ÉTUDE SUR GALIEN
La célébrité n’est souvent qu’une question de lieu et de temps. Tout en tenant un grand compte de leur mérite personnel, de la lucidité de leur intelligence et de leurs conceptions, de la finesse et de la vivacité de leur esprit, il est certain que beaucoup d’hommes n’ont laissé de traces dans l’histoire que par suite de circonstances étrangères à leur personne. Savoir naître à propos n’est pas donné à tout le monde. Il n’est pas indifférent de surgir au début ou à la fin d’une civilisation, d’une révolution politique, sociale et même scientifique. — On ne découvre ou l’on n’exhume qu’une fois les vérités fondamentales de la philosophie, de la morale ou de la science , et elles ne sont pas si nombreuses qu’il y en ait pour tout le monde. — Aux premiers arrivés la fatalité de cette gloire.
Galien fut prédestiné par son temps comme par sa merveilleuse organisation. Doué d’un esprit philosophique supérieur et d’une vaste intelligence, il a eu le bonheur de naître à une époque où la science tout entière pouvait tenir dans le cerveau d’un homme, et alors il la fit entrer dans le sien. Ayant beaucoup travaillé et longuement cité les auteurs contemporains dont les ouvrages devaient périr par l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, il se trouve qu’après cette destruction complète d’une partie des archives de la science, c’est lui qui a le bonheur d’arracher aux décombres, pour les transmettre à la postérité sous le couvert de son nom, un grand nombre d’œuvres à jamais perdues sans lui. Ses ouvrages sont en effet l’encyclopédie de ce qui l’avait précédé.
Placé au lieu de sa naissance, sur le petit théâtre de Pergame, où il apprend de son père les vérités de la philosophie grecque, et de son maître Stratonicus, les principes de l’hippocratisme, qu’il devait à son tour répandre dans le monde, il a l’heureuse idée de changer sa résidence, et, après avoir visité Smyrne, Corinthe,
Alexandrie, de venir à Rome, apportant à Marc-Aurèle, protecteur éclairé delà science, des lettres et des arts, les trésors de la médecine grecque réunis aux connaissances de l’école d’Alexandrie. Sa fortune est tout entière dans ce changement de lieu. Il eût été ignoré à Pergame, au milieu de ses maîtres, tandis qu’à Rome il ne trouve que des disciples, les chefs de la médecine romaine ayant presque tout à apprendre de lui, et les empereurs, maîtres du monde, heureux d’attacher à leur couronne cette gloire qui devait rehausser l’éclat de leur domination.
Galien fut universel, et pour cela on en fait un éclectique. C’est une erreur : celui qui recueille toutes les notions scientifiques d’une époque ne fait pas d’éclectisme. — Galien fut assez heureux pour posséder tous les éléments de la science du temps et pour en créer de nouveaux qui ne sont pas encore oubliés. Philosophe avant tout, anatomiste habile, physiologiste ingénieux, médecin convaincu de la nécessité de l’observation éclairée par la raison, perspicace dans ses jugements, aussi expert dans l’art de prévenir que de guérir les maladies, ne sacrifiant à aucun système morcelant la nature de l’homme, mais ayant réalisé la doctrine de l’unité humaine, il ne fut grand que parce qu’il sut être vrai et que jamais l’esprit de fantaisie scientifique n’a inspiré sa . conduite et dirigé sa plume. Ses erreurs sont celles de son temps, et bien qu’elles portent sur des faits de haute importance, elles ne sont, en définitive, que des erreurs de détail; car à cette époque déjà, les vérités doctrinales de la science furent exposées par lui de manière à nous faire comprendre que si nous avons changé les mots, nous n’avons pas beaucoup modifié les idées qu’ils représentent.
L’éclectisme de Galien, signalé par Éloy et accepté, d’après ce jugement, par un grand nombre de médecins , récemment par M. Andral (Andral, Cours de pathologie, leçons recueillies par Tartivel), n’est peut-être pas aussi réel qu’on le pense. C’est un jugement à réviser. Bien que Galien ait, par un passage mal interprété de ses œuvres, pu donner lieu à cette condamnation dont il sera difficile de le réhabiliter, il me paraît que, par l’étude des œuvres dans lesquelles il accorde partout aux forces et à l’intelligence, à la nature, à la vie enfin, une prédominance d’action sur les éléments qui font les tissus, les organes et les humeurs, une direction de l’ensemble des fonctions en rapport avec leur finalité, une influence intelligente sur la formation des organes, sur la guérison des maladies. Sa philosophie est celle du naturisme ou du vitalisme plutôt que celle des éclectiques. Elle a même un si réel cachet d’originalité, qu'on lui a justement donné le nom de galénisme.
Grand par son esprit, par sa ^philosophie, par ses connaissances scientifiques, Galien l’est encore par cette fatalité de naissance qui le jette dans le monde au moment d’une civilisation nouvelle. Le dogme chrétien intronise dans la foi un absolutisme qui a le tort de s’étendre jusque sur la science, et qui, pendant quatorze siècles, protège ses œuvres comme un Évangile scientifique, en l’imposant partout et donnant même consécration à la vérité qu’à l’erreur. Galien Va dit ! tel fut le jugement sommaire par lequel toutes les puissantes médiocrités médicales condamnaient d’avance les anatomistes, les médecins et les physiologistes qui avaient le bonheur de découvrir quelque vérité nouvelle La persécution la plus violente pouvait même atteindre le novateur récalcitrant. Il en sera toujours ainsi : l’inaction est l’ennemie de l’action comme l’impuissance l’est de la force ou du talent ; et quand, par malheur, l’impuissance a l’autorité en main, elle écrase souvent quiconque vient lui montrer un fait qui contrarie les connaissances acquises. Cet éternel sentiment du cœur humain, venant en aide aux institutions sociales du 11e siècle de notre ère, a fait de Galien mort un dictateur au nom duquel on condamnait la science médicale à l’immobilité et les trop ardents novateurs à l’exil ou à la tombe. — Tant d’injustice devait disparaître en faisant éclore cette liberté noble et sage qui ne réclame d’autre satisfaction que celle de penser ou d’agir conformément aux inspirations du bien, du juste et du vrai. — Galien discuté ou rectifié n’en reste pas moins grand. Placé désormais dans une auréole de gloire qui ne peut s’éteindre et qui éclairera sans leur nuire tous ceux qui voudront en approcher, il restera, comme Hippocrate, la plus brillante figure de notre histoire, méritant l’admiration et le respect de toutes les générations futures. — Personne ne voudrait rectifier cet ignoble jugement de Bacon sur Galien : « esprit étroit, vain bavard, peste dont l’indignité ne vaut pas qu’on s’arrête sur son nom », et qui ajoute : « .... Hippocrate, demi-sophiste, à l’œil stupide devant l’expérience. Qui ne rirait, quand Galien et Paracelse s’empressent de s’abriter sous l’autorité d’un pareil homme comme à l’ombre d’un âne. » ( Temporis partus masculus.)
Pour le juger convenablement, il faut parcourir ses œuvres, soit dans le texte original, soit dans les traductions qui ont été faites de plusieurs de ses traités particuliers, notamment du Deusu partium , soit dans l’édition française commentée par M. Daremberg , soit dans les articles biographiques d’Éloy {Dict. hist. de la méd ., t. II), deDezeimeris [loc cil., t. II), soit enfin dans les intéressantes leçons de M. Andral à la Faculté de Paris. Cette dernière œuvre