CHAPITRE III
DEPUIS GALIEN JUSQu’aU XVI® SIÈCLE.
Après Galien, la médecine tombe pour longtemps dans un état de déplorable décadence, l^a science se traîne et s’éteint plutôt quelle ne vit dans les derniers
siècles de Tempire romain. Elle semble comme renaître un instant sous la domination des Arabes, mais elle ne reprend vraiment son essor qu’avec le développement des écoles chrétiennes en Occident.
Pendant cette long*ue période que nous voulons embrasser dans ce chapitre, Thistoire ne trouve vraiment un peu d’intérêt qu’au travail des écoles chrétiennes au sein desquelles apparurent , du xiii® au xv® siècle, les idées qui devraient ultérieurement vivifier la science jusqu’à notre temps ; car nous aurons beau faire avec l’esprit sceptique dont nous sommes agités aujourd'hui, nous n’en sommes pas moins les fils et les continuateurs des générations du moyen âge, ce temps si décrié par les ignorants.
Aussi, des trois phases que renferme cette période de près de quatorze siècles, la dernière est celle qui doit plus particulièrement nous arrêter, après avoir vu à vol d’oiseau ce que la médecine devient sous la décadence romaine et sous la domination arabe.
§ 1.. La médecine sous la décadence romaine.
Les médecins qui suivirent le temps de Galien jusqu’à la fin de l’empire d’Orient se rattachent à une des sectes que nous avons examinées, et n’eurent qu’un faihle éclat. Seules, les sectes magiques émergèrent avec un certain et triste brillant de ce temps de détritus moral et scientifique.
I. Sectes magiques. De tout temps s’était développé à côté de la médecine, et parallèlement à ses dogmes, un enseigniement démoniaque faisant appel aux puissances mauvaises pour la guérison des malades, mais il avait été certainement repoussé de la science; Hippocrate
l’avait récusé, et Galien également. Il reparut, plus puissant que jamais, sous l’influence des philosophes de l’école d’Alexandrie, et la science médicale commença d’être souillée par les superstitions.
Nous avons déjà vu quelques-unes de ces aberrations; il faut nous y arrêter un moment pour mieux voir où elles aboutirent. Quoique ces idées n’appartiennent pas en propre à la médecine, nous devons les examiner pour comprendre la déplorable influence qu’elles eurent sur notre art, et pour nous garer de celles qu’elles semblent vouloir reprendre de nos jours.
La magie apparaît dans l’histoire à l’origine de toutes les sociétés payennes ; il n’en est pas une qui ne nous montre, à ses premiers temps, des sorciers ou des enchanteurs. En Égypte, au temps de Moïse, nous voyons les pratiques magiques très-développées, et régnant sans partage sur le gouvernement, sur les sciences, sur la médecine. En Grèce, des enchanteurs et des sorciers apparaissent dès les premiers temps; et nous pouvons juger, par l’énergique répulsion qu’Hippocrate leur témoigna, combien les pratiques superstitieuses étaient vives à cette époque dans les temples d’Esculape et d’Hercule ; retirer alors la médecine des temples, c’était vraiment la retirer des foyers de la superstition. Chez tous les peuples sauvages, on a toujours vu, dans chaque tribu, le sorcier faisant office de prêtre et de médecin, joignant à quelques connaissances naturelles empiriques, des pratiques monstrueuses et mystérieuses. Gela s’est retrouvé aussi bien près des grands lacs de l’Amérique que dans les vastes plaines de la Mongolie, ou dans les profondeurs de l’Afrique.
Cependant, le pays où ces pratiques déplorables semblent s’être constituées d’une manière rég’ubère dans l’antiquité, et où elles jetèrent le plus d’éclat, fut la
Perse. Là, Z oroastre ^ à une époque fort incertaine, établit la mag*ie sur la doctrine des deux principes, dont l’orig’ine se perd dans le vague des traditions primitives. Suivant cette doctrine, premier faux pas de la philosophie sortant de son berceau, le monde est sous la dépendance de deux principes toujours en lutte : Ormutz le principe bon, qui lutte contre Alirimanîi^ le principe mauvais, duquel dérivent toutes les maladies. De ces deux principes émanent quatorze ordres de démons ou anges, sept bons et sept mauvais, et les bons sont perpétuellement en lutte avec les mauvais. L’homme peut se vouer à Ormutz ou à Ahrimann, en portant quelque objet qui leur est consacré ; il trouve alors à son service les anges ou démons du principe auquel il s’est donné. Mais, si Ormutz doit être vainqueur un jour d’Ahrimann, ce ne sera qu’à la fin des temps ; d’ici là, Ahrimann doit dominer, il est le prince de ce monde et peut avec ses mauvais anges tout changer dans les choses naturelles, les préserver ou les affecter de maladie. En se consacrant à Ahrimann et à ses mauvais anges, on participe à leur puissance sur les choses naturelles, on en obtient la préservation ou la guérison des maladies ; et ceux qui ont obtenu de se mettre en communication avec ces puissances, sont les adeptes, les magiciens, qui peuvent changer une chose en une autre, l’eau en sang, affecter quelque être de maladie ou le guérir.
Ce système, dont on rapporte la constitution à Zoroastre, et qui n’est qu’une altération ridicule des traditions religieuses primitives, s’était considérablement répandu dans toute 1 antiquité et se trouvait connu dans tout 1 Orient, au moment où débutait l’ère chrétienne. Tout le monde sait les tentatives de Simon le Magicien pour obtenir des apôtres, à prix d’argent, le pouvoir de guérir les malades et de ressusciter les morts; et l’on sait
encore la lutte de saint Pierre avec ce même Simon, qui mourut de sa chute. Les apôtres et les premiers disciples du Christ étaient considérés par les païens comme des adeptes particuliers d’une science mag'ique ; et les nombreux miracles qu’ils obtinrent ne firent que répandre dans la foule ig'norante la croyance à une véritable puissance mag’ique. Beaucoup ne voyaient en eux que la puissance surnaturelle, méconnaissaient la vraie doctrine chrétienne et ses vertus, et ne recherchaient que cette puissance, objet de leurs convoitises. Plusieurs de ces hommes adonnés à la mag-ie acquéraient une certaine célébrité. On cite Simon^ dont nous venons de parler, Apollonius de Tyanes^ à la fin du i®*" siècle, dont la réputation fut immense, qui séduisit les philosophes, fit un g’rand nombre de cures merveilleuses, passa même pour avoir ressuscité des morts, et dont la statue fut placée par Septime Sévère dans son laraire particulier, à côté de celle du Christ ; Barcochébas, qui donna lieu à la célèbre révolte juive sous Hadrien, dans le II® siècle, que beaucoup de juifs acceptèreiit comme le Messie, et qui mourut dans la révolte qu’il avait suscitée.
En s’unissant à quelques doctrines émanées de la synag’Og’ue , le mag’icien donna lieu à la kabbale , dont les fondateurs paraissent avoir été au ii® siècle de notre ère : Acibha, auteur du livre Jezirah, et son successeur Simon ben Jochdi^ auteur du li\T‘e le Sohar. Dans leur système, il y a trois mondes émanés de l’infini, comme des cercles émanés d’un centre : ces trois cercles sont en relations réciproques par des puissances surnaturelles correspondantes ; et il suffit d’être en rapport avec les puissances correspondantes du monde supérieur au nôtre pour avoir la puissance de g’uérir. Un écho de ces idées a donné Heu à la théosophie qui brilla dans la suite, au xvi® siècle de notre ère.
176 HISTOIRE DE LA MÉDECIInE.
En s’alliant à la philosophie, la mag*!© se transforma et prit les noms de théosophie, théurgie^ goetie. Ammonius Saccas paraît être fauteur de cette transformation ; il eut pour disciples et sectateurs, Plotin, Jamblique, Por- PHTREet Proclus, qui furent ses vulgarisateurs. Dans ce système, le monde est rempli de génies qui sont tous liés par des sympathies, comme toutes les particules du corps sont liées entre elles ; par la contemplation, la sobriété, la continence, on s’unit aux bons génies et même à Dieu, auteur de tout bien, et Fon peut dompter les génies malfaisants ; chacun peut avoir un génie particulier, au moyen duquel il peut en conjurer d’autres d’un ordre inférieur ; les génies malfaisants peuvent être également conjurés et enchantés par des offrandes et des pratiques occultes; la contemplation et une certaine science occulte mettent en communication avec les génies, d’où découle la connaissance et la puissance des gnostiques. La gnose est la science supérieure, c’est la théosophie ; la théurgie est le culte des bons génies ; la goétie agit par l’intermède des mauvais génies. Ils appelaient ces génies des æons^ et N. S. J.-G. n’était qu’un æon ^ ou émanation de la Divinité. — k ce système se rattachèrent, sous des formes plus ou moins variées, les divers hérésiarques des siècles suivants : Saturnin, Basilide, Garpocrate, Marcion, Valentin. Dne autre secte, celle des Ophianiens^ adorait le serpent comme symbole du bon démon et opérait par son invocation des cures merveilleuses et toutes sortes de supercheries. 11 en est resté en Egypte la tribu des Ophiites.
Il y avait des hvres qui contenaient les formules d’invocations, de conjurations et de pratiques diverses ; ces formules portaient des noms bizarres et étaient attribuées à de prétendus usages anciens. Parmi les moyens
ETUDE SUR. NOS TRADITIONS, de guérison étaient ceux que l’on appelait talismans et amulettes. De tout temps et dans toutes les religions, les objets qui ont été offerts ou consacrés à la divinité, ont été considérés comme des témoignages d’invocation et comme des objets de consécration et de protection. C’est cette idée qu’exploitèrent les païens et les sectes magiques; le talisman était un objet de protection, soit un morceau de papyrus, soit une image, soit une figure, soit une médaille ; plus tard, on y grava des signes, des noms, des invocations que l’on devait réciter d’une certaine manière. On cite, entre autres, Jes mots a^çaç, aPpacaç, aêpa/.aS^aêca.
A côté de la magie, concurremment avec elle, ou même conjointement avec elle, se développaient l’astrologie et l’alchimie, deux autres branches des sciences occultes qui firent invasion en médecine sous les Arabes et au XVI® siècle.
Toutes ces choses étaient acceptées avec une sorte de fureur par les Romains dégénérés et démoralisés, qui d’ailleurs y avaient toujours été enclins, puisque du temps de Caton on avait des amulettes et que Caton luimême en portait. Claude protégea la théurgie et fit élever une statue à Simon le Magicien. Hadrien s’occupa lui-même de magie et favorisa les sectateurs.
Antonin le Pieux et Marc-Aurèle employèrent tous leurs moyens à les propager. Alexandre Sévère défendit un moment l’astrologie, mais il avait des adeptes à sa solde et rendait un culte à Apollonius de Tyanes. Les évêques seuls s’opposèrent à ce débordement de superstition et de manœuvres démoniaques. Julien l’Apostat protégea toutes les sectes magiques qui, pendant son règne, prirent une grande extension, mais pour dépérir bientôtsous lespoursuitesrigoureuses de Valens et de Yalentinien. Elles se réfugièrent alors dans l’empire d’Orient Frédault. -1:2
et chez les Arabes, d’où elles devaient revenir plus tard en Occident. Nous en parlerons alors pour exposer nettement pourquoi et comment la médecine est posée en dehors de ces questions du surnaturel.
IL Médecins grecs de la décadence. Revenons a la médecine proprement dite et voyons quels furent les rares médecins qui alors conservèrent au moins les traditions de leurs ancêtres ; presque tous vivent en Orient.
Suivons l’ordre des temps :
Aux iif ET IV® SIÈCLES, on cite les auteurs suivants : Marcellus de Sida^ en Pamphyhe, écrivit sur la médecine 42 livres en vers hexamètres, dans lesquels il décrivit la lycanthropie ; — les deux Serenus Sammonicus^ père et fils, écrivirent également en vers; — Yindicien^ médecin de Valentinien, a laissé un poëme sur la thériaque; — Théodore Priscien suivit quelques principes de méthodistes ; — Sextus-Placitus-Papiniensis est cité comme un empirique superstitieux; — Marcellus Empiricus, de Bordeaux, archiâtre sous Théodose et sous ses deux fils, Arcadius et Honorius, a rassemblé un grand nombre de recettes empiriques et de moyens goétiques ; *— Zénon, de Chypre, sous l’empereur Julien, enseignait avec éclat à Alexandrie. 11 eut pour, disciples Magnus d'Aniioche et le suivant.
Oribase^ de Pergame ou de Sardes, fit une collection des principaux médecins qui l’avaient précédé, en suivant l’ordre des parties de la médecine. Il en fit ensuite un abrégé. La. grande collection comprenait 72 livres dont il ne nous reste que les quinze premiers, le 24" et le 2oL L’abrégé, qui porte le nom de Synopis , et que nous possédons en entier, comprend 9 livres. Il a laissé, en outre, un Eupansta^ ou choix de remèdes faciles, en
4 livres. Ces ouvrages, qui ne sont que des compilations, sont encore très-intéressants à consulter.
Dans ses collections il parle d’abord, dans les livres Yll et Ylll, des moyens d’évacuation, de la saignée, des ventouses, de la scarification, des sangsues, des purgatifs et vomitifs, des masticatoires, des errhins, de la fumigation, deslacrymatoires, des diurétiques, des Démagogues, des sudorifiques. Il y examine les deux questions de la déplétion et de la révulsion. — Dans les livres IX et X, il examine les moyens externes ; l’air, les saisons, les pays, les vents, l’action astrale, les localités, la chambre du malade, le coucher, la température du pays, les plantes salubres, les exhalaisons, la disposition des rues, les fermentations, les cataplasmes et les ventouses, les embrocations, les affusions et lotions, les bains artificiels, les bains minéraux, le bain froid, le bain de sable, l’exposition au soleil, les sinapismes, les épilatoires, les fumigations, les collyres, les pastilles, les pessaires, les onguents, les injections, les malagmes, les acopes,les stimulatoires, les bains d’huile, bains d’eau de mer , étuves naturelles, médicaments rubéfiants. — Les livres XI , XII et XIII sont les descriptions de médicaments d’après Dioscoride. — Les livres XIY et XY sont la systématisation des médicaments simples : il y a là les échauffants, les rafraîchissants, les desséchants, les humectants, les renforçants, les maturatifs, les suppuratifs, les ramollissants, les endurcissants et relâchants, les emplastiques, les héchiques, les désobstruants, détersifs et atténuants, les raréfiants , condensants, resserrants, attractifs , répressifs, astring’ents, perspirateurs, les emménagog’ues, ceux qui donnent du lait,ceux qui donnent ou tarissent le sperme. — C’est, comme on le voit, un résumé de toutes les idées empiriques, dogmatistes et méthodistes. Au reste, cet
ouvrag’o est vraiment très-curieux et très-intéressant, et l’on peut tirer d’excellentes choses de sa lecture. M. Darembert a fait une œuvre utile à la tradition en rééditant ce qui nous reste d’Oribase.
Némésius^ évêque d’Émèse au temps de Théodore, écrivit un livre intituléi)g la Nature de ïhomme^ qui a eu uneg’rande célébrité, et où l’on a cru voir une indication claire de la circulation du sang*.
Au V® SIÈCLE, les Nestoriens, qui formaient une secte chrétienne, établirent à Édesse, en Mésopotamie, une école de médecine un instant célèbre, mais qui ne fut pas delong’ue durée. Dans le milieu de ce siècle, il y eut, à Constantinople, un médecin célèbre nommé Jacques Psychrestus : on ne sait rien de lui.
Au vf SIÈCLE, on cite deux hommes qui ont joui d’une grande réputation. — Aétius JAmide^ en Mésopotamie, compilateur dans le genre d’Oribase, dont on possède les ouvragées, au moins en grande partie. — Alexandre de Tralles, dont on possède quelques livres [de Arte medka)', auteur estimable, érudit, sensé, et qui sait quelquefois reprendre Galien , surtout en thérapeutique, sur laquelle il a donné quelques remarques précieuses. Il est surtout admiré pour ses descriptions de maladies, et il est considéré, avec Arétée^ parmi les premiers nosographes. Il prend chaque maladie l'une après l’autre et donne, pour chacune, tous les remèdes que l’on connaissait.
Dans ce même siècle, une épidémie des plus meurtrières se répandit de tous côtés : parue en 541, d’abord en Éthiopie, selon les uns, ou en Égypte, suivant d’autres , elle se répandit en Palestine et dans les pays voisins, en Grèce, à Constantinople, désola quatre fois la ville d’Antioche, g’agma l’Italie, ravagea la France de 564 à 568, reparut dans l’Arabie en 572 et à Berne
en 590. Dans plusieurs contrées, elle enleva la moitié de la population. C’était une sorte de peste, avec bubons, qui s’accompagna d’exanthèmes qu’on appela variolas ou milinas^ corales pustutas. La plus ancienne description nous est donnée par l’Arabe Rhazès.
Au vil® SIÈCLE, Théophile Philotheus ou Philarète^ tz^o-og- ^scôaoiu; ou chef des hallebardiers, sous Héraclius, a compilé Galien et Rufus, et laissé quelques commentaires sur Hippocrate. — Etienne dAthènes^ l’un de ses disciples, a également fait des commentaires sur Hippocrate. — Jean^ A Alexandrie^ est encore un commentateur.
Palladius Vlatrosophiste écrivit sur les fièvres ; il émit une théorie analogue à celle de Galien.
Paul d'Egiîie est célèbre comme chirurgien et accoucheur; il avait étudié à Alexandrie; c’est un de ceux qui ont le mieux écrit, dans l’antiquité, sur les opérations, et ses livres furent en g^rand honneur chez les Arabes. En beaucoup de points, il a suivi Alexandre de Tralles, qui était son auteur favori.
Les derniers auteurs que l’on cite sont :
Aux® SIÈCLE, Nonus, qui fit un recueil de compilations d’après Aétius, Alexandre de Tralles et Paul d’Egnne.
Au XI® SIÈCLE, Michel Psellus^ qui écrivit sur les aliments, sur la magie et sur d’autres sciences.
Du XI® AU XII® SIÈCLE : Simèon Seth, qui refît îe traité de Psellus, sur les aliments et les médicaments ; ISicétas, qui composa un recueil de chirurgie de quelque valeur.
Au xiif SIÈCLE : Jean Actuarius, qui écrivit un livre sur . Y Action et les affections de ï esprit anima f où il suit Galien; un autre livre sur la séméiotique des urines, où tout ce que les anciens ont laissé est très-bien exposé; il donna un Traité des méthodes curatives , qui est le compendium le plus complet de la médecine arabico-galénique. — BemetriusPepagomemis, contemporain d’Actuarius, écrivit
182 mSTOIRB DE LA MÉDECINE.
un traité sur la g’outte. Enfin , Nicolas MyvepsKS ^ natif d’Alexandrie, vivant dans le meme temps, a fait une collection assez curieuse de tous les médicaments composés et de toutes les recettes dispersés dans les écrits des Grecs et des Arabes.
Ainsi se termine la médecine dans l’empire d’Orient, se perdant dans des compilations inférieures, livrée aux subtilités vaines de quelques commentateurs, et n’offrant plus rien d’orig-inal. Nous examinerons l’influence du christianisme sur la médecine plus loin.
§ 2. Écoles arabesi
La médecine, comme les autres sciences et les arts sérieux, ne pouvait plus vivre sous la domination romaine quand la décadence se fit sentir ; de sa nature, le g'énie romain ne leur était pas favorable, mais il leur devint tout à fait hostile lorsque ce qu’il y avait de sérieux et de g'rand chez ce’peuple fut détérioré par des mœurs infâmes, le goût du sang, l’abus du pouvoir et l’intrigue-. D’ailleurs, les savants eux-mêmes étaient tombés dans les sophismes, les subtilités niaises et les superstitions tout à la fois horribles et ridicules. Bientôt des persécutions religieuses et scientifiques séparèrent définitivement les Romains et la science, et celle-ci partit pour d’autres contrées, chez un peuple hospitalier et dont le génie vif, fougueux et brillant promettait un avenir.
L’introduction de la médecine et des sciences chez les Arabes ne se fit pas, au reste, tout d’un coup et dans un seul temps. D’abord, des écoles de médecine, fondées par les Nestoriens, à Édesse et à Damas, au v® siècle, furent chassées par la persécution de Léon l’isaurien, et se réfugièrent à Dschondisahour, dans le Kurdistan-. Là
un collège de médecine fut établi, qui dès le vn® siècle était célèbre et desservait un hôpital public fondé par les chrétiens.
Vers la fin de ce vu® siècle, deux médecins grecs, Tlieodocus et Theodorus , s’établirent dans l’Irak et eurent de nombreux disciples ; et dans le même temps, des Syriens^ emmenés captifs par Omar, traduisirent en arabe les écrits des anciens médecins. Dans la seconde moité du viii® siècle, le calife Al-Manzor fonda Bagdad et y établit une académie, un collège de médecins, des hôpitaux, une pharmacie publique. Son successeur, le calife Haroun-ahRaschid, attira les chrétiens de Syrie et protégea l’école de Dschondisabour. Mais c’est au fils et successeur d’IIaroun, à Al-Mamoun, qu’est due la grande impulsion donnée à la médecine chez les Arabes. Il fit surtout faire des traductions nouvelles des anciens médecins, plus soignées et plus complètes que celles que l’on possédait.
A partir de ce moment, aux ix®, x® xi' et xii® siècles, la médecine fut cultivée avec ardeur dans ces pays. On fonda des bibliothèques et des académies en Asie et en Espagne; en Asie, à Bassora, Feruzabad, Damas, et jusqu’à Bockara: en Espagme, à Séville, Murcie, et surtout à Gordoue. Au xii® siècle, on comptait 70 bibliothèques et plus de 200 auteurs.
IMais sous cette nouvelle domination la médecine ne jeta qu’un éclat passager, et ne s’enrichit que médiocrement. Les savants arabes bientôt dominés par des races plus barbares se réfugièrent en Espagne, où ils s’épuisèrent rapidement. Leur génie brillant, mais léger, plus sémillant que fort, plus éclatant que solide, n’avait pas la consistance et le sérieux que demandent les sciences, l.es mœurs du Coran, d’un sensualisme g’alant, affaiblissaient encore le peu de solidité de leur esprit. Aussi,
leur civilisation fut éphémère dans le ix® siècle ; elle était complètement éteinte à la fin du xiii®. Du reste, tout porte à croire que les Arabes eux-mêmes se livrèrent peu aux sciences, et que tous les savants célèbres qui en ont porté le titre furent, ou des chrétiens cachés ou des juifs convertis ou méconnus. La philosophie eut avec la médecine, chez les Arabes, les rapports constants que ces deux sciences ont toujours chez tous les peuples; et, chose remarquable, tous les savants que les Arabes ont eus attachés à la Filsafet (philosophie) paraissent avoir été des médecins juifs; d’ailleurs, cette philosophie, dès ces débuts jusqu’au Moré - Nebouchin , de Moïse Ben- Maïmoun, se rattache à celle de Philon, au Jesirah et au Sohar^ sous le couvert de péripatétisme, dont elle s’est fait un simple manteau. Ces savants, dits Arabes, furent d^ailleurs des commentateurs souvent judicieux, mais le plus souvent subtils : méprisant l’anatomie, ils ne purent faire qu’une physiolog’ie de raisonnement; attachés à l’astrolog'ie, leur séméiotique ne se composa g*uère que de l’uroscopie; ils furent cependant d’assez bons observateurs en pathologie, et ils ont laissé quelques descriptions de maladies bien faites ; ils enrichirent même la matière médicale et la botanique; mais leur thérapeutique, trop guidée par l’alchimie, fut encombrée de préparations multiples. On leur doit l’usage des potions, des juleps, des sirops, des tisanes de toutes espèces.
Parmi leurs auteurs, on cite les suivants :
Le premier, dont ils ont eu un traité, est Ahrun. Voici ce qu’en ditSprengel : « Un prêtre d’Alexandrie, nommé Ahrun, publia le plus ancien traité de médecine que les Arabes aient possédé. Il était contemporain de Paul d’Egine, et son ouvrage, intitulé Pandectes, se composait de 30 livres auxquels un certain Sylvius de Ros-ain en ajouta quelques autres. Ces Pandectes, écrites originai-
ÉTUDE SUR NOS TRADITIO:î?S. 185
rement en grec, furent traduites en syriaque par un Juif de Bassora nommé Maserdschawaih-Ibn Dschaldschal^ ou suivant d’autres, par Gosius, d’Alexandrie. Nous ne le possédons plus aujourd’hui; mais Rhazès en a conservé quelques frag*ments. Ali-Abbas assure que la diététique et la chirurg*ie y étaient traitées d’une manière superficielle. Ahrun fixa particulièrement son attention sur la petite vérole, dont il a donné la première description ; car Paul d’Eg*ine, son contemporain, n’en dit pas un seul mot. Il l’attribuait à réchauffement et à l’inflammation du sang*, ainsi qu’à l’effervescence de la bile. Cette théorie fut, dans la suite, adoptée par le plus grand nombre des médecins arabes.
Au viiP SIÈCLE : Géhei\ appelé Y Arabe ^ Grec de nation, suivant les uns, né à Séville et originaire de l’Arabie, selon d’autres, petit-fils de Mahomet, suivant quelquesuns, fut un des plus célèbres alchimistes; on lui attribue d’avoir réformé cette science, et les alchimistes l’ont reconnu dans la suite pour le premier qui ait cherché le remède universel et la pierre philosophale. Mais nous avons vu que l’idée d’une panacée ou remède universel lui est évidemment antérieure; quant à l’alchimie, ou la transmutation des métaux en or, elle paraît être née en Égypte, et elle était déjà très-vivace sous l’empereur Claude, auquel on avait proposé de faire de l’or. Enfin, l’idée d’une pierre philosophale, ou secret sublime, doit émaner des écoles magiques dont nous avons parlé.
Dans le même siècle, une famille de médecins nestoriens, du nom Backtischwah (serviteurs du Christ), fut célèbre à la cour des Califes,
Au IX® SIÈCLE : Jahiah-Ibn-Masawaih ou Mesué l'ancien^ dont nous ne connaissons les écrits que par quelques fragments compilés par Rhazès.
Honain^ son disciple, également nestorien, fut célèbre
comme traducteur. Il reproduisit én arabe les écrits d’Hippocrate, de Galien, de Pline, d’Alexandre d’Aphrodisée le philosophe, de Ptolémée et de Paul d Eg’ine. Ses fils, Isaac et David, furent ég*alement des traducteurs : le premier donna une version arabe du livre d’Aristote sur les plantes.
Jahiali-Ibn-Serapion ou Jean Serapion, orig-inaire de la Syrie, fit une espèce de compilation des auteurs anciens et nouveaux.
Jacob-Ibn-Izhak-Alkendi fut un des écrivains les plus féconds. On a le catalog'ue de documents qu’il composa sur toutes les sciences, la philosophie, les mathématiques, la médecine et l’astrolog-ie. L’un de ses écrits sur la matière médicale contient une théorie célèbre sur l’action des médicaments composés ; d’après elle, l’action du médicament composé croît en proportions géométriques du mélange; l’action du premier degré est déterminée par la multiplication du nombre des éléments du mélange par deux; le second degré résulte du total du premier degré multiplié par deux, et ainsi de suite. Cette théorie confuse et qui est exposée par l’historien Spreng’el, subsista jusqu’au xvif siècle. Ce fut lui qui, je crois, donna la première grande impulsion à la philosophie arahe, et qui suscita la grande colère que Al-Gazzali manifesta dans sa Destruction des philosophes.
Tabeth-Ibn-Korrah laissa un grand nombre d’écrits, un, entre autres, sur le repos de l’artère entre la diastole et la systole.
Aben Guefith écrivit un ouvrage sur les effets et les propriétés des médicaments. Il y établit, entre autres choses, que la maladie contre laquelle on veut essayer un remede doit etre simple, qu on doitessaver le remède sur des individus de complexions opposées, jusqu’à ce que l’on soit sûr de ses vertus; que ses propriétés mé-
dicales doivent être en rapport avec les forces de la maladie; qu’il faut faire attention aux effets qui se manifestent dans la première heure de son application, et les distinguer de ceux qui ont lieu plus tard ; qu’il est nécessaire de comparer son action sur l’homme et sur les animaux. Guéfith, qui a précédé Hahnemann de tant de siècles, selon l’ordre des temps, paraît avoir été le premier dans la tradition à parler de matière médicale expérimentale.
Razès OM Rasis, ou encore Albubécar^ Albubet Mohammed^ dont le vrai nom est Mohammed~ibn-scharjah-aboubekr-Arrasi^ est un des plus célèbres médecins arabes. Il a écrit 226 livres dont il ne reste qu’une partie. Sa chimie fut estimée par Arnaud de Villeneuve. Son principal ouvrage, que nous possédons, est intitulé: ElKavi ou Khavi^ en latin, Libri continentes. Sa pathologie y est celle de Galien combinée à celle des méthodistes. Son traité sur la petite vérole et la rougeole est le plus ancien ouvrage que nous ayons sur ces deux maladies. Il y a de lui 10 livres dédiés à Almansor, qui contiennent un abrégé de toute la médecine des Arabes ; on y remarque un traité sur les qualités nécessaires aux médecins ; un autre sur les manœuvres des charlatans ; et un qui est le premier ouvrage en médecine où il soit fait mention de l’eau-de-vie; le 9^ livre, qui traite de la thérapeutique, eut une grande célébrité jusqu’au xvif siècle. Il y a encore de Rhazès 6 livres d’aphorismes sur le modèle de ceux d’Hippocrate, mais fort inférieurs, et un aniidotaire, ou recueil de médicaments simples et composés. Les livres de séméiotique sur le pronostic, les signes, les voies et les urines, eurent une vogue considérable jusque chez les Occidentaux.
Au X® SIÈCLE : Ali-Abbas fit un traité complet de médecine, intitulé Almeleky-y ou le Roy ah qui fut regardé
comme un chef-d’œuvre d’érudition, mais qui fut surpassé par Avicenne. Son traité de la diététique est resté un livre remarquable.
Avicenne, surnommé Scheikh-Reyes (prince des médecins), et dont le véritable nom fut Al-Hussain-Abou-Ali- Ben-Abdalîah-lbn-Sma, fut à la fois un célèbre philosophe et un grand médecin ; les Arabes le considèrent tout ensemble, comme leur Hippocrate et leur Aristote. Son grand ouvrage intitulé Canon (règle) est un compendium complet et plein d’ordre où la médecine tout entière est renfermée. Il introduisit* en médecine les quatre causes de l’école péripatéticienne ; les matérielles qui résident dans les viscères, les esprits et les humeurs ; les agissantes ou occasionnelles qui se rapportent aux six choses non naturelles ; les formelles qui sont les formes, les complexions ; les finales qui consistent dans les fonctions des organes. Il admit aussi les trois genres de causes encore reconnues aujourd’hui, les prédisposantes, les occasionnelles, et les prochaines. Il multiplia les facultés encore plus que Galien, bien plus qu’on ne l’avait encore fait. Sa théorie sur les humeurs est analogue à celle de Galien. Il fit quelques remarques en pathologie ; sur la mélancolie et sur la pleurésie qu’il distingue de la douleur des muscles intercostaux. En thérapeutique, il s’éloigne peu de ses prédécesseurs, et sa pratique est en général assez faible.
hhak-ben-Soleiman a fait un des meilleurs ouvrages arabes sur la diététique, d’ailleurs composé sur le plan de celui d’Aben-Guefith.
Sérapion le jeune a écrit sur les médicaments un ouvrage célèbre ; c’est un recueil complet de tout ce que les Grecs et les Arabes avaient dit avant lui sur la matière médicale.
Au xi= SIÈCLE ; Rémé le jeune, dont les ouvrages sur la
matière médicale et la médecine pratique sont restés classiques jusqu’au xvi® siècle en Occident, suivit les théories de Galien sur les vertus des médicaments, tenta d’apprécier leurs propriétés par le tact et la couleur, et prétendit qu’elles pouvaient être influencées par le sol de vég’étation. Il enseig’na, mieux que ses prédécesseurs, la manière de préparer les extraits.
Au XII® SIÈCLE ; Albucasis. ou mieux Khalaf-lbn-Abhas- Abu l-Kasen^ né à Gordoue, a écrit un ouvrage célèbre sur la chirurgie; on y voit entre autres choses, que l’usage des caustiques était extrêmement répandu ; l’art des accouchements y est très-faible.
Avenzoar^ ou Abdel-Malek-Abou-Merwan-Ibn-Zohr^ natif de Séville, fut un praticien distingué, qui se piquait de n’être dirigé que par l’empirisme, et de mépriser les sophismes comme les subtilités de la dialectique. Il a écrit le Tdisyr, où l’on trouve quelques observations pratiques pleines de sens. Il est surtout célèbre comme philosophe.
Averrhoës, ou Mohammed-Aboul-Waiid-Ebn-Achmed- Ibn-Roschd^ était de Gordoue, où il. apprit la médecine sous Avenzoar. Il est plus célèbre par ses erreurs et ses hérésies en philosophie et en théologie, que par ses travaux sur la médecine.
Au XIII® SIÈCLE : Ibn-Beithar^ ou mieux Abdallak-Ben- Achmed-Dhiàiddin^ né à Malaga, est le dernier auteur arabe, et celui dont l’étude serait peut-être la plus intéressante, si l’on en croit Gasiri qui a lu ses ouvrages inédits. Sprengel dit qu’il a écrit a un grand ouvrage sur les médicaments simples, et spécialement sur les plantes, dans lequel on trouve non-seulement toutes les observations recueillies par ses prédécesseurs, mais encore une foule de découvertes qui lui sont particulières, et des remarques critiques sur Dioscoride. Il est mal-
190 HISTOIRE DE LA MEDECmE.
heureux que cet ouvrage, non traduit, reste en original enfoui dans les bibliothèques.
En résumé, les écoles arabes firent peu de choses pour la médecine; elles ne furent qu’un dépôt, une transition. La science se réfugia chez eux pour ne pas périr, pendant tout le temps du grand ébranlement de l’empire romain par les Barbares ; mais quand ces Barbares eurent été civilisés parle christianisme, les Arabes leur rapportèrent les traditions scientifiques, comme aux légitimes propriétaires. M. de Blainville, dans l’ouvrage que nous avons cité, exprime très-bien ces grands événements de l’histoire ; il dit : a Les Arabes n’ont donc rien reçu des Grecs en littérature, et ils en ont tout reçu dans la philosophie et les sciences ; ils ont peu ajouté, si ce n’est en pharmacie quelques nouveaux remèdes ; le peu de progrès qu’on leur doit par ailleurs avaient leur racine dans Aristote et Galien. Mais ils ont transmis la science à l’Europe. Les écoles de Salerne et de Montpellier datent leur origine du commerce et de l’influence des Arabes. Ainsi, la science, après s’être réfugiée en Perse pendant que les Barbares allaient fondre sur l’empire romain, revient^ par d’autres invasions, en suivant le périple de la Méditerranée, chercher son véritable centre de vie au sein des nations chrétiennes; seules elles pouvaient lui assurer l’avenir. La Grèce et l’Orient avaient perdu leur gloire en abandonnant 1 Eglise. Dans le silence des ruines, les principes, bases et mobiles du progrès, n’avaient plus d’action. Les hérétiques nestoriens et les philosophes, en fuyant le sol de l’empire, avaient emporté la science en Perse, mais ils en avaient laissé les grands principes au cœur de l’Église dont ils avaient secoué le joug; la science alors, comme un arbre transplanté qui ne peut vivre qu’en serre, végéta, porta même quelques fleurs, mais il n’y eut point
de fruits ; l’arbre ne g*randit point, toute sa puissance vitale fut employée à l’empêcher de mourir. Les Arabes providentiellement chnrg*és de reporter cet arbre dans son sol natal, en recueillirent d’assez g-rands avantages, mais ils n’avaient pas le secret de sa culture, ni surtout celui de sa fécondité. Toute science a ses racines dans les principes sociaux de l’humanité, et le christianisme seul possède ces principes complets ; ils sont le christianisme lui-même. Le christianisme est par cela même le pays indigène de la science, et son seul climat naturel, L’Europe en devenant chrétienne, appelait donc nécessairement les sciences naturelles, les plus sociales de toutes, et c’est là que désormais nous en suivrons le progrès. » {Hist. des sciences de Vorgan., t. 11, p. 43.)
§ 3. — Ecoles occidentales chrétiennes.
Le Seigneur est le Dieu des sciences, dit l’Écriture : Quia Deus scienûarum Dommus est, et ipsi præparaiitur cogitationes [Begum^ lib. 1, cap. 2, v. 3). Toutes les sciences, et la médecine comme les autres, plus même que les autres, ne pouvaient prendre tout leur développement que sous le gouvernement et la direction de la véritable Église. Annoncées en Grèce, dispersées sous le^ Romains, elles furent en exil chez les Arabes, jusqu à*ce que les peuples barbares qui devaient les recevoir et les cultiver, eussent été civilisés et instruits par l’Église. La papauté, les évêques et les moines prirent soin de cette jeunesse barbare, l’éduquèrent, adoucirent ses mœurs, élevèrent son esprit et fortifièrent son cœur, de sorte qu’arrivée à l’âge viril, elle put accomplir l’œuvre scientifique qui lui était destinée. Il en fut alors, comme il en est chaque jour avec les enfants dont la jeunesse est nourrie de religion pour que leur virilité scientifique soit forte. Tel
192 HISTOIKE DE LA MBDECINB.
fut le travail d’éducation qui s’accomplit dans l’Occident, et qui fut d’autant plus long* que les Barbares avaient un g-énie farouche et grossier, des mœurs cruelles, l’esprit antipatique à l’étude, et une humeur guerrière qui méprisait toute activité intellectueÜe et ne se traduisait que par les armes. Cela dura de longs siècles.
Quelques historiens ont accusé l’Église et les moines d’avoir enrayé la marche des sciences. Mais, au milieu de leurs emportements, il y a des moments où ils sont comme obligés de rendre hommage à la vérité; et l’on voit Sprengel, entre autres, nous avouer que, « cependant, l’histoire atteste que les moines conservèrent les faibles restes des sciences chez les chrétiens d’Occident. ''
Qu’on se reporte à l’histoire civile et politique de ces temps ; qu’on examine à nouveau ce qu’étaient ces barbares, quelles furent leurs guerres, quel fut leur caractère politique et moral, et l’on reconnaîtra quelle rude tâche l’Église a accomplie en les civilisant. Et si l’on s’étonne encore que les sciences et la médecine aient mis tant d’années à s’implanter chez eux, qu’on se rappelle leur répulsion pour elles et leurs exigences. On en peut juger par leslois de Théodoric, roi des Visig’oths (l’un de ceux qui est célèbre cependant pour avoir protégé les sciences),, lois qui restèrent en vigueur jusqu’au xi® siècle. D’après ce code, aucun médecin ne doit saigner une femme ou une fille noble, sans qu’un parent ou un domestique soit présent à l’opération, et il y a amende dans le cas de contravention : quand un médecin est appelé pour soigner une maladie ou panser une plaie, il faut qu’il fournisse caution : il ne peut exiger d’honoraires si le malade vient à mourir : s’il blesse un gentilhomme , même involontairement ( ce dont on pouvait toujours raccuser), il paye une amende : si le gentilhomme meurt, le médecin est livré aux parents du mort
qui peuvent le traiter comme bon leur semblera. Avec ce code, comment la médecine pouvait-elle se dév-elopper, quand sous un prétexte ou sous un autre, le médecin pouvait toujours être pris, mis à l’amende, torturé ou pendu? Quant aux sciences, elles n’étaient possibles que dans les monastères, en dehors desquels tout homme était soldat ou esclave, travaillant à la terre et aux corvées.
I. Fondation des hôpitaux. — C’est par la charité que le christianisme convertit les Romains et les Barbares, et c’est par la fondation des hôpitaux que l’Ég-lise donna ses premiers secours à la médecine. Ces asiles de la maladie, des infortunés et des voyageurs étaient inconnus à l’ancienne civilisation, et ils se développèrent dès les premiers siècles chrétiens sous la recommandation des évêques. On en établit de plusieurs catégories qui portaient des noms différents : le Nosocomium était destiné aux malades : dans le Brepiirofrophium^ on nourrissait les petits enfants à la mamelle, exposés ou autres ; celui que l’on appelait Orphanotrophium était destiné aux orphelins : le Gerontocomîum était pour les vieillards : le Piochotropkium était pour tous les pauvres en général : lecontenait les logements pour les étrangers voyageurs. Saint Épiphane, qui écrivait dans le courant du iv® siècle, disait que c’était parmi les évêques une coutume d’établir des hôpitaux; voici ses paroles : «Les évêques, par charité pour les étrangers, ont coutume d’établir ces sortes de maisons, dans lesquelles ils placent les estropiés et les malades, et leur fournissent la substance autant qu’ils peuvent. » Il établissait des hôpitaux dans toutes les grandes villes, et c’était ordinairement un prêtre qui en avait l’intendance; on cite saint Isidore à Alexandrie sous le patriarche Tliéo- Frédault. - 13
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phile, saint Zolique et ensuite saint Sam son à Constantinople. Il est présumable que l’on y appelait pour soigner les malades les chrétiens qui savaiènt la médecine et la pratiquaient. De riches particuliers, animés de la charité chrétienne, entretenaient des hôpitaux à leurs frais, et y soignaient eux-mêmes les pauvres et les malades, comme saint Pammachius à Pesto, et saint Gallicare à Ostie. Il y avait des médecins qui s’étant fait chrétiens, se dévouaient à soigner gratuitement les pauvres malades; tels furent Côme et saint Damien (\\iï moururent martyrs au commencement du iv® siècle. En France, on établit les maladreries et léproseries pour les lépreux.
De tous lés hôpitaux de l’Europe, le plus célèbre et l’un des plus anciens est l’Hôtel-Dieu de Paris, qui existait bien avant Charlemagne sous le titre de Saint-Christophe. Il était sous la dépendance et aux frais de l’évêque et des chanoines. Le huitième concile de Paris, tenu en 829, ordonna, pour son extension sans doute, que la dîme de toutes les terres concédées aux chanoines de Paris par l’évêque Incade, serait donnée à l’hôpital Saint- Christophe. En 1002, cet hôpital passa sous la direction spéciale des chanoines de Paris. En ^217 et 1223, il y avait pour le desservir trente-h^t^hligieux et vingtcinq religieuses. Ces religieuses montrèrent un dévouement sans bornes et au-dessus de tout éloge, dans la peste noire de 1348, qui enleva les deux tiers des habitants de l’Europe; et elles succombèrent en grand nombre.
Du VI® AU XI® SIÈCLE. — Nous n’avons pas à parler des premiers savants que l’Église donna en Occident, de Boëce, Cassiodore, saint Isidorç de Séville, Fulgence, Salvien, Denis le Petit, Evagre, Grégoire de Tours. Nous prenons le mouvement scientifique au VI® siècle, lorsque Rome sortie toute mutilée des mains
de cent peuples dévastateurs, se remettait aux mains de la papauté qui l’avait sauvée d’une destruction complète. Saint Grég’oire le Grand apparaît sur le saint-siég*e et constitue le centre civilisateur, d’où partent le moine Augustin pour la Grande-Bretagne, et peu après saint Wilfrid pour le nord de l’Allemagne. Alors aussi saint Benoît apparaît au Mont-Gassin où il fonde un ordre célèbre, et où s’établit le premier collège de médecine de l’Occident, l’illustre et célèbre école de Salerne qui se nourrit dabord de quelques livres apportés d’Orient.
Pendant les vu® et viii® siècles, l’Europe était bouleversée par la guerre : l’Angleterre seule resta plus tranquille et profita des maîtres successeurs du moine Augustin que la papauté lui avait envoyé. On y compte dans ce temps, deux médecins célèbres : Théodore, archevêque de Gantorbéry ; et Tobie, évêque de Bosa.
Au IX' SIÈCLE, Gbarlemagne vient constituer TOccident; il consolide la papauté, fait régner le génie franc sur les peuples barbares et fonde les universités. De l’Angleterre, il fait venir Alcuin, fils spirituel de ces évêques bretons que la science de l’Eglise a nourris ; Théodulphe vient de l’Italie, sur le siège épiscopal d’Orléans; et ces deux grands maîtres réunissent en France, dans le palais de Gbarlemagne, les sciences du Nord et du Midi unies dans un même esprit. Des universités sont fondées près des cathédrales, et sous l’autorité religieuse, à Lyon, Metz, Fulde, Hirschau, Beiclinau, Osnabruch. On y étudie la grammaire, les langues tudesque, latine, grecque, arabe, syriaque ; l’arithmétique y est cultivée, et les capitulaires de Thionville prescrivent d’enseigner la médecine aux enfants.
Mais tout l’élan de ce mouvement scientifique ne dura guère plus que Gharlemagme lui-même ; les monastères seuls conservèrent ce feu sacré jusqu’au xF sièclei
L’école de Salerne sur le mont Gassin paraît avoir été le premier foyer médical de l’Occident. Chez ces moines qui avaient choisi un lieu escarpé et désert à 1 abri des incursions barbares, quelques livres anciens étaient conservés; et ce fut probablement avec Aretée, Alexandre de Tralles Gœlius Aurelianus, que la tradition médicale fut continuée. Dès le vi® ou le vu® siècle, probablement, il y avait déjà des médecins et une école à Salerne, puisqu’on marque au vin® siècle que Charlemagme la releva et l’agrandit. Cette école fut célèbre par plusieurs médecins qui y ont attiré des malades et des élèves. On en connaît surtout le Regimen salernitatw qui paraît avoir eu plusieurs auteurs. M. Daremberg a réédité ce livre en y joignant une étude intéressante sur l’histoire de Salerne et les principaux médecins qui Font illustrée.
XI® SIÈCLE. — Le développement de la science en Occident ne recommença ou même ne s’établit réellement que vers la lin du x' siècle et le commencement du xi'. Ce fut encore un pape, et un pape français, qui lui donna l’impulsion. Gerbert, né en Auvergne, élevé sur le saint-siège sous le nom de Sylvestre II, est l’un des plus grands hommes dont notre pays puisse s’honorer. Il s’adonna de bonne heure à la théologie et aux sciences, surtout aux sciences mathématiques et à la médecine, qu'il paraît avoir étudiée dans Gelse; il propagea dans les couvents de l’Auvergne, et ensuite à Reims, où il fut archevêque, et de là dans beaucoup de facultés, les idées qu’il avait acquises ; une fois élevé à la papauté, son influence grandit encore et son impulsion fut considérable, quoiqu’il mourût peu après.
C’est dans ce siècle que l’école de Salerne brillait de tout son éclat ; on y remarque deux abbés, médecins célèbres, Bertliîer et Désiré. L’empereur Henry II s’y rendit pour s'y faire guérir. Garwpontus y fît un recueil de re-
mèdes pour toutes les maladies ; Cophon y écrivit une sorte de thérapeutique g*énérale, dans laquelle il a donné quatre indications principales, de resserrer, de relâcher, de dissoudre et de modifier. Constantin T Africain^ après avoir erré chez les Arabes^ et cherché les sciences dans toutes les écoles, vint se réfugier à Salerne où il traduisit les Grecs et les Arabes, et où il écrivit ses propres connaissances; ce sont ces premières traductions qui répandirent dans l’Occident la science des Grecs et des Arabes. Cette école de Salerne se développait rapidement, et attirait un grand nombre de médecins et d’étudiants dans le royaume de Naples, et avec euxbeaucoup de charlatans. Le roi Roger, pour mettre ses sujets à l’abri des séductions du charlatanisme et des fautes de l’ignorance, établit des lois qui sont restées célèbres parce qu’elles furent les premières sur l’exercice de la médecine en Occident, après celles de Théodoric dont nous avons parlé. D’après ces lois, quiconque voulait exercer l’art de gmérir devait en demander la permission aux autorités civiles et se conformer à certaines règles sous peine d’amende et de confiscation. Frédéric, petitfils de Roger, y ajouta plusieurs ordonnances qui soumettaient les étudiants au collège de Salerne^ réglaient les études et prescrivaient, pour le moment de la réception, un serment analogue à celui d’Hippocrate. — On rapporte encore à ce temps et à cette école, Eros ou Trotula, inconnu, qui écrivit sur les maladies des femmes, et qui probablement était une femme.
C’est à Salerne que se firent les premières traductions d’Hippocrate, Galien, Soranus, Oribase.
Plusieurs personnages furent aussi célèbres comme médecins, pendant le cours de ce siècle, en France, en Italie, en Allemagne. — Fulbert^ évêque de Chartres, qui avait été élève de Gerbert, et qui eut pour disciples
Pierrede Chartres, Bildieret Jean de Chartres, dit le Sourd, qui fut médecin du roi de France Henri I". — Theodig, ecclésiastique de Prag*ue, fut médecin de Boleslas, roi de Bohême. — Hugues, abbé de Saint-Denis, fut médecin du roi de France. — Bidon, abbé de Sens. —• Sigoald, abbé d’Epernay. — Jean de Ravennes, abbé de Dijon. — Milon, archevêque de Bénévent. — Dominique, abbé de Pescara. — Campo, moine du couvent de Parfa en Italie. — Hermann, comte de Verhing*en. — On rap^ porte encore à ce siècle, quoique peut-être ils aient vécu dans le siècle suivant, ces trois auteurs : Jean de Mildn, qui passe pour le premier auteur du Regimen sanitatis, déjà cité, livre de diététique en vers, qui contient les principes de l’école de Salerne, où il a été écrit ; Romuald, évêque de Salerne et membre du collègue médical; Ægidius de Corbeil, près Paris, qui fit ses études à Salerne, et qui fut plus tard le médecin de Philippe- Aug'uste, roi de France.
A la fin du xi° siècle, divers ordres hospitaliers se formèrent. Le premier en date fut établi à Jérusalem pour soig*ner les malades à l’hôpital Saint-Jean-Baptiste. Il se divisa plus tard en deux fractions : l’une resta hospitalière, l’autre devint militaire et forma le célèbre ordre des Chevaliers du Temple, ou Templiers. Dans le même temps, Gaston, g*entilhomme du Dauphinois, dont le fils avait miraculeusement g*uéri par l’intercession de saint Antoine d’une maladie épidémique redoutable, qu on nommait le feu Saint-Antoine, fonda ég’alement un ordre d’hospitaliers, les Antonistes. Cet ordre était destiné à soigner les malades atteints de cette épidémie, qui fit des ravag'es considérables dans- toute l’Europe. Lesrèg“les de cet ordre furent confirmées par le pape Urbain II, l’an 1096.
xn* SIÈCLE. Ce siècle est, pour ainsi dire, tout entier
consacré à la théologie et à la philosophie ; c’est le siècle de Guillaume de Champeaux, de saint Bernard, et aussi d’Abailard, de David de Dinan, d’Amaury de Chartres, de Pierre Lombard. La médecine semble s’être concentrée tout entière à l’école de Salerne qui est alors à l’apogée de sa célébrité, et où cependant l’on ne trouve aucun médecin à citer.
Dans le Nord, la célèbre abbaye de Saint-Victor était le refuge des sciences. Un de ses moines, Ohizo^ s’était attaché à la médecine; un autre, Hugues de Saint-Victor, mérite aussi d’être cité comme le véritable restaurateur des sciences à cette époque; M. de Blainville dit, très-justement, qu’il fut « le premier qui ait joint d’une manière positive l’étude des sciences naturelles à celles de la théologie. » En le lisant, on s’aperçoit qu’il possède également bien Aristote, Hippocrate et les Pères de l’Eglise. Ce fut le vrai précurseur d’Albert-le-Grand. Les quatre livres intitulés de Bestis etaliis rebus contiennent les caractères d’un certain nombre d’animaux et les allégories qu’ils représentent; c’est le premier ouvrage de l’Occident sur l’histoire naturelle. Dans les sept livres du Traité Eruditionis didascalicæ^ il donna la méthode scientifique et les définitions des sciences. Dans le petit Traité de Medicina animæ^ où il compare les maladies morales aux maladies physiques, il suit la doctrine d’Hippocrate. Dans plusieurs de ses livres, j’ai trouvé beaucoup d’intérêt à sa lecture, des observations fines, et souvent une grande élévation d’intelligence.
On cite, dans le même siècle, sainte HÜdegarde^ abbesse de Bingen aumontBupert, près Mayence. Elle fut célèbre par ses prophéties et ses cures merveilleuses et miraculeuses. Elle a écrit un livre de matière médicale que nous possédons encore, et qui mériterait d’être dé-
pouilié, mais qui offre de grandes difficultés en raison des noms qu’elle a employés et dont la synonymie nous échappe.
J’espérais trouver quelques renseig-nements physiologiques dans ses Révélations^ mais la pensée y est diffuse et souvent insaisissable ; on y trouve plutôt des vues de l’esprit que des renseignements positifs.
Dans plusieurs conciles des xii® etxiii® siècles, l’Eglise fit défense aux clercs de se livrer aux opérations chirurgicales, parce que les mains qui offraient le saint sacrifice ne devaient pas répandre le sang.
xiiE SIÈCLE. C’est ce que l’on peut appeler le grand siècle du moyen âge ; il apparaît comme nul autre avec une magnifique couronne de grands hommes et de grandes institutions. Deux grands saints, saint François d’Assise et saint Dominique, fondent deux ordres célèbres qui doivent être les foyers où les sciences modernes prendront leur vigueur ; c’est de ces deux ordres que sortent tous les grands hommes de ce siècle, Albertle-Grand, saint Thomas, Roger-Bacon, Raymond Lulle, Vincent de Beauvais, saint Bonaventure, sont les principaux grands hommes qui marquent cette période.
La décadence de l’école de Salerne se termine avec la première partie du moyen âge; mais, à côté de cette décadence, apparaît la célébrité de Bologne, et surtout de Paris, où tous les grands hommes viennent étudier et professer, et que les papes enrichissent de privilèges.
D’autres universités sont fondées ; l’une à Montpellier en 1220, l’autre à Naples en 1225, d’autres à Ferrare, Padoue, Pavie, Milan et Plaisance.
L’université de Montpellier a été précédée d’une école de médecine, qui paraît avoir été fondée par des Juifs vers l’an 1000, et qui se rattache sans doute à la grande émigration judaïque dans la Narbonnaise, dans les xi®
et Nii® siècles. Le D' Ravel a fait sur ce point d'histoire un travail inséré dans la Revue thérapeutique du Midi^ et analysé dans l'Art médical^ août 1856, t. IV.
A Paris, Jean Pitard fonde un collég-e de chirurg-ie, sous rinvocation de saint Corne et de saint Damien, en 1275.
L’ordre des Servites est fondé en 1233, dans le but spécial de cultiver les sciences. C’est aussi vers ce temps que fut fondé l’ordre des Béghines^ sœurs hospitalières attachées ou alliées à l’ordre de Saint-François et qui paraissent avoir été instituées par un prêtre de Liège nommé Beggh, vers le temps de saint François, ou un peu avant. Cet ordre a été confondu avec les Begghards^ ou bien ceux-ci en sont dérivés ; mais ce qu’il faut remarquer, c’est que les Béghines restèrent sœurs hospitalières, pendant que les Begghards, qui comprenaient des hommes et des femmes, s’unirent aux Albigeois, ou tombèrent dans le libertinage et forent condamnés par les papes et les conciles.
La médecine est, dans ce temps, pénétrée par l’astrologie; on commence à ne purger, ni saigner, sans consulter les astres et les phases de la lune. Alors, aussi, on commence à mieux connaître la distinction qui sépare la médecine des Arabes de celle d'Hippocrate et de Galien; et deux camps se forment parmi les médecins, les uns qui adoptent la médecine g’recque, les autres qui préfèrent la doctrine des Arabes mêlée d’alchimie et d’astrologie.
Venons maintenant aux hommes qui ont illustré ce siècle.
Albert-le-Grand ou Bolstadius, appelé encore Grotvs^ est né en 1205 à Lavingen en Souabe, de la famille de Bolstadt, alors puissante et célèbre. xAprès avoir parcouru diverses écoles, il entra dans l’ordre de Saint-
Dominique, devint professeur à Paris, puis à Golog'ne, fut pendant quelques années évêque de Ratisbonne, revint de nouveau professer à Golog’ne, où il mourut en 1289. Nous ne pouvons entrer ici dans tous les détails de son histoire; mais étant oblig’é d’abrég*er, nous eng‘ag*eons à étudier cette g-rande fîg'ure scientifique, soit dans l’ouvrag-e de M. de Blainville, soit dans celui de M, Pouchet et mieux encore dans ses propres livres. Albert-le-Grand est le plus g*rand g*énie qui ait jamais paru : on l’a appelé Y Aristote du moyen âge;- mais il est encore supérieur au g>rand philosophe de Stag-ire, car il embrassa l’universalité des sciences avec une élévation de g*énie qu’on n’a jamais surpassée. L’ensemble de ses œuvres est renfermé dans 21 vol. in-folio, dont 7 sont consacrés aux sciences. Le plus souvent, il prend Aristote, Galien et Avicenne pour texte qu’il développe dans un savant et immense commentaire. Sur plusieurs points, il a émis desidéés g'randes et supérieures. G’est surtout dans l’histoire naturelle qu’il a excellé. On lui rapporte d’avoir établi la distinction et la stabilité des espèces ; voici comme en parle M. de Blainville : « La stabilité des espèces est une condition nécessaire à l’existence de la science; leurs variations et leurs perturbations continuelles excluent tout principe et toute prévision ; l’école qui nie les espèces, et par conséquent la science, est réfutée d’avance par Albert-le-Grand. Gomprenant l’impossibilité de la science sans la perpétuité des espèces, il soutient qu’elles sont perpétuelles comme le monde. aMundus totalisestTpev^eixms, semperin tem- « pore permanens nec unquam in alio tempore cessavit « g*enerare plantes et animalia secundum species planta-
« rum et animalium.Ici, il a peu ajouté à ce qu’avait
fait Aristote, l’espèce et le g*enre sont pourtant nettement définis. L’espèce, dit-il, est la réunion des individus qui
naissent les uns des autres ; les espèces constituent le g'enre. Le g*erme des idées développées par Buffon, sur ces importantes questions, est dans Albert-le-Grand. » [Hist. des SC. de Torg., II, p. 8o, 86.) En anatomie et en physiologie, il n’a fait que suivre Aristote et Galien; toutefois. Fauteur que nous venons de citer lui rapporte d’avoir donné « un plan anatomique remarquable pour l’anatomie, » d’avoir pensé le premier à « déterminer les facultés de l’âme d’après les organes extérieurs du crâne » et d’avoir ainsi précédé Gall et Spurzheim, de s’être arrêté sur la cause formatrice ou nisus formativus. Enfin, le même auteur résume ce qu’Albert-le-Grand a laissé à la science dans les dix thèses suivantes : a 1“ Il a complété et terminé le cercle des connaissances humaines, en ajoutant â ce qu’avait fait Aristote la démonstration scientifique des rapports de l’homme avec Dieu ; — 2“ il a donné à l’étude de la nature un véritable caractère. Futilité physique immédiate et Futilité théologique, beaucoup plus importante, socialement parlant; — 3° il a étendu la voie de l’observation, en la portant sur tous les êtres de la nature et sur toutes les circonstances où ils existent, sauf l’anatomie; — 4° il a créé la description des corps naturels, inconnue aux anciens ; — 5“ il a senti et exprimé les rapports naturels des êtres, quoiqu’il n’ait pu, faute des éléments nécessaires, en faire l’application à la classification ; — 6° il a mesuré en quoi consiste la perfection et l’imperfection, en plus ou en moins des êtres organisés ; — 7° il a senti et souvent heureusement défini les degrés qui forment les corps naturels, et il en a fait une application heureuse à quelques cas ; —■ 8° en acceptant les principales thèses de l’école péripatéticienne, il les a éclaircies, rectifiées et développées d’une manière convenable; — 9“ ifa le premier employé, d’une manière
g-énérale, la forme de dictionnaire ou d’ordre alphabétique pour la description des corps naturels, et en en sig’nalant les avantagées et les désavantagées ; — 10“ il est encore le premier qui ait embrassé toutes les parties des sciences naturelles sur un plan complet, parfaitement suivi et logéique, puisqu’il a souvent complété les lacunes d’Aristote, » [Ibid.^ t. II, p. 94.)
Son Traité de Homme ou de Natura hominîs, qui ne contient pas moins de 78 questions, est une véritable psychologéie physiologéique pleine d’argéuments scolastiques et de curieuses remarques d’observation.
Albert-le-Grand résume toute la science de son temps, aussi bien la tbéologéie que les sciences naturelles ; mais il est suivi par deux autres savants qui se partagéent pour ainsi dire son œuvre.
Saint Thomas^ delà famille des comtesd’Acquin, élève d’Albert-le-Grand et son émule, comme lui attaché à l’ordre de Saint-Dominique, s’adonna égéalement aux sciences naturelles, mais brilla surtout dans les sciences théologéiques et psychologéiques, dans lesquelles il surpassa son maître. La Summa theologiea et la Summa contra gentiles sont deux monuments admirés de tous les siècles, qui se les ont transmis.
R. Bacon^ qui paraît avoir avoir été aussi élève d’Albert-le-Grand, représente sa succession dans l’ordre des sciences naturelles. Il était de l’ordre de Saint-François et vécut à Oxford, sa patrie. Il est véritablement le fondateur de la méthode exjiérimentale, dont il indiqua les règéles par ses préceptes et par son exemple. Il poussa très-avant l’étude des sciences physiques et chimiques et fît comprendre, qu’à côté de l’autorité et de la raison, il y a l’expérience sur laquelle on doit surtout s’appuyer quand il s’agéfî de faits à constater. On lui a attribué, quoique peut-être à tort, la découverte de la poudre à
ÉTUDE SUR NOS TRADITIOInS.
canon, de la boussole, des lunettes achromatiques, du télescopé. On ne connaît, du reste, qu'une très-minime partie de ses œuvres.
Son Opus majus dénote une prodig-ieuse imag-ination, et on y trouve beaucoup plus de choses indiquées comme faisables que comme faites; c’est dire qu’il se promettait beaucoup plus qu’il n’a embrassé. On sait, du reste, qu’accusé de sorcellerie, il fut séquestré et privé de toute possibilité [de travailler. Cet Opus majus qu’il adressa au pape est plutôt une explication de' ses intentions et de ses conceptions qu’une exposition de ses travaux. On le lit avec intérêt ma!g*ré son emphase.
Parmi les autres savants qui se sont occupés des sciences et de la philosophie, et qui se rattachent aux précédents, nous devons citer saint Bonamnture et Duns Scotl^ qui furent les émules de saint Thomas dans lathéolog'ie et la philosophie, et qui soutinrent contre les Thomistes le principe dihœccéüé ; Raymond Lulle^ qui fut très-célèbre comme naturaliste et alchimiste, entra dans l’ordre de Saint-François et alla mourir en martyr célèbre à Tunis ; Vincent de Beauvais^ de Tordre de Saint-Dominique, précepteur des enfants de saint Louis, que Spreng’el appelle le Pline du moyen âge^ et dont Touvrag-e intitulé Specidûm naturale est une immense encyclopédie comprenant trois parties : le Spéculum naturale^ ou science naturelle, le Spéculum doctrinale et le Spéculum historiale. C’est dans le Spéculum doctrinale ou miroir scientifique, qu’il expose la médecine telle qu’elle était au temps de saint Louis.
Nous reviendrons plus loin sur l’influence que la scolastique a eue sur la médecine, et plus particulièrement sur la doctrine des maladies.
Parmi les médecins, on cite les suivants : — Gilbert r Anglais^ agjàŸiiwLicompendiwn de médecine, où il allia
206 HISTOIRE DE LA MBDECmE.
les Arabes et la scolastique. Il est le premier qui ait donné une exacte description de la lèpre ; et le premier aussi, peut-être, qui ait parlé de l’onguent mercuriel. — Pierre d'Abano, surnommé le conciliateur^ à cause de son livre Conciliator differentium^ dans lequel il chercha à concilier Galien, les Arabes et les scolastiques. Il fut célèbre à Padoue où il résidait, fut zélé partisan d’Averrlioës, très-versé dans la scholastique, et adonné à l’astrologie, ce qui le fit passer pour magicien. — Thaddeus^ de Florence," fut très-attaché à Hippocrate et servit beaucoup par ses commentaires à en répandre la doctrine. — Simon de Cordo^ médecin du pape Nicolas IV, parcourut la Grèce et l’Orient pour connaître les vertus des médicaments; il fit disparaître de la matière médicale la confusion que les Arabes y avaient introduite en multipliant les noms de médicaments.— Pierred’Espagne^ né à Lisbonne, cardinal-archevêque de Brag^a, fit un recueil de formules thérapeutiques. — Jean de Saint-Amand ^ chanoine de Tournay, écrivit un livre de thérapeutique générale ; c’est, suivant Sprengel, un ouvrage très-utile à consulter et qui contiont des études remarquables sur les indications. ■— Arnaud de Villeneuve, le premier grand représentant de l’alchimie, sorte de médecin ambulant, élève de l’école de Montpellier. On lui attribue la découverte de l’essence de térébenthine, et même de l’esprit de vin, qui cependant paraît avoir été découvert par les x4rabes. — Jean Platearius est le dernier grand médecin de l’école de Salerne ; il était français et très* versé dans la botanique et la thérapeutique.
On cite aussi comme chirurgiens : — Guillaume de Salicet, professeur à Bologne; Lan franc, de Milan, son disciple, qui vint à Paris et illustra le collège de Saint- Corne et Saint-Damien ; Prunus, professeur à Padoue ; Théodorie, religieux dominicain, qui fut le premier
à se servir de lacs dans le pansement des fractures.
XIV® SIÈCLE. — La médecine est envahie par T alchimie, l’astrologie, la magie. — Renaissance de l’anatomie à Bologne où Mondini est professeur et où, pour la première fois, on dissèque publiquement deux cadavres de femmes. C’est de là que s’introduisit dans les universités l’usage de disséquer publiquement, une ou deux fois chaque année, des cadavres humains. — Deux grandes épidémies affligent l’humanité : l’une^ de chorée, régna en Allemagne sur des personnes de tout âge, de tout sexe et de toutes conditions ; l’autre fut cette célèbre peste noire qui, originaire du Levant, ravagea toute l’Europe, et dans laquelle Venise seule perdit 100,000 habitants. Elle a été décrite par Pétrarque, Gentilis de Foligno, Guy de Ghauliac et Marsigli de Sainte-Sophie. — L’ordre des Cellites fut fondé par Meccio en 1348, pour soigner les malades atteints de cette peste noire, ou malades de maladies contagieuses. <— Les Jésiiates furent fondés à Venise, en 1367, dans le but de s’adonner spécialement aux sciences, et surtout à la chimie et à la pharmacie ; ils furent supprimés et confisqués par les Vénitiens, à cause des richesses qu’ils avaient amassées. — A Paris, il s’élève entre la Faculté de médecine et le Collège des chirurgiens une querelle de préséance et d’autorité, qui doit durer plusieurs siècles.
Parmi les auteurs de ce siècle, on cite : — Mondini^ auteur d’un manuel d’anatomie qui est le signal de la renaissance de cette science. — Nicolas Bertrucci^ qui fit un compendium dans le genre de celui d’Avicenne. — Jacques et Jean de Bondis, père et fils, tous deux professeurs à Padoüe, célèbres par leurs ouvrages sur la matière médicale. — Vitalis du Four, cardinal, un des célèbres minorités : il faisait de l’alcool une panacée.
Torrigiano^ chartreux, philosophe éminent attaché au réalisme, qui soutint que les médicaments ag’issent par leurs forces spécifiques. — Garbo^ de Florence, père et fils, professeurs à Padoue, commentateurs d’Avicenne. — François de Piémont, qui fit le compendium médical le plus complet de toute cette époque. — Bernard de Gordon, professeur à Montpellier, compilateur des Arabes et de la scolastique. — Jean Gaddesden, professeur à Oxford, se donnait pour posséder de puissants arcanes; il a été flétri comme charlatan. — Guillaume Yarignana, juif d’orig'ine, professeur à Bolog’ne, polypharmaque. — Gentilis de Foligno a donné un Recueil de consultations médicales. C’est un des plus célèbres médecins de ce temps.
On cite deux chirurgiens principaux : Guy de Chauliac, né en Auverg-ne, médecin du pape Urbain V à Avig’non est considéré comme le restaurateur de la chirurg-ie française. — Pierre de la Cerlata, ou Argelata, professeur à Bolog’ne.
xv^ SIÈCLE. — Le XV® siècle est le véritable point de départ d’un nouvel ordre pour les sciences. C’est à tort qu’on fait partir du xvi® siècle le mouvement dit de renaissance scientifique, il remonte plus haut. Après la «•rande inondation des barbares sur l’empire romain, un premier mouvement de renaissance a lieu au vi® siècle, comme nous l’avons vu ; puis un second apparaît sous Charlemag'ne, qui fonde les universités et ag’randit l’école de Salerne, Au xiF siècle, l’école théolog'ique commence avec saint Bernard et Pierre Lombard, et l’école de Paris devient illustre. AuxiiP, avec Alexandre de Haies, Albert-le-Grand, saint Thomas, Rog'er Bacon, saint Bonaventure, l’élan est donné aux sciences, physiques et naturelles par la théologde ; et déjà Atratus, Basing-e, Campano, Léonard de Pise, Sacrobosco, Arnaud
de Villeneuve, Raymond Lui le, se font remarquer dans la physique et les mathématiques, sans compter les médecins que nous avons cités. Au xiv” siècle, pendant que l’Europe occidentale, et la France en particulier, g-émissent sous le poids des g-uerres et des famines, pendant que les querelles scolastiques s’épuisent, entre les réalistes et les nominaux, entre les scottistes et les thomistes, entre les averrhoïstes et les alexandristes, on sent la nécessité de recourir aux sciences expérimentales, si bien lancées déjà au xiii® siècle ; et c’est alors qu’en outre des médecins, on trouve comme physiciens et mathématiciens, les Bradwardin, Dace, Dag*omari ou Abace, les Dondi père et fils. Mûris ou Jean de Meurs, Waling-fort, qui suivaient les traces du g’rand Léonard de Pise et de Jean de HolyTvood (Sacrobosco). Le XV® siècle héritait donc de ce mouvement en avant donné aux sciences diverses par la théolog*ie au xiv® siècle; et comme d’une part la France secouait le joug* de fétrang’cr et allait revivre d’une vie nouvelle, que d’une autre part les querelles scolastiques s’épuisaient, le péripatétisme cédait la place à un platonisme plus littéraire que scientifique, les idées devaient être portées en g*rande partie vers les sciences d’observation et d’expérience.
Les sciences étaient alors cultivées par deux sortes de personnes : les savants eng'ag'és dans les ordres ecclésiastiques et un petit nombre de laïques, plus particulièrement occupés d’alchimie ei de médecine. Dans les sièeles précédents, il y avait eu quelques mathématiciens et médecins laïques et mariés, comme Fibonacci, les Dondi, et la plupart des chirurg-iens ; car il était défendu aux clers de répandre le sang*. Cependant l’université de Paris voulait maintenir la cléricature et le célibat pour les savants et les médecins, lorsque le car-
Frédault. h
dinal d’Estouteville, envoyé par le Saint-Siég’e pour la réformer eu 1432, fit lever cette interdiction. A partir de ce moment, il y eut encore quelques ecclésiastiques adonnés aux sciences mathématiques et physiques, mais la plupart des médecins furent laïques.
Du reste, le mouvement donné aux sciences fit dès lors des progrès rapides. Ainsi, dans l’ordre physique et mathématique, nous pouvons citer plusieurs noms restés célèbres. Le cardinal Cusa donna l’idée d’une nouvelle entente de l’astronomie et remit le premier en honneur l’ancienne théorie de Pythag’ore, qui supposait que la terre est ronde et qu’elle tourne autour du soleil. L’Autrichien Peurbach suivit la même voie, donna la Theoria planetarumqai fait époque et fut publiée en 1488. L^Ang-lais Batecombe écrivit le De sphaeræ concavæ fabrica et usu , De sphaera soHda^ De opemtione astrolabii. Gordova, médecin astronome de Séville, compléta l’almanach perpétuel de Zacuth. J. Muller, dit Reg*iomontanus, enseig*na l’astronomie à Padoue et publia des éphémérides astronomiques, un calendrier, des tables d’observations. Bernard de Trévise écrivit quatre livres sur philosophie hermétique^ ou alchimie, et sur la recherche de la pierre philosophale. L. B. Alberti, neveu du cardinal du même nom, acheva le palais Pitti à Florence et corn struisit le palais Buccellaï, ainsi que plusieurs ég’lises. 11 est le premier, paraît-il, qui inventa les écluses, et la chambre noire destinée à observer les étoiles. Bernard de Lates, médecin, inventa un anneau dont on se servit long-temps pour mesurer la hauteur des étoiles et du soleil. G. Nardi et de Féravant sont célèbres pour avoir transporté la maison de ville de Bolog'ne, haute de 80 pieds. Le cordelier Paccioli reprit les mathématiques de Fibonacci, suivit T application de l’arithmétique au commerce et enseigna le premier la tenue des livres en
partie double. Toscanelli fut l’un des meilleurs mathématiciens conseillers de Christophe Colomb.
La médecine, on le comprend, se ressentit de ce mouvement, mais aussi des ag-itations fiévreuses et souvent folles de cette époque.
L’astrolog*ie, l’alchimie, la magie, la théosophie prennent une grande extension et préparent les doctrines du XVI® siècle. On explique les maladies épidémiques par la conjonction des planètes et les influences astrales. Cependant la Faculté de Paris, à l’occasion du procès de l’astrologue Pharès, condamne la théosophie comme un art diabolique. D’un autre côté, à Venise, où l’on dépouille les jésuates, l’alchymie est formellement interdite en 1488. — Les sciences s’affranchissent de plus en plus de l’influence théologique : après avoir vanté l’autorité d’Aristote, comme égale à celle d’Albert le Grand et de saint Thomas, on commence à ne vouloir d’aucune autorité : les uns s’adonnent à l’observation et à l’expérience ; d’autres cherchent la science dans la théosophie. Ce sont les préludes du xvi® siècle. — La division entre les médecins et les chirurgiens vient se compliquer de l’intervention des barbiers et des baigneurs, et delà les grandes disputes de la Faculté de Paris, comme nous l’expliquerons plus loin, — Les pharmaciens sont soumis en France à la surveillance des facultés et à celle de médecins salariés par l’Etat (nouveaux Archiâtres). — Un grand avantage pour la médecine résulte de l’invention de la typographie, qui reproduit en gravures les figures des plantes de l’ouvrag’e de Dioscoride et des planches anatomiques.
Des maladies épidémiques nouvelles vinrent encore dans ce siècle désoler l’Europe. — La mette ou sueur anglaise parut pour la première fois en Angleterre et y fît de grands ravages. Elle se répandit de là en Picardie et
dans le Poitou, où dominaient les Anglais pendant les malheurs de la France. — Le scorbut se déclara, pour la première fois, sur un navire qui Ausita it T Islande et la Norvège; il s’étendit ensuite sur l’escadre de Vasco de Gama dans son voyage à Calicut; et plus tard encore, en 1515, sur l’escadre de Cartier pendant son séjour au Canada. — La coqueluche se déclara à Paris et dans les environs, pendant la guerre des Maülotins. — La plique polonaise^ qui existait chez les Tartares dès 1287, se propagea lors de la troisième éruption de cette race au XV® siècle, et se répandit en Bohême, en Autriche, dans toute l’Allemagne. — Enfin, la syphilis et la gonorrhée éclatèrent dans plusieurs parties de l’Europe en même temps, sans qu’on puisse savoir exactement leur lieu d’origine. Quelques médecins pensèrent qu’elle n’était qu’une dégénérescence de la lèpre qui n’existait presque plus ; mais d’autres soutenaient que les maladies ne se transformaient pas, comme Freind le rapporte, et prétendaient que c’était une importation d’Amérique. Ce qui est certain, c’est que la syphilis, à laquelle on rattachait la gonorrhée, éclata subitement et simultanément dans plusieurs parties de l’Europe, pendant l’été de 1493; les Français l’appelaient le mal napolitain, et les Napolitains l’appelaient le mal français.
Parmi les auteurs de ce siècle, on cite : — Valescus ue Tarema, en Portugal, pratiqua à Montpellier et y publia une compilation de matière médicale. — Jacques de Forü, commentateur d’Hippocrate et de Galien. — Leonicène, de Padoue, le premier qui ait traduit Galien en latin. — Concoregio^àe. Milan, qui exerça à Montpellier.
— Bencius ou Hugues de Sienne^ qui se distingua comme commeniateur, professeur célébré a Parme et à Ferrare.
— Guainer, professeur à Pavie. — Montagnana, professeur à Padoue. — Linacre étudia à Florence et revint
Étude sur kôs traditions.
professer à Oxford, sa patrie, et à Londres, où il établit un collég*e et fît des traductions des anciens. - Savonarole , qui a laissé deux ouvrages estimés sur les fîèvres et sur les bains. — Achillini, de Bologne, sectateur zélé d’ Aristote et des Arabes. — Despars^ chanoine et trésorier de la Faculté de Paris, né à Tournay, traducteur et commentateur estimé de Galien.— Champier, archiâtre des rois Charles VII et Louis XII, auteur de nombreux ouvrages.-— Colot ^ chirurgien, le premier lithotomiste. — Aictoriis de Kaënza, célèbre aussi comme philosophe. — Fracastor ^ fil un poème sur la syphilis, où il en donna la première description fidèle. 11 fut très-attaché à l’astrologie. Enfin, il est célèbre pour avoir établi la doctrine de la contagion par des contages. — Fracastor fut, au xv® siècle, la personnification la plus considérable de la théorie astrologique qui admettait, comme causes des maladies, \ç,'& influences astrales. Mais c’est par son ouvrage De contagione libritres., dont la publication eut lieu au xvi® siècle que ce médecin fut surtout célèbre. Il y enseigna ladoctrinede laconta gion, c’est-à-dire c(ue certaines maladies se propag*ent en se communiquant d’un individu à un autre, par l’entremise de principes contagieux qui viennent des exhalations du corps des malades et se répandent dans l’air à une petite distance, au delà de laquelle ils n’ont plus d’action, ou s’attachent à certains corps comme des brins de paille, des morceaux de corde, des lambeaux d’étoffe, des mouches, des toiles d’araignée, qui les transportent au loin et suffisent à répandre la maladie dans des villes entières. Certains corps, tels que ceux que nous venons de nommer, sont plus susceptibles que d’autres de répandre la contagion, ils sont appelés contumaces. Fracastor admettait ainsi trois sortes de contagion : la contagion par contact, la contagion par l’air et
la contag’ion par des corps intermédiaires. — Bemmeni, de Florence, fut célèbre pour avoir donné les premières observations d’anatomie pathologique, et Montagnana ouvrit beaucoup de cadavres à Padoue. — Alexandre Benedetti, professeur à Padoue, est l’un des plus anciens anatomistes. — Mais à la fin du siècle, paraît Berenger de Carpi, qui imprima réellement l’impulsion à la renaissance de l’anatomie, et que Fallope appelle le premier des restaurateurs de ïanatomie moderne. — On pourrait encore citer Zerbi, qui publia un livre sur l’anatomie, mais sans importance. — Hundt, célèbre médecin de Leipsick, appartient plus au xvi® siècle qu’au xv®.
Doctrine psychologique au moyen âge. — La physiologie n’était encore constituée dans l’antiquité que sur un petit nombre de dogmes et d’expérimentations. Avant que les sciences modernes se fussent livrées à l’expérience, l’époque du moyen âge était une sorte de période de transition qui prépara les principes g*énéraux de la science. Aussi, la physiologie était alors partagée en deux branches, l’une de doctrine générale, se confondant avec l’étude philosophique du traité de l’âme, l’autre toute particulière qui ne s’occupant que du jeu des fonctions organiques s’alliait intimement à l’anatomie et se confondait avec elle. C’était dès lors dans l’étude du traité de l’âme que pour les médecins du moyen âge résidait plus particulièrement l’étude de la physiologie.
N’était-ce point là d’ailleurs le vrai point de départ de la science de l’homme? Nos modernes, il est vrai, ne le pensent point et iis ont élagué de leurs occupations scientifiques cette partie générale de la science qui en est la base fondamentale : pour eux, il n’y a pas de physiologie en dehors de l’étude des fonctions des par-
ties; mais aussi, leur science est tombée dans un matérialisme, autant sot et ridicule qu’il est g-rossier et méprisable. En attendant, il faut bien courber la tête sous la brutale violence de l’opinion qui nous g*ouverne : je la méprise et je la hais, mais je suis bien oblig-é de reconnaître qu’elle est g*lorieuse et triomphante, et que je suis vaincu. Gela étant, ne nous occupons plus que du passé.
J’ai examiné assez long'uement cette question de la doctrine psychologique au moyen âge, dans un travail intitulé : Du passage de la psychologie d Aristote à la psychologie des philosophes chrétiens; travail inséré dans la Revue du monde catholique; Paris^ 1866. Je'n’en reprendrai ici que les traits principaux et derniers.
L’Ecole d’Aristote à laquelle Galien s’était rattaché sans l’avoir jamais bien comprise, fut modifiée après la mort du maître. Aristoxène et Dicéarque faisaient déjà de l’âme une harmonie au lieu d’un principe substantiel. Straton de Lampsaque réunit l’intelligence à la sensation dont il la faisait dériver, précédant ainsi de près de ving’t siècles, dans les mêmes idées, notre Gondillac.
Les stoïciens rattachés à Zénon et à Gléanthe, et surtout Ghrysippe, leur vrai maître, reconnurent l'unité et la substantialité de l’âme dont ils admettaient huit parties, mais à laquelle ils attribuaient une partie dominante résidant dans le cœur. G’est ainsi qu’aux lieu et place des cinq facultés de l’âme admises par Aristote, de nutrition, d’appétit, de sensation, d’intelligence et de locomotion, ils n’admirent plus qu’une seule faculté capitale, d’où ils faisaient dériver les autres, la/cci/Aé vitale.
Posidonius qui combattit contre Ghrysippe, soutint qu’on avait trop exalté l âme et pas assez accordé au corps, auquel il voulait reconnaître une certaine in-
fluence dans la vie. Il disait que trois choses sont capitales dans l’homme : l’appétit des actes naturels, le courag'e ou la vig'ueur de la vie, et la raison. G est sans doute des enseignements éclectiques de ce maître de Cicéron, que Galien dériva sa doctrine des trois facultés : naturelles, vitales et intellectuelles.
A l’École d’Alexandrie, Philon, d’origine judaïque, tenta d’allier la philosophie grecque aux traditions rabbiniques d’où allait dériver le Talmud. Il admit que l’âme tire son intelligence de la raison divine qui lui peut être associée, et qu’elle est ainsi formée de deux parties, l’une corporelle et vitale^ imparfaite et destinée à mourir, l’autre divine, raisonnable, qui lui peut être accouplée pendant la vie et retourne après la mort à son foyer divin. Cette doctrine si fortement empreinte de manichéisme se perpétua avec cette hérésie et a formé le duo-dynamisme physiologique qui, par les écoles arabico-judaïques, est venu s’implanter dans la Faculté de Montpellier.
Alexandre d’Aphrodise, qui fut un des premiers à faire revivre Aristote et qui combattit le stoïcisme, est considéré comme ayant admis un principe intermédiaire entre l’âme elle corps, pour en faciliter l’union; c’est l’opinion que lui ont prêtée plusieurs auteurs, entre autres Vincent de Beauvais et plus tard Fernel. Mais, quand on lit son commentaire sur la métaphysique, sa doctrine paraît tout autre : il fait de l’âme une simple figure, non plus une forme active, une entéléchie; il lui supprime sa réalité substantielle ; et il s’inspire de Philon pour faire de l’intelligence une puissance associée à l’âme et la seule partie immortelle de l’homme.
Les médecins dits arabes qui paraissent avoir connu Aristote expliqué par Alexandre d’Aphrodise et qui avaient de grandes associations d’idées avec les doc-
trines de Philon, accentuèrent cette théorie. Ces médecins dits arabes et qui paraissent n’avoir été que des juifs déguisés, comme je l’ai montré dans un travail sur Averrhoës et ïaverrhdisme [Revue du monde catholique^ 1864) , avaient déjà paru hétérodoxes au parti religieuxmusulman dans la personne d’Ibn-Sina(Avicennes); et c'est contre cette hétérodoxie que Al-Gazzali avait dirigé son livre intitulé la Destruction des philosophes. La philosophie, ou, comme les Arabes l’appelaient, la filsafet, n’était autre qu’une doctrine talmudiste propagée chez les médecins de Bassora ou de Bagdad, lesquels médecins étaient presque tous, sinon tous juifs, en relation avec les traditions de l’École de Philon d’Alexandrie. Ces doctrines indiquées déjà dans les enseignements d’Ibn Zohr et Ibn-Gebirol, s’accentuèrent chez Ibn- Tofail dans l’Andalousie, et ce fut de cet Ibn-Tofail que Ibn-Roschd ou Averroès les reçut pour les diluer et les répandre.
A partir du xi® siècle, elles se répandirent dans la Gaule narbonnaise, en Italie et jusqu’à Paris avec le livre de Causis., dont on a tant parlé à cette époque, et semblent avoir eu pour adeptes chez nous Amaury de Chartres, David de Dinan et Michel Scott, le traducteur à la cour de Frédéric. Censurées et condamnées dans la Faculté de Paris, en 1209, elles ne se répandirent pas moins en s’unissant aux théories hérétiques des Albigeois, avec lesquels leur origine manichéenne était un trait commun.
Cependant, les philosophes chrétiens avaient réagi vigoureusement contre ces erreurs et les hérésies qui en découlaient. Saint Augustin luttait en faveur de l’unité du principe animateur. Saint Grégoire de Nysse, dans son Traité de la formation de ïhomme, établit trois sortes de vitalités : une vitalité nutritive dépourvue de senti-
ment; une vitalité à la fois nutritive et sensitive; une vitalité de raison et de perfection. Au vi® siècle, nous trouvons avec Boëce cette doctrine implantée dans la psycholog-ie, et nous lisons dans son Commentaire sur Porphyre que l’âme a trois facultés maîtresses : une de nutrition, une autre de sensibilité et de mouvement, une troisième de raison. Au vii° siècle, Jean Philopon fait de ces trois puissances trois âmes distinctes, ce qui était contraire à l’unité du principe animateur.
C’est alors qu’arrivent enfin les g'rands siècles de la scolastique, où avec Albert-le-Grand et saint Thomas, la doctrine psychologique unanimement reçue enseigne que l’âme est la forme active du corps et lui est substantiellement unie, qu’elle développe tous les actes de la vie par trois facultés principales : la faculté végétative ou nutritive, la faculté sensible-motrice ou animale, et la faculté intellectuelle. Le concile de Vienne en 1311 et celui de Latran plus tard, en 1515, censurèrent définitivement la théorie des deux âmes, issue du manichéisme, propagée dans les sectes des Albigeois, de l’averrhoïsme et de l’alexandrisme.
La doctrine scolastique parfaitement étayée chez tous les grands docteurs du moyen âge, fut certainement reçue par tous les médecins jusque vers la fin du XIV® siècle ou jusque dans lexv®. Ils étaient tous clercs, attachés à l’Eglise, et en cette qualité vivaient dans l’orthodoxie. Mais, à partir du xv® siècle, la médecine fut pratiquée par bien des laïques qui n’avaient plus des raisons autant majeures d’être orthodoxes et qui, plus soucieux de Galien que de saint Thomas ou d’Aristote, déclaraient qu on devait bien plus s’en rapporter à l’expérimenté Galien qu’au philosophe inexpérimenté; et des lors, en médecine, la division psycliolog’ique de Galien prenait le pas sur celle de saint Thomas.
Cette double tendance, l’une scolastique, l’autre galénique, se perpétua quelque temps dans la phycliolog'ie médicale. Nous verrons comment au xvf siècle Fusch et Fernel s’en tirèrent par une sorte de synchrétisme, où cependant l’influence de Galien domina.
De la doctrine pathologique du xii® au xvF siècle. — Il faut nous arrêter sur un point capital-de notre histoire, touchant la discussion doctrinale qui se manifesta vers lexiiF siècle et eut un g'rand retentissement dans les siècles suivants.
Nous avons indiqué la querelle qui s’éleva entre deux deux écoles qui apparurent vers le xiii® siècle : l’école qui tenait pour l’antiquité et celle qui tenait pour les Arabes. Nos historiens qui s’en sont occupés l’ont tellement mal jug’ée qu’elle est demeurée une obscurité his torique. J’espère la faire voir dans tout son jour et en montrer l’importance.
Un premier démêlé tout théologique au premier abord s’éleva dès la fin du xii® et le commencement du xiiF siècle, entre nos théolog'iens et les philosophes qui nous apportèrent les commentateurs arabiques d’Aristote. Michel Scott, l’introducteur d’Averrhoës (Ibn- Roschd), et les autres averrhoïstes ou arabisants, soutenaient tout à la fois le panthéisme et le manichéisme; et ce sont ceux qui formulaient les théories que les Albig*eois mettaient en pratique (1). Ils admettaient deux âmes dans l’homme, et en même temps deux principes dans le monde, le principe du bien et le principe du mal. On comprend que nos théolog-iens ne dûrent pas être insensibles à de pareilles doctrines et on entrevoit la vive discussion doctrinale qui dût s’ensuivre.
(i) J’ai étudié cette question dans mon travail sur Averrhoës et Vaverrhcisme, inséré dans la Revue du Monde catholique. 1864.
220 HISTOIRE DE LA îtîÉDECINE.
Mais, il est bien clair que cette discussion ne pouvait demeurer sur le terrain purement tliéolog*ique : elle touchait de trop près aux intérêts et aux questions capitales de notre science pour que les médecins n’y prissent point part. Il s’agissait poux eux de savoir si la maladie a une existence propre, une réalité substantielle ou non. Les livres des médecins arabes nous apportaient la description des maladies nouvelles, la rougeole, la variole, qu’ils attribuaient à des principes particuliers, et le fond de leur thérapeutique était moins dans les sirops, les alcoolats et les remèdes qu’ils employaient, que dans leurs tendances spécifîciennes qui consistaient à traiter la maladie comme un être morbide habitant en nous. Joignons-y leurs doctrines astrologiques qui faisaient intervenir des influences astrales, sortes de principes malfaisants, et nous comprendrons toute la portée que pouvait avoir en médecine ce qu’on nommait les doctrines des Arabes. C’était une préparation de la Kabbale et du Paracelsisme, deux modes du spécificisme dont nous verrons l’éclosion au xv® siècle.
Nos médecins, liés avec les théologiens, théologiens eux-mêmes pour la plupart, faisaient appel aux doctrines catholiques sur la nature du mal ; et de là la lutte.
Voyons donc d’abord cette doctrine du mal telle que les Pères et nos grands docteurs la soutenaient, et quelle pouvait être son influence en médecine.
Saint Denys l’xàréopagite est de tous les auteurs le plus clair et le plus complet sur cette question; nonseulement il a sondé la nature du mal en général, il a aussi indiqué ce qu’est le mal dans la maladie. Ne pouvant citer tout le chapitre qui s’y rapporte, et que j’engage à consulter, je citerai au moins les principaux passag’es qui nous regardent. Il dit : « Tous les êtres procèdent du bien. De plus, le bien dépasse infiniment
ÉTUDE SOR NOS TRADITIONS. 22l
tous les êtres : d'où il suit qu’en une certaine manière le non-être a place en lui. Mais le mal n’est ni être, car alors il ne serait pas absolument le mal, ni non être, car cette appellation transcendantale ne convient qu’à ce qui est dans le souverain bien d’une manière surémi nente. Le bien s’étend donc loin par delà tout être et tout non-être; et le mal ne sera ni être, ni non-être, mais quelque chose de plus étrang’er au bien que le non-être, quel([ue chose qui n’arrive pas même à la hauteur du non-être. Le mal, en tant que mal, n’en¬
gendre ni ne produit aucun être et tend, au contraire, à vicier et à corrompre la nature des choses. Si l’on dit qu’il est fécond en ce que, par l’altératioru d’une substance, il donne l’être à une autre substance, nous répliquerons, avec vérité, qu’autant qu’il est corruption et mal, il ne produit pas, mais plutôt dégrade et ruine, et que le bien seul est un principe d’existence. Ainsi, de lui-même, le mal est destructeur, et il n’est fécond que par le bien : tellement que, de sa nature, il n’est rien ni auteur de rien, et qu’il doit à son mélange avec le bien, et d’exister, et d’avoir et de produire quelque chose de bon. De plus, ce n’est point solss le même rapport qu’une chose sera bonne et mauvaise à la fois; la faculté de produire et d’altérer ne sera pas identique, et ne s’exercera pas indépendamment du sujet où elle réside. Le mal absolu n’a donc ni être, ni bonté, ni fécondité,
et n’engendre aucun être, ne produit aucun bien.
Si donc, par la corruption d’une substance, une autre substance se produit, il ne faut pas l’attribuer à la vertu du mal, mais à la présence d’un bien incomplet. De même la maladie est une altération partielle de l’organisation ; je dis partielle, et non pas totale, parce qu’alors la maladie elle-même aurait disparu. Mais l’organisme subsiste; et c’est l’anomalie dont il est atteint
222 HISTOIRE DE LA. AiEDEClNE.
qui constitue la maladie. Ainsi ce qui ne participe nullement au bien n’a de subsistance réelle ni en soi, ni dans les êtres.
On ne doit pas attribuer au mal une existence propre et indépendante, ni un principe où il trouve sa raison d’être. Oui, il revêt une couleur plausible aux yeux de quiconque s’y abandonne, parce qu’on recherche le bien; mais au fond, il n’est que désordre, parce que l’on estime bon ce qui n’est pas véritablement tel. Car autre est l’intention adoptée, autre le fait accompli. Donc le mal fausse la route, n’atteint pas le but, trahit la nature, n’a ni cause ni principe formels, est en dehors de la fin, des prévisions, des désirs, et ne subsiste réellement pas. Par suite, il est une privation, une défectuosité, un dérèg-lement, une erreur, une illusion ; il est sans beauté, sans vie, sans intellig'ence, sans raison, sans perfection, sans fixité, sans cause, sans manière d’être déterminée. 11 est infécond, inerte, impuissant, désordonné, plein de contradiction, d’incertitude, de ténèbre; il n’apas de substance et n’est absolument rien de ce qui existe. Comment donc le mal est-il quelque puissance? Par son mélang-e avec le bien ; car ce qui est entièrement dénué de bien n’est rien et ne peut rien.
Le mal donc n’est point un être et ne subsiste dans aucun être. Le mal, en tant que mal, n’est nulle part, et quand il se produit, ce n’est pas comme résultat d’une force, mais d’une infirmité, n {Des Noms divins^ chap.4, Œuvres de saint Denys, traduction de Msr Darboy.)
Cette doctrine, qui est la doctrine catholique, se retrouve tout entière dans saint Thomas, qui s’appuie des déductions de saint Denys. « JJtrum malum sii natara fiquædam? Respondeo dicendum quod unum opposi-
a tum coœnoscitur per alterum, sicut per lucem tene- « bræ. Undè et quid sit malum, oportet ex ratione boni a accipere. — Diximus autem supra, quod bonum est a omne id quod est appetibile: et sic, cum omuis natura « appetdt suum esse et suam perfectionem, necesse est « dicere quod et perfectio cujuscumquenaturærationem « liabeat bonitatis. Unde non potest esse quod malum « sig’nificet quoddam esse, aut quamdam formam, seu « naturam, relinquitur ergo quod nomine mali sig-niu- « cetur quædam absentia boni. — Et pro tanto dicitur « quod malum neque est existons, nec bonum, qaia « cum ens, inquantum hujusmodi, sit bonum, eadem « est remotio utrorumque. Ad primum erg*o dicen- « dum quod Aristoteles ibi loquitur secundum opinionem « Pythag’oricorum, qui malum existimabant esse natu- « ram quamdam; et ideo ponebant bonum et malum O g*enera. Gonsuevit enim Arosteles, et præcipue in lo»
« g'icalibus, ponere exempla quæ probabilia erant suo « tempore secundum opinionem aliquorum philosopbo- « rum. Vel dicendum sicut dicit pbilosophus (in-4‘’ Me- « taph., text. 6), quod prima contrarietas est habitus et « privatio, quia scilicet in omnibn.' contrariis salvatur ; « cum semper unum contrariorum sit imperfectum res- « pectu alterius, ut nigrum respectu albi, et amarum « respectu dulcis. Et pro tanto bonum et malum dicun- « tur généra non simpliciter, sec contrariorum; quia « sicut omnis forma habet rationem boni, ita omnis pri- « vatio, in quantum hujusmodi, habet rationem mali. a — Ad secundum dicendum quod bonum et malum « non sunt differentiæ constitutivæ, nisi in moralibus, « quæ recipiunt speciem ex fine, qui est objectum voa luntatis, a quo moralia dépendent. Et quia bonum « habet rationem finis, ideo bonum et malum sunt dif- « ferentiæ specificiæ in moralibus ; bonum per se, sed
« malum, in quantum est remotio debiti finis. Nec tao men remotio debiti finis constituit speciem in mora- « libus, nisi secundùm quod adjungitur fini indebito ;
O sicut neque in naturalibus invenitur privatio formæ « substantialis, nisi adjuncta alteri formæ. Sic ig-itur « malum quod est .differentia constitutiva inmoralibus,
« est quoddam bonum adjunctum privationi alterius « boni; sicut finis intemperati est non quidem carere « bono rationis, sed delectabile sensu absque ordine « rationis. Unde malum, in quantum malum, non est « differentia constitutiva, sed ratione boni adjuncti.....
« — Ad quartum dicendum quod aliquid ag’ere dicitur « tripliciter. Uno modo formaliter, eo-modo loquendi « quo dicitur albedo facere album ; et sic malum etiam « ratione ipsius privationis dicitur corrumpere bonum, « quia est ipsa corrupiio, vel privatio boni. Alio modo « dicitur aliquid ag'ere effective, sicut pictor dicitur fa- « cere album parietem. Tertio modo per modum « causæ finalis, sicut finis dicitur efficire movendo effi- « cientem. His autem du obus modis malum non ag*it a aliquid per se, id est, secundum quod est privatio « quædam, sed secundùm quod ei bonum adjungitur. « Nam omnis actio est ab aliqua forma, et omne quod « desideratur ut finis, est perfectio aliqua. Et ideo ut « Dionysius dicit 4 capit. de Divin, homin.., part. 4, « aliq. a princ. lect. 23 ; Malum non agit., neque deside- « rahir., nüi virtute boni adjuncti; per se autem est infinitiem., « et præter voluntatum et intentionem . — Ad quintum di- « cendum quod, sicut supra dictum est, partes universi et habent ordinem ad invicem, secundum quod una ag-it « in alteram, et est finis alterius et exemplar. Hæc « autem, ut dictum est in solut. ad 2 arg*., non possunt « convenire malo nisi ratione boni adjuncti. Unde ma- « lum usque ad perfectionem universi pertinet, neque
O süb ordine universi concluditur, nisi per accidens, id « est, ratione boni adjuncti. » {Summ. Theolog., pars 1, quæst. 48, art. 1.)
Il faut bien méditer ces solutions, parce que la question est g'rave, plus grave que peut-être on ne le pense. Nous allons voir ses conséquences pour la médecine.
Il n’y a au fond de la question du mal que deux doctrines. L’une catholique, que nous venons de présenter, et qui admet que le bien a seul un principe et que le mal n’en a psis, que le bien a une existence réelle et que le mal n’en a pas, que le bien est quelque chose de subsistant et que le mal n’est qu’une négation, une privation. L’autre doctrine, considérée comme fausse, admet que le mal a un principe comme le bien a le sien : c’est, on le sait, la doctrine des Manichéens.
Si nous appliquons ces doctrines à la médecine, nous voyons qu’il résulte alors aussi deux doctrines médicales. L’une, d’accord avec la doctrine catholique, admet que la maladie n’est rien de réel, n’a pas de principe ni de cause spéciale; qu’elle n’est qu'un désordre, qu’un état anormal, une mauvaise disposition de l’organisme, une mauvaise manière d’être, une forme morbide de la vie. L’autre doctrine, en rapport avec celle des Manichéens, admet que la maladie a un principe d’existence comme la santé ale sien, qu’il est vrai que la maladie n’est qu’un désordre de l’économie, mais un désordre qui a son principe, sa substance, sa forme, sa cause d’être. Pour la première doctrine, la maladie n’est qu’une forme abstraite et négative, opposée à la santé. Pour la seconde doctrine, la maladie est quelque chose de concret, qui a son principe morbifique réellement subsistant dans l’organisme.
Saint Thomas, nous l’avons vu plus haut, attribue la doctrine d’un principe du mal à Py thagore,et il croit qu’A-
Frédault. la
ristote lui prête l’appui de sa logique en faisant du mal un prédicat ou attribut. Or, c’est sur cet appui, doublé de l’appui du manichéisme, que la doctrine s’est fait jour en médecine et a voulu représenter la maladie par un principe morbifique, opinion que nous verrons se produire vigoureusement dans les siècles modernes.
Mais, cette opinion n’est vraiment pas celle de la tradition médicale. Hippocrate, tout en croyant avec Pythagore que la maladie est une ap.viTpta de l’organisme, n’admet pas cependant que la maladie ait un principe morbifique. On lui a attribué, il est vrai, cette opinion, mais elle n’est pas de lui : elle vient de l’école d’Alexandrie et du méthodisme, éclosions malsaines du pythagorisme où Manès a puisé son hérésie. Hippocrate admet bien une altération première des humeurs, des solides ou des facultés, en un mot, ce que l’on a appelé une cause prochaine ; mais nulle part il ne l’a donnée pour la maladie elle-même, elle n’est en réalité pour lui que l’effet premier de la maladie, que la source de l’indication. Et les empiriques, ensuite Galien, ont trèsbien montré aux dogmatistes égarés et aux méthodistes que la cause prochaine n’était pas la maladie, mais l’effet premier de la maladie. Nous l’avons vu plus haut dans le chapitre précédent.
La véritable tradition médicale est donc avec la doctrine catholique, non avec l’opinion opposée. Et elle pourrait encore s’étayer des raisonnements et de l’autorité de Platon, qui comparant la maladie au désordre de l’injustice, fait venir le mal de l’ignorance, et ne manque jamais l’occasion de traiter le mal comme une chose qui n existe pas par elle-même, qui n’est qu’un désordre et qu une privation de bien. On peut voir, entre autres, le premier livre de la République et des Lois et quelques Dialogues.
Il suit de là, que la maladie n’est qu'une mauvaise manière d'être de l’org'anisme vivant, et, comme on Ta dit, une privation de la santé, une forme morbide de la vie, quelle n’est rien par elle-même, rien d’existant, rien de réel, rien de subsistant, qu’elle n’a pas de principe d’existence, pas de cause formelle. Donc, dire qu’il y a un principe morbifique subsistant de la maladie, c’est aller tout à la fois contre la doctrine catholique, contre la raison qui l’appuie, contre la tradition médicale qui s’y conforme.
Mais, de ce que les maladies sont des formes morbides de la vie, sans existence réelle, s’ensuit-il qu’elles ne sont pas distinctes les unes des autres comme espèces distinctes? Saint Denys dit bien que le mal est sans forme^ sans fixité^ sans manière dêtre déterminée ; mais ce qu’il dit s’entend du mal absolu, du mal en lui-même. Le mal n’est rien en lui-même, il n’est pas même rien ; donc il est bien certainement sans forme, sans fixité, et sans manière d’être déterminée ; mais le mal dans les êtres se présente sous des formes déterminées, non pas lui, le mal, encore une fois, mais l êtrequi est dépravé. Ce n’est pas la maladie que le médecin considère : la maladie n’est rien, ce n’est que l’homme malade qui est quelque chose, quelque chose de. différent de l’homme en santé, et différent dans telle ou telle disposition générale qu’on nomme une maladie. Aussi, saint Thomas, dans le passage que nous avons cité, explique que le mal n’est rien, même en morale, mais qu’il se présente en morale sous des formes d espèces différentes, selon la fin qui le détermine, c’est-à-dire que le vice en luimême, pris absolument et en dehors de tout être, n’est rien, moins que rien, mais que dans les êtres vicieux, les vices se présentent sous des formes d’espèces, comme le mensonge, la gourmandise, l’assassinat. Encore une
fois, même dans ce cas, le vice n’est rien, mais c’est l’être vicieux qui est menteur, g-ourmand, assassin. 11 en est de même en médecine, où chaque espèce morbide n’est qu’une forme de l’état maladif, une manière spécifique d’être malade.
La plupart des médecins des xiii®, xiv® et xv® siècles, alliés à des théologiens, ou théologiens eux-mêmes, comme nous l’avons dit, se rattachaient complètement à cette doctrine pathologique, assurée sur les dogmes théologiques et si bien d’accord avec les doctrines anciennes, en particulier avec les doctrines hippocratiques. Mais quelques-uns se laissaient entamer soit par l’averrhoïsme, soit par les systèmes astrologiques qui enseignaient des principes malfaisants réellement subsistants. Ils se laissaient surtout fortement impressionner par ces éclosions de maladies nouvelles que l’antiquité n’avait pas connues : la rougeole, la variole, le feu Saint- Antoine, la coqueluche, la suette, le scorbut, la plique polonaise, la syphilis, la gonorrhée ; et ils trouvaient à expliquer ces maladies nouvelles soit par des influences astrales particulières, soit par des influences démoniaques spéciales, soit par des principes matériels malfaisants et contagieux.
Ainsi, naissait et se développait, d’abord sous le couvert de l’arabisme, la doctrine du matérialiste
qui venait faire échec à la doctrine hippocratique, aussi bien qu’à la doctrine catholique, et qui devait avoir de si grands retentissements dans les siècles suivants. Nous avons vu comment plusieurs médecins la propagèrent, comment quelques autres tentèrent une conciliation sur le terrain thérapeutique, et comment Fracastor fut, en définitive, le héros des tendances nouvelles. C’est par lui, et avec lui, que le spécificisme matérialiste se transmit dans toute sa vitaUté aux siècles suivants.
En résumé, la tradition médicale, écrite dans Hippocrate, avait consacré que les maladies sont d’espèces différentes les unes des autres, et que dans leur nature elles sont de simples modifications derêtre,sans existence substantielle. Cette doctrine, soutenue par les successeurs d’Hippocrate contre ceux qui voulaient assimiler la maladie à un empoisonnement, reçut une nouvelle démonstration rationnelle de la philosophie chrétienne. Mais le spécifîcisme matérialiste reçut un renfort de la philosophie arabiste, de l’éclosion des maladies nouvelles, et de la théorie des contag-es dont Fracastor fut le héros.
Des anciennes Facultés de médecine. — Nous avons déjà indiqué comment naquirent les Facultés en Occident sous l’influence de la papauté, des rois francs et des évêques. Nous avons vu le mouvement de renaissance scientifique et lettrée en Occident, briller un moment sous l’inspiration heureuse de Charlemag-ne, puis s’éteindre et s’arrêter sous les descendants du ^rand empereur, enfin reparaître pour s’établir définitivement sous l’influence du pape français Sylvestre II, au temps des premiers rois de la troisième race. Examinons maintenant comment les Facultés se constituèrent, quelles règ*les elles suivirent.
Dans ces premiers temps de la fondation des Universités, des savants qui avaient étudié dans les cloîtres, loin du monde et du tumulte des g’uerres, furent appelés par les évêques près des cathédrales pour donner l’instruction aux clercs ou jeunes g*ens destinés à rÉg*lise. Ainsi, dès le début, c’est l’évêque qui fonde un enseignement sous sa haute tutelle : les professeurs sont des moines ou des membres du clergé séculier : les élèves sont des clers appartenant à l’Église.
Bientôt, l’affluence des élèves fut grande, et le nombre
des professeurs augmenta, en ce sens que les élèves devinrent professeurs ; leur talent reconnu les désignait. Ces nouveaux professeurs n’entraient pas dans les ordres, ils restaient clercs sans être plus; quelques-uns seuls étaient ordonnés et se rattachaient de plus près à l’Église. L’affluence des élèves, le nombre des professeurs, la nécessité de mettre de l’ordre dans l’enseignement nécessitèrent une organisation : dès lors, les Universités et les Facultés furent constituées ; l’évêque les établissait, le pape leur donnait une organisation et le roi subvenait à l’entretien et au bon ordre. Une Université instituée dans une ville ne relevait que de l’évêque, du pape et du roi : elle était en dehors et au-dessus de l’autorité seigneuriale, en dehors et au-dessus de l’autorité des communes. Les professeurs, les élèves et tous les gens qui en dépendaient, formaient un monde à part dans la société, qui bientôt eut son organisation, ses coutumes, ses privilèges, et par conséquent ses abus. Dans les premiers temps, les Universités dépendaient immédiatement de l’évêque; mais quand elles furent organisées, qu’elles eurent leur grand maître, leur justice, leurs traditions, elles vécurent pour ainsi dire en dehors de l’évêque, s’affranchirent peu à peu de son autorité, en appelaient au pape contre l’évêque, en appelaient au roi contre le pape, et trouvaient ainsi le moyen d’être pour ainsi dire indépendantes, comme celle de Paris le devint.
Un grand nombre d’Universités furent fondées dans le moyen âge. Les trois premières furent celles de Paris, de Bologne, et de Montpellier, à la fin du xii® et au commencement du xiii® siècle ; puis vinrent celles de : Vicence, 1204;Padoue, 1222; Naples, 1224 ; Verceil, 1228; Toulouse, 1228; Salamanque, 1240; Lisbonne transportée à Goïmbre, 1290; Lyon, 1300; Rome, 1303;
Gahors, 1332; Avig*non, 1340; Pise, 1343; Prag'ue, 1347 ; Gracovie, 1347; Huesca, 1354; Pavie, 1361; Ang-ers, 1364; Vienne en Autriche, 1365; Funtkirchen en Hongrie, 1367; Golog'ne, 1388; Heidelberg, 1387; Erfurth, 1392. Ge mouvement de fondation se continua dans les siècles suivants.
L’Université de Paris était le modèle et comme le type de toutes les autres : il nous suffit de la faire connaître pour que l’on sache l’organisation commune à toutes les autres, aux exceptions près bien entendu. Nous prenons d’ailleurs cette organisation telle qu’elle résultait au commencement du xvf siècle de ce qui avait été constitué antérieurement.
On appela d’abord Université la réunion des clercs étudiants venus de pays differents, ainsi que les professeurs; c’était l’ensemble des individus enseignant et étudiant. Et, comme on distinguait quatre provenances principales des élèves, on divisait l’Université en quatre nations, France^ Picardie^ Normandie, Angleterre-Allemagne. G’était là une division toute provisoire évidemment, et l’on comprend ce qui l’avait provoquée. Les jeunes gens se rapprochaient entre compatriotes, et comme ils constituaient quatre groupes de nationalités, on y a vu quatre sections de l’Université. Gette division qui fut plutôt une distinction parmi les élèves qu’une division parmi l’Université, n’empêcha pas l’organisation Universitaire en Facultés, qui eut lieu peu après. Pendant longtemps, et jusqu’au xvi® siècle, les clercs de l’Université se réunissaient en nationalités; mais la division en Facultés existait dès la fin du XII® siècle. Il y avait alors, comme il y eut toujours depuis, quatre Facultés, de Théologie, de Alédecine, de Droit, des Arts. Ghaque Faculté avait une vie à part, un dogme, des professeurs, des gradés. Les quatre Fa-
232 mSTOIRE DE LA MEDECINE.
cultes réunies formaient TUniversité qui avait son chancelier ou g-rand maître.
L’org-anisation de TUniversité de Paris fut réformée sur quelques points et constituée définitivement par le cardinal d’Estouteville, en 14S2.
La Faculté de médecine de Paris enseig*nait dans une salle basse de la rue du Fouarre, salle denudée, et g*arnie seulement de paille dont on obtenait le renouvellement de la bonté du roi. Elle avait un doyen, des professeurs et des g-radés, docteurs, licenciés, bacheliers. Son assemblée g’énérale se faisait au bénitier de Notre- Dame, plus tard elle eut une chapelle. Tous les ans, à la Saint-Luc, le 18 octobre, la Faculté, doyen en tête, suivi dumassier, des professeurs et de tous les élèves, assistait à une g*rande messe ; il y avait amende pour quiconque y manquait.
Voici maintenant rorg*anisation des g’rades, qui n’ont été institués d’abord que dans le milieu du xiiF siècle.
Quand les élèves arrivaient à la Faculté, ils se faisaient inscrire sur des reg-istres. Dès ce moment, ils étaient clercs attachés à l’Université, et jouissaient de tous ses privilég-es.
Après deux ans d’étude, on pouvait passer l’examen de baccalauréat. Les docteurs charg'és de faire passer l’examen interrogeaient les candidats tous les jours, pendant une semaine, sur les diverses branches de l’enseignement. Le dernier jour, tous les docteurs de la Faculté étaient tenus de venir poser des questions ; il est probable que lorsque leur nombre fut considérablement augmenté, quelques-uns seuls étaient désignés.
Une fois reçu, le bachelier prêtait serment, et continuait ses études pendant deux autres années pour passer l’examen de licencié. Pendant ces deux autres années, non-seulement il était tenu de suiwe les cours de la Fa-
culte : il devait encore répéter les leçons des professeurs pour ceux qui aspiraient au baccalauréat ; il était ainsi répétiteur pour les matières quïl avait apprises dans les deux années précédentes, et il lui devenait ainsi impossible de les oublier, puisqu'il était tenu de les enseigner et de se familiariser avec elles. Combien il est fâcheux qu'un si excellent principe ne soit plus mis en pratique; de nos jours, on voit des jeunes gens qui, à la fin de leurs études médicales, passant leurs thèses, ont oublié ce qu’ils avaient appris leurs premières années, pour leurs premiers examens.
Les examens pour le grade de licencié duraient huit jours, comme pour le grade de bachelier, mais avec beaucoup plus de sévérité. Au dimanche qui suivait cette semaine, toute la Faculté était reunie, et alors avait lieu l’acte àeParanympheqm était une sorte de consécration : le candidat à genou, tête nue, prêtait serment et ensuite recevait du chancelier de l’Université la licence d’exercer et d’enseigner hic et ubiqiie terrariim. Le licencié pouvait assister aux assemblées de la Faculté, mais il n’avait ni voix délibérative, ni voix consultative; il ne participait pas à la direction de la Faculté. Pour avoir ce droit, il lui fallait devenir docteur-régent ou maître-régent.
La licence avait d’abord été exigée vers le milieu du XIII® siècle comme une garantie de l’orthodoxie dans l’enseignement. Jusque-là il n’y avait aucune restriction, et tout maître, se déclarant tel, pouvait enseigner, sauf à encourir des censures, s’il s’écartait de l’esprit général ou s’il tombait dans l’hérésie.
La pratique médicale était accordée comme un droit de la licence, mais il fallait bien du temps pour que l’Université imposât ses grades à la société, et il me paraît que la libre pratique de la médecine par des médecins non reçus se perpétua pendant bien des siècles. Au
commencement du xviii® siècle, on voit la Faculté, selon Cre\der, réclamer contre les médecins, non diplômés ; ce qui suppose que Tautorité universitaire voyait encore s’élever contre elle bien des opposants.
On arrivait au doctorat quelques mois après la licence. Le candidat présentait une requête, comme pour les autres g*rades : le doyen fixait alors la vespérie et le jour de réception. La vespérie était, comme son nom l’indique, un acte qui se passait le soir; un docteur-rég-ent ayant au moins dix ans d’exercice, le présidait et ouvrait la séance par une discussion avec le récipiendaire ; puis le docteur, qui avait présidé l’examen de licence du candidat, entrait également en discussion; enfin, le président prononçait un discours latin, dans lequel il indiquait les devoirs et l’importance du doctorat. C’était là le premier acte. Quelques jours après le jeune docteur, escorté de deux bacheliers et des appariteurs de l’école, allait rendre visite à tous les docteurs-régents. Enfin, avait lieu la réception à laquelle assistaient au moins vingt docteurs ; il y avait serment du candidat, discussion avec le plus jeune des docteurs, discussion scientifique entre le président et le docteur qui avait présidé la vespérie, puis discours latin du récipiendaire.
Tous les docteurs-régents étaient égaux entre eux, avaient les mêmes droits et constituaient la partie dirigente de la Faculté de Paris. Cependant on distinguait jeunes et les anciens^ les uns ayant moins, les autres plus de dix années d’exercice. Tous avaient le droit de pratiquer et d’enseigner dans le ressort de la Faculté. Cela existait dans toutes les Facultés, mais il y avait une exception honorable pour celle de Paris, dont les licenciés et les docteurs avaient droit de pratique et d’enseignement urU et orbi, droit qui leur fut conféré par le pape Nicolas V, en 1460. Tout savant ou docteur étran-
g’er qui venait à Paris ne pouvait y enseigner que sous la permission et l’autorité de la Faculté; il en était de même dans toutes les Universités.
Quoique l’enseignement fût libre, la Faculté nommait des professeurs et des examinateurs, pour assurer la continuité et la fixité des cours qui, sans cela, eussent pu dépendre de la bonne ou mauvaise volonté de tel ou tel. C’était un acte de sagesse. Mais ce que l’on ne saurait trop louer, surtout quand on voit ce qui se passe aujourd’hui, c’est le principe que l’on avait établi, que ceux-là qui sont professeurs ne peuvent être examinateurs. On comprenait la partialité révoltante que pouvait avoir un professeur examinateur ; on ne voulait pas qu’il pût favoriser à l’examen ceux qui suivaient assidûment son cours et nuire à ceux qui préféraient suivre un cours libre ; on craignait que le professeur ne fît de questions que sur les matières qu’il aurait spécialement enseignées, et qu’ainsi l’élève fût tenté de n’apprendre que ce qui dépendait d’un seul professeur. Il suffit de voir ce qui se passe actuellement pour juger combien ce principe des anciennes Facultés était sage : aujourd’hui l’on suit assidûment quelques professeurs, on se fait voir à leurs cours, on n’apprend que ce qu’ils enseignent ; la science est toute renfermée dans l’école officielle ; et les jeunes gens sont tenus de ne rien connaître en dehors de ce qu’elle professe. Monstruosité révoltante de partialité et d’intolérance chez les professeurs, d’ineptie et d’incapacité dans les études, d’arrêt et d’abaissement dans la science.
Tous les deux ans, la Faculté se reconstituait pour deux années. Tous les docteurs de la Faculté étant réunis, les appariteurs apportaient deux urnes : l’une contenait les noms des jeunes, l’autre les noms des anciens. On tirait au sort deux noms dans l’urne des jeunes,
et trois noms dans l’urne des anciens : à ces cinq docteurs élus par le sort, la Faculté conférait ses pouvoirs pour nommer le doyen, les professeurs et les examinateurs, Au jour désig*né, les cinq électeurs assistaient avec toute la Faculté à une messe du Saint-Esprit, puis se réunissaient dans une salle isolée et procédaient à l’élection. D’abord, iis s’entendaient sur trois docteurs dig*nes du décanat, mettaient les trois noms dans une urne et tiraient au sort : le premier sortant était élu. Les mêmes formalités étaient suivies pour la nomination des professeurs et des examinateurs : on désignait trois fois plus de noms qu’il en fallait, et l’on tirait au sort le tiers,
La Faculté se constituait quelquefois en tribunal pour rendre des décisions administratives ou scientifiques, juger la conduite d’un de ses piembres, prendre partie dans une question scientifique. Dans ces circonstances, on peut comprendre quelle pouvait être cette autorité, qui quelquefois suspendait un médecin dans son exercice, admettait ou récusait telle opinion, telle formule de traitement. La majorité constituait un corps tout puissant qui, souvent emporté par ses préjugés ou ses passions, nuisait non-seulement aux individus mais aussi à la science, en ne permettant de reconnaître comme bon que ce qu’elle jugeait tel. Nous en verrons les tristes résultats.
L’ancienne Faculté de médecine de Paris a duré cinq cents ans, depuis le milieu du xiif siècle jusqu’à la fin duxviii®. L’Université existait dès le xiF siècle, puisque le pape Gélestin, mort en 1192, en fait mention, ainsi que le remarque!. Riolan; mais il paraît probable qu’on n’enseigna d’abord que la théologie, qu elle ne fut constituée par Philippe-Auguste que l’an 1200, et que ses statuts furent rédigés par Robert de Gourson, en 1215. Ge n’est qu’un demi-siècle plus tard, vers 1270 ou 1280,
qu'eut lieu la division et séparation des quatre Facultés de rUniversité, Pierre de Limog’es étant doyen de la Faculté de médecine. C’est alors que la compag’nie prit un sceau particulier et la masse d’arg*ent ou verg*e surmontée d’un g-lobe et enlacée de deux serpents. Les statuts furent confirmés par Philippe de Valois, en 1331. Les premiers registres connus, et qui nous restent, datent de 1393.
C’est au XIV® siècle que la Faculté de médecine de Paris commence à briller de tout son éclat, et cependant elle était bien faible encore. On la voit professant dans les salles basses et non pavées de la rue du Fouarre, n’ayant pas même la propriété de ces salles et y enseignant de commun avec la Faculté des arts. Elle a une bibliothèque, mais fort peu riche ; on y compte huit ou neuf ouvrages : la Concordance de Jean de Saint-Amand^ la Concordance de Jean de Saint-Flour^ le livre de Galien de Usa partium, les Médicaments simples et la Pratique de Mézué, le Traité de la Thériaque, tAntidotaire d’Albucasis, rAntidotaire clarifié de Nicolas Myrepsus, et enfin le plus beau et le plus singulier joyau de la Faculté, ainsi quelle le disait à Louis XI qui lui demandait à l’emprunter (en 1471) pour le faire copier, et auquel elle le prêta moyennant une caution de douze marcs de vaisselle d’argent et un billet de 100 écus d’or que souscrivit un riche bourgeois pour le roi. Ce plus beau et plus singulier joyau de la Faculté était le Totum continens Rhasis en deux petits volumes.
A la fin du xiv® siècle, la Faculté comptait trente et un docteurs-rég*ents. On ignore le nombre des licenciés qui avaient droit à la pratique. Il y avait également des chirurgiens, mais qui faisaient bande à pcu*t, et avec lesquels la Faculté venait d’entamer une querelle dont nous avons déjà parlé. Les chirurgiens formaient un collège
à part et en dehors de la Faculté ; ils n étaient pas même compris dans T Université; on ne les considérait que comme des artisans, et c’est à ce titre que saint Louis leur avait donné des statuts en 1268, sous la direction de Jean Pitart, les désig-nant sous le nom de maîtres chirurgiens jurés de la ville et des faubourgs de Paris. Cela demande une explication. L’Université était cléricale, tous ses adhérents étaient clercs, et comme tels inaptes à verser le sang- ; l’Ég-lise le leur défendait. Les chirurg-iens ne pouvaient faire partie de l’Université, on le comprend : ils versaient le sang*. Mais, la Faculté, composée de médecins, avait la juste prétention d’être au-dessus des chirurg*iens, et ne considérait la chirurg-ie que comme la, servante de la médecine. Les chirurg*iens, au contraire, ayant reçu une certaine instruction, étant lettrés comme ils s’intitulèrent alors, avaient aussi la prétention d’être les ég'aux des médecins. On voit de suite la rivalité et l’ombragée des deux côtés : les chirurg*iens demandaient à faire partie de la Faculté. La Faculté les repoussait. Au milieu de cette discussion, la Faculté prit la détermination d’appeler à elle les barbiers, de leur enseig-ner l’anatomie et la chirurg-ie, et de les livrer à la pratique chirurg*icale sous la direction des médecins. Ces barbiers n’avaient cependant pas de diplômes, et l’Université semblait ainsi accéder à la pratique libre, mais elle s’en tirait par une fiction, déclarant que ces barbiers n’étaient que les aides des docteurs et licenciés.
Dans le xv® siècle, la querelle dont nous venons de voir les débuts, continue. En 1425, les chirurg*iens de robe longue ou lettrés obtiennent du Parlement un ar=rêt qui interdit aux baig*neurs et aux barbiers de faire de la chirurg'ie, et ne leur permet que de panser les plaies et d’arracher les cors • mais la Faculté prend les barbiers sous sa protection et les cbuvrè dê son autorité;
En 1432, le cardinal d Estouteville fut cliarg*é par le saint-siég-e de réorg-aniser les Facultés de théolog-ie, de droit et de médecine. Il abolit la coutume qui jusque-là exig'eait que tout médecin, bachelier, licencié ou docteur fût célibataire ; il disait que les hommes mariés sont surtout ceux auxquels il convient d’accorder le droit d’enseig*ner et de pratiquer la médecine. Cet acte était d’une importance extrême, car il consommait la séparation de la médecine d’avec la cléricature; c’est de cette époque en effet que l’on commence à voir un moins g’rand nombre de médecins eng-agés dans les ordres. Le cardinal d’Estouteville exigea aussi que l’hygiène, jusqu’alors négligée, fît partie de l’enseignement, et qu’une thèse fût soutenue sur cette matière par les bacheliers. C’est lui aussi qui fît prendre la robe rouge aux professeurs.
En 1454, la Faculté existait toujours rue du Fouarre, dans la même situation où nous l’avons vue, et ses assemblées se tenaient, soit au bénitier de Notre-Dame, soit à l’église des Mathurins. Mais elle s’était développée, elle comptait plus de soixante docteurs-régents, et sa réputation était universelle. Jacques Desparts, chanoine de l’église de Paris, et médecin du roi Charles VII, convoqua la Faculté au bénitier Notre-Dame, sous la présidence du doyen Denis-dessous-le-Four. « Là, dit M. Sabattier, après avoir fait sentir la nécessité de donner à la Faculté des écoles plus convenables, il proposa les moyens qui lui paraissaient devoir le mieux concourir à Fexécution de ce prujet. Mais la guerre contre les Anglais obligea pour le moment d’en ajourner l’exécution; et lorsqu’on put y revenir, le défaut d’argent devint un obstacle non moins puissant. Alors, Jacques Desparts fit don à la Faculté de 300 écus d’or (3,430 livres), et d’une bonne partie de ses meubles et de ses
manuscrits pour opérer cette construction qui fut commencée au bourg* de la Buclierie, sur le terrain d’une vieille maison qu’on acheta d’un bourgeois nommé Guillaume Chanteloup, et qu’on réunit à celui d’une autre non moins vieille, appartenant aux Chartreux, et achetée dès 1369, moyennant 10 livres de rentes que rUniversité promit de payer à ces religieux; En 1495, la Faculté avait fait construire près de l’entrée de la principale porte de ses nouvelles écoles un petit bâtiment qu’elle érigea en chapelle en 1511. Elle abandonna dès lors l’église des Mathurins, où jusque-là elle avait fait célébrer ses offices. La plupart des docteurs remplissaient dans l’origine les fonctions de chantres, et la messe de saint Luc était chaque année chantée en grande musique. A l’égard de J. Desparts, la Faculté ne crut pouvoir mieux faire pour lui prouv^er sa reconnaissance, que de lui assurer, de son vivant même, afin qu’il n’en ignorât, un obit vigile et messe à chaque anniversaire de sa mort, qui eut lieu le 3 janvier 1457. Ce service fut même institué à perpétuité. Perpétuité ! vain mot que les hommes attachent à leurs trônes comme à leurs autels, et qu’un coup de vent en efface comme des lettres sur le sable. Il n’y a plus de messes pour J. Desparts, mais honneur à sa mémoire, car il fut homme de bien, plein de zèle pour la science et pour ses progrès auxquels il contribua à la manière de ce temps. Il étudia les Arabes, commenta Avicenne, composa un abrégé alphabétique des maladies et des remèdes, un livre sur le régime, et une recette générale des médicaments internes et externes. Il légua par testament à la Faculté son Avicenne et ses commentaires. »
La Faculté s installa dans son nouveau local, rue de la Bucherie, l’an 4505, et elle y demeura jusqu’à sa chute. En 1460, elle recevait du pape Nicolas V, une bulle qui
accordait à ses docteurs le droit d’enseigner et de pratiquer dans toutes les Universités du monde catholique. Son autorité g-randissait à chaque instant, ses décisions avaient force de loi dans toutes les écoles ; et dès lors elle dut entrer dans la décadence qui commence toujours par la twannie. Nous verrons plus loin ce qu’il en fut.