DE LA MÉDECINE AU XVI® SIECLE
On considère souvent le xvi® siècle comme le point de départ de tout le mouvement scientifique moderne, et on le nomme le siècle de la renaissance. Nous avons vu comment, en réalité, les siècles antérieurs avaient préparé celte grande éclosion que nous avons maintenant à étudier. La philosophie scolastique avait perdu grandement de son importance auprès des savants; et il semblait qu’elle ne fût plus apte fju’à servir la théologie, elle qui cependant se basait sur le péripatétisme, c’est-à-dire sur la philosophie scientifique et expérimentale par excellence (1). En sa place se montrait une sorte de néo-platonisme introduit en Italie, par les Grecs échappés de Constantinople, après la prise de cette ville par les Turcs en 1453; et, chose singulière, c’était cette philosophie nouvelle, toute imprégnée de
(1) J’ai tenté d’expliquer tout le mouvement scientifique qui a inauguré la science moderne, dans un travail qu’a publié la Revue du monde catholique, et qui a été édité séparément : De la Scolastique à la science moderne, chez Palmé ; Paris, 1867.
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rêveries, et toute contraire à la science expérimentale, qui venait prêter la main à une révolte contre le péripatétisme. Il est vrai qu’en s’unissant aux sciences nouvelles, elle faillit les entraîner dans la voie pernicieuse de la Kabale, sous le prétexte de donner aux conceptions de l’esprit une réalité concrète.
Le XVI® siècle nous présente donc ce double courant singulier, d’une philosophie tout à la fois averrhoïste, astrologique et platonicienne,se repaissant de rêves imaginaires, et qui, pendant que les sciences particulières travaillaient à leur avancement par l’observation, l’expérience et le raisonnement sévère, s’attachait à matérialiser toutes les essences métaphysiques, ou tout au moins à leur donner une réalité concrète.
A un autre point de vue, ce siècle nous présente encore cette nouvelle contradiction de deux autres catégories de savants : les uns s’efforçant de faire revivre l’antiquité, s’attachant à la traduire et à la commenter ; les autres faisant fi de tout ce qui a été fait avant eux, et ne s’attachant qu’à trouver des voies nouvelles.
Le néo-platonisme était né singulièrement. En 1438, l’empereur Paléologue étant venu au concile de Florence pour traiter avec le pape Eugène IV, de la réunion de l’Église d’Orient avec celle d’Occident, union qui eut effectivement lieu pendant quelque temps, amena avec lui Gémisthius, dit Pléthon, Bessarion et Gennadius. Déjà Théodore de Gaza et Georges de Trébizonde étaient venus en Italie vers 1430, fuyant l’invasion desTurcs, le premier àFerrare, le secondà Venise. Quelques années plus tard, après la prise de Constantinople par Mahomet II, d’autres Grecs arrivèrent à Rome et à Florence, comme Argyropoule et Ghalcondyle. Tous s’occupèrent de traduire les principaux livres grecs,
et entre autres Aristote et Platon dont on eut ainsi des versions plus exactes, puis Homère, Théophraste, Alexandre d'Aphrodise. Mais ils apportèrent avec eux ég-alement leur esprit de passion et de division. Gémisthius se disait sectateur de Platon, Gennadius et Gaza soute aient Aristote. Gémisthe fit paraître un traite comparatif des deux philosophes, où il donnait l’avantag’e à son maître. Bessarion, pris pour arbitre, apaisait les difficultés, lorsque Georg-es de Trébizonde entra en lice avec une grande vig*ueur dans un pamphlet célèbre où il établissait qu’Aristote avait soutenu des opinions plus rationnelles et plus en accord avec les dog’mes chrétiens. La querelle se poursuivit jusque dans le xvi® siècle. Mais, pendant que Gémisthe se faisait et demeurait catholique en apparence, soutenant le platonisme qui s’accordait avec les réalistes [anti-nominalisles) alors triomphants, Georg-es restait schismatique et donnait à Venise des traductions soupçonnées fortement d’inexactitude. Le platonisme triomphait donc. Gémisthe, qui de retour dans le Péloponèse publia son Traité des lois, fortement imbu de pag*anisme, donna à Corne de Médicis l’idée de l’Académie platonicienne, dont Marcile Ficin fut ensuite pendant si long-temps l’inspirateur.
Cette école néo-platonicienne fortement imprég-née de pag-anisme, d’arabisme et des anciennes idées d’Alexandrie, fut représentée par Pomponace, Pomponius Lœtus, Marcile Ficin; et pour se soutenir donna la main à Reuchelin, Ag-rippa, à toute la nouvelle Kabale
(1) Il faut se souvenir qu’au xv® siècle, l’école philosophique, dite réaliste, triompha dans l’Université de Paris, et qu’à ce moment les médecins s’unirent aux théologiens pour chasser de l’Dnivrsilé les adhérents au nominalisme. Ce fut certainement cette victoire du réalisme, qui, de Paris s’éteadant dans toutes les écoles occidentales, prépara l’avéuement du néo-platonicisme.
issue de l’école arabiste. Mais, d’un autre côté, par les littérateurs qu’elle contenait, elle suscita cette école d’humanistes si célèbre sous Léon X, au commencement du XVI® siècle, Laurent Yalla, Ange Politien, Lascaris, Ghalcondyle, Accolti, Bibbiéna, Bembo, Sadolet, Érasme ; et c’est par ces humanistes qu’elle suscita en médecine les traducteurs et commentateurs de l’antiquité.
La lutte contre la logique aristotélicienne était soutenue par le Picard Bamus qui luttait à Paris contre Charpentier, médecin de Charles IX, professeur de mathématiques au Collège de France, nouvellement fondé; par le cardinal Patrizzi, l’un des plus grands détracteurs de la logique péripatéticienne; par Cornélius Agrippa, médecin philosophe, professeur voyageur, qui en bloc repoussait toute l’antiquité, et qui fut suivi par Paracelse et son école.
Pendant ce temps, les travaux de détail, d’observation et d’analyse, se faisaient dans tout le domaine scientifique. La découverte de l’Amérique, les grands voyages autour du monde, donnèrent une impulsion considérable à toutes les études naturelles. La fondation du Collège de France donna une grande impulsion à l’étude des langes orientales.
Citons les principaux travaux de ce siècle pour donner une idée générale de son mouvement scientifique.
Nous signalons d’abord dans la linguistique, les travaux de Budé qui fut surnommé le prodige français ; ceux du voyageur G. Postel i^l510-1584), plus ou moins visionnaire, qui a donné les premiers éléments de l’étude comparée des langues; ceux du naturaliste Conrad Gessner (1516-1565), qui fut aussi v^oyageur et l’un des plus érudits de son temps, et qui, dans son Mithridates,
donna les éléments de 130 idiomes anciens ou modernes, et la traduction du pater en 22 langues. Bibliander fît aussi de la linguistique comparée, et on peut dire qu’il en institua la science dans son de Ratione communi omnium linguarum et litterarum Commentarius (1548). Buxtorf donna une grammaire et un lexique de l’Hébreu, du Chaldéen et du Syriaque.
Les mathématiques étaient étudiées concurremment avec la mécanique et l’astronomie, ses alliées naturelles. P. Maurolico (1549-1575) perfectionna Archimède, Apollonius et Diophante, donna une nouvelle théorie des sections coniques, et rendit les gnomons plus justes. Tartaglia, mort en 1577, appliqua les mathématiques à l’art de la guerre, en déterminant le mouvement curviligne, découvrit le cube de deux valeurs, donna la solution d’équations diverses, indiqua le moyen de mesurer Faire d’un triangle dont on connaît les trois côtés, sans chercher la perpendiculaire; enseigna à remettre un bâtiment à flot quel qu’en soit le poids, et entrevit la loi de la chute des corps. Cardan (1501-1576) trouva les racines négatives dans les équations carrées; la transformation d’une équation cubique en une autre manquant de second terme; le calcul des racines imaginaires; une méthode pour résoudre les racines bicarrées; l’applicition de l’algèbre à la géométrie; l’évaluation approximative de la pesanteur et de la résistance de l’air. On lui attribue aussi l’invention du cadenas à- lettres. Viète (1540-1603) fut le véritable inventeur de l’algèbre; il indiqua la plupart des transformations des équations, la méthode pour se débarrasser du second terme et des coefficients, la résolution numérique pour un degré quelconque, l’analyse des sections angulaires. J. Napier, ou Néper (1550-1617) est connu pour l’invention des logarithmes.
H. Bri^g-s (1556-1630) donna la formule du binôme et perfectionna les log-arithmes. Ch. Harriot (1560 1621) acheva définitivement la constitution de l’alg-èbre, substitua les petits caractères aux majuscules, nota les inconnues par des voyelles, exprima les produits en mettant les facteurs côte à côte, et donna la solution du dernier terme de l’équation.
En astronomie. Copernic (1474-1548) reprenant la question du système planétaire et les idées du cardinal Cusa du siècle précédent, indiqua les révolutions des corps célestes en 1543, qu’il avait déjà trouvées en 1515, et qu’il ne cessa d’étudier. Tycho-Brahé (1546-1601) voulait que les planètes tournassent autour du soleil, et que le soleil tournât autour de la terre. Il découvrit l’inég’alité des mouvements de la lune, indiqua que les comètes devaient être au delà de la lune, et nota un g’rand nombre d’étoiles. Galilée (1564-1642), qui joig^nit le XVI® siècle au xvii®, et qui appartient plus encore à ce dernier par ses diverses découvertes et ses aventures, trouva la loi de la chute des g’raves, le mouvement parabolique des projectiles, la loi du plan incliné, la loi des oscillations du pendule, entrevit le thermomètre et la balance hydrostatique, découvrit le télescope après Jansen de Middlehourg*, et le microscope. Avec le télescope il vit les taches et la rotation du soleil, déjà vues par Fabricius, les montag-nes de la lune, les phases de Vénus et de Mercure, les satellites de Jupiter. Il vit encore, mais mal, l’anneau de Saturne que Huyg-ens décrivit plus tard. Képler (1571-1631), qui appartient plutôt aux débuts du xvii® siècle par ses découvertes, fît connaître le trois g*randes lois astronomiques, l’inclinaison de l’orbite lunaire sur l’écliptique, la réfraction de la lumière qu’il applique à l’analyse de la vision, et eut l’idée d’amplifier la puissance du télescope.
ÉTUDE SUR KOS TRADInO^*S. 217
En 1682, sous le pape Grégoire XIII, eut lieu la réforme du calandrier. Les découvertes astronomiques sont liées pour la plupart à la fabrication des lunettes ou verres grossissants, qui commença en Hollande vers la fin de ce XVI® siècle.
En physique, il nous faut signaler: l’étude des forces mécaniques, l’équilibre sur un plan incliné, la loi de la pression des liquides par Stevin de Bruges. Gilbert, mort en 1603, étudia le magnétisme et donna la grande hypothèse du magnétisme terrestre. J.-B. Porta (1540- 1613) découvrit la chambre noire, interpréta les phénomènes de la vision, les lois de la réflexion de la lumière dans les mirois, et fut un des grands promoteurs de la physique moderne. De Dominis, évêque de Spalatro, expliqua Xarc-en-ciel et les couleurs par la réfraction de la lumière ; premier essai d’analyse que devait poursuivre Newton. B. Castelli (1579-1644) mesura la vitesse de l’écoulement des liquides, et précéda ainsi Torricelli, qui le rectifia dans le siècle suivant.
La chimie, qui n’était encore que l’alchimie dans le siècle précédent, fut portée àla recherche des essences et à la préparation des médicaments. Le mercure, le stibium découvert par Valentin, les mines d’alun découvertes par Challoner, les études sur la fabrication du verre que Néri divulgua le premier, semble-t-il, et des préparations diverses, occupèrent les chimistes de ce temps, Bobert Fludd, Trollius, Libavius, Glauber, Fioraventi.
En histoire naturelle, les connaissances s’étendent d’une étonnante manière. Léonard de Pesaro ouvre le siècle avec son spéculum lapidum (1505). Bientôt, Bernard de Palissy, le potier, trouvera la science des fossiles, Johnston donne une grande histoire naturelle des animaux. Salviani et Bondelet étudient les poissons.
particulièrement ceux de la Méditerranée, et commencent une distribution méthodique. Le g-rand voyag'eur Belon cherche la conformité des types de l’org^anisation et compare le squelette de l’oiseau à celui de l’homme. Conrad Gessner, le plus g-rand naturaliste de l’époque, un des plus érudits de son temps, que nous avons déjà cité à propos de ling-uistique et que Cuvier considérait comme le fondateur de la zoolog-ie moderne, quoiqu’il fût non moins g-rand botaniste, a donné la plus g-rande compilation naturelle de cette époque. Aldovrandi commença les collections de curiosités naturelles. P. Colonna s’occupa des coquilles, Olina des oiseaux, Mouffet des insectes ; O. deValdès décrivit les plantes d’Amérique et fut suivi par Cabeza de Vacca, Lopez de Gomara, Seri, Acosta et d’autres. A. Gésalpin étudia,les org-anes de la fructification des plantes, et particulièrement les cotylédons qu’il comparait aux éléments de l’œuf, et rapprochait la g-énéralion vég-étale de la g-énération animale. Golonna commença à distribuer les plantes par g-enres.
Ces g-rands travaux scientifiques, propag-és par l’imprimerie qu’on avait découverte récemment, et qui s’était enrichie de la découverte du papier, ne pouvaient manquer d’avoir leurs analog-ues en médecine, qui les avait en partie fournis. C’est en effet une remarque à faire que toutes ces g-randes études et ces découvertes diverses étaient le fait d’écclésiastiques ou de médecins, et ce sont presque tous des médecins que ces g-rands mathématiciens, physiciens chimistes ou naturalistes de ce temps. L'Ég-lise fournisait aussi des mathématiciens, mais plus encore des astronomes ; nous verrons comment, au siècle suivant, on vit paraître un nouvel ordre de savants d’abord amateurs, qui ensuite et peu à peu accaparèrent les sciences astronomiques, mathématiques, physiques
et naturelles, en se couvrant des titres d’académiciens et professeurs.
En médecine, nous allons disting’uer d’abord trois g-rands courants auxquels se rapportent les doctrines principales. Nous verrons ensuite quels ont été les travaux les plus remarquables dans les branches scientifiques auxquelles ils se rapportent. Enfin, nous nous arrêterons un instant sur les destinées de la Faculté de Paris, célébré entre toutes.
§ I. — Doctrines générales.
I. Hippocrato-galénistes CONCILIATEURS. — Dès les siècles précédents, on s’était attaché à traduire et à comprendre les anciens. Mais le xvi^ siècle fut non moins célèbre par son mouvement littéraire que par son mou vement scientifique, et nous eûmes en médecine des hommes disting'ués qui s’attachèrent plus particulièrement à traduire les anciens et à les commenter; nous ne cite rons que les principaux qui continuent le travail auquel Léonicène et de Linacre s’étalent adonnés au xv® siècle.
Guillaume Kock, docteur de la Faculté de Paris, traduisit plusieurs ouvrag-es grecs.
Jean Gonthier dlA) dernach, dont le vrai nom était Winther (1487-1574), passa d’abord de l’Allemag-ne où il était né, à l’université de Louvain où il devint professeur de lang*ue g*recque, et où il eut Vésale pour élève. Il vint ensuite faire de la médecine à Paris, se fit recevoir à la Faculté, où il prit tous ses g-rades, et bientôt fut attaché comme médecin à la maison de François PL II s’adonna à l’anatomie, comme nous le dirons plus loin, et fit en même temps des cours où il s’efforcait d’expliquer Hippocrate, Aristote et Galien, mais sans oublier Démosthène, l’un de ses auteurs favoris. Ayant em-
brassé le prostestantisme, il fut oblig’é de s’en aller à Metz, où il continua ses travaux, et mourut d’une fièvre grave près de Strasbourg, étant allé visiter un seigneur qu’il soignait. Il traduisit presque tout Galien, Oribase, Paul d’Egine, Alexandre de Tralles, et Cœlius Aurelianus. Il donna en outre de nombreux ouvrages de commentaires.
Jean Hagenbut, ou Hagenpol, traduisit aussi Hippocrate et Galien, Platon, Plutarque, Dioscoride et Aétius.
Léonard Fusch commenta Galien et Hippocrate, dont il revit les textes, donna plusieurs volumes de commen" taires et plusieurs autres de botanique et de matière médicale, fît spécialement un ouvrage destiné à attaquer l’autorité des Arabes, et doit être remarqué comme un des premiers institutaires. A ce dernier titre, nous le retrouverons un peu plus loin. Il était né, vers 1501, à Wembdingen en Bavière ; vers l’âge de trente ans, il se rendit à Tubinge où il demeura jusqu’à sa mort, en
Jean de Gorris, ou Gorreus, était né à Paris en 1505, et y devint doyen de la Faculté, en 1548. Il occupa une grande situation médicale, fut lié avec de Thou, et universellement estimé pour son grand savoir, sa doctrine et son urbanité. Il a laissé plusieurs livres de commentaires sur Hippocrate et Galien, des livres sur la matière médicale et sur la saignée, et surtout un Dictionnaire des députions médicales^ aujourd’hui œuvre fort rare, mais qui est demeurée, malgré de nombreux imitateurs, le véritable tableau de l’ancienne médecine : c’est dans ce livre qu’il faut encore aujourd’hui aller chercher la véritable interprétation de la science ancienne.
Castelli, qui vécut vers la fin du même siècle, a repris l’œuvre de Gorreus, et son Lexicon a eu beaucoup plus de succès. Il est, en efîet, plus complet clans l’ensemble.
mais Gorreus sur quelques points me paraît préférable.
On ne peut séparer Louis Duret (1526-1586) et Jacques Hoidller (1515-1562 environ), les deux plus g-randes réputations de ce siècle, àParis, comme médecins g*alénistes ; et, l’un le maître, l’autre l’élève. J. Houiller était d’Étampes ; issu d^une famille riche, il devint doyen de la Faculté de Paris, en 1546, et exerça dans la capitale jusqu’à sa mort avec un immense succès. Il s’attacha comme élève Louis Dureté né à Baug-é-en-Bresse d’une famille de g’entilshommes piémontais, qui, comme lui, était adonné à l’étude des lettres et des anciens, et qui devint professeur au Gollég*e royal ou Collég*e de France. Les divers livres que ces deux médecins ont donnés, principalement les commentaires sur les prénotions et sur les aphorismes^ ont joui long’temps d’une immense réputation.
Ânuce Foës naquit à Metz en 1528, vint à Paris où il suivit les leçons de J. Houllier, et retourna plus tard à Metz, où il mourut en 1595. Outre plusieurs commentaires, il donna une sorte de dictionnaire semblable à celui de Gorreus {Æconomia Hippocratis alphabeti sérié distincta)] mais surtout, il édita le premier la collection complète des œuvres hippocratiques, sérieusement revues. Ce g*rand travail, édité un g'rand nombre de fois, et qui est resté dans la science, lui coûta six années de labeur, avec une incroyable ardeur, qui épuisa ses forces.
JeanKaye^ ou Cajus, professeur à Cambridg'e, corrig-ea les textes de Galien, de Celse et de Soribonus Larg*us. Mercurialis de Forli donna une édition critique des œuvres d’Hippocrate, fort inférieure à celle d’Anuce Foës, et un Ihrne sur la g*ymnastique des anciens, œuvre d’érudition. Montanus, de Padoue, donna ses soins à
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l’édition des œuvres de Galien, publiée à Venise. Christophe de Vega, docteur et professeur en 1 Université d’Alcala, est connu pour ses commentaires sur Hippocrate et Galien.
Quelques autres médecins de ce temps entreprirent de concilier la doctrine des Arabes sur les humeors, avec celle de Galien. J. Sylvaiicus serait le plus intéressant et le plus instructif de tous. On peut encore citer : S. Champier^ médecin à Lyon, qui fut ensuite attaché aux ducs de Lorraine, Jean Manard^ Nicolas Borarius, médecin à Udine, F. Vallesius, professeur aAlcdla, Al. de Neustain.^ Michel Servet, dont nous reparlerons plus loin.
IL Institutaires. — On donne le nom d’institutaires aux médecins qui se sont plus particulièrement occupés de coordonner les diverses parties de la science médicale, par cela qu’eux-mêmes ont nommé leurs œuvres des Insti tûtes ou Institution es medicæ.
Ces mots ne sont pas très-anciens, non plus que les idées qu’ils représentent; leur orig'ine est du xvi® siècle. Hippocrate avait bien indiqué ses idées générales sur la science dans plusieurs livres, mais il n’avait pas donné la systématisation générale de la science comprenant les diverses branches particulières et les définitions capitales. Galien avait compris F importance de cette systématisation, et il semble qu’il ait voulu l’embrasser dans plusieurs de ses livres, en particulier dans les suivants : Ars medka; de Partibus artis medicæ; de Optima secta;,lntroductio, seu Medicus. Oribase fut le premier à réunir sous le nom de Synopsis toute la science antérieure ordonnée selon ses diverses parties ; et cela dans le même temps que Fempereur Justinien faisait recueillir le Corpus juris, auquel on a donné le nom AInstitutes; de sorte que si ce nom apparut pour la première fois dans la science du droit,
l’idée qu’il représente reçut peut-être sa première application en médecine. A partir de ce moment, on eut des Synopsis, des Pandectes, des Canons, des Compendium; et ainsi Aaron, médecin d’Alexandrie en 622, Svlvius Pandectarius, plus tard, écrivirent des Pandectes. Les Arabes, Avicennes, Mésué, écrivirent des Canons, qu’on peut nommer en français la doctrine des règles générales; en 1248, Gilbert l’Anglais fît un Compendium totius medicinœ. Mais ce ne fut qu’au xvi® siècle que l’idée fut vraiment mûrie et put éclore.
Léonard Fusc/is paraît avoir été le premier à donner les Institutiones medicinæ ; son livre, petit, fort incomplet, très-rare aujourd’hui, parut en 1530. En 1544 et 1569 Fernel donna le sien, beaucoup plus complet et qui fait époque dans la science. Mercado en donna un autre beaucoup plus vaste encore, plein de subtilités et de divagations, plus comparable à une Encyclopédie qu’à de véritables Institutes. Dans le même siècle on eut encore ceux de Heurn et de Castelli, et nous verrons que la tradition s’en est perpétuée dans les siècles suivants. Nous ne nous arrêterons ici que sur Fuschs et Fernel.
Léonard Fuschs suit à peu près Galien, ou du moins s’en inspire. Son ouvrage se divise en cinq livres dont voici les titres : liv. 1, Medicina generativa, et res naturales ; liv. 2, Res non naturales ; liv. 3, De rebus, præternaturam; liv. 4, De signis medicis, de judiciis, de urinis, de pulsihus; liv. 5, De curandi ratione. Au chap. vu du liv. 1, il s’explique nettement que la médecine est divisée en cinq parties, et voici comme il l’entend de la manière suivante : « Prima a>ucwloyiy.7i dicitur, ut est, quæ uni- « versam hominis qui medicæ artis subjectum et mate- « ria est naturam et constitutionem indagat, ac perquirit, hoc est quæ de hominis elementis, humoribus, spiriti-
obus, temperamentis, partibus, earumque facultatibus, «et actionibus tractat : ad eam ig’itur medicinæ parlim « spectaut Galeni libri de. Elementis, de temperamentis, «de facultatibus naturalibus, de fœtus formatione, de «semine, de placitis Hippocratis et Platonis, de admi- « nistratione anatomica, de usu partium liumani corpo- «ris, et id g'enus alii. Hos idcirco naturales vocat, quod «scilicet de liumani corporis natura tractent, et in iis « causæ constitutionis partium totius animalis, et hu- «mani corporis assiquentur. Atque jam dici libri Galeni « a medicinæ iiiitialis diligenter cogmoscendi sunt, quod «fieri nequeat, ut ea quæ a naturali constitutione re- «cesserunt probi teneamus, nisi prius eaquæ secundum «naturamse habent, et naturalia nominant, cognosca- «mus. — Altéra est uyisivvi, quæ sanitatem tuetur et « quo minus in morbus incidat, corpus præcavit. Gæte- « rum sanitatis custodia e quatuor rebus pendet, admo- « vendis, educendis, faciendis, et extrinsecus incidenti- «bus. Admovendum autem nomine cibus, potus, et si «quid medicamentorum intro sumitur, etiam sit attrac- «tus, intelligitur. Faciendorum vero, frictio, ambulatio, «vèctio, equitatio, et omnis alià corporis exercitatio. In «hoc genere continentur somnus, vigilia, vinus, animi «affectus. Foris incidunt, aer nobis circumdatus, unoguenta, lavacra. Educenda quæ in alvo, jecore, liene, «venis et arteries, reliquisque corporis, partibus excre- «menta colliguntur. Hanc partim in libris vere aureis, « quibus de tuenda sanitate titulum indidit, et in iis O quos de alimentorum facultatibus ac in eo quem de «boni et mali succi cibis inscripsit Galenus, absolutis- «sime tradidit. — Tertia A'.Tto>.oYt/.ï 5 , et alio nomine na6o- «■XQyixv) dicta est quæ causas, affectus præternaturam, O et symptomata inquirit ad hanc medicinæ partem perotinent Galeni libri de morborum et symptomatum dif-
aferentiis inscripti.— Quarta Sr^aeioTut-/;, indicia tradit, « quæ et integram et adversam valetudinem luculenter « demonstrant. Adque adeo præteritopum cog-nitionem, «præsentium inspectionem , et futiirorum prædictio- « nem continent, rem certe omnium maximi, et ad affec- «tuum dig-notionem necessariam, et ad curandi ratio- «nem valde utilem. Ad eam medicinæ partim spectant « Hippocratis libri omnes, quibus titulum fecit de præsaag*iis. Item Galeni libri de laborantibus locis, de judiciis, « de diebus decretoriis, de differentiis febrium, de præ- « notione, de differentiis pulsuum, et de prædictione ex «pulsibus. — Quinta ©epariu-i/tvi, est quæ legitimorum «præsidium admonitione morborum propulsât, sanita- «temquerestituit, et in summa medendi rationem docet. « Hanc partim omnium calculo, doctissime et plenissime «Galenus 14 libris de Medendi methodo, et duob. Ad « Glaucon. Item in quinto maxime de simpl. facult. trac- «tavit. — Ad bas itaque quinque partes, ea quibus me- « dicina constituitur, et nequaquam ad medicinæ fînem « respicientes nonnulli, medicinam partim theoreticem, «partim practicem faciunt. .Num eam partem quæ uni- «versam corporis humani naturam et constitutionem «inquirit : itemque eam quæ affectus præternaturam «indag'at, et eam etiamque sanitatem tuetur, et eam « quæ morbos propulsât, quod in actione consistent, prac- «ticas. Verum quum certis ipsæ ex fine, ut dictum est «judicandæ et disting'uendæ sint, hæc ratio ab eruditis « omnino, tanquam inutilis, et a veterum sententia eva- «rians, contemnenda et repudienda erit. » (Édition de 1554, p. 33 et suivantes.)
J. Fernel, qui se disait d’Amiens, était né à Clermont, en Beauvoisis, en 1497, selon Plantius, qui avait toute sa confiance; d’autres disent à Montdidier, en 1486 ou 1506. Il vint finir ses études scolaires à Paris, y suivit
les cours de la Faculté de médecine, y devint l’un des plus célèbres médecins de ce siècle, et y mourut en 1558. Son corps fut déposé dans l’église Saint-Jacques— la-Boucherie, dont il ne reste aujourd’hui qu’une tour.
Il a laissé bien des écrits sur les fièvres, sur les médicaments, sur les consiliorum medicmalium^ sur la pathologie. Son ouvrage capital parut en 1544 sous le titre de Medicina^ et plus tard sous celui de ünimrsa medicina^ comprenant alors, outre le principal ouvrage, des adjonctions sur des maladies particulières. Dans Idu Préface^ l’auteur écrit que la médecine est divisée en cinq parties, comme l’avait indiqué Galien : « Prima omnium prima «existet ‘i>ucio>.oya-/i, quæ hominis intégré sani naturam, «omnes illius vires functiones que perquiret. — Altéra «na6oXoyiy.7i, morbos et affect us indagans qui præterna- «turam homini possunt impendere, et quæ illos causæ «efficiunt, quæ signa demonstrant. — Tertia npoyvtoai-/,-/) «explicans, quibus medici futura præsentiunt, et quis «morborum decursus, qui existus fît futurus. — Quarta «Tyisiy.vi, quæ formans corporis constitutionem bona vice vendi legende conservât, et imminentia male arcet ; « simul ægrotis propriam et accommodatam virtus race tionem deceruit. Omnia postremo pars 0sjaTCsuTiy.-/i « ægram corporis affectionem salutarium usu et admoci nitione propulsât, sanitatemque restituit ; quæ ut c£ summa totius medicinæ artem via et ratione condit, «variaque præsidia suggerit, quibus tum toti corporis, cttum cuique laboranti particulæ, opportune succurrit.»
Cependant, l’ouvrage ne contient, en réalité, que trois parties : la Physiologie, qui comprend sept livres, sur la description et l’usage des parties, les éléments, les tempéraments, les esprits et la chaleur innée, les facultés, les fonctions et les humeurs, la génération ; la Patholo-
g*ie, qui comprend trois livres, sur les maladies et leurs causes, les symptômes et les signes, le pouls et les urines; la Thérapeutique comprend sept livres, sur la guérison, la saignée, la purgation, les actions et les genres de médicaments, de l’usage des médicaments, des médicaments externes, et des médicaments composés.
11 est bien clair que Fernel, tout en acceptant la tradition de Galien, la voulait réformer et visait à faire rentrer dans la pathologie l’étude des causes et celle des signes. Mais ce ne fut que plus tard, avec Gauhius et Astruo, que la séméiotique prit décidément sa place dans la pathologie, bien qu’elle ait été l’objet de quelques travaux dans le xvi® siècle. Nous reviendrons plus loin sur la pathologie de Fernel.
lll. Réformateurs. — Les médecins étaient au courant des deux principales tendances qui se partageaient les écoles philosophiques du temps : les nouveaux platoniciens et les nouveaux péripatéticiens. Ils virent, ce qui était vrai, les deux courants de l’esprit humain représentés par les deux grands philosophes de l’antiquité, l’un idéaliste, mais réaliste, l’autre expérimental et observateur, mais nominaliste ; et aussi se partageaient-ils ainsi eux-mêmes en deux groupes : l’un de rêveurs et spéculateurs idéalistes, l’autre d’observateurs et expérimentateurs qui firent les découvertes dont nous parlerons plus loin. Mais les observateurs laissaient bien loin les doctrines philosophiques d’où ils sortaient, abandonnant la discussion aux philosophes, et se renfermant dans l’étude des faits. Il est donc assez remarquable que la théorie réaliste qui fît le mouvement prétendu réformateur, n’eut qu’une apparence de triomphe, et que ce fut la doctrine, en apparence battue, qui Frédault. 17
triompha définitivement. L’étude du xviii* siècle nous montrera cette étonnante solution.
Nous ne voulons d’abord nous occuper que de ceux qui accueillirent les nouveaux rêves platoniciens.
Cette école néoplatonicienne, dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, apportée de Constantinople par Gémiste, Pomponace, Pomponius Lætus, Marche Ficin, trouvait un terrain tout préparé en Occident pour la recevoir : ce terrain qu’avait cultivé l’arabisme pendant les xiii®, xiv® et xv® siècles, et dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Il y avait dans le néoplatonisme et Farabisme les mêmes rêves idéalistes, la même doctrine sur le réalisme morbide, les mêmes conceptions astrolog-iques, la même opposition au catholicisme et au péripatétisme. Et de fait, ce n‘étaient en réalité que deux courants émanés du même foyer, l’ancienne école d’Alexandrie ; et qui, après leur passage l’un chez les Grecs, l’autre chez les Arabes, venaient se retrouver en Occident et unir leurs puissances. C’est à ce double courant que doivent être rattachés tous nos réformateurs du xvf siècle.
Quelques noms résument les voies différentes dans lesquelles ces réformateurs s’engagèrent.
Jean Argentier, de Gastel-Nuovo, en Piémont, paraît le premier à soulever une révolte ouverte contre Galien. Il faut cependant remarquer qu’il est tout différent des autres réformateurs dont nous allons parler, car il est plutôt dans la doctrine des scolastiques. En le mettant, comme tous les historiens Font fait, à la tête des réformateurs, on n a pas été parfaitement exact sur son compte; on a vu surtout la violente opposition qu’il faisait avec juste raison au galénisme, comme avant altéré la tradition hippocratique; on n’a pas assez accentué l’esprit scolastique dont il était animé. En réalité.
il est nominaliste, et non réaliste comme les autres réformateurs. Aucune des idées du médecin de Pergame ne reste à l’abri de ses critiques : il lui reproche le grand nombre d esprits qu il avait admis pour expliquer l’action des diverses facultés ; il dit que ces e^^prits sont des êtres purement imag-inaires, et qu’il suffit d'une seule force pour expliquer la vie ; il s’élève contre la confusion de la maladie et de la cause prochaine ; il soutient que les maladies ne viennent pas des qualités élémentaires, que ce sont des manières d’être désharmoniques de l’économie, des amelrla fondées sur la complication des parties du corps. Les g-alénistes et humoristes l’attaquaient. Il fut soutenu par Laurent Jouhert et Rondelet^ de Montpellier, Jérôme Capivacci^ professeur à Pacloue, Dudith de llonkowicz^ Hong'rois, et beaucoup d’autres.
Cornélius Agrippa^ de Nettesheim, suivit une autre voie : il tenta définitivement l’alliance de la kabale et de la médecine. Il précédait Paracelse et voulait pour son art ce que Renchelin et Pic de la Mirandole faisaient pour leur philosophie. Suivant lui, il y a trois mondes : le monde intellectuel, ou monde des idées, des esprits, des démons; le monde céleste, ou le monde des astres; le monde élémentaire, ou le monde des corps terrestres. Ces trois mondes se correspondent réciproquement, de sorte que ce qui se passe dans l’un influence ce qui se fait dans les deux autres. Ce sont des particules émanées des corps terrestres qui font en outre communiquer les corps terrestres ensemble. Du reste, les formes substantielles sont les fondements des qualités occultes ; les formes terrestres correspondent aux formes spirituelles et aux formes célestes ; et leurs formes exemplaires, ou idées premières, sont dans Y Archétype, Les humeurs, les particules matérielles, certains mots et certaines paroles, cei’tains nombres étabhssent la cor-
respondance entre les trois inondes ; et c est le mag’e qui a la clef de ces correspondances. Nous sommes, comme on le voit, en pleine kabale, en pleine mag*ie; aussi Ag’rippa se vantait de faire de J’or. — Cette doctrine fut tour à tour combattue et soutenue avec acharnement. Wyer combattit vig-oureusement la kabale et la croyance aux démons, à la sorcellerie. Guillaume- Adolphe Scribonius écrivit contre Wyer, et soutint l’existence des démons et de leur influence. Jean-Baptiste Porta tenta d’expliquer tout le surnaturel par les sympathies ei antipathies du corps dépendant de la grande âme du monde; c’est l’âme du monde de Platon, dont il fait une force spirituelle qui anime toute la création. Porta est le précurseur du mesmérisme.
C’est alors que de tous côtés pullulèrent à l’infini des livres sur la démonolog“ie, la nécromancie, l’astrolog'ie, la chiromancie. Parmi tous les auteurs nous citerons Bartolomé Rocca, ou Codés, auteur célèbre sur la chiromancie; Jean d’Endagine et André Corvi, qui écrivirent aussi sur la chiromancie. Jacques Horst écrivit sur une prétendue dent miraculeuse, d’or, quhl disait être poussée sur un enfant de dix ans, en Silésie; il fit des prophéties d’après cette dent. Valentin Trutiger, astrolog*ue, mit en vog-ue l’usag'e des calendriers. Wichel Nostradamus, né en Provence, docteur de Montpellier, allia l’astrolog'ie à la médecine. Il en fut de même de A. Mizaud, de Montluçon, de J. ('arvAn, de Montauhan, de Bartisch, qui écrivit sur les maladies des yeux, de Setlala, qui écrivit sur les taches de naissance.
Fracastor, qui commença de paraître au xv® siècle, comme je l’ai sig*nalé, appartient cependant hien plus au xvi°. Il était né en 1483, à Vérone, et revint mourir aux environs de sa ville natale en 1353. Son livre ne Conîagionibus, qui a eu une si grande influence, ne
parut qu’en 1526; son poëme sur la Syphilis est de 1530.
L’Alchimie se développait concurremment avec la kabale; elle cherchait à faire de l’or en transmutant les métaux ; elle décomposait les corps et en reformait de nouveaux; et s’il y avait en elle de folles idées, au moins il en existait de sérieuses, et la chimie moderne était en g-erme dans ses opérations extraordinaires. Basile Valentin, que quelques-uns ont cru un bénédictin allemand, paraît avoir été le premier auteur alchimiste de ces temps; mais les uns le font vivre au xiv® siècle, d’autres le placent au xvi®. Après lui on cite Quirinns Apollinaris, médecin à la cour de Bayreuth; Isaac Uollandus, qui perfectionna l’art de l’émailleur, Nicolas Baruaud, dans le Dauphiné, transmutateur célèbre; Ewald ou Theobald, de Hog-heland ; Jean-Aurelius Augurelli, de Rimini; Michel Sendivogius, de Pologne.
L’alliance de la kabale et de l’alchimie en médecine fut surtout établie par Paracelse. Il ne s’agissait plus d’être médecin et alchimiste, ou médecin et thcrsophe, médecin et magicien, etc. : il fallait être tout cela à la fois; il fallait, dans une seule synthèse, réunir toutes ces sciences. Ce fut l’œuvre que tentèrent Paracelse et ses sectateurs.
Paracelse, dont le nom était Philippe-Auréole-Théophraste Bombast de Hohenheim, naquit en 1493, à Einsielden, près de Zurich, en Suisse, selon les uns, ou à Gaiss, dans le canton d'Appenzell, s -'^cn Haller. Son père était médecin et fort attaché à l’alchimie. Le fils s’attacha d’abord à cette science, eut successivement plusieurs maîtres, et commença une suite de voyages qu’il ne termina qu’avec sa vie. Pendant quelque temps il fut professeur à Bâle, en 1526, mais il s’en fît chasser pour ses débauches. On rapporte qu’il ne montait jamais en chaire sans être ivre. Il paraît qu après avoir étudié
l’alchimie, il voulut étudier la médecine dans Galien, mais il trouva cette manière d’apprendre trop lente, et, son imag'ination aidant, il se forg’ea un système. Il commença par faire brûler publiquement Galien et Avicennes, attaquant les anciens avec vig-ueur, ne respectant g-uère qu’Hippocrate, et se faisant honneur de mépriser la science, que d’ailleurs il ig’norait. Une seule méthode lui suffisait : c’était une sorte d’intuition théosophique, au moyen de laquelle, disait-il, l’homme doit se mettre en rapport intime avec Dieu et les choses créées. Dans l’intuition se trouve une lumière mj^stique qui enseig*ne toutes choses à l’esprit, et lui donne la force de ehasser les démons; par elle il communique avec Dieu, de qui l’on tire toutes choses, car l’homme n’invente rien. Adam contenait toutes les sciences en contenant les g'ermes de toutes les créatures; et c’est en retrouvant en soi l’homme adamique que l’on retrouve la science.
Ce procédé intuitif de Paracelse fut un principe fondamental à la philosophie g:nostique de l’école d’Alexandrie, dont les théosophes du xvi® siècle n’étaient au fond que les disciples. « Selon Paracelse, un homme qui, en renonçant à toute sensualité et en obéissant aveug*lément à la volonté de Dieu, est parvenu à prendre part à l’action qu’envient les intelligences célestes, possède par cela seul la pierre philosophale. » (Sprengel^H/st. de la méd.^ t. III, p. 303.) Cette belle indication ne fut jamais qu’un mot pour les gnostiques et les théosophes. Aussi, il ne faut pas prendre les expressions de Paracelse à la lettre. Pour lui, comme pour son école, eomme pour l’école gnostique, renoncer à toute sensualité et obéir aveuglément à la volonté de Dieu, ce n’est pas autre chose que de tomber dans l’extase, et c’est ce que Cardan, l’un de ces célèbres, nous apprend.
lorsqu’il « prétend qu’il pouvait à volonté tomber dans une extase pendant laquelle il voyait et entendait tout ce qu’il lui plaisait, et décou\Tait même l’avenir, car les sig’nes des événements futurs se peig’naient sur les ong-les de ses doig-ts. » (Spreng-el, ihid., p. 276.) « Aussi, le mépris pour toutes les connaissances acquises à force de travail et d’application, et l’org-ueil de croire tenir la sagesse immédiatement de Dieu, sont deux qualités communes à Paracelse et aux autres fanatiques, tant anciens que nouveaux. Dans tous les temps, la véritable théosoph’.e [de ces gens) consistait à se réunir intimement à Dieu, le père éternel de tous les bons esprits ; réunion qui opère par la conteniplation intérieure des perfections de l’être suprême, et Tabnégation non-seulement de toutes les sensations, mais encore de toutes les facultés de l’âme. Quel besoin a donc le théosophe de s’adonner à des études pénibles, puisque sans elles, et en tenant son âme dans un état entièrement passif, la Divinité elle-même, dont il est une émanation, lui fait part de ses lumières et de sa sagesse? D’ailleurs, comme il acquiert de cette manière un empire unique sur les démons, ceux-ci lui procurent tout ce qu’il peut désirer. Le théosophe qui s’est rendu digne de participer ainsi à la lumière divine, n’a pas plus besoin d’adopter une religion positive, ni de s’assujettir à des cérémonies religieuses. T.a lumière intérieure et les théophanies auxquelles la Divinité l’assimile remplacent tous ces usages vulgaires et les surpassent même de beaucoup. » [Ibid., p. 298.) Ce procédé gnostiqne, transmis de l’école d’Alexandrie à la kabale, de la kabale à la théosophie, fut par elle transmis aux anabaptistes, et de ceux-ci aux illuminés.
L’homme, disait Paracelse, est un microcosme, ou petit monde, qui correspond à l’ensemble de l’univers, ou ma-
crocosme, grand monde ; et toutes les parties de l’org-anisme sont coxiiemies. spirituellement le macrocosme.
11 y a dans chaque corps deux essences, 1 une spirituelle, l’autre matérielle ; la spirituelle peut aussi être appelée sydérique, parce quelle a son idée, ou qmradujme, dans les intellig-ences célestes qui habitent les astres ; la matérielle contiennes sig-nes ou fig-ures du corps spirituel, et tout l’art du théosophe consiste à retrouver la sig^nification de ces sig-nes. Pour retrouver les essences spirituelles des corps matériels, il faut que l’homme renonce à toute sensualité, obéisse aveug-lément à la volonté de Dieu, et plong-e son intellig-ence dans la communication avec les intellig-ences célestes ; par là il possède la véritable pierre philosophale. Galien, en se basant sur les quatre qualités, s’est trompé du tout au tout, car les qualités ne sont rien, il n’y a que les essences qui soient quelque chose, des choses réelles. Dans les corps, il y a trois principes essentiels élémentaires, le seL le soufre et le mercure’, ils peuvent acquérir des qualités différentes sous l’influence de la chaleur, du froid, du sec ou de l’humidité; ils sont sous la dépendance du corps sydérique, qui est une force particulière, sorte de force vitale, \archée, dont le siég-e est principalement dans l’estomac, mais qui est aussi par tout le corps. Les maladies ne sont ni des altérations des qualités premières, ni des lésions org-aniques, comme le disait Galien ; ce sont des essences ou entités réelles qui nous pénètrent, et qui viennent de cinq causes principales : 1“ ens astrorum, ou entités astrales qui impriment sur le corps les modifications que déterminent les astres ; 2“ eus veneni, qui sont les poisons et substances alimentaires ; 3" ens naturale, entités naturelles soumises aux entités astrales ; 4“ ens spH.tuale, les esprits, les démons; o“ ens deale, effets immédiats de Dieu sur nous. La thérapeutique
doit trouver des remèdes propres à chaque entité morbide, et pour cela il faut encore suivre la méthode théosophique; les plantes ayant, comme toutes choses, leur •paradigme astral, les formes qu’elles présentent sont des figures ou signes de ce paradigme; et ainsi leur anatomie, ou étude an abdique et synthétique des signes, fait connaître leurs correspondantes ; c’est-à-dire que la figure de la plante indique l’idée astrale qui correspond à sa forme ou essence ; c’est la théorie des signatures. Enfin, comme c’est cette essence qui agit, et non la qualité du corps, il faut distiller, alambiquer, faire des extraits, des teintures, pour arrivera saisir cette essence active.
Ce système demanderait à être examiné fort au long, car, à vrai dire, d’une part il contient toute la médecine moderne, et d’un autre côté ce n’est qu’un extrait d’idées qui avaient précédé. Nous sommes obligés d’être brefs. La distinction de la matière et de sa forme n’est que la théorie d’Aristote rajeunie par Albert le Grand et saint Thomas. L’idée que les qualités des corps ne sont rien, et que leur substance est tout, est encore une idée toute scolastique. L’autre idée de faire des maladies des essences et non des alterations de qualités se retrouve dans beaucoup d’auteurs de ce siècle; mais Paracelse donne une sorte de réalité solide à l’essence morbide, et par là il s’éloigne de la doctrine scolastique, pour laquelle le mal n’a pas de réalité subsistante. Il se rapprochait donc de la doctrine de Fracastor, qui avait pour ainsi dire fait de la maladie un être mal représenté par le contage ; et il acceptait la doctrine des espèces morbides telle qu’elle s’était posée au xv® siècle. Enfin, d’accord avec cette pathologie, il installa la thérapeutique de la spécificité, déjà si bien lancée par Torrigiani au XIV® siècle.
266 HlSi'OlRE CE LÀ MÉDËCIIS'Ë.
Paracelse, résumant de g*randes idées, a fait faire un pas à la médecine, en vulg“arisant la doctrine des espèces morbides; mais comme homme, il est flétrissable à plus dmn titre. L’histoire lui reproche d’avoir été un cvnique charlatan, coureur de carrefours, et vendeur de remèdes; dLe s’être fait passer pour avoir trouvé la pierre philosophale; enfin, de s’être livré à une débauche crapuleuse. Il mourut âg*é de 48 ans.
Cardan naquit en 1501, à Milan. Il raconte cyniquement la débauche à laquelle il dut sa naissance. D’abord professeur de mathématiques, ensuite médecin, il pratiqua à Paris, à Bolog*ne, puis à Berne, où il mourut à râg*e de 75 ans. Esprit brillant et pénétrant, trèsérudit, mais d’une exaltation extrême, comme l’a dit Boerhaave, très-sag’e quand il est sage et très-fou quand il s’égare; sapientior îiemo, ubi sapit^ dementior nullus, vbi errât. Sa méthode philosophique était l’extase dans laquelle il tombait à volonté, et par laquelle il se mettait, disait-il, en relation avec tous les êtres et avec toutes choses. Il veut que tout vienne de la terre et de l’eau sous l’influence de la chaleur céleste. Il n’y a que deux qualités, la chaleur, qui est la cause formelle, et l’humidité, qui est la cause matérielle. Tous les corps organisés sont animés. Tout naît de la putréfaction. Tout est'régi par les nombres qui mettent en rapport les choses terrestres et les constellations. Il n’y a pas proprement de principe général qu’on puisse appeler nature. Galien s’est trompé du tout au tout, surtout en thérapeutique, où le principe contraria contrariis cnrantur est absolument faux, et où le principe de similitude est plus vrai. Du reste, Cardan est perpétuellement en contradiction avec lui-même, affirmant et niant tour à tour les memes choses. Il s’était mêlé à l’astrologie, à la magie et à toutes les extravagances de son temps. Il
ÉTUDE SUR NOS TRADmONS.
avait de lui-même la plus haute opinion : prétendant qu’il ne naît un g-rand médecin que tous les mille ans, et qu’il était le septième à citer. Travailleur sans repos, érudit comme pas un de son temps, très-versé dans les mathématiques et dans la physique, où il a excellé, Cardan n’est, en somme, pour la médecine, qu’une sorte de doublure de Paracelse. S’il a poussé Tusage de la méditation jusqu’à la folie, il faut cependant reconnaître qu’il a montré combien grande pouvait être l’utilité de ce procédé intellectuel, trop négligé de nos jours.
Parmi les autres médecins qui appartiennent à cette école de Paracelse et Cardan, on cite les suivants : Thurneyner^ de Bâle, alchimiste de grande réputation, qui passa pour avoir fait de l’or, pour le compte du roi d’Angleterre et le margrave de Brandebourg; il se rendit célèbre par des guérisons heureuses en Hongrie, fît une fortune immense et périt misérablement. Adam Rodenstein expliqua les termes obscurs de Paracelse. Pierre Séverin est le plus célèbre des paracelsistes; il a publié un exposé de la doctrine de son maître. Ce fut lui qui précisa l’idée réaliste des essences morbides qu’il appelait des semences, semina morhorum, unissant ainsi la doctrine de Paracelse à celle de Fracastor, et posant les maladies ccmme des analogues des espèces végétales et animales.
D’autres médecins s’efforcèrent d’unir la doctrine de Paracelse à celle de Galien ; mais cette tendance n’eut de grands représentants que dans le siècle suivant.
Si nous nous rendons bien compte des pensées qui emportaient les réformateurs dont nous venons de parler, nous remarquerons que leurs tendances vraies étaient réalistes, comme nous l’avons signalé, c’est-àdire qu’ils voulaient donner aux abstractions médicales une réalisation concrète, une existence substantielle.
2(58 HISTOIRE DE LA MÉDECHîE.
Ainsi, la maladie n’était plus pour eux comme pour les scolastiques de la grande époque, et d’ailleurs, selon la tradition médicale antérieure, un simple état de la personne malade : ils devenaient spécificiens. réalistes dans le sens où Fracastor avait posé la question ; la maladie avait pour eux une existence propre et réelle, matérielle, pour ainsi dire, représentée par un contage, une vapeur éthérée morbide, une cinquième essence de la nature, une semence vraie, ou une sorte d’esprit astral.
Léonard Furchs, dont nous avons parlé parmi les In~ slitutaires. disait que la maladie est une substance ; et, dans le siècle suivant, Plempius le lui reprochera amèrement.
Toutes leurs idées étaient tournées vers cette cinquième essence qu’ils imaginaient devoir entrer dans tous les corps. Les anciens, disaient-ils, avaient admis quatre essences : l’eau, la terre, le feu et l’esprit; il doit en exister une cinquième qui est entre l’esprit et les trois autres matérielles. Ils supposaient cette cinquième essence dans tous les corps et tous les êtres; ils lui attribuaient d’être un principe de vie entre Famé et le corps ; ils lui attribuaient d’être un moyen de relation des corps entre eux et des êtres terrestres avec les êtres planétaires; ils lui attribuaient de constituer des principes morbides ; ils lui attribuaient enfin d’être le principe d’action des médicaments et de pouvoir être abstrait des corps : d’où ce nom à!abstracteurs de quintessence donné aux alchimistes, aux théosophes, aux paracelsistes, et que le rire mordant de Rabelais finit par tourner en dérision.
Il est impossible de rien comprendre à tout ce mouvement médical et scientifique du xvi" siècle, si on ne se pénètre pas de ces idées issues du mouvement philo-
sophique néoplatonicien et kabaliste auquel le réalisme scolastique prépara la voie.
§ II. — Physiologie, anatomie.
Jusque dans le milieu du xvi® siècle, la physiologie et l’anatomie étaient ce que Galien les avait faites, c’est-àdire à l’état d’indication, non de constitution. On étudiait dans le médecin de Perg*ame les traités sur les facultés, sur l’àme, sur les facultés naturelles, le de usu ■partinm et le de administrationibas anatomicîs. On y joignait l’étude du de anima tel qu’on le trouvait dans Aristote, dans les thomistes et dans les scottistes. On se tirait du tout comme on pouvait.
Les institutaires, et en particulier Fernel, dont l’influence fut si considérable, rendirent cet immense service de constituer la science, de lui donner un corps, d’en marquer les divisions et de lui instiller les doctrines du temps. C’est donc dans Fernel qu’il faut aller cherclier ce qu’on entendait alors dans l’opinion courante sur la physiologie.
Il donne le nom de physiologie à la science des choses naturelles, et la définit ainsi dans sa Préface : « Omet nium prima est «puawXoyu-À, quae homines intégré sani «naturem omnes illius vires functiones que perse- « quitur. »
Il la divise en cinq livres, c’est-à-dire cinq parties : 1“ in quo partes corporis necessaris describuntur; 2° de elementis; 3“ de temperamentis; 4“ de spiritibus et calido innato; 5“ i/r facultatibus ; 6“ de functionibiis et humoribus; T de hominis procreatione atque de semine.
La science est ainsi suffisamment ordonnée et se présente sous une certaine grandeur. Ce n est que du Gahen, il faut en convenir, mais du Gahen mis en ordre,
éclairé et supérieurement vulg*arisé. Le maître, en s’y retrouvant, eût été satisfait de son disciple. L’anatomie est là, non distincte sans doute, mais elle a sa place dans le premier li\Te qui traite des parties; car elle n’est vraiment elle-même qu’une division delà physiolog'ie ; et après elle, plus loin, vient régulièrement l’étude des puissances et des fonctions.
Mais, pendant que Fernel et les institutaires constituaient ainsi l’œuvre galénique, les idées qu’ils mettaient en ordre étaient singulièrement ébranlées. La doctrine des éléments était vigoureusement attaquée et manifestement en décadence; à sa place, la doctrine aristotélique et scolastique de la substance était carrément posée, et partout on admettait qu’un corps ou un être quelconque est formé d’un principe matériel et d’un principe actif, ou evTsXs/Aa, ou forme^ substantiellement unis; ainsi, l’homme est composé d’une âme spirituelle substantiellement unie à un corps matériel. Fernel ne se dissimule pas cette conversion des idées, et il tente de l’arranger tant bien que mal avec la théorie des quatre éléments. Il l’accepte d’ailleurs carrément, et, dans le curieux traité De rerum abditis causis^ il se montre un scholastique achevé.
D’un autre côté, les alchimistes commencent à démontrer que la terre n’est pas un élément; qu’elle est un composé de plusieurs substances particulières. Bientôt, on analysera l’eau, puis l’air, et la théorie des quatre éléments succombera. Il faudra deux siècles encore, il est vrai; mais déjà l’édifice est ébranlé par l’analyse de la terre, et les principes chimiques^ considérés comme des substances, mettent déjà la théorie en déroute.
D’un autre côté encore, on admet une prétendue cinquième essence, que même on prétend abstraite, et dont &alien n’avait jamais parlé,. On en fait dans l’homme
un principe d’existence, imncipe vital. Qu‘est-ce? Fernel est embarrassé. Il se décide à voir dans ce principe vital une sorte de tiers parti entre T âme et le corps, dont il attribue l’idée à Alexandre d’Aphrodise. Il dit : «Hanc « corporis atque animi communionem contîrmans Alexan- « der Aphrodiseus, spiritum quem proponimus, ait, per «quem idoneam vinculum illis interpositis, qui adversas « naturas interjectu suo conciliet alque contineat. Is «enim extremo utique similaris et accommodutus, cum «non sit prorsus sine corpore, crasso quidem corpori « inseri potest : cum vero tenuior splendidiorque sit, po- «test cum anima connecti. Sicque utriusque quodam- «modo particeps, naturam corporis injustum cum na- « turacorporea copulat, immortalemcummortali,puram «cum impura, divinam cumterrena.»(P/iz/5io/o^.,lib. ix, cap. 2.)
D’un autre côté, beaucoup de réformateurs admettaient deux principes dans l’homme : une âme plus ou moins matérialisée subvenant aux fonctions du corps, et un principe d’intellig’ence dont les uns faisaient une âme véritable, pendant qu’à l’exemple de Paracelse, ils nommaient la première \archée, ou commandante, de âp'/.vi. C’était un ressouvenir de la doctrine des Albig'eois. D’autres, divisés en averrhoïtes et alexandristes, s’entendaient bien pour reconnaître que le principe spirituel ne devait être qu’une émanation de la Divinité, un rayon de rintellig*ence divine; mais les premiers faisaient de l’âme un vrai principe matériel, tandis que les seconds n’en faisaient qu’une pure forme. Enfin, beaucoup de médecins attachés à la scolastique, dont la Sorbonne de Paris représenta les principes jusque dans le xviiF siècle, adoptaient la doctrine des philosophes du xiii® siècle, les uns l’entendant à la façon de saint Thomas, en soutenant que l’individuation est purement matérielle, les
autres disant, avec Scntt et saint Bonaventure, que chaque individualité a un principe d^hæccéité, principe simple et tout spirituel, selon les bonaventuristes, ou double, spirituel et matériel, selon les purs scottistes (1).
Enfin Galien avait admis trois sortes de facaltés principales : naturelles, animales, et vitales; ces dernières lui avaient été sug*g“érées par les stoïciens. Mais, au XVI® siècle, il faut tenir compte des cinq facultés de l’âme admises par Aristote, réduites à trois par les scolastiques. Fernel pense aussi tenir compte des facultés morales admises par quelques philosophes du temps, et tente vainement de concilier ces diverg*ences en se rangeant cependant à j’avis de Galien. Il est vrai que cela sera peut-être mal d’accord avec l’étude des fonctions organiques. Mais qu’y faire? Nous verrons, dans le siècle suivant, comment la division galénique triompha jusqu’à nos jours.
Par d’autres points, cette constitution était bien fragile. Plusieurs médecins scolastiques, comme Joubert, attaquèrent la réalité de ces prétendues puissances ou facultés admises autrefois: nominalistes déterminés, ils traitaient toutes ces conceptions de principes purement nominaux, sans existence réelle ; ou bien ils disaient, avec les scottistes, que l’âme n’a pas besoin de puissances adjointes, quelle agit par elle-même. Et pendant ce temps, d’autres savants, laissant toutes ces questions doctrinales, s’attachaient, par l’observation et l’expérience, d’abord à contrôler Galien, puis à le bouleverser.
(i) Pour que les âmes ne soient pas confondues dans l’autre monde, li faut disait-on, qu’elles aient un principe propre d’individuation. Pendant que la divinité et l’âme du Sauveur allaient dans les limbes, qu est-ce qui soutenait l’intégrité du corps sur la croix et au tombeau, SI ce n est un principe d’individuation purement corporel, disaient les scottistes. ^ ’
Nous avons vu que l’anatomie avait commencé de renaître dès le xv® siècle; dans le xvi®, deux amphithéâtres de recherches cadavériques sont étahhs, l’un en 1552, à Venise, l’autre en 1556, à Montpelher; elles découvertes se multipliaient sous les mains de Gonthier d'Andernach^ Fallope^ Michel Servet, J. Bo.uhîn^ Vésale^ Carpi^ Césalpin^ Arantius, Coïter^ IriQrmsias^ Fabrice d'Aquapendente, Colombo, Eustachi.
L’anatomie g*alénique était véritablement renversée, ou mieux, remplacée par une science distincte qui tendait à se séparer de la physiolog'ie.
Pour donner une idée des découvertes anatomiques, citons seulement les principales par ordre de date :
1532, Charles Etienne découvre les veines du foie, et, la même année^ Nicolas Massa découvre les vaisseaux lymphatiques des reins.
1534, Jacques Dubois et André Yêsale trouvent les valvules des veines.
1546, Ingrassias étudie l’oreille et décrit l’étrier.
1547, Cornarius trouve les valvules de la veine azygos.
1548, Arantius décrit le muscle releveur de la paupière supérieure.
1552, Eustachi s’illustre en faisant paraître ses célèbres tables anatomiques.
1553, Michel Servet indique la petite circulation; c’est le même qui devait mourir sous la haine de Calvin.
Eustachi signale le canal thoracique du cheval.
1571, Césalpin étudie le cœur et les poumons, les artères et les veines, et entrevoit la grande circulation.
1572, Fabrice d!Aquapendente signale les valvules des veines et pense aussi à la circulation ; il n’y avait plus qu’un pas à faire pour que la grande découverte soit mise à jour.
1579, Bauhin décrit la vahnile du cæcum.
Frédault.
1593, J. Cassèrius s’illustre par ses travaux sur l’oreille, où il confirme ce qu’avait déjà vu Ing*rassias.
Le mouvement donné par ces découvertes fut considérable ; avec les découvertes physiqués et mathématiques dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, il détourna les esprits des questions soulevées par la métaphysique pour emporter la majorité des savants vers l’observation et l’expérience. Aussi, à partir de ce moment, la physiolog*ie et l’anatomie eurent comme tendances principales de se concentrer dans l’observation des parties, le scalpel à la main, et dans l’étude des fonctions org’aniques presque exclusivement. La science de la nature de l’homme y perdit la considération g’énérale de la vie, et les g*randes études philosophiques qui avaient été considérées jusqu’alors comme le fondement de la médecine. Il y eut des retours, sans doute, des tentatives de réaction parfois heureuses, mais sans fixité. L’observation et l’expérience devaient faire faire de g*rands progrès dans le détail de la science ; nous aurons à le constater ; mais leur exaltation aux dépens de la raison et de la métaphysique a jeté la science dans une voie qui, pour avoir été fructueuse, n’en est pas moins déplorable. Il eût été sage de s’enrichir sans rien perdre, de profiter de l’observation et de l’expérience pour consolider la raison et la métaphysique de la science; mais le savant n’est pas toujours sage, tant s’en faut.
§ III. — Pathologie.
La pathologie fut travaillée vigoureusement dans ce XVI® siecle, tant au point de vue de sa doctrine que de ses autres branches.
1. Doctrine étiologique. — Bien que nous ayons déjà parlé des théories à propos des réformateurs, nous de-
Tons retenir sur la doctrine de la maladie qui n’est pas autre que la doctrine étiologique.
Fracastor, à la fin du xv® siècle, affirmait, consolidait le spécificisme au nom de la contagion par des particules matérielles. La théorie fut vivement combattue par J.-B. Montanns^ yderiola et surtout par Fado (Paradozzi délia pestilenza. Genoa, 1584), qui niait radicalement la contagion. '
La propagation des maladies par contact ou par des matières contagieuses devenait évidente pour la variole, la peste, la rougeole et surtout la syphilis. Cela ne prouvait pas sans doute que le specifîcisme réaliste fût vrai comme doctrine, mais il s’en autorisait, soutenant que la cause qui faisait naître la maladie était la vraie cause morbide.
Ambroise Paré s’efforça d’indiquer les différences de propagation de la variole, de la rougeole et de la peste, et fut ainsi Fauteur de la théorie de Vinfection à côté de la contagion. [Traité de la 'peste., de la petite vérole et de la rougeole., avec une briève description de la peste; Paris, 1568.)
Cependant la théorie du spécificisme s’était pour ainsi dire incarnée dans Paracelse. Avant lui, Basile Valentin avait dit cette phrase significative, en parlant de l’antimoine : « Il faut, en attirant au dehors l’esprit élémentaire de ce métal, s’attacher à en préparer des médicaments, quoique par lui-même il soit un poison violent; le poison de la maladie est en effet chassé par cette substance vénéneuse qui devient ainsi un remède des plus salutaires.» (Cité par Sprengel, Hist. de la méd.., t. III, p. 268.) Nous avons vu comment Paracelse reproduisit cette pensée de tous les alchimistes et astrologues, et comment il fit des maladies des résultats de cinq sortes d’être : YEns astrale., qui vient des constellations, ne provoque les maladies que d’une manière indirecte en
activant et infectant l’air; YEns veneni est une matière née de la corruption des substances alimentaires que nous avons ing'érées, et cette matière se putréfié soit localement {localiter) dans une partie, soit dans les voies d’excrétion {emuîictorialiter) ^ lorsque cette matière putréfiée qui devrait être expulsée est retenue dans 1 économie; YEns naturale comprend le principe de ce que les anciens nommaient les causes naturelles et sur lesquelles les autres ont une influence; YEns spirituale est l’influence morale; YEns deale est l’influence de Dieu par la religion qui embrasse tous les effets immédiats de la prédestination divine. Cette doctrine donnait ainsi aux maladies diverses des causes réellement subsistantes dans l’individu malade, et substantialisait, pour ainsi dire^, les maladies. C’était le spécificisme dans sa plus franche affirmation. Et les disciples de Paracelse, comme Pierre Séverin, admettaient pour les maladies une sorte de pousse, de germination, de développement analogue à ce que montrent les plantes ou les animaux; d’où cette expression de semina morborwn ( les semences des maladies) dont ils se servaient. La maladie redevenait ainsi soit un empoisonnement, soit un parasitisme; doctrine déjà agitée dans l’antiquité.
Beaucoup de médecins ne voulaient point accepter ces théories. Les uns, en petit nombre, attachés aux thèses scolastiques, comme Mercado et même Fernel, soutenaient nettement que les maladies ne sont que des formes accidentelles sans réalité et sans substance propre. Les autres se rattachaient à Galien, en arboraient franchement le drapeau, soutenaient carrément que les maladies ne sont que des affections organiques, qu’il n y faut point voir des êtres et pas même des espèces, que ce sont de simples souffrances des parties malades ou de leurs éléments, ou de leurs humeurs. Dans ce
camp se distingua particulièrement Thomas Eraste, dont le vrai nom était Lieber (né en 1523, mort en 1583), qui poursuivit à outrance le paracelsisme dans ses Bisputationes contra Paracelsum (4 parties, de 1572 et 1573), et ne ménagea guère plus le parti des concessionnistes, à la tête desquels il signalait Fernel.
J. Fernel, dont nous nous sommes déjà occupé en parlant des Institutaires, était, il est vrai, disposé aux concessions, comme le lui reprochait Th. Éraste, mais, tout en s’enveloppant dans de grandes réserves, et penchant tantôt du côté de Galien ou de la scolastique, tantôt du côté des réformateurs, ün a écrit « qu’il fut le premier des classiques à oser secouer le joug de Galien.» Gela n’est point l’exacte vérité; car si sur certains points il ne s’accorde pas avec Galien, sur d’autres, au contraire, il fait profession de s’en rapprocher le plus possible. Pour être juste, il faut dire de lui qu’il sentit trèshien la portée de la doctrine du mal telle que l’avaient posée les scolastiques, et qu’il ne méconnut pas combien l’idée des maladies naturellement distinctes les unes des autres, idée qu’Hippocrate avait saisie, et qui recevait une si grande démonstration de la production des maladies nouvelles, avait été mal comprise de Galien, D’un autre côté, il trouvait dans Galien une systématisation scientifique dont il ne méconnaissait pas la grandeur, et des commentaires qu’il sentait être une légitime expansion de T hippocratisme. Il garda donc de Galien tout ce qu’il en put conserver, il le commenta même et l’exposa de telle manière que Galien en eût été honoré ; et, d’une autre part, il modifia profondément la doctrine pathologique de ce maître. Jug^eons-en sur les textes.
Il définit d’abord la maladie, une affection du corps vivant : morbus est affectas contra naturam corpori insidens
[Pathologia^ lib.i, cap. 1). Il semble ainsi qu’il est seulement g’aléniste, mais il ajoute que ce mot affectus doit rendre le mot g*rec ^laOeci; : quæ grsecis est ^laOeaiç, affectus nobis appellatur [ibid.]. Et pour qu’on ne s’y trompe pas, il parle, selon Galien, des maladies des intempéries^ des maladies des parties similaires et de celles des parties organiques ; mais il a soin de montrer que la maladie dans le sens générique est une affection de toute la substance : affectus totius substantiæ. Comme les scolastiques, il dit : forma est morbi species in materiam impressa inductaque [ibid., ch. 11), où l’on voit que pour lui les espèces morbides sont des formes sans réalité propre, de simples impressions.
Cela lui permet de distinguer nettement l’affection maladie de l’affection symptôme, ce que personne n’avait encore fait d’une manière aussi nette. La maladie est une affection de toute la substance du corps vivant ; le symptôme ou affection locale est un désordre d’une partie ou de ses fonctions. «Objectum (c’est-à-direle corps «vivant) vero patitur et affîcitur, hicque ejus motus « affectio est atque perpessio, græcis iràôoç, vel lîaôsp-a. Ex , « affectione tandem profîciscitur affectus, qui græcis ^la- « 6s(7t;, quasi impressum affectionis vestigium. » Cela n’est pas encore bien clair, mais il ajoute plus loin : « Di- « versa tamen iisdem sunt -/.al iraGoi;, id est afïec-
« tus et affectio seu perpessio, ut rursum sunt iraGew >cal «vodgw, ita sane affd et œgrotare. Solum ægrotat quod « morbo et affectutenetur; affîcitur vero tum affectione. » [Patholog., lib. i, cap. 1.) Enfin toutes les obscurités se dissipent lorsqu’il dit : « Quod in partibus (substantiæ) «morbus; quod in functionibus, symptoma. » [Ibid., cap. 3). Et ensuite : « Totius substantiæ morbi sunt, « qui partium substantiam primum et per se oppug- «nant. » [Ibid., cap. 7.)
Étude sur nos triditions. 279
D’où il suit que la maladie est une forme morbide de l’être vivant, une manière d’être, comme le disaient les scolastiques, non point simplement un état des parties, comme l’entendait Galien, et non point un être réel, ens morbosus, comme l’entendent les spécifîciens. C’est, pour parler rig’oureusement, une espèce morbide, une forme imprimée et insinuée à la substance vivante : «Forma est « morbi species in materia impressa inductaque. » {Ibid., cap. 11). D’où il suit que, dans la méthode curative, il faut tenir compte de \'espèce morbide et de son siège : « Quoniam autem ad curandi methodum, non « modo morbi speciem, verum etiam corporis sedem cui « is inhærescit compertamessetoportet,convenitutsig•- « num insalubrium, alia sedem affectam, alia morbum qui « in ea consistit. » {Ibid., lib. ii, cap. 7.)
11 faut lire surtout le curieux petit traité, de Abditis rerum causis; au livre 11 % consacré à la patholog*ie, il passe en revue les maladies épidémiques, endémiques, virulentes, contag’ieuses, et donne de la syphilis, de l’éléphantiasis, de la rag'e, des descriptions trop néglig*ées ; il en examine les causes et réfute la doctrine des spécificiens matérialistes ; il admet que tout ce qui vient de l’extérieur peut être cause de maladie ; mais que, selon la doctrine d’Hippocrate, c’est en nous-même et de notre propre corruption que naît la maladie. En un mot, il est g*aléniste pour être hippocratiste, et spécifîcien comme les scolastiques, mais non comme les paracelsistes.
On pourrait citer maint autre passag’e en confirmation des précédents sur ce point de doctrine; il n’a point hésité. Mais il faut surtout lire le petit traité que nous venons d’indiquer, et nous y renvoyons tout lecteur désireux de s’instruire.
Il a déduit de là toute une doctrine étiologique éloi-
g’née de celle de Galien, et où l’influence scolastique n’est point récusable. Nous citons les principaux passag*es de son exposition. «Les philosophes établissent quatre genres de causes, qui sont : la matérielle^ la formelle^ Vefficiente et la finale. La matérielle, qui sert de sujet à la maladie commençante, c’est le corps humain, auquel, comme nous l’avons dit, réside la maladie, de même que l’effigie d’un homme ou d’un cheval en quelque masse de bronze. Car l’humeur peccante n’est pas (selon que plusieurs se sont faussement imaginé) le sujet matériel de la maladie, quoiqu’on puisse dire que c’en est en quelque façon la matière efficiente. La formelle est l’essence de la maladie introduite et empreinte dans la matière. La fitiale est la lésion et la ruine des actions. U efficiente', laquelle, à vrai dire, est la plus excellente cause et la principale de toutes, est celle qui altère et change le corps, et qui le fait décheoir du bon état auquel il était auparavant. Le corps humain est quelquefois incommodé de lui-même et par des principes intérieurs ; quelquefois il est intéressé par l’empire de choses qui sont hors de lui ; de là procèdent les deux premiers et suprêmes genres des causes efficientes, dont les unes sont originelles et comme nées en nous(m//«), lesquelles nous accompagnent dès le moment de la naissance; les autres sont occurrentes [adventitiæ] et étrangères, qui nous attaquent de l’intérieur après que nous sommes nés. Les insitæ sont naturelles ou contrenature, et les unes comme les autres prennent leur origine ou de la semence du père ou du sang de la mère. Les naturelles sont celles qui nous changent avec le temps et nous conduisent insensiblement à la mort, comme la chaleur vitale... Les contre-nature sont nées d’un %dce de la semence du père ou du sang maternel. Les ocmrrentes [adventitiæ), lorsqu’elles nous assaillent.
ÉTUDE SUR NOS TRADITIONS. 28 i
en font souvent naître d autres en nous. Par consé(|uent, de toutes ces causes-là, les unes sont externes^ les autres internes : celles-ci se divisent de nouveau en deux, antécédente et continente, laquelle est aussi appelée 'prochaine; de sorte qu’il y a trois causes efficientes de maladies : les externes ou évidentes, Yantécédente et la continente. Ylévidente est celle qui fait antérieurement violence au corps ou aux choses qu’il contient. La continente est celle qui réside dans le corps, adhère et est immédiatement conjointe au mal, Yantécédente est celle qui, étant dans le corps avant la continente, produit et meut celle-ci. De toutes ces causes, les évidentes sont premières et nécessaires, et d’elles proviennent toutes les autres... Au reste, la dépendance et ralliag*e des susdites causes est telle que la continente'vient de l’antécédente, et l’antécédente de l’évidente; et parce qu’elles sont toutes liées par une certaine suite et continuation, la première en ordre est l’évidente, de laquelle les autres procèdent, la dernière est la continente : toutes celles qui sont entre les deux s’appellent antécédentes. Or, il n’est pas nécessaire que toutes ces trois causes se rencontrent dans la production de chaque maladie ; quelquefois il n’en intervient que deux, et quelquefois une seule. f<{Pathol., lih. I, cap. 11.)
C’était ainsi sur la doctrine étiologique que se posait la doctrine pathologique au xvi® siècle, et elle était bien là sur son véritable terrain. Deux camps surtout s’y disputaient, celui des réformateurs spécificiens réalistes et celui des hippocrato-galénistes alliés aux scolastiques, où l’on soutenait ce que j’appellerai le nominalisme morbide, ce qui depuis a porté le nom d’essentialité.
Dans le traité déjà cité, où Fernel débat longuement la question, on voit les arguments résolument posés, et tels que nous pourrions les reprendre aujourd’hui.
Ces maladies contag’ieuses, épidémiques, venimeuses, ne se propag’ent, en réalité, que selon les dispositions des personnes ; car toute personne attaquée n’est pas infectée, et chacun est infecté selon sa nature. D’une autre part, les effets de ces maladies, symptômes et lésions, sont des altérations, des corruptions de notre nature; c’est cette, nature qui est malade, ce ne sont pas des êtres qui sont en nous. Enfin tous les moyens dits spécifiques ne sont que des aleocvpharmaques qui modifient notre nature; ni les purg’atifs n’expulsent le prétendu être qui nous a pénétré, ni ces spécifiques n’ag*issent sur autre chose que sur nous, et la vertu qu’on leur attribue n’est qu’une qualité formelle comme la maladie est une qualité, un mode d’être de la puissance et de la substance de tout l’être.
Cette question ainsi posée devait durer long’temps ; elle dure toujours; et nous la verrons chang*er successivement de face avec les temps. Nous la trouverons au XVII® siècle mieux élucidée encore qu’elle n’est dans Fernel, malg*ré l’incroyable clarté que lui a donnée ce grand médecin ; nous la verrons au xviii® siècle être pour la Faculté de Paris une pierre d’achoppement inattendue sur laquelle vinrent se briser des privilèges plusieurs fois séculaires ; et peut-être que de notre temps elle est destinée encore à être une des causes, subversives de la nouvelle Faculté.
IL Nosographie, nosologie. — A côté de ces discussions de doctrines, des médecins suivaient la trace des observateurs du siècle précédent ; et des maladies épidémiques se présentaient qui leur donnaient lieu d’exercer leurs talents. Nous allons voir quelles furent ces maladies et quelles furent leurs histoires ; mais, avant tout, il faut signaler l’ouvrage de Félix Plater^ intitulé
Praxeos medicæ, qui est considéré comme la première nosog-raphie g-énérale en Occident.
Pendant que la lèpre et l’éléphantiasis disparaissaient presque complètement, la syphilis, au contraire, se répandait comme une épidémie, ayant souvent une terminaison funeste. Les principaux historiens furent J. Lange ^ J. de Vigo^ Coyttarus^ Cornarus et Thomas Jordan^ qui en décrivit une espèce particulière répandue en Moravie pendant l’hiver rig-oureux de 1597.
N’omettons pas le livre de Fracastor en 1526.
Quand la syphilis parut, on discuta de tous côtés si c’était une maladie nouvelle, une espèce nouvelle, ou si elle avait été connue des anciens. « Cependant, comme le dit justement Freind, comme aucune maladie qu’on puisse lire dans les ouvrag*es anciens, il n’y a pas eu la même complication de symptômes, la maladie dont je vais parler (la syphilis) a été observée si particulièrement dans plusieurs circonstances, que le plus g’rand nombre des praticiens les plus savants et les plus expérimentés ont d’abord été convaincus qu’elle était d’une espèce nouvelle et d’une orig*ine moderne, et qu’elle n’a été connue ni des médecins g‘recs, ni des Arabes. C’est ainsi, dis-je, qu’en ont pensé tous ceux qui ont vécu dans ce temps-là. » (Freind, Hist. de la méd. ,
Le scorbut se répandit activement et rég*na épidémiquement vers le milieu de ce siècle, à Colog*ne; en 1556 et 1562, dans le Hanovre; en 1556, dans le Brabant, le Brandebourg*, la Bohême, la Silésie, la Haute-Saxe, la Frise, la Westphalie. Les principaux nosog'raphes furent : Jean Echt, Hollandais ; Baudoin de Roun^ de Gand; Jean Wyer^ du Brabant; Remhert Bodoens^ de Malines, professeur à Leyde ; Balthasar Brumer^ de Halle; Salomon Alberti, professeur à Wittemberg* ; Henîd de Bra^ dans la
284 mSTOlRB DE LA MÉDECINE.
Frise; Henri PetTcBus^ en W^estphalie; Forestus, Severin Eugalen.
La coqueluche, qui avait déjà paru en France au XV® siècle, y rég’na encore épidemiqueinent en lolO et 1557. En 1558, elle se répandit dans l’Allemagne. En 1580, elle régna dans toute l’Europe. Ses écrivains sont: Coyttarus, Pasquier, Marcellus Donatus, Diomède Cornarus, Grato.
Une épidémie de pneumonie parut en 1535 à Venise et dans ses environs, et se répandit à Brescia et dans toute la Lombardie en 1537.
Une pleurésie épidémique régna en 1555 dans toute la Suisse et la haute Italie. Elle reparut en Angleterre en 1567, pour de là se répandre dans les Pays-Bas et revenir en Suisse. Elle fut extrêmement meurtrière.
Une sorte de fièvre putride, nommée ma/af/ze hongroise^ parut en 1566 dans l’armée de l’empereur Maximilien 11 et se répandit sur les bords du Rhin. Elle a été bien décrite par Thomas Jordan.
La raphanie se montra épidémiquement pour la première fois dans le cours du xvi® siècle; en 1588 et 1593, dans la Silésie; en 1596, dans la Bohême. Elle a été décrite par Schwencfeld.
Une fièvre pétéchiale régna en 1505 dans la haute .Italie, et reparut en 1527 et 1528; elle fut décrite par Fracastor. Une semblable, qui fut décrite par Coyttarus., parut en 1557 à Poitiers et dans ses environs, à La Rochelle, Angoulême et Bordeaux. Une autre se montra en Lombardie en 1587 ; elle eut pour historien André Tréviso de Fontano. Enfin Roberti en décrivit une qui régna à Trente en 1591.
La peste parut en 1528 dans la haute Italie, se répandit très-violente dans le midi de la France en 1534 ;
ravag-ea Fribourg* (en Brisg-aw) en d564, et revint cette même année décimer le midi de la France. Joubert fut son historien. En 1568, elle sévit à Paris, compliquée d’une fièvre putride. Elle rég-na avec une fièvre tierce, en 1574, dans le Brabant ; en 1575, à Trente; en 1576, à Venise; en 1577, à Vienne, puis à Palerme. Ses nosog*raplies sont : Ambroise Paré, Nicolas Massa, Salins Diversus, Gonthier dAndernach.
Baillou, qui fut un des doyens de la Faculté de Paris (né en 1538, mort en 1616), est l’auteur le plus remarquable de ce siècle pour les descriptions des maladies ; il a été au xvi® siècle ce que Sydenham a été au xvII^ Le premier, il fit attention aux formes épidémiques des maladies, et indiqua comment on y peut trouver, selon la constitution épidémique, la prédominance des éléments inflammatoires, bilieux ou mu^j^ueux.
Parmi les autres observateurs patholog-istes, xi laut encore citer : Amatus de Portugal, Aloysius Mundella, Tliaddeus Dunus, Victor Trincavella, François Yallériola, Pegnier Solenander, Fernel.
III. SÉMÉIOTIQUE, ANATOMIE PATHOLOUIQUE. — Pendant le XVI® siècle, la séméiotique est indiquée, elle reçoit un nom, mais elle n’a pas encore sa place. On voit qu’elle doit renfermer tout ce qui se rapportait dans Hippocrate et Galien à la Prognose antique; on ne lui a pas encore donné toute l’étendue qu’elle doit prendre ni celle quelle doit avoir. Dans ce moment, elle est encore ensevelie dans les commentateurs, et c’est chez L. Duret, J. Houllier, Christofe de Veg’a qu’il faut la chercher. Cependant, elle tend à se dég*ag-er avec Fernel, Lommius, de Lemos, de Fontanus et surtout Prosper Alpin.
Fernel, qui, comme nous l’avons vu, est comme le g*uide classique de son siècle, intitule le second livre de
286 mSTOIRE DE LA MEDECINE.
sa Pathoiog-ie : De aymptornatis atque signis. Il- y explique que le symptôme est différent de la maladie et de la cause : c’est la doctrine traditionnelle. Ensuite, il admet trois genres de symptômes d’après Galien : a Tria sunt
omnino summa symptomatum généra, actio læsa, « excrementorum vitia, et simplex corporis affectus. » (Gap. 2.) Quant aux signes, ce sont de simples appréciations de l’esprit : « Morbi in intimo recessu conditi, « qui neque cerrii, neque sensu ullo percipi possunt, « solis signis intelliguntur, quibus tanquam rerumindi- « ctis mens récta ratione ducitur, et in recondita pene- « trans, quæcumque magna obscuritate involvuntur sic « aperit, ut oculis ea cernere videatur. Tanta est signo- « rum nécessitas, ut bis sublatis medicinæ fundamenta « corruant... quidquid igitur semibus nostris obvium aliud (( quippiam latens et occultum comitatur : id illius est sig- « num. » (Gap. 7.) Il divise ensuite les signes en pronostiques et démonstratifs : les pronostiques sont de trois genres, alia coctionis vel cruditatis^ alia salutis vel mortis, alia decretoria; les démonstratifs sont : salubres^ insalubres ou neutres {ibid.). Dans le livre iii®, il traite spécialement des signes tirés du pouls et des urines.
Fernel fait là, d’après Avicennes du reste, une distinction entre les symptômes et les signes.
Lommius a écrit dans ce siècle un ouvrage que l’on considère comme le premier traité d’ensemble sur la séméiotique ; il est intitulé : Observationum medicinalium^ libri très; Antverpiæ, 1560. Sa traduction française est sous ce titre : Tableau des maladies où ï on découvre leurs signes et leurs événements; Paris, 1712. Get ouvrage est divisé en trois livres : 1“ Où Ion traite des maladies qui attaquent généralement le corps humain; 2" où ïon découvre les signes et les événements des maladies qui sont propres à chaque partie; 3“ où Von traite des pronostics que Von peut
tirer au sujet tant des maladies en général que de chacune en particulier . Il y a dans ce petit livre de précieuses remarques, un excellent esprit d’observation ; mais il n’y a pas un vrai traité de séméiotique; aussi les divisions g*énérales de Fauteur ne nous sont-elles pas utiles.
Les deux traités de Lemos [De optima prœdiceridi ratione,\\h.Ni\ Venise, 1592)et de Fontanus [Pronosticarum ad artem medicam spectantium perioche ex Hippocrate et Galeno collecta. Turnoni, 1597) sont bien moins estimés.
Sur les jours critiques, Amatus de Portugal fut le principal écrivain; et ensuite Augustin Nifo., Lucas Gorico, astrologue ; J. Cardan, Fracastor .
L’uroscopie, qui s’était enrichie chez les Arabes, fut soutenue par Clément Clementinus, G.-A. Scribonius, Hercule Sassonia, Thomas Fyens. Elle fut, au contraire, attaquée dans ses abus par J. Lange., Forestus., Sigismond Kaehenter.
Joseph Struthius., Léo Rognani écrivirent sur le pouls.
Le Traité de Prœsagienda vita et morte de Prosper Alpin., et le Tableau des maladies de Lommius sont les deux plus remarquables ouvrages de ce temps sur la séméiotique; ils méritent aujourd’hui encore d’être lus avec attention par le médecin soucieux de son art.
Le traité de Prosper Alpin ouvre ce siècle d’une manière vraiment remarquable ; il est resté dans la science comme une œuvre classique, et aujourd’hui encore il mérite d’être lu et médité. Il est divisé en sept livres : dans le premier, il est question des signes pronostiques qu’indiquent Fétat des fièvres ; dans le deuxième, il est traité du délire, des sens externes, de la surdité, du tintement d’oreille, de la chaleur et du froid, des douleurs, des veilles et du sommeil, etc. ; dans le troisième, ie pronostic est tiré des facultés motrices, du décubitus, de l’inquiétude et l’anxiété, les palpitations, les convul-
sions; dans le quatrième, le pronostic est tiré des facultés vitales, du pouls, de la respiration et des facultés naturelles; le cinquième est consacré à l’état des parties; le sixième contient les crises; le septième parle des excrétions. — Ce plan sort, comme on peut le voir, d’une pensée très-nette qui pose en principe qu’il faut étudier les phénomènes morbides les uns après les autres en les classant par g'enres. Il ne s’ag'it plus ici de distinctions subtiles entre les sig*nes et les symptômes : l’auteur prend les phénomènes les uns après les autres, et il montre quels signes on peut en tirer dans telles ou telles circonstances. C’est bien là l’idée d’Hippocrate dans toute sa pureté, dans toute sa netteté ; aussi le traité Prœsagienda vita et morte est-il dans la tradition directe des prénotions et du pronostic , et le premier qui leur ait véritablement succédé. Mais, il faut le reconnaître, l’auteur a trop négligé la diagnose : en parlant de chaque phénomène, il indique bien la valeur pronostique qu’on en peut tirer ; il n’indique pas sa valeur diagnostique. C’est là un manquement regrettable. Tl y aurait bien aussi à dire que l’auteur n’a pas enregistré tous les phénomènes, et que sa classification n’est pas sans reproches ; mais si l’œuvre n’est pas parfaite, elle n’en est pas moins fort remarquable et la plus avancée de ce temps.
Au commencement de ce xvi® siècle, Antoine Benivieni doiyiait l’ouvrage : De abditis nonnullis^ ac mirandis morborum et sanationum causis, u\-^\ Florent., 1507, qui inaugurait une nouvelle branche de la séméiotique qui en est restée distincte jusqu’ici, et qui cependant lui appartient bien légitimement. Cet ouvrage rapportait des histoires d’autopsies, dans lesquelles on avait observé des lésions organiques, que l’on considérait à tort, d après Gaben, co mm e des causes de maladies. En réa-
lite, les alterations org*aniques ne sont pas des causes, mais des effets de maladie j ce sont des manifestations de la maladie ; et, comme tous les phénomènes morbides, elles servent au médecin de sig'nes pour jug^er la maladie. Leur étude ne doit donc pas se rattacher à l’étiolog*ie, mais à la séméiotique. Nous ^e^^endrons du reste sur ce point, quand nous aurons vu cette branche scientifique prendre ses développements et manifester ses prétentions.
Aux recherches de Benivienus, il faut rapporter les observations que firent Marcellus Donatus^ Schcnck^ Forestus^ Dodoens, qui suivirent les traces du médecin florentin, et enrichirent ces commencements de l’anatomie patholog’ique.
§ IV. — Thérapeutique^ chirurgie.
On comprend que la thérapeutique dut se ressentir des divergences qui se manifestaient sur le terrain pathologique. Quelques médecins soutenaient purement et simplement la thérapeutique galénique. D’autres reprenaient Dioscoride ou cherchaient dans la pharmacopée des Arabes, qui introduisait les sirops et les alcoolats. Les alchimistes commencèrent à introduire les médicaments chimiques et les essences des corps, selon la théorie que nous avons exposée. Les voyages, les travaux sur l’histoire naturelle, la nécessité de répondre à des maladies nouvelles, donnèrent un gTand élan à la thérapeutique. Paracelse et Cardan attaquèrent vivement le dogme galénique du contraria contranis curantur pour lui substituer la doctrine du semblable', c’est un point sur lequel nous reviendrons.
Avec la spécificité des maladies, l’ancienne idée des antidotes fut étendue ; et, sous l’influence immense du Frédault.
290 mSTOIRE DE LÀ MEDECINE.
paracelsisme, les spécifiques, déjà prônés par Torri^iani, deviennent les principaux médicaments; on voulait trouver des spécifiques contre les maladies nouvelles et surtout contre la syphilis. D’autres cherchaient des panacées. L’alchimie se prêta aux compositions de médicaments et à l’introduction des médicaments chimiques, du mercure, du soufre, de l’antimoine, de l’or, etc., à la formation des teintures et élixirs. A rinstig*ation de Paracelse, on essayait de trouver l’essence des médicaments pour combattre l’essence des maladies. Le système de Paracelse et de Cardan insinua la doctrine des signatures^ d’après laquelle un médicament ou un agent quelconque de la nature marque dans ses apparences extérieures les qualités propres dont il est doué. J.-B. Porta fut, sur la fin du xvf siècle, un des principaux promoteurs de cette théorie qui a laissé de nombreuses traces dans la science. C’est par elle qu’on fut conduit à essayer la digitale dans les maladies du cœur, la scrofulaire contre les scrofules, l’hépatique contre les maladies du foie. Ce fut là un des grands arguments dont on se servit pour attaquer la théorie galénique du contraria contrariis curantur.
La botanique médicale s’enrichit considérablement, surtout avec le célèbre ouvrage de Conrad Gessner, le premier grand naturaliste de l’Occident.
La matière médicale avec la chémiatrie et avec les voyages qui se multiplient commença à s’accroître; de médicaments nouveaux. Le mercure avait déjà été employé, mais à l’extérieur : Yigo en composa encore un emplâtre, qui porte son nom ; mais P.-A. Matthiole est considéré comme le premier qui ait donné ce médicament à l’extérieur. Paracelse propagea l’antimoine, l’or, l’opium, le fer, le nitre, l’esprit volatil d’urine, de corne de cerf, de sang, et d’autres substances animales. Bras-
SŒGold r 6 po,nd.it 6 ii Fruncc 1 ii’)cig *0 (J 0 scjuino et du. g-aïae, importé d’Amérique vers 1509. La salsepareille fut introduite en Europe en 1530, le smilax aspera en 1535, le sassafras en 1580.
Les traités qui se rapportent à la thérapeutique dans ce siècle sont ou des compilations des Grecs et des Arabes, ou des livres de préparations chimiques, ou des vulg-arisations des médicaments nouveaux.
Parmi les médecins qui eurent une influence plus ou moins g*rande en thérapeutique, il faut citer, après ceux que nous avons nommés : J. Cardan, Trincavelli, Monti^ Driver, Gorris, Rondelet, Amatus Lusitanus, Porta, Massaria, Césalpin, Clusius, N. Massa, Bra et J. Camerarius. Plusieurs étaient de vrais empiriques,comme Fioraventi.
Mais deux autres sont, plus que les autres, célèbres par les réformes qu’ils proposèrent sur rusag*e de la saig*née, et par leurs infortunes : Brissot et Botal.
Pierre Brissot, né à Fontenay-le-Comte en 1478, s’attacha d’abord à l’étude des Arabes, dont il partag’eait les idées ; mais il les abandonna ensuite pour les médecins g*recs, dont il devint zélé partisan. Alors, il combattit la méthode de saigner introduite par les Arabes ; ce fut à propos d’une épidémie de pleurésies qui régna à Paris. Selon la méthode arabe, alors fort en usag’e,la saignée était considérée comme ayant une action plutôt dérivative que révulsive, et comme devant être faite, par conséquent, le plus loin possible du lieu malade. Brissot reprit l'opinion de Galien, considérant la saignée comme révulsive plutôt que dérivative, et comme devant être faite, par conséquent, près du lieu malade; il fit saigner tous ses pleurétiques au bras qui tenait au côté affecté. Son livre, qui parut en 1525, après sa mort, fit grand bruit ; mais ce ne fut pas impunément qu’il soutint son opinion : ses confrères, parmi lesquels le
plus irrité futDenys de Paris, lui attirèrent des censures sévères et une sorte de persécution qui l’oblig’eadépasser à rétrang*er. Il alla en Espag’ne, puis en Portug'al, où il cultiva la botanique et où il mourut. Cette querelle, car Brissot fut soutenu par d’autres médecins, parmi lesquels fut Réné Moreau, dura encore quelque temps, et se confondit ensuite avec celle que suscita Botal.
Léonard Botal, dont on ig-nore la date de sa naissance et celle de sa mort, était d’Asti, en Piémont, et florissait dans le milieu du xvP siècle. Il vint en France, où il fut le médecin de Charles IX et de Henri III. Se trouvant à une époque où les uns ne parlaient que de médicaments nouveaux et spécifiques, où les autres ne faisaient g'uèreque purger les malades, surtout avec l’antimoine, où d’autres enfin discutaient à propos de Brissot, la révulsion et la dérivation, il se ût un nom en proclamant la saignée comme un héroïque remède contre toutes les maladies. Il combattait tous ceux qui discutaient la révulsion, la dérivation, le choix des veines, disant que tout cela était secondaire, qu’il importait peu qu’on saignât dans telle ou telle partie : qu’avant tout, il fallait saigner et saigner beaucoup ; ce qu’il réitérait jusqu’à quatre et cinq fois, chose monstrueuse pour l’époque. Botal fut un vrai précurseur de Broussais. Ses opinions trouvèrent des adversaires et, comme toujours en médecine, des persécuteurs; mais en vain elles furent condamnées par le Parlement de Paris, elles se développèrent en France et en Espagne. Quant à l’auteur, il paraît être mort malheureux et dans l’exil, comme tous ceux qui font quelque tentative nouvelle en médecine.
La chirurgie prit beaucoup d’extension malgré les dissentiments entre les chirurgiens et lès médecins, et s enrichit de travaux et d'études remarquables. On étu—
dia surtout les plaies d’armes à feu. J. de Romaris indiqua l’opération de la taille par le grand appareil, en 1525. Amatus Lmitanus introduit l’usage des bougies contre les caroncules de l’urèthre, en 1541. Franco fît la taille par le haut appareil en 1560. L’opération césarienne fut pratiquée pour la première fois au commencement du siècle par Nu fer, de Turgan, un coupeur de cochons; A. Paré étudia la ligature des artères et les plaies d’armes à feu.
Parmi les chirurgiens, on cite encore Michel-Ange Blondo, qui s’occupa du traitement des plaies; Jean de Yigo, qui faisait peu d’opérations, avait surtout recours aux médicaments ; Jacques Bérenger, qui écrivit sur les plaies de tête et les fractures du crâne ; Mariano Santo de Barletta, célèbre lithotomiste, commentateur d’Avicennes : Gabriel Fallope; Félix Wurtz, dont on vante le traité des fractures ; François de Arcé, né à Séville, célèbre par son habileté à guérir les fistules; Ambroise Paré, le plus renommé de tous, célèbre surtout par ses études sur les plaies d’armes à feu; Jacques Guillemeau, chirurgien de Henri IV, très-célèbre accoucheur ; Jean- Philippe Igrassias, qui écrivit sur les tumeurs ; Georges Bartisch, de Kœnishruck, oculiste ; Jérôme Mercurii, de Rome, l’un des meilleurs écrivains sur les accouchements; François Roussel, médecin du duc de Savoie, qui donna la plus grande célébrité à l’opération césarienne.
§ V. Institutions, Facultés.
Venons maintenant aux événements qui se produisirent dans les institutions qui se rattachent à la médecine.
Deux ordres religieux sont fondés pour soigner les malades : les Frères de la Charité ou de Saint-Jean de
Dieu, établis en 1520, et qui, dès 1602, occupèrent l’hôpital de la Charité de Paris jusqu’à la Révolution. Les Clercs minpurs réguliers ou Obigons, frères infirmiers, destinés à soigner les malades dans les hôpitaux ; ils furent établis par Camille LeUis, sous Sixte-Quint, en 1585.
Dans la Faculté de Paris, la querelle qui s’était élevée entre les chirurgiens et les médecins se continua ; elle dura pour ainsi dire tout le siècle.
En prenant possession de ses nouvelles écoles, l’an 1505, sous le décanat de Jean Avis, la Faculté institua définitivement des cours d’anatomie et de chirurgie pour les barbiers, les proclamant en face de la Faculté, et récusant aux chirurgiens de robe longue de faire partie de leur compagnie, tout en exigeant d’eux qu’ils suivissent les cours et payassent les droits d’école. Mais les chirurgiens obtinrent un décret de l’tJniversité, en 1515, qui les déclara partie de droit de la Faculté ; et un aulre^ en 1545, qui leur permit de conférer les grades de bachelier, licencié et docteur. En 1577, leurs (privilèges furent confirmés ; et, deux années plus tard, ils reçurent du Pape un induit qui leur permettait de répandre le sang dans les opérations. L’Université continuait de les soutenir contre la Faculté, qui avait alors à sa tête le célèbre Baillou, meilleur observateur de la nature des maladies que de la tolérance professionnelle. En 1596, ils sont assez forts pour obliger les barbiers à appeler un chirurgien juré dans les cas graves. Les médecins étaient vaincus.
Les chirurgiens obtinrent même des privilèges semblables à ceux des médecins. C’était une tradition que ceux-ci, comme faisant partie de l’Université, étaient exempts de charges et impôts, privilèges que les rois de France reconnaissaient à leur avènement. Cependant, en 1512, lorsque Louis Xll disputait le Milanais, la ville
de Paris s’imposa extraordinairement pour une forte contribution dans laquelle on comprit la Faculté. Celleci réclama , et le roi fit droit à sa requête, disant « entendre et vouloir que les docteurs de la Faculté en médecine continuassent à jouir et user de leurs privilèges sans aucune nouuelleté. » line paraît pas qu’alors les chirurgiens aient joui des mêmes privilèges, et ils durent comme précédemment subvenir aux impôts; mais ils obtinrent bientôt d’être sur le même rang que les médecins, puisque, comme eux, ils faisaient dorénavant partie de l’Université après 1515. En effet, en 1544, François déclara, par lettres patentes du mois de janvier, que « les professeurs, licenciés et maîtres en chirurgie ne peuvent être de pire qualité ni condition en leur traitement que les suppôts de l’Université dont ils auront les privilèges. »
Cette querelle entre lés médecins et les chirurgiens fut malheureuse ; elle détermina une séparation nuisible à la médecine et à la chirurgie, et consomma une division professionnelle qui avait déjà été funeste dans les temps antérieurs. Mais surtout elle suscita dans la Faculté un orgueil et un esprit d’intolérance sans exemples. On vit les médecins de Paris se refuser à toute innovation scientifique, récuser tout progrès dont ils n’avaient pas eu l’initiative. C’était du reste l’esprit général de l’Université qui, dans ce xvi® siècle, condamna Ramus pour avoir voulu contester l’autorité d’Aristote. Certes, nous sommes, en principe, pour le respect de l’autorité des maîtres et des traditions ; mais, dans les choses de libre examen, dans les questions d’opinion et de science, il nous paraît révoltant dé ne pas accorder cette liberté qui est dans la nature des choses. Ramus n avait du reste pas soulevé une simple question philosophique, et il y avait évidemment au fond de sa révolte logique le
g*erme du calvinisme dont, quelques années plus tard, il se déclarait le disciple : mais qui peut assurer que la violence philosophique dont il fut victime ne le poussa pas définitivement dans l’hétérodoxie?
La Faculté suivit le pas de l'Université dans sa marche intolérante : elle condamna les médicaments chimiques et particulièrement l’antimoine; censura de Launay en 1560 pour les avoir employés; attaqua avec violence Brissot et Botal pour leurs réformes dans la manière de saig’ner, les oblig’cant à aller mourir en exil. A quoi aboutirent ces actes de violence? Gela n’empêcha pas l’antimoine et les remèdes chimiques de se propager, d’abord sourdement, puis à découvert, et d’être enfin acceptés et autorisés! Brissot et Botal, morts en exil, eurent des disciples ardents qui propagèrent leur méthode et la firent triompher.
Un acte considérable de la royauté vint tenter de porter remède à cet esprit d’aigreur universitaire en érigeant une concurrence à l’intraitable mère. François 1®^, en 1550, institua le Collège de France pour y appeler les savants étrangers que l’Université n’aurait pas accueillis. Car, chose remarquable, le grand mouvement d’enseignement s’était établi à Paris et avait pris tout son développement dans le xiii® siècle par l’affluence de maîtres venus de tous les points de l’Europe, alors qu’on demandait seulement aux nouveaux venus deux choses : de briller par des idées nouvelles et de ne point tomber dans l’hérésie. Mais les temps étaient changés. Sous le prétexte d’orthodoxie, on avait établi depuis des grades exigés, on avait fermé la porte à tout ce qui n’était pas de la docte corporation, on repoussait au lieu d’accueilir; et de là cette déplorable décadence de l’Université pendant le xve et le xvi® siècles. Alors, comme de nos jours, l’étroitesse d’esprit des corps constitués aimait
érUDE SUR NOS TRADITIONS. 297
mieux tout perdre que d’accepter ce qui leur était étrang-er.
La fondation de François P" fut donc une institution des plus utiles, où brillèrent J. Houllier, Duret, Charpentier, et qui réveilla les études. Depuis, de nos jours surtout, cette institution a été assimilée à la Sorbonne : on n’y voit plus g-uère que des hommes qui appartiennent par un côté quelconque aux divers corps universitaires, et on ne trouve plus un enseig-nement libre ouvert aux travaux qui sortent du cercle des sciences officielles. De là l’intolérance scientifique dans laquelle nous vivons, comme au commencement du xvP siècle, et un sensible affaiblissement des études comme à cette époque. Aujourd’hui l’Université détient les Facultés, la Sorbonne, le Collègue de France, les académies, les hôpitaux, les inspections èt les places de toutes sortes ; l’on voit partout les mêmes hommes, maîtres intolérants de toute place et chassant brutalement quiconque aurait la prétention d’entrer dans le docte corps officiel avec des idées non contrôlées; et, en dehors de ce qui est officiel, aucun enseig’nement n’est possible.
On est fort incertain des lois qui deA^aient rég’ler la pratique de la médecine. 11 est bien certain que beaucoup de chirurg’iens exerçaient sans être attachés à l’Université et sans être g*radés. Les barbiers qu’on prenait comme suppléants pouvaient passer pour des aides. Mais un g-rand nombre d’alchimistes, de préparateurs d’ingrédients de toutes sortes A-endaient leurs préparations sans être inquiétés. L’Unwersité avait bien établi les g'rades dans le milieu du xiiU siècle, mais tout prouA-e qu’elle n’avait agn ainsi que pour maintenir ce qu’elle nommait l’orthodoxie de l’enseignement; c’était pour elle un moyen d’empêcher la propag*ation des mau- Anises doctrines, rien autre. Si elle Anulut ensuite étendre
J9ê HÎSTOmÉ DË LA MBDECINÊ.
sur la société et sur la pratique l’autorité de ses g-rades, ce ne fut que plus tard; et on ne voit pas que les lois visig-othes ni celles de Rog-er de Naples aient été introduites officiellement en France. Dans plusieurs circonstances, on la vit même réclamer en vain, lorsque les rois protég’eaient des médecins qu’ils faisaient venir de l’étranger pour les attacher à leur personne. Henri IV, par exemple, se souciait bien peu de ces réclamations ; et, avant lui, François l®" et d’autres encore. Les Facultés et les corporations avaient des lois propres, mais ces lois ne pouvaient mener ni le pouvoir royal, ni le pouvoir communal, l’un et l’autre faisant en général assez bon marché de ce qui les gênait. Chacun d’ailleurs avait ses privilèges. L’autorité universitaire était sans doute considérable, mais dans les limites du cercle qu’elle occupait; et, en dehors de ses quartiers, de ses maisons, de ses collèges, de ses rues, quoique le prévôt des marchands et même le chevalier du guet prêtassent serment au recteur, l’autorité municipale était pleine et entière. Souvent même il y avait lutte entre la commune et les doctes Facultés,et les prétentions n’étaient pas moindres des deux côtés. On a pu expulser quelque charlatan au liom de la commune, du parlement ou du roi, mais ce n’était pas au nom de la Faculté. Il y avait des passions violentes qui pouvaient s’agiter dans les deux milieux également, et nous voyons Brissot, Botal et leurs adhérents succomber sous leur frénésie, le parlement y prêtant la main : mais ce sont là des faits accidentels, des excès où la loi générale de préservation sociale vient autoriser les écarts d’une imagination en délire. Cela n explique pas et ne démontre pas l’existence d’une loi qui aurait universellement exigé les grades universitaires pour 1 exercice de la médecine. Nous allons voir au XVII siecle et au xviii® la Faculté échouer dans ses
réclamations contre l’envahissement de Paris par des médecins étrangers, quelques-uns, il est vrai, reçus à la Faculté de Montpellier, mais d’autres, probablement assez nombreux, non gradés.
Donc, à ces époques qu’on nous enseigne avoir été barbares, la pratique et l’enseignement des sciences se mouvaient dans une liberté aujourd’hui perdue.