Histoire de la médecine. Étude sur nos traditions
Le xviU siècle a été vraiment grand pour les sciences comme pour les lettres. Pendant que les sciences mathématiques et physiques virent à leur tête, Kepler, Galilée, Descartes, Pascal, Newton, Fermât, Huyghens, Torricelli. Mariette, Otto de Gœricke et d’autres; pendant que la philosophie peut nommer Suarez, Bacon, Gassendi, Descartes, Pascal, Locke, Leibnitz et même Spinosa; pendant que l’histoire naturelle compte, Waldschinitt, Leuvenhoëk, et bientôt Schwammerdam, Tournefort, Vallisniéri, la médecine est représentée par un étonnant faisceau d’hommes remarquables à des titres divers ; et par les idées qu’elle ag’ite, par les erreurs qu’elle a propagées, comme par les découvertes dont elle s’honore, cette période tient l’un des premiers rangs dans le courant des siècles.
Je laisse de côté les sciences dont j’avais présenté un aperçu à propos [des périodes précédentes. Elles
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prennent à partir du xvii® siècle un développement trop considérable dans leurs analyses et dans leurs découvertes de plus en plus spéciales, pour que nous les suivions dans leurs destinées diverses. D’ailleurs, un nouvel ordre de choses s’établit pour elles. Cultivées pour la plupart par des médecins jusqu’alors, et comme des développements nécessaires aux connaissances médicales, elles deviennent l’apanage de plus en plus exclusif de savants qui les cultivent pour ellesmêmes, et au lieu de rester des servantes utiles, on en fait des matrones altières qui visent à régenter et à soumettre leur maîtresse. C’est à partir du xyii“ siècle que ces sciences élèvent la prétention de donner à la médecine des interprétations diverses, et qu’elles y introduisent leurs systèmes particuliers. 11 était utile peut-être que, pour leurs développements, elles se séparassent de la patrie commune et qu’elles eussent une existence particulière ; mais dans leur indépendance, elles échappent à une harmonie générale, et la médecine doit les laisser à leurs destinées. Qu’elles suivent donc séparément ce qu’elles considèrent comme leur voie, puisqu’elles s’en déclarent meilleures juges que personne, et bornons-nous à nous en occuper selon les intérêts que nous pourrons y trouver.
Nous avons vu, dans le xvi® siècle, trois groupes principaux d’esprits en médecine : des tenants de l’antiquité, dont quelques-uns essayaient de concilier les dogmes anciens avec les idées nouvelles ; des réformateurs menés par les écoles philosophiques, unissant la chimie à la kabbale aussi bien qu’au néoplatonisme, et aboutissant à une sorte de doctrine spécificienne ; des observateurs, qui, s’inspirant des découvertes faites par l’expérience des physiciens, reprenaient en sous œuvre, l’anatomie, la physiologie et la thérapeutique. Nous
allons retrouver ces g’roupes se prolong*eant dans le xvn® siècle, mais sV diversifiant selon les travaux et les pensées auxquels ils se donnent.
Si nous voulions embrasser dans une seule conception, le mouvement des idées médicales pendant ce siècle, nous pourrions dire qu’il marche à la constitution d’une doctrine qui sera le vitalisme dans le xviii® siècle, mais qui se dég'ag’cra lentement de l’iatrochimie, de l’iatro-mécanique, du spécificisme, et de l’iatro-kabbale. Plus tard, nous verrons comment le XVIII® siècle, n’ayant pu parvenir à se formuler, a lég“ué son œuvre au xix* siècle. Travail lent, mais admirable, dans lequel l’esprit humain avance sans cesse, même quand il semble reculer, et sans jamais laisser improductif un des moindres recoins de cette immense question. Mais nous ne pourrons bien saisir cet ensemble qu’après en avoir scruté les points principaux.
Dans ce xviT siècle qui va nous occuper, il nous paraît utile pour la clarté des idées à exposer, de poser six points autour desquels nous voulons faire tout g*raviter : de la méthode ; des doctrines principales ; de la physiologie; de la patholog*ie; de la thérapeutique; et enfin, des institutions scientifiques, facultés et académies.
^ 1. — De la méthode.
Descartes et Bacon passent pour avoir posé, dès la première moitié de ce xvii® siècle, une question de méthode qui devait occuper la médecine, et la reg*arde, en effet, comme toute autre science.
Toute science a deux grands intérêts qui l’animent incessamment : progresser, c’est-à-dire développer ce qu’elle possède; et contrôler, c’est-à-dire confirmer ce
qu elle a pu acquérir. Dans ce double intérêt, c'est la vérité qu’elle cherche, qu’elle veut embrasser et mettre en lumière. Le procédé qu'elle suit, c’est la méthode.
Cette méthode peut varier selon les temps, selon les individus, selon les sciences, selon les questions : mais quelle qu’elle soit, elle se réduit toujours à trois termes : l’autorité d’un enseig’nement antérieur, l’expérience d’observation ou d'expérimentation, et la raison. Quoi qu’on fasse, on est enseig‘né,eton parle toujours d’idées transmises par les pères ou les maîtres; ensuite on a l’expérience, c’est-à-dire la constatation des faits de la nature, constatation faite par autrui ou par soi-même; enfin, on possède la raison qui veut s’expliquer les thèses qu’on a reçues, et les faits qu’on peut connaître.
. Hippocrate, ce gTand maître, avait enseig*né, comme nous l’avons montré, trois gTands principes sur la méthode :
1'’ Qu’on va du connu à l’inconnu, qu’il faut partir de ce qui est enseigné, et suivre d’abord les préceptes acquis, car «tout homme qui rejette les règles approuvées et qui, prenant un chemin nouveau, se vante d’avoir trouvé quelque chose dans l’art, se trompe luimême et trompe les autres ; »
2“ Que l’observation exacte des événements, sans négliger les circonstances est ce qui mène le mieux à la vérité; que cependant l’expérience est trompeuse, experientia fallax. c’est-à-dire qu’il n’en faut rien déduire avant d’être certain que les faits observés sont bien exacts ;
3“ Il louait aussi le raisonnement, mais il voulait qu’il fût «fondé sur des phénomènes, et même s’en étayer dans toute son étendue » {loc. cit.). Nous avons dit, en rapportant ces textes en entier, que la base du vrai
dogmatisme était cette méthode; nous tenons encore pour le même avis.
Dans le même temps qu'Hippocrate, Platon exaltait le rôle de la raison, un peu ce semble aux dépens de l’autorité des maîtres et de l’expérience. Il a certainement rendu, même dans cette exagération, d’incontestables services, enseignant que tout principe scientifique est une idée rationnelle abstraite; montrant ainsi d’une admirable manière qu’il ne suffit pas de voir et de constater des faits pour être savant, mais que toute science repose sur des conceptions rationnelles. Celui qui ne saluerait pas dans ce grand homme, le sublime initiateur à l’idée rationnelle, serait indigne de se mêler d’une science quelconque.
Après Platon, Aristote, son disciple, releva l’observation et l’expérience que son maître avait un peu négligées, et leur dut ses admirables travaux sur les animaux et la physique. Une négligea cependant point la raison, et montra la voie syllogistique naturelle dont elle doit se servir dans sa marche; par là il l’enserrait dans des règles plus étroiies que ne l’avait fait Platon, et s’il lui donnait plus de rectitude,il lui rognait un peu les ailes.
L’école stoïcienne continua l’œuvre d’Aristote, et se montra fort scientifique, très-observatrice, surtout dans Ghrysippe, un de ses principaux maîtres.
Vint ensuite l’école néo-platonicienne qui voulut s’affranchir des règles d’Aristolè, et s’imprégna fortement des rêves orientaux. Pour ces novateurs, la vérité n’était pas seulement ce que la raison comprend, mais plutôt encore ce que l’imagination conçoit ; et de là le rôle du rêve dans la science; de là ces idées gnostiques de s’unir par l’esprit à de prétendus esprits imaginés entre le ciel et la terre, et qu’on croyait spécialement charges d’initier l’homme à la science.
Le christianisme fut heureusement un modérateur à ces prétentions folles. Tout en admettant la révélation dont le rôle fut, d’ailleurs, retenu dans ses justes bornes, il enseigna la valeur de l’autorité des traditions et des enseignements antiques, et fît bien entendre que luimême, doctrine révélée, était cependant en accord avec les traditions les plus anciennes. Il admettait la raison pour expliquer les faits et les enseignements acquis, mais il voulait qu’elle eût un rôle d’explicatrice et même d’initiatrice, soumis à l’autorité et à l’expérience. Ici, comme dans la méthode dogmatique d’Hippocrate, car les analogies sont frappantes, toute vérité est enchaînée dans la voie des traditions, et on répétait volontiers comme le médecin de Cos, que celui qui prétend découvrir du nouveau en dehors des règles et des principes, se trompe et trompe les autres. L’expérience même, le fait d’observation, doit être mis en suspicion, car on peut s’y tromper, experienüa fallax^ et il ne faut l’accepter qu’autant qu’il s’accorde avec la tradition. Enfin, la raison ne doit pas être seulement selon les feits et leurs phénomènes, mais aussi selon cette tradition, maîtresse de toute la méthode. On ajoutait que toutes les sciences sont sœurs, en ce sens qu’elles sont et doivent être toutes filles de la vérité, qu’il n’est pas possible d’admettre avec la raison que ce qui serait vrai chez l’une fût fausseté chez une autre, qu’ainsi toutes les vérités doivent s’accorder et s’harmoniser, et que puisque nous avons dans notre religion des vérités infaillibles parce qu’elles sont révélées, c’est là une heureuse pierre de touche dont il faut user; que dès lors toute assertion d’un ordre quelconque venant se heurter à une des vérités révélées doit être mise dès lors en demeure de se rectifier ou être rejetée, ou tout au moins fortement soupçonnée d’erreur, jusqu’à plus ample informé.
Les nations chrétiennes acceptèrent pour la fondation de leurs sciences cette méthode que leur apportait la religion qui les civilisait; et c’est ainsi qu’elles parcourent ces grands siècles du moyen âge que nous avons examinés : le xii® siècle théologique, le xiii® mêlé de philosophie et de science expérimentale, le xiv® qui, malgré les houleversemeiits de l’Europe, continue le même mouvement, enfin le xv® où nous avons vu les savants se lancer à l’envi dans les sciences naturelles^ et où il se fait, pour ainsi dire, une explosion de science expérimentale. Pendant ces grands siècles, l’Europe avait fait son éducation par périodes régulières, comme la pourrait faire un jeune homme de notre temps élevé chrétiennement : d’abord une période d’instruction religieuse ou théologique et philosophique ; puis une période d’enseignement philosophique et expérimental.
Cependant, dès le xiv® siècle, les luttes entre les thomistes et les scottistes, avaient un peu ébranlé le rôle dt ’autorité; puis, un ferment de rébellion agitait sourdement les esprits ; et les tristes effets du grand schisme d’Occident, les révoltes religieuses des Beggards, de "Wiclef et de Jean Huss amoindrissaient l’autorité religieuse. Enfin, les nouvelles découvertes de la science moderne, en chimie, en physique, en mathématique, en astronomie, en géographie jetèrent l’enseignement des anciens dans un grand discrédit. Dans le fond, tout cela eût pu s’arranger, et il eût été facile de corriger les anciens sans tout bouleverser de fond en comble : mais l’homme ne s’arrête guère dans ses emportements, et on vit alors se produire le mépris de l’antiquité et de l’autorité dans un courant d’opinion presque irrésistible.
C’était encore le moment où les Grecs, chassés de Con-
stantinople, arrivaient en notre Occident avec ramoiir d’un néo-platonicisme allié à la kabbale qui les rendait intraitables pour nos sciences. Notre théolog*ie scolastique leur paraissait barbare et inculte, éloignée de ce beau langage harmonieux de la Grèce dont ils étaient comme enivrés ; et tous les lettrés qui reçurent leur influence au xv® et au xvi® siècle, comme Erasme, Scaliger et tant d’autres, n’éurent pas assez d’expressions dédaigneuses pour se moquer de nos âges scolastiques. « C’est de là, dit justement M. Matter, que naquit une sorte d’insurrection contre les mœurs, les doctrines, les usages de l’Occident. » (Matter, Histoire des sciences morales^ tome I, p. 48). Vivès, dans son Traité De corruptis disciplinis^ trouve que tout est barbarie dans les siècles précédents, langage, rhétorique, dialectique, droit, médecine ou théologie ; et comme on le sait, Vivès était catholique, précepteur de la reine Marie d’Angleterre. Érasme appelle les scolastiques des robinos. crassos, barbaros ; de leurs œuvres, il dit : opéra aut Jatua aut insula. Cornélius Agrippa, dans son De vanitate scientiarum^ ne tarit pas sur le mépris qu’on doit avoir pour les anciens. Pomponace le premier, je crois, fit entendre qu’on pouvait adhérer à l’autorité religieuse comme autorité de foi, et la récuser, s’en moquer même dans le domaine scientifique et philosophique; croire à l’immortalité de l’âme comme chrétien et la nier résolûment comme philosophe. Ce Piétro, qui fut d’ailleurs un assez faihle raisonneur, introduisait ainsi une lâche duplicité qui n’a fait que trop de ravages dans le domaine intellectuel ; car selon sa doctrine trop répandue, il n’y aurait plus de vérité en ce monde ; ce qui serait vrai en mathématiques pourrait être faux en physique ou en toute autre science, et l’ordre scientifique deviendrait un monstre autant horrible qu’insensé.
On ne s’entendait point en tout et pour tout ; les uns tenaient pour Platon et le beau lang'ag’e ; les autres soutenaient Aristote et la logique; d’autres, méprisant ces A^aines disputes, s’adonnaient à l’observation et à la culture des sciences particulières. Les uns voulaient de la kabbale et de la théosophie, nouvelle forme'du gnosticisme; d’autres voulaient une logique simplifiée; chacun avait ses idées, ses opinions, les soutenait avec ardeur, et les luttes étaient vives. Mais il y avait un point sur lequel on s’entendait assez communément chez tous ces réformateurs, c’était le dédain de l’antiquité, et le mépris de toute autorité.
De cette mêlée assez singulière sortirent trois courants : celui de l’Église qui continua d’affirmer la valeur de l’autorité et sa suprématie, et la consacra dans le concile de Trente; le courant des sciences physiques et naturelles qui se donna tout entier à l’observation et à l’expérimentation; et le courant rationoliste allié un instant au courant kabbaliste et qui voulait le triomphe de la raison ou de l’imagination.
Bacon et Descartes représentèrent au xvii^ siècle l’aboutissant des deux courants observateur et rationaliste. Ils ne les formèrent point, ils en furent au contraire les produits.
Bacon naquit en 1560, lorsque déjà le mouvement des sciences d’observation était riche de découvertes. Livré à la politique, puis condamné à la prison et mis en retraite comme concussionnaire, il fit de la philosophie et s’occupa de sciences par passe-temps, jusqu’à sa mort en 1625. Il s’imagina, comme la mouche du coche, qu’il ferait avancer le char des sciences en bourdonnant autour, et donna son Instauratio scicntiarum dont le 7iovum organum dcA^ait être une partie. Comme saA^ant, en physique, en mathématique, en chimie, on le regarde
comme au-dessous du médiocre et n’étant pas même de son temps. Gomme philosophe , il s’était inspiré de Montaig-ne dans un voyag’e à Paris, et son Noviim organum est comme un écho de toutes les attaques dirig'ées contre l’ancienne méthode.
Il s’élève surtout contre l’autorité des anciens, et les préjug’és de toute nature qui peuvent nuire à l’esprit d’observation, a En vain, dit-il, se flatterait-on de pouvoir faire de g-rands progrès dans les sciences, en entassant, en greffant le neuf sur le vieux ; il faut reprendre toutrédifîce par ses fondements, si l’on ne veut tourner perpétuellement dans le même cercle, en avançant tout au plus de quelques pas. ))Novum organ.^ liv. i, § 21. Et plus loin : «Une autre cause qui fait obstacle aux progrès que les hommes auraient pu faire dans les sciences et qui les a pour ainsi dire cloués à la même place, comme s’ils étaient enchantés, c’est ce profond respect qu’ils ont d’abord pour l’antiquité, puis pour l’autorité de ces personnag’es qu’ils regardent comme des grands maîtres en philosophie. » îhid.^ § 84.
Il veut donc qu’on expérimente, et c’est ce qui se faisait de tous côtés, bien avant lui ; puis il établit que Y induction doit être la eonséquence absolue des faits observés, ce que tout le monde disait. Il appelle les observations, des constatatations^ et les inductions qu’on en tire des interprétations; puis il ajoute : « Or, ce n’est pas assez de rassembler un plus g*rand nombre d’expériences et de les choisir avec plus de soin qu’on ne l’a fait jusqu’ici; il faut encore suivre une autre méthode. — Quand de tels matériaux auront été rassemblés et seront sous la main, il ne faudra pas pour cela permettre à l’entendement de travailler sur cette matière en vertu de son mouvement spontané, en un mot, de mémoire; car ce serait vouloir, par la seule puissance
de la mémoire, égnler et surpasser tous les membres d’un IhTe d'éphémérides. — Mais quand la masse des faits aura été en quelque manière mise sous nos yeux avec l’ordre et la méthode convenables, g-ardons-nous encore de passer tout d’un coup à la recherche des causes, ou si nous le faisons, de nous trop reposer sur ce premier résultat. — Cependant il faut se g-arder de permettre à l’entendement de sauter, de voler pour ainsi dire des faits particuliers aux axiomes qui en sont les plus éloig*nés et que j’appellerais g’énéralissimes, tels que ceux qu’on nomme ordinairement les principes des arts... Ainsi, ce qu’il faut pour ainsi dire attacher à l’entendement, ce ne sont point des ailes, mais au contraire du plomb, un poids qui comprime son essor. » (/ô/r/., S 100 à 104).
Ce dernier trait est sûrement trop fort, et il y en a beaucoup comme celui-là dans ce livre un des plus ennuyeux que je connaisse quand il n’est pas irritant.
Bacon résumait en somme la plupart des idées de son temps en faveur de l’observation et de l’expérimentation et contre l’antiquité, ce qui explique son succès.
Gassendi se lança dans la même voie de dénigrement des anciens, et avec lui beaucoup de médecins; et Chirac, au commencement du xviii® siècle, osait encore écrire ce qui suit : « Hippocrate et Galien ne doivent pas plus avoir de privilégies qu’Aristote; ils n’étaient que des empiriques, qui dans une profonde obscurité ne cherchaient qu’à tâtons ; ils ne peuvent être regardés par des esprits éclairés que comme des maréchaux-ferrants qui ont reçu les uns des autres quelques traditions incertaines... Quand même ils n’auraient jamais existé, et que tous leurs successeurs n’auraient jamais écrit,
nous pourrions déduire des principes que j’ose me flatter qu’on trouvera dans mon ouvrag’e tout ce qui a été observé par les anciens et les modernes. » {Traité des fièvres malifjnes).
Cependant, dès la fin du xvn® siècle, Bag’livi disait mieux : « Au lieu de chercher sans cesse à séparer les anciens et les modernes, essayons plutôt, s’il est possible, de réunir les uns et les autres dans une alliance éternelle. Quelle folie plus g’rande, en effet, de vouloir toujours les mettre en désaccord par les mots quand ils sont d’accord parles choses. » Méd.prat.^ chap. 1,5 5, et encore ; « Tourner en dérision les beaux travaux d’autrui et les nobles efforts tentés pour faire avancer les sciences, c’est non-seulement un choix indigène d’un honnête homme et d’un homme docte, c’est encore un dommag'e considérable causé à l’État et aux prog*rès des sciences elles-mêmes. » (7^?^., chap. 5, § 1). Dans la fin du siècle et la croissance du dix-huitième, on commença de revenir sur les préjug'és contraires à l’antiquité ; les partisans de la tradition prirent peu à peu le dessus, au moins en partie, et on était disposé à prendre la vérité un peu partout.
Dans le même temps où Chirac, le médecin de Louis XV, écrivit ses sottises, un homme bien autrement considérable, Werlhof écrivait ce mot très-juste : Nidla secta est quœ omne vidit verum; nulla quœ non aliquid ea vero {Observ. de fehr.^ p. 32). Bossuet avait déjà dit : « Toute erreur est fondée sur une vérité dont on abuse. »
Ce dernier mot est bien encore celui qu’on peut répéter. Certainement on avait peut-être trop cru à la puissance du syilog’isme et pas assez à celle de l’observation dans les siècles antérieurs; on se contentait trop de raisonner, on ne prenait pas assez soin d’assurer les
principes sur des faits constatés par l’observ'ation et l’expérience. A cet ég’ard, la méthode expérimentale a été, malgré ses excès, un très-grand bienfait.
Descartes appartient à un autre courant d’idées. Né en 1794, presque avec son siècle, il mourut en 1650 après avoir fait beaucoup pour les mathématiques et la dioptrique. Comme philosophe, il fut moins frappé du mouvement observateur des sciences nouvelles, que de leur courant rationaliste, et pour lui la raison était une puissance à cultiver. Il voulait, pour lui donner tout son essor, la dég'ag'er de tout préjug’é, de toute autorité qui la pût compromettre, et il se trouvait ainsi l’allié de tous ceux qui repoussaient les anciens ; il pensait même pouvoir aller presque jusqu’à la doctrine de Pomponace, sans suivre cependant son athéisme, et mettre toutes les vérités rationnelles hors de la portée de l’autorité relig-ieuse. Il cherchait donc pour sa raison une situation d’indépendance telle qu’il ne sut pouvoir la mieux caractériser que par le doute 'philosophique', situation impossible à atteindre et sur laquelle il se faisait des illusions d’enfant, parce qu’enfîn, quoi que nous fassions, notre raison est toujours une puissance éduquée par ceux qui nous ont élevés, et par le milieu dans lequel nous vivons. S’imag*iner qu’on peut être sans se ressentir de ce qu’on a été et du milieu qui entretient l’être physique, moral et intellectuel, c’est vouloir se duper soimême.
Descartes, malg’ré son grand g’énie, ne se rendait pas un compte suffisamment exact de ce qu’il avait été et de ce qu’il voulait. Quand on étudie sa vie, on voit qu’il s’eng‘ag*ea pendant quelques années avant ses g'rands travaux dans la secte des rose-croix dont nous parlerons plus loin, et qui était composé de théosophes, sorte de kabbalistes, où l’on admettait la possibilité de
dérober l’intuitioa des vérités absolues en se mettant dans une sorte d'état extatique, procédé déjà vanté par Ag’rippa, Paracelse et surtout Cardan qui se g’iorifîait d’en jouir à volonté. Or, il suffît d’y réfléchir pour se convaincre que le doute philosophique posé comme méthode générale n’est en somme que le procédé intuitif débarrassé de ce qu’il avait de mystique, et posé comme perception rationnelle des choses ! Van-Helmont, qui touchait un peu à la théosophie, avait déjà tenté quelque chose de semblable, mais en se rapprochant de la doctrine scolastique, en essayant de promouvoir dans l’intelligence dépouillée de toute préoccupation sensible les essences intelligibles en lesquelles elle peut se transformer. On considérait depuis longtemps les perceptions sensibles comme les sources de toutes nos erreurs, et il est visible que dans le fond de toutes les tentatives de l’époque que nous analysons, on cherchait par des voies- diverses à débarrasser l’intelligence de ses causes de tromperie. Descartes voulait de même poser la perception rationnelle loin de toute prévention et de toute préoccupation mystique ou kabbaliste, et il considérait le doute comme le point fixe où la raison pourrait être libre de tout souci des préoccupations sensibles.
Mais la méthode de Descartes n’est tout entière ni dans ce doute philosophique, ni dans Vévidence qu’il demandait aux démonstrations scientifiques ; elle est supérieurement et profondément dans la raison prise comme jugement, et substituée à la raison prise comme mécanisme logique. Avant Descartes, une vérité était attesté quand elle découlait d’un raisonnement logique; qu’importait d’ailleurs qu’elle heurtât de front les opinions, les croyances et le jugement commun. Qu’on ouvre un livre scientifique de ce tempe, même un livre
de physique, on y voit que tout est démontré par le syllog*isme. Depuis la réforme considérable qu’il a établie, tout est différent : la science a perdu sa forme syllog*istique et revêtu la forme littéraire ; elle prend à tâche de montrer la vérité ou’elle veut démontrer, dans toute sa clarté et dans toutes ses séductions; il faut que la raison prononce, qu’elle jug’e, qu’elle décide. Avant Descartes et avec la fin de la scolastique, la raison n’était qu’un raisonnement ; depuis lui, elle est devenue avec raison une conception qui est tout à la fois entendement et jugement. Certes, Descartes a exagéré la portée du jugement rationnel; c’est aller trop loin que d’établir qu’on ne doit accepter que ce qui cadre avec la raison commune; et bien des vérités attendent aujourd’hui d’être reconnues, parce qu’on leur oppose cette raison commune des foules, qui n’est le plus souvent qu’une opinion brutale et intolérante. En établissant que les sciences doivent partir d’un fait premier de la conscience intellectuelle, il les a toutes lancées dans la recherche du subjectif psychologique, et il les détournait trop de l’observation. C’était donner un trop libre cours à l’imagination, sous prétexte de conception. Lui-même a bien montré quelle grave erreur était cachée sous son principe de méthode^ et combien il ouvrait ainsi la porte aux théories imaginaires, aux systèmes vides : sa conception des tourbillons en était la presque inévitable conséquence, ainsi que ses théories sur le siège de l’âme, sur les esprits vitaux, sur l’âme des bêtes, etc.; et ses disciples n’ont pas manqué de le suivre dans cette plus mauvaise partie de sa méthode.
Hippoci‘ate était bien plus dans la vérité, quand il proclamait que la raison doit être soumise aux faits et pliable à l’autorité.
Mais enfin, Descartes a cependant reudu un service
16 PATHOGÉNIE ET THERAPEUTIQUE.
immense à la philosophie et aux sciences, en montrant que la raison n’est pas seulement un raisonnement, et en oblig*eant l’esprit scientifique à établir qu’une thèse ne peut être acceptée comme vraie qu’à la condition d’être compréhensible, saisissable et évidente dans soc idée rationnelle. L’abus que lui-même et ses disciples ont pu faire du rationalisme, ne peuvent fermer nos yeux au point de ne pas voir combien il a relevé la valeur de l’idée rationnelle, et ce serait un tort de méconnaître le service considérable qu’il a rendu en réprimant les excès du syllog*isme et en achevant ainsi l’œuvre commencée par le cardinal Patrizzi et Ramus au siècle précédent. Ses torts, et il en a de g*rands, ne nous doivent pas faire contester ses mérites.
En résumé, dans cette grande révolution des méthodes au XVII® siècle, de partout on méprisait malheureusement trop l’autorité; Bacon mettait trop l’expérience aux dépens de l’observation et de la raison d’une part; et d’autre part. Descartes, en relevant la valeur de la raison, ouvrait trop la carrière à l’imagination, ne respectait pas assez l’observation objective, et déprimait trop la portée du procédé logique. Dans l’une et l’autre cause, on a cru que l’esprit humain pouvait se mettre en dehors de tout enseignement reçu, et on a, par cela même, négligé le respect et l’étude des traditions. Ce sont des excès qui tiennent peut-être au malheur des temps, mais qu’il faut envisager de face et posément si l’on veut s’en tirer. Nous verrons plus loin ce qu’il en est résulté pour les doctrines.
§ 2. — Doctrines piincipales.
La doctrine, dans une science, n’est pas autre chose que la conception générale de cette science prise dans l’objet de ses occupations, dans les lois générales des mouvements de cet objet, et, par cela même, dans les causes des effets observés.
L’œuvre doctrinale du xvii" siècle, œuvre qui domine toute la constitution des sciences modernes, et qui pèse si lourdement sur elles, consiste en ce fait capital que, tandis que dans les sciences anciennes les lois de tout mouvement étaient cherchées dans les causes ; aujourd’hui, dans les sciences modernes, ces lois ne sont recherchées que dans leurs effets.
La métaphysique était le fondement des sciences jusqu’au XVII® siècle. Au contraire, la science nouvelle prendra soin de rejeter toute métaphysique et de se constituer sur l’expérimentation. La révolution fut radicale, et, suivant moi, profondément regrettable. Pour échapper à des abus qu’on ne peut nier, on est tombé dans des fautes opposées non moins dangereuses.
Lors de la rénovation des sciences, après le grand cataclysme où le monde ancien gréco-romain fut englouti, c’est la vérité religieuse qui fut le salut du monde nouveau, son ancre, sa lumière, son guide dans l’instauration de cette grande civilisation qui allait naître. Gela fut, et il n’en pouvait être autrement. Quand l’homme sent tout crouler autour de lui, c’est à la vérité religieuse qu’il se rattache comme à sa dernière ressource; et le monde gréco-romain le montra bien lui-même au moment de périr, car c’est alors que le paganisme eut sa plus grande effervescence. Que l’homme y consente ou non, c’est une loi fatale de sa
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nature, parce que c’est une loi de cause à effet, qu’il faut commencer et finir avec Dieu.
Les sciences qui allaient émerg-er du monde nouveau allaient donc émerg’er du christianisme, se désenvelopper et s’épanouir avec lui. La théologie ouvrait inévitablement la marche, comme la colonne lumineuse en tète des Hébreux menés par Moïse. C’est elle qui jetait le premier éclat, et qui, du phare élevé sur lequel elle dominait, projetait ses rayons sur l’ensemble de toutes choses, et dévoilait aux yeux des générations nouvelles l’ordre et l’enchaîriement de toutes les lois de ce monde. C’est donc elle qui constituait la conception doctrinale de toutes les sciences, en posant la connaissance de leurs lois sur la connaissance des principes, c’est-à-dire sur la conception de l’ordre métaphysique ou étiologique. Pour elle, tout effet déroule de sa cause, et la cause est proprement le fondement de la science. Depuis le iv® siècle de notre ère, où elle commença vraiment son travail, souvent interrompu, jusqu’au xiv® siècle, où son œuvre put être considérée comme achevée dans ses lignes principales, elle consacra ainsi neuf à dix siècles à bien poser la doctrine métaphysique des causes.
Ce travail étant accompli sur les hauteurs, il devenait juste de descendre dans les vallées, à la recherche des faits particuliers qui devaient constituer, sous la haute tutelle théologique, toutes les sciences de détail. Et on s’explique ainsi comment tous les siècles, ayant été consacrés à former le peuple nouveau, à le civiliser en adoucissant ses mœurs, en rectifiant son esprit et son cœur, en lui préparant les principes lumineux de son travail ultérieur, un temps nouveau devait venir où ce peuple allait voler de ses propres ailes. A partir du XIV® siècle, ce monde chrétien ressemble à un adolescent
qui, ayant achevé son catéchisme, s’élance dans la vie. Après l’éducation, le travail d’expérience commence.
Certes, il était désirable que cette jeunesse, comme affranchie, g’ardâtpour le moins les principes supérieurs et les plus essentiels, qu’elle venait de recevoir par enseig’nement. Un instant il y eut doute, pendant le xiv® siècle. Mais, dès le xv®, la jeunesse montrait ce qu’elle allait être : non pas seulement affranchie de sa tutelle, mais révoltée contre elle. Au xvi® siècle, le mouvement insurrectionnel est partout ; partout il s’agit de réformateurs, comme nous l’avons vu. Quelques conservateurs luttent encore ; il y en aura toujours un petit noyau. Quelques autres tentent des conciliations. D’autres esprits, plus nombreux, emportent le mouvement, rejettent décidément loin d’eux les coneeptions scientifiques antérieures, et prétendent concevoir tout l’ordre des sciences, l’homme, les êtres, la matière, le monde, avec une théorie nouvelle sur les causes. D’autres enfin oublient toute sollicitude de ce genre, et ne s’occupent qu’à chercher des faits par l’observation et l’expérience. G’èst là toute l’équipée du xvi® siècle.
Comme le xvii® siècle commence, le nouveau mouvement scientifique est en marche pour s’accentuer plus nettement encore. Toute autorité, toute antiquité, tout enseignement des temps passés, et en particulier l’autorité religieuse, sont mis hors la loi sur le terrain scientifique. La science sera dès lors absolument affranchie de son ancienne tutelle; elle fera son œuvre à côté de la religion, en dehors d’elle, et tout en la respectant, dit Descartes; loin d’elle et même contre elle, disent quelques autres. Et, par un malheur à jamais regrettable, voilà que, sur un point où l’autorité religieuse se croit atteinte, celle-ci même vient faire échec à la science nouvelle et la condamne. En 1622, Galilée, condamné.
personnifie tonte cette science nouvelle à peine ébauchée, et comme rejetée avant d’avoir g-randi. L’activité brouillonne et intempérante du vieillard entêté, peutêtre aussi la rig’ueur étroite et maladroite de ses adversaires, furent une pierre d’achoppement où vint se briser pour long-tenips l’union de la science et de la relig'ion, union qui ne tenait d’ailleurs plus qu’à un fil. Ce déchirement, à jamais reg*rettable, était la scission profonde opérée pour long-temps entre la métaphysique et les sciences de détail.
Alors, deux courants d’esprit se formèrent; dans l’un, on voulut essayer de nouvelles théories causales avec les nouveaux faits, et c’est ainsi que diverses doctrines médicales prirent naissance; dans l’autre courant, on ne voulut plus même entendre parler des causes, et on prétendit ne plus vouloir connaître, dans les sciences physiques et mathématiques, que les lois des 'phénomènes. Descartes nie les causes formelles et effîcieutes et finales ; il ne veut plus reconnaître que de la matière et du mouvement; la matière, c’est \étendue; le mouvement, c’est ,1a force. Bacon fait profession de rejeter l’ancienne doctrine des causes, et de ne vouloir accepter que les lois tirées des inductions; mais, en réalité, il ne se g'êne g*uère pour accepter des form.es et des causes diverses qu’il entend à sa manière. Gassendi, cependant, proclame les atomes comme principes de toutes choses. Descartes semble les réfuter, mais il y touche et enfante à leur profit sa théorie des tourbillons; c’est l’ancienne doctrine d’Epicure qui renaît, sous prétexte de ne plus vouloir que du nouveau. Ce même Descartes sent qu’il faut bien remplacer la doctrine des causes finales, si on veut s’en débarrasser; il invente la théorie des causes occasionnelles., soutenue par Geulinx et par Malebranche, et il accepte des esprits vitaux, qui sont
une réminiscence du g-alénisme. Leibnitz^ à son tour, invente la théorie de la monade^ qui doit tout remplacer, forme, matière, puissance, mouvement, étendue; il s’en repent, il est vrai, sur ses vieux jours, en écrivant à Arnaud, à qui il confesse qu’on a eu décidément tort de rejeter l’ancienne doctrine scolastique, et qu’il y faudrait revenir (1). Newton, cependant, s’avance enfin pour joindre le xvii® siècle au xviif, et proclame que la matière seule ne peut tout expliquer, qu’elle est mue par des forces diverses qui lui donnent une sorte de vitalité, la pesanteur, la lumière, l’affinité et les forces répulsives. En même temps, Stahl assure que la chaleur est un principe particulier; et de la machine d’Otto de Gœricke (inventeur de la machine électrique) sort une revendication en faveur d^une force nouvelle.
En médecine, où il s’agit de connaître et d’expliquer l’homme vivant, sain et malade, nous trouvons un retentissement de tous ces courants de l’esprit scientifique. 11 ne s’agit plus, bien entendu, d’appliquer à cette science l’ancienne métaphysique; la scolastique est aussi bien repoussée que l’iiippocrato-galénisme, plus même encore, sauf chez quelques retardataires encore inconnus. Un petit nombre s’applique encore à commenter les anciens, mais sur les détails seulement; quelquesuns tentent une dernière conciliation. Le spécificisme, né de la grande révolte théosophique des xv® et xvi® siècles, va finir dans une sorte de kabbalisme , ou se rallier soit à la chimie, soit à la physique, sciences nouvelles. C’est de ces sciences que vont surtout naître les doctrines nouvelles ; l’iatro-chimie et l’iatro-mécanique. Enfin, va poindre une restauration de l’idée de force associée à l’idée de matière, sorte de vitalisme d’abord
(1) Voir les Nouvelles Lettres de Leibnite:, publiées par M. Fouchct de Careil.
HISTOIRE DE LA MÉIiECI:;E.
mal défini et multiple dans ses apparitions, qui préparera la transition du xvii® au xviif siècle.
Le XVII® siècle est vraiment la suite du xvi®; c’est la suite d’un ég'arement dans lequel on s’est séparé de la métaphysique, fondement oblig’é de toute doctrine scientifique g*énérale, et où on cherche dans des voies diverses, loin de la seule vraie, ce qu’on ne peut rencontrer. Les efforts furent g’rands, sans doute, et souvent récompensés dans les détails, mais impuissants quant au hut principal.
Expliquons les cinq courants auxquels on peut donner le nom d’écoles, et qui se partag’ent la médecine dans le siècle que nous examinons : hippocrato-galénistes et conciliateurs^ iatro-théosophie^ iatro-chimie, iatro-mécanique^ iatro-vitalisme. Mais comme il est à peu près impossible de comprendre ces trois derniers courants sans comprendre Van-Helmont, Descartes et Leibnitz, qui les dominent, nous ferons précéder leur étude de celle de ces g'rands hommes.
1. Hippocrato-galénistes,- conciliateurs, historiens, iNSTiTUTAiRES. —Un petit nombre de médecins s’attachent à faire revivre les anciennes doctrines ; quelques-uns les commentent ou s’y rattachent. Sanctorius écrivit un volumineux ouvrage sur la théorie élémentaire des anciens : c’est le même qui passa quarante ans de sa vie à se peser plusieurs fois par jour, et qui écrivit ce curieux et intéressant opuscule sur la statique du corps humain, livre que les curieux aiment à posséder, et qui mériterait d’être lu par un grand nombre. — Ponce de Santa- Cruz^ professeur à Valladolid, soutint le système galénique.— Stupani^ G. Hoffmann, Marinelli et Schelhamner se rallièrent plus particulièrement au principe d’Aristote. — Rodericus Castreiisis et P. Martian commentèrent
Hippocrate ; le livre de ce dernier, surtout, in Aphorismis, est plein d’intérêt pour la médecine pratique, et a joui justement, pendant très-long*temps, d’une g-rande considération ; il est, avec les ouvrag-es de Houllier et de Duret, du xvi® siècle, dont nous avons parlé, de ceux qui méritent d’être encore parcourus.— Zacutus Lusitanvs^ juif portug’ais, qui vint ensuite s’établir à Amsterdam (1575-1642).On vantaitbeaucoup son Be medicorum priacipium historia, in-folio, et son Praxis medica-admiranda^ in-folio. Le premier de ces deux ouvrag-es est un des premiers essais sur l’histoire de la médecine. — Van der Linden (1609-1664) est aussi connu pour son De scriptis medicis^ 1637, et sa Medicinaphysiologica^ 1653.
C’est parmi ces amateurs de l’antiquité que nous voyons commencer le souci de notre histoire; et nous venons de citer Zacutus et Yan der Linden. Nous pouvons citer aussi, comme s’étant occupés du même sujet, Strobelberger, Barchausen, Meibomius., Rivinus., qui précédèrent Daiiiel Leclerc et Manget., dont les œuvres illustrèrent la fin du XVII® siècle.
Y Histoire de la médecine., par Daniel Leclerc (1652- 1728), s’arrête malheureusement après Galien : c’est le livre le mieux fait et le plus sûr pour toute la médecine ancienne ; il dépasse de beaucoup tout ce qu’on a fait depuis^ bien que, sur certains points, les doctrines anciennes ne soient suffisamment nettes. Mang'et (1652r 1742) a écrit des Bibliothèques., sortes de compilations sur Xanatomie., la chimie., la praxis medic.a, la chirurgie, la médecine pharmaceutique et les écrivains de la. médecine, qu’il donna successivement à la fin du xvii® et dans le commencement du xviii® siècle. Ce sont de v^astes répertoires un peu confus, mais qui contiennent une quantité de renseig-nements, et qu’il est utile de consulter quand on veut entrer dans le détail de F bis-
toire des maladies, des médicaments ou des opérations.
Chose sing-ulière, c’est dans ce siècle, où l’antiquité est si fortement attaquée, que René Chartier (1572, 1654) donna cette grande collection in-folio des Œuvres d'Hippocrate et de Galien^ qui a passé longtemps pour la meilleure de toutes les éditions ; œuvre que son auteur ne put voir finir de son vivant, et que la Faculté de Paris se chargea d’achever à ses frais.
Parmi ceux qui, se rattachant principalement aux anciens, faisaient cependant des concessions aux idées nouvelles, nous devons citer :—de Vienne, qui s’efforça d’épurer /es théories de Paracelse en en élaguant les exagérations opiniâtres et magiques. — H. Lavater tenta de prouver que les galénistes se servaient, depuis longtemps, des remèdes chimiques — J. Hartmann^ de Bavière, était paracelsiste, mais il joignait à ses théories des explications galéniques. — Poterius^ Minderer^ Werner Bolflnck^A. Mynsicht^ alliaient aussi Paracelse à Galien, et se servaient des médicaments chimiques. — Yarandé, Semiert, Laz. Rivière^ voulaient une conciliation, quoiqu’ils fussent plus particulièrement attachés à la médecine ancienne en leur qualité d’institutaires. -^Baglivi^ enfin, que nous citerons plus loin comme un des chefs du nouveau vitalisme, était tout antique par ses dogmes, et faisait profession de conciliation avec la chimie. Mais Baglivi appartient à la transition du xvii® au XVIII® siècle.
Nous devons mettre à part les institutaires de cette époque, ceux qui, suivant les traces que leurs devanciers du XVI® siècle, Fuschs, Fernel et Mercado leur avaient tracées, entreprirent de bien montrer la cônstitution générale de la médecine. Il en est sept surtout, dans ce xvii® siècle, que nous devons citer : Yarandé^
Sennert, Laz. Rivière^ Beverovichis^ Plempius^ Waldschmitt et Ettmuller.
J. Yarandé^ ou Varandeus^ était de Nîmes, et fit ses études à Montpellier, où il devint professeur; né en 1560 environ, mort en 1617. Son principal ouvrag*e paraît n’avoir été publié qu’après sa mort, en 1620; il est intitulé \ Phyâologia et pathologia^ quibus aecesserint tractatus prognosticus- et tractatus indicationibus curativis, in-12. C’est un véritable livre d’institutes de médecine divisé selon les quatre parties que nous venons d’indiquer, et que les médecins actuels de Montpellier pourraient revendiquer, avec raison, comme une g*loire de leur école. Ce livre, peu volumineux, est dans les idées de Fernel.
Sennerî, né en 1572, mort en 1637, était de Yittemberg. Il fit une g-rande sensation en Allemagne par son livre : De conserisu et dissensu galenicorum etperipateticorum cum chimicis, 1619, avec lequel il rallia sous sa grande autorité tous les conciliateurs de son pays. Ses Imtihiîiones medicæ et de origine animarnm in brutis, 1610, ont eu un immense succès, et furent réimprimés plusieurs fois.
Laz. Rivière., qui était de Montpellier (1589, 1655), et qui y devint professeur, successeur de Varandé, s’inspira surtout de Sennert, dont il est considéré comme le vulgarisateur. Son Praxis medica, 1640, qui est une sorte de nosographie en XVII livres, eut un immense succès. Ses Institutiones medicæ., réimprimées dans ses Opéra omnia., furent presque autant estimées, parce qu’elles donnaient un résumé de Sennert dans un langage plus élégant et plus simple à la fois. Il divise la médecine en cinq parties : physiolqpie., pathologie., séméiotique., hygiène et thérapeutique.
J. Bevei'ovicius., qui était à Dordrecht, et professa à
Leyde, donna son Idea medicinæ, Qr\. 1620, petit livre in-12, elzévirien fort bien écrit et pensé, où les auteurs anciens sont très-bien appréciés. Il comprend d’abord des Prolégomènes^ sur l’orig’ine et les divisions de la médecine, et où l’auteur montre qu’il était familier avec toute la littérature ancienne. Il parcourt ensuite les cinq parties de la médecine : Physiolog“ie, hyg*iène ou diététique, patholog'ie, séméiotique, thérapeutique. Charmant petit ouvragée dont on peut faire un manuel d’études anciennes.
Plempius était d’Amsterdam (1601, 1671). Il fît ses études à Louvain et à Leyde, passa en Italie, et revint s’établir en Hollande, puis à Louvain où il mourut. Il est célèbre pour avoir été un défenseur converti et ardent de la circulation. Ses Institutiones^ seu Fundamenta medicinœ^ 1638, qui s’intitulèrent simplement Fundamenta medicinæ dans les éditions ultérieures, sont un livre curieux, parce qu’il montre un accommodement de l’ancienne médecine avec les idées nouvelles sur la circulation. Des deux premiers livres consacrés à la physiolog’ie, le second surtout est plein d’intérêt, et le comparant à L. Rivière ou à Varandé, ou à Sennert, on est vraiment stupéfait de voir les pas de géant que cette branche scientifique a accomplis en quelques années. Le troisième livre, sur l’hygiène, est fort court; le quatrième, sur la pathologie, se rapproche beaucoup de Fernel, mais est trop plein de subtilités ; lecinquième est sur la séméiotique encore séparée de la pathologie; le sixième contient la thérapeutique galénique et est fort court.
Waldschmitt donna des Fundamenta medicinæ.^ en 1685, Liigduni Batnvorum. Il était attaché au cartésianisme.
J. Ettmuller naquit à Leipsic, en 1644; il y mourut
en 1683, après avoir visité, comme on le faisait à cette époijue, tous les centres européens d’instruction. Mort à 39 ans, il fut regretté unanimement, même en France, où il était fort goûté. Ses Instituts de médecine^ traduits en français en 1693, sont un élégant résumé de toute la médecine de son temps, mais on y sent l’influence de Sylvius de le Boé et de Van-Helmont. Il contient trois parties dans lesquelles il résume toute notre science : La phiisiologie^ la pathologie et la thérapeutique. Il fait de la diététique (à peine mentionnée) une partie de la thérapeutique, ce qui est fort juste, et fait rentrer la séméiotique dans la pathologie, ce qui est non moins vrai : c’est là une vue générale très-nette et considérable qui mérite d’être expressément notée dans notre histoire.
En résumé, pour le courant des opinions dans le XVII® siècle, la médecine devait comprendre quatre branches principales : La physiologie., dont Yanatomie faisait une partie àisimcie] la, pathologie comprenant une étude générale de la maladie et de ses causes, et une nosographie branche distincte ; la séméiotique qu’on n’avait pas encore réunie à la pathologie; enfin la thérapeutique., comprenant la diététique dont quelques-uns faisaient une science séparée, \a,pharmaceutique ou thérapeutique médicale (usagée des médicaments), et la chirurgie.
IL Iatro-théosophie; paracelsisme; ROSE-CROIX. — Le mouvement d’idées qui fut représenté par Paracelse au xvF siècle, était un amalgame assez singulier d’opinions diverses ; il y entrait avec la théorie médicale du spécificisme, les idées de la kabbale de Cornélius Agrippa et autres; des aspirations païennes comme celles de Gémisthe Pléthon ; des vues magiques et as-
trolog’iques émanées de l’Orient; des recherches chimiques mises en vog*ue par Basile Valentin, l’auteur de l’antimoine. Tout cela était fort confus.
Les successeurs de ce mouvement se partag-èrent en deux courants : les uns s’adonnèrent définitivement à ta chémiâtrie, les autres entrèrent plus ou moins dans une sorte de secte kabbaliste et magique qui finit par se fonder sous le nom de Rose-Croix.
Parmi ceux qui tinrent quelque temps encore l’ensemble de la doctrine paracelsiste, on cite : — Josephe Duchesne on Quercetanus ol Paulmier, qui prirent part à la grande querelle de l’antimoine, dont nous parlerons plus loin;— Oswald CrolL, qui était de laHesse et y faisait bruit; — Roch Baillifde la Rivière, dont le roi Henri IV avait fait son médecin à Paris.
Le courant kabbaliste avait rallié d’une part les francs-maçons, sorte d’illuminés qui avaient fait secte en ralliant eux-mêmes les débris des Albigeois duxiv® siècle, et qui paraissent s’être constitués après la chute des Templiers; d’autre part, des anabaptistes du xvi® siècle, et les chercbeursde la pierre philosophale, les astrologues, les abstracteurs de quintessence, les adeptes du grand œuvre, les invocateurs d’esprits. Chrétien deRosenkreutz, philosophe allemand du xvi® siècle, sur lequel on n’a que des données fort vagues, aurait réuni tous ses éléments dans un seul groupe auquel il aurait, donné son nom. Ce qui paraît de plus certain, c’est qu’un nommé Nicolas Barnaud aurait parcouru la France et l’Allemagne vers 1591, pour fonder une secte hermétique à la recherche du grand œuvre, et que les adeptes s’occupaient d’apparitions mystérieuses ; que dans le livre T Echo de la Société des iïlawmés du resjiectable ordre des frères r *f* c, il est dit que la Société fut instituée vers 1597; et qu’enfin l’histoire constate qu’on n’entendit
parler vraiment de la secte des Rose-Croix^ que vers 1610 ou à peu près.
Ce qu’on sait de cette secte, d’après le livre de la Fama^ se réduit à ceci : les adeptes devaient tenir sous secret l’existence même de leur société, au moins pendant un siècle, ce qui a fait penser que la secte devait être ancienne quand on commença d’en. parler ; ils 'devaient faire publiquement profession d’être médecins et pratiquer ostensiblement ; tous les ans une assemblée g’énérale devait les réunir tous dans la chapelle du Saint- Esprit, pour la fête du g’rand-maître ; un g*rand zèle était recommandé pour multiplier les adhérents. Ils croyaient à la fin du monde prochaine, faisaient état de mépriser toute espèce d’étude, et soutenaient que toute science devait dériver exclusivement de la Bible. Enfin, ils assuraient avoir le privilège de ne jamais tomber malade, et posséder, par la vertu de la croix, le pouvoir de guérir toutes les maladies.
On cite, comme ayant été attachés à cette secte ; Thomas Campanella, philosophe, médecin de la fin du XVI* et du commencement du xvii* siècle ; il jirofessait une sorte de panthéisnie qu’il exposa dans la Cité du Soleil, son principal livre. Il admettait deux causes, l’une spirituelle, venue de Dieu, et participant à la divinité; l’autre matérielle, ou esprit vital., né des molécules matérielles ; ce qui veut dire, qu’il partageait les idées d’Averrhoës. — Valentin Andréac., de Wurtemberg, eut la plus grande part à la diffusion de la secte. —Valentin Weigel deSchemnitz, Égide Gutmann de Souabe, Jules Spuber., J. Gramann ^ H. Kunrath ont été remarqués comme disciples. — Robert Fludd en fut le plus célèbre représentant en Angleterre, avec Kenclm Bigby qui passait pour pouvoir préparer un remède universel, capable de prolonger la vie éternellement. — Descartes,
lui-même, fut un instant un disciple de la secte, et on pense que c’est pour s’y associer qu’il fît son premier voyag*e d’Allemag*ne.
11 est certain que, dans le xvi® et le xvii' siècle, on s’occupa beaucoup de magie et de sorcellerie^ surtout à a suite des anabaptistes, et que ce fut comme un enivrement'universel quand on eut fait courir le bruit qu’en Allemagne un enfant était né avec une dent d’or. Il parut vers ce temps un grand nombre de livres de sorcellerie, ou sur les procès qui en furent la suite. Parmi tous les auteurs qui s’occupèrent de ce sujet, on peut citer comme les principaux : Jérôme Menghi de dana ( Compendio deïï arte esorcistica , e possibilita delle mirabïli e stripendi operazioni deïï demoni e de malefici; con Il remedi opportuni aile infernita malifîd, etc., 1550). C’est un des plus amusants. — Jehan Wyerus {De prsestigiis dæmonum et incantationibus ac veneficiis, libri VI; Bâle, 1564). C’est un des plus importants de ceux qui ont nié la réalité de la magie et de la sorcellerie. — C. Césalpin {Dæmonium irœesügatio peripatetica, in qua explicatur locus Hippocratus, si quid divinum in morbis habetur; Florence, 1580). — Martin del Rio {Disquisitionum magicarum^ libri VI; plusieurs éditions, Lyon, 1612, in-4‘’). Il est l’opposé de J. Wyer, et on lui a justement reproché trop de crédulité. —Fréd. Spée [Cautio cnminalis ; 1630). C’est celui qui dévoila le mieux les abus de certains procès de sorcellerie, et qui amena les cours criminelles à la douceur, en montrant qu’il y avait dans tous ces faits plus d’hallucination que de malice.
Nous verrons les suites de cette question au siècle suivant.
III. Van Helmont, Descartes, Leibnitz. — Ces trois hommes sont dans l’ordre des idées, les trois grands
maîtres du xvii® siècle, et des trois, le premier est certainement le plus grand, bien qu’il soit le moins connu.
J.-B. Yan Helmont^ seigneur brabançon, naquit à Bruxelles en 1577. Élevé très-religieusement par son père, il fit ses humanités à l’université de Louvain, y suivit ensuite l’enseignement philosophique des jésuites, puis s’y fit recevoir docteur en médecine en 1599. Après avoir donné tout ce qu’il possédait à sa sœur, pour ne plus être que pauvre et voué à la recherche de son art, il parcourut plusieurs fois la France, l’Italie et l’Allemagne. Il revint ensuite dans son pays , y épousa une riche héritière, qui lui apporta la terre de Vilvode, où il vécut toujours étudiant, soignant les malades, et les pauvres surtout, jusqu’à sa mort, arrivée en 1644. Ses idées ne furent qu’en partie connues de son vivant, car il publia peu de choses. C’est son fils, François-Mercure Van Helmont, qui édita toutes ses œuvres, en tout, cent et quelques traités réunis sous ce titre ; Ortus medicinæ , id est initia physicæ inaudita , progressas medicinæ nomis in morborumultionem ad mtam longam; Lyon, 1667.
Cet ouvrage, fort peu lu de nos jours, parce que d’abord il est écrit dans un latin rempli de néologismes, et parce que les idées sortent de l’ordinaire, est certainement un des plus curieux et des plus instructifs de notre tradition. On y trouve la profondeur, souvent la lucidité, et toujours la grandeur et l’élévation des pensées. Une traduction des principaux traités qu’il renferme aurait rendu un vrai service à la médecine. M. le D*' Maudon a bien publié, en 1868, un Mémoire in-4‘’, sur Van Helmont et ses œuwes ; mais ce travail est trop abrégé et imparfait pour bien connaître le grand médecin brabançon. Ce que nous allons en dire nous-même, sera, sans doute, aussi bien abrégé et imparfait, nous espérons au moins donner à plus d’un lecteur le désir
de faire une plus ample connaissance avec ce maîtrehomme.
L ’Ortus medicinæ est en fait une sorte de vue g’énérale de l’homme et du monde au bénéfice de la médecine. L’auteur aborde dans les premiers traités, ce que nous pourrions appeler [q, méthode^ et il l’expose en racontant les doutes, les désirs et les élans de ses études. Dans les traités qui suivent, il s’occupe des principes de l’être et de la vie, des éléments et de la matière,, du monde, des astres, des météores. Il vient ensuite à des questions de pathologie générale, qu’il tourne et retourne en tous sens pour bien exposer l’origine et le développement des maladies. Puis viennent les questions de thérapeutique. L’ouvrage se termine par des monographies plus considérables sur la lithiase et les fièvres.
Van Helmont qu’on range souvent parmi les théosophes et les kabbalistes, près de Paracelse ou de Cardan, s’en distingue pourtant tout à fait. On l’a mal étudié. Il prend bien à Paracelse l’idée de V Archée^ mais c’est pour en faire sa propriété distincte de son prédécesseur ; et, presque à chaque pas, il contredit le célèbre charlatan. Il se rapproche des alchimistes en acceptant les trois éléments : le soufre, le sel et le mercure, mais on voit qu’il fait de la chimie et non plus de l’alchimie. Il a un procédé, ou méthode intellectuelle, qui le rapproche des kabbalistes, mais il a bien soin d’en vouloir élaguer tout ce qui n’est pas naturel, et tout ce qui sentirait le ténébreux. En un mot, c’est un homme qui est lui-même, qui semble toucher à tout, qui, bien évidemment, est au courant de toutes les idées, même de la scolastique, qui emprunte à toutes quelque chose, mais qui, dans le fond, reste lui-même avec une tendance prononcée vers la philosophie chrétienne. D’ailleurs, il est d’une piété ardente, et ne s’en cache pas.
Au premier abord, on est étonné de son Jang’ag-e ardent et coloré, et on se sent pris d’une certaine réserve en lisant que c’est dans le sommeil que sa méthode lui fut révélée et qu’il apprit à contempler son âme : « Saltem « mag’na mox quies me invasit et incidi in somnium in- « tellectuale, satisque memorabile. Vidi enim animam « meam satis exig’u'am, specie humana, sexus lamen « discremine liberam. Gonfestim in spectaculo adiniratus « hæsi, nesciens quænam in me esset eg’oitas , quæ ani- « mam a se distinctam cerneret, intellig*eretque intel- « lectum extra se. » Et alors il voit le rôle des connaissances sensibles dont l’acte intellectuel est distinct : « Sed « notavl,'quod cassa jam mentis priori majestate, oborta a esset g’eneratio altéra. In qua, anima sensitiva, men- « tis vicarium ag-eret. Quæ cum cog*nitione confusanea « determinationum, atque disciplinarum excitamento a indigeret, veri intellectus locum jam complet, sibi ar- «rogat omnem egoitatem. Hinc namque dedici, contt tirigere, quod ipsi non percipiamus, nos aliquid intel- « ligere, quandiu principale agens, hujus miseræ, « atque caducæintellectionis, vimsuam usquead sensus «limites, non traduxit. Quare et jam, nec reminiscitt mur nos intelligere, nisi per œconomiam sensitivam, tt ejus modi actio in nos propagetur. «(Gonfessio authoris, 4, 6.) Au fond, c’est la théorie aristotélicienne et scolastique du rôle de la sensibilité, servante de l’in telligence.
On a voulu, sur une lecture certainement superficielle des premiers traités de son œuvre, en faire un mystique dévoyé, analogue à Paracelse et Gardan, mais on s’est trompé du tout au tout. Ouvrons son traité sur la Recherche des sciences ( Yenatio scienûarurri) ; c’est là qu’il a le mieux expliqué son procédé intellectuel. Ce qu’il blâme surtout, c’est la raison discursive, ou syllogisti- T. II. - Frédault. 3
que, qui fuit la contemplation des choses ; « Gœpi ergo « deinceps contueri , quod meus intellectus plus profi- « ceret per figuras, imagines, et phantasiæ somniales,
« quam per rationis discursus »(§ 40). Il faut l’entendre raconter toutes ses analyses intellectuelles : il est profond, il étonne. Il nous fait assister à cette transformation si mystérieuse de la connaissance sensible en connaissance intellectuelle ; et quand il dit : je vois , on croit voir avec lui : « Ego vero, eo clarius jam cognovi « istam transmutationem intellectus, fieri debere, eo « quod intellectus in se sit totus purus, simplex, unicus ft et iiidivisus » (§ 46). L’intelligence se dégage de toutes ' les impuretés sensibles, et tous les troubles qui viennent, soit de l’objet qui frappe, soit du sujet pensant ; et, alors, voyant les essences qui sont au dedans des choses, elle se transforme elle-même en ces essences : « Ut pote a anima, in illo statu, sic apprehendit intèriorem et an- « teriorem rei intellectæ essentiam, quod ipse intellec- « tus, transmigrando sese transformat in rem intellec- « tam ; bine videlicet sequitur » (§ 48). Et c’est en se concevant elle-même qu’elle conçoit la science : « Quam « ob rem, sive intellectus transformetur, vel sive seip- « sum transformet in simulacrum rei intellectæ, sane cc divino auxilio opus liabet, et quidem singulari, quia « saltem tune anima intuetur suum intellectum, sub « forma accepta, in dlcto lumine : atque in isto sui spec- (( taculo, speculatur seipsam intellectualiter, absque {( reflexione alteritatis : sic que concepit rem scibilem, « una cum suo esse, et proprietatibus. Eo quod hoc cog* « nitionis lumen, non sit emanativum extra intellec- « tum : sed manet reflexum, super intellectum, in omni a veritate, et certitudine perfecta, perfectiorem. »(§ 50.) Les essences sont donc comme un acte même de l’intelligence, où elles reposent pures, et sans ombres ; et,
c’est en se reg*ardant que rmtellig*ence les voit, comme l’œil se voit dans un miroir : « Stant nempe in « conceptu intellectuali, essentiæ nudæ, et denudatæ :
« quas ut taies, anima in illo nunc aspicit in speculo « proprii intellectus, sicut dum oculus seipsum intueotup in speculo, in radio reflexo sui ipsius » (§ 54). C’est ainsi que rintellig*ence se voyant elle-même en voyant les essences, les conçoit dég‘ag*ées de tout accident :
« Qua propter cum objectum proprium intellectus, sit « ipsa rerum essentia, ea propter accidentia, velut abs- « tracta, atque discissa a rebus, quibus insunt, debent « concipi ab imag*inatione, idque per species, et ima- « g'ines : neutiquam vero intellectum. In quo alioqui re- « perio omnia accidentia, connexa simul in puncto, sub Cf essentia rerum intellectarum. Quippe accidentia pro- « prie non sunt essentia, sedentium a quibus depen- « dent. » (§ 58.)
Quiconque a lu le troisième livre du De Anima d’Aristote trouvera ici plus d’une réminiscence, et cependant l’auteur blâme le péripatéticien. C’est qu’en effet, Aristote accepte bien la même doctrine, mais il est dans un sens encore plus platonicien que Van Helmont; car son intellect agent qui, comme pour Van Helmont, revêt lui-mème la forme des essences intelligibles, est une sorte d’émanation de la divinité, et semble échapper à la personnalité humaine ; tandis que pour Van Helmont, c’est l’intelligence propre de l’homme, et par conséquent. nous-mêmes, non la divinité qui serait en nous, qui conçoit les essences. Il est vrai qu’Aristote n’a peutêtre pas absolument dit que son intellect-agent fût une partie delà divinité : mais c’était le sens dans lequel on l’entendait avec les commentaires d’Alexandre d’Aphrodise et d’Averrhoès.
Mais, cela suffît à l’entente de son procédé ; venons à ses idées sur les sciences naturelles.
Van Helmont récuse les quatre causes admises depuis Aristote, et surtout depuis Albert-le-Grand ; il les réduit à deux : la cause matérielle et ^efficiente. « Qua « propter post sedulam omnium rerum investig’ationem, a non inveni corporis naturalis ullam dependentiam,
« nisi duntaxat ad suas causas, ad materiam et effîù ciens, internas (qui plerumque externa quædam excia tans associatur) scilicet » (Naturalium, § 11). Cela suffît à tout expliquer : « Porro cum materia, simul et « effîciens, suffîciantad omne productum, sequitur, om- « nem definitionem naturalem, non ex g*enere, et diffère rentia (mortalibus plerumque incog’nita) petendam :
« sed ex ambarum causarumeonnexione, eo quod ambæ « simul, totam rei essentiam concludant » (§ 14). N’estce point là la science de Descartes et de nos temps modernes qui réduit tous les principes à deux, de la matière et des forces ?
La puissance efficiente est pour lui le ferment C{\i\ gouverne comme un monarque tous les actes des êtres vivants. Les éléments matériels sont les principes ex quo dont les corps vivants sont produits ; le ferment est le principe per quod. {Naturalium% 23.) Or, ce ferment est un être formel créé, qui n’est ni substance, ni accident, mais quelque chose de particulier comme une lumière, un feu, un son, un supérieur : « Est autem fer- « mentum, sus creatum formale, quod neque substan- « tia, neque accidens, sed neutrum, per modum lucis, a iguis, magnalis, formarum, etc., conditum a mundi « principium, in locis suæ monarchiæ, est succina pre- 8 paret, excitet et præcedat» (§ 24). C’est le principe actif de la vie et de la semence : « Fermentum igitur prin-
d cipii veri naturam tenet a causa efficienti, in hoc dia versi : quod causa effîciens, consideretur tanquam O immediatum principium activum in re, quod est se- 0 men, ac velut principium motivum ad g’enerationem « sive initium rei constitutum. Fermentum vero, semine « sæpe prius, et hoc de se g'enerat. » (§ 28.)
Ce ferment vital, c’est \arche (de âpyvi, commandement, autorité, principe), principe intérieur de mouvement et de g*énération. « Quidquid ig-itur in mundum « venit, per naturam, necesse est habeat suorum mo- «tuum initium, excitatorem, et directorem internum « g-enerativum » (Archeus faber, § 2). C’est une sorte de souffle g-énérateur : « quæ aura, licet in aliquibus « loculentior sit : in veg’etabilibus taraen succi specie « comprimitur, ut et in metallis densissima homog'ed neitate inspissatur^sing'ulistamen hoc donumobtig-it, «quod Archeus vocatur, g’enerationem et seminam «fæcunditatem continens, tanquam causa interna. Ille O inquam faber g’enerati imag’inem habet, ad cujus « initium, destinationem verum ag-endarum componit. » (§ 3.) Et encore : « Constat Archeus vero, ex contt nexione vitalis auræ, velut materiæ, cum imag’ine « seminali quac est interior nucléus spiritualis, fæcun- « didatem seminis continens est autem semen visibiJe, « bujus tanquam siliqua » (§ 4). En peu plus loin, dans un autre traité intitulé ; Imago fermenti imprégnât massam semine^ l’auteur nous montrera que ce souffle vital se répand dans toute la semence et dans tout l’être, comme l’action du ferment panifie toute une masse de pâte.
Sur la question des éléments, Van Helmont réprouve l’ancienne doctrine ; l’air n’est pas un élément, la terre est composée, le feu n’est pas un élément, l’eau seule peut contenir les éléments, mais n’est pas élément. 11
n’y a que trois éléments comme le disent les alchimistes, le soufre,, le sel et le mercure. En un sens, il pourrait n’y en avoir que deux, le ciel et la terre, mais sur la terre, il y en a trois seulement par celte raison capitale déduite de l’expérience, qu’ils sont indivisibles; manere semper indimsa [Elemmla^ § 14). On croirait entendre un chimiste moderne donner la raison des substances élémentaires !
Mais ce ne sont point là les seuls éléments matériels.
Il y a les gaz et les Mas. Les g-az sont le fait de l’ébullition que le ferment cause dans la matière. Le g*az de l’eau, c’est l’eau se mettant en vapeurs : mais ces vapeurs ne sont pas tous les g‘az, car il y a le g“az sylvestre qui sort du bois et qui se montre dans la fermen tation du vin. Ici, d’un trait de g*énie. Van Helmont fonde toute la chimie moderne, montre la différence de l’air et des vapeurs, et fait connaître l’acide carbonique. Les hlas sont des mouvements impétueux, des tremblements dans la terre, des éclats du tonnerre, des mouvements intérieurs dans les corps vivants, des émanations des astres ou des corps; c’est l’idée de l’électricité qiie Gilbert a lancée en rappelant Y électron des Grecs, dont on s’est occupé sous le nom d’aimant, et qui bientôt va paraître comme une force condensée dans la machine électrique de Gœricke. Le hlas humanum va bientôt être l’élément nerveux, l’esprit vital de Descartes, le courant nerveux des physiologistes du xviii® siècle, et aussi le magnétisme animal de Mesmer.
Mais revenons à l’arché. Dans le traité Custos errans, l’auteur va nous montrer ce ferment partout présent dans l’économie. Si nous voulons ensuite connaître comment cet arché s’entend avec l’âme et ce qu’est l’âme, il nous faudra lire les traités suivants : « Sedes .«animæ; Jus duum viratus; Mentis complementum ;
« Duum viratus; De anima; distinctio mentis ab anima ü sensitiva; De animæ nostræ immortalitate; Nexus « sensitivæ et mentis. » Nous verrons alors un des côtés malheureux du g-rand homme. Pour lui, l’arché est comme une silique qui renferme l’âme sensitive et qui s’en inspire, et l’âme sensitive renferme l’âme intellig-ente; de sorte que toutes les actions de la vie et du corps, de même les maladies, dépendent de l’âme sensitive, pendant que les actions de l’esprit dépendent de l’âme proprement dite. Il y a donc dans l’homme comme deux commandements et comme deux êtres accolés : commencement doctrinal du duo-dynanisine dans l’homme, qui s’accentuera d’abord dans Descartes, puis d’une manière confuse dans Stahl, enfin d’une manière plus nette, et trop déplorable, hélas ! dans ce qu’on nomme le vitalisme moderne dont Barthez pourra être considéré comme le chef.
Je ne puis et ne veux poursuivre l’analyse de toute l’œuvre de Van Helmont. J’aurai lieu d’y revenir en parlant plus loin de la patholog’ie, et puis de la thérapeutique ; et je dois me borner ici à montrer les points supérieurs de sa conception, ceux d’où doivent découler les autres, et qui éclairent sa doctrine g-énérale dans ce qu’elle a d’orig’inal et de différent de ses contemporains. J’en ai montré suffisamment, je crois, pour bien faire saisir la pensée capitale de l’œuvre, qui est de sortir de la physique et de la chimie, de fonder la science de la vie sur la connaissance de ses mouvements représentés dans une cause spéciale, ïmché. Aussi est-ce de Van Helmont qu’il faut dater ce qu’on nomme le vitalisme moderne ; et c’est dans le moment où la physique et la chimie envahissaient la médecine et allaient pour tant de temps y faire de si g'rands ravagœs, que se préparait le germe de la doctrine vitaliste qui doit surnager aux
erreurs de riatro-chimie et de riatro-rnécanique. Malheureusement, Van Helmont fondait, en même temps que le vitalisme, les principes du duo-dynamisme qui devait être de son côté si dang-ereux, que nous aurons lieu d’étudier plus à fond dans le siècle suivant, et qui n’est peut-être qu’un mode préparatoire de retour à une conception plus juste de la nature humaine. Nous aurons, d’ailleurs, occasion de voir un peu plus loin, comment le vitalisme inaug*uré par Van Helmont, redevenait scolastique en pathologie et préparait des destinées nouvelles à la thérapeutique.
Van Helmont a été, en somme, le plus grand des initiateurs scientifiques des temps modernes. Il domine son siècle et les suivants sans avoir été bien compris de ses contemporains; et malgré quelques erreurs regrettables qui déparent son œuvre, c’est un des plus grands maîtres de notre tradition médicale.
Lescartes est né en Touraine dans l’année 1596. Il fit ses études sous la direction des Jésuites au collège de la Flèche; et après quelques années passées dans la solitude à Paris, il s’engagea au service de la Hollande, sous Maurice de Nassau, quitta le service de la Hollande pour celui de la Bavière, fit ensuite la guerre contre les Hongrois, puis abandonna le service, parcourut rAllémagne et les Pays-Bas, et revint en France après neuf ans d’absence. Mais c’était pour recommencer bientôt ses pérégrinations. Il retourna en Hollande, en 1630, où il demeura jusqu’en 1649, qu’il en partit pour aller rejoindre la reine Christine de Suède à Stockolm, où il fonda une Académie des sciences, et où il mourut quelques mois après en 1630. C’est dans la vie de garnison qu’il commença ses études, et c’est dans son exil volontaire en Hollande qu’il écrivit ses principaux ouvrages.
Descartes avait étudié la scolastique et le péripaté-
tisme comme tout bon humaniste de son temps, mais il avait aussi, comme tout penseur de l’époque, et plus que .tout autre, ce semble, reçu le souffle de révolte contre les anciens et le désir de chang'er la doctrine des causes. Il voulut donc imag*iner le monde autrement qu’on ne le voyait, et le conçut comme composé de matière en mouvement. Cette matière sur laquelle on avait tant raisonné dans les siècles précédents, que les uns avaient considérée dans son essence comme un pur réceptacle de la forme, à laquelle d’autres attribuaient une existence propre, il la considéra comme n’ayant pour propriété principale que l’étendue, et il lui attribua d’avoir été mise en mouvement primordialement par une seule et unique impulsion première, de sorte que tous les phénomènes ultérieurs qui s’étaient produits, se produisaient encore, et pourraient se produire à l’infini, n’étaient que les résultats de lois mathématiques imposées à un mouvement qui avait d’abord commencé comme un tourbillon. Encore bien qu’il ne voulût pas, dans les premiers moments, admettre la théorie atomistique, il s’y trouvait fatalement conduit, et il dut accepter la rénovation de l’atomisme de Démocrite et d’Epicure que lui montrait Gassendi. Il conçut donc toutes les choses de la nature, les animaux même, comme des machines composées de substances en mouvement, et posa que la science devait consister uniquement dans la connaissance des lois mathématiques suivies par ces machines. Uhomme seul lui paraissait doué d’une âme, et d’une âme uniquement intelüg’ente qui était en rapport avec la mécanique vitale du corps, recevant des impressions de ce corps et pouvant lui commander certains mouvements. Il concevait l’âme comme log‘ée dans un org-ane impair du cerveau, la g“lande pinéale, pouvant de là donner le mouvement
42 PATHOGBNIE ET THERAPEUTIQUE.
en mettant Je cerveau en branle, et eng'endrant dans les ventricules cérébraux les esprits vitaux^ qui de là se répandaient dans tout l’org’anisme. 11 imaginait que ces esprits vitaux mettaient en ébullition le sang et les atomes matériels, d’où résultait la chaleur, et que la cause de cette ébullition ou fermentation, était une sorte de matière subtile ou éther^ qu’il considérait comme devant être le substratum commun de toute la nature. Il est visible que Descartes reçut une très-grande influence des idées de Van Helmont; la matière et le mouvement, c’est la matière et l’arché ; les esprits vitaux sont les hlas^ produits par la fermentation ; et l’esprit est distinct du mouvement vital comme pour le médecin brabançon. Nous avons, d’ailleurs, pu voir aussi que dans la méthode^\\ Y a quelque chose du procédé intuitif de Van Helmont. Descartes n’a rien dit de ses inspirations, mais on les devine. D’après lui, l’union de l’âme et du corps sur laquelle on avait tant discuté, n’était qu’une sorte d’accotement non point substantiel comme l’avaient dit Aristote et les scolastiques, non point d’un moteur à un mobile, comme l’avait enseigné Platon, mais àéoccasion; de manière que l’ânie ne mouvait pas précisément le corps, ni le corps ne mouvait l’âme, mais ce qui se passait dans l’une était l’occasion des mouvements qu’exécutait l’autre, et réciproquement; d’où cette grande théorie de la cause occasionnelle qui est un des fonds du cartésianisme, et que Geulinx et Mallebranche soutinrent ensuite, sans bien se rendre compte que l’occasion prise comme cause suppose toujours inévitablement une action, c’est-à-dire une transition de moteur à mobile. C’est un point sur lequel nous allons, d’ailleurs, nous expliquer plus longuement à la fin de ce paragraphe.
Le cartésianisme renversait ainsi toute la science
basée sur l’union substantielle de la matière première et de son principe actif la forme ou entéléchie : il poussait les savants à mettre de côté toute conception métaphysique et à ne plus tenir compte que des mouvements de la nature ou de la vie expliqués par des lois mathématiques, mécaniques, physiques ou chimiques. C’était, en somme, une conception moins vitaliste et moins médicale que celle de Van Helmont.
Leibnitz manifeste sous une troisième et puissante manière, ce que la pensée philosophique du xvii® siècle a produit. Il était né à Leipzig* en 1646; il y fit ses études et y reçut entre autres les leçons de Thomasius très-versé dans la scolastique. Après s’être décidé à entrer dans la jurisprudence, il n’en continua pas moins ses études sur toutes les sciences cultivées de son temps, fît un voyag*e à Paris où il connut plus particulièrement Huyg*ens qui le mit au courant des recherches mathématiques et physiques de l’époque; fut en relations pendant plusieurs années avec Francz-Mercure Van Helmont, fils de celui dont nous parlions plus haut, voyag*ea en Ang-leterre et en Hollande ; se fixa enfin en Hanovre, où il écrivit tous ses ouvragées et où il mourut en 1716, s’étant permis, d’ailleurs, de fréquents voyag'es. Il partag*e, comme on le sait, avec Newton, l’honneu"" de la découverte du calcul infinitésimal, mais ce n’est point sous ce rapport, ni sous celui de ses idées particulières que nous devons le considérer.
Leibnitz semble avoir donné dans le cartésianisme, et même dans le petit kabbalisme des Rose-Croix, mais il s’en retira très-vite. Il paraît avoir été plus éclectique que beaucoup d’autres penseurs de son temps avec un fond de scolastique. La matière telle que la comprenait Descartes ne lui parut pas être l’exacte représentation de la vérité : il comprenait que des lois purement ma-
thématiques et mécaniques ne pouvaient expliquer ce qui lui paraissait être partout et tout à la fois log’ique et moral, ou dépendant, comme il le disait, de lois éthicologiques; et* en somme, la métaphysique gouverne le monde. Descartes ne voit dans la nature que des corps et du mouvement, et ce sont là, suivant Leibnitz, de simples phénomènes; le corps n’est qu’une image de la substance, le mouvement n’est qu’une image de l’action. Les mathématiques ne rendent compte que des lois abstraites de la possibilité ; elles n’enseignent rien de réel : à côté d’elles est le calcul métaphysique de la contingence et de la finalité qui expliquent seuls la réalisation du monde intelligible. Un pas de plus, et son disciple Wolf posera la réalité dans la raison suffisante^ qui n’est qu’une conséquence de ces principes et qui nous ramène au grand argument scolastique des conrenientia. Cependant, Leibnitz revient à son idée que la matière ne peut être conçue que comme un phénomène, ses mouvements également ; que ce sont là des extensions d’une cause indivisible comme le serait un point mathématique ; et que c’est à ce point métaphysique, véritable substance première, composé de matière possible et de force, qu’il faut rapporter tout élément concret de la nature; c’est là ce qu’il nomme une monade. Dans cette conception, l’âme est comme un point, la monade de l’être humain. Reste, il est vrai, à concevoir l’union et les rapports de l’âme et du corps, de l’esprit et de la matière : Leibnitz ne les peut comprendre que comme l’effet d’une harmonie 'préétablie ; ainsi que nos
idées intellectuellesme viennent pas des idées sensibles, qu’elles ne sont pas des effets de l’impression comme le dit Locke, mais qu’elles se développent dans l’âme par une harmonie préétablie lorsque les sens sont impressionnés. Cette théorie rappelle celle de la cause occa-
sionnelle du cartésianisme. Sur la fin de ses jours, Leibnitz ne s’y tint pas et proposa de revenir à la doctrine de la substance telle que les scolastiques l’avaient professée. « Je sais, écrivait-il à Arnault, que j’avance un grand paradoxe en prétendant réhabiliter en quelque façon l’ancienne philosophie, et de rappeler post limina les formes substantielles presque bannies ; mais peut-être qu’on ne me condamnera pas légèrement, quand on saura que j’ai assez médité sur la philosophie moderne, que j’ai donné bien du temps aux expériences de physique et de chimie, et aux démonstrations de géométrie, et quej’ai étélongtemps persuadé de la vanité de ces êtresque j’ai été enfin obligé de reprendre malgré moi et comme par force, etc. » — {Discours de méto.physique à Arnault, dans les Nouvelles lettres et opuscules^ publié par M. Foucher de Careil; Paris, 1857.) De même, il soutenait la théorie des causes finales contre le cartésianisme. {Ibid.)
C’est à ces trois grands philosophes. Van Helmont, Descartes et Leihnitz que se rattachent les trois grandes écoles médicales issues du xvii® siècle, et qui se prolongeront dans les xviii® et xix® siècles : Y iatro-cliimie, Yiatro-mécanique, le vitalisme et animisme.
IV. Ecole iatro-chimique. — Sylvius de Le Boë ou (Jacques), né en 1614, mort en 1672, fut le principal fondateur de cette école, en ce sens qu’il fut le premier à donner tout un système de médecine basé sur la chimie. Il faut reconnaître toutefois que les adhésions de Sennert, de Williset d’autres grands médecins du temps, aux explications chimiques favorisèrent singulièrement la propagation du système.
Sylvius admettait, comme Paracelse et les chimistes du XVI® siècle, les trois éléments premiers de tout corps, le
mercure, le soufre et le sel; mais il entendit parler des ferments découverts par Van Helmont et en fit la base de sa conception médicale. Pour lui donc, tous les phénomènes de la vie, tant à lelat de santé qu’à l’état de maladie, pouvaient s’expliquer par des ferments chimiques dispersés dans les liquides de l’économie. Le sang*, en est le dépositaire et ils s’y contrebalancent les uns les autres, étant alcalins, sulfureux, acides; mais les sécrétions ont pour mission de les séparer, et c’est ainsi que la dig’estion se fait par les ferments de la salive, de la bile et du sac pancréatique. Le chyle n"est que l’esprit volatil des aliments, accompag-né d’une huile subtile ou volatile et d’un alcali neutralisé par un acide affaibli. Tout le système physiolog’ique est sur ce modèle. Pour les maladies, elles viennent des âcretés des humeurs, alcalines ou acides^ de diverses espèces : les causes morbides ne font qu’accroître ralcalinité ou l’acidité en des sens divers, d’où résultent toutes les maladies. La thérapeutique n’a dès lors pour but que de corrig'er ces viciations morbides, de corrig'er des âcretés par des dulcifiants ou des oléagineux, des acidités par des alcalins, ou des âcres-albalins par des acides et des sels volatils ; les purgatifs expulsent les âcretés, les diaphorétiques expulsent les acides, l’opium et les narcotiques corrigent les âcretés de la bile, etc.
Il est inutile, ce semble, d’entrer dans les détails, nous n’avons besoin que de saisir l’ensemble de ces théories. Du reste, Sylvius, qui était né à Amsterdam et qui finit par y retourner, enseigna avec un. grand succès à Leyde et y fit revivre l’enseignement clinique au lit du malade, à l’hôpital. L’immense réputation dont il y a joui aida singulièrement à la réputation -de cette école où devait bientôt briller Boerhaave.
L’iatro-chimie ainsi lancée eut de nombreux adhérents
et aussi de nombreuses variantes, car chacun voulut l’interpréter à sa manière. Elle se propag*ea en Allemagne et en Angleterre, un peu plus lentement en France où l’école cartésienne lui fît subir des associations avec l’iatro-mécanique, moins encore en Italie et pour ainsi dire à peine en Espagne.
Parmi les hommes qui se sont fait un nom dans cette école, le plus célèbre après Sylvius fut Thomas Willis^ en Angleterre, né en 1622, mort en 1675. Son système se rapprochait davantage de celui de Paracelse, en ce qu’il admettait les trois éléments des alchimistes : le sel, le soufre et le-mercure. Mais il se servait également des ferments^ qu’il considérait comme plus généralement acides, selon les idées de VanHelmont, ou qu’il déclarait malins^ les faisant venir du dehors pour expliquer les maladies, et entre autres les fièvres malignes, fréquentes à ce moment. 11 admettait aussi des esprits vitaux comme les cartésiens, et les considérait comme sécrétés dans le cerveau par une sorte de distillation. De là une grande importance attribuée par lui au système nerveux. La thérapeutique se basait sur des explications analogues, mais il admettait aussi la saignée que réprouvaient beaucoup de chimistes. Il eut une grande influence sur Sydenham, qui partagea quelques-unes de ses idées.
On pourrait citer uu grand nombre d’adhérents de cette école : nous nous bornerons aux plus marquants :
Guillaume Croone, médecin à Londres, expliqua les mouvements des muscles par l’effervescence à !mu fluide nerveux : premiers débuts du nervosisme que nous verrons se développer dans le siècle suivant. — Martin Kerger, en Allemagne, prétendait pouvoir guérir toutes les maladies par le seul usage des médicaments chimiques. Otto Tachenius, en Westphalie, fut un ardent propagateur et fît passer ses théories en Italie, où il sé-
journa long-temps. — A. Portius fut célèbre à Rome et à Naples, — h. Tozzi et Mmitanus^ à Naples, — A. Andriôlli^ à Vérone. - Ch. Barbeyrac hâta de concilier les idées de Sylvius avec celles de Descartes. — F. Calametta fut un des représentants de l’école de Sylvius à Montpellier. — N. de Bligny et J. Pascal., à Paris, développèrent la doctrine chimique, et le premier y fonda une académie chimiatrique. — J. Minot, ég-alement de Paris, fut un des meilleurs écrivains de ce système qu’il appliqua à l’étude des fièvres.
Cette école fut combattue par les autres systèmes, .on le comprend ; elle fut amalg-amée avec l’iatro-mécanique par des conciliateurs, surtout auxviii® siècle. Son plus g-rand adversaire fut Robert Boyle, assez partisan de l’iatro-mécanique, et qui vint spécialement à Paris pour y combattre des explications chimiques.
V. Ecole iatro-mécanique. — Le développement considérable des sciences mathématiques et physiques vers celte époque ne pouvait avoir lieu sans tenter les médecins de s’en servir dans leurs explications médicales ; car c’est un fait à ne jamais perdre de vue, que la médecine a toujours retenti des systèmes philosophiques et scientifiques en vog-ue. 11 y a, dans le développement, g-énéral des sciences, une sorte d’unité à laquelle aucune ne peut échapper, et, du moment qu’ton prog-rès s’est fait dans une d’elles par une méthode ou par un procédé quelconque, il va de soi que toutes les autres appliquent sur leur terrain ce qui a réussi à la première en avant : or, Descartes et Pascal, ensuite Newton, ont eu trop de succès dans leurs systématisations philosophiques et scientifiques, pour que la Médecine ne tentât pas elle aussi d’expliquer la vie et les maladies par la mécanique.
Descartes avait donné le branle aux esprits, en établissant que l’âme n’est dans l’homme qu’un moteur, que même les animaux ne sont que des machines, et que dans tout corps vivant, le mécanisme s’explique par les rouages.
Yiorelli semble avoir été le premier à faire une application sérieuse des mathématiques et de la mécanique à la médecine. Né à Naples en 1608, il ^dnt s’établir à Pise où il se livra aux dissections avec ardeur, moins pour l’anatomie elle-même que pour s’expliquer le jeu mécanique des organes. Le premier, du reste, il connut mieux que tout autre les fibres musculaires du cœur. Après un séjour à Florence, il se retira, dans les dernières années de sa vie, à Rome, où il mourut à l’âge de soixante et onze ans, en 1679, laissant son grand ouvrage qui ne parut qu’une et deux années après sa mort ; De motu animalium^ pars prima^ 1680 ; altéra^ 1681. Dans la première partie,, il constate le raccourcis sementdes muscles pendant leur contraction, il mesure leur puissance sur leurs points d’insertion et sur la résistance des os, il les compare aux leviers mécaniques. Il en fait l’application à la locomotion et au vol des oiseaux. Dans la seconde partie, il examine les mouvements du cœur, du poumon et de la respiration; il s’occupe du foie, des reins, du cerveau et de la nutrition.
Beaucoup de médecins italiens donnèrent dans cette doctrine et la développèrent sur des points divers, souvent en faisant également appel à la chimie, car presque tous admettaient en même temps des esprits vitaux ei des ferments. Mais presque tous en même temps étaient plus ou moins attachés à l’hîppocratisme ; et c’est ainsi que Lancisi, Bellini, et surtout Baglivi ont été non moins hippocrato-galénistes que iatro-chimistes.
Bellini., né en 1643, mort en 1704, fut le plus brillant
T. II. — Frédault. 4
élève de Borelli dont il suivit les leçons à Pise. Ce fut lui qui compara les sécrétions à des filtrations, et qui, par cela même, admettait contrairement à la vérité, que les liquides sécrétés sont tout préparés dans le sang-. Ce fut lui encore qui inventa \obstruction des vaisseaux pour expliquer la fièvre, et qui soutenait que la saig’née ag*!! en favorisant la circulation et rétablissant l’élasticité des vaisseaux. 11 eut pour disciple J. de Sandri qui fut professeur à Padoue.
Ijonzellini, médecin à Venise, fit un élég’ant traité sur l’application des mathématiques à la médecine. Gulielmini et Lancisi expliquaient par l’hydrostatique les phénomènes de la vie. — Bazzicahive de Lucques attribuait au frottement des globules du sang entre eux, la chaleur et la fermentation du sang. — Micheloîti tenta de montrer que l’écoulement des liquides est en raison de la densité des humeurs et du diamètre des vaisseaux. — Bagiivi par son traité de la fibre motrice appartient aussi à ce siècle, mais son grand travail est du siècle suivant.
En France, Chirac^ contempteur assez éhonté des anciens, allia l’iatro-mécanique à la chimie; il eut cependant le mérite de voir l’inflammation de l’intestin dans les fièvres graves. — Cl. jPerraw//donna-le premier un théorie mécanique de la phonation, et fut suivi par Dodart. — Ce ne fut guère qu’au xviii® siècle que l’iatromécanique se répandit en France,, surtout à Montpellier.
G. Cole tenta d’allier la chimiatrie à l’iatro-mécanique ; partout il y avait une tendance au syncrétisme. Il étudia la circulation et expliqua la fièvre par une tension du système nerveux, précédant ainsi avec G. Croone le nervosisme du xviif siècle.
V]. Vitalisme et animisme. — Tout en acceptant ce qu'apportaient à la médecine les sciences physiques, mathématiques, mécaniques et chimiques, des médecins trouvaient qu’on faisait trop bon marché du principe recteur et vivifiant de l’être. Quelques hommes comme Pitcairn^ CL Perrault surtout, relevaient l’importance de l’ame, et préparaient ainsi l’animisme que Stahi allait même illustrer. En parcourant les principaux auteurs du XVII® siècle , on en trouverait un certain nombre dans tous les camps, émus d’une pensée analogue, et qui ne faisaient que préparer les esprits à la grande réaction vitaliste du xviii® siècle. Van Helmont, Plempius, Ettmuller, Sylvius même, Riolan, et beaucoup d’autres sont dans ce sens.
Ici cependant, après Van Helmont que nous avons cité pour son archée, après Cl. Perrault qui écrivit spécialement sur l’âme, nous devons citer Glisson qui naquit en Angleterre vers 1610, prit le bonnet de docteur à Cambridge en 1635, et devint président du collège royal à Londres, où il mourut en 1677. Il fut surtout célèbre pour son traité sur le rachitisme,, et pour son anatomie du foie : il l’est non moins pour son Tractatus de natura substantiœ energetica^ seu de vita naturœ^ ejusque tribus primis facuitatibus, Londini^ 1672. C’est dans ce livre qu’il établit contrairement au cartésianisme, que tout corps et tout être qui se meut par soi-même doit avoir un principe intérieur, une force propre ou fondamentale ^ à laquelle en est jointe une seconde énergétique qui est la faculté de mouvement et de communication avec l’intérieure ; une enfin, additionnelle ou de conscience, qui procure les qualités accidentelles de l’être. C’est, dit Glisson, un grave tort d’admettre avec les cartésiens que tout se meut du dehors : ce dehors ne procure que l’occasion des désirs et des mouvements;
un principe intérieur explique seul l’activité propre des êtres et des corps. Il y a bien des esprits vitaux comme le disent les cartésiens, et les fibres irritables entrenten action sous l’influence de l’innervation qu’ils reçoivent du cerveau ; on peut dire même que toutes les parties ont une sorte d’irritabilité vitale et animale : mais comme le mécanisme d’une machine n’explique que le jeu de la machine, non pas son action, ainsi, l’âme seule peut expliquer la vie.
Il y a dans Glisson beaucoup de réminiscences scolastiques présentées sous un nouveau jour, qui durent n’être pas comprises de son temps, et sur lesquelles on ne s’est arrêté que beaucoup plus tard, mais qui n’aidèrent pas moins sourdement à préparer la réaction vitaliste dont nous parlerons plus tard.
VIL Mouvement général des doctrines a la fin du SIÈCLE. — Si nous voulons nous rendre compte du mouvement doctrinal du xvii® siècle dans son ensemble, ce qu’il avait produit et à quoi il allait aboutir dans ce moment final où il allait transmettre la vie à une nouvelle période séculaire, nous devons envisag'er le triomphe incomplet du baco-cartésianisme.
Pour ce qui était du passé, il n’en restait pour ainsi dire plus qu’une ombre et un souvenir, mais il faut l’avouer un souvenir vivace qui faisait jeter des cris de regrets à Leibnitz, qui conseillait Perrault, que forti- ^aient Van Helmont et Glisson, et qui allait bientôt enfanter l’animisme de Stahl, et le nouveau vitalisme* Mais, il faut en convenir, cette vieille doctrine des quatre causes (formelle, matérielle, efficiente, et finale), à laquelle avait travaillé toute la philosophie grecque, qui s’était épurée avec la philosophie chrétienne, et qui s’était enfin formulée dans Albert-le-Grand et les sco-
lastiques, cette doctrine était à terre, et ne vivait plus que chez quelques théolog'iens. La science nouvelle faisait table rase de cette ancienne métaphysique, et en médecine la doctrine étiolog-ique de Galien était elle-même surannée, et cédait devant les théosophes spécifîciens ou devant les chimistes et les mécaniciens.
Ce qui dominait c’était ce fond de la pensée cartésienne qu’il n’y a dans la nature que de la matière et du mouvement, et que toutes les causes se réduisent aux conditions extérieures de ïaction. Étudier les mouvements de la nature et de la vie dans leurs successions, dans leur enchaînement, trouver les règ-les, ou pour employer le lang-ag’e nouveau, les lois de ces mouvements dans leurs moments mathématiques et dans leurs conditions de production, devait être dorénavant toute la science. Cette doctrine triomphait à la fin du xvii® siècle, elle devait dominer le xviii® siècle et jusqu’à nous; non pas il est vrai d’un triomphe absolu, et sans conteste, car le vitalisme et le spécifîcisme étaient attachés à ses flancs : mais d’un triomphe qu’acclamait une majorité p(U tolérante, car malgré ses apparences doucereuses, le cartésianisme fut toujours intolérant.
Nous devons bien voir d’ailleurs que l’opposition contre laquelle luttait et lutte encore désespérément cette doctrine, avait sa raison d’être facile à justifier. On ne disconvient pas qu’il y avait des obscurités dans l’ancienne doctrine, et qu’on n’y avait peut-être pas* fait, soit à propos des causes efficientes, soit à propos des causes matérielles, une part assez large au mécanisme du mouvement. La théorie de la cause instrumentale qui agit soit dans la génération, soit dans le développement du mouvement était dans l’enfance ; on ne comprenait pas bien ce qu’on a nommé depuis une fonction, fonction mathématique, fonction mécanique.
fonction chimique, fonction vitale. 11 ÿ a eu là un élément de progrès. Mais d’un autre côté, la fonction ou les conditions extérieures n’expliquent qu’une partie des choses, comme le disait si bien Glisson, et c’était un g’rave tort dans la doctrine nouvelle d’admettre que tout mouvement est absolument communiqué du dehors.
Sans doute, que tout être, tout corps, tout org’ane, toute entité abstraite même a sa fonction, et que cette fonction s’exécute en de certaines conditions extérieures : mais il y a en outre les conditions propres de l’être qui accomplit le mouvement, et ces conditions ne résident pas seulement dans le mécanisme de cet être. Pour que l’être ait une fonction, il faut qu’il ait l’être, sa vitalité particulière, g'énérique, spécifique, propre. Tout réduire dans l’être à une fonction dépendant d’un mécanisme et des conditions extérieures, c’est réellement supprimer l’être, c’est dire qu’il n’existe pas, c’est tout réduire dans la nature à des nœuds d’activité se faisant et se défaisant dans des tourbillons incessamment variables, sans pouvoir expliquer comment même peuvent se faire et se défaire ces existences.
Aujourd’hui que cette doctrine en est arrivée là à ses dernières conséquences (1) qu’on n’entrevoyait que sous Descartes, le simple bon sens est révolté. On a beau nous dire que rien ne périt de la matière et de la force, et qu’il suffît de connaître les conditions vitales d’un être pour expliquer sa vie : ce sont là de véritables enfantillag-es. Et quand il serait vrai que la matière ne se perd pas ; ce qui d’ailleurs est purement hypothétique, car on n’a jamais pesé la terre à deux fois, à deux mille ans de date seulement ! Et quand il serait vrai que
(1) Cf. Buchner, Forcefet matière; Stuart-Mill; Moleschott ; Taine, V Intelligence.
les forces se transmettent les unes dans les autres sans déperdition ; ce qui encore est hypothétique, car il y a une foule de déperditions partielles, et on ne peut soutenir cette thèse que grosso-modo l Mais l’être ne peut s’expliquer sans un principe intérieur de vitalité. La vie ne procède que de la vie ; on n’a jamais vu des conditions extérieures matérielles eng*endrer une vitalité ; et toutes les conditions de la vie sont causes conditionnelles, non pas causes substantielles. C’est un sophisme révoltant de dire : l’air est condition de la vie, donc il en est la cause substantielle ; l’aliment est une condition de l’existence, donc c’est l’aliment qui fait l’existence. Le bon sens veut bien qu’un mouvement soit transmis, mais il exige que cette transmission se fasse à quelqu’un ou à quelque chose; il accepte bien qu’une condition soit nécessaire à un acte, mais il n’admet jamais que cette condition fasse l’acte parce qu’elle lui est nécessaire.
Toutefois, on ne peut se dissimuler que cette idée de la fonction des êtres, des choses et des organes, idée qui ne s’est dégagée qu’avec le temps, a été une des plus lumineuses que le cartésianisme ait fournies. On en a très-justement tiré ce qu’il y a de bon dans l’organicisme, et on a constitué en son nom une somme considérable d’études très-utiles en médecine, comme nous le montrerons au siècle suivant. Sous l’erreur cartésienne reposait une grande vérité qui a fait son chemin ; et ici comme dans beaucoup d’autres cas analogues, le faux s’est trouvé le véhicule du vrai : la théorie de la fonction s’est dégagée du mécanicisme matérialiste, et en poursuivant la théorie des conditions d’existences, on a mieux compris le rôle des causes matérielles et efficientes.
A la fin du xvii® siècle, on voyait plus ou moins nette-
ment, pas aussi clairement qu’aujourcVlmi peut-être, où aboutissait le cartésianisme : on le voyait assez, toutefoiS;, pour réag’ir ; et contre lui s’élevaient tous ceux qui soutenaient avec raison que l’existence nécessite un principe d’être. De là, cette réaction des animistes ou des vitalistes dont nous verrons les efforts dans les siècles suivants.
Quant au baconisme qui supprimait toute causalité, et ne voulait plus que les lois déduites de l’observation et de l’expérience, les cartésiens s’y rattachaient et le faisaient vivre dans la limite où il leur était favorable ; beaucoup d’observateurs se paraient de ses apophtheg*mes pour se débarrasser des ennuis de raisonner ; mais tout homme raisonnable devait en rire.
Cependant, on ne peut disconvenir que l’union du baconisme et du cartésianisme, en enlevant toute doctrine sérieuse des causes, n’ait jeté les esprits dans un g-rand trouble et n’ait favorisé dans les sciences une sorte d’éclectisme sceptique dans lequel on n’accepte plus que ce qui parle aux sens ou ce qui flatte une raison sans boussole. De là tant de confusions, tant de mélangées dans les théories ultérieures, et tout à la fois d’intolérance dans les esprits.
§ 3. — Anatomie. — Physiolooie.
Nous avons vu ces deux sciences s’isolant et s’accentuant au siècle précédent, sans arriver encore à une constitution définitive. L’anatomie surtout avait brillé dans le xvi® siècle : c’est la physiolog*ie qui émerg*e au XVII® et semble vouloir rattraper sa compag'ne. Mais elles sont encore dans la période de formation plutôt que dans celle de constitution. Du reste, elles demeurent isolées et s’affirment comme deux branches
scientifiques distinctes, sans bien préciser ce qu'elles veulent être, car les anatomistes et leurs traités sont remplis de préoccupations physiolog-iques, tandis que les physiolog’istes et leurs livres font appel à l’anatomie. C’est qu’en effet l’idée générale de la science de l’homme n’est pas aussi nettement formulée dans les esprits. On entrevoit seulement comme trois courants : l’un d’anatomie ou de simple dissection, plus du domaine de la chirurgie : un second de physiologie expérimentale plutôt du domaine de la médecine ; un dernier de science générale qu’on semble vouloir abandonner à la philosophie, et qu’on laisserait peut-être échapper du domaine médical.
Parmi les anatomistes et physiologistes du xvii® siècle, il faut citer : Harvey^ Âchillini, Séverin^ Malpighi^ Riolan^ Ruysch^ Yerting, Yieussens^ Habicot, Pecquet, Duverney, Vasalva, Bartholin.
Les principaux traités sur l’anatomie sont ceux de Nicol. Habicot sur la Semaine ou Pratique anatomique ; Paris, 1631. — Le Theatrum anatomicum de Bauhin; Francfort, 1603. — he; iome \l\ àe Ars medicinalis^ contenant 7 livres sur l’anatomie^ de Yidius FeWm; Venise, 1611. — De Riolan : Anthropographia ; forcis^ 1618; et Opéra anatomica^ 1649. — Syntagma anatomicum^ de Wesling; Padoue, 1641. — Anatomia de Bartholin; Lyon, 1651, et un grand nombre d’éditions. — Opéra anatomica de Fabrizio d’Acquapendente; Padoue, 1625.
On vit paraître aussi quelques ouvrages de planches anatomiques, comme les précédentes que Vésale avait données. Bauhin en publia à Bâle, en 1610; Caperio à Vienne, en 1627; Baudon à Paris, en 1678; Bidloo à Amsterdam, en 1685; W. Coujper à Oxford, en 1697.
Enfin, il faut citer le de Partibus similaribus liber singularis de G. Hoffmann; Francfort, 1667 ; premier
traité d’anatomie g*énérale dans les temps modernes, et qui reprenait les anciens travaux d’Aristote.
Pour la physiolog’ie, elle repose encore tout entière dans les livres à'Institutions médicales; elle n’apparaît distincte et isolée que dans un petit nombre d’ouvrages : — Le de Natura humana; Viterbe, 1607, par Horst. — Physiologiça medica, d’après Paracelse, par Z’winger; Bâle, 1610. — Physiologia sive cognitio sanitatis Physiologia naturalisa par Regius; 1634 et 1648. — Anthropologia, par Kyper; Leyde, 1647. — Œconomia corporis ànimalis^ &e, Deusing; 1660. — Il y en a d’autres de Uùboken^ de Brœckhuysen^ de Bohn, de Craanen^ de Cockhurn; ce sont des essais qui rappellent ce qu’on trouve dans les Institutiones medicæ.
Etat uénéral de la physiologie. — Si nous voulons nous rendre compte de l’état général de cette science, ouvrons les principaux institulaires où elle nous apparaît sous sa forme la plus classique et la plus généralement connue; Varandé, Laz. Rivière, Plempius et Ettmuller, que nous avons déjà cités, nous suffiront comme étant les principaux.
Dans Yarandeus^ la physiologia est très-réduite ; elle ne contient que 450 pages in-12. Elle comprend sept sections : 1“ de Elementis^ où sont traitées les questions étudiées par l’ancienne philosophie et par les théories de Paracelse; 2° de Temperamentis; de Parlïbus^ selon Galien ; 4° de Humoribus ; 5® de Spiritibus et calido innato; 6° de Facultatibus et funclionibus ; V de Prima hominis eonformatione ou de la génération. Tout cela se ressent encore du XVI® siècle.
Dans Laz. Rivière et dans Plempius, ce sont les mêmes divisions, la même entente de la science. Seulement, dans Plempius, nous trouvons un traité beau-
coup plus vaste, riche de science ancienne et nouvelle, et rempli de discussions sérieuses. La physiolog’ie scolastique se trouve là aux prises avec les données expérimentales des nouveaux chimistes et des réformateurs, et Fauteur enclin à la conciliation, maintient cependant les lig'nes principales des anciennes doctrines. Sur les éléments, Plempius accepte quelque chose des chimistes; sur la substance. Famé et les facultés, il maintient nettement et avec une grande autorité de science et de raison les doctrines scolastiques. Mais sur les fonctions particulières des organes, il laisse là franchement Galien et s’enrichit admirablement de tout ce que les recherches expérimentales ont pu fournir. D’abord adversaire de Harvey, il s’était ensuite rendu à la vérité. Sur la circulation , sur les sécrétions et les glandes et sur les mouvements organiques, il est le vrai savant de l’époque ; et à ce titre son livre non assez connu est un admirable et saisissant tableau des immenses progrès de la physiologie au xvii® siècle. Quand on arrive à lui après avoir lu Fernel, Sennert, Varandé et Laz. Rivière, on se sent porté vers un autre monde, c’est la transition sur le terrain moderne.
Ettmuller, de la fin du xvii® siècle, nous présente le mouvement des idées à un degré bien plus avancé encore que Plempius. Chez Plempius la transition se fait : chez Ettmuller elle est faite. Sa physiologie sort tout à fait du cadre que Fernel avait tracé et qui avait été suivi par tous les institutaires : nous n’avons plus les six ou sept sections presque toutes pleines de discussions ou de science générale. Elle se présente ici dans vingt-six chapitres dont les trois premiers sont consacrés à un aperçu de l’histoire de la médecine, à une étude des principes naturels, du corps humain et du principe vital; puis, les chapitres suivants abordent successive-
ment ce qui reg’arde la nutrition et l’accroissement, la faim et la soif, la mastication et la dég’lutition des aliments, la chylification et le chang-ement du chyle en sang, la circulation et les usages des principaux organes; puis ce qui regarde les sens et le mouvement des parties; enfin la génération. Il n’est pas nécessaire d’y regarder longtemps pour voir combien la science est modifiée : les questions générales occupent à peine deux chapitres, le second et le troisième; tout le reste du traité est, pour ainsi parler, la science des organes en fonction ; et dans cette science des fonctions organiques, en laquelle il semble que la science va se concentrer tout entière, on entrevoit comme trois sections principales : ce qui regarde la sanguification par la digestion, la respiration et les sécrétions ; ce qui regarde les relations de l’être avec l’extérieur par les sens et les mouvements, ce qui intéresse la formation ou génération. C’est bien là dans ses linéaments premiers la constitution de la science moderne : les questions générales de la science de l’homme ne seront plus qu’une sorte d’introduction à la physiologie, ou formeront une physiologie générale un peu abandonnée à la philosophie ; et la physiologie proprement dite se constituera dans l’étude des fonctions de sanguification, de relations et de génération; pendant que l’anatomie s’adonnera à l’étude des parties connues par la dissection.
Quant à la synthèse générale de la science, à l’idée que la médecine devait se faire de la nature de l’homme, elle résulte du mouvement que nous venons d’indiquer et des doctrines médicales dont nous avons présenté le tableau. La doctrine de la substance (matière première et principe d’activité ou forme), cette antique et respectée conception qui avait été s’améliorant et s’affinant depuis Platon et Aristote jusqu’à notre xv® siècle, n’était
plus g’énéralement comprise : elle s’enfonçait dans l’histoire, noyée dans des divag’ations diverses sur la mécanique, les forces, les atomes, les ferments, les éléments chimiques ; et elle est demeurée sous ce chaos de ruines jusqu’au jour que j’espère prochain, qu’on reconnaîtra qu’elle seule satisfait à la raison et à l’expérience. Beaucoup de médecins admettaient encore râme et voulaient en tenir compte : les uns avec le cartésianisme lui reconnaissaient un rôle de premier moteur ou seulement de puissance intellectuelle ; d’autres admettaient outre l’àme, ou sans elle, une sorte de chaleur innée^ ou un svwppv, \m impetum faciens, à la façon d’Hippocrate; d’autres se ralliaient à Xarchée de Paracelse et de Van Helmont, à la puissance énergétique de Glisson; on parlait de la flammula cordis (Holstius), de Xigne animalium (Gorringius), de la lampe de vie (Burgrave), de Xesprit implanté^ des esprits animaux, des esprits influents^ du principe vital. Quant aux facultés ou puissances d’action, au nombre de cinq, selon Aristote, de huit résumées en une selon les Stoïciens, de trois selon Galien, de trois aussi selon la scolastique, on ne savait plus qu’en penser, et leur étude tombait devant le cri général de guerre aux causes occultes.
En résumé, on commençait à ne plus voir dans l’homme que des organes et des humeurs en mouvement selon les lois physiques et chimiques sous la haute direction d’un principe vital, ou même sans elle. On abandonnait les relations de la physiologie avec la philosophie pour ne s’occuper que du progrès par l’obser-^ vation et l’expérience. Il est vrai que sur ce terrain les découvertes étaient nombreuses et importantes.
Découvertes physiologiques dans ce siècle. — Nous les rangerons sous les six chefs suivants : circulation,
respiration, vaisseaux lymphatiques et g’iandes, système nerveux, organes des sens et génération. Nous ne prétendons d’ailleurs que signaler les principales.
1° Sur la circulation. Dans le siècle précédent, Michel Servet avait déjà découvert la petite circulation, Fabrice d’Acquapendente avait entrevu la grande circulation et décrit les valvules des veines. Mais cela passait incompris ou à l’étal de vague aperception. Guillaume Harvey eut la gloire d’achever et de parfaire la découverte. Il était né en 1578 à Folkstone, dans le duché de Kent, sur ce rivage qui vit du souffle français, et peut-être sortaitil d’une ancienne famille française. Après avoir fait ses études à Ganterbury et à Cambridge, il vint en France, passa en Italie, à Padoue, où il suivit les anatomistes italiens, revint dans son pays, s’établit à Londres, devint médecin du roi Jacques P% et ensuite de son malheureux fils Charles P”, auquel il resta fidèle pendant la guerre civile, fut ensuite proscrit, eut sa maison pillée et ses papiers brûlés, et alors se retira dégoûté du monde, à Lambette, près de Richemond, où il mourut en 1658, âgé de 80 ans. Sa première œuvre, où il montra la circulation, est une simple dissertation de 72 pages in-4®, intitulée : Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus Francf., 1628, avec une dédicace à l’infortuné Charles PL Avant de mourir il donna une plus ample exposition dans un in-12, intitulé : Exercitationes anatomicæ très de motu cordis et sanguinis circulatione; ^oii. 1659. Et presque en même temps, un peu avant, il donna ses Exercitationes dé generatione, Londres, 1651, où il posait les fondements de tout ce qu’on a découvert depuis lui sur ce sujet. Ses travaux sont les œuvres d’un homme calme, qui procède peu à peu avec patience ; son style est celui d’un lettré.
Il paraît que ce fut vers 1602 qu’il commença d’étudier avec patience le g’rand sujet qui devait rencontrer tant de contradicteurs. En 1615 il vit ce qu’il cherchait, car il cherchait comment le sang* pouvait se distribuer aux org'anes; en 1629, il avait bien vu le mouvement du cœur et du sang*, et il renseig*nait, mais ce n’est qu’après avoir vérifié très-attentivement ses idées qu’il les communiqua au monde savant dans sa dissertation de 1628. Il établit d’abord que le pouls n’est pas absolument sous l’influence de la respiration comme on le disait depuis Galien ; que les artères ne contiennent ni de l’air ni un esprit éthéré, comme on l’a dit, mais bien du sang* qui vient du cœur, chassé par la systole dans l’aorte ; ce sang* qui avait été chassé du ventricule droit par l’artère pulmonaire revient bien dans l’oreillette gauche par les veines pulmonaires, pour passer ensuite dans le ventricule gauche ; que le cœur droit est bien distinct du cœur gauche, et que les deux ventricules se contractent en même temps ; que le sang n’est pas seulement ballotté dans les vaisseaux, mais qu’il y coule; que lorsque la vie s’éteint, le ventricule gauche s’arrête le premier, puis l’oreillette gauche, puis le ventricule droit, puis l’oreillette droite, et qu’ainsi tout le sang se trouve confiné dans le système veineux après la mort. Il évaluait la quantité de sang à 15 livres, montrait que le cœur bat environ mille fois par heure, et que pendant ce temps il chasse 83 livres de sang ; qu’une semblable quantité ne pourrait être fournie par le foie dans le même temps si le sang s’était épuisé dans les parties. Par des ligatures placées sur les vaisseaux, il montrait que le cours sanguin est centripète dans les veines, centrifuge dans les artères. Enfin il faisait appel à l’analogie, et comme la petite circulation pulmonaire était connue, il établissait sur elle la grande circulation,
Cette grande découverte ne fut pas acceptée sans lutte. Parisani, Primerose, Plempius, qui ensuite reconnut la vérité, et surtout Riolan et Gui Patin, de Paris, l’attaquèrent vivement. Harvey fut défendu par son ami Entt : il répondit à Riolan par cette dissertation : Eœercitationes duæ anatomicæ de circulaiione sanguinis ad Joannem Rinlanum filium; Rotterd., 1649. La Faculté de Paris, excitée par le mordant Gui Patin^ homme d’esprit railleur et haineux, fut violente contre les circulateurs^ entendant par là confondre les partisans de la circulation avec des charlatans de carrefour. Il fallut que Roileau et Molière s’en mêlassent pour que les doctes de cette Faculté devinssent plus calmes. Enfin, les cartésiens prêtèrent leur appui à la décou• verte, et la vérité l’emporta. Werner Rolfinck à léna, J. Waleus en Hollande, Regius à Utrech, Plempius, qui, dès 1652, s’en fît aussi le défenseur à Louvain, aidèrent à sa propag-ation.
Rientôt, d’autres découvertes vinrent la confirmer.
— En 1661, Maipighi àémonivd. par le microscope le cours du sang* dans les petits vaisseaux. En 1663, Stenon fît connaître la véritable structure du cœur. — En 1664, Maurocordatus fît des expériences sur le parcours du sang* à travers les poumons. — En 1669, Richard Lower donna sur le cœur un ouvragée classique*
— En 1681, G. Co/e fit remarquer que le système artériel dans son ensemble forme un cône dont la base est aux extrémités et le sommet à l’aorte. — En 1676, E. Blancard, de Midlebourg*, fît connaître les anastomoses des artères avec les veines. — En 1690, Lmvjenhoëck montra par le microscope les g*lobules sang’uins et leurs mouvements dans les anastomoses capillaires. — Ruisch (Fred.) décrivit exactement l’artère bronchiale et se rendit célèbre par ses injections qui
montrèrent toute la perméabilité du système circulatoire. — Enfin, Vieussens, à la fin du siècle, donna ses remarquables travaux sur la structure et les mouvevements du cœur, sur la circulation dans les capillaires.
Cette grande découverte, à elle seule, bouleversait toute la physiologie de Galien. Avec elle, on devait entendre d’une tout autre manière le jeu de la respiration, du foie, des reins, des glandes diverses. Le rôle des humeurs dans Téconomie ne pouvait être le même : la bile allait être reconnue une sécrétion, le phlegme était un sang blanc allié au sang rouge, mais dans des vaisseaux distincts, et la bile noire ne devenait plus qu’un mythe. On comprend dès lors combien cette découverte dut aider à faire oublier les anciens, et même à les faire dédaigner au delà de ce que la raison eût dû marquer.
2° Sur les 'poumons et la respiration. — En 1624, Jean Faber^ médecin italien, prouva par l’insufflation que l’air ne passe pas des poumons dans les vaisseaux; ce qui servit à Harvey, et ce qu’avait déjà soutenu Yan Hèlmont., qui disait aussi que l’air traverse ces organes comme un crible, que les cellules pulmonaires sont douées d’une force motrice, bien que la respiration se fasse surtout par les muscles du bas-ventre.
En 1654, Bathurst et Heurshaw^ médecins anglais, examinèrent à la suite de VanHelmont, les principes constituants de l’air, et trouvèrent que l’oxygène est le principe de la vie. Robert Hook fit voir peu après que les animaux périssent dans l’air qui a été privé de son oxygène. En 1661, fit connaître ses travaux sur
la structure des poumons, qu’il annonçait composés de lobules communiquant entre eux et avec la trachéeartère, et entourés de lacis vasculaires. En 1667, J.
T. II. - FrédaulL o
Swammerdam émit sur la respiration une théorie connue sous le nom de Cercle cartésien^ parce que le philosophe Descartes l’avait proposée le premier; elle consistait à expliquer que l’air pénètre les poumons, parce que l’air se raréfie près de la bouche et que l’atmosphère se condense autour de la poitrine, dans la dilatation. En 1668, J. Mayow compara la respiration à la combustion, dans laquelle roxyg*ène est la flamme de la vie; seul, il se mêle au sang*, va au cœur et y est le principe de fermentation ; quand il pénètre en trop g*rande abondance, c’est la cause de la fièvre. En 1677, Thomas Willis admit des fibres musculaires et une contractilité dans les dernières ramifications bronchiques. Borelli donna le véritable mécanisme de la respiration. considé¬
rait le diaphrag’me comme l’agent principal de la respiration qui, croyait-il, a pour but de chasser le sang dans les vaisseaux capillaires.
3" Sur les vaisseaux lymphatiques et les glandes. — Erasistrate avait déjà vu les chylifères : Fallope au XVI® siècle, avait vu les lymphatiques du foie : Eustachi avait décrit le canal thoracique : cependant le système lymphatique était encore inconnu. C’est à Aselli que revient l’honneur de la découverte qu’il publia en 1627. En 1628, S. Pauli en faisait la démonstration publique à Copenhague. En 1634, J. Vesling en donna les premières figures. Th. Bartholin et Sylvius de Le Boë., assurèrent la découverte. En 1641, M. Hoffmann., et J. G. Yirsung., disciple de Vesling, découvrirent le canal excréteur du pancréas, dont Bartholin découvrit plus tard le véritable usage. En 1647, /. Pecquet., et de son côté Vesling., firent connaître le réservoir commun des vais-" seaux lactés et lymphatiques, et la route suivie par le chyle. Olaus Rudbeck em 1651, et Th. Bartholin qw 1652, disting’uèrent nettement les vaisseaux lactés d’avec les
lymphatiques; ils s’en disputèrent vivement la découverte, J. attaqua la doctrine de Pecquet, comme
il avait attaqué celle de Harvey. Vers la même époque, parut le livre de Glisson sur la structure du foie ; on y trouve une exacte description des lymphatiques de cet org’ane. En 1651, Th. Warton donna son célèbre ouvrag'e sur l’adénog’raphie. G. Néedham en 1655, et Stenon en 1660, indiquèrent le canal parotidien, Stenon fît de remarquables travaux sur les glandes salivaires et la glande lacrymale dont il indiqua les canaux excréteurs. Vers Swammerdam ei Blacks reconnurent les valvules des vaisseaux lactés. En 1664, Schneider publia 7 g’ros volumes sur la membrane du nez, sur le mucus nasal, que Ton croyait autrefois venir du cerveau, et sur les altérations anatomiques du coryza. Peyer en 1681, et Brunner en 1687, firent connaître les glandes muqueuses de l’intestin. Rivinus découvrit en 1679 le canal excréteur des gdandes sublinguales. En 1691, A. Niick fît paraître un ouvrage classique sur les lymphatiques et les glandes. A la fin du siècle, Havers étudia les glandes articulaires : Diwerney examina plus attentivement la différence des chylifères et des lymphatiques. Pacchioni découvrit les lymphatiques de la dure-mère : Yalsalva vit ceux de la choroïde et du nerf optique : Méry aperçut en 1684 les glandes du bulbe de l’urèthre, et Cowper les décrivit en 1700.
4“ Sur le système nerveux. — J. Casserius fut le premier à faire progresser l’anatomie du cerveau : il distingua l’arachnoïde, le corps calleux, l’entonnoir ou vulva., le cul-de-sac des ventricules latéraux, la glande pinéale, l’acqueduc de Sylvius, les couches optiques. J. Yesling admettait que les esprits vitaux sont sécrétés dans les plexus choroïdes. plaçait le siège de l’âme dans
la glande pinéale. Sylvius de Le Boë distingua les sinus
de la dure-mère, la forme des ventricules latéraux, les tubercules quadrijumeaux et leur union avec la glande pinéale. Wepfer^ dans ses recherches sur l’apoplexie, fît connaître les vaisseaux du cers^eau. J h. Wülis àormo. le premier et le plus complet des traités sur le système nerveux, en 1664. Il localisa les fonctions de l’âme dans chacune des parties du cerveau. En 1665, Blacks et Swammerdam distinguèrent l’arachnoïde indiquée déjà par Cassérius. En 1669, Burrims s’occupa de l’analyse chimique de la substance cérébrale. Leuvenhoëck vit la vascularité de la couche corticale des circonvolutions. En 1684, Yieussens indiqua les nerfs de la dure-mère ; décrivit les sinus elliptiques de la selle turcique,. du sphénoïde et du sinus caverneux ; fît connaître le centre médullaire du cerveau, la voûte et ses piliers unis par la commissure , la grande valvule du quatrième ventricule, les éminences olivaires et pyramidales de la moelle allongée, le ligament dentelé de la moelle épinièré; il donna des descriptions précises des nerfs. Ridley publia en 1695 un remarquable ouvrage sur le cerveau; il y accorde à la dure-mère des nerfs et des fibres ; de là la théorie des mouvements du cerveau dont Pacchioni fut l’inventeur, et qui eut un grand succès. En 1697, Ruysch donna une excellente description de l’arachnoïde et de la pie-mère.
5° Sur les organes du sens. — Le célèbre mathématicien Kepler indiqua comment le cristallin réfracte la lumière, la rétine représente les images, les procès ciliaires éloignent ou rapprochent le cristallin. Mais les observations les plus importantes sur la vision furent faites par un jésuite, le R. P. Scheiner., qui montra les usages de la rétine, du corps vitré, du cristallin, et de la pupille ; il calcula mathématiquement le cône des rayons lumineux. compara l’œil à une chambre
noire. Vers 1672, Newton découvrit sa théorie de la lumière, qu’il ne publia qu’en 1700. appliqua à la
vision la théorie des couleurs. F. Ruysch et Leuvenho'éck firent des remarques sur la structure de l’œil : le premier décrivit la choroïde ; le second indiqua les fibres du cristallin. J. Cassérius fit les premières découvertes sur l’organe de l’ouïe, il décrivit la corde et la membrane du tympan, les deux apophyses du marteau. Finiperforation du limaçon, les muscles des osselets.En 1640, Sylüius de Le Boë vit le prolongement de Fenclume. En 1644, Folius décrivit les canaux demi circulaires, le manche du marteau et les branches de l’enclume. CL Perrault attribua l’ouïe à la vibration de l’atmosphère, perçue seulement par la lame spirale du limaçon. Duverney^ en 1683, publia un livre classique sur ce sujet, dans le même temps à peu près que Schelhamyner publia le sien. En 1689, Rimnus^ vit sur la membrane du tympan, la fente déjà remarquée par Glaser.
6“ Sur la génération. — Au commencement de ce siècle, Fyens reproduisit les idées d’Aristote. En 1649, /. Riolan connut la texture de Fépididyme et du corps d’Higmore. Faher montra que l’enveloppe calcaire de l’œuf est la dernière chose formée. Harvey., dans son ouvragç sur la génération, paru en 1631, fixa cette formule omne vivum ex oyo, et posa les fondements du système de révolution. Dans la même année, Higmore décrivit les courbures des vaisseaux spermatiques dans Fépididyme, et leur réunion dans le corps qui porte son nom. De Graaf décrivit la structure de la prostate et des vésicules séminales, donna le nom déovaire aux testes de la femmCj fit connaître les changements de ces organes après la conception, et indiqua la descente des ovules dans les trompes. Swammerdam appuya la théorie de l’évolution. Malpighi indiqua en 1668 l’incubation de
70 HISTOIRE DE LA MéDECINB.
l’œuf, et vit la cicatricule, l^punctum saliens. Redi écrivit en faveur de l’évolution et contre la g*énération spontanée soutenue par le P. ié^mie Buonnani. Haboken^ en 1675, écrivit sur le placenta et les membranes de l’œuf. Stenon observa l’incubation de l’œuf, et confirma Malpig’hi. Bartholin fit en 1677 un traité sur les ovaires ; il réfutaPidée d’un liquide séminal chez la femme.En 1677, Leuvenhoëck vit au microscope les animalcules spermatiques, qui lui avaient été indiqués par un jeune médecia de Dantzig*, Louis de Hommen ; de là, il établit la théorie de la préexistence des g’ermes. En 1681, des Noues remarqua les glandes qui furent plus tard connues sous le nom d’œufs de Naboth. La fin du siècle se termina dans une grande discussion sur la théorie de l’évolution.
Ainsi, l’anatomie et la physiologie, quoique séparées comme branches scientifiques distinctes, tendaient à leur perfectionnement dans une commune voie, sur le terrain de l’expérimentation ; et le sentiment général était de concentrer l’étude sur l’analyse des parties, cherchant à les distinguer pour distinguer les fonctions particulières. Il y eut là d’ailleurs ungroupe d’hommes très-habiles, à la tête desquels se place Harvey par ses deux grandes découvertes : la circulation du sang et l’ovulation. Puison apu remarquer Bartholin, Duvernéy, Yieussens, Aselli, Rivinus, Malpighi, Stenon, S^vammerdam. Ce dernier fut l’inventeur des injections à la cire que Ruysch perfectionna avec une si grande habileté, et marque ainsi un des grands pas dans les progrès de la fine anatomie. Enfin, Leuvenhoeck résuma l’introduction du microscope dans les études naturelles ; sa découverte des globules du sang, celle qu’il ne fît que de seconde main des zoospermes ; sa découverte des rotifères qui ouvrait le champ de la connaissance des infu-
soires, constituent aussi, pour la science, une phase qu’on ne peut oublier et qui se détache en traits remarquables dans le cours de notre histoire.
5 4. — Pathologie.
Si l’on se souvient de ce qu’était cette partie de la médecine dans les âges précédents, on sait qu’elle consis-. tait en une étude générale sur les causes et les effets ou symptômes de la maladie, puis en des descriptions particulières des affections le plus souvent classées selon les organes. On admettait bien la distinction des maladies particulières, au xvie siècle, on en fît même des espèces réelles, et l’éclosion de maladies nouvelles donna une grande extension à ce que nous nommons nosologie et nosographie. La séméiotique était considérée comme une branche distincte de la pathologie.
Au XVII® siècle, la pathologie reste dans ses dispositions générales ce qu’elle était dans le siècle précédent. Mais, vers la fin du siècle, avec Ettmuller qui pour le mouvement coordinateur des idées est vraiment à la tête de son temps, on entrevoit Une systématisation nouvelle. La séméiotique va rentrer dans la pathologie : elle formera bien une branche distincte, mais réunie dans le groupe générique. La nosographie a déjà été de fait constituée comme distincte précédemment. Il restera une science générale de la maladie traitant de sa nature, de ses différences, de ses causes. Enfin, il y a une branche que ne voit pas Ettmuller, et qui cependant émerge, c’est l’anatomie pathologique ou science des lésions.
Pour mettre de l’ordre dans ce que nous avons à dire ici, donnons aux idées la classification qu’elles n’ont peut-être pas encore reçue, mais sous laquelle elles appa-
raissent, nous parlerons ainsi successivement de la doctrine patholog-ique, de la nosographie, de l’anatomie pathologique et de la séméiotique.
I. Doctrine de la nature des maladies. — Nous n’avons vu que l’écorce des doctrines médicales du xviie siècle, précédemment, et si nous ne pénétrions pas un peu plus avant dans l’idée qu’elles se faisaient de la maladie, nous ne les aurions pas fait suffisamment connaître. Or, il est d’autant plus important de pénétrer ce sujet qu’il se présente au xvii® siècle dans une phase vraiment critique. C’est sur ce point que la doctrine gal.éniste tient encore ; on peut dire que c’est le seul qui lui reste et sur lequel elle tient jusqu’au grand échec quelle reçut au xviii'' siècle lors de la peste de Marseille, comme nous aurons lieu de l’indiquer, échec qui précède et présage la chute de l’ancienne Faculté de Paris.
Nos modernes savants qui font fi de la métaphysique, et dans leur nombre, les médecins en particulier qui oublient en même temps leurs traditions, méconnaissent bien singulièrement la base de toute science. Ils semblent croire que lorsqu’on pose la méditation de la nature d’une chose, on demande la recherche subtile de son essence ; comme s’il n’était pas entendu que l’essence échappe à la science, et qu’il est admis dans toute métaphysique que la recherche de l’essence d’une maladie serait aussi ridicule que la recherche de l’essence du fer ou de l’essence de l’oxygène. Poser la recherche de la nature n’est point du tout poser la recherche de l’essence: c’est simplement demander d’une chose son genre, son espèce, son propre, sa différence, et ses accidents ; et indiquer ces questions, c’est en même temps poser une question de g’enèse, c’est-à-dire une question
étiolog*ique ou de cause; car la nature d’une chose c’est proprement cette chose elle-même dans les causes de ses manifestations diverses. Un phénomène n’est rien pour la science s’il ne lui est connu dans les comme on disait autrefois, dans les lois comme on dit aujourd’hui, de ses analogues, de ses dissemblables et des causes de sa genèse.
Les maladies sont des phénomènes de la vitalité : nous sommes tous d’accord sur ce point, car ce qui ne vit pas n’est pas malade, ne peut être malade, comme le disait si bien Aristote. Mais ce phénomène quel est-il ? c’est-à-dire : à quoi ressemble-t-il, et de quoi diffère-t-il? C’est demander comment il se produit et se manifeste ! En vain la science dira futilement et sottement qu’elle ne veut pas faire de métaphysique : ou elle abordera ces questions et alors elle fera ce qu’elle prétend ne pas faire ; ou elle ne les abordera pas et elle ne sera pas la science, se bornant à enregistrer des observations et des expériences.
Donc, le galénisme qui se croyait héritier de l'hippocratisme, et qui, de fait, avait altéré le dogme pathologique sur deux points (en confondant la cause prochaine avec la maladie, et en substituant des espèces morbides artificielles aux espèces naturelles), comme nous l’avons vu : le galénisme avait trouvé devant lui la scolastique qui lui disait que la maladie n’a pas de substance propre (et par cela même qu’elle ne peut avoir de cause conjointe); il avait trouvé l’éclosion des maladies nouvelles qui lui disait de bien voir en quoi consistait une espèce naturelle. Mais en même temps le spécifîcisme issu de l’alliance des Arabes et de la kabbale néoplatonicienne, admettant les espèces naturelles, les substantialisait dans (des causes morbifiques de contagion.
Fuschs (1)^ Ferneletles scolastiques avaient bien vu la difficulté, et Fernel, dans ses Institutes, l’avait posée, tout en restant g*aléniste. 11 l’avait mieux résolue dans ses Dialogues dont nous avons cité des passag*es. Le difficile, dans ce moment périlleux de la tradition, était de se tenir là pour creuser sur le vrai terrain. Évidemment on n’était pas prêt, et il fallait encore osciller au loin.
Le g“alénisme avait si puissamment infecté les esprits, qu’alors même qu’on pensait s’en affranchir, on y retombait, soit par l’iatro-mécanique, soit par l’iatro-chimie. Pensait-on lui échapper mieux encore, on tombait
(1) A propos de Fuschs, je regrette de n’avoir pas eu sous la main, en corrigeant le chapitre précédent, une note que je Viens de retrouver. Plempius lui reprochait bien comme je l’ai dit d’avoir fait dé la maladie une substance; mais Plempius me paraît s’étre trompé. Je retrouve en effet qu’en lisant Fuschs, j’ai pris cette note : cc Lui revient l’honneur d’avoir le premier attaqué la cawse continente. l\ commença par chicaner Galien pour avoir méconnu la distinction de la maladie et de la souffrance, car pour lui comme pour Platon la souffrance est une altération du mouvement ou de la matière; nam llaôo?, vel na6ep.a, Platane etiam in Timce astipulente est moins reidum convertûur, alteratnr, movetur. Igitur llaôoç est in motione, affectas autem est permanens. La maladie au'contraire a une essence, c’est une altération stable, une diathèse ; alteratio stabilis, alteratio permanens, (îtaSEcnç. Et cette essence, cette stabilité, ce n’est point la cause continente qui la lui donne, car la causé morbide étant écartée, la maladie continue de même; de sorte qu’il faut rejeter la cause continente; qua propter in morbis continentem tanquam commentum quoddam Avicennæ, italorum, àraUum medicorum, et à Galinis alienum, imô medicinæ inutile, hodie etiam constanter rejicimus. {Instit. méd., lib. III). D’où je suis disposé à conclure que Plempius s’est trompé sur le compte de Fuschs, ne l’a pas lu ou l’a mal lù; que Fuschs était bien dans la doctrine scolastique ; et enfin que Fuschs s’est trompé en déclarant que la cause continente est d’Avicennés et non de Galien. Sur ce dernier point, j’observe que les Arabes ont bien, il est vrai, nommé la cause continente ; mais c’était là pousser le gjrlénisme à sa conséquence logique, car la cause conjointe ou cause prochaine de Galien est le germe de la cause continente, laquelle est le germe du spécificisme. C’est parce que Galien s’est si mal tiré de la doctrine étiologique, ainsi que nous l’avons montré, qu’il est le patron involontaire de tant d’erreurs, et que, soit par l’iatro-chimie, soit par l’iatro-mécanique, soit même par le spéciücisme, soit encore par l’organicisme, on le retrouve partout.
dans le spécificisme. Van Helmont, seul, suivait la voie vraie, ce semble, mais son idéalisme reposait dans la tête d’épingle de son archée^ et d’ailleurs on ne le comprenait pas.
Il avait très-bien saisi que la maladie n’a pas de substance propre et n’est qu’une forme de la vie. Aussi en faisait-il une idée de Y archée. Certes, son archeus était de trop, parce qu’enfîn l’homme ne se compose que d’une âme et un corps. En second lieu, tout rapporter à Y archée., c’était supprimer le corps ou s’entraîner, comme il y a été conduit, à inventer un imbroglio de puissances concentriquement placées ; l’âme contenant l’âme sensitive, qui contient l’archée, qui contient Y aura vitalis. L’âme et le corps étant substantiellement unis, la vie est un acte qui résulte de cette union , et il suffisait de dire que, comme la vie a sa formule d’expression normale, elle peut avoir des formules d’expression morbide. La maladie devient une forme de la vie, et tout est posé. Mais suivons Yan-Helmont. Il voit donc que la vie est, dans son ensemble , une sorte de manifestation, d’une idée que possède l’archée, et il compare cette idée de vie à une aura vitalis., une sorte de souffle, ou une émanation d’oscillation dont on peut assez bien se rendre compte, parce que les médecins ont nommé Y aura epileptica. La maladie est le fait d’un aura analogue. Il “s’en explique très-clairement dans le petit traité Ignohis kjspes morbus, où il compare la maladie à un hôte inconnu qui nous pénètre. 11 dit : a Sequitur bine neces- « sario, quod omnis morbus invenit in aura vitæ orga- « nica, qua pToxime atque penitissime ipsam vitam « adoritur, ita in eadem vitali luce, causam effîcientem « reperit. Adeoque sic morbus materia et efficiente in- : structus, hospitaliter circa vitam. Nec refert intérim @ sive ilia morbi contagio sit hausta ex caüsis occasio-
76 PATHOGÉNIB ET THÉRAPEUTIQUE.
« nalibus, sive demum errore vitæ, intus in Archeo gea nila. At cum ipsavita sit ens luminarè, non agit, nisi « per org’anum auræ vitalis, sive per archeum, tanquam a medium, inter lumen vitæ, fluens a parte luminum,
« et corpus (§ 9). » — C’est donc comme un souffle étranger qui nous impressionne, une sorte d’imprégnation séminale, un mouvement intérieur que nous engendrons au contact d’une cause morbide, une erreur de la vie : « Non agit autem hæc aura, sive archeus, nisi per « modum quoomnis spiritus seminalis agit in massam « sibi substratam. Id est nisi per impressam notam,
« vel ideam sigillarem, quæ novit, quid et quorum sibi « sit agendum. Ergo omnis et quilibet morbus habet « notam sigillarem, ac velut actum seminalem, quarum « rerum sibi agendarum [Ibid., § 10). » — La maladie, est ainsi le fait d’un trouble de notre vitalité, d’une erreur de notre direction, et elle trouve en nous ses causes d’action dans nos puissances et dans notre matière qui deviennent ses instruments de manifestation : « Sub « opus (Archei) scilicet perturbatione nascitur idea, in- « formans aliquam parteni Archei. Istudque compositum « ex materia Archei, et præfata idea seminalis tanquam « efficiente initio est vere morbus omnis semina(§ 34). » — Enfin, cette maladie devient presque quelque chose de réellement subsistant en raison de l’archée qui l’engendre, encore bien qu’elle ne soit qu’une sorte d’idée : « Itaque penes morbus est ens substantiale, cau- « sis archealibus tum materialiter, quam efficienter ge- « nitum (§ 73). » — On comprend, dès lors, pourquoi il ne veut plus appeler la maladie une diathèse, comme on le disait, ni une qualité, et comment c’est pour lui une sorte de vice : « Morbum imprimis non appello diathe- « sin ; sed ipsum ens prevaricans, quod ex ipso Archeo « creditur vitali. Non ergo intueor morbum velut ab-
a stractam qualitatem. Idque mihi sic olim induxi, ut « instar vitæ, sit vitæ ipsi ens vernaculura. » (Dans le Progreditur ad morhorum cognitionem, 33.)
La producdion de la maladie devient donc pour lui une sorte de conception séminale : « Est itaque morbus « ens quoddam natura,postquam nocua quædam potesc' tas peregTina violaverit vitale initium hujusque vim a penétraverit, ac penetrando excitaverit Arclieum ad a indignationem, furorem, metum, etc. Quarum scilicet a perturbationes, anxietates, ac molestiæ ideam sibi con- 0 sibilem, imag'inemque imag’inando debitam excitave- « rit. Prompte scilicet ista imag-o caditur, exprimitur, c. sig*illatLirque in Archeo, eoque vestita; mox morbus « in scenani intrat, corpore scilicet archeali, et effi- « ciente idea constitutus. » [Ortus imagine morbosæ^ § 2.) — La maladie peut, sans doute, être héréditaire, comme est le cancer, mais l’idée morbide (la forme morbide), est produite vraiment par le malade le plus souvent : « Non autem insunt et dormiunt in utero ideæ cancri ; « prout alioquin ideæ fabæ in g-ermine fabæ. Quiamorbi « naturaliter quidam fiunt ; non tamen insunt. Nisi « fortassis a semine gænerantis connatæ, ut in morbis « hereditariis. » [De ideis morbosis^ § 31.) Ce qu’il répète dans cet autre passag’e plus net encore : « Morbus qui- « dem omnis fabricatur quidem ab archeo in semetipso : « in parte autem sui, quia sigillariter constituitur, etiam « materialiter ibidem, tanquam hospitio proprio ac se- « minario constitit. » [Divisio morborum^ § !•)
Chaque maladie forme donc ainsi une essence, une forme mobide essentielle, distincte de ses manifestations qui n’en sont que des signes et des symptômes^ comme il le montre pour le cancer : « Cancer non est ulcus quod « cernunt oculi, nec crustata ejus lividaque labra, quæ « tang*!! manus : non denique est sub nigricans, putre-
« dine olidus ulceris fondus, aut sanies inde instillans,
« quam nares o’ifaciunt : absque his nanique, jam can- « cer erat adhuc sua pelle vestitus. At, hæc sunt effec- « tus, sig’iia, symptomata cutis cujus sunt fructus.Enim- « vero cum efïectus, sive productum dicat inseparabi- « lem respectum, ad eau sam sui producendum : ideo ;< morbus debet esse ens, continens causas et proprieta- « tes suæ entitatis. », [De ideis morbosis^ § 35.) — D’où l’on comprend que les maladies se distinguent les unes des autres selon la forme naturelle sous laquelle elles se présentent, et qu’il y en a autant d’espèces que d’idées morbides : « Sunt itaque imprimis tôt morborum spe- « cies, quot idearum morbosarum, non enim plures, uti « nec pauciores : eo quod morbus quilibet suam hauriat « ab idea morbosa quidditatis entitatem. » [Divino mor horum^ §2.)'
' Van-Helmont explique encore comment son archée conçoit ainsi des formes morbides, parce qu’elle est dans une nature de péché, et que c’est des passions mo? raies que naissent les passions physiques. Les premiers paragraphes de son Traité Progfeditur ad cognitionem morborum^ que nous allons citer, expliquent toute sa pensée et complètent, pour ainsi dire, sa doctrine : « Morbus quidem a peccato incipit. Non enim naturæ « nostræ in tegritate, puritate, et innocentiæ vigore mors « erat multoque minus morbus. Mors enim comminata « erat, non morbus, nisi quod comiter intelligerentur « ad futura. Ergo morbus non aliter quam ipsa mors « sui natura vitam oppugnat, ejusque potestate, quas « ideo vitales dicimus : quod illarum deperditione, lenta « vel subita mors adveniat (§4). — Fide credimus mor- « tem idcirco omnemque infîrmitatem, a peccato ina trasse in hominem et per concupiscentiam carnis pec- « cati propagatas in posteros omnes. Idcirco neque a
ÉTÜDE SÜR KOS TRADITIONS. 79
« g'eritilitio morborun) ac morlis introitum disci po- « tuisse (§5). » — Utpote raV’Dnabile fuit ægritudineiïi a omnes classas radicatas in eadem concupiscentia car- « nis, per quam morbus intravit. Etenim, ut concupis- « centia in conceptu non peccat ante consensum, fin- « gentem plausibilitatis ideam : ita necesse est omnem « morbum in carne peccati oriendum, consistere in pe- « regrina imagine, sive idea seminali corruptæ naturæ,
« legi inquam erat consentaneum, ut ens quod sub vos « luptate concupiscibili consensit et peccavit, primario « quoque morbis plecteretur. Ita quidem ut nedum ex- « ternis succumberet violentis ; sed suis exorbitationibus « propriis, vindicias peccati in carne experiretur. Ut sci- « licet ipse archeus, rector carnis peccati, passionum « suarum eadem libertate erroneas sibi fabricet imagi- « nés quæ sibi tanquam veneno forent. Nimirum ex « concupiscibilis voluptatibus, passionibus irascibilis, « procellis, item turbulentiis etiam spontaneis subjectus « staret propriæ ruinæ, quam sibi cuderet. Quæ nimi- « rum imagines, ut entium morbosorum semina pror- « sus deinceps essent intimo vitæ thoro nubiles (§6).— « Durus hic sane sermo in auribus non supra nugas ca- « lores, et lütum audire assuetis (§7). — Quapropter si « quis miretur tantam Archei ideati, idearumque semi- « nalium efficaciam, ut morbos ipsam pariant mortem : « is nondum agnoscit, omnium omnino rerum naturale « initium ea parte ideali in sencine quo vis pendere «(§ 8 ).,»
Cette doctrine de Van-Helmont était bien évidemment une formule (sauf l’idée de l’archée') de la scolastique, et représentait la doctrine de Vessentialité ou des essences formelles des maladies, pendant qu’à côté d’elles le spécifîcisme, substantialisant l’essence morbide, donnait à cette essence une matière propre, en l’incorporant dans
un contaginm matériel venu du dehors. La formule de Vessentiafité se rattachait manifestement à la pensée d’Hippocrate, tandis que celle de la spécificité reprenait l’ancienne idée de comparer la maladie à un empoisonnement.
Sydenham, est le plus g'rand des spéciflciens au XVII® siècle. En lui nous trouvons la théorie arrivée à sa plus simple expression, parce qu’il brille surtout par l’observation, et qu’il ne prend au système que juste ce qu’il lui faut pour avoir un g’uide conducteur. D’ailleurs, le temps des premiers spécificiens était passé ; on voulait mettre de côté la recherche de la nature des causes morbifiques dont l’examen échappait à la physique et à la chimie; on préférait se contenter de poser la cause morbifique comme un fait, et on criait : n’allons pas plus loin dans la recherche des causes. Sydenham était né à Winfort-Eagle dans le comté de Dorset en Angle terre, en l’année 1624. Il étudia d’abord à Oxford, puis à Cambridge, et vint se fixer à Londres, où il mourut en 1689, après avoir joui d’une immense réputation comme praticien, étant d’ailleurs un observateur de premier mérite. Il faut que nous l’écoutions quelques instants, pour entendre par lui toute son école. ;
Il commence ainsi son Histoire des maladies \igu'és (chap. l®') : «Quelque contraires que soient aux corps humain les causes de maladies, il me semble néanmoins qu’à raisonner juste, la maladie n’est autre chose qu’un effort de la nature, qui, pour conserver le malade, travaille de toutes ses forces à évacuer la matière morbifique. Le souverain Maître de l’univers ayant voulu que les hommes fussent exposés à recevoir différentes impressions de la part des choses extérieures, ils se soient trouvés par cette raison nécessairement sujets à diverses maladies , lesquelles viennent en partie de
ETIîDE SUR NOS TRADITIONS,
certaines particules de l’air qui ne sont point analog-ues avec nos humeurs, et qui s’insinuent dans le corps, et, se mêlant avec le sang*, l’infectent et le corrompent; et en partie de différentes fermentations, ou même de différentes pourritures d’humeurs qui séjournent trop longtemps dans le corps, parce qu’à raison de leur quantité excessive, ou de leur qualité particulière, il n’a pu les atténuer ni les évacuer. » Et un peu plus loin : « Qu’est-ce que la peste, sinon une complication de symptômes dont la nature se sert pour chasser au dehors, à travers les émonctoires de la peau, et sous la forme d’ahcès ou d’autres sortes d’éruptions, les particules contagieuses qui sont entrées avec l’air par la respiration ? Qu’est-ce que la goutte, sinon un moyen qu’emploie la nature pour purifier le sang des vieillards et les purger à fond, comme parle Hippocrate? On peut dire la même chose de la plupart des autres maladies, lorsqu’elles sont entièrement déclarées. » Les maladies sont d’ailleurs aiguës ou chroniques. Aiguës, « lorsqu’il y a besoin du secours de la fièvre pour séparer du sang les particules qui l’infectent et les évacuer par les sueurs, le cours de ventre, les éruptions, ou par d’autres voies. Comme tout cela s’opère dans la masse du sang et par un mouvement considérable des parties, les pores étant d’ailleurs ouverts et les fibres relâchées, il arrive nécessairement de là que la nature sauve bientôt le malade, si elle produit une évacuation critique de la matière morbifique, ou qu’elle le tue bientôt si elle ne produit une telle évacuation. » Pour les maladies chroniques, ce sont celles où « dans tous les cas la matière morbifique ne parvient point du tout à la coction, ou n’y parvient que fort tard. » Il y a d’ailleurs deux sortes de maladies aiguës, les une épidémiques^ les autres intercurrentes ou sporodiques. o Les unes (épidémi- T. II. — Frédault, G
ques') viennent d’une altération secrète et inexplicable de l’air, qui alors infecte le corps humain, et elles ne dépendent nullement d’une qualité supérieure du san^ et des humeurs, sinon en tant que la contagion de l’air a imprimé cette qualité au sang et aux humeurs. Les autres sortes de maladies aiguës (intermittentes, sporadiques) proviennent d’une indisposition particulière des divers sujets. »
Présenté sous cette forme, le spécifîcisme avait la grande séduction de tenir compte des causes de contagion des maladies, de se rattacher à la doctrine hippocratique des crises et de la coction, et enfin de justifier les espèces morbides nouvelles qui sévissaient avec tant de rigueur. Le spécifîcisme arrivait ainsi à ce qu’on pourrait appeler sa période classique, où ses théories se mariaient à l’observation des faits et aux enseignements traditionnels. Sydenham et ceux qui l’ont suivi ont été d’excellents nosographes, distinguant bien les espèces morbides diverses et leurs formes, suivant avec beaucoup d’attention tous les phénomènes et l’évolution , et on lui rapporte très-justement d’avoir insisté sur la distinction des espèces morbides, comme sur un point capital de la pathologie.
« En premier lieu, dit-il dans sa Préface, il faut réduire toutes les maladies à des espèces précises et déterminées, avec le même soin et la même exactitude que les botanistes ont fait dans leurs Traités sur les plantes. Car il se trouve des maladies qui, étant du même genre et du même nom, et, outre cela, semblables en quelques symptômes, sont néanmoins d’une nature bien différente et demandent aussi un traitement différent.
« On sait que le chardon est commun à plusieurs espèces dé plantés. Ce serait néanmoins être un botaniste peu exact que de donner seulement une description gé-
nérale de cette plante et de la disting*uer par là des autres, sans s’embarrasser de marquer les sig’nes propres et particuliers qui en caractérisent et distinguent chaque espèce. De même il ne suffît pas à un écrivain de marquer seulement les phénomènes communs d’une même maladie qui a plusieurs espèces.... (§ VII).
« La principale raison, à mon avis, pour laquelle nous n’avons pas eu jusqu’à présent une histoire plus exacte des maladies, c’est que la plupart des auteurs ne les ont regardées que comme des productions confuses et irrégulières d’une nature affaiblie et déconcertée, et qu’ainsi on aurait cru perdre son temps et sa peine en travaillant à les décrire exactement.... (§ XIII).
«L’inimitable Hippocrate, après avoir établi, comme an solide fondement de son art, cet axiome incontestable, savoir que /a nature guérit les maladies ^ a exposé clairement les symptômes de chaque maladie, sans le secours d’aucune hypothèse ni d’aucun système, comme on voit dans ses livres des Maladies, des Affections, etc. Il a donné aussi des règles fondées sur la méthode que suit la nature dans la production et la guérison des maladies.... (§XY).
«Toute maladie spécifique est une affection qui provient d’une altération spécifique de quelqu’une des liqueurs du corps animé.... (§ XVIII).
« Quiconque examinera attentivement , trouvera d’aussi fortes raisons pour croire que cette maladie est un être spécifique que pour croire qu’une plante est une substance qui naît, fleurit et périt toujours de la même manière, et qui, dans tout le reste, éprouve ce qui est conforme à sa nature.... Je conviens néanmoins que, au lieu que les espèces des animaux et des plantes subsistent chacune par elle-même, à l’exception d’un très-petit nombre, les e^èces morbides dépen-
dent au contraire des humeurs qui les produisent. » (§ XIX).
Mais ce n’est point assez d’être observateur et de résumer avec un esprit de classement les faits d’observation ; et c’était cela seul qu’on pouvait trouver en effet dans le spécificisme de Sydenham, qui est le spécificisme le plus classique : il faut, outre l’observation et les lois de classement ou de coordination, trouver la clef de ces lois, c’est-à-dire leur raison d’être, c’est-àdire leur métaphysique. Or, il était impossible de se dissimuler combien cette théorie était peu solidement étayée. Déclarer que la maladie est un combat de la nature contre une matière morbifique qui vient des particules de l’air, puis dire que cela s’explique parce que le souverain Maître a voulu que les humeurs fussent sujettes à des impressions de la part des choses extérieures : c’est fatalement s’exposer à ce qu’on vous demande si c’est la matière morbifique qui est la maladie, ou bien l’impression qu’elle cause ; et il n’est point facile de se tirer du dilemme qu’on vous pose. Dire ensuite que ce peuvent être aussi différentes pourritures retenues intérieurement et non rejetées qui sont la cause de la maladie, c’est faire entendre qu’on ne comprend pas bien soi-même la première explication, et c’est en introduire une nouvelle non moins douteuse ; car cette matière, qu’on dit retenue, pourquoi est-elle retenue ? Cette rétention d’une matière putride, qui n’est morbide que parce qu’elle est retenue, montre bien que ce n’est pas la matière même qui est la cause, mais cette rétention qui cause cette cause! Et enfin, après avoir si vivement invoqué les infections de l’air par une matière putride, déclarer, comme Sydenham le fait un peu plus loin, qu’il n’a jamais pu savoir ce qu’était cette cause invoquée, c’est bien se moquer de la
raison! Sydenham avance en effet l’inanité de ses élucubrations dans ce passag*e : « Quoique j’aie observé avec tout le soin possible les différentes constitutions des années, par rapport aux qualités manifestes de l’air, afin de pouvoir découvrir par ce moyen les causes de cette g*rande variété des maladies épidémiques, je ne vois pas que j’aie jamais rien avancé jusqu’ici » ; et plus loin : « Il y a diverses constitutions d’années qui ne viennent ni du chaud, ni du froid, ni du sec, ni de l’humide, mais plutôt d’une altération secréte et inexplicable qui s’est faite dans les entrailles de la terre. » [Maladies aiguës^ cap. 2, §§ 11 et 42).
Personne ne nie que l’air ne puisse être corrompu par des matières putrides tenues en suspension, et qui puissent être causes de maladies. Mais il y a loin de ce fait à la théorie spécifîcienne. Pour que celle-ci puisse s’établir sur cette base, il lui fallait démontrer qu’il y a autant d’espèces de matières putrides qu’il y a d’espèces de maladies. Autrement, la matière putride invoquée n’est plus qu’une cause d’impression, comme toute autre cause, le froid ou le chaud, le sec ou l’humide ; et alors c’est cette impression variable chez chaque individu, qui devient la vraie cause de l’espèce morbide. Alors, nous rentrons dans la doctrine des formes morbides, telle quelle a été comprise par la scolastique, par Fernel, par Van-Helmont, et aussi par l’antiquité hippocratique.
Ce serait un grave tort de croire qu’on n’était pas en état de comprendre ces difficultés au xvii® siècle, lorsque nous voyons que, peu après Hippocrate, les dogmatistes les agitaient déjà contre les partisans de la théorie du poison morbide. Sydenham ne faisait, avec tous les spécificiens issus de l’Arabisme, que revenir à cette ancienne théorie qui voulait faire de la maladie
«c. HlSTOIRb ÛE LA MEDECINE.
un empoisonnement. Gela n’était que du vieux déjà repoussé et battu.
Aussi, tout en admettant les très-habiles observations des spécificiens, un grand nombre de g’alénistes ne voulaient point de leurs théories et leur disaient que l’altération de l’air, le contag-e de Fracastor, ou toute autre cause, ne faisait qu’altérer la constitution org*anique, et que c’était dans cette altération que résidait la maladie. De là, les nombreuses adhésions des g’alénistes, soit aux théories chimiques, soit aux théories mécaniques , qui disaient que la maladie devait être une fermentation ou une obstruction, ou toute autre chose d’analog’ue.
Veut-on se rendre compte jusqu’à quel point ce g’alénisme, qui confond la maladie avec la lésion, et que nous avons déjà expliqué, était tenace dans les esprits au XVII® siècle? Vouvre Etimnller^ très-conciliateur, plutôt porté vers Yan -Helmont, et j’y trouve d’abord ce passag’e caractéristique : « Tout le corps est le sujet de la. santé , et par conséquent celui de la maladie. » Cette première phrase est très-bien : on croit que l’auteur va entendre son sujet à la façon d’Hippocrate et de Van- Helmont, et nous dire ensuite que la maladie est bien une sorte ào diathèse^ une affection de tout l’être; mais point. Il continue ainsi : « Mais diversement suivant les parties : les parties contenues, savoir le sang* et les esprits qui touchent le plus près à la racine de la vie, sont le sujet principal. Les parties solides ou contenantes sont le sujet moins principal. La vie consiste radicalement et fondamentalement dans le sang- et dans les esprits, au lieu qu’elle n’est dans les parties solides que par dénominations, c’est-à-dire que celles-ci ne sont vivantes qu’en tant qu’elles sont arrosées du sang* et des esprits. » {Institutes^ Pathologie^ ch. 1®'“, § 3).
'Remarquons, en passant, cette distinction des parties contenues et des parties solides qui sera le point de départ de la g*rande division des solidistes et des humoristes au siècle suivant. Mais remarquons surtout comment l’auteur fait de l’altération des humeurs et des esprits, qui est le premier effet de la maladie^ la cause même de la maladie ; car cette altération est déjà la maladie; c’est bien l’effet premier. C’est ce que Galien appelait la cause conjointe^ et c’est ce dont on fait la maladie ! Sing*ulier cercle vicieux qui en effet installe comme maladie et même comme sa cause, ce qui n’est qu’un effet. Et cependant, c’est ce même Ettmuller qui, dans le chap. 3 des mêmesInstit. med.^ pathoL^ écrit les pages dont nous prenons les passages suivants :
«Lapremière (des causes) est l’esprit, qui est l’auteur des actions, tant dans l’état de santé que dans l’état de maladie. La cause efficiente matérielle est quelque matière viciée qui irrite l’esprit et le pousse au mal; c’est la cause occasionnelle au langage de Van-Helmont (§ 20).
« Il s’ensuit qu’il ne faut pas chercher la cause prochaine des maladies dans une grosse masse de matière, ni dans une abondance de diverses humeurs, mais que les fondements des grandes maladies sont, pour l’ordinaire, très-petits, et que les causes occasionnelles ou matérielles se doivent mesurer par leur activité, non par leurs volumes, soit qu’elles agissent en fermentant les humeurs, soit en picotant les parties solides nerveuses. L’abeille avec son aiguillon, le scorpion avec le bout de sa queue, et la vipère avec sa dent percée, ne mettent presque rien dans la partie blessée; ce rien, pourtant, cause des symptômes terribles. Quelle matière porte en soi l’odeur du musc, pour faire rendre l’ânie, ou peu s’en faut, à une femme hystérique? Quelle quantité de matière peut communiquer un gant qui a
servi à un g*aleux en touchant la main d’une personne saine, ou une femme g’âtée en embrassant un débauché?... »(§ 22).
«On doit, à ce propos, bien distinguer la maladie d’avec la production morbifique survenue à l’occasion de quelque cause matérielle ou du trouble des esprits. Par exemple, le calcul n’est pas la maladie, mais une production morbifique, et la disposition des sels à se coaguler ensemble est la véritable maladie qu’on nomme lithiase. L’enflure des pieds des cachectiques n’est pas, comme on dit, une maladie d’intempérie humide, mais une production morbifique de la cachexie causée par le vice de la sanguification. Dans les fièvres quartes, le scorbut et le mal hypochondriaquè, la rate est souVënt tuméfiée et squirrheuse, et on a coutume de la regarder comme la cause de ces maladies, mais c’est plutôt une production morbifique qui survient à ces maladies invétérées par le vice des digestions. Le chaud et le froid de tout le corps dans les fièvres, d’un membre particulier dans l’érysipèle, sont de véritables productions morbifiques, et la tumeur, l’ardeur, l’inflammation et les larmes ne sont pes la maladie qu’on nomme ophthalmie, mais de simples productions morbifiques à l’occasion d’un grain de poudre tombé dans l’œil...» (§24.)
« Au reste, toutes les causes efficientes matérielles cidessus exposées, de quelque genre qu’elles soient, sont presque toutes occasionnelles; car nous avons déjà supposé que la cause efficiente, prochaine et formelle, était l’esprit influent et quelquefois l’esprit implanté. C’est Yimpétneux d’Hippocrate qui donne la première fécondité à l’œuf, qui se montre très-actif dans la structure du corps, et qui est, durant la vie, le principal et l’unique auteur des actions tant naturelles que contre na-
ture; car, quoique la cause occasionnelle soit encore dans les cadavres, la maladie n’y est pourtant plus, ce qui fait connaître que la maladie et la mort ne dépendent pas moins des esprits ou du principe moteur que la vie et la santé... » (§ 29).
O Quand Van-Helmont attache principalement sa vue dans toutes les maladies sur le principe vital, qu’il considère comme le premier auteur de la santé et des maladies, duquel tous les symptômes dépendent, soit immédiatement, comme les actions blessées, soit médiatement, comme les symptômes des excrétions et des qualités changées, cela ne se doit point entendre exclusivement comme si les humeurs contenues et les parties contenantes étaient purement passives, mais inclusivement , c’est-à-dire que les esprits sont comme le ressort dans l’automate de notre corps, qui fait ses opérations conjointement avec les parties organiques qui en sont les roues, et avec les parties liquides qui en sont le fondement... » (§ 32).
C’est ainsi que la conciliation amène une confusion inévitable. Ettmuller part de la théorie de Van-Helmont, laquelle fait de la maladie une simple idée, une simple forme, comme le pouvaient faire les scolastiques; mais plus il va, plus il s’éloigne de son point de départ, et on le voit incliner insensiblement vers le galénisme, presque jusqu’à la cause conjointe. Un tour d’esprit déplus, et il ferait de la cause conjointe une cause continente.^ ce qui le ferait verser dans le spécifîcisme. S’il n’y arrive lui-même, un de ses lecteurs fera le pas voulu, et e’est ainsi que toujours le mouvement des doctrines s’écarte de la voie droite. Un sophisme de mots ou un jeu d’esprit suffisent à tout perdre !
Notre conciliateur déclare ensuite, au chapitre suivant, intitulé ; Des différentes maladies « qu’il y a trois
différences essentielles des maladies^ savoir : maladies des esprits, maladies des humeurs contenues, maladies des parties solides contenantes. » Le voilà dès lors rentré dans le g’alénisme, et la connaissance des espèces morbides lui échappe comme elle échappait à Galien, bien qu’il reconnaisse, comme Galien le reconnaissait, que les maladies sont divisées en espèces. Aussi, ces g’alénistes ne pouvaient comprendre ces maladies naturellement distinctes, telles qu’on les observait et telles qu’elles se présentaient ; et ce fut là que AÛnt se briser l’ancienne Faculté de Paris lors de la peste de Marseille dans le xviir siècle, comme nous le verrons plus loin.
II. Nosographie. — Pendant que la doctrine patholog*ique était si diversement ag*itée, les observateurs étudiaient les maladies selon leur apparition naturelle, et aussi la plupart étaient plus ou moins spécificiens, de sorte que, encore que doctrinalement le spécifîcisme fût une théorie fausse, il a rendu de gTands services.
Parmi les nosographes, nous devons citer Carolus Pise^ surtout Sydenham et Morton. Morton fut le rival de Sydenham, dont il blâmait les antiphlogistigues pendant qu’il vantait le quinquina. Sa pyrétologie et sa description du rhumatisme et de la goutte méritent d’être lues, mais il n’est pas à la hauteur de son rival. Sydenham., dont nous avons parlé plus haut, était, en somme, un très-médiocre théoricien, comme nous l’avons montré ; mais il fut, en revanche, un des plus habiles observateurs des temps modernes; et s’il avait su joindre la largeur de ses doctrines à la sagacité de ses observations, il eût été digne d’Hippocrate, auquel on l’a comparé pour ses descriptions, mais dont on n’a pu vraiment le rapprocher qu’avec une gTande flatterie. Son spéeifi-
cisme eût fait frémir d’indig-nation le g*rand maître de Cos. Ses descriptions des maladies aig’uës, ses observations des maladies rég'nantes, et en particulier de l’influence qu’elles exercent sur les maladies intercurrentes, ses descriptions des fièvres éruptives, en particulier de la variole, ses études sur la goutte,et sur la dysentérie, sont dignes de la plus grande estime, et tout médecin soucieux de son art devrait les avoir lues.
Parmi les divers travaux nosographiques du xviPsiètcle, il faut citer les suivants :
La description d’une angine gangréneuse épidémique qui, de 1610 à 1620, sévit à Naples et en Castille. Ses historiens sont F. IÇola, /. de Vülaréal^ F. Casales^ A. de Fontseca^ Scombati^ et plusieurs autres.
Le purpura fut signalé pour la première fois à Leipsick, en 1650, par ,/. Lange. Deux ans plus tard, il fut le sujet d’une thèse de J. Hoppius.
D. Sennert paraît avoir, le premier, observé la scarlatine, mais il la prit pour une forme de rougeole. Elle sévit en Angleterre, où elle reçut son nom {scarlett)\ et où Sydanham et Morton la décrivirent comme maladie distincte.
Vers 1650, on parla d’une angine croupale ou polypeuse, coiùme on l’appelait, et qui régna épidémiquement en France et en Angleterre. Les premières observations sont consignéss dans Ch. Bennet (1656) et dans N. Tulpius il685).
Une convulsion céréale régna, en 1648, dans le Vogtland; en 1650, 1674, 1675, en France et en Angleterre. Th. Willis et C. Brunner la décrivirent.
En 1665 et 1666, des fièvres pétéchiales régnèrent en Angleterre ; on en retrouve la description dans Sydenham surtout, et dans Morton.
La variole, la rougeole, la dysentérie, les fièvres in-
termittentes, l’apoplexie épidémique furent observées par Sydenham, Morton et Diemerbroock.
Le rachitisme, maladie d’abord sig*nalée en Hollande, en Ang*leterre et en Suisse par Reusner, en 1582, fut ensuite bien décrite, sous le nom de tabes yictava, par ck Boot, en 1648, puis par Glisson, en 1682, qui lui imposa son nom de rachitisme. V(7«-i7e/mowMa rattacha justement à une question d’allaitement.
W. Haefers fît mention du crétinisme vers 1675.
J. Bontivs est le premier, parmi les modernes, qui ait donné, en 1658, une bonne description de la lèpre croûteuse, telle qu’elle se montre aux Indes-Orientales.
J. Ployer donna un excellent traité sur l’asthme en 1698. — Il est célèbre pour avoir remis les bains froids en honneur dans son pays.
III. Anatomie pathologique. — Cette branche de la science patholog'ique a commencé dans ce siècle à fixer l’attention des médecins, et on rapporte au g*rand ouvragée de T. Bonet, le Sepulchretum (1674), le point de départ de tous les travaux ultérieurs. Pour être plus juste, citons les autres ouvrages qui ouvrirent la voie avant lui, ou la suivirent dans le même siècle.
N. Fonteyn, Responsionum et curationum medicinalium, 1637.; Ohservalionum anatomicarum, 1654. — P. SaL mutz, Observationnm medicarum, 1648. — Bartholin, ATwtor anatom., 1654. — D. Panaroli, latrologismum pentecostœ, 1652. — D. Horst, De cas. observationum epistolaram anatomicorum, 1656. — R. Salzmann, Varia observata anatomica, 1669. — Wipfer, Historia apoplecticomm, 1667. — B. Verzascha, Observationum medicarum, 1677, — Schrader, Observât, anatom. medicor. , 1674. — E. Blancard, A natomica pr activa rationalis ,1688. —Welsch,
Sylloge curationum et ohervationum medicinalium ^ 1688; Concilium medicinalium, 1698. — Il faudrait encore citer les ouvertures cadavériques de Blasius, les travaux sur le coryza de Schneider, et beaucoup d’autres observateurs, tant anatomistes que médecins.
IV. SÉMÉIOTIQUE. — Cette partie de la médecine fait peu de prog’rès. On en était aux travaux précédents de Lommius et de Prosper Alpin, sur lesquels on vivait. Cependant on eut les travaux de Rucher^ de A. Constaritin^ de de Heredia^ et surtout de R. Castro {Syntaxis prœdictiommmedicarum,heYàe^
Le travail de L. Rivière, dans ses Institutiones^ est aussi fort remarquable; on ne le cite pas en g*énéral, soit parce qu’on ne le lit pas, soit parce qu’on n’y fait pas d’attention; mais il suffit de le parcourir seulement pour juger combien il l’emporte sur beaucoup de productions de ce siècle, et il peut donner une bonne idée de ce qu’était alors la séméiotique pour les meilleurs esprits. Il partage le livre III de ses Institutiones, et qui est intitulé Semeioticen continens, en deux sections : dans la première, il traite de signis diagnosticis', dans la seconde, de signisprognostkis.'WY&oX étudier séparément les signes diagnostiques et les signes pronostiques, et comme il ne s’aperçoit pas que le même phénomène peut être à la fois l’un et l’autre, il croit convenable de n’étudier que certains d’eux dans le diagnostic et d’en étudier d’autres dans le pronostic. Comme il ne remarque pas non plus que le signe n’est qu’une interprétation d’un phénomène, au lieu de procéder en divisant les phénomènes, il procède en divisant les signes; de sorte que son travail se rattache à la médecine pratique, à l’art de tirer les signes, plutôt qu’à la symptomatologie, comme d’autres auteurs l’ont compris.
On va mieux nous comprendre en parcourant l’intitulé des divers chapitres. La section de signis diagnostids comprend quinze chapitres : « 1° de sig’nis biliosi humo- «ris in corpore prædominantis; 2° de sig’nis humoris «pituitosi in corpore prædominantis; 3” de signis san- «guinis in corpore prædominantis ; 4” de signis melan- « choliæ in corpore prædominantis ; 5" de signis partis « affectæ ; 6^ de signis partis primario, et per consen- «sum laborantis ; T de signis specieimorbi ; 8“ de signis « morbi magni et gradivi, 9° de signis morbi maligni et «benigni; 10"de signis morbi acuti, vel chronici; 11“ de «signis causarum morbificarum, ac primo de signis «bilis præternaturalis ; 12" de signis pituitæ præter- «naturalis; 13° de signis feri redundantis; 14“ de signis «flatuum; 15° de signis temporum morborum. »—La seconde section comprend quatorze chapitres : « 1“ de «signis morbi longi aut brevis futuri ; 2° de signis morbi O salutaris et lethalis ; 3“ de modo quo fîngitur morbus «an scilicet per crisin, vel paulatinam solutionem; « 4° de tempore quo fîngitur morbus, ubi dies et hora « futuræ criseos prænuntiatur ; 5° de loco per quem fii- «tura est crisis, ac primum de signis futuræ criseos per «vomitum; 6“ de signis futuræ criseos per alvi fïuxum; « 7° de signis futuræ criseos per sudores ; 8° de signis «futuræ criseos per urinas; 9“ de signis futuræ criseos «per hæmorrhagiam; 10° de signis futuræ criseos per «menses aut hæmorrhoïdas ; 11° de signis futuri abces- « sus ; 12° de signis eorum quæ superventura sunt in bis « qui jam ægrotant, vel in morbos prolabuntur ac pri- «mum de signis futuri delirii; 13° de signis futuræ « convulsionis ; 14® de signis futuræ recidivæ. »
g V. — Thérapeutique.
La thérapeutique comprend trois branches bien distinctes qui furent reconnues dès les temps les plus anciens, qui même furent plus isolées qu’elles n’auraient dû l’être : la diététique., la pharmaceutique, et la chirurgie. Nous avons vu qu’en Ég*ypte cette distinction avait donné lieu à divers ordres de médecins. La tradition g*énérale, beaucoup plus sag’e, voulait qu’à l’exemple d’Hippocrate tout médecin fût maître en diététique, en pharmaceutique et en chirurg^ie tout à la fois. C’est la fureur des spécialités qui a de nouveau séparé la chirurg*ie.
1. Diététique, hygiène. — Le sentiment qu’on retire de la lecture de tous les auteurs des xvie et xvii® siècles, sur ce point, c’est que l’hygiène ûyteiv/i, est tout à la fois l’art d’user des choses naturelles en état de santé et en état de maladie. Les définitions qu’on donne tournent bien toutes autour de celle-ci, que l’hygiène est l’art de conserver la santé. Mais quand on voit que l’hygiène doit comporter la diététique des malades, et que les principes sont les mêmes, que la matière de la science est la même, on arrive à ce résultat que l’hygiène est pour les bien portants ce que la diététique est pour les malades, et qu’il n’y a entre elles que les différences d’application dépendant du sujet, le fond de la science restant le même. En définitive, la science diététique, ou hygiénique, est bien la science de l’usage des choses naturelles à l’état de santé pour s’y conserver, à l’état de maladie pour en sortir.
On avait eu dans le xvi® siècle, outre la partie des Institutes consacrée à l’hygiène, quelques traités parti-
culiers de Pletius, de Pratis, Elyot, Pictorius, Sylvius, Gordon, Rantz, Durante, Liébault, P. Alpin, et celui de Cornaro dont la vogue se prolongea dans le xvie et le xvii*' siècle.
Dans le xvii® siècle, il en parut d’autres; ceux de Duchesne (ou Quercetanui)^ Guido (ou Vidius), Lessius (un des plus renommés), Fontseca^ Pansa, Deodutus^ Bontius^ Lomnius , Fabrice de Hilden, Riolan (le père), Corning^ Vogler^ Bontekoe^ etc. G. Tozzi écrivit spécialement sur l’action du café et du thé, dont l’usage se répandait. Th. Tryon prit surtout le côté moral de l’hygiène. Bontius en fît l’histoire chez les Egyptiens et les Indiens. Le trèspetit livre de Sanctorius {de Medicim statica aphorismi., Vienne, 1614) eut un grand nombre d’éditions, et montra l’hygiène basée sur la perspiration pulmonaire et cutanée, et sur une étude avec la balance ; l’auteur s’étant pesé plusieurs fois par jour pendant quarante années de sa vie et en toute occasion de son existence. Ployer, le même qui a écrit sur l’asthme, remit en vigueur les immersions et les bains d’eau froide, prétendant que c’était depuis qu’on ne baptisait plus les enfants par immersion que l’on était plus sujet aux rhumatismes et aux fièvres. Il eut une influence considérable sur le régime dans son pays, et c’est depuis lui que les Anglais ont pris le grand usage de l’eau froide que nous leur connaissons, et qu’ils ont propagé chez nous.
IL Thérapeutique médicale. — Nous avons vu comment; dans le siècle précédent, la révolte contre le galénisme s’était étendu jusque dans la thérapeutique; comment on y réprouvait le principe contraria contrariis curantur ; Paracelse voulant lui substituer cet autre : Similia similibus curantur. La doctrine que les maladies
ÉTPDE SUR yoS TRADITIONS. 07
sont des essences morbides réelles, et que les médicaments contiennent des essences alexipharmaques ou contre-poisons, se répandait. Avec les médicaments nouveaux, on ne voyait donc qu’une chose : trouver des spécifiques pour chaque maladie, ou des contrepoisons g*énéraux capables de lutter contre plusieurs espèces morbides; ou peut-être même trouver un spécifique universel, une>panacée, comme le voulaient les anciens. Mais la réalité des recherches ne répondait pas aux désirs et aux illusions de la théorie. Le mercure, le gayac, l’ipécacuanha, le quinquina, l’or, l’antimoine, étaient de précieuses acquisitions, mais aucun d’eux n’était une panacée, et le nombre des spécifiques était toujours restreint. La théorie des sig’natures, acceptée par toute l’école Paracelsiste, et qui avait tant enthousiasmé J.-B. Porta, fournissait quelques indications; on la suivait pour essayer la chelidoine et l’hépatique dans les affections du foie, la pulmonaire dans les affections du poumon, la scrofulaire dans les affections des glandes, la digitale dans les affections du cœur, etc. Mais, en somme, la satisfaction qu’on en retirait était médiocre.
Pendant ce temps, les nouvelles théories pathologiques,basées sur la chimie et la physique, engageaient à se tourner d’un autre côté : on cherchait des acides pour combattre les alcalis du sang et des humeurs, des alcalins pour combattre les acides; des désobstruants et des incisifs pour diluer le sang dans les vaisseaux, des incrassants pour l’épaissir, comme les résines et les baumes. 11 y avait encore des galénistes qui parlaient de desséchants, d’humectants, d’évacuants antibilieux ou du phlegme ; et plusieurs voulaient sans cesse évacuer Y humeur peccante. On n’a qu’à lire la Médecine et les médecins au temps de Molière, par M. Régnault, et surtout T. 11. — FrédaulU T .
e journal de Danjeau racontant à quel rég’ime inouï de purg'ations on livrait le g-rand roi Louis XIV, pour se rendre compte de ce qu’était cette thérapeutique. Ajoutons que la saig*née, très-remise en honneur, et sur laquelle on avait tant discuté dans le siècle précédent, était considérée comme le premier des antiphlogütiques ; car c’était vers cette époque que le mot phlogistique, dérivé des alchimistes, mis en honneur par Stahl, était en usag*e pour expliquer et personnifier la chaleur produite par les esprits vitaux dans la fièvre et les maladies aiguës.
La doctrine de l’indication, telle que l’avait posée Hippocrate, était méconnue, on ne l’entrevoyait qu’à travers les fumées de théories nouvelles qui l’altéraient, comme l’avait fait Galien. Sans doute on se rappelait bien que Yindication est ce qui doit être fait en vue du malade, et selon l’action de l’agent qu’on peut employer. Mais, du moment qu’on entrait dans l’interprétation, on ne voyait plus les choses '/.aTaçucw (selon la nature), comme le demandait Hippocrate^, mais selon la théorie qu’on s’en faisait ; de sorte qu’au lieu de voir dans la maladie sa distinction, ses localisations et ses mouvements, on retombait dans la tradition galénique, consistant à connaître la maladie par sa cause prochaine ; et, au lieu de constater simplement la puissance des agents médicinaux, on attribuait aux médicaments des vertus hypothétiques de salinité, d’acidité, d’humidité, de sécheresse, de caloricité ou de frigidité. C’était tou-, jours la théorie de la cause prochaine q’ii régnait. L’un attribuait la maladie à une acidité, et il cherchait un agent contre l’acide ; celui-ci y voyait une obstruction et demandait un désobstruant; cet autre voyait dans la maladie un empoisonnement et cherchait un contrepoison, ou spécifique; pour celui-ci c’était une humeur
Viciée qui ii’était pas évacuée naturellement, et il voulait un agent purgatif, diurétique ou sudorifique pour évacuer Thumeur peccante.
Prenons de cette époque un des hommes les plus versés dans l’antiquité, et qui fut aussi un grand médecin, Sydenham, qu’on a surnommé l’Hippocrate anglais. Lorsqu’il pose les premiers principes, c’est une bouche d’or qui s’ouvre, et nous l’entendons nous dire : « Ce grand homme (Hippocrate) a établi comme un . solide fondement de son art, cet axiome incontestable que la nature guérit les maladies. Aussi ne demande-t-il autre chose, sinon de secourir la nature lorsqu elle tombe., de la retenir lorsqu elle s'égare., de la ramener dans le cercle quelle vient d'abandonner ; ioui cela en se servant des moyens quelle emploie elle-même pour guérir les maladies ; car cet excellent génie avait bien vu que la nature seule les termine et peut opérer toutes choses. Pour cela faire, elle n’a besoin que d’être aidée d’un petit nombre de remèdes très-simples, et quelquefois même, elle n’a besoin d’aucun. » [Préface du Traité des maladies aiguës., § VIL) Après cela, nous pensons bien qu’il va s’occuper de constater les phénomènes et les mouvements des maladies d’une part, et d’autre part les actions naturelles que peuvent produire les moyens qu’il a à sa disposition : mais point, et il retombe vite dans le galénisme, nous disant, quelques alinéas seulement plus bas : « L^ancienne méthode de traiter les maladies est fondée sur la connaissance des causes prochaines et manifestes. » [Ibid., § XVIL) Et nous le verrons purger, saigner, faire suer ses malades pour évacuer l’humeui’ peccante. Heureusement pour lui, et c’est par là qu’il reconquiert son juste renom, que dans beaucoup de cas, il marche en mettant sa théorie de côté et en se demandant, non s’il va évacuer un poison morbide, mais si sa
l^Q HISTOIRE DE LA MEDECINE.
ffÙFg’ation aura un efiPet naturellement bon, h telle époque de;la maladie, et telles circonstances étant posées. Mais ""^c'ést que, comme nous l’avons déjà fait observer, Sydenham était un théoricien fort médiocre, tout en étant très bon médecin, parce qu’il était au fond plutôt hippocratiste que g-aléniste.
Ainsi, quoique Galien fût très-conspué au xvii° siècle, le fond de la thérapeutique était resté galénique sous des explications chimiques et mécaniques nouvelles. On cherchait toujours à traiter la cause prochaine de la maladie, et on suivait le principe : contraria contrariis curantur. Ceux qui ne s’y rangeaient point étaient des spécilîciens cherchant à contre-caryer ou à évacuer le poison morbide.
Cependant, les élans de Paracelse et de son école contre le galénisme ne pouvaient être perdus, et Van Helmont est celui qui les recueillit avec le plus de raison. Il faut que, sur ce point encore, nous revenions à ce grand homme, et que nous complétions ce que nous avions à dire de lui.
Pour lui, comme pour Hippocrate, c’est la nature (c’est-à- dire l’arché) qui guérit les maladies. De même que l’arché engendre des idées morbides au contact des causes extérieures qui nous pénètrent, oei hospes ignotus morbus^ de même il revient par d’autres influences à des idées saines. 11 y a des auteurs qui ont fait dire à Van Helmont que le médicament calmait les fureurs (1) de l’arché ; c’est le méconnaître absolument ; c’est certainement l’avoir mal lu. Quand la maladie est engendrée, ce n’est pas que l’arché entre en fureur, mais qu’il conçoit une forme morbide ; et, de même quand la santé
(1) Van Helmont dit : Perturbationes. 11 parle bien aussi des fureurs dans plusieurs endroits, mais on voit bien que c’eit poiir indiquer l’exaltation dans la perturbation.
revient, ce n’est pas que l'arché se calme, mais qu’il revient à concevoir la forme normale de la vie.
Mais, cela bien compris, il est visible que pour Van Helmont il ne peut plus s’ag*ir ni du principe des contraires de Galien, ni du principe des semblables de Paracelse ; et en effet, il s’en explique très-nettement dans son petit traité intitulé : Natura contrariurn nescia. D’abord, il reproche à Galien d’avoir pris et posé un principe trop facile et dès lors suspect. Il montre combien de faits nient que le contraire soit g'uéri par le contraire ; il s’en rit même, et demande ce que peut être le contraire d’un coup de poing* ou d’une rixe et rap- . pelle que Paracelse s’est justement moqué de ce principe. Mais il attribue à Tamour du paradoxe, chez le médecin de Bâle, d’avoir voulu substituer à l’axiome des contraires, Taxiome des semblables. Les maladies comme la g-uérison sont le fait de l’arché ; et ces mouvements ne sont ni des effets contraires ni des effets semblables, mais des actions qui dépendent de lanature même du moteur, selon la fin qui lui a été faite par le Créateur. « Enim vero quidquid in natura, aut nafeci- « lur, fit ex necessitate seminum efficientium Semina « autem ipsa nullatenus operantur ob scopum simiii- « tudinis, contrarietatis (ut alioquin vulgo putatur) sed « duntaxat, quia sic sunt jussa operari a rerum Do- « mino, qui solus scientias, fines, seminibus dédit, « sibi soli cog-nitos a priori. » (§ 16.) C’est-à-dire que, pour lui, l’action intime de l’ag’ent vient d’une aptitude de la nature créée ; que Faction produite par le médicament et qui modifie le mouvement de l’arché n’est pas contraire, mais différente (ce qui est tout autre chose) de Faction produite sur ce même arché par la cause morbide ; qu’il y a là des effets prévus par celui qui les a créés, non autre chose. En un mot, pour mieux carac-
tériser le fond de sa pensée, il veut nous dire que l’acte de g-uérison se fait en vertu d’une prédisposition curative, comme l’acte morbide s’accomplit en vertu d’une prédisposition à la maladie. « Alioqui semina vadunt,
« et quorsum nesciunt : sese dirig'unt quidem tan- « quam scientia pollerent, sed tendunt per media sibi « concessa ad fines sibi ignotos. Vocamus namque « impropriè meclicaminum intentiones, aut naturæ- « scopos : non quod sibi ab initio scoporum præfine- <i rint : verum quod ex dono creato, nata sint sua direc- « tione sponte ac naturaliter defluere, ad ejusmodi « fines, Deo cog*nitos. » (§ 17.)
Pour lui, le principe des contraires est un principe païen, et il s’efforce de prouver qu’il n’y a rien de contraire dans les éléments ; que le froid et le chaud sont par nous dits contraires, mais ne sont en réalité que des effets différents ; que ce n’est pas par contrariété que l’eau éteint le feu; que le feu n’est pas une substance, non plus que l’humide et le sec; que tous les éléments matériels ou les êtres ne sont pas contraires, parce qu’ils peuvent produire des effets différents ou opposés. L’analyse ne suffit point à rendre son arg*umentation, il faut la lire. Il combat également ce qu’il nomme le paradoxe de Paracelse et déclare que les médicaments ne guérissent ni par les contraires ni par les semblables, mais par appropriation : « Quapropter ceuseo medicamen pro- « prie, immédiate, atque efficienter, consistere in com- « petenti, sive appropriatio, per quod nempe natura a « suo casu resurgit. Sunt rebus si quidem natales dotes, « quæ distant a simili. Sunt nempe illæ, in quibus • Archeus noster suas reperit delicias. » (§ 42.)
Ce qui revient à dire pratiquement que la médecine n’a qu’à constater par expérience les effets des médicaments pour en profiter, en notant les conditions dans
lesquelles les effets se produisent, conditions qui deviendront les indications. Certes, il y a peu de médecins chez lesquels la théorie ait abouti à quelque chose de plus sensé, et on en voudrait beaucoup à notre époque qui fussent dans d’aussi bonnes traditions. Nous verrons d’ailleurs plus tard comment le principe de Paracelse fut repris par Hahnemann sous une nouvelle forme.
Mais, avant de quitter Van Helmont, notons encore un de ses traités, intitulé Butler, dont personne ne parle, et qui mérite cependant qu’on s’y arrête. Il a son importance dans notre tradition. Les premières phrases résument tout ce que nous avons dit, et ce ne sera peutêtre pas trop de les citer ; «Jam præcedenti tractatu « demonstravi satis quod morbus non existât nisi in « vivis, ac nedum proprium sibi subjectum eleg’erit,
« corpus vitale : quinetiam quod intrinsecum vitæ or- « g’anum ipsum sit faber morbi, efficiensque internum.
« ïmo demonstravi, et materiam, spiritualemque au- « ream ipsius Archei, nedum esse objectum, in quod « primum omnia morborum spécula acuuntur ; verum « etiam esse ipsam materiam ex qua, et circa quam,
« illius faber æstuationes, exundationes, atque exorbi- « tationes circa propriam perniciem conting’unt. Illam « nimium esse peccati stultam sobolem, dum se homo a « Deo avertit, non nisi deinceps omnia stolide in pro- « prium exitium convertere. » Où l’auteur en veut-il venir? C’est d’étudier les actions de la nature sous une nouvelle forme, et de montrer plus clairement que les maladies et leur g*uérlson ne dépendent point, comme le disait le galénisme, d’une cause conjointe ; car, de même que les plus petites causes peuvent produire de grandes maladies, de même des remèdes en très-minime quantité peuvent produire la guérison. On comprend, selon
lui, que la bonté de Dieu exig’eait que, si de trèsminimes causes pussent rendre malade, de minimes ag-ents pussent aussi procurer la g-uérison ; admirable arg’ument que je soumets à mon tour à ceux qui veulent bien raisonner.
Gela nous mène à Butler, un Irlandais qui avait été célèbre sous le roi angolais Jacques, et qui se trouvait détenu dans la prison de Vilvorde. Ce Butler possédait une petite pierre, lapillum^ qu’il lui suffisait de tremper dans l’eau ou dans l’huile pendant quelques instants seulement pour faire de ces deux véhicules, où l’ag'ent était ainsi dilué à dose bien infinitésimale, de précieux ag*ents de g'uérison. Van Helmont voit ainsi g*uérir d’abord un érysipèle, puis une hémicrânie rebelle depuis plusieurs années. Van îlelmont s’en étonne ; puis il doute et craint le charlatanisme, voyant que Butler, par un coup de tête, se refuse de soig-ner le vicomte de Gand, qui était g’outteux. Mais un obèse d’Anv-ers est gméri en quelques semaines ; lui-même Van Helmont est g’uéri d’un rhumatisme ; sa femme est g’uérie d’une douleur rebelle et d’un œdème des membres inférieurs. Les g’uérisons se multiplient, et notre auteur constate bien qu’il n’y avait rien là de surnaturel, ni kabbalisme, ni démonie, ni mysticisme, mais un seul fait naturel. Le remède lui demeura inconnu. Il voulut essayer de le préparer, mais il n’y peut réussir. 11 se rappelle que les maladies pestilentielles et contagieuses peuvent naître d’une parcelle bien minime de contage; qu’il suffit d’une bien minime quantité d’un virus rabique ou du venin d’un serpent pour ébranler toute une constitution, ou même tuer en peu d’instants , et il s’explique qu’il puisse exister des remèdes qui, par la bonté du Créateur, soient pour le bien ce que ces ag’ents sont pour le mal, et qui, à des doses excessivement minimes,
puissent opérer la g*uérison. Je crois bien, pour ma pari, qu^’un siècle après, Hahnemann sut lire ce petit traité de Van Helmont, si intéressant et si extraordinaire.
Revenons à la thérapeutique du xvii® siècle, dont nous n’avons encore fait connaître que les données g'énérales. 11 nous reste à parler des grandes querelles sur l’antimoine, sur l’infusion et la transfusion, et sur l’introduction des médicaments nouveaux.
Nous avons déjà vu comment, au siècle précédent, était née la querelle de l’antimoine, qui rappelle ce que nous pouvons voir aujourd’hui à propos de l’homoeopathie : mêmes passions, mêmes préjugés, mêmes violences, mêmes iniquités. L’antimoine n’était pas seulement un médicament nouveau, c’était un médicament chimique : à ce double titre, tout ce qu’il y avait de galénistes à Paris (et ils étaient nombreux, maîtres de l’Université, détenant les chaires officielles, maîtres de la Faculté par leurs élèves, en relation avec les théologiens) était un ennemi. Gomme purgatif et vomitif, l’émétique supplantait l'ancien ellébore et le séné des Arabes. Gomme préparation chimique, c’était un coin enfoncé dans l’antique monument galénique pour ouvrir la porte aux chimistes et à leurs théories. Donc, l’émétique était proscrit.
Nous avons dit comment la querelle avait été assoupie par un arrêt du Parlement de Paris en 1566. Elle se réveilla en 1603, lorsque Duchesne [Quercetanus) publia son livre [de Priscorum phüosophorum veræ medicinæ natura)^ où il vantait le remède nouveau et attaquait avec une grande vivacité les médecins qui le proscrivaient. Riolan, un des plus attaqués, et de caractère peu accommodant, y répondit dans son Apologia. Alors, la querelle devint des plus vives, et de
tous côtés parurent des libelles pour ou contre; de chaudes disputes s’eng’ag'èrent, et Duchesne ne fut pas un des moins ardents. Cependant les Frères de la Charité, qui fondaient un hôpital à Paris, propag*eaient le verre d’antimoine sous les noms de mochlique et de macaroni. En 1606, la mort de Riolan père rend un instant la tranquillité. Mais, en 1609, Paulmier vient soutenir l’avis de Duchesne, dans son Lapis philosophicus; et tous les débats recommencent. La Faculté de Paris rend un arrêt contre Pavlmier, qui en appelle au Parlement où il est condamné (1609). Cependant le nombre des adhérents à l’émétique augmentait, l’opinion publique se prononçait en leur faveur, et la Faculté cède en inscrivant la formule du vin émétique dans son Codex de 1638 et de 1645. Le célèbre Gui Patin, esprit inquiet et aigri, très littéraire, fort ami de l’antiquité, et plein de verve railleuse contre la enisine des Arabes (nom qu’il donnait aux préparations chimiques), publie le Cursus antirnoniœ, sorte de martyrologie de ïantimoine, dans lequel il attaque tous ceux qui adhèrent aux nouveaux médicaments. Les libelles recommencent dans tous les sens, les querelles deviennent ardentes, et enfin, en 1666, cent ans après le premier arrêt que suscita cette affaire, le Parlement intervient encore, consulte la Faculté, dont 92 docteurs sur 102 se prononcent en favmur du AÛn émétique, et rend un arrêt qui autorise l’usage des nouveaux médicaments. Des 10 opposants, Blondel, le plus tenace, veut encore lutter et fait appel ; mais le Parlement rend un second arrêt confirmatif, le 8 mai 1668. I.,es discussions continuèrent bien encore pendant quelque temps, mais les nouveaux médicaments avaient décidément conquis droit de cité. Dans notre xix® siècle, les remèdes homœopathiques devront-ils lutter aussi longtemps pour se faire admettre?
En 1657, Chr. Wren, de Londres, proposa d’infuser les médicaments dans les veines pour obtenir une action plus prompte et plus décisive. Cette méthode, prônée par la secte des Rose-Croix, fut essayée la même année par Clarke^ R. Boyle et Heushaw. En 1665, R. Lower, qui l’essaya à Oxford, proposa d’y joindre la transfusion du sang- dans les veines des malades débilités, sang- pris d’abord aux animaux, puis emprunté à des jeunes g-ens. Denys^ professeur à Paris, y introduisit cette double méthode l’année suivante (1666), d’où elle passa en Allemag-ne, et J. Riva l’introduisit en Italie. De tous côtés on essaya la transfusion et Xinfusion^ et les débats s’ouvrirent.
Pendant ce temps, des médicaments nouveaux affluaient soit par suite des préparations chimiques, soit par l’introduction de médicaments étrang-ers venus des Indes.
Paracelse avait vanté l’opium apporté par les Arabes; on en fit une sorte d’alexipharmaque, un spécifique contre la fièvre. La chaux, sous forme d’écailles d’huîtres ou d’écrevisses, avait été vantée contre la g-ravelle par Paracelse ; l’usag-e s’en répandit. Les préparations acides et alcalines furent partout usitées. Sydenham introduisit la corne de cerf râpée contre la dysentérie ; c’était de la chaux sous une autre forme. Parmi les pharmacolog-ues de ce temps^ les plus vantés furent i?. Boyle^ à Londres, et Nicolas Lemery, à Paris, dont la pharmacopée eut un immense succès à la fin du siècle, et dont le fils continua les travaux dans le siècle suivant.
Moïse Charas (1618-1689), à Paris, remit en honneur l’usag-e des vipères dans la thériaque, et montra que le sous-carbonate d’ammoniaque caustique est le contrepoison de la morsure de ces animaux. Sa pharmacopée
eut aussi un grand succès. M. le D*" Cap l’a justeuient réhabilité dans ses Etudes biographiques (t. I®*’).
Le quinquina fut introduit en Europe par l’Espagne, en 1640, pour de là se répandre en France, en Belgique, en Angleterre, non sans lutte. Ce fut la comtesse de Cinchon ou Cinchonas, femme du vice-roi du Pérou, qui le fît passer à la cour d’Espagne comme une panacée de la fièvre; d’où le nom de poudre de la comtesse, ou poudre de Cinchonas, sous lesquels ce médicament fut connu. Des débats très-vifs s’engagèrent sur sa valeur: on l’essaya contre la fièvre, contre la goutte et la dysentérie (Sydenham), contre le typhus, la variole, la malignité des maladies, la suppuration, la gangrène. Ce fut Talbot qui le fit décidément entrer dans la matière médicale, mais on n’apprit vraiment à s’en bien servir, contre les fièvres d’accès, qu’avec Jorti, au xviii® siècle.
L’ipécacuanha nous fut apporté comme remède par Legras, vers 1672, et fut propagé par Helvétius. Louis XIV ayant été guéri de la dysentérie par ce remède, l’acheta et le rendit public. On s’en servit d’abord contre la dysentérie et les diarrhées, les hémorrhagies; puis comme vomitif, antispasmodique, sudorifique, contre l’asthme, les obstructions du bas-ventre, la phthisie. — L’arnica, remède paracelsiste au xvï® siècle, se propagea contre les suites de coups et chutes, et contre la colique hémorrhoïdaie. - La valériane, tirée de l’oubli au xvi® siècle, fut vantée par L. Riiière, Panaroli, Wepfer.— La belladone, que Conrad Gessner avait essayé contre la dysentérie, fut vantée au xvii® siècle, dans le Hanovre, contre la rage et le cancer. — Le lichen d’Islande entra dans la matière médicale vers 1675. — A la fin de ce siècle, en Angleterre, on commença à essayer et vanter la dig'itale contre la scrofule.
Les principaux traités de pharmacopée ou matière médicale furent ceux de Dubois [Jacques Sylvius), Duchesne [Quercetanus)^ Schrœder, G Hoffmann. Sennert^ M. Charras., Lefèvre., N. Lemory et Ludovicus, avec commentaires de Ettmuller. A la fin du siècle, en 1694, parurent les Eléments de botanique de Tourne fort., en 3 vol. C’était le début d’une autre science et le vrai commencement des classements en histoire naturelle. Bientôt allait paraître Linné et après lui Buffon. Tournefort a la g-loire de leur avoir préparé le chemin.
Si on veut se bien rendre compte de la thérapeutique de l’époque, il faut ouvrir un de ces ouvrages au moins. Celui de Ludovicus et Ettmuller, intitulé ; Du bon choix des médicaments., qui fut traduit en français, à Lyon, en 1710 (2 vol.), va me servir à donner une idée de l’état de la science au xvii® siècle, car l’ouvrage a été composé vers le milieu du siècle.
Après une Introduction sur la préparation en général, on traite des médicaments sous les titres suivants : des purgatifs ; des laxatifs ; des vomitifs ; des purgatifs minéraux : des diaphorétiques ; des diaphorétiques vég*étaux, minéraux et animaux ; des diurétiques lithontriptiqueset autres, tirés des végétaux, de sanimaux et des minéraux; des apéritifs, incisifs, détersifs de la rate, du foie, de l’utérus, de l’estomac, de la poitrine, tirés des végétaux, des animaux et des minéraux; des résolutifs, carminatifs, corroboratifs ; des céphaliques nervins et antiépileptiques; des hypnotiques, anodins, épicérastiques, narcotiques ; des vulnéraires, astrictifs, détersifs et autres, topiques externes. Cette table donne à elle seule une idée des indications générales dont on prenait le plus de souci ; car c’est une règle que la matière médicale est toujours disposée de manière à répondre aux indications de la doctrine niédicale qui s’en sert, de sorte
qu’on peut toujours caractériser une doctrine sur la
disposition de ses ag’ents.
Chez d’autres auteurs, on trouve des médicaments arthritiques, ophthalmiques, hystériques, phleg-magog*ues, cholélag'og’ues, etc. ; ce qui montre qu’on les disting*uait selon l’usage qu’on en faisait pour les diverses parties du corps ou les diverses humeurs.
Ludovicus et Ettmuller inaugurent plusieurs idées qui se sont propagées depuis et ne cessent de retentir jusqu’à nous; ils s’élèvent contre les médicaments trop multipliés des Grecs et Arabes ; ils demandent qu’on élague les inutiles et qu’on s’en tienne à un petit nombre; une centaine, disent-ils, suffit. Ils repoussent surtout les compositions à l’infini d’un même médicament, ou celles dans lesquelles on fait entrer un grand nombre d’agents qui le plus ordinairement se nuisent, sont contraires ou inutiles. Ils veulent réduire le nombre de pilules, de rotules ou tablettes, d’essenses de toutes sortes, d’électuaires ou bols ; ils indiquent que de simples infusions ou décoctions des plantes sont préférables à toutes les distillations qui s’altèrent; ils blâment les magistères ou précipitations de résines tirées des végétaux,^ et se réduiraient volontiers à la térébenthine ; ils repoussent la multiplicité des bezoards, et se borneraient au bezoard animal fait avec les vipères ; ils s’élèvent contre la multiplicité de remèdes étrangers, demandant qu’on se serve surtout de ceux tirés de notre sol, plus simples, moins altérés et moins chers. C’est là le début des réformes pharmaceutiques qui ont mis tant de temps à se faire et qui aujourd’hui même ne sont pas encore terminées. Ils repoussent les remèdes tirés du paon, du lion, delà licorne, des excréments de plusieurs animaux, des menstrues, etc. Ils veulent qu’on néglige les pierres précieuses, le saphir, les perles, l’émeraude, le rubis, se
bornant à la nacre, aux yeux d’écrevisses, à la corne de cerf. En un mot : simplification de la matière médicale.
Parmi les médicaments, nous citerons quelques remarques. On réduirait volontiers les purg-atifs au jalap et à la scammonée. Les antimoniaux sont acceptés, mais on les réduit à un petit nombre, au tartrate et au rég-ule. L’or ne doit être employé qu’en poudre ou à l’état de chlorure soluble. Le semen-contra doit suffire comme anthelminthique. On accepte encore les médi-. caments tirés des animaux : le crapaud, la vipère, la semence de g’renouille, l’araignée; et le scorpion pourrait les remplacer tous. Je remarque que l’arsenic n’est pas indiqué. Valkaest , préparation smgulière de Van Helmont, composée d’un tartrate et autres, est considérée comme impossible à bien préparer et comme entrant dans la foule des remèdes chimiques trop complexes. Le mercure est surtout conseillé comme purgatif à l’état de mercure doux (calomel), ou bien trituré avec du sucre jusqu’à faire une poudre grise.
L’auteur qui semblerait avoir le mieux rendu tout le fatras de la pharmacopée grecque, arabe et alchimiste, et contre lequel s’élèvent incessamment Ludovicus et Ettmuller, paraît avoir été Zumlpher, dont je n’ai point eu le livre entre les mains.
IIL Chirurgie. — H y a peu de chose à dire de la chirurgie dans ce siècle ; elle fut assez négligée, surtout dans la première moitié. Et plus tard, les hommes qui la représentèrent n’eurent qu’un nom secondaire. Ainsi, Habicot, Bawister qui opérait les cataractes, Th. Bar- Iholin, Glandorp, sont peu connus. Frère Jacques ou Jacques Beaulieu, lelithotomiste, est plus renommé. Il y eut des accoucheurs, comme Mauriceau, Molinetti ; on cite encore Tliévenin, CalGn, et, vers la fin du siècle
pour rejoindre ie suivant, Laniotte, Belloste, Saviard Mareschal.
— Notons en passant que la médecine légale fut alors fondée par Zachias et Devaux.
§ VI. — Les Facultés et les Kcadémies. ^
La Faculté de Paris était encore à cette époque, de toutes celles qui avaient été fondées et se fondaient en Europe, la plus célèbre et qui faisait le plus autorité. C’est alors queGabr. Naudédonna ce fameux discoursofe antiquitate et dignitate scholæ medicæ Parisiensis panegyris., où se trouve comme un résumé hist orique des g*loires de cette grande institution, lorsqu’on retrouva les anciens reg‘istres de la Faculté, ég*arés depuis 1 i-72 jusqu’en 1650. C’est cependant un triomphe qui n’est pas sans ombre et sans nuag*es !
Dès le début du xvii® siècle, en 1602, la Faculté est définitivement oblig’ée de reconnaître l’introduction des chirurg’iens dans son sein : nous avons vu les débats de cette lutte au siècle précédent. En ce point, elle cédait à la justice, mais elle succombait dans ses prétentions, et cela eût dû rendre nos doctissimi plus modérés. Mais ce ne fut pas tout, et, pour être répétés, les enseigmements ne sont pas toujours profitables. La Faculté luttait contre l’introduction des médicaments chimiques : nous avons vu plus haut comment elle finit par céder. Elle lutta contre la circulation, et céda ég’alement. Elle fit obstacle à l’introduction du quinquina, de l’ipécacuanha, du café, du thé : elle céda encore, toujours après des luttes. Enfin se présenta devant elle l’affaire de la chambre royale qui doit nous arrêter.
Paris s’était considérablement ag'randi, depuis François P% par une affluence d’étrang*ers. On y accourait
de tous les points de l’Europe pour y voir et surtout s’y faire voir, car c’était là que se consacraient toutes les g’ioires, toutes les réputations. Parmi ces étrang*ers, beaucoup de médecins, plus ou moins reçus dans des universités étrangères, venaient établir à côté de beaucoup de médicastres nationaux, chacun vantant ses remèdes : bols d’Arménie, onguent de Naples, rob de Syrie, etc. Les uns étaient fort ignorants et séduisaient le public, d’autres étaient savants, venaient accroître leur science et tenter en même temps la fortune. De Montpellier particulièrement, qui s’était vite ralliée aux nouveautés, venaient bien des licenciés. La Faculté de Paris ne voyait pas sans aigreur et sans jalousie tous ces nouveaux venus qui échappaient à ses règles, à ses sévérités, il faut bien le dire, et qui lui prenaient parfois le plus beau de sa clientèle ! Dans le siècle précédent, on avait lutté pour ne pas admettre les chirurgiens dans la Faculté : irait-on maintenant obliger tout le monde à y entrer? La Faculté s’appuyait sur un ancien édit du roi Jean, en 1352, disant: « Nullus audeat practicare « Parisiis, vel suburbis.... nisi sit approbatus per Ma- « gistros Medicinæ Pariensis, » édit que le roi Charles VI aurait étendu à tout le royaume, assurait-on. Mais cet édit, dont l’original était perdu, ne se retrouvait qu’en copie sur les registres de la Faculté : cela était fort discutable, et douteux pour beaucoup. D’ailleurs, ce n’était qu’un édit qui ne pouvait aller contre les franchises des communes, à supposer qu’on pût admettre comme valables des registres qui, parlant de 1352, ne dataient eux-mêmes que de 1395, et qui restèrent égarés de 1472 à 1650. L’Université avait bien droit d’autorité sur son terrain, mais la ville dépendait de la commune, du prévôt des marchands et du Châtelet ; ceux que la prévôté ou la police autorisait à s’y établir étaient bien
T. II. — FaÉDAULT. 8
libres ! Souvent un médecin qui voulait faire partie de la Faculté se soumettait. Tel fut Hecquet, à la fin da siècle. Né à Abbeville, en Picardie, il prit ses g-rades à Reims et alla s’établir dans son pays natal. Ayant voulu venir s’établir à Paris, il se fixa d’abord à Port-royaldes-Ghamps pour- n’être pas inquiété, puis se soumit aux examens de la Faculté de Paris. Mais tout le monde n’était pas de caractère si conciliant. Vallot n’était que docteur de Reims. Gui Patin le poursuivit vainement de ses invectives et de ses chicanes, et même censura tout docteur qui irait en consultation avec lui. Vallot n’en persista pas moins à exercer malgré la Faculté, et n’en devint pas moins plus tard médecin du roi. En 1691, un médecin sans titre, se disant à la fois aussi chirurgien et pharmacien, fut nommé médecin de la Pitié à la recommandation d’un avocat célèbre ; et, pour lui faire place, on avait exclu le D' Pinot, qui était attaché àriiôpital depuis vingt-cinq ans : il fallut présenter les arrêts et règlements ayant force de loi sous la protection du Parlement, et qui déclaraient qu’on ne pouvait nommer dans les hôpitaux d’autres médecins que ceux de la Faculté. En 1695, c’est à l’assemblée du clergé que la Faculté s’adressa pour réprimer un grand nombre de moines ecclésiastiques qui pratiquaient ia médecine sans titre. Il n’y avait donc pas de lois. Cependant il y avait lutte sourde, elle devait éclater.
Un certain Th. Renaudot, docteur de Montpellier, homme très-remuant parmi tous ces étrangers remuants, s’était fait recommander au cardinal de Richelieu, avait conquis sa confiance, et se mit à fonder, sous la haute protection de Son Eminence, la Gazette de France., premier essai de journal en France. On avait déjà essayé semblable chose en Italie, et ce nom de gazette était
même le nom d’une petite monnaie italienne, prix auquel le journal se vendait. Th. Renaudot ne s’en tint pas là. Fort de ses protections, il se mit à donner des consultations gratuites, les établit dans une maison de la Cité, où il installa en même temps une pharmacie pour préparer les médicaments chimiques, et même une sorte de mont-de-piété pour être utile aux ouvriers ; car ce médecin très-entreprenant était en même temps très-charitable, et il consacrait à ces fondations de bienfaisance ce que son journal lui rapportait. D’ailleurs peu scrupuleux sur l’annonce, il vantait dans ce journal ses œuvres, par lui les répandait, en indiquait Fadresse et les merveilleux résultats. Bientôt il devint un centre de groupement, et plusieurs médecins de la ville, tant de Montpellier que d’autres lieux, tous étrangers à la Faculté, s’associèrent sous sa direction en compagnie médicale. La Faculté alors intervint, fît condamner Renaudot par le Parlement et disperser la société: Gui Patin était un des ardents dans cette lutte. Mais Renaudot était tenace dans ses entreprises : il fit jouer des ressorts et des protections, se fît recommander au roi et en obtint des lettres patentes, en date du il avril 1673, qui lui permettaient de reconstituer sa compagnie sous le nom de Chambre royale de médecine^ laquelle était autorisée à faire passer des thèses et à délivrer des diplômes. Le coup était bien fort, la Faculté fut aux champs, et à son tour remua ciel et terre pour écraser cette rivale naissante. Elle fit d’abord opposition à ce que ces lettres patentes fussent enregistrées ; et, comme aucun ministre ne les avait contresignées, elle obtint de Colbert de les faire annuler. Mais la Chambre royale de médecine tint bon quelques années ; elle ne céda pas devant l’injonction qui lui fut faite de cesser ses séances, et continua son existence jusqu’en 1694, époque à la-
116 HISTOIRE DE LA MénECINE.
quelle la Faculté obtint du roi un décret de suppression. On fit alors maintes démarches, on se récria contre les iniques jalousies de la Faculté; mais Renaudot et ses amis durent céder, la Faculté triomphait. Elle n’en avait pas moins une certaine et noble fierté devant la cour, car elle avait décidé en 1648, sous le décanat de J. Piètre, qu’on ne nommerait pour doyen ou professeur aucun docteur attaché à la famille royale, parce que Yvelen, professeur de deux ans, avait été oblig-é d’interrompre sa profession pour suivre la cour. Il est vrai qu’il fallut, en 1694, tout le crédit de Fag'on pour écraser Renaudot et les sociétés provinciales^ comme on les nommait, et la Faculté lui en fut très-reconnaissante. Nous verrons comment, au siècle suivant, la faveur royale cessa de soutenir l’antique école.
La tentative de Renaudot, quoique malheureuse, n’en était pas moins nécessaire, et on peut reg*retter quelle n’ait pas abouti. L’Université de Paris était à un moment critique où il lui fallait l’une de ces deux choses : ou se transformer, ou accepter une concurrence. Quand elle s’était fondée, elle avait été le fait d’un mouvement progressiste dans l’instruction : peu après, elle avait senti la nécessité de donner des digues à ce mouvement et l’avait enserré dans les examens et les grades ; elle devenait dès lors un principe conservateur. Il y avait certainement là une conduite fort sage par un côté, car c’est fort légitimement que la nature humaine est instinctivement poussée à prendre des précautions pour conserver, préserver et développer ce quelle a une fois acquis. Tout homme qui nie la valeur du principe de conservation est une jeunesse inconsidérée ou un fou. Mais, à côté de ce principe capital, il en est un autre non moins utile, c’est celui du progTès, qu’il ne faut pas non plus méconnaître et qui consiste dans cette sorte d’af-
franchissement et de liberté par laquelle notre spontanéité de sentiments ou d’esprit s’élance à la recherche des choses et des voies nouvelles. Or, c’est malheureusement un fait que les institutions humaines, fondées pour conserver ce qui est une fois acquis, deviennent ordinairement des obstacles à la spontanéité d’où naît le prog’rès, et qu’ainsi le principe de conservation nuit au principe de nouveauté et de développement. La vieille Université de Paris avait bien laissé quelques moyens d’échapper à une conservation trop rigoureuse, et c’est ainsi que le renouvellement du professorat tous les trois ans était l’occasion d’une sorte de rajeunissement. Mais elle était formée par un corps de docteurs, tous issus du même enseignement et des mêmes doctrines ; corps compact, et fatalement intolérant dans la transmission de ses traditions. De là les obstacles que toutes les nouveautés des xv®, xvi* et xviP siècles avaient rencontrés et rencontraient. La nouvelle chimie, la nouvelle physique, les nouvelles mathématiques, les sciences naturelles, la philologie, n’avaient et ne pouvaient avoir leur place dans cet ancien corps constitué par d’autres dogmes scientifiques. L’antique Faculté de médecine et celle des arts ne se retrouvaient plus au milieu de tous les faits nouveaux et devaient fatalement lutter contre leur introduction. 11 n’y avait de développement possible que par une transformation de ces anciennes institutions, ou par la libre concurrence, qui l’eût obligée de se métamorphoser devant des institutions rivales.
François P’’ avait eu une sorte de perception de ces difficultés au siècle précédent, et avait fondé le Collège de France pour les savants étrangers. Mais eette institution était en elle-même trop incomplète, et d’ailleurs, ne pouvant donner des grades, elle ne pouvait être une rivale pour TUniversité.
C’est ainsi qu’au xvii® siècle les sciences nouvelles furent cultivées par des hommes qui n’appartenaient pas à rUniversité ou qui ne lui appartenaient que de loin, et que ces savants furent conduits à se réunir et à se g-rouper dans des conventicules qu’on nomma des Académies. A. Florence, YAcademia del Cimente avait donné l’exemple, que le cardinal de Richelieu imita en fondant VAcadémie française. A Paris, Robertson, Pascal et ses amis fondèrent VAcadémie des sciences., pendant qu’à Londres se faisait la Société royale. Chez Bourdelot (l’abbé) s’était faite Y Académie chimique., où R. Boyle vint de Londres pour discuter les théories mécaniciennes. Son neveu, fils de sa sœur, prit son nom, devint docteur de la Faculté, à laquelle il fît don de la bibliothèque de son. oncle. Chez Clerselier., membre du Parlement, se tenait Y Académie cartésienne., où le père Mersenne donna des conférences pendant plusieurs années, et ‘■‘ù Rohault lui succéda. Tl en fut de même pour Y Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Le Jardin des Plantes., ou Jardin du Roi., fut établi en 1626, sous Louis XIII, par de la Brosse, à l’instar de celui que Henri lY avait établi à Montpellier en 1536. Fag*on, qui y naquit, y succéda à son oncle maternel de la Brosse. Sur la fin du siècle, Duverney, l’anatomiste, et Lémery, le botaniste, y attiraient un g’rand nombre d’auditeurs.
Ce mouvement de fondation des Académies elles, sociétés particulières était la conséquence inévitable de l’état de l’Université, où il n’y avait pas de place pour les sciences nouvelles. Mais, chose sing’ulière, ces Académies devaient être elles-mêmes un obstacle, après avoir été un progrès. Lorsque Y Académie des sciences sortit des conférences particulières de Robertval et s’installa au Lomœe, on lui adjoignit des jeunes gens destinés à en être la partie mobile et libérale ; à la fin du siècle
on supprima cette fraction qui, d’ailleurs, par suite du favoritisme quilag*ang’renait, n’étaitqu’un hors d’œuvre, et la société devint un autre corps essentiellement conservateur. L’Académie ne se recrutait que parmi les hommes qui pensaient comme elle, avaient ses théories, ses idées, pactisaient avec ses passions, en un mot, étaient de sa coterie. Gela se fît peu à peu et par le cours naturel des choses. Heureusement qu’il ne lui fut pas accordé le droit de donner des diplômes; car, entre ses prétentions et celles de l’Université, toute vérité nouvelle eût été étrang*lee. Et cependant, ces hommes qui allaient peupler les Académies et s’y confiner en nombre restreint et limité, comme pour attester qu’il y aurait toujours quarante savants en France et qu’il n’y aurait jamais que cela, c’étaient pour la plupart des savants libres, des praticiens disting*ués par leur propre mérite, qui s’étaient élevés tout seuls, en dehors de l’Université, qui avaient fait fructifier leur spontanéité. Ils constituaient la science extra-universitaire, pendant que l’Université restait la partie classique, ils faisaient la partie nouvelle, avancé© ; iis étaient les pionniers du nouveau monde savant. Ils en eurent bien dans les premiers temps la g’énéreuse ardeur; mais on a toujours raison de craindre ceux qui conquièrent une autorité. Notons bien ce fait, car nous aurons à faire remarquer comment c’est de ce foyer, qui s’était établi comme une protestation contre l’ancienne intolérance, que naquit l’intolérance des temps nouveaux ; de sorte que ce £[ui fut installé comme institution de progrès est devenu, par la force des choses, une institution rétrograde.
La fondation des Académies a produit en outre un singulier changement dans la conduite et la destinée des sciences. Dans les premiers temps, ces sociétés nouvelles extra-universitaires furent constituées par des praticiens
indépendants et un petit groupe de savants amateurs; de sorte que deux sentiments principaux régnent parmi eux, les excitent, les enflamment : la curiosité et le but pratique. Robertval, Mersenne, Pascal, Gassendi, étaient de simples curieux, amateurs de la science et des choses de l’esprit. Mais Auzout était un ingénieur astronome, Buot était un ingénieur géographe, et il en était de même de Huyghens, de M ariotte ; Gureau de la Chambre, Bourdelot et le botaniste Marchand, Pecquet, Duclos le chimiste. Cl. Perrault, son collaborateur, L. Gayant, étaient médecins ; Thevenot était un voyageur, l’abbé Gallois un professeur de littérature au Collège royal. Lorsque l’Académie des sciences s’installa le 26 décembre 1666, sous la protection de Colbert, elle comptait un ensemble assez remarquable de quelques amateurs et de beaucoup de praticiens dans des genres divers, et quand on voit les premiers plans de travaux à instituer, ceux tracés par CL Perrault, ceux des astronomes et des physiciens, on ne peut méconnaître que la science pratique était le but des préoccupations générales, aussi bien chez les membres réunis que chez le grand ministre qui les avait rassemblés.
On a dit que cette première Académie fut tyrannisée par Louis XIV et les gens de cour, qu’on leur demanda d’abord plus de renseignements pour les travaux et l’artillerie du grand roi, ou pour les jeux de roulettes des grands seigneurs, qu’on fît une guerre à la science pure (1); et que ce fut le ministre Pontchartrain qui, en plaçant son neveu l’abbé Bignon à la tête de l’Académie réformée et reconstituée en janvier et février 1699, fonda vraiment la nouvelle et grande Académie des sciences. Cette appréciation n’est ni juste, ni sage.
(1) Maury, VAncienne Académie des Sciences, p. 39.
Il ne faut pas contester sans doute les exig*ences auxquelles furent soumis les membres de la première Académie ; mais il faut avouer que toute la tradition scientifique autorisait l’opinion du grand roi en soutenant que les sciences peuvent être un délassement d’esprit pour un curieux et un amateur, mais qu’elles doivent être surtout utiles par leurs applications pratiques. Je remarque d’ailleurs que la seconde Académie, qui fut inaugurée dans la dernière année du xvii® siècle et prit fin en 1793, a rendu d’assez grands services soit à la géographie, soit au génie, à la médecine et aux grandes industries, pour qu’on ne lui reporte pas de justes hommages. C’est elle qui a tiré les sciences de la routine où les enfermait l’ancienne Université, et assez d’hommes pratiques ont fait sa gloire pour qu’on ne l’accuse pas du crime stupide et injuste de n’avoir fait que de la science pure. Les querelles dont elle a retenti dès ses débuts, entre les Cartésiens et les Newtonniens, entre les Géomètres et les Algébristes, n’ont pas empêché Clairvaut, Réaumur, Maupertuis, Jussieu, de faire de la très-bonne et excellente science pratique, utile aux géographes et aux ingénieurs, aux médecins et aux industriels.
Je remarque toutefois que, dans cette nouvelle phase, l’Académie ne sut pas rallier la médecine, qui y fut toujours maigrement représentée et y tint un rôle amoindri, pendant que beaucoup de savants, purement amateurs, comme Fontenelle, Dalembert et d’autres, y occupèrent le premier rang* ; de sorte qu’en réalité, ce qui s’y fit de bien fut fait, malgré le courant des savants à réputation ; que plus de bien s’y serait fait si des professeurs n’avaient souvent tenu la place des hommes pratiques ; et qu’enfin on y glorifia plutôt le savoir du professeur brillant et émérite que l’utile connaissance
du savant praticien. C’est sous l’influence de cette Académie, dont encore une fois je ne méconnais pas les services, tout en déplorant son esprit, qu’on prit l’habitude de ne plus considérer comme savants que les membres de l’Académie, ou ses aspirants, ou les professeurs qui y étaient rattachés par un lien quelconque ; et c’est depuis qu’on a exclu du monde savant les médecins, lesing*énieurs, les pharmaciens, les g-éog’raphes, les jardiniers, les grands industriels, qu’il fut de mode de considérer comme de simples praticiens; de sorte que, comme nous le montrerons au siècle suivant, on en arriva même à contester que la médecine pût être une science.
Cette révolution dans les hommes de science a été un des désastres les plus grands que la société ait pu subir, et qui l’a atteinte jusqu’aux sources vives de la vitalité. 11 en est résulté deux groupes distincts et naturellement hostiles, poursuivant des errements ridicules et même coupables, une fois que leurs habitudes ont été établies : d’une part, des savants occupant les Académies, les institutions officielles, les chaires professorales, faisant et enseignant une science qui s’enorgueillissait de plus en plus, en s’isolant delà pratique qu’elle considérait comme au-dessous d’elle, visant cependant à l’influencer et à la dominer, et la fourvoyant le plus souvent, parce qu’elle était inapte à lui donner de bons conseils; d’une autre part, des hommes qui occupaient des professions pour lesquelles la science eût été une nécessité se sont déshabitués d""apprendre, à force d’entendre dire qu’on n’avait pas besoin de science pour être bon praticien et que la science était au-dessus d’eux, dans une hauteur lointaine dont ils n’étaient pas dignes. Il faut rendre justice à l’ancienne Faculté de médecine qui, par ses habitudes et son esprit, lutta tant qu’elle put et jusqu’à sa fin
contre cette déplorable scission, et qui ne fut vaincue que par l’échafaud. Quand, à la fin du xvni® siècle et au commencement du nôtre, l’esprit académique et profes- • soral s’empara définitivement de la science et de l’enseig’nement dans notre pays, ce fut le triomphe du courant qui s’était produit à la fin du xvii® siècle. En vain beaucoup d’bommes pratiques ont montré qu’ils n’étaient devenus si forts dans leur profession que par leur g’rand savoir; en vain dans toute profession, et particulièrement en médecine, beaucoup d’autres ont non-seulement fait preuve d’un grand savoir, mais ont fait progresser les sciences par l’élévation de leurs vues, la profondeur de leurs déductions et la grandeur de leurs découvertes : les académiciens et les professeurs, maîtres du courant scientifique, au nom de leurs mathématiques, de leur physique et de leur chimie, ont rejeté loin d’eux tous ces praticiens honorables et utiles ; de sorte qu’en définitiye, c’est ce qui est vaniteux et infécond qui gouverne la science, tandis que ce qui est utile et honorable est asservi.