie médicale, notre devoir serait de parler de tous ces écrivains, pour la plupart ignorés aujourd’hui; priais dans cette histoire doctrinale de la médecine, où les noms propres ne sont que bien peu de chose en face des idées qu’ils représentent, nous ne parlerons que des plus considérables entre les hommes que nous venons de citer.
1° Agathinus de Sparte est un pneumatiste incomplet qui vécut à la fin du Ier siècle, 81 ans après J. C., et dont Galien, Cælius Au rélianus et Aétius font mention. Il n’adopta qu’en partie les doctrines du maître, et eut, pour son compte, l’ambition de devenir chef de secte. Il emprunta quelques-uns de ses principes aux méthodistes et aux empiriques. Sa doctrine est connue sous le nom d ’épisynthétique.
On cite de lui un bon travail sur le pouls, combattu par Galien. C’était un praticien faisant un grand usage des lavages à l’eau froide chez les gens bien portants.
2° Hérodote, qui vécut à Rome à la fin du Ier siècle, est cité par Galien comme un des plus zélés pneumatistes. — Sa réputation fut très-grande.
Il a publié un article sur la ligature des membres pour provenir un accès de fièvre intermittente ; un ouvrage sur les bains d’huiles, sur les bains de mer, sur les bains de sable chaud dans l’hydropisie; sur les ventouses, sur les sudorifiques; sur le temps où il est convenable d’alimenter dans les maladies, sur l’indication d’ouvrir les veines et de faire la saignée ; sur l’utilité des bains prolongés de douze à quinze heures dans la fièvre intermittente, pour troubler l’accès et le détruire ; sur Yusage du vin dans les différents âges et chez les insensés; sur l'indication des boissons froides et des réfrigérants de la peau dans les maladies fébriles ; sur les avantages delà natation , sur les vers intestinaux et leurs signes, etc.
DES NATURISTES — DU PNEUMATISME — ARCHIGÈNE 161 3° Magnüs, disciple et sectateur d’ Athénée, vécut à Rome dans le Ier siècle de l’ère chrétienne ; n’est connu que par un ouvrage perdu ayant pour titre : « Des choses trouvées depuis Thémison », et par un autre également perdu, relatif aux dogmes d’ Athénée. — Il est souvent cité par Galien.
4° Archigène fut un des plus célèbres sectateurs d’Atbénée. — Élève d’Agathinus de Sparte, il vécut à Rome sous Domitien, sous Trajan, et il mourut, en 117, à l’âge de soixante-trois ans. Vanté par Juvénal dans ses Satires , cité avec honneur par Galien, par Aétius, qui a publié des fragments de ses œuvres, surnommé par Alexandre de Tralles ô ôsiotocto; stuep aXXo;, il est évident que ce fut un personnage considérable.
Quoiqu’il fût le disciple d’ Athénée, Archigène s’écartait assez souvent des principes de la doctrine pneumatique pouf suivre le courant de ses propres idées ; ce qui fait qu’on le regarde souvent comme le chef des éclectiques (Éloy, Die. histor. de la méd.). Ainsi, sa thérapeutique était, entièrement inspirée de l’empirisme, qu’il proclamait supérieur en cas- aux données du dogmatisme, et il croyait même à l’influence des amulettes, ce qui lui est fortement reproché par Galien.
En vertu de ses croyances empiriques, Archigène employait des médicaments très-composés, et son hier a, formule très-complexe, ayant pour but d’évacuer les humeurs, était très-recommandé contre les hydropisies. Pour lui, les purgatifs doux valaient infiniment mieux que les drastiques
Comme pour tous les disciples de cette école, le pouls fut l’objet de ses recherches, et il a écrit sur ce sujet un ouvrage commenté pas Galien, dans lequel il établit huit choses à rechercher dans la pulsation radiale : 1° la grandeur, 2° la force, 3° la vélocité, 4° la fréquence, 5° la plénitude, 6° la régularité, 7° l’égalité, 8° le rhythme.
Dans chacune de ces formes de pulsation, Archigène admettait des variétés infinies conduisant à des dictinctions plus subtiles que réelles, et à l’emploi d’un nouveau langage vivement blâmé par Galien, qui trouvait préférable d’employer le temps à l’étude des choses qu’à rechercher des changements et des modifications au langage reçu.
« Quels que soient les mots, convenons bien de leur signification, et, sans s’embarrasser, observons les choses. Les anciens acceptaient les mots établis et en précisaient le sens; ceux qui leur ont succédé embarrassent et tuent la science par des mots nouveaux. Les mots n’importent pas à la connaissance des choses, il
suffit de s’entendre sur leur signification, et les plus insignifiants sont les meilleurs. On devrait faire les mots presque au hasard, avec les lettres de l’alphabet tirées au sort, pour appliquer ces mots aux choses observées.
« Pourquoi discuter sur ce que vous appelez le pouls fort? Appelezle 9swv, Sïov, etc., et toute discussion cessera. La science n’a pas
pour but de continuer des mots, mais des choses . N’employons
des mots nouveaux que pour exprimer des choses nouvelles. »
Archigène a fait une étude approfondie de la douleur, dont il a distingué de nombreuses espèces en leur imposant des noms particuliers. Il soutenait que chaque partie ou chaque organe malade produisait une douleur spéciale facile à reconnaître. Les sympathies, qu’il appelait Y ombre de la maladie, ont été, de sa part, l’objet d’une étude intelligente et approfondie, ainsi que celle des phénomènes idiopathiques, ce dont Galien le félicite beaucoup.
Archigène a fait différents traités, pour la plupart perdus : l’un sur les maladies d’après leur siège (De locis affectifs), titre repris par Galien; l’autre sur les fièvres 'pernicieuses, soporeuse, cataleptique, dysentérique, diabétique, forme qui n’a pas été reproduite ultérieurement; un autre sur les angines, dont le point de départ était l’embarras gastrique et pour lesquelles il donnait des vomitifs ; un autre sur la dysenterie, sur les abcès du foie, assez fréquents alors sous le ciel de Rome; un autre sur les hémorrhagies utérines; sur la lèpre! sur les eaux minérales, qu’il divisait en quatre classes, à l’exemple d’Aétius : les eaux minérales nitreuses, alumineuses, salines et sulfureuses.
Sa thérapeutique était souvent bizarre comme celle de son temps ; mais il est resté quelque chose de lui, c’est la pratique des lotions tièdes ou chaudes sur le corps dans les maladies aiguës.
Il y a encore quelques pneumatistes célèbres dont le nom est arrivé jusqu’à nous : ce sont, Léonidès, Philippe de Césarée, dont parle Galien ; mais leurs ouvrages sont moins nombreux et moins connus que ceux d’ Archigène, et cela nous conduit à l’illustre Arétée.
Arétée est l’écrivain de la secte pneumatique. Il a vécu à la fin du Ier siècle. Son nom, aujourd’hui très-populaire, était peu répandu chez les anciens. On ne lejtrouve pas dans Galien. Il n’est mentionné que par Dioscoride, Paul (d’Égine) et Aétius, et il ne doit son éclat qu’aux érudits, qui l’ont tiré de la poussière des bibliothèques au xvie siècle. Alors un médecin de Padoue, Julius Grassus, découvrit dans une bibliothèque un manuscrit grec dont il devina l’importance, et il le traduisit en latin en 1552. C’était l’ou-
DES NATURISTES — DU PNEUMATISME — ARÉTÉE 163 vrage d’Arétée. Les éditions se multiplièrent; on en fit une en grec à Paris en 1554. C’est celle qui a servi au docteur Renaud pour sa traduction française publiée en 1834.
L’ouvrage d’Arétée se compose de deux parties distinctes, l’une consacrée aux causes et aux signes des maladies aiguës et chroniques, tandis que la seconde, en autant de sections particulières qu’il y en a dans la première partie, concerne le traitement de ces mêmes maladies.
Les premiers chapitres du premier livre, consacrés aux causes et aux signes des maladies aiguës, manquent. Ceux qui suivent renferment des considérations sur l’épilepsie, le tétanos, l’angine, les ulcères des amygdales, la pleurésie , la phrénésie, la léthargie, l’apoplexie.
Un second livre renferme la péripneumonie, le crachement de sang, la syncope, le choléra, l’iléus, les maladies aiguës du foie, de la veine cave, des reins, de la vessie, la suffocation de matrice ou hystérie, et le satyriasis.
Dans ces descriptions concises, se trouvent des considérations particulières sur l’influence des saisons, de l’âge et de la fréquence des maladies aiguës; mais ce qui doit frapper l’attention, e’est la forme de la description, où, malgré d’importantes lacunes, on retrouve des portraits morbides d’une netteté et d’une véracité à faire envie aux médecins modernes.
Elles représentent l'étiologie , la symptomatologie et la thérapeutique, telles qu’on les entendait à Rome au iei siècle de l’ère chrétienne. Sous ce rapport, leur étude ale plus haut intérêt, et il faut y apporter une grande attention.
Des études sur Yépilepsie , tronquées à leur commencement, ouvrent le premier livre, et l’attaque convulsive y est décrite avec la plus grande vérité. L 'aura s’y trouve déjà signalée, et Arétée parle des cas dans lesquels on a pu empêcher les convulsions de se produire en contrariant Yaura (p. 4). L’imbécillité et la démence produites avec soin par la prolongation du mal sont également indiquées par l’auteur (p. 80), et le traitement (p. 381) y tient une très- grande place.
Le tétanos éiait bien connu d’Arétée dans ses causes et dates ses formes trismus , A’opisthonos et A’emprosthotonos. 11 parle même de son incurabilité.
La cynanche, ou angine, est causée tantôt par une inflammation des organes de la respiration, tantôt par une affection particulière de l’air ou pneuma, et a sa cause dans cet air même. L’analogie avec la suffocation produite par l’air qu’on respire dans les fosses
charoniennes, c’est-à-dire dans les cavernes remplies d’acide carbonique, est, d’après Arétée, la preuve que l’altération du pneuma peut être cause des maladies.
La description des ulcères des amygdales, les uns superficiels et de nature douce, les autres profonds, couverts d’une concrétion blanche ou noire appelée eschare; leur propagation au poumon par la trachée-artère, ce qui amène la gêne de respirer et la suffocation (p. 21); enfin la trachéotomie, rappellent tout ce que nous savons de l’angine eouenneuse et du croup. « Ceux qui, pour prévenir une suffocation funeste, font une ouverture à la trachée-artére, afin de procurer au malade un moyen de respirer, ne me paraissent point avoir pour eux l’expérience; la plaie que l’on est obligé de faire ne fait qu’augmenter l’inflammation, la suffocation et la toux ; et lors même que le malade échappe au danger, les bords de la blessure ne peuvent se réunir, car ils sont de nature cartilagineuse et inagglutinables. » (p. 279.) A part les erreurs d’appréciation sur les effets de la trachéotomie, dont Arétée n’était pas le partisan, on voit que cette opération était, de son temps, une chose usuelle.
A propos de la pleurésie, il indique la suppuration de la plèvre et la migration du pus au dehors, à travers les côtes ou dans l’intestin.
Ses considérations sur le crachement de sang qui provient de la bouche, des fosses nasales, de la trachée, des bronches, des poumons, de l’estomac, sont excellentes, ainsi que les symptômes observés dans ces circonstances différentes.
Il y a ensuite différentes descriptions de la syncope , du choléra, de Y iléus et du volvulus ; des maladies aiguës du foie, des maladies aiguës de la veine cave, des maladies aiguës des reins, de la vessie; de la suffocation de matrice ou hystérie, et enfin de la satyriase, infiniment plus communs à cette époque que de nos jours; et toutes ces descriptions, si incomplètes et si abrégées qu’elles soient, sont pour la plupart très-exactes et révèlent un grand talent d’observateur et d’écrivain.
Dans la partie consacrée aux causes et aux signes des maladies chroniques, on y trouve, avec des généralités importantes, \& céphalée, la scotodynie ou vertige ténébreux, Y épilepsie, la mélancolie et la haine, dont les descriptions sont très-remarquables ; la résolution des nerfs ou paralysie du mouvement et du sentiment, qualifiée à’ anesthésie, chapitre où se trouve la reproduction d’un fait déjà signalé par l’empirique Cassius Félix, au sujet de la paralysie par l’entrecroisement des nerfs.