ANAT0M1SME — CIRCULATION DES LYMPHATIQUES
Galien avait professé que le chyle était absorbé par les veines des intestins et porté par elles dans le foie ; qu’il se changeait en sang dans cet organe ; qu’en entrant noir dans le foie il en sortait rouge, enfin, que là prenait naissance l 'esprit naturel porté par le sang dans le cœur où se formait Y esprit vital et par les artères dans le cerveau où Y esprit animal prenait naissance. — Si l’on ajoute à cela que la chaleur animale ou innée était considérée comme ayant .sa source dans le cœur d’où elle se communiquait au sang, et par le sang des artères dans le corps tout entier, « Et ita calor continue effluit à corde per arterias et per arterios ad totum corpus », enfin que cette chaleur était tempérée dans les poumons par l’air respiratoire qui rafraîchissait le sang, on aura toute la théorie de la sanguification de Galien. C’est presque autant d’erreurs que de mots.
On sait en effet, à présent, que le chyle n’est pas absorbé par les veines et qu’il n’entre pas dans le foie ; que le sang sort du foie noir comme il y est entré, que les esprits naturel vital et animal sont des hypothèses; enfin, que la chaleur animale ne vient pas du cœur et quelle résulte des combinaisons chimiques du sang avec l’air des poumons par l’hématose, et, dans les tissus, de sa combinaison avec les éléments anatomiques des organes.
Cette théorie était la conséquence du fait qu’on croyait vrai : savoir l’existence des deux seuls ordres de vaisseaux qu’on puisse distinguer sur le cadavre ; les artères et les veines, ainsi que l’absorption par. les veines. Que ceux qui contestent Futilité des vivisections réfléchissent un peu ; ils verront que sans lès opérations sur l’animal vivant, nous en serions encore aux idées de Galien sur l’absorption et qu’on n’aurait pu découvrir le troisième ordre de vaisseaux appelés les chylifères et les lymphatiques, puisque sur le cadavre ces vaisseaux sont invisibles.
C’est avec la découverte de Harvey sur la grande circulation la plus féconde des découvertes de l’école anatomique au xvne siècle —
Aselli, par la découverte des vaisseauxlactés chylifères en 1622 (1), a soulevé le voile que devait déchirer entièrement Pecquet en 16^8. Leurs recherches se complètent mutuellement et par elles deux forment l’ensemble qui sert de base à la véritable théorie de l’absorption.
Donc, en 1622, Aselli, faisant une vivisection pour démontrer les nerfs récurrents, se servit d’un chien qui venait de manger. — Quelle
(i) De lactibus seu ïacteis venis, quarto vasorum mesaraicum genere novo invento dissertatio cum figuris elegantissimis . Mediolan., 1627, BaHlea, 1628.
ne fut pas sa surprise en voyant que le mésentère était rempli de vaisseaux blancs et fins, qui, par piqûre, laissaient écouler une liqueur blanche comme du lait, et qu’il considéra comme des chylifères; seulement, il crut que ces vaisseaux se dirigeaient dans le pancréas' et de là au foie, ce qui ne changeait pas la théorie de la digestion de Galien ; c’était un ordre de vaisseaux de plus et pas davantage.
La découverte fut vérifiée par Rolfink, et par Sulzberger chez les chiens, puis par Gassendi et Peiresc chez un malfaiteur condamné à mort et exécuté à Àix. — Comme toujours, il y eut des contradicteurs, surtout Riolan, puis Harvey qui, après avoir éprouvé l’injuste contradiction des rétrogrades de son temps, oublia un peu vite peutêtre ce qu’on doit aux découvertes d’autrui. Néanmoins le fait fut .accepté, mais il aurait été stérile sans la découver te de Jean Pecquet en 1648, qui porta la lumièredans l’obscurité de ces contradictions. Cet anatomiste montra la véritable route du chyle dans les chylifères se terminant dans un réservoir qui aboutissait à la veine sousclavière gauche. Sans Aselli, lejeune Pecquet ne découvrait rien, mais c’est Pecquet qui a fait de la découverte d’Aselli ce qu’elle devait être dans la théorie de la digestion et de l’absorption.
En disséquant des chiens en digestion, il vit que la veine cave était remplie d’un liquide blanc qu’il prit d’abord pour du pus, et qu’il considéra ensuite comme n’étant que du chyle semblable à celui des vaisseaux lactés. Il s’aperçut ensuite que ce chyle était porté des chylifères, par un canal commun, dans les veines sousclavières, et qu’aucun chylifère ne se rendait au foie (1).
Dans ces faits, se trouve l’anéantissement de l’ancienne théorie de Galien généralement acceptée et, à partir de ce jour, le foie cessa d’être l’organe de la sanguification. — J’avais donc raison de dire que sans Pecquet la science eût encore pu ignorer longtemps la véritable destination des chylifères.
Il est à peine utile de dire que cette découverte souleva de vives contradictions, surtout de la part de Harvey qui soutenait avec rÿson qu’il y a des vaisseaux blancs à la surface du foie qui se dirigent vers le pancréas et qui peuvent être pris pour des chylifères, mais, une découverte en appelle une autre, et, on ne tarda pas à voir que à côté des chylifères allant de l’intestin au réservoir commun, il y aies vaisseaux lymphatiques des viscères defl'abdomen qui vont dans les ganglions du ventre, et delà au. canal thoracique, vaisseaux
(1) Expérimenta nova Anatomica quibus incognitum hactenus receptaculum et abeo per thoracem in ramos usque subclavios vasa lactea deleguntur, etc. Handervici, 1651. Parisi, 1654.
ÀNATOMISME — CIRCULATION DES LYMPHATIQUES 333 semblables à ceux qu’on trouve également dans les membres et dans toutes les autres parties du corps.
C’est là une nouvelle découverte anatomique ayant eu la plus grande influence sur les doctrines médicales. Par la connaissance des chylifères, on a eu en effet tout à coup l’explication d’un grand nombre de phénomènes pathologiques jusque-là inconnus et, de ce fait, sont nées quelques théories médicales importantes.
C’est Olaus Rudbeck qui, en 1650, établit la différence des vaisseaux lactés ou chylifères, d’avec les vaisseaux lymphatiques et qui a montré qu’ils se rendaient tous au réservoir commun de Pecquet. — Tout jeune encore, cet anatomiste suédois remarqua sur la surface dufoiedes vaisseaux transparents, aqueux, distincts des vaisseaux chylifères, qu’il appela hépatico-aqueux en raison du liquide qu’ils renfermaient. Sa découverte était cependant incomplète, car un peu plus tard en 1651 ou 1652, Thomas Bartholin, qui d’abord avait cru que les chylifères allaient en partie dans le foie, se ravisa. — Acceptant le fait que les chylifères sont exclusivement destinés au transport du chyle, que les hépatico-aqueux de Rudbeck sont des vaisseaux distincts, il les nomme des vaisseaux lymphatiques , et il les trouve partout dans les viscères et jusque dans les membres d’où ils se rendent au réservoir commun de Pecquet à travers les ganglions qui sont sur leur passage. — C’est alors que la vérité lui apparaissant toute entière, il écrivit son histoire des vaisseaux lymphatiques qu’il termina par un chapitre intitulé : Postinventa lymphatica , hepatis obsequiae. C’est là où il a écrit cette épitaphe célèbre consacrant le souvenir des obsèques du pauvre foie réduit à ne plus faire que de la bile. — Bartholin avait compris le rôle des lymphatiques et celui des chylifères ; il voyait le foie dépossédé de ses fonctions de sanguification et condamné à nôtre plus que l’organe purificateur du sang par la sécrétion biliaire. — Je puis ajouter aujourd’hui qu’il est aussi l’organe de la sécrétion d’un sucre particulier, mais ce serait anticiper de deux siècles sur la marche de la science et, plus tard, je reparlerai de la fonction glycogénique du foie découverte par Ci. Bernard.