SYSTÈME CHIMIATRIQUE DE WILT.IS
Willis (1622-1675) admettait, comme le premier des alchimistes, que le soufre, le sel et le mercure formaient tous les corps de la nature et en expliquaient les changements (1), qu’un ferment acide de l’estomac uni au soufre des aliments formait le chyle dont l’effer-
'4) Renouard, Hist. de la méd.,t. II, p. 387.
DE [/HUMORISME — HUMORISME CHIMIQUE ET CHIMIATR1E 53 vescence dans le cœur avec le sel créaient la flamme vitale qui pénètre tout, enfin que les esprits vitaux étaient le résultat d’une distillation de la partie sulfureuse du sang par les couches corticales du cerveau et du. cervelet, travail semblable à celui de la distillation de l’esprit-de-vin dans un alambic (1). Pour Willis chaque appareil du corps a un ferment particulier indispensable à l’exercice de ses fonctions, fait vers lequel incline aujourd’hui la science et qu’on accepte pour le foie, pour l’estomac, pour la semence.
Les ferments étaient la source de la vie qui ensuite ne se soutenait que par eux, ce qu’on admettra encore de nos jours, et comme ils étaient la source de la vie, ils devenaient l’origine des maladies.
— « Tantôt la partie soufrée et spiritueuse du sang s’exaltant à l’excès, entre en ébullition dans les vaisseaux, à l’instar du vin qui fermente et donne naissance aux affections fébriles de toute espèce; tantôt la partie saline faisant effervescence communique au sang une qualité acide, austère ou âcre, qui le rend sujet à se coaguler de diverses manières ; de là découlent la plupart des maladies chroniques telles que le scorbut, les hydropisies, la lèpre, etc. (2). » Il ne manque à tout cela que la preuve.
Toutes les fièvres intermittentes sont dues à une surabondance de suc digestif non assimilé, lequel en circulant avec le sang provoque une ébullition qui dure jusqu’à ce que la matière morbifique ait été expulsée, alors seulement le calme se rétablit, une intermission plus ou moins longue succède à l’agitation fébrile. Puis, un nouvel amas de suc nutritif mal élaboré suscite un nouvel accès et ainsi de suite (3). Quand on pense que c’est au nom de l’expérience et de l’observation que se sont produites de telles théories, qu’il en est presque toujours de même, et que de nos jours encore, certaines vérités qu’on croyait définitivement entrées dans la science en sont chassées par une découverte du lendemain, on est obligé d'avouer avec Hippocrate que l’expérience est fort trompeuse et qu’entre les mains de bien des gens, elle introduit sous l’apparence de la vérité bien des erreurs que d’autres expériences font ressortir.
— Toute cette théorie humorale des fièvres intermittentes de Willis n’existe plus que dans l’histoire des erreurs de la médecine et, comme on va le voir, il en est absolument de même de sa théorie des fièvres continues. Selon notre chimiatre « si la portion spiritueuse du sang est agitée ou échauffée il en résulte une fièvre éphémère. — Si la fermentation s’étend aux particules soufrées il en
(1) Willis, De fermentatione sive motu corporum inorganico, p. 18.
(2) Ibid, cap. v.
(3) De febribus, cap. ni.
HISTOIRE DE LA MÉDECINE résulte une fièvre putride. — Enfin, si un miasme vénéneux s’introduit dans le système circulatoire , il y provoque non-seulement l’effervescence des molécules spiritueuses et soufrées , mais encore il désunit les éléments du sang, et donne lieu à des putridités ou à des coagulations étranges accompagnées de symptômes alarmants de fièvre maligne, de peste, de variole, etc. (1). »
Les spasmes et les convulsions résultaient de l’explosion du sel et du soufre exerçant une action funeste sur les esprits animaux. — L’hypocondrie et l’hystérie étaient aussi l’expression d’un désordre des esprits animaux dû à la mauvaise purification du sang dans la rate, lorsqu’il s’y forme un principe fermentescible chargé de sel et de soufre.
Le scorbut était aussi une altération du sang, qu’il comparait à celle du vin éventé (2), et il en était ainsi de toutes les maladies considérées d’une façon tout aussi hypothétique comme des fermentations dont la preuve n’a jamais été faite.
La thérapeutique de Willis se ressentait de cette pathogénie humorale. Il attribuait aux fermentations produites par les agents thérapeutiques qui augmentaient le soufre du sang et fixaient- le sel volatil de ce fluide, la modification des esprits et des humeurs, capable de changer leur mouvement pour apaiser ou exciter cette fermentation de façon à agir enfin sur les solides. — C’est à ce point que Willis comparait le rôle du médecin à celui du marchand de vin qui veille à ce qu’aucune substance étrangère ne vienne troubler la fermentation de son vin pour qu’elle s’opère avec régularité (3) . On a aujourd’hui de la peine à comprendre que de telles doctrines aient pu se produire, et que ces excès aient trouvé créance en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, en France ou en Italie, mais ces hardiesses de la pensée n’étaient que la minime partie de ce qu’on avait cru pouvoir déduire de ces premiers essais de la chimie en enfance . Comme certains chimistes de notre époque qui croient avoir dérobé le feu du ciel et pénétré dans les secrets de la nature, il y eut déjà chez ces apprentis chimistes le vertige de la science ambitieuse, car soutenant qu’il n’y avait aucune différence entre les corps inertes et les corps organisés, on traitait les malades en conséquence. — Pauvres malades ! Oh, que l’histoire des folies médicales donne raison à ceux qui croient que la nature médicatrice guérit plus de malades et a moins de fautes à se reprocher que la médecine des systématiques.
(1) De morlis convuls., p. 6-125, et Sprengel, p. 75, t. V.
(2) De febribus, cap. vm.
(3) De febribus, p. 168.
DE L’HüMORISME — HUMORISME CHIMIQUE ÉT CHIMIATRIE 55
Quelque insensé que fût l’humorisme de Willis, il trouva des adeptes qui, le modifiant à leur tour, selon leur fantaisie et leur goût pour les hypothèses, en firent un système qui se soutint contre les observations des véritables observateurs et des vrais médecins .
En Allemagne, Martin Kerger (de Fermentatione , 1663) ; Borrick, (De ortu et progressu chimiœ, 1674) àCopenhague ; — Thomas Bartholin, un peu réservé ; — en Hollande, Jacques de Hadden ; — Wolferd Senguerd ; — en Westphalie, Otton Tachenius, qui alla porter ses doctrines chimiatriques jusqu'en Italie ; — à Naples, Antoine Portius ; — à Vérone, Michel-Ange Andriolli; — à Montpellier, Pierre Fabre, Charles Barbeyrac, François Calmette ; — à Lyon, Jean Bonnet; — à Grenoble, Jacques Massard; — à Paris, Nicolas Blegny, fondateur d’une académie chimiatrique ; — à Toulouse, Jacques Vieussens, qui prétendit avoir isolé l’esprit acide du sang par la distillation du sang avec la terre sigillée ; — à Leyde, Jean le Mort; — à Francfort, Corneille de Boutekoé; — àléna, Wolfgang Wedel ; — à Leipsick, Ettmuller ; etc., propagèrent le système chimiatrique de Van-Helmont, de Sylvius et de Willis, au milieu de critiques^ très-vives qui ne purent rien empêcher.
Du temps même de Willis, il s’éleva des protestations contre l’abus de ces explications chimiques. En 1661, parut le Sceptical chemist de Robert Boyle, qui, s’attaquant aux quatre éléments des anciens, et aux trois éléments des chimistes, fit un retour vers la théorie atomique et professa de nouveau que les premiers éléments des corps sont des atomes dont la réunion en quantité variable forme les vrais éléments. Il attaqua également la théorie chimique des qualités, et dans ses réflexions sur Vhypothèse de l’acide et de V alcali, mit à néant toutes les prétentions de Sylvius. Son Humorisme était aussi modéré que possible et allié à une forte proportion de Solidisme car, en parlant des médicaments spécifiques, il déclare que leur action ne peut pas plus que celle des dissolvants chimiques s’expliquer, ni par les propriétés sensibles, ni par la figure des atomes, et qu’il faut prendre en considération le rapport des particules des médicaments aux pores du corps et aux atomes des humeurs (1). Puis il ajoute, deux pages plus loin, qu’il faut aussi avoir égard aux qualités chimiques des remèdes et des humeurs, afin d’expliquer certaines spécificités par la neutralisation des acides par les alcalis.
Malgré ces opposants, l’Humorisme chimique tint bon et dans toute l’Europe eut de nombreux disciples considérant la fermenta-
(1) B. Boyle, Sur la conciliation de la médecine avec le système des atomes, p. 308, ei Sprengel, t. V, p. 19-
tion des humeurs, comme le point de départ de la vie et de la formation des esprits vitaux, comme l’excédant d’acide ou d’alcali, ainsi que les précipitations organiques étaient la cause de la plupart des maladies.
La voix des Sceptiques, comme Boyle, resta d’abord sans écho, mais la protestation n’en fit pas moins bon effet. D’autres voix se firent entendre, et, parmi elles, je citerai Jean Bohn, qui montra de nouveau la différence des corps inertes et des corps organisés ; qui nia le passage de l’air en masse dans le sang, mais qui admit des particules éthérées se mêlant à lui dans les poumons, et favorisant la circulation ; qu’il n’y a point de ferment acide dans l’estomac, puisque les acides troublent la digestion ; que les aliments fermentescibles sont indigestes ; que la bile ne fait point effervescence avec les acides ; que la bile est secrétée par le foie ; que les esprits animaux ne sont pas fluides car une ligature nerveuse ne produit aucun gonflement au-dessus d’elle, enfin qu'il y a lieu de douter de la prépotence des médicaments chimiques sur les médicaments galéniques.
Vint ensuite Frédéric Hoffmann, qui fut d’abord assez cbimiatre jusqu’en 1681, mais qui, après avoir fait un voyage en Angleterre et vu Robert Boyle à l’œuvre, se tourna contre cette doctrine à partir de 1683. Il accumula les uns sur les autres tous les arguments qu’il put découvrir et, niant toute fermentation pathologique, il en vint à ne plus tenir compte que du mouvement des esprits animaux, du spasme qui en résulte et entra ainsi sur le terrain du solidisme où nous le retrouverons.
Aux coups portés à l’Humorisme par Frédéric Hoffmann, il faut ajouter ceux qu’il reçut de l’école iatro- mécanique dans les écrits de Hermann Boerrbaave (1), de Leuvenhoeck (2), de Gamerarius (3), d’Arçhidald Pitcairn, maître de Boerrhaave, etc. Mais, il faut bien le dire, tous les arguments produits contre la chimiâtrie ne sont pas également bons. Boerrhaave et Pitcairn avaient raison de nier la fermentation du sang, comme cause de sa circulation. Mais ils avaient tort de nier le ferment gastrique , parce qu’ils ne pouvaient concevoir comment ce ferment, pouvant dissoudre des aliments d’une grande solidité, ne dissolvait pas les parois de l’estomac. En effet, on sait aujourd’hui que la rénovation constante des épithé-
(1) Bohn, De medicamentorumchymicorum et galenicorum præpollentia dubi â. Lipsïæ, 1703.
(2) Institutiones med., 1. 1, § 67-76; I. II, § 177.
(3) -Experientia et conte mplationes, ep. 68, t. III, p. 221.
(4) Gendcr, Diatribe De fermentis, 1689,
DE L’HüMÜRISME — HUMORISME CHIMIQUE ET CHIMI4TRIE 57 liuras gastriques sous l’influence de la vie, protège les parois de l’estomac, et qu’aussitôt après la mort d’un animal en digestion, cet acte protecteur n’ayant plus lieu, le suc gastrique et la pepsine dissolvent à la fois les aliments et les parois du viscère.
Toutes ces critiques eurent un bon résultat. Elles firent voir le néant des explications chimiques de la vie et de la maladie. Elles ramenèrent dans le bon chemin ceux qui allaient s’en détourner et elles ouvrirent de nouveaux horizons à l’esprit médical. Sans anéantir l’Humorisme trop vivace pour périr même de ses excès, elles ont préparé l’avénement des succès des doctrines de Vlatro-mécanisme de Boerrhaave, du spasme et de Y atonie de Frédéric Hoffmann et de Cullen. Mais au fond de tout cela, l’Humorisme reste debout, amoindri dans ses prétentions , expurgé, mais non guéri de ses erreurs, et toujours indispensable à étudier comme élément partiel de la plupart des maladies. Ainsi, à cette époque, Thomas Sydenham ne se laissa pas convaincre ni entraîner par ces hypothèses « qui sont les produits de l’imagination et, ne reposant point « sur l’observation, seront renversées et détruites par le temps « tandis que les jugements de la nature ne périront qu’avec la na- « ture elle-même. » Naturiste et Humoriste à la fois, ses doctrines humorales se ressentent de l’hippocratisme plutôt que de la Chimiâtrie. Pour lui, la maladie est un effort de la nature destiné à l’expulsion du principe morbifique des humeurs. Sans chercher à préciser la nature de ce principe, dont rien ne pouvait lui révéler la composition , il se contenta d'en admettre expérimentalement l’existence. Sans remonter jusqu’à l’Humorisme grec, il dédaigna les hypothèses chimiatriques et resta prudemment sur la réserve.
Il en est de même de Richard Morton, qui resta fidèle àl’Humorisme ancien en essayant de le combiner àd’étude des altérations des solides;
De De Haen, 1674 à 1748, quifut à la fois solidiste et Humoriste à sa manière ;
De Cheyne, 1674 à 1748, qui, tout en donnant une assez grande part au solidisme, voyait dans la diminution du sang la cause des fièvres lentes ; dans son acrimonie la cause de la goutte ( Sur la goutte, Londres, 1722), dans lâ lenteur des mouvements des humeurs et leur acrimonie avec atonie des fibres, la cause des maladies chroniques (De fibrœ natura ejusdemque laxce morbis, Londres, 1725);
DeGaubius, 1705 à 1770, élève de Boerrhaave, vrai vitaliste admettant la vis vitalis, pouvant altérer les humeurs et les solides, et dans les humeurs reconnaissant les effervescences, les âcretés et les putridités;
De Huxham, 1694 à 1768, célèbre par ses travaux sur la dissolution du sang dans les fièvres putrides et qui expliquait alors les hémorrhagies de ces fièvres par le morcellement des globules emportés par un mouvement trop rapide dans les dernières ramifications du système vaculaire où ils s’échappaient par les orifices béants des vaisseaux exhalants; — de Pringle; — de Lind; — de Fordyce; — de Tissot, 1728 à 1771, élève de Haller qui allia l’humorisme à sa théorie de l’irritabilité; — de Stoll, 1742 à 1788, qui croyait aux acrimonies et aux métastases de la bile et faisait jouer à ce liquide un rôle exagéré dans la production des maladies, d’où la nécessité des Émétiques, et se partagea entre l’hippocratisme , la chimiâtrie et l’iatro-mécanisme ;
De Zimmermann, 1728 à 1795, qui professait également l’importance de l’acrimonie de la bile et la putridité des humeurs, etc. ;
De Théophile Selle, 1748 à 1800, dans sa Pyrétologie, qui soutint les mêmes doctrines; — de Hildenbrandt aux dernières années du xvme siècle , qui considéra les crudités des premières voies et les saburres gastriques comme ayant une très-grande influence sur la formation des maladies ;
De l’École de Montpellier, quia été surtout humoriste, mais qui se transforma à partir de Bordeu, de Barthez, de Grimaud et de Dumas peur s’engager dans la doctrine du principe vital.
Parmi ces Humoristes, il en est, comme Huxham, Stoll, Selle, etc., qui ont' joui d’une grande réputation et dont le nom est resté dans la science. Ilest bon de connaître leurs travaux.