LIVRE NEUVIÈME
DE L’IATEO-MÉOANISME
Sommaire : Naissance de l’iatro-méeanisme en Italie. — Borelli. — Sanctorius. — Descartes. — Bellini. — Bagiivi. — Archibald Pitcairn. — G. Gole. — .7. Keill. — Nicolas Robinson. — Richard Mead. — Boerhaave. — Pierre Chirac. — Claude Perrault. — Dodard, etc. — Appréciation critique delà Doctrine iatro-ma thématique et iatro-mécanique.
Èn médecine et ailleurs, en philosophie ou en politique, les mots adoptés comme des programmes de doctrine et comme des drapeaux de sectaires sont si menteurs qu’il faut bien savoir ce qu’ils renferment de réel avant de les adopter. Que d’hommes n’a-t-on pas rangés sous la bannière du matérialisme, du panthéisme ou du sensualisme, qui n’avaient d’autre attache avec ces doctrines que d’avoir sur un point limité des sciences naturelles fourni une solution qui donnait lieu à l’équivoque. Que d’abus se font au nom de liberté devenu si souvent synonyme de licence, et ainsi de toute idée morale ou philosophique lorsqu’on croit en donner la formule par un mot.
L’histoire des doctrines médicales me fournirait au besoin bien des exemples de ces méprises. Elle qualifie très-facilement de l’épithète de naturiste, d’humoriste, de solidiste, de chimiâtre, d'empirique, etc., bien des médecins qui n’ont d’autre titre à ces qualifications que d’avoir mis en lumière et en relief le principe de ces doctrines de préférence aux autres vérités fondamentales de la science, dont ils n’avaient d’ailleurs pas méconnu l’importance. Sauf quelques systématiques de l’Empirisme, de laChimiâtrie ou du Solidisme qui, absolus dans leur formule exclusive de toute alliance étrangère, restent emprisonnés dans les liens d’une erreur philosophique, il y a peu de grands médecins, même en prenant les chefs de doctrine, qui soient les fanatiques de leur idée doctrinale. Tous, également désireux de chercher la solution vraie de l’épineux problème de la nature de l’homme et du mécanisme de la vie ou de la maladie, ont fait la part de chacun des éléments de l’organisme, part inégale qu’on peut croire disproportionnée et à refaire, mais qui montre que la préférence n’a rien d’exclusive.
DE L’IATRO-MÉCANISME
Les naturistes ne méconnaissent pas plus le rôle des solides et des humeurs dans la production des maladies, que les humoristes ne nient le rôle pathogénique des solides. Dans les éléments d’une doctrine sérieuse conforme aux exigences de l’observation, le médecin qui sait généraliser ne néglige rien, et il ne doit avoir d’autre but que de représenter tout entier l’homme dont il veut faire connaître la nature physiologique et morbide.
Ces explications étaient nécessaires au début de ces considérations sur Y Iatro-mécanisme. En effet l’école iatro-mâthématique, qui dans l’histoire s’appelle également iatro-mécanique, Va eu d’autre but que d’expliquer l’exercice des fonctions par le mécanisme du corps d’après les lois mathématiques de la statique et de l’hydraulique. Mais, tout en comparant l’homme à une machine et en appliquant le calcul à l’étude de ses fonctions, il serait insensé de croire que ces médecins aient eu la prétention d’en faire un simple automate. Cela s’est dit, et le titre donné au système pourrait le faire croire, mais il y a là une exagération évidente que je devais signaler.
L’Iatro-mécanisme est venu se greffer sur la chimiâtrie dès la fin du xvïie siècle et lui succéda peu à peu dans les faveurs de l’opinion pendant un siècle. Il hérita d’une partie de ses idées car presque tous les iatro-mécaniciens sont aussi un peu chimiâtres. Gela est heureux pour lui car, au milieu de ses hypothèses, il eût été fâcheux de lui voir repousser des vérités qui ont leur importance, et qui ont eu les plus heureuses applications en thérapeutique.
Son but a été de montrer par l’expérience et par le calcul ce qu’il y a de mécanique dans la constitution des principaux organes et dans l’exercice des fonctions delà vie. Ainsi, il a essayé de faire connaître la statique musculaire par la constitution du squelette servant de leviers aux muscles qui les recouvrent, et dont on essaya de calculer la force; la circulation dans la machine hydraulique qui met le fluide sanguin en mouvement, et l’on pouvait calculer avec exactitude la force motrice et la quantité du liquide; le mouvement du sang dans les vaisseaux dont on appréciait le diamètre ; les résistances de frottement du liquide et jusqu’au choc des globules sanguins les uns sur les autres; l’action de l’estomac qui, ayant selon Borelli une force de trois mille trois cent cinquante livres, triturait les aliments (De motu animalium, p. 289); les actes sécrétoires, dus aux différentes alternatives de resserrement et de dilatation des vaisseaux des glandes, à l’influence des courbures et des plis des canaux de sécrétion, enfin aux angles plus ou moins aigus d’union de ces canaux et des artères; la circulation d’un fluide nerveux matériel dans les canaux des nerfs et son âcreté- agissant sur le cœur pour déterminer la fièvre, etc.
Si l’on joint à cela des calculs extrêmement minutieux sur la force des muscles et du cœur, sur la vitesse du sang dans les différents vaisseaux selon leur diamètre, sur la filtration des liquides de sécrétion dans les pores glandulaires, sur l’attraction des molécules d’après leur forme irrégulière, ou polyédrique, etc., on aura comme vue d’ensemble l’idée générale du système iatro-mathématique ou mécanique. C’est, comme on le voit, un système physiologique plutôt que pathologique et thérapeutique, et dont les prétentions relèvent plutôt de la théorie que de la clinique. Cependant, comme je le dirai plus loin, il *a fourni quelques données utiles à la pathogénie. Le savant y peut puiser très -largement pour satisfaire une curiosité scientifique légitime, mais le malade n’a presque rien à en tirer et le médecin ne saurait s’en inspirer pour ce qui concerne la pratique médicale.
On peut le considérer comme une conséquence de l’anatomisme moderne, non pas qu’avant la renaissance des études anatomiques on n’ait pu appliquer la mécanique à l’anatomie des animaux, mais parce que c’est au moment où l’anatomie humaine a mieux fait connaître les détails de notre organisation matérielle qu’on a pu avoir l’idée d’en expliquer l’exercice par les lois de la physique et de la chimie naissantes. En effet, sans la connaissance approfondie du système circulatoire et de la circulation sanguine, il eût été impossible de comparer le cœur à une machine aspirante et foulante soumise aux lois du calcul et de l’hydrostatique, ni les glandes à des cribles séparant par défaut de pression les humeurs du fluide sanguin. Sans la découverte de la circulation du chyle on n’aurait jamais osé faire une théorie chimique de la digestion et de l’hématopoièse, etc., comme celle de Sylvius de le Boë. L’anatomie n’est pas tout en pareille matière, je le sais bien, mais chacune de ses découvertes en appelait d’autres dans ses sciences collatérales , et ce que celles-ci n’eussent pas pu faire à elles seules , elles l’ont réalisé après avoir appris quelle était la structure de l’homme.
Une fois constitué, Platro-mécanisme , qui était né du besoin de donner à la physiologie et à la médecine toute la précision que présentent les sciences physiques et mathématiques, de lutter contre les hypothèses de la Chimiâtrie en faveur, et d’introduire sérieusement les recherches expérimentales dans l’étude de l’homme sain et malade, se divisa dans sa direction. Le principe resta le même ; mais, dans ses applications, l’influence des études antérieures, les doctrines philosophiques de Descartes, de Newton et de Stahl, le modifia d’une façon assez sensible pour qu’on puisse, avec un peu de réflexion, trouver plusieurs petites écoles dans la grande. Gomme on
DE l’iatro-mécanisme 231
le verra, la Chimiâtrie de Sylvius et de Descartes se mêle en assez notables proportions au système iatro-mathématique de Borelli et de ses premiers disciples de l’Italie, tandis qu’en Angleterre, avec Pitcairn et son élève Boerhaave à Leyde, toute Chimiâtrie est à peu près bannie de l’école. De même, vit-on naître dans le premier de ces pays, une association des principes de Newton aux explications hydrostatiques jusque-là en honneur, comme en France et principalement à Montpellier, l’Iatro-mécanisme s’associe aux idéesanimistes et vitalistes de Stahl.
Tout cela n’est que secondaire dans la doctrine qui reste entière, mais ces différences n’en sont pas moins réelles, et créent des nuances qu’il me paraît utile de signaler pour éviter toute confusion dans l’esprit de ceux qui veulent connaître l’histoire du système iatromathématique et mécanique.
En conséquence , je séparerai Y Iatro-mécanisme italien que la philosophie de Descartes semhle avoir inspiré d’avec Y Iatro-mécanisme anglais qui s’est incorporé certaines idées de Newton, et je mentionnerai, pour finir, Y iatro-mécanisme Stahlien qui , à ses explications mécaniques des fonctions, mêla l’influence de l’âme et de la force vitale.
DU SYSTÈME IATRO-MATHÉMATIQUE ET MÉCANIQUE EN ITALIE, OU IATRO- MÉCANISME CARTÉSIEN
On considère généralement Borelli de Naples comme le promoteur du système iatro-mathématique. Cela n’est pas exact. Ce physiologiste éminent, auquel on doit un ouvrage sur les fonctions du rein et sur le mouvement des animaux, dans lequel il expose ses idées médicales sur le mécanisme humain, ne vient déjà qu’après d’autres essais du même genre qui ont ouvert la voie. — Ce que Borelli a fait en physiologie mécanique est sans doute beaucoup plus étendu et plus précis que ce qui avait été publié précédemment, mais il faut attribuer à Sanctorius, à Descartes et à son école, Régius, Corneille de Hoghlande, Malebranche, Corneille de Cosenza qui porta les idées du maître à Naples, l’initiative de l’emploi du Calcul et des explications physiques à l’étude des fonctions. C’est, au reste, l’opinion de Joseph Donzellini, médecin de Venise et l’un des célèbres iatro -mathématiciens de l’époque.
Sanctorius, de Capo d’Istria, est, certainement, l’un des premiers qui aient fait de la physiologie mathématique et précise. C’est évidemment le précurseur de la doctrine iatro-mécanique. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire avec soin ses remarquables travaux de
médecine statique sur la transpiration cutanée, sur la vitesse du pouls déterminée au moyen d’un pulsiloge, sur la chaleur morbide appréciée au thermomètre et sur le système de pesées faites régulièrement sur lui-même pendant de nombreuses années pour calculer, d’après le poids du corps, celui des aliments et des boissons, celui des excréments et des urines, le poids et la transpiration insensible. — Il a introduit le calcul dans la physiologie au point de donner à ses expériences une précision vraiment mathématique et de fixer rigoureusement certains points d’hygiène, mais il n’a rien laissé d’important relativement à la médecine proprement dite. Voici, d’ailleurs, le résumé de ses travaux qui a été très-bien présenté par Tourtelle. (Histoire de la médecine, tome II, page 370.)