‹ Histoire de la médecine et des doctrines médicales. Tome 2Chapitre 8 sur 130 · THÉORIES CHIMIATRIQUES DE SYLVIUS DE LE BOË · texte numérisé non relu

THÉORIES CHIMIATRIQUES DE SYLVIUS DE LE BOË

Dans ses travaux anatomiques et physiologiques appuyés sur de nombreuses autopsies, on remarque que ce qu’il a laissé sur l’anatomie du cerveau est relatif: à la scissure qui sépare le lobe antérieur du lobe moyen et qui porte son nom ; au canal de communication entre le troisième et le quatrième ventricule, et aux petits sinus latéraux; à la description d’un canal excréteur supposé de la glande thyroïde, à celle du canal sécréteur des reins, des glandes salivaires et enfin à une assez bonne description du cœur et de la circulation selon la récente doctrine de Harvey qu’il fut un des premiers à comprendre et à propager. — C’est là un fait très important et à l’honneur de Sylvius.

Sa physiologie du foie était très-singulière, pour ne pas dire plus, et elle consistait à dire que la bile était sécrétée par les artérioles de la vésicule et, que, de ce réservoir, elle remontait dans la glande pour se mêler au sang qui refluait des veines hépatiques dans la veine cave et d’autre part qu’elle descendait dans le duodénum. — On est tout aussi peu satisfait de sa physiologie de la rate qui est chargée de recomposer le sang et de celle des glandes lymphatiques. Tout cela est rempli d’hypothèses aujourd’hui abandonnées.

En matière de digestion, Sylvius est peut-être plus près de la vérité. La transformation des aliments est une fermentation produite dans l’eau des boissons par la chaleur Ou ustion, par le sel contenu dans la salive et par les parties spiritueuses de la liquide. — Cette fermentation continue dans l’intestin sous l’influence du suc pancréatique, des sels acides et lixivieux de la bile qui font effervescence et alors s’opère la transformation en chyle qui est absorbé, et en fèces qui sont rejetées au dehors. — Quant à la respiration qui rafraîchit le sang bouillant d’effervescence par le mélange de la bile et de la lymphe, elle s’opère surtout parle diaphragme qui s’aplanit pendant l’inspiration et se voûte ou se redresse pendant l’expiration.

II connaissait très-bien la différence de couleur des deux sangs du cœur droit et du cœur gauche, et il attribuait la teinte rouge du

DE L’HUMORISME — HUMORISME CHIMIQUE ET CHIMIATRIE 49 sang artériel à l’air absorbé par la respiration (Praxis med.s lib. I, cap. XXV, § I). C'était quelque chose d’analogue à la combustion et l’activité du phénomène était en rapport avec la température et la pureté de l’air. — L’air introduit dans le corps tempérait la chaleur produite par l’effervescence du sang dans l’oreillette droite et l’expiration avait pour but d’éliminer les vapeurs nées de cette effervescence ( Disput . de respiratione , § 69, 73).

En pathologie Sylvius, inspiré de Galien sur beaucoup de points d’étiologie et de pathologie, se caractérise dans l’histoire de la science par le rôle important qu’il accorde aux altérations chimiques des liquides et à la doctrine pathogénique des fermentations et de Yâcreté des humeurs.

Reprenant pour lui-même la théorie des ferments de Van Helmont, il déclare qu’on ne peut supposer un seul changement dans le mélange des humeurs qui ne soit la suite de la fermentation . Cela est vrai en général. Pour lui, la digestion est une fermentation opérée parla salive acide, par labile alcaline, parle suc pancréatique acide qui font effervescence et engendrent le chyle pénétré de l’esprit volatil des aliments accompagnés d’huile subtile et d’alcali neutralisé par un acide affaibli (Sprengel, tom. V, p. 62).

La formation et le mouvement du sang résultent de l’effervescence du sel volatil huileux de la bile et de l’acide dulcifié de la lymphe, ce qui produit la chaleur vitale par laquelle le sang s’atténue et devient susceptible de circuler. C’est dans T oreillette droite et le ventricule attenant, que le sang rencontre l’autre portion chargée de bile et, à ce contact, il se produit une effervescence comparable à celle qui résulte du contact de l’huile de vitriol étendue d’eau avec lalimailîe de fer. — Que d’hvpothèses ou plutôt que d’erreurs, quand oncompare cette physiologie avec la nôtre ! mais il serait bien injuste de lui en faire un sérieux reproche.

Pour lui, tous les changements survenus dans les humeurs étaient la conséquence de la fermentation. La vie était le résultat d’une fermentation de la bile et de la lymphe unies au sang et opérant dans . le cœur. Le sang recevait toutes les humeurs en proportion variable dont les mélanges divers créaient les maladies. — Il y avait dans la bile, un alcali, une huile et un acide qui, par fermentation, donnaient, lieu à une chaleur exagérée, imprimant au sang une activité circulatoire plus grande.

Il signale aussi l’âcreté des diverses humeurs, leur âcreté alcaline qui produit leur dissolution, leur âcreté acide et, dans cette altération, il trouve le point de départ de sa théorie pathogénique.

Dans cette hypothèse, les maladies étaient dues à la prédominance

BOUCHOT

niSTOIRE DE LA MÉDECINE

relative et absolue des principes minéraux constitutifs des liquides de l’économie. De là cette doctrine de Y âcreté des humeurs qui a eu un si grand retentissement et qui a survécu à son auteur assez longtemps pour avoir encore aujourd’hui des représentants dans la demiscience des gens du monde. — Il considérait comme âcres tous les esprits acides et tous les sels lixivieux, c’est-à-dire les substances acides et alcalines, et en conséquence, selon la prédominance de ces éléments dans les humeurs, il dut admettre deux sortes d’âcretés, l’une acide , l’autre alcaline, offrant chacune dp nombreuses variétés. — Cette doctrine était appelée à remplacer l’ancienne doctrine humorale de Galien, et elle y réussit auprès de beaucoup de médecins. A côté des choses vraies, ce qu’elle renferme d’hypothèses est incroyable .

Ainsi, la peste était due à une âcreté alcaline produite par le sel volatil qui tient le sang dans un état de fluidité anormale, et s’oppose à sa coagulation. Ce qui le prouve c’est qu’une solution de ce sel injectée dans les veines produit les symptômes de la peste (Hoefer, Hist. de la chimie,]). 216, tom.II) et les meilleurs moyens prophylactiques ou curatifs de cette maladie reposent sur l’emploi des acides.

La bile devenait acide, s’épaississait et occasionnait des obstructions, où elle était alcaline et produisait le frisson et les fièvres. — Son mélange avec le sang et son âcreté produisaient l’ictère sans obstruction du foie. Son effervescence avec le suc pancréatique engendrait la plupart des autres maladies.

L’âcreté acide du suc pancréatique et l’obstruction des conduits du pancréas étaient la cause des fièvres intermittentes et par son âcreté plus grande de l’hystérie et de l’hypocondrie. — Son effervescence avec la bile produisait une humeur acide visqueuse qui accablait les esprits vitaux du cœur et devenait cause de syncope, de palpitations ou d’épilepsie ; son effervescence avec la lymphe engendrait les spasmes et les convulsions.

La lymphe âcre et acide jointe à l’obstruction pancréatique était • la cause de la goutte, de même pour la petite vérole, pour la syphilis, pour la gale, etc.

Presque toutes les maladies résultaient de l’acide âcre de la bile, ■ de la lymphe et du suc pancréatique ; quant aux âcretés alcalines elles étaient peu nombreuses, et c’est à elles qu’il attribuait les fièvres malignes. — Elles résultaient de la surabondance des sels volatils et de la ténacité du sang.

Beaucoup d’affections de l’estomac avaient pour cause un principe acide et ce qui le prouve c’est que les meilleurs remèdes employés pour les guérir consistent dans l’emploi des matières alcalines ou

DE L’HUMORISME — HUMORISME CHIMIQUE ET CHIMIATRIE 51 d’autres substances qui se combinent avec les acides ( Praxis med., lib. 1, cap. Il, § 5).

Les douleurs intestinales dépendent soit de sucs acides, soit d acretés salines et d’esprits volatils que l’on neutralise par des substances possédant des qualités opposées, et si les aliments passent trop vite de l’estomac dans l’intestin sans être suffisamment digérés c’est à cause d’une prédominance des sels âcres de la bile ou de l’acidité trop grande du suc pancréatique. — Dans ce cas, les alcalins, et particulièrement l’eau de chaux, devaient être prescrits aux malades.

La goutte localisée dans les ligaments articulaires avait pour cause une humeur âcre, bilieuse, mêlée à un sel lixivieux ou acide d’où une goutte alcaline et acide qu’on distinguait par la nature et l’intensité de la douleur.

Dans cette pathologie, les solides ne jouent qu’un rôle secondaire et tout ce qui concerne la nature des maladies s’y trouve rapporté aux humeurs, à leur fermentation et à leur effervescence ou à leur acrimonie, c’est-à-dire à la présence d’éléments âcres, acides, lixivieux salés, c’est-à-dire alcalins, muriatico-acides, ou aux altérations de la bile et de la lymphe modifiées d’une façon analogue. C’est aux yeux de bien des médecins le comble de l’hypothèse, mais il paraît qu’en ce temps ce langage était parfaitement compris, mieux que cela, il était accepté comme l’image de la vérité et, pendant de nombreuses années, il s’est trouvé des hommes fort instruits, avec des habitudes positives de l’esprit pour s’en faire les chauds et sincères disciples.

D’ailleurs cette doctrine des ferments pathologiques semble reparaître, car nous acceptons la réalité du ferment salivaire, du ferment gastrique; les virus sont considérés comme des ferments et les maladies virulentes sont appelés zymotiques.

La thérapeutique était conforme à la pathogénie. — Elle reposait surtout sur l’emploi des médicaments chimiques contraires aux âcres acides et alcalins qui étaient supposés être la cause du mal. — Ainsi Sylvius prescrivait les purgatifs salins dans les maladies dues à l’effervescence alcaline de la bile ; il modérait l’âcreté de cette sécrétion par l’opium ; et pour corriger l’acidité de la lymphe ou du suc pancréatique, il avait recours aux sels volatils qui sont alcalins ; enfin il prescrivait les absorbants dans ce qu’il appelait acrimonie d’estomac, ce que nous faisons encore aujourd’hui. Il employait les boissons acidulés dans les maladies dues à une effervescence alcaline ; les acides et les éthers contre la dissolution des humeurs, puis, selon l’occasion, les diurétiques acides ou alcalins, les sudorifiques, les corroborants, la saignée, etc.

Tout cela se faisait sans nul souci de la marche et de la période de crudité ou de coction des maladies. — On n’avait jamais rien vu de semblable et assurément, lorsqu’on croyait avoir réalisé un progrès en abandonnant les hypothèses humorales et naturistes de Galien, on était tombé dans une autre chimie hypothétique, mille fois plus dangereuse pour les malades que l’Humorisme ancien.

De plus longs détails sur les pratiques de la Chimiâtrie sylvienne seraient inutiles. Ce que j’en ai dit peut suffire pour les faire apprécier et pour faire voir de combien d’erreurs se couvre une vérité, avant de se faire jour. Malgré ces erreurs, le système a prévalu, et pendant longtemps a joui de l’estime générale. Qui sait s’il n’est pas au moment de reparaître avec la redécouverte des ferments et si les essais de pathologie zymotique, c’est-à-dire de fermentation pathologique récemment mis à l’ordre du jour, ne seront pas prochainement l’origine d’une chimiâtrie nouvelle.

Si, malgré ses absurdités, l’Humorisme de Sylvius trouva des partisans très nombreux, il eut de vigoureux adversaires à la faculté de Paris dans Riolau et Guy-Patin qui, tombant dans un excès opposé, repoussaient toute alliance de la chimie%t de la médecine, se firent de nouveau les défenseurs de la doctrine galénique et étaient à ce point hostiles qu’ils n’avaient jamais voulu employer de préparations antimoniales. — Le dernier surtout était si passionné qu’il appelait les chimiâtres faux monnayeurs de la médecine (lettres, tom. I, page 96, 1691) et qu’il déclara que l’antimoine avait fait périr plus d’hommes que la guerre de 30 ans n’en avait moissonné dans les champs de l’Allemagne.

La lutte fut si vive que la faculté de Paris intervint et rendit un arrêt de proscription contre l’antimoine et les remèdes arabes. On n’y voulait point entendre parler de cet humorisme chimique.

C’est en Angleterre que cet Humorisme chimique trouva ^d’abord des défenseurs. — D’abord appuyé par les travaux de Charleston, il devint la doctrine de Thomas Willis qui se rapproche de Paracelse plutôt que de Sylvius.

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