DE L’IATRO-MÉCANISME EN HOLLANDE — BOERHAAVE
« Si les humeurs qui circulent n’ont aucune àcreté, si la circulation est rapide, l’obstruction si considérable qu’on ne puisse la résoudre, si les symptômes deviennent plus violents, les vaisseaux distendus avec douleur, chaleur^ pulsation, tumeur, se rompent, se putréfient un peu, les solides même dont le tissu est d’une grande délicatesse à force d’être broyés, divisés, atténués, se mêlent avec les fluides et ne forment ensemble qu’une seule humeur, blanche, épaisse, glutineuse, grasse, qu’on appelle pus, c’est ainsi que l’inflammation dégénère en suppuration. »
« Si les humeurs sont âcres, agitées, l’obstruction grande, les vaisseaux trop forts et trop élastiques, tous les symptômes violents se montrent, alors les vaisseaux se rompent sur-le-champ, les liquides se putréfient : il se forme sous l’épiderme des bulles de matière ichoreuse, assez semblable à la lavure de viande ou à de la sanie jaune, la partie devient grise, brune, noire, pâle, la rougeur, la chaleur, la douleur, la pulsation quittent le lieu affecté, pour passer dans le voisinage, la partie affectée meurt. »
« Voilà ce qu’on entend par gangrène, troisième terminaison de l’inflammation, x
Il ajoute une telle importance à ce phénomène qu’à l’occasion du traitement il propose les moyens destinés à rendre fluide la matière de l’obstruction tels que les atténuants, les délayants, les bains, fomentations , cataplasmes , emplâtres , onguents , etc. (. Aphor . 398).
Ses explications de la fièvre sont ce qu’elles h’ont pas encore cessé d’être aujourd’hui, c’est-à-dire très- obscures. — L’Ialro-mécanisme y joue également son rôle.
C’est une plus fréquente contraction du cœur amenant la grande vitesse du sang des artères sous l’influence réciproque du suc des nerfs et du cervelet dans le corps des ventricules cardiaques,
Il en énumère les causes avec la sagacité d’un homme habitué aux malades, et lorsqu’il en expose le traitement modifié selon des indications raisonnables et vraies, il signale certaines indications mécaniques relatives à l’état fébrile produit par les obstructions.
« L’on y réussit en dissolvant les humeurs qui sont comme entassées de force, en relâchant les vaisseaux obstrués par des bains, des fomentations, des frictions, en rasant les cheveux, en rendant la peau propre et nette. »
« Lorsque le sang comprime tellement les vaisseaux par sa trop . grande abondance, qu’il se trouve quelque humeur forcée de croupir vers leurs extrémités, on rend à cette humeur sa fluidité et sa circulation, en diminuant le volume du sang par la saignée.’ Ce vice
se manifeste par la pléthore. Mais si le spasme, la contraction et conséquemment le rétrécissement des fibres, des tuyaux capillaires procurent le même croupissement dans l’extrémité de ces petits tuyaux, il faut relâcher les fibres, dissiper l’âcreté qui cause la contraction par les remèdes que nous avons indiqués. »
« Si le croupissement a pour cause la viscosité ou la lenteur de quelque humeur, ce mal se guérit par plusieurs remèdes dont le principal est la fièvre même, modérée de façon à pouvoir dissiper cette coagulation. Ainsi il faut régler sa vivacité afin qu’elle ne puisse exciter l’inflammation, la suppuration, la gangrène, le sphacèle, toutes maladies qui donnent lieu de craindre la véhémence des symptômes et surtout l’excès de la chaleur comparée avec le peu de force des petits vaisseaux, de peur que le trop grand mouvement du sang n’en dissipe les parties les plus fluides : ce qu’on connaît par la sécheresse des narines, des yeux, du gosier, delà langue, par la voix rauque, par l’aridité de la peau, par la petite quantité des urines, parla petitesse, la vitesse et l’inégalité du pouls. Il faut la régler de peur qu’elle ne devienne trop languissante avant la coction, en sorte qu’il ne soit plus dans son pouvoir de dompter, d’émouvoir la matière morbifique, d’en procurer les sécrétions et excrétions, ce que l’on reconnaît par la largeur parfaite des actions vitales, dans le temps qu’il ne paraît encore aucun signe de coction. »
Dans sa théorie des phénomènes fébriles, c’est toujours au mécanisme qu’il s’adresse.
Ainsi « le froid suppose la diminution du frottement des liqueurs entre elles et contre les vaisseaux, le ralentissement de leurs cours, la stagnation des fluides dans les extrémités, une moindre contraction du cœur, une moindre évacuation, une moindre influence des esprits du cervelet ( Aphor . 621). »
Le tremblement « suppose une circulation du liquide artériel et du suc nerveux, tantôt continuée, tantôt interrompue (Aphor. 627). »
L’anxiété fébrile « vient de ce que le sang ne peut sortir du cœur et par conséquent ne peut passer par les vaisseaux capillaires du poumon (Aphor. 631). »
La débilité fébrile arrive quand le cours et la pression du suc nerveux dans les muscles sont empêchés par le vide des vaisseaux qui résulte de la dissipation de leurs humeurs, par l’imméabilité des liquides , par Y obstruction du canal; et par sa compression dans le cerveau, etc. (Aphor. 660).
La chaleur fébrile n’est occasionnée que par le grand mouvement des fluides qui partent du cœur, et par la grande résistance
DE L’IATRO-MÉCANISME EN HOLLANDE — BOERHAAVE 285 opposée parles vaisseaux ( Aphor . 676). — Ici, encore, l’obstruction et les causes physiques jouent un grand rôle surtout dans le traitement où il indique les moyens de combattre les différentes espèces d’obstruction qui ont engendré la fièvre.
Il en est de même dans le délire, dans le coma, dans l’insomnie, dans la convulsion > dans la sueur fébrile qui ont également leur explication mécanique.
Boerhaave aborde ensuite l’étude des maladies aiguës fébriles employant parfois des dénominations qu’on ne connaît plus beaucoup el que ne comprennent pas les historiens étrangers à la pratique de la médecine, ce qui leur fait commettre les plus graves erreurs d’appréciation.
Il parle d’abord de la phrénésie ou manie aiguë idiopathique , ou symptomatique des maladies aiguës viscérales (pneumonie ou pleurésie, variole, etc.); — de l’esquinancie aqueuse (d), inflammatoire (2), squirrheuse (3), suppurante (4), gangréneuse, convulsive et paralytique (5); — de la vraie et fausse péripneumonie; delà pleurésie; — de l’hépatite ; — des maladies de l’estomac et des intestins; — de l’apoplexie; — de la phthisie pulmonaire et autres ; de l’empyème, etc.
Dans toute cette pathologie écrite d’une façon concise et claire, sous une forme aphoristique, qui provoque la critique de l’ignorant mais qui par ses idées fait réfléchir le médecin, j’ai trouvé un observateur sérieux, et un véritable clinicien. À part les explications mécaniques de la nature des maladies, qui sont fausses ou hypothétiques et qui valent tout autant que la plupart des nôtres sur le même objet, les symptômes sont exposés avec toute la netteté désirable pour une époque qui n’avait point d’auscultation; le pronostic vaut mieux que celui de nos contemporains, et la thérapeutique déjà dégagée des formules de l’iatro- chimie , épurée des superstitions arabiques, semble ne chercher que la science des indications .
Sa théorie des obstructions est profondément vraie, et l’anatomie pathologique aussi bien que la clinique lui prêtent le plus grand appui. Toutes les recherches microscopiques récentes sur les phénomènes physiques de l’inflammation n’ont fait que confirmer les
(1) Œdème de la glotte.
(ü) Amygdalite aiguë.
(3) Hypertrophie des amygdales.
(4) Abcès des amygdales
(5) Angine ulcéreuse et couenneuse et gangréneuse.
(6) Parai ys'e ou spasme du pharynx.
idées de Boerhaave. — Ce que Abercrombie, Gendrin, Rostan et moi avons dit des obstructions, dans les artères cérébrales préludant à l’apoplexie par ramollissement, n’a fait que confirmer ce qu’il a écrit. — La phlegmatia alba dolens n’est qu’une obstruction des veines. — Les travaux de François sur l’obstruction sénile des artères produisant la gangrène ; — l’obstruction du cœur par des caillots amenant la mort subite; — le rôle des thromboses (mot nouveau qui signifie obstruction) et les idées de Virchow sur les embolies artérielles et veineuses, c’est-à-dire sur les migrations d’une obstruction vasculaire d’un point sur un autre, etc., montrent tout ce qu’il y avait de juste dans cette théorie si célèbre un moment et si promptement oubliée.
Ainsi me paraît avoir été le célèbre professeur de Leyde. Que les médecins de cabinet le jugent sévèrement, cela ne me surprend guère, mais il n’en sera jamais ainsi de ceux qui ont l’habitude de consulter la nature et qui savent comparer l’observation du temps présent à celle des temps passés.
Boerhaave est le dernier représentant de la doctrine iatro mécanique. Elle déchut rapidement après lui et n’eut alors que de médiocres défenseurs incapables de diriger l’opinion et de pouvoir prendre place dans la science. — Elle avait même cessé d’exister lorsque, dans ce siècle, la nouvelle médecine et la physiologie moderne par leurs découvertes lui redonnèrent un nouveau droit de cité dans la science. Deviendra-t-elle une doctrine exclusive? Je vois bien quelle y prétend, mais je doute qu’elle puisse réussir. Pour le moment elle n’est qu’un moyen de précision pour la médecine et pour la physiologie, ce qui n’est pas à dédaigner.
DU SYSTÈME ÏATROrMÉCANlQUE EN ALLEMAGNE
En Allemagne proprement dite l’Iatro- mécanisme eut de nombreux sectateurs mais il n’eut pas de chefs, car Fr. Hoffmann dont quelques érudits ont fait un mécanicien appartient surtout au Méthodisme moderne. — Il n’eut rien d’original et ne fit que reproduire l’Iatro-mécanisme italien, avec grande affectation de langage mathématique, d’axiomes, de théorèmes, de corollaires, etc., entourant les propositions émanées des principaux chefs de l’école et y introduisant quelques idées newtoniennes ou animistes. Parmi ses représentants, je citerai brièvement :
Hamberger, 1746, postérieur à Boerhaave et dont Sprengel a Ion guement analysé le système (tome V, p. 483). Cetiatro-mécanicien a donné de la circulation et des sécrétions les plus étranges explica-