LA MEDECINE AU XVIII® SIÈCLE
Il est difficile de donner du xviii® siècle une idée générale bien nette, parce que les mouvements les plus contradictoires s’y produisent. Gomme pour la philosophie, on voit en médecine l’idéalisme et le sensualisme, le spiritualisme et le matérialisme, le mépris de l’autorité et en même temps un retour vers les anciens ; et tout cela se choque, se mêle, tentant de faire autant d’écoles, mais plus encore représenté par des individualités brillantes que par des groupes puissants.
Ainsi, le mécanicisme introduit dans la science par Descartes, va donner l’org’anicisme, docirine dans laquelle, dédaig-nant toute autre recherche des causes, on ne veut s’occuper que de l’explication mécanique des phénomènes; et dès le début du siècle, cette voie est suivie par Baglivi, Lancisi, auxquels succéderont bientôt Morg*ag‘ni, Senac, Bordeu. Mais en même temps paraît Boerhaavequitented'unirlemécanicismeà la chémiatrie et auquel succédera bientôt l’école humoralede deHaën, Gaubius, Stoll et d’autres. En même temps aussi, Fred. Hofïmann prépare la doctrine de l’irritabilité et du spasme, à laquelle pourront être rattachés bientôt Haller, Cullen, Brown, Bichat, doctrine qui représenterait une sorte de vitalisme sensualiste, et pourrait être considérée comme allant de pair avec ce qu’est le sensualisme en philosophie. En même temps aussi paraît Stahl qui, successeur de ce qu’ont fait dans le siècle précédent Glisson et CL Perrault, porte le vitalisme jusqu’à l’animisme, mais en préparant le duodynamisme dont Barthez s’emparera quelques années plus tard , croyant représenter le pur vitalisme. En même temps encore paraissent les historiens qui remuent les vieux livres, rappellent aux g'randes études de l’antiquité, et réag'issent-contre le courant qui avait frappé de mépris les anciens. Et tout cela paraît dès le début du siècle, pour se continuer avec des fortunes diverses, avec des interprétations multiples, selon les hommes jusqu’au cataclysme qui va terminer le siècle ; et tout cela marche se mêlant ou se heurtant avec des matérialistes comme LaMettrie, avec des naturalistes, des philosophes, des observateurs, avec des expérimentateurs comme Haller ou Spallanzani. En un mot, il y a pour ainsi dire de tout dans ce siècle singulier, et quand on veut se le représenter dans son ensemble, il fait plutôt l’effet d’une mêlée que d’un mouvement plus ou moins bien coordonné.
Cependant, dans ces débats qui se succèdent si rapides, dans cette étrang-e mêlée, on sent le détraquement g-énéral auquel tous répondent, et on perçoit .comme un souffle d’orag*e qui excite ses convulsions. C’est incontestablement une période extrême de transition. Mais à côté des écroulements qui se préparent apparaissent des lignes nouvelles, ou tout au moins on voit que dans le désastre qui s’apprête tout ne sera pas perdu; et si le matérialisme s’accentue plus violemment qu’il ne l’avait encore fait, d’un autre côté le spiritualisme sous forme de vitalisme suit le mouvement qu’il avait préparé dans le xvii® siècle ; de même si la philosophie emporte les esprits dans tous ses égarements, on voit poindre à côté d’elle le retour de l’autorité et de l’expérience pour en limiter les écarts.
Nous examinerons plus attentivement et plus longuement encore que nous l’avons fait pour les siècles précédents la question des doctrines ; et aussi, comme dans les chapitres précédents, nous analyserons ce qui se rapporte à la physiologie, à la pathologie, à la thérapeutique, aux institutions et facultés.
Pour prendre une première idée de ce siècle, il est peut-être intéressant de se représenter dans un tableau l’ensemble des principaux noms que nous aurons à rappeler. Au commencement apparaissent des hommes qui se sotit montrés dans le siècle précédent, achèvent leur carrière dès les débuts de celui-ci, et sont comme les transmetteurs à l’âge nouveau du flambeau allumé par les devanciers. Dans le milieu se voient ceux qui sont nés, ont vécu et sont morts dans ce siècle; ils lui appartiennent tout entiers ; à la fin se montrent ceux qui doivent inaugurer notre xix® , siècle, et dont l’éclat apparaissait déjà à la fin du xviii®. Les temps s’enchaînent de telle sorte qu’il y a presque toujours un
chaînon à moitié dans un âg’C, à moitié dans l’autre, et ce sont quelquefois les plus brillants et les plus utiles.
Bellini.1704
Tournefort. 1708
Gulielmini. 1710
Bidloo.1713
N. Lemery.1715
Vieussens.1716
Kaëmpfer ..1716
Albinus. 1721
Méry. . ..1722
Leuvenhoeck. 1723
D. Leclerc.1728
Ruisch.. . 1734
Manget. 1742
Lancisi. 1654-1720
Torti. ......... 1658-1741
Andry. 1658-1742
Mareschal. 1658-1736
G. Stahl. 1660-1734
P. Hoffmann. ..... 1660-1742 Hecquet ........ 1661-1737
Vallisnieri. 1661-1730
Valsalva. 1666-1723
Bernouüly. ...... 1667-1748
Baglivi. 1668-1706
Boerhaave. 1668-1738
Winslow. 1669-1760
Preind. 1675-1718
R. Mead. 1673-1754
J.-L. Petit. 1674-1750
Gastaldy. 1674-1747
La Peyronie. 1678-1747
Monro. 1671-1767
Juncker. 1680-1759
M. Alberti.1682-1757
Morgagni. ...... 1682-1771
Astruc. 1684-1767
Solano. 1685-1738
Garengeot. 1688-1759
De Gorter. 1689-1727
Huxbam. 1768
Senac. 1690-1770
Morand. 1697-1773
Verlhof. 1699-1767
Van Swieten. 1700-1772
Sagar. ... 1701-1783
Darwin. 1701-1784
Levret. 1703-1777
Lieutaud. 1704-1780
De Haën. •. 1704-1776
Gaubius . 1705-1780
Sauvages. 1706-1767
Pringle. 1707-1782
Linné. 1707-1778
Buffon. 1707-1788
Hazon. 1708-1779
Haller. 1708-1777
Lamettrie....... 1709-1751
Pothergill.1712-1780
Cullen ..1712-1790
Pott.. 1713-1788
Eloy. 1714-1788
Daubenton.1716-1799
Gh. Bonnet. ..... 1720-1793
Avenbrugger. 1722-1798
Bordeu. . . ...... 1722-1776
Meckel... .... 1724-1774
Tenon......... 1724-1816
Caldani. . - . 1725-1813
Darcet. .... 1725-1801
Pouteau . 1725-1775
Lorry. ... ..... 1725-1778
Morand. . ...... 1726-1784
Rœderer . ■ .... 1726-1763
Macbride. 1726-1778
Unzer. .... .... 1727-1799
Bordenave. •-.... 1728-1782 Black. . . ..... 1728-1799
Baumô, . , , . . . 1728-1804
J. Hunter. , 1728-1793
Zimmermann. 1728-1795
Tissot. 1728-1771
Smellie. 172 -1778
Spallanzani. 1729-1799
Scbrœder. 1729-1773
Fontana. 1730-1805
Belloc.. 1730-1807
Darvin. 1731-1802
Janin. 1731-1799
Sabatier. 1732-1811
Gaertner. 1732-1791
Mesmer. 1733-1814
Quarin. .. 1733-1814
Borsieri.
Gruisbank.
J.-P. Franck. . . .
Lobstein.
Baudelocque. . .
Lepecq de La Clôture .
Chaussier.
Fowler.
Scarpa .
Parmentier.
Vicq d’Azyr ...
Galvani.
Lind.
plenck.
Thouret.
Callisen.
Swediaur.
Selle.
Lassus.
Gmelin.
Saucer otte.
Berthollet ....
Stoll.
Prochaska ....
Scheele.
Petit-Radel.. . .
Lavoisier. .
Jenner.. .
Chopart.
Grimaud.
Blumenbach . . .
Hahnemann.. . .
Gruner.
Dumas.
Bosquillon. ......
Bichat.
5 I* — Doctrines principales.
Nous avons dit qu’avec ce siècle, les doctrines s’étaient sing-ulièrement multipliées et divisées. De là, ajouterons-nous, la difficulté de les bien coordonner, et une tendance à la confusion contre laquelle l’historien ne lutte pas toujours avec succès. S’il s’ag*issait d'un âg*e très-ancien, cette difficulté diminuerait par Impossibilité de rapprocher les temps et de passer sous silence au besoin les hommes secondaires; mais pour un siècle si près de nous qu’il nous touche, on sent de la répugnance à rapprocher trop près l’un de Tautre, dans des alinéas qui se suivent, des hommes distants de près d’un siècle, comme par exemple Lancisi et Bichat, quelque étroit rapport qu’il y ait d’ailleurs entre leurs vues. Pour parer à cette double nécessité, de bien marquer les écoles, sans trop rapprocher les extrêmes d’un même siècle, il est peut-être utile de s’inspirer tout à la fois de ce double besoin, et de suivre un peu la marche des
années, quitte à paraître scinder les écoles dont nous aurons d’ailleurs le soin de renouer les tronçons.
Ainsi, dès le début du siècle, nous apparaissent trois hommes qui ont quelque analog-ie et peuvent former un g-roupe distinct : Lancisi, Hecquet, Bag’livi. Je les nommerais volontiers les précurseurs de l’org’anicisme.
Après eux, Stahl, Fr. Hoffmann et Boerliaave paraissent ensemble sans unité doctrinale ; ils ont chacun une formule distincte ; mais ils marquent très*bien un g*roupe historique.
Mang*et, Freind, Astruc, Hazon, forment aussi dès le début du XVIII® siècle, quoiqu’à quelques années d’intervalle, un g’roupe d’historiens qui eng*endre l’école historique d’où est née l’école de la tradition; et quoique Bordeu et surtout Zimmermann soient bien plus jeunes, on peut les leur rattacher sans trop forcer la rn arche des temps.
L’école humorale paraît presque dès le début du XVIII® siècle et se prolonge jusque vers la fin. Cependant son éclat ne vient qu’après Boerhaave, et vers le milieu du siècle ; dès lors on peut lui rattacher, sans trop d’inconvénient, dés hommes qui se tiennent à vingt ou trente ans de distance. Gauhius et Stoll, qui sont ses deux principaux maîtres, et avec eux Pringle, ne sont guère plus éloignés.
Haller vient alors à son rang, dans le milieu du siècle, et à propos de son irritabilité, le nervosisme de ses précurseurs, la théorie du spasme de Gullen, l’incitabilité de Brown, ses suivants, forment un groupe historique et doctrinal nettement défini et qui suit naturellement, dans l’ordre des temps, les écoles précédentes.
Nous nous arrêtons alors à l’école naturaliste qui a eu sans doute bien des devanciers, dans sa spécialité, mais qui, avec Buffon, Ch. Bonnet, Linné, Spallanzani,
avec ses travaux et ses discussions sur la génération, attire après Haller l’attention des médecins.
L’organicisme nous était apparu dès le début du siècle avec Lancisi. Depuis, nous aurions pu relever, en passant, Senac et Morgagni; mais nous nous sommes réservé pour les rattacher à Bordeu, le grand maître qui émerge après 1750.
Le matérialisme est un des mauvais côtés de notre science, qui devait profiter de l’organicisme; ils’aceentue effectivement dans la seconde moitié du siècle, avec La Mettrie et Cabanis.
Alors apparaît le vitalisme avec ses modalités diverses sous Barthez, Darwin, J. Hunter, Bichat. Nous touchons à la fin du siècle. Un peu plus et nous serions dans le xix® siècle, nous pourrions voir l’allianee du vitalisme et de l’organieisme, essayée dans Bichat, prendre son cours ; puis le souffle traditionaliste rappeler aux principes, et ses efforts momentanément arrêtés par l’union du positivisme français au matérialisme allemand ; mais ce serait sortir de notre chapitre que d’aller si loin. Cette doctrine avait ses racines dans l’animisme de Stahl, mais elle ne s’accentue que vers-la fin du siècle. '
Cependant, nous avons omis de dire ce qu’était devenue la secte de la Kabbale, qui nous avait occupés dans les siècles précédents ; nous aurions pu en dire un mot à propos du développement de la pathologie démoniaque vers le temps de Fréd. Hoffmann ; mais tout cela vient si bien se transformer dans le Mesmérisme un peu avant la grande Révolution française, que ce horsd’œuvre se place là tout naturellement.
Nous voilà donc à la fin du siècle : c’est le moment de saluer les derniers institutaires dont nous n’avions pas parlé depuis le siècle précédent, qui ont fait peu de
FrÉDAÜLT. — T. II. 9
choses et peu de bruit dans ce xviii®, mais qui viennent juste au moment où un nouvel âg’e va commencer, rappeler les traditions classiques de nos pères. Petit- Radel, malgré son peu de renom, nous est une occasion de rappeler les échos des anciens enseignements, et il vient avec modestie, en 1801, montrer à la génération qui va paraître, le faisceau de principes qui a fait la gloire de tant et tant de nos grands maîtres, et qui doit demeurer le fondement solide de notre savoir.
I. Lancisi, Hecqüet et Baglivi. — Ges trois hommes sont les trois initiateurs de l’organicisme aux débuts du xviif siècle, sans bien se rendre compte d’ailleurs de la voie dans laquelle ils entraient, car la doctrine n’était pas encore formulée. Ils passaient pour iatro-mécaniciens, avec un reste d’attache à l’hippocrato-galénisme. Nous avons vu comment, dans le galénisme, on admettait des maladies organiques^ c’est-à-dire dépendant plus particulièrement du jeu vicieux des organes ; et comment aussi pour Galien la maladie était une lésion des parties du corps vivant. Nous avons vu que cette idée, remise à jour par Fernel, malgré son penchant pour la scolastique, avait continué d’être caressée par beaucoup de médecins, et combien elle était vivace dans Ettmuller à la fin du xvif siècle; les iatro-méoaniciens s’y ralliaient parce qu’elle autorisait leurs hypothèses. G’est là le point de départ de ce qu’on nomme l’organicisme moderne.
Lancisi (1654-1720) avait été chargé, par le'pape Clément XI, d’étudier avec spin les causes des morts subites très-fréquentes à Rome à la fin de 1705 et au commencement de 1706. Ce fut le point de départ de son livre qui parut en février 1708. Ce n’est pas d’ailleurs un gros ouvrage, mais un petit in-12, qu’on nom-
nierait aujourd’hui un mémoire, contenant plusieurs observations avec autopsies. La première partie surtout doit nous intéresser; c’est, là que l’auteur qui voit sa question plutôt du point de vue physiologique que du point de vue pathologique, développe ses idées sur la vie et la mort, idées que Bichat s’appropriera moins de cent ans plus tard.
Dès le premier chapitre, il expose que la vie dépend d’un mouvement des solides unis aux liquides, sous la présidence de l’âme, et que ce mouvement est triple : le sang mû par le cœur, l’air mû par le poumon, et le fluide nerveux mû par le cerveau. Voici le texte : Quod a sane, ut assequamur, memoria repetendum est, ex « anatomicis et chymicis, vitam in perfectis animalibus (ut consulte de illorum sensationibus taceamus) non « uni duntaxat, sed complexui plurimorum principio- « rum, ac duorum potissimum deberi, organicæ nimi- « rum structuræ solidarum partium majoris usus, si- « mulque congruæ mixturæ, fluiditati, ac moli partium « liquidarum similis usus, quæ tum intestine nixu tum a etiam externa continentium pressione perenniter ea « methodo agitantur in nobis, ut, anima præside lift quidæ cum solidis mutuo sibi opitulentur, vicissim « que manus præbeant ad motum. Scilicet quemadmoft dum ars, naturæ operum imitatrix, ut advertit Hip- « pocrates, qui primus mechanicam in medicinam « invexit, quemadmodum inquam ars hydraulicas me- « chanicas compaginavit, quas eadem aqua mota, dum « relabitur, ad certum tempus movet, iterumque mo- « vetur : ita multiplici, ac nunquam satis admirando « divine artiflcio, idem sanguis, chylo renutritus, qui « in jam natis ab alterne cordis, pulmonum, aç thoo racis motu pellitur, et quaqua versum per arterias a movetur, cum partim immutatus per venas, partim
0 sub fluidi animali crasi per nervos recurrat, ac rela- « batur in thoracem, pulmones et cor, hæc rursus vis- « cera movet, a quibus fuerat dimotus , eritque in « posterum per singulas ætates movendus. Similiter « cerebrum suis cum membranis, quod liquidum ani- « male, propriis e g*landulis secretum, pro sua parte ada movendum cor, et thoracem per nervos undatim pel- « lit, accepto vicissim a corde, ac thorace sanguine pro
illius viribus movetur. Vita igitur perfectorum ani- « malium nihil aliud esse videtur, quod continuus, « præside ac movente anima, fluxus ac refluxus, plus, « minusve sensibilis aeris, sanguinis et liquidi nervo- « rum per organa, et ex organis majoris usus, satis « probe constitutis, et mutuo, atque alterne plus^ mia nusve sensibiliter agitatis, et agitantibus, ad quo- « rum deinde motuum consérvationem mira profecto « energia, miroque inter se ordine concurrunt innuc< mera alia organa sub glandularum, tubulorum mus- « culorumque specie, per viscera, artusque dispersa; « scilicet ut fluida partim renoventur, partim defæcen- « tur, ac perfîciantur. »
D’où Fauteur déduit, au chapitre troisième, que la mort est le fait de la cessation du mouvement de Fair, du sang et du fluide nerveux dans et par les organes ; « Mors in hominibus, qui perfectorum animalium sunt « omnium opinione perfectissimi, quacumque ex causa, « et quomodolibet contingat, est vera et omnimodo « cessatio motus æris, sanguinis et fluidi nervorum in « organis et per organa majoris usus, quæ naturales « suas motiones vere, ac omnino amiserunt. »
Et en résumé, comme Fauteur va le montrer au chapitre cinquième, la vie et la mort dépendent du bon ou du mauvais état des trois principaux organes : du cerveau, du cœur et du poumon : « Et quoniam tria sunt
a fluida, totidem que solida majoris usu, quæ vita mea chanicam potissimum librant^ scilicet ex parte solia dorum, primo aer, secundo sang’uis, tertio fluidum a nervorum; ex parte solidorum, primo aspera arteria a cum pulmonibus, cæterisque partibus respirationis a inservientibus ; secundo cor cum appensis sang'uiferis O vasis; tertio cerebrum cum nervis, præsertim sphlana chnicis : ea propter ab horum altero, pluribus, aut a omnibus, seorsim aut simul, modo maxime, et cona stantissime læsis, improvisa mors impendere potest : (( ut enim singuJa hæc, integra cum sunt, in vitæ bea nefîcimus, ita si vitientur, in maleficium, vicissim a conspirant, vivesque consociant. »
L’importance de ce travail, petit par son volume, était considérable. L’auteur faisait table rase de la chimie en réalité, et il rappelait qu’un point capital en physiologie et en médecine, était de bien étudier le mécanisme des phénomènes; c’était la plus belle application que le cartésianisme eût encore inspirée, et elle était un appoint considérable au mouvement que faisait déjà l’anatomie pathologique, laquelle allait avoir bientôt Senac et Morgagni. Cependant, on ne peut se dissimuler que là se dévoilaient, pour qui les voulait voir, tous les vices qui devaient si sérieusement entacher la doctrine. De ce qu’un organe accomplit un acte, de ce qu’un instrument opère, est-ce à dire que toute l’action soit expliquée par l’organe ou l’instrument? Non certes ; car l’action particulière dépend d’un ensemble qui la gouverne ; et pénétrer le jeu d’un rouage n’est pas comprendre l’action de toute la machine. Aussi voyez l’erreur où tombe immédiatement ce grand esprit ; de ce que le cerveau, le poumon et le cœur ne peuvent s’arrêter, sans que la vie s’éteigne, il en déduit que la viè dépend de leurs fonctions ! Un pivot casse dans une ma-
chine, et tout s’arrête : voyez, nous dira-hon, c’était là ce qui faisait marcher le monstre ! Nous verrons plus loin comment Bordeu a conduit rorg*anicisme dans une voie plus juste, sans cependant atteindre la vérité, et nous pourrons voir plus tard comment au xix® siècle, sous l’influence de Bichat et de Laënnec, rorg*anicisme est décidément tombé dans ces erreurs premières et fatales.
Lancisi, qui était né à Rome en 1654, y demeura constamment, fut premier médecin et camérier secret du pape Innocent XI, de Clément XI et d’innocent XII. Il acquit une réputation considérable par sa science, son intelligence et son art. Malgré une pratique extrêmement étendue, il ne cessait de travailler, de lire et d’écrire, comme ont fait d’ailleurs tous les hommes qui se sont illustrés dans la médecine ; car parmi nous, on périclite dès qu’on ne travaille plus, et il est de précepte que le vrai médecin n’en sait jamais assez. Sans doute une grande réputation peut être acquise à un homme d’esprit peu pourvu de science ; mais entre confrères, cela se démêle bien vite, et nous ne considérons comme valeur vraie que celle qui se soutient par l’instruction et qui ne cesse de croître en s’instruisant.
Il a publié un grand nombre d’ouvrages jusqu’à sa mort, en 1720, à l’âge de 65 ans, entre autres une Anatomie^ une Physiognomie^ les Tables dEustachi^ un livre sur les Effluves des marais^ et beaucoup de dissertations ou de lettres. Son œuvre véritable est le livre que nous avons cité {Be subitaneis mortibus)^ plusieurs fois réimprimé. Parti des idées chémiatres, il arrivait au solidisme, comme nous venons de le voir : c’était l’idée qui s’était produite du temps à’Ettmuller et qui allait faire son chemin.
Philippe Hecqiiet (1661-1737) fut l’un des premiers
à bien voir la réaction contre la chémiatrie et à s’y engag’er franchement. Il était d’Abbeville, en Picardie, où il reçut, au sein de sa famille excellente, une éducation chrétienne à laquelle il resta constamment fidèle. Il alla faire ses études médicales et prendre ses g-rades à Reims et s’établit à Abbeville, d’où il vint bientôt à Paris pour accroître son instruction. Il se soumit aux exigences de la Faculté en en suivant les leçons et en y prenant de nouveau ses grades, lui qui était déjà maître. En 1710, il fut nommé médecin de la Charité, et en 1712, la Faculté l’élut pour son doyen. Il passa les dix dernières années de sa vie, à demi paralysé, chez les Carmélites du faubourg Saint-Jacques, dont il était le médecin, et chez lesquelles il mourut et fut enterré. C’est certainement un des hommes qui ont le plus honoré l’ancienne Faculté par son grand caractère, l’élévation de ses sentiments tout chrétiens, et la vigueur de son intelligence. Il était fort strict sur le régime et en donnait lui-même l’exemple, car il vécut ses trente «dernières années sans manger de viande, et presque autant sans boire de vin. Du reste il fut très-dévoué aux malades, mourut pauvre après avoir donné tout ce qu’il avait avant d’entrer chez les Carmélites, et demeura fort estimé et regretté de ses confrères.
Ses livres, aujourd’hui oubliés, et qui n’obtinrent jamais une excessive vogue populaire, n’eurent pas moins une grande influence, comme cela se voit d’habitude pour les hommes vraiment solides. Il soutint que la digestion se fait par la trituration ; il attaqua vigoureusement l’abus des purgations pour corriger ou évacuer de prétendus vices des humeurs, et s’éleva avec une extrême vivacité contre ce qu’il nomme les brigandages de la médecine et de la chirurgie. 11 vantait beaucoup l’usage de l’opium, des calmants et des narcotiques, et plus
particulièrement l’usag'e de la saignée et de l’eau ; de sorte qu il prêta par là à la critique mordante du romancier Lesage qui le tourna en ridicule dans Gil-Blas, sous le nom du Z)’’ Sangrado. Son système médical est plus particulièrement exposé dans son livre intitulé : la Médecine théologique ou la médecine créée telle qu'elle se fait voir ici sortie desmains de la nature-, 2 vol., 1731, ouvrage qui reparut en 1738 sous cet autre titre : la Médecine naturelle vue dans la pathologie vivante. Sous une forme très-vive et où le raisonnement n’est pas toujours exempt d’exagération, il fait du sang et des mouvements des solides la cause mécanique des maladies, les rattachant toutes à trop ou trop peu de tension des organes solides. Il s’est ainsi rapproché de l’ancienne doctrine de Thémison et a préparé la voie dans le même temps que Fr. Hoffmann, à Gullen, à Brown et leur suite. Ph. Hecquet s’est beaucoup nui à lui-même et à ses idées par son exagération, et on le peut dire, ses violences de parole; il ne s’est pas garé du côté faible où tombent tous les caractères entiers qui, crainte de faiblesse, manquent de souplesse. Il ne suffît pas d’être fort, il faut savoir être doux ; et à côté des principes auxquels on doit tenir, la raideur pousse au sophisme si on n’est point accessible aux corrections.
Hecquet eut aussi le malheur de ne pas comprendre Y inoculation et de lui être hostile.
Georges Baglivi (1668-1708) eut à peine le temps de paraître, car il mourut à 38 ans, et à cet âge un médecin n’est encore qu’un jeune homme. Ayant étudié la médecine à Naples et à Padone, il vint de bonne heure à Rome où il suivit Malpighi, fut rapidement nommé professeur à la Sapience, et y. mourut de trop de travail. Il a laissé deux livres qui ont eu un immense retentissement et qui ont beaucoup avancé le solidisme, bien que
l’auteur s’y déclare en plusieurs endroits partisan de la chémiatrie. Le premier en date est le De Praxi medicæ^ libri quatuor;VLome,^ 1696. Le second est le Tractatus de fibra motrice et morbosa ;VeT\iû?L, 1700. Tous deux ont été bien des fois réimprimés, et M. ie D*’ J. Boucher a donné du premier une traduction française, en 1851. L’auteur avait 28 ans quand il donna cette médecine pratique, et 32 ans quand il publia le Traité sur la fibre motrice. Ce sont des œuvres de jeunesse ; leur importance exigée cependant que nous nous y arrêtions, parce que les idées qu’ils renferment montrent bien ce qu’était l’élan de l’opinion à cette époque et dont Baglivi tressaillait, comme une jeune pousse frémit au vent qui s’élève. Il faut s’attendre à y trouver des contradictions et beaucoup de bonnes intentions. Le mieux, pour en bien marquer l’esprit, est d’en extraire quelques passag'es.
« Ministre de la nature et son interprète, quoi qu’il veuille faire ou quoi qu’il fasse, le médecin doit se rappeler que le seul moyen de commander à la nature, c’est de savoir d’abord lui obéir soi-même. [De la Médecine -pratique^ liv. i, chap. 1.)
« Ce n’est point le langag'e de l’homme, c’est le langage de la nature elle-même que parle Hippocrate. L’antiquité médicale n’a rien produit qu’on puisse comparer avec cet illustre fondateur de la science, et l’avenir ne produira rien de semblable jusqu’à ce que les médecins, revenus de leurs longues erreurs et sortis de leur profond sommeil, aient *pu saisir enfin toute la distance qui sépare cette mâle et historique médecine de la Grèce, des romanesques spéculations modernes. [Ibid.)
« Au lieu de chercher sans cesse à séparer les anciens et les modernes, essayons plutôt, s’il est posible, de léunir les uns et les autres dans une alliance éter-
HISTOIRE DE LA. MilDECINE.
nelle. Quelle folie plus g^rande, en effet, que de vouloir toujours les mettre en désaccord par les mots, quand ils sont d’accord pour les choses. [Ibid.)
« S’il y a quelque chose au monde qui puisse faire perdre de vue à l’esprit la connaissance des maladies, c’est avant tout cette rag’e effrénée de spéculations et de disputes que les médecins arabes et tous les g*alénistes des siècles suivants ont portée jusque dans la pratique. [Ibid.)
« Chaque maladie a sa nature particulière et certaine à l’abri du caprice des théories ; il n’en est pas une qui n’ait, de la même façon, son mode d’invasion, ses prog-rès, sa période d’état et ses terminaisons propres. (Ghap. 2.)
« Tout nous échappe, je le sais, quand il s’ag*it de déterminer la nature des lésions org'aniques et des maladies ; mais il y a une chose claire, c’est que chacune d’elles a son type particulier; quelles croissent et décroissent suivant certaines lois ; que leurs périodes enfin sont rég'ulières et constantes. [Ibid.)
« Prenons les Aphorismes d’Hippocrate, ses Pronostics^ ses Prénotions de Cos et comparons avec les observations modernes, nous serons bientôt convaincus que la nature des maladies est restée ce qu’elle était dans les temps reculés; leurs marches, leurs périodes, rien n’a cliang*é depuis lors. (Ibid.)
«Tourner en dérision les beaux travaux d’autrui et les nobles efforts tentés pour faire avancer les sciences, c’est non -seulement une chose indigne d’un honnête homme et d’un homme docte, mais c’est encore un dommage considérable aussi à l’état et aux progrès des sciences elles-mêmes... Voyez tous ceux qui depuis quarante ans bientôt ont voulu écrire sur ces matières ; la plupart d’entre eux, ayant pour ainsi dire uniquement consacré leurs efforts à inonder de sarcasmes les tradi-
tioDS de la médecine antique, on peut à peiné s’imag*iner tout ce qu’il est résulté de maux pour la médecine et les malades. [Ibid.^ chap. 4.)
Il est convaincu que « presque toutes les maladies ont leur source dans quelque modification des fluides, et par conséquent c’est une chose toute naturelle si des principes théorico-philosophiques sont impuissants à nous éclairer sur la cause véritable et essentielle des maladies. »Et il écrit quelques lig'nes plus haut : « Laissons les chimistes avec leurs grands mots de fusion, de sublimation, de précipitation, vouloir expliquer la nature et chercher ainsi à établir une philosophie à part ; ce n’est pas moins une chose incontestable, que tous ces phénomènes doivent se rapporter aux lois de l’équilibre, à celle du coin, de la corde, du ressort et des autres éléments delà mécanique. » (Chap. 11.)
Il se rattache du reste au Baconisme et veut que la médecine fasse comme l’astronomie; car, « le premier soin des astronomes est donc de se procurer une masse de faits considérables, et ce n’est qu’ensuife qu’ils vont demander aux théories quelque raison palpable de ces faits... C’est dans la voie tracée par les astronomes que doi\^ent s’engager les médecins s’ils veulent apprendre à faire la théorie des maladies, etc. » (Chap. 11.) Combien de fois depuis n’a-t-on pas répété cette juvénilité! Et cependant, avec un petit nombre de faits bien observés, un esprit supérieur découvre la loi qui les règle ; un sot aura beau multiplier ses observations, il n’en tirera rien.
Plus loin, Baglivi nous réédite cette autre niaiserie baconnienne : « Pour faire l’histoire d’une maladie, il n est besoin d’aucune science étrangère, ni de la connaissance des livres ; c’est ce qu’on appelle une science une science propre; et comme elle n’a d’autres
éléments que l’observation et les renseig-nements fournis par le malade, tout ce qui vient du dehors ne peut jamais être pour elle qu’une source de confusion et de trouble, la triste source de toutes ces erreurs qu’on nous a si souvent rappelées. Le devoir du médecin dans cette première partie de la science se borne à jouer le rôle de témoin qui raconte mais n’apprécie pas. » (Lib. ii, chap. 1). Le jeune homme oublie que pour observer il faut déjà savoir, et que toute observation est une appréciation dans laquelle on dég-ag'e ce qu’il faut retenir de ce qu’il faut nég’lig’er.
A côté de ces naïvetés, le maître reparaît, et il reconnaît par exemple la nécessité de bien distinguer les espèces morbides qu’ailleurs il a déclaré immutables dans leurs types : « Nous parlions, il y a un instant, des lacunes qu’il reste à combler dans la médecine; il n’y en a guère, je crois, de plus importantes que celles-ci : il faudrait que chaque maladie fût divisée en autant d’espèces qu’il y a de maladies primaires capables de les entretenir, ou de causes énergiques et constantes capables de leur donner naissance; il faudrait encore que chacune de ces espèces eût ses signes caractéristiques, son histoire première, sa médication propre et immuable ; ce serait quelque chose comme la méthode des botanistes, qui prennent un nom de plante, le chardon, par exemple, et qui en font une dénomination générique, réunissant sous ce titre plusieurs espèces de chardon^ décrivant la grandeur de chaque espèce, sa ligure, sa couleur, sa saveur, etc. » (Lib. ii, chap. 9.)
Dans la question des causes, il revient à Galien : « Si nous voulons procéder avec ordre, il faut d’abord accepter l’ancienne division des causes morbides en cause procatarctique^ cause proégumène ou dispositive, et cause prochaine^ c’est-à-dire une cause dont la présence en-
traîne nécessairement l’existence de la maUdie, et dont l’extinction entraîne l’extinction des phénomènes morbides. » (Lib. Il, chap. 20, art. 2.)
A propos de l’indication thérapeutique, notons cette pensée qui en rappelle une semblable de Van Helmont :
0 Nous venons de voir des maladies considérables produites par une très-faible cause, quelquefois même par des causes insaisissables et absolument en dehors de l’org’anisme; or, d’un autre côté, il y a des maladies tout aussi graves, que l’on voit guérir en un instant sans que l’on puisse saisir non plus la moindre évacuation, mais qui disparaissent sur-le-champ par le seul fait d’un changement quelconque dans les parties, o (Liv. ii, chap. 10.)
Enfin dans l’avant-dernier chapitre, il se déclare solidiste pour les maladies chroniques : « Quelle est la cause de ces maladies? Un épaississement, une élaboration incomplète des humeurs, et la plupart du temps, une lésion des solides organiques bien plutôt que des fluides. » (Liv. ii, ch. 11.)
Dans son livre de Fibra motrice^ le solidisme devient plus manifeste. Baglivi établit bien qu’il doit y avoir équilibre entre les fluides et les solides, mais en définitive c’est de la fibre motrice du cœur et des vaisseaux que procède le mouvement du sang et des liquides, et c’est des fibres motrices de la dure-mère que procède le mouvement du fluide nerveux ; ce qu’il faut voir dans l’état de maladie comme dans l’état de santé, le pomt intéressant de la vitalité, c’est l’état de la fibre. « Les unes sont dures, crispées, tendues, vivaces, tenaces ; les autres paresseuses, fragiles, languissantes, lâches et presque mucilagineuses ; et c’est de là le résultent les biens et les maux, et c'est ce qu’il faut que nous recherchions avec soin et que nous gué-
rissions, comme étant les caractères des actes vitaux et naturels dans le corps humain. » (Lib. i, cap. 1.) Ce livre, plus curieux qu’utile à lire aujourd’hui, et qui renfermecependantquelques remarques très-judicieuses, a été, avec celui de Laneisi, le point de départ du retour au solidisme qui est devenu l’org^anicisme.
IL Stahl, Fr. Hoffmann, Boerhaavb. — Voici un autre g*roupe bien autrement sing*ulier, et certainement plus important que le précédent. Ces trois hommes dominent la fin du XVII® et l’entrée du xviii* siècle, et ils ont vécu presque ensemble, tout à fait dans le même temps. Mais c’est là leur seule ressemblance, car ils ont été trois caractères, trois g’énies tout différents, attachés à des doctrines très-distinctes. On pourrait les caractériser en disant que le premier fut un homme de doctrine, le second un homme de système, le troisième un éclectique ; que le premier fut surtout un maître, le second surtout un praticien, le troisième surtout un professeur ; que le premier a laissé une œuvre, le second une pratique, le troisième une réputation.
A un autre point de vue, ces trois hommes sont trois chefs de colonne, trois maîtres de doctrine ; et leur importance peut être plutôt mesurée, si on la veut bien comprendre, aux idées qu’ils ont soutenues qu’aux livres qu’ils ont écrits. Stahl est le chef du vitalisme moderne; Fréd. Hoffmann est le chef du solidisme et a préparé l’école de l’irritabilité et du spasme; Boerhaave est le chef de l’école humorale. Tous les trois n’ont g-uère inventé, car Stahl descend des animistes du XVII® siècle, Fréd. Hoffmann vient de Glisson et de Bag'iisd; Boerhaave vient d’Ettmuller et de Sennert; mais tous trois ont par leur réputation élargi la voie où ils étaient entrés.
Georgea ErnesL'ëiiik.^L naquit en 1660 à Anspach, en Franconie, d’une ancienne famille. Son père était assesseur et secrétaire du consistoire protestant de ladite ville. Sa mère, Marie-Sophie Mulfahreria^ dame d’un g’rand mérite, appartenait à une famille disting'uée. Au moment où il fut reçu docteur à la Faculté d’Iéna, en 1684, le D*’ Faschius, doyen de la Faculté, le donnait comme un élève remarquable, ayant fait sa philosophie et sa médecine avec le D’’ Grause, et ayant surtout médité Bohnius et Ettmuller. Il devint médecin du duc de Saxe-Weimar, fut ensuite nommé professeur à rUniversité de Halle, en Saxe, à la sollicitation de son ancien camarade, F. Hoffmann, qui le demanda pour aider à fonder cette université. Il mourut à Berlin en 1734.
Il a laissé de nombreux ouvragées : une collection de dissertations ; sa Theoria medica vera^ c|ui comprend une physiolog'ie et une pathologie ; son Negotium otiosum, qui est une lutte avec Leibnitz sur ses principes ; un opuscule sur le 7oyov xal OÙ il établit plus parti¬
culièrement les deux départements de l’activité de l’âme ; le Collegium ca&uale^ qui est une sorte de clinique médicale ; un livre sur la méthode de guérir ; et des opuscules chimiques, dont un sur le phlogistique. Il existe une collection générale de ses œuvres en latin, mais elle est incomplète. En 1861, le D*" Blondin^ de Montpellier, a commencé une traduction française qui n’a pas été terminée, et qui malheureusement est surchargée de commentaires insolites (1).
(i) Quoique cette publication soit incomplète et encombrée de commentaires peu sûrs, elle peut néanmoins rendre de très-grands services à ceux pour qui le latin de Stahl paraîtrait trop dur. Telle quelle, on y trouve les principaux ouvrages de Stahl. On peut regretter seulement que le Collegium easuale n’y soit pas, car cette sorte de clinique est des plus instructives ; outre les faits fort intéressants, il y a les sentences des premières pages qui valent mieux que les aphorismes de Boerheave.
Stahl est un des auteurs qu’on doit lire soi-même et relire pour le bien comprendre et se l’assimiler. On retirera d’ailleurs un g-rand profit de cette lecture, on y puisera un sens médical parfait qu’il est plus facile d’indiquer que de rendre dans une analyse. Sa pensée est le plus souvent d’une extrême ténuité, diluée dans un style obscur, sec et long*, qui vise à la clarté sans y atteindre; de sorte qu’il serait difficile de le citer, à moins d’en extraire des passag'es trop long’S sans être clairs.
Pour Stahl, l’homme est un mixte ou mélangée matériel mis en activité par une âme immatérielle et immortelle. L’âme est unie au corps comme dans une combinaison, comme le feu peut être uni à la matière (1) ; de sorte qu’elle agit par elle-même et sans intermédiaire. Il n’y a pas de forces, de puissances, de facultés, ou d’esprits vitaux : tout cela n’est qu’hypothèse. Mais il admet que l’âme a pour ainsi dire deux départements d’action : par un côté (le loyov), elle anime le corps, le prend, le dirige selon sa nature ou sa raison d’être ; par un autre côté (le loytffpv), elle est raisonnable et raisonnante, volontaire, intelligente, libre. C’est le mouvement produit par l’âme qui est l’intermédiaire entre elle et le corps. Il reconnaît bien qu’on a objecté qu’il était difficile de comprendre comment un principe spirituel et immatériel pouvait être uni à une matière grossière et matérielle ; mais il ne trouve pas que ce soit si difficile à comprendre, constate que cela est, et ne veut pas s’embarrasser des inextricables complications d’une discussion sans portée. Ce qu’il nie surtout et ce qu’il combat, ce sont les intermédiaires prétendus entre l’âme et le corps. On a nommé cette doctrine Y animisme ou au-
(1) On sait que Stahl faisait de la chaleur, le phlogistique, un être concret.
tocratie de ïâme^ toute différente de la doctrine scolastique de la substance, selon laquelle Fâme est unie au corps comme une forme active. Elle se rapproche de celle de Platon, dans laquelle l’âme est unie au corps comme le moteur au mobile ; elle s’en éloig*ne en ce que Stahl donne à l’âme un rôle d’immixtion, assez difficile à comprendre d’ailleurs. Nous verrons plus loin comment Barthez, en forçant la doctrine de Stahl, en a tiré le duodynamisme vital; et plus loin comment Bichat a exploité les mêmes idées.
Pour bien juger la doctrine physiologique de Stahl, il faut mettre de côté la question psychologique, sur laquelle Fauteur est vraiment inférieur, et concentrer son attention sur ce qu’il voulait surtout voir: mouvement par F âme C’est sur cette idée du mouvement incessamment présente à son esprit, et qu’il oublie le plus souvent de bien indiquer, que reposent toutes ses explications de la nature de l’homme. Ce mouvement peut être volontaire et dirigé par le XoyKJpv dans les actes de sensibilité et de motilité; mais à côté de ce volontaire, il y a le mouvement instinctif et local des parties, ou mouvement vital, et qui se particularise dans la tonicité des vaisseaux recteurs du sang et des humeurs. C’est de ce mouvement tonique que dépendent la circulation, les sécrétions, les excrétions et les autres actions inconscientes de la vie. Si l’on ne s’appesantit pas sur cette idée, il est impossible de comprendre un mot à la pathologie de notre auteur.
Stahl réfute les théories galénistes et spécificiennes qui faisaient reposer la maladie soit dans une dyscrasie du sang et des humeurs, un vice matériel né en nous et qu’il faudrait expulser, ou un poison morbide qui nous pénétrerait; et il critique vivement ces hypothèses. 11 montre que notre nature devient malade en raison de ses dispositions à être altérée, mais que comme c’est le
FrÉDADLT. — T. II. 10
mouvement vital qui fait cette nature, c’est par l’altération de ce mouvement seul qu’on est malade. Ce n’est donc pas l’altération matérielle même qui est la maladie: cela n’est qu’un effet. La maladie est la modification morbide du mouvement vital; ou comme il le dit luimême : (( Nous sommes amenés à conclure que le sujet le plus g’énéral des maladies est Y idée troublée gîta la nature de Hadministration de léconomie animale. » Idea regiminis œconomiæ perturbata [Patholog.., chap. 2). Gela rappelle tout à fait les idées morbides de Van Helmont : supprimez Y archée de celui-ci, et au lieu d’archée, mettez mouvement de îâme., et la doctrine devient la même. C’est aussi la même doctrine que chez les scolastiques, interprétant Hippocrate, et disant que les maladies sont des formes morbides de la vitalité, non des réalités concrètes ou des êtres.
Stahl rentre donc ainsi dans la tradition médicale la plus pure et la plus juste. Il concentre sa pensée sur le mouvement morbide qui n’est que le mouvement vital sous une forme altérée ; il l'étudie dans les causes qui l’eng-endrent, dans les effets qu’il produit, dans ses espèces, dans ses terminaisons; et c’est par l’état de la tonicité des parties et des vaisseaux qu’il juge plus particulièrement de l’état morbide. Ce mouvement se produit sous une forme propre à chaque maladie et donne lieu ainsi à des espèces morbides fixes et immutables, à moins qu’on ne les dérange par un traitement intempestif ; et on peut les étudier comme des espèces naturelles fixes. Elles se terminent soit par des évacuations critiques, et e est la •/.fwiç, soit par un changement insensible du mouvement morbide ramené au mouvement naturel, et c est la solution ou Xu<7^. La crise n’est pas pour lui un mouvement violent de la nature, cherchant à se débar- -rasser ei se débarrassant par l’excrétion d’une matière
morbide, et la maladie n’est pas dans son ensemble une lutte de la nature contre une cause morbifique : ce sont là, dit-il, des hypothèses grossières. Le mouvement morbide ne lui paraît violent et emporté que parce qu’il est troublé, qu’il n’est pas rég'ulier comme dans l’état normal, que les évacuations se font mal et irrég’ulièrement ; et l’évacuation critique ne le jug’e que parce que tout mouvement de la nature a sa solution naturelle dans une excrétion, après avoir eu son début naturel dans une absorption. x4dmirable pensée qui sera reprise par Bordeu. U énergie conservatrice de la santé n’est donc qu’un effort de la nature, ou mieux un effort de l’âme pour triompher du mouvement qui opère mal, et le réintég’rer dans son cours normal.
Entrant alors dans ce qu’on peut nommer la genèse des maladies, il montre que la pléthore et Y épaississement du sang sont les points de départ qui aboutissent à trois genres principaux par la fluxion : à Y épanchement^ à la stase^ et à. la corruption^ dans lesquels la tonicité joue le grand rôle d’agent formateur. Les mouvements aptes et nécessaires, pour prévenir ou surmonter ces accidents, constituent des crises selon les lieux où se produit la fluxion, selon [qs, synergies qui entrent enjeu, selon les variétés de l’affection.
D’où il tire facilement sa méthode thérapeutique dans laquelle il blâme toute intervention imprudente du médecin, toute intromission de médicaments perturbateurs qui empêcheraient plutôt le mouvement de se remettre qu’ils ne lui aideraient. Les évacuations sanguines modèrent le mouvement, dissipent la pléthore et l’épaississement; et le médecin doit avoir une plus grande confiance dans l’expectation que dans des remèdes violents.
Je ne parle pas des travaux de Stahl en chimie ; mais
on ne peut oublier qu’il a eu le mérite en pathologie de constituer la maladie hémorrhôïdaire et de montrer les grandes dépendances de la maladie goutteuse. Notre auteur est un véritable hippocratiste dans Je bon sens médical. Au point de vue des questions philosophiques, il est, comme dans toutes les écoles allemandes, prétentieux et Iiuageux, mais il s’est nourri de la tradition pratique et il en a presque le génie, sans en avoir la justesse d’expression, parce que l’idée elle-même reste confuse et sans précision. C'est un dessin dans lequel il y a de très-beaux modelés sans une seule ligne arrêtée pour fixer les contours.
Stahl a eu des disciples immédiats qui ont vulgarisé sa doctrine : Cari, Cosckwitz, Gohl, Michel Alberti et Jancker. Les livres de ces deux derniers ont eu de grands succès. Parmi les médecins qui se sont plus ou moins rattachés à son école, on cite : Chèque, Nichols, Tabor, Porterfield, Whytt, Hartley, Godard, Bonnet, Medicus, et Platner qui admettait un fluide nerveux sous la dépendance de l’âme.
Frédéric Hoffmann naquit à Hall, en Saxe, en 4660, vint étudier à léna où il eut Stahl pour condisciple, après avoir perdu son père et sa mère dès l’âge de 15 ans. A peine reçu docteur, à 22 ans, nous le voyons attiré, à Minden, parun parent conseiller de l’électeur de Brandebourg;, il es.t déjà vanté et prôné, et il a peine à suffire aux malades.: Cela semble extraordinaire, et on se demande à quels talents et à quel génie Fr, Hoffinann dut ce hâtif et précoce succès, qui du reste ne l’abandonna pas jusqu’à la fin de sa carrière ? Il n’avait qu’une science restreinte, et il n’en pouvait être autrement en raison de son âge; aussi, bien qu’il ait toujours continué d’étudier, il paraît dans ses livres que de ce côté son
bag-Eige resta lég’er. Mais il avait les qualités qui font le praticien distingué et renommé ; on marque qu’il était doux, modéré dans ses opinions, intelligent à tout comprendre, ayant une parole facile et aimable pour enchanler, d’une activité incessante qui ôte sans doute de la maturité et de la profondeur à la réflexion, mais qui rend présent partout et plaît, d’une pratique facile et un peu mystérieuse avec des remèdes qu’ait gardait secrets et savait faire valoir; passionné pour les titres honorifiques et les distinctions ; visant sans trêve à être près des malades et à y faire parler de soi ; du reste, de bonnes mœurs et avec une religion sincère. Frédéric Hofflûann a présenté ainsi, à un degré suréminent, les qualités du médecin recherché, et c’est là surtout ce qui a fait sa fortune et sa position médicale. Nous le voyons allant en Hollande, en Angleterre, en France, revenant en Allemagne, partout fêlé et faisant des cures admirables, recevant des distinctions et des honneurs. Certes il faut bien aussi qu’il y ait quelque chose de particulier, les uns diraient un don, ceux-ci un bonheur, d’autres avec Socrate admettront un souffle, qui porte ces hommes à grand succès ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’après leur mort, il reste d’eux peu de choses.
Frédéric Hoffmann, qui ne cessa d’écrire, a laissé de très-nombreux ouvrages, et son plus important (Merfzcina rationalis systematica^ en 9 vol. in-4“), qu’il écrivit à l’âge de 60 ans, est de médiocre valeur. Les Centuria consultationum et responsionum medicinalium renferment des cas curieux. Il faut lire surtout son Mediciis polüicuSy sive Regulæ prudentiæ secundum quas medicus juvenis se dirigere debet. On a réuni la collection de ses œuvres.
Gomme tous les esprits qui voient le but immédiatement pratique, Hoffmann met de côté les,grandes ques-
lions ; au point de vue de l’animisme soutenu par son ami Stahl, c’est la position qu’il tient, réfutant son condisciple sans se fâcher, et lui objectant l’inutilité de ses méditations profondes ; il prend à droite et à g'auche ce qui cadre avec ses idées, surtout avec celles qui lui semblent avoir le mieux cours dans le monde ; car il est souple au vent du succès. S’inspirant des mécaniciens, de la fibre motrice de Bag*livi, de la tonicité de Stahl, il admet le spasme ou le relâchement des fibres ; avec Hippocrate et Galien, il reconnaît l’autocratie de la nature, les crises et les jours critiques ; de Stahl encore il accepte la pléthore et la fluxion ; comme Sydenham, il admet les vices des humeurs et les causes matérielles des épidémies ; enfin il ne récuse pas l’action des astres avec Paracelse et Fracastor, et se fait volontiers l’historien d^’une pathologie démoniaque. Tout cela manquait d’ensemble et d’unité ; ce n’était pas un éclectisme cherchant à coordonner des vérités qu’il découvre de çà et de là; c’était un éclectisme utilitaire qui visait surtout à se servir de tout ce qui avait cours, et à en tirer parti avec esprit. Il avait, je l’ai dit, de petites recettes, dont il faisait mystère et qui augmentaient son crédit ; car ce qui le poussait comme ce qui pousse les individualités brillantes, c’était de faire saillir sa personnalité.
En somme, F. Hoffmann n’a pas laissé d’œuvre, il a précédé Gullen et de Brown, et peut les avoir inspirés, ce dernier surtout, restaurateur du strictum et du laxum de Thémison. Mais il y a de tout chez lui, sans rien de bien coordonné, et il prit certainement à Stahl l’étude du mouvement morbide qui est le point le plus culminant de sa pathologie. Tout au plus pourrait-on lui concéder d’avoir accentué cette idée en la diluant dans la pratique. On lui doit d’avoir appelé l’attention sur les eaux minérales^ dont il a été un grand propagateur ; et
éxüDE SUR ^’0S TRADITIONS. 151
c’est peut-être son seul titre iTai aux hommag’es de la postérité.
On lui a attribué, comme partisans ou comme disciples, plusieurs médecins de talent, Buchner^ Nicoldi^ Eberhard, Biga^ Roselii, de Gorter^ qui discutèrent entre eux si les esprits vitaux et les esprits nerveux sont la même chose : l’opinion de de Gorter, soutenant que les esprits vitaux sont dans toutes les parties, et les esprits nerveux seulement dans les nerfs, finit par l’emporter. C’est là surtout ce qui a donné lieu à l’école des nervosistes, dont nous parlerons plus loin.
Herman Boerhaave, qui florissait en même temps que Stahl et F. Hofi’mann, va nous montrer, après le docteur et le praticien, le type le plus achevé du profes^ seur. Il avait 8 ans de moins que ses émules, étant né en 1668, àVoorhout, petit bourg* près de Liég*e, sur le chemin de Harlem. Son père y était ministre proies • tant, issu de marchands flamands, et savant pour l’époque, sachant le g*rec et l’hébreu. Herman, frère unique de cinq filles, montra de bonne heure ses aptitudes et sa passion pour les sciences. A 12 ans il fut atteint d’un ulcère rebelle à la cuisse, qui lui dura sept ans et dont il g*uérit enfin après l’avoir bassiné avec de l’urine et du sel. Il avait 16 ans quand il perdit son père et s’adonna aux mathématiques, dont il donna des leçons particulières pour surbvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Il étudia en même temps les lang'ues orientales, l’hébreu et le chaldéen, et après avoir été brillamment reçu docteur en philosophie à 22 ans, il se mit à la théolog'îe sans cesser de cultiver les mathématiques qui lui procuraient le pain de chaque jour. Sur ces entrefaites, on lui conseilla d’étudier la médecine, et c’est ce qu'il entreprit de faire, espérant devenir tout à la fois
ministre et médecin. Il fut reçu docteur en 1693, et bientôt s’adonna tout entier à sa nouvelle profession.; En 1701, ses amis réussirent à lui faire obtenir la chaire de théorie médicale à la place du célèbre Drélincourt. à. l’université de Leyde; et dès lors, on le voit occuper successivement les chaires de clinique médicale, de chimie, de botanique. Dès 1722, il commença d’être travaillé de la g*outte, qui plusieurs fois le fit cruellement souffrir, étant devenu d’ailleurs fort obèse. Enfin, la dernière année de sa vie, le cœur se prit, les jambes enflèrent, et il mourut en 1738.
Boerhaave avait commencé tard l’étude de la médecine, y ayant été amené par le commerce d’Hippocrate et de Sydenham, dont il ne cessa de faire ses lectures favorites: il y arrivait après une éducation classique soignée, l’étude complète des langues et des mathématiques; il y apportait donc un esprit déjà mûri, classique dans la forme, et tout fait pour le positif de sa nouvelle profession, avec une certaine habitude de l’enseignement et un véritable talent de parole. Ajoutons qu’il était doux, modéré, patient, reconnaissant, et bienveilant, avec une pointe d’esprit aimable, un peu au-dessus de la moyenne et sans transcendance; ayant assez d’intelligence pour être admiré de la foule, et non au degre où on n’est plus apprécié que du petit nombre. Ainsi armé, disposé à tout étudier sous une même manière, il avait tout ce qui est nécessaire pour le professorat, et on comprend l’immense succès qu’il y trouva, et où sa réputation croissant chaque jour, finit par lui apporter une fortune considérable. On a sur lui un Essai sur le grand médecin^ ou Eloge critique de Boerhaave (Leyde, 1747), par le D’'Matz, qui le fait parfaitement connaître, et qui expose trop bien ce qu’a été et ce que doit être le professeur pour que nous n’en détachions pas un ex-
trait dig’nede nos méditations; c’est une page d’histoire â conserver:
8 L’affluence de ses disciples justifia l’empressement de ses mécènes, et il n’est presque plus besoin de dire que Boerhaave eut des étudiants de divers, des plus reculés et même des plus barbares pays de l’Europe. Le lieu où il donnait ses leçons contenait à peine ceux qu’un désir d’instruction ou un simple motif de curiosité y attiraient. On était obligé de se presser et de venir une demi-heure à l’avance pour s’assurer une place, et ceux qui y étaient moins diligents devaient toujours se tenir debout. C’était à un tel auditoire que Boerhaave donnait ses leçons les quatre premiers jours de la semaine. Cet homme si plein d’idées sublimes, savait là se mettre à la portée de tous ses auditeurs, fournissant une preuve illustre que les sciences ne sont épineuses que par la manière dont elles sont enseignées. Si l’on excepte ses cours de chimie, jamais il ne se servait de cahiers, et cependant jamais il ne se trouvait embarrassé; jamais il ne devenait obscur. Ses leçons étaient toujours parfaitement liées, et tous les ans les mêmes pour les choses, quoique variées pour le tour et l’expression. 11 commençait par les principes les plus simples, y conformant ses termes et ses gestes, et variait continuellement son style, selon la nature des sujets. Il suivait avec exactitude l’ordre de ses matières, et paraissait ainsi apprendre lui-même avec ceux qu’il instruisait. Il s’insinuait dans leur esprit et par la gravité de son action et par le tendre intérêt qu’il paraissait prendre à leurs progrès. On comprenait facilement et on pouvait retenir longtemps ce qui semblait ne lui rien coûter à digérer et à énoncer. Les applications fréquentes et d’ordinaire justes, qu’il faisait des passages d’auteurs, et surtout des poètes anciens, né contribuaient
pas peu à éclaircir ou du moins à ég*ayer ses sujets. Il ne manquait non plus jamais de comparaisons familières ou d’histoires particulières qui, en lui servant d’exemples ou de preuves, réveillaient l’attention de ses auditeurs, et leur rendaient faciles l’intellig'ence et le souvenir de ses leçons. Je puis assurer que jamais on n’en sortait sans se sentir pénétré d’une satisfaction intime, fruit de l’aug'mentation des connaissances qu’on venait d’acquérir, etc. »
C’était bien là le vrai professeur, et on comprend le succès enthousiaste qui l’acclama et le suivit. Mais ce n’était que cela^ et Boerhaave n’a en réalité rien produit dont la postérité puisse profiter. Sa doctrine était un mélang'e de iatromécanique et de iatrochimie, avec un souffle de la tradition g'alénique, mais sans rien de vraiment particulier; c’était plutôt un éclectisme clair et aimable, facile à comprendre, et rien de plus. Aussi, les élèves seuls de Boerhaave g’ardèrent fidèlement son souvenir ; et, eux morts, il resta peu de choses de l’homme célèbre.
Boerhaave avait beaucoup écrit. Quelques années après sa mort, il ne restait de lui que trois ou quatre livres, aujourd’hui tombés dans le domaine historique ; et encore de ces trois livres, un seul, ses InstituHones medicæ^ eurent un succès franc et un peu plus durable, parce qu’on y trouve un résumé concis et clair des bases de la science à son époque. Aussi en fit-on un g-rand nombre d’éditions et de traductions, même une en arabe. Son Methodus discendi medicinam, trop vanté par Haller, qui se donna la peine de le commenter, et qui plus tard s’en repentit, continua encore quelque temps son succès, grâce à ce patronage, Aphorümes^ qu’il avait écrits comme un pastiche des Aphorismes d’Hippocrate, et où il s’était efforcé d’indiquer toutes les maladies dans leurs
ÉTUDE SUR NOS TRADITIONS, ligTiesles plus résumées, ses aphorismes n’auraient pas vécu sans les commentaires pleins d’intérêt pratique dont les enrichit Van Swieten, son élève. On pourrait encore parler de son de Yiribus medicaminum, ouvrage qui ne fut édité que d’après un cahier de ses élèves reproduisant ses leçons, et qui n’est qu’une attestation de l’état de la matière médicale à cette époque. Ces livres peuvent être encore parcourus aujourd’hui, en raison de leur forme classique et de leur sobriété, car ils sont courts et concis; et c’est peut-être là un des services vrais rendus par Boerhaave, d’avoir ramené son temps à plus de concision que n’en présentait le xvii® siècle. Ils contiennent aussi des remarques dont on peut profiter, car Boerhaave était observateur. Mais ils ne renferment aucune idée supérieure qui marque dans la science l’empreinte d’un puissant esprit. Gomme doctrine, c’est un mélange souvent intelligent des théories mécaniques et chimiques, beaucoup d’ingéniosité, souvent de l’observation de petit détail, avec de l’érudition, mais rien de vraiment propre à l’auteur,, rien qui puisse rester. Tous les mécaniciens et les chimistes de l’époque en ont dit autant.
Le sort de Boerhaave n’a été en définitive que ce qu’est et doit être celui de tout professeur qui n’est que professeur, comme de tout écrivain qui n’est qu’écrivain : une sorte d’enthousiasme et d’enivrement les entoure et les exalte, leur apporte la fortune et la gloire ; ils laissent une forine plus ou moins passagère, qui en tombant permet de voir les vulgarités qu’elle dorait, et on s’étonne mémo bientôt du clinquant dont on avait été séduit; tout passe, et la science garde peu de chose de ces éphémères météores. Combien d’écrivains et de professeurs auront eu de nos jours la même fortune et la même destinée ! ,
III, L’Ecole historique et traditionaliste. —Le dénigrement de l’antiquité propag-é dans le xvi* siècle et au commencement du xvii®, n’avait pas empêché beaucoup d’esprits de continuer l’étude des anciens. Les humanistes avaient ouvert la porte aux commentateurs, qui l’ouvrirent aux historiens, lesquels, à leur tour, entretinrent le g*oût de l’antique. Les grands homme du xvii® siècle avaient salué dans Hippocrate le génie même de la médecine, et malgré les théories nouvelles, la chimiâtrie, riatromécanique, le spécifîcisme, on relisait le grand maître de Cos, et c’éfait comme une sorte de contre-poison aux folies théoriciennes du temps. Nous avons vu que Daniel Leclerc avait donné une Histoire de la médecine qui venait en aide aux amis de l’antiquité, et que peu après, à la fin même du xvii® siècle, et au commencement du XVIII®, Manget publiait ses Bibliothèques. La grande estime que professaient pour Hippocrate les médecins dont nous avons parlé plus haut, Baglivi, Stahl, F. Hoffmann, Boerhaave, continua ce mouvement.
J. Frcind donna une suite à \Histoire de la médecine de D. Leclerc, et on estime surtout la partie consacrée aux Arabes, bien qu’il n’en ait pas développé la partie philosophique, pour laquelle il faut recourir à Gasiri (1). Il traduisit aussi dans sa langue, l’anglais, le premier et le troisième livre des épidémies.
J. Astruc^ établi d’abord à Montpellier, et qui devint ensuite professeur à Paris, donna des Mémoires pour servir à l'histoire de la Faculté de médecine de Montpellier. Ils ont été édités avec une introduction par Lorry, un des représentants de cette école traditionnelle et sur lequel nous reviendrons en parlant de la séméiotique.
(i) M. Munck a donné, dans notre temps, un excellent livré sur la philosophie des Arabes ; il n'est incomplet que sur quelques points.
Behenstreit^ professeur à Leipsick, donna une bonne élude sur la thérapeutique des anciens.
CJio ! eU histoire de la médecine en France.
Piquer^ à Valence en Espag’ne, donna dans sa langue un bon travail sur les pronostics et le premier livre des Epidémies d’Hippocrate.
Ackermann : Institationes historiœ medicinæ; un des meilleurs abrégés qu’on ait faits.
Hazon : Eloge historique de ï Université de Paris, 1770. — Notice des hommes les plus célèbres de la Faculté de médecine à l'Université de Paris, depuis iiiO jusqu en 1750 inclusivement. Paris, 1778, in-4". — C’est un des livres où il y a le plus d’érudition sérieuse et d’honnêteté, il était fait en beaucoup de points d’après les registres de l’an^ cienne Faculté.
N Eloy, à Louvain, donna son Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne, bien des fois réimprimé et traduit, et qui fait le fond de la Biographie médicale, éditée dans notre siècle par Bayle.
. Bordeu donnait à Paris une Histoire de la médecine en vue de soutenir la propagation de l’inoculation, et où on trouve d’excellentes appréciations sur les anciens. Si nous n’avions craint d’excéder dans les citations, nous aurions extrait de ce livre un grand nombre de passages qui caractérisent admirablement plusieurs des dogmes de la tradition médicale. Ne pouvant le citer comme nous l’aurions voulu, nous en conseillons vivement la lecture.
Kurt Sprengel, dans les dernières années du siècle, donnait son Apologie des Hippocrates et commençait son Histoire de la médecine, qu’il devait poursuivre dans notre siècle. 11 a donné aussi ses Institutions de médecine, Tun des derniers livres qui représente la tradition des Insti-
tu^ires, dont nous avons parlé, dans les siècles précédents.
Ce mouvement historique propag’eait le goût de l’ancienne médecine, et en se combinant avec la pensée d’appuyer toute théorie médicale sur des faits certains, il produisit un courant d’idées dans lequel on commença de voir qu’il fallait étudier les anciens moins pour leurs systèmes que pour leurs vues générales et leur esprit de la science. Ainsi se forma peu à peu et sans s’en douter, une sorte d’école traditionnaliste dans laquelle on fit profession de révérer les anciens dogmes et les anciens préceptes, de s’y rallier comme à des principes solides que la science peut développer en se développant ellemême, mais non changer, parce qu’ils sont l’expression même de la nature des choses dans tous les temps et dans tous les lieux. C’est à ce mouvement d’idées que s’est rattaché de nos jours J.-P. Tessier, et qu’il a sans cesse fait allusion dans son enseignement, en ne cessant d’appeler les esprits au respect de la tradition médicale. C’est dans le temps où ce monument traditionnel s’accentuait qu’on entendait Bordeu déclarer, dans son Histoire de la médecine., que la « médecine n’existerait pas si elle n’était la même dans tous les temps et dans tous les lieux», affirmant ainsi à sa manière ce que tant d^autres avaient déjà déclaré, que notre science repose sur des principes immuables parce qu’ils sont fondés sur la nature des choses.
Beaucoup de médecins plus ou moins entraînés dans des théories particulières, ou portés à l’éclectisme, gardèrent ainsi la tradition dans le fond de leur pensée, et propagèrent comme le fondement de la science ce respect des dogmes et des préceptes anciens. On vit ainsi se rallier sur ce terrain traditionnaliste commun les de Haën, Van Swieten, Gaubius, Huxham, Bordeu lui-
même, malgré son org’anicisme, Stoll et bien d’autres; et c’est à ce courant que furent dues les belles nosog-raphies du xviii* siècle, les nosolog*ies comme celle de Selle, de Sauvag'e, de Gullen, et plus tard de Schmidtmann, de Borsieri, de J.-P. Franck, qui continuèrent la tradition vrairrient antique que Sydenham et Stahl avaient retrouvée.
Dans le nombre, il faut disting-uer Zimmermann, qui, dans son Traité de T expérience, paru en 1767, et traduit en français en 1774-, voulut non-seulement s’établir sur la vérité expérimentale, mais s’inspirer aussi des vraies traditions de notre science. Ce livre est certainement un de ceux que tout médecin devrait avoir lu. Sous ce titre : De l'Expérience, Zimmermann fait un véritable traité de médecine g’énérale, où il dissèque au nom de l’expérience, l’expérience elle même d’abord, puis l’érudition sous laquelle il comprend la tradition et au nom de laquelle il pose le vitalisme, puis l’esprit d’observation dans l’étude des maladies, de leurs sig'nes et de leurs causes. Quelques extraits des livres ii® et iii% donneront une idée des principes de cet ouvragée qui a eu, et méritait d’avoir, un g*rand retentissement, bien qu’à certains ég*ards il pèche par un trop g*rand dédain pour les questions que Stahl avait élucidées. On y trouve en effet, à côté d’une étude solide des anciens, que relève une solide érudition, l’oubli et la nég'lig’ence, je pourrais même dire la méconnaissance des g-randes questions supérieures de la science. L’intelligence s’y montre souvent fine et droite, mais trop souvent trèsdiluée et très-rampante, trop terre à terre. Il est donc bien inférieur à Stahl; absolument nul en philosophie; et seulement érudit, mais dans le bon sens, en pratique.
Il montre d’abord, en définissant l’érudition, que c’est
bien l’esprit traditionnel dont il fait rapolog*ie : « La vraie érudition, dit-il, mérite seule le nom de science. Elle est plutôt une habileté de l’esprit qu’un ouvragée de mémoire; car une mémoire même médiocre suffit dès qu’on y réunit en même temps de l’esprit et un travail
opiniâtre.Le vrai savoir est un bien qui doit nous
être propre, et que l’on doit plus faire apercevoir par la finesse de l’esprit que par le nombre des citations. » (Livre ii, chap. 1®*'.)
S’instruire par l’expérience d’autrui, c’est apprendre à discerner : « La vraie érudition est un bien propre au seul philosophe, et l’expérience le suppose toujours. Avant de pouvoir observer chaque chose individuelle dans la nature, il faut en connaître le caractère particulier, tant par l’histoire de la nature même, que par l’observation et l’examen des phénomènes. Le plus grand g-énie même n’apprendrait qu’après bien du temps, à discerner de lui-même les maladies, si les écrits des habiles médecins qui l’ont précédé ne lui avaient tracé les premiers traits de cette connaissance. » [Ibid.)
D’ailleurs, on ne prog*resse dans la science qu’en développant des g*ermes déjà acquis : « Il faut nécessairement connaître quelque chose de certain avant de se porter vers des objets nouveaux et inconnus. C’est l’expérience des autres qui doit nous instruire, leurs pensées nous éclairer, et pour ainsi dire leurs ailes nous porter avant que nous puissions être inventeurs. Il est rare de voir un g*énie trouver une science dans son propre fond; il me serait facile de montrer que la plupart des g*randes découvertes qui se sont faites, en physique surtout/dans ces derniers temps, ne sont pas dues à ceux qui ont passé pour en être les inventeurs, ou qu’au moins ils n’y ont été conduits que par des indices que d’autres leur avaient laissées, ou par une con-
séquence naturelle de ce que l’on avait ou conjecturé, ou calculé, ou expérimenté avant ces prétendus inventeurs. » [Ibid.)
Les empiriques nient l’érudition et la science, en prétendant, pour couvrir leur ig-norance, que tout dans la nature est sans règ-le et sans fixité, tandis qu’au contraire il est prouvé que tout dans la nature a des lois fixes. « 11 est sûr qu’il règ’ne dans le caractère de la plupart des maladies quelque chose de constant et d’uniforme. Si les maladies que Sydenham a ob¬
servées sont les mêmes que celles d’Hippocrate, je puis affirmer que ces maladies sont ég*alement celles que jé vois tous les jours dans notre pays. Elles se manifestent en Suisse avec les mêmes sig'nes et les mêmes symptômes qu’en Angleterre. » (Liv. ii, chap. 2.)
Sans doute il faut du coup d'œil, mais il faut aussi la science, car sans elle on ne voit pas ce qui est à voir, ft Le coup d’œil du maître, si avantageux au lit du malade, dépend, il est vrai, le plus souvent du génie. Mais, ignoti imlla cupido.^ on ne saisira pas ce dont on n’a pas de vraie notion, ou l’on ne retirera aucun avantage de ce que l’on a vu, parce qu’on ne sait pas à quoi tend un avis de la nature. » [Ibid.)
Mais insistons, pour nous en bien rendre compte, sur ce qu’est la vraie érudition : « Je distingue ce que l’on appelle ordinairement érudition du vrai savoir T^n homme érudit peut être en même temps un grand sot, au lieu que l’homme d’un vrai savoir est toujours un homme de génie. Non-seulement l’homme savant connaît les sciences qui dépendent du raisonnement et de la mémoire, mais c’est encore un vrai esprit phi’osophique qui fait l’ame de son savoir.
« Le médecin le plus érudit est donc un homme fort inutile, s’il n’a pas lu pour mieux penser, pour perfec-
FrÉDAU1.T. — T. H. U
tionner son esprit plutôt que pour orner sa mémoire, et pour recueillir des vérités intéressantes plutôt que pour accumuler des mots. On n’apprend à juger sainement des choses qu’en réunissant au savoir un esprit capable de s’approprier les pensées et le savoir d’autrui. » (Liv. Il, cliap. 4.)
Le rôle de l’érudition étant bien établi, et je ne fais qu’en donner les maximes principales, Zimmermann traite en passant la question de l’âme et du principe vital, sur lequel, plus observateur que métaphysicien, il se contente de poser le fait, sans vouloir entrer dans l’animisme de Stahl et de Sauvages.
« N’était-il pas plus naturel de dire que l’union de l’âme avec le corps constitue ce qu’on appelle l’état de vie actuelle, et que le mécanisme était le principe de tous les efforts que fait le corps malade pour écarter le danger?.... Ne peut-on pas entendre tout simplement par la nature, la force vitale actuelle du corps organisé vivant^ force dont l’union de l’âme avec le corps est le principe éloigné, mais dont le fluide nerveux est la cause immédiate?.... Comme nous ne connaissons d’autres raisons de l’union de l’âme avec le corps que la seule volonté du Créateur, nous sommes dispensés de faire aucune recherche à cet égard. » (Liv. ii, chap. 4.) Il est ainsi vitaliste et même nervosiste, mais il ne comprend pas la quesiion et n’y veut point entrer; d’ailleurs il a, je le crois, des motifs de croyance qui le détournent de s’y arrêter, et il a hâte d’aborder la pathologie.
Le livre iii® est consacré à l’étude des maladies en général, et là, homme de la tradition, Zimmermann comprend très-bien et établit qu’il n’y a de vraie et solide science pathologique qu’à la condition qu’il y a des maladies fixes dans leurs espèces, ayant un cours ré-
g-ulier, suceptibles d’être classées comme des espèces botaniques. Du reste, il se rattache à Sydenham en croyant à une matière morbifique. Nous citerons quelques passag-es du chapitre 4, qui est le plus intéressant.
« Nous appelons maladie, non pas tout phénomène qui s’éloig-ne de l’état de santé, mais plutôt le concours de ces symptômes qu’on sait par une long'ue observation commencer, s’accroître, se soutenir, diminuer et disparaître ensemble....
« Le concours de certains symptômes nous mène au nom g-énérique qu’on a donné aux maladies, et en même temps à leur espèce. La connaissance de l’espèce et des sig*nes conduit à la connaissance historique totale des maladies ; mais très-souvent elle ne nous donne pas encore la connaissance de leur cause. — C’est toujours au g-rand désavantagée des malades qu’on déduit les premières notions d’une maladie, de son essence ou de son caractère. On entend tous les jours parler de sang* muriatique, épais, corrompu, sans cependant en avoir la moindre preuve....
« Les définitions valent mieux quand on les prend des phénomènes, et non de l’essence de la maladie même; par conséquent les définitions nominales sont préférables aux définitions réelles. On sait que les définitions nominales consistent dans l’énumération de quelques propriétés par lesquelles on disting’ue une chose de toutes celles qui sont de la même espèce, au lieu que les définitions réelles font voir de quelle manière une chose est telle, ou possible....
a On voit combien il est nécessaire d’avoir une connaissance distincte des espèces des maladies que bien des gens confondent et traitent sans avoir égard à la différence qui se trouve entre elles. — Nous appelons maladies de même espèce, celles qui se ressemblent par
des caraoLères constants et durables ; des espèces différentes qui se ressemblent par des accidents communs, mais qui ont chacune quelque chose de particulier, s’appellent maladies du même g’enre. La ressemblance des g’enres constitue les classes....
« Les médecins de l’école de Cnide faisaient avant Hippocrate une maladie de chaque symptôme particulier, parce qu’ils ig’.noraient l’art de réunir sous une dénomination et sous une description générale ce qu’il y a de ressemblant dans les circonstances de différentes maladies. Hippocrate dit, à la vérité, que ces observateurs avaient bien rapporté tout ce qu’un malade souffre dans chaque maladie, de quelle manière cela lui arrive, en un mot, ce qu’une personne qui ne saurait rien de la médecine pourrait rapporter après s’être informé auprès des malades de toutes les circonstances de leurs maladies, mais qu’ils avaient oublié la plupart des choses qu’un médecin doit savoir, sans être obligé de les demander au malade....
« De Gorter a dit que les espèces des maladies étaient tout aussi constantes que lés espèces des plantes, et que la nature paraissant si constante, il y avait lieu d’espérer qu’on mettrait un jour les maladies en un ordre convenable comme on l’avait fait des plantes. Il y a déjà longtemps qu’on a désiré un ouvrage dans lequel les maladies fussent rangées par classes, de manière que des classes on passât aux genres, et de là aux espèces, d’après les caractères les plus justes et les plus fixes qu’elles puissent avoir. Il est certain qu’il y a beaucoup de maladies qui, malgré leur complication apparente, ont un caractère aussi constant que les plantes même les plus simples ; mais cela ne se rencontre pas dans toutes les maladies {?)....
\ 4 -L’auteur de la nalu.re a fixé le cours de la plupart
ÉTUDE SUR NOS TR\DITlONS.
des maladies par des lois immuables, qu’on découvre bientôt si le cours de la maladie n’est pas interrompu ou troublé par le malade ou par les assistants, qui sont souvent la cause de la plupart des symptômes inattendus....
a On entend par crise l’expulsion de la matière morbifique, laquelle excrétion est ordinairement suivie d’un chang*ement sensible soit pour la g;*uérison, soit pour la mort. »
On pourrait trouver bien des points de contact entre -Zimmermann et Sydenham, car c’est au fond la même doctrine, moins développée chez le médecin anglais que chez notre Suisse, on pourrait dire plus érudite chez ce dernier, mais avec le même terre à terre dans les deux cas, et le même goût pour les enseignements traditionnels.
Cette école historique dont le résultat fut en définitive de reconstituer une sorte de courant tradi donna liste, eut donc l’heureux mérite d’aider à faire revenir sur le mépris des anciens. Mais il faut aussi, pour être juste, reconnaître que tout le monde y aida, que le retour sur l’étude des anciens s’était fait jour dès les siècles précédents avec les humanistes et les institutaires, comme nous l’avons montré, et que dès les débuts du dix-huitième, les hommages que Stahl, Boerhaave, Baglivi, rendirent aux anciens maîtres, aidèrent considérablement le mouvement de l’école historique; aussi peut-on voir que, même dans les théoriciens humoristes, nervosistes, organiciens et vitalistes du xviii® siècle, le souci des anciens est constant.
IV. École humorale. —L’école humorale est la suite de l’école chimiste, ou si l’on veut une de ses dérivations. Elle prit naissance à Leyde parmi les disciples de
Boerhaave en accentuant le rôle des humeurs et mettant un peu plus de côté le rôle des solides, toujours d’ailleurs dans la voie du g’alénisme, qui confond la maladie avec ses phénomènes; elle était la conséquence de cette séparation en maladies des humeurs et maladies des solides, séparation faite antérieurement, accentuée à la fin du XVI® siècle, comme nous l’avons vu dans Ettmuller.
Nicolas Falconnet et Dippel sont peut-être les seuls vrais chimistes du xviii® siècle, car Nicolas Andry et Astruc, qui défendaient contre Hecquet le rôle des ferments dans la dig’estion, sont fortement imbus de l’humorisme qui localise les maladies dans des vices particuliers des humeurs. Floyer, Pring*le, Gaubius, Vog’el, Selle, de Haën, Van Swieten, Huxham, Rœderer et Wag’ler, Stoll et Woodvart sont les représentants de cette doctrine à des titres divers, et presque tous ont été des élèves de l’école de Leyde ou y ont passé pour en sucer le lait. Leur mérite commun est d’avoir étudié les maladies avec beaucoup de talent d’observation, au moins pour la plupart, et d’avoir certainement enrichi la nosolog*ie. Mais au point de vue des doctrines g'énérales, ils ont la portée de Sydenham, dont ils retracent beaucoup d’idées que Boerhaave s’était appropriées; et l’idée fondamentale du vice des humeurs est une de ces fantasmagories que le médecin anglais avait caressées, et qui s’était fixée dans la tête du grand professeur de Leyde.
Pour bien entendre cette école, il faut lire ses nosographes, et tout médecin devrait avoir lu les livres de Floyer sur l’asthme, de Pringle sur les maladies des armées, de Van Swieten dans ses commentaires sur Boerhaave, de Huxham sur les maux de gorge et la fièvre lente nerveuse, de Rœderer et Wagler sur la maladie muqueuse. Mais on peut entendre toute la doc-
trine par les seuls livres de Gaubius et de Stoll, et ce sont les seuls qui m’arrêteront ici, devant parler des autres plus tard.
Gaubius, né à Heidelberg*, en 1705, fit ses études à Leyde, où il devint ensuite professeur de médecine et de chimie tout à la fois, et où il mourut en 1780. Sa Pathologie, traduite en français dès 1770, par Sue, est un livré plus curieux par le bruit qui s’est fait autour de luij que par sa valeur. On y trouve comme dans Boerliaave un sing*ulier mélang’e d’idées classiques, et de théories qui aujourd’hui font sourire. L’auteur nous dit bien, vers le commencement, qu’il aime mieux s’arrêter que de s’avancer dans les ténèbres : melius est sistcre gradu quant progredi per tenebras; mais ce n’est là qu’un écriteau de devanture, mensong*er comme tous ses pareils; car une fois en route notre théoricien s’en donne tout à l’aise.
Pour lui, « § 14, le système médical se divise en deux parties qui traitent : la première, de toutes les choses naturelles à l’homme; la seconde de tout ce que l’on appelle contre nature. On pourra nommer à raison de leur fin différente, celle-ci, l’art de g'uérir, celle-là, l’art de conserver la santé. »
Il divise la première en trois branches : lo. physiologie, qui traite de l’économie humaine, de la nature, des causes et des effets de la vie et de la santé ; la séméiotique physiologique, comprenant les sig*nes qui font connaître en g*énéral la vie et la santé et leurs différents états ou degrés ; la diététique, s’occupant des moyens et règ*les qui aident à conserver la santé.
La seconde partie comprend la patholog*ie, la séméiotique patholog*ique, et la thérapeutique.
Cette première vue nous montre de suite le systéma-
tique qui ne s’inquiète g*uère si sa conception est pratique. Il eût dû voir, sans doute, qu’on ne comprend la santé que par les dérang*cments qu’elle éprouve; qu’il n’y a pas des sig*nes de la santé, mais de la maladie; et que les moyens diététiques ne se peuvent étudier qu’en raison des maladies à éviter. Mais sa conception le séduisait, et cela lui suffisait; qu’importe d’ailleurs qu’elle fût ridicule devant les faits !
A côté de cela, voici une idée classique où la vérité est reconnue: « § 4. Mais c’est dans la nature même de l'homme qu’est placé le principal fondement de toute la médecine. La nature seule, agissant pas ses propres forces, et sans le secours du médecin, entretient la santé du plus grand nombre des hommes, et remédie à leurs maladies. Lorsque son action cesse, ou est opposé à Fart, les efforts qu’il fait sont vains; c’est à l’observation scrupuleuse de la nature qu’on a tâché d’imiter, que Fart doit sa première origine, qu’il a dû ..ensuite ses accroissements et qu’ils les devra toujours. Enfin, les médecins sont les ministres de la nature. »
Il distingue les maladies du corps, où d’ailleurs il reconnaît un principe de vie, « non-seulement parce que la maladie est une affection de la vie, et n’est pas plus concevable, sans lui, que la santé, mais aussi pour pi'ouver qu’il y a dans les maladies un principe actif, dictinct de la maladie même » (§ 37). On ne comprend pas bien, à moins qu’il n’y ait là qu’une simplicité, à savoir que la maladie étant un trouble, elle est distincte (Je ce qui est troublé ; à quoi sert de le dire?
Mais les idées nettes n’abondent pas dans ce livre. Au § 42 : « 11 est évident que la nature générale de la maladie consiste dans ces états malsains du corps vivant, lesquels ont cela de propre qu’ils contribuent, en partie.
aux fonctions humaines; tandis que les maladies, tant en g-énéral qu’en particulier, ont cela de commun entre elles, qu'elles ont leur siég’e dans les facultés du corps. » L'auteur ne voit pas qu’il retombe dans la confusion qui consiste à faire des maladies avec des symptômes. La maladie est l’état g*énéralde la vie troublée; le symptôme est la fonction d’un org'ane troublé ; la tradition le lui disait, mais il ne La pas entendue.
Au § 11, il explique qu’il ne faut pas définir la maladie un combat de la nature pour sa propre conservation, parce que ce n’est pas le combat qui est la maladie, « l’adversaire, c’est la maladie » . Par là, il rentre dans l’idée qui veut faire de la maladie un être matériel ; mais il est bien clair qu’il ne voit pas la question.
Comme tous les g-alénistes, il étudie dans l’action des causes, les effets que l’être vivant produit après leur action, et ce sont ces effets qu’il considère comme des maladies. Impossible à ces hommes de s’élever jusqu’à l'idée que la maladie est un mode de la vitalité, et que les phénomènes qui se produisent sont des effets de ce mode!
, Cependant dans cette étude des causes, Gaubius accepte bien la distinction classique : causes internes, causes exlernes ; et il reconnaît très-justement que les causes .internes sont des prédispositions. 11 dit très-bien au § 77 : « La puissance nuisible n’a pas d’efficacité, si elle n’ag’it sur un corps disposé à recevoir son impression. » Et au § 78 : « Il n’y a point une prédisposition universelle pour toute espèce de maladies, de même que la santé la plus parfaite ne se défend pas avec une égale force contre toutes les causes nuisibles en général, et contre chacune en particulier. » Il y a donc autant de prédispositions particulières que de maladies possibles, et c’est -ce.qu’il nomme des semences morbides : v. § 75. J’nppelle
semences morbifniucs^ toute disposition particulière au corps, et qui favorise la production des maladies, lorsqu’il s’y joint une puissance nuisible et analog’ue; on les nomme encore semences prédisposantes. » xMal heureusement il ne creuse pas le sujet, et s’arrête là, sans se soucier de se mettre d’accord avec ce qui suivra.
Entrant dans l’étude des effets produits par les causes sur les parties solides d’abord, il passe vite pour insister sur les effets qu’éprouvent les fluides : les défauts de cohésion, ou l’épaississement, et surtout Y acrimonie des humeurs, acrimonie qui vient d’un vice acide ou d’une aig*reur alcaline, soit fixe, soit volatile.
Les puissances nuisibles de l’atmosphère produisent aussi, parce qu’elles contiennent des principes vicieux ou âcres, les venins ou aussi un vice ou une aig’reur chimique. De même les miasmes. La pourriture vient d’un principe alcalin, comme le dira aussi de Haën : mais Pring*le soutiendra que le principe est acide, puisque les alcalins réussissent contre elle.
Après cela, il reviendra sur les semences morbifiques contenues dans la nature humaine, qui tiennent au principe vital, sont répandues dans toute l’économie, et ne se développent que sous l’influence des causes nuisibles. Il ne fait d’ailleurs que se répéter sans rien ajouter à l’idée émise plus haut ; mais on voit qu’il veut entendre des prédispositions morbides innées.
A la fin de son livre, Gaubius se range du côté des nosologistes. Tl a un chapitre intitulé : De lordre à établir dans les différences des, maladies., dont presque tous les paragraphes sont classiques et marqués au bon coin. Je ne puis pas ne le pas citer :
a § 835. Chaque maladie a en effet ses symptômes qui ldi sont propres, nécessaires, qui sont toujours les mêmes, et qui non-seulement démontrent son exis-
tence, mais même ladisting*uent de touLe autre, dérivant eux-mêmes de sa nature, et variant en conséquence, dans les différentes maladies. 11 ne faut certainement pas croire que les différences qu’on remarque entre les hommes dans l’état sain, changent les caractères des maladies, ou que les troubles qui se manifestent dans les affections morbifiques peuvent détruire le rapport mutuel des causes et des effets.
« 836. C’est pourquoi, quoique la nature d’une maladie soit peut-être cachée, ou que les opinions différentes des médecins la rendent incertaine, on peut cependant, par le concours des symptômes dont elle est accompagnée, la distinguer avec certitude, et la ranger dans la classe à laquelle elle convient ; car la plupart des maladies n’ont pas reçu leurs noms après qu’on a enfin connu leur nature; mais on a cherché leur nature après leur avoir donné un nom. »
Cette dermèie remarque est un trait d’une justesse achevée.
« 837. Or, les symptômes forment la partie la plus évidente de l’état morbifique. Ils sont donc regardés avec raison comme les plus convenables entre toutes les choses qui appartiennent aux maladies : c’est en effet par eux qu’on peut établir les caractères stables et évidents de toutes les maladies différentes, pourvu qu’on rassemble avec soin, au moyen d’une observation exacte, et d’un jugement pénétrant, les qualités perpétuelles ou momentanées, nécessaires à connaître; qu’on les sépare avec art des accidentelles non nécessaires, et qu’on les distribue prudemment suivant la manière, le rapport, l’ordre dans lesquels elles se présentent, et le siège qu’elles occupent.
« 838. Mais comme les différentes espèces de maladies ne varient pas tant entre elles qu’elles n’aient en-
172 HISTOIRE DE L\ MÉDF.CINF.
semble quelque afiinilé, on pourra en conséquence par un pareil procédé, par des caractères bien limités, tirer de celles qui sont communes par plusieurs espèces, des espèces principales ou des classes en plus petit nombre, auxquelles se rapporteront avec beaucoup d’avantag’e toutes les espèces qui en approchent.
« 839. 11 y aura même lieu ici de faire encore une division de ces dernières espèces, en considérant séparé- .ment les différences ordinaires de chaque espèce, eu ég'ard. aux parties que chacune peut attaquer, ou aux causes évidentes d’où elles proviennent, ou même aux symptômes accessoires ou autres qualités.
« 840. 11 paraît par ce qui vient d’être dit, que les ^ médecins ne doivent pas désespérer de parvenir un jour à rédig’er, suivant l’exemple pris des auteurs d’histoire naturelle, le nombre considérable des maladies en un ordre systématique, qui, exempt de toute hypothèse, et des commentaires des sectes, appuyé uniquement sur me observation fidèle, présentera des classes, des g-enres, des espèces disting-uées chacune par ses caractères certains, évidents, parfaits.: Les épreuves déjà tentées par les modernes font même espérer qu’à force de multiplier les essais, les succès s’ensüivent, et qu’un point de doctrine aussi important, et dont les médecins souhaitent, en conséquence, la perfection, réussira enfin si parfaitement, que non-seulement il sera utile pour trouver les noms des maladies, mais même, ce qui est l’objet principal enseig*nera une route aisée pour les guérir. »
Stoll (Maximilien), dont le père était maître en chij'urgie, naquit à Erzingen, village de la seigneurie de Kettgau en Souabe, en 1742. Il fut élevé àu collège des .Jésuites de Rotweil, acheva ses humanités à Ing’olstad,
ÉTÜDE STJR NOS TRADITIONS. 173
et devint professeur de littérature ancienne à Hall en Tyrol, pensant se vouer à l’éducation. En 1767, il se décida pour la médecine, qu’il étudia pendant une année à Strasbourg*, puis à Vienne, sous le célèbre de Haën, qu’il devait remplacer plustard comme professeur.
Il mourut en 1788.
Stoll fut le type du médecin honnête, savant et modeste, attaché à son art et à ses devoirs. Au point de 'me de la doctrine, sa valeur est secondaire. Si on le veut bien connaître, il faut lire avec attention sa Médecme pratique^ dont les trois premières parties furent seules publiées de son vivant et traduites en français par Mahon. On trouve ordinairement joint à cet ouvrage ses Aphorismes sur la connaissance et la curation des fièvres. L’auteur est dans la tradition hippocratique telle qu’elle paraît dans Pringle, dans Sydenham, dans Forestus ses devanciers : il est observateur consciencieux et attentif ; et aussi ses ouvrages sont plutôt utiles qu’intéressants; ils ont de la lourdeur, des redites, mais une grande vérité d’observation, et il faut avoir déjà fait de la médecine pratique pour y prendre goût. Tout en ne partageant pas les théories qui y régnent, on y admire une rare sagacité dans l’observation et l’analyse des malades. On y apprend à voir clair dans la conduite des, malades et l’appréciation des variations incessantes du mouvement morbide; mais on ne peut cependant conseiller cette lecture sans restriction, car il faut déjà savoir raisonner pour ne pas se laisser entraîner dans des appréciations théoriques vaines; et Stoll est nonseulement un homme fort comme observateur, c’est un grand artiste et un grand séducteur.
Ses torts, comme de tous ceux que nous avons cités dans sa voie, sont de prendre incessamment des effets pour des causes : perpétuellement il voit la bile ou îa
saburre, ou la pituite, le phleg-me, ou les sérosités âcres comme lui représentant la matière morbifique de la malo-die; il les voit ag-g'lutinées aux org*anes, ou résorbées et infectant l’économie; de sorte qu'il juge tout le mouvement morbide des maladies par le mouvement des principales humeurs. C’est en cela que consiste principalement l’humorisme qui est issue d’une appréciation trop terre à terre des livres hippocratiques, et d’un raisonnement doctrinal vicieux, puisque comme je viens de le dire, on y prend perpétuellement l’effet pour la cause, et qu’on fait de la maladie un être matériellement représenté dans la matière morbifique. Aussi, doctrinalement parlant, c’est une théorie vraiment méprisable. Mais cela étant concédé, il est certain que dans l’observation et la conduite des malades, ces médecins, et Stoll en particulier, ont été d’une rare sagacité et d’une rare prudence. Aussi, peut-on gagner beaucoup quand on les lit avec un sens médical éprouvé, et il y a dans Stoll des éléments précieux que j’ai trouvés mieux qu’ailleurs pour l’étude du mouvement morbide dans les fièvres, dans la dysentérie, dans la pneumonie, dans la variole. Sur la malignité dans les maladies, il le dispute certainement à Selle pour son jugement et son appréciation de cet état singulier.
M’étant arrêté ici sur Stoll, j’aurais peut-être dû en faire autant pour Pringle, Huxbam, Rœderer et Wagler ; Pringle surtout, qui le précéda, est un homme supérieur : mais tout en regrettant de ne pas y insister pour ne pas outrepasser trop loin les bornes que je me suis assignées, je constate que Stoll dans la même voie leur est cependant supérieur.
V. L’irritabilité, ses antécédents et ses suites, le BROWNiSME. — Nous réunissoiis ici dans un même
rrroupe des théories en apparence diverses, mais qui vraiment ont un fond commun que Spreng'el a trop méconnu.
Descartes, en faisant revivre la théorie galénique des esprits vitaux qu’il entendait 'd’ailleurs à sa manière, avait porté sans le vouloir un coup terrible à l’iatromécanique, car il réintégrait ainsi dans la science l’idée de force qu’il avait voulu exclure par son mécanicisme. D’un autre côté, la découverte de rélectricité dans le même temps où Willis et son ami Lower rattachaient les maladies au système nerveux, et alors queCroone, médecin de Londres, expliquait le mouvement des muscles par l’effervescence d’un fluide nerveux; que G. Gole admettait aussi une sorte de tension nerveuse; que Glisson parlait de l’irritabilité d’un principe énergétique : répandaient vaguement dans les esprits un courant d’opinion en faveur d’une force particulière nerveuse. Cette idée fut comme renforcée par les travaux de Newton qui admettait dans la nature des forces distinctes sous les noms d’affinité, de pesanteur, de lumière, au commencement du xviii® siècle, alors que Stahl parlait de la tonicité et du phlogistique, que ses'disciples de Gorter et de Whytt attribuaient les mouvements du corps à la stimulation de la fibre motrice dont Baglivi avait entretenu le monde, et alors aussi que F. Hoffmann parlaitdu spasme des fibres et des vaisseaux. Au commencement duxviiF siècle, il y avait ainsi une sorte de courant d’opinion vers le nervosisme. Boerhaave professe que les nerfs forment la trame de tous nos solides. Sprengel assure que Bœtticher, à Berlin, enl721, proclamaitrexistencedu fluide nerveux, et que A. Stuart cherchait à démontrer cette existence par des expériences insérées dans les Transactions pMLsophiques 1732. Ensuite vinrent les travaux de Blaine en 1738, de Haller en 1732, de Berlin en 17.59, de Rose
en 1762, de Lecaten 17Go. Unzer, résidant à Hambourg*, établit alors un journal hebdomadaire, consacré à propag*er le nervosisme et à tout expliquer par l’irritabilité.
Cette idée d’un principe ou fluide nerveux, ou fores nerveuse, g*ermait donc dans toutes les têtes à la suite des travaux de.Descartes et de Willis dans le xvif siècle, et après avoir passé sous des formes diverses, aboutit aux travaux de Haller qui, en réalité, posèrent et résolurent la question physiolog-ique, base des travaux ultérieurs, dans le temps à peu près où Cullen adaptait à la patholog*ie ces théories du spasme, prises à Bag*livi, Stahl et F. Hofîa.ann. Haller en physiolog*ie, Cullen et Brown en patholog-ie, forment les deux points culminants de la doctrine de l’irritabilité et du nervosisme.’
Les travaux de Haller furent répétés par ses élèves Krannemann, Winter, Bicker, Van der Bos, Œder. P. Castell ; pendant que B. de Whytt, Krause, ILanchi, les attaquèrent, et même Le Cat qui insistait sur l’existence du fluide nerveux. A cette école de Haller, se rattachent Werschuir, Tissot, Fabre, L. Hoffmann, Borsieri, Van der Hennel, Berlinghieri.
Cullen fut aussi exploité par plusieurs des élèves de Haller, et on rattac’ e à sa doctrine Macbridge, Gregory, J. Murgrave^ de La Roche, Thner en Allemag*ne, Schœffer à Ratisbonne, Borsiefi, Fabre, et enfin le méthodisme de Brown dont nous aurons à parler.
En résumé, c est à Haller, à Cullen et à Brown que nous devons nous attacher comme aux représentants de l’irritabillité et du nervosisme, dans le milieu et la fin du xviii' siècle.
Albert de Haller naquit à Berne, en Suisse, le 16 octobre 1708, et y mourut le 12 décembre 1777. 11 appartenait à une famille aisée et littéraire, et son père, avo-
cat au Parlement, prit soin de lui donner un précepteur sévère qui accrut son ardeur déjà naturellement g-rande pour l’étude. De bonne heure il manifesta un esprit précoce, car à 9 ans il était déjà maître des lang’ues grecque et latine, et s’adonnait aux langues orientales.
Il alla faire ses études médicales sous Boertiaave, à Leyde, où il fut reçu docteur à l’âge de 19 ans. Il revint alors dans son pays, où la clientèle vint à lui en raison de ses relations, et où il se maria. Il professa ensuite àGœttingue de 1736 à 1733, se livrant presque entièrement à la science et aux dissections. La mort de sa femme le jeta dans un profond chagrin, et il revint à Berne, abandonnant le professorat et les dissections, se livrant aux expériences de physiologie, aux travaux de cabinet et à quelques voyages botaniques dans les montagnes. Il avait perdu sa seconde femme rapidement : il se remaria une troisième fois, vivant entièrement dans son intérieur, et eut onze enfants, dont les trois premiers acquirent quelque renommée.
Haller fut plutôt un savant qu’un médecin, malgré les succès pratiques des premières années de son doctorat. Esprit étendu plutôt que profond, sans cesse actif et ardent à apprendre, avec une tendance à une douce gaieté, il a touché à bien des choses, à l’histoire, à Is^ botanique, à la poésie; il a même fait des romans; il inspirait des thèses à ses élèves; il éditait des livres, et était en relations constantes avec les principaux savants d’Europe et leurs académies. On lui attribue plus de deux cents ouvrages. D’abord il commenta Boerhaave, en donnant les Prelectiones academicæ^ etc. ; il reconnut lui-même, plus tard, qu’il y avait abusé de l’érudition, et qu’il s’était trop laissé guider par son maître dont il déserta plusieurs principes après ses travaux sur la sensibilité et l’irritabilité. Les Bijlioihèques
T. ir, — FRÉUiüLT. 12
de médecine, de chirurg’ie, de matière médicale, sont des collections de notes prises dans ses nombreuses lectures, et sont utiles à l’histoire de la médecine. La Collection des thèses qui porte son nom, renferme les travaux de ses élèves qui ne faisaient guère que mettre au net ses inspirations. Ses travaux de botanique sont tombés dans l’oubli comme ses poésies et ses romans inachevés. A partir de ses Mémoires sur la sensibilité et l'irritabilité^ il se donna plus exclusivement à la physiologie sur laquelle il fit bien des travaux que nous aurons lieu de rappeler plus loin , et donna le Grand Traité ou Elemenia physiologiœ^ le plus grand et le plus savant livre du siècle. Enfin nous devons citer les Artis medicæ principes , ou édition d’Hippocrate, Aretée, Alexandre de Tralles, Gelse et Rhazès ; il devait continuer cette collection par des auteurs plus modernes.
Jamais vie ne fut mieux remplie par le travail, et, du reste, l’homme fut toujours digne de l’estime affectueuse des honnêtes gens. Par son esprit et son caractère, par ses relations et ses travaux, Haller a laissé dans l’histoire un nom dont on comprend le grand rayonnement. Mais il faut aussi le juger quant au résultat de ses œuvres. A cet égard, Haller a terminé l’évolution physiologique préparée dès le xvi® siècle et qui s’était formulée avec Descartes ; évolution dans laquelle la science rejetait toutes les questions générales de doctrine pour se renfermer dans l'étude du mécanisme des fonctions organiques. Comme je l’ai dit, c’était un esprit étendu et actif, mais non profond, plus ami des faits d’expérience que de la raison, et qui pour longtemps a fait de la physiologie une science purement expérimentale et sans doctrine. Je dis sans doctrine, parce qu’il a accompli ce tour de force qui consiste à poser des faits, d’ailleurs inexacts, sous forme doctrinale, et à faire passer sous le
nom de science ce qui n’en est que les matériaux. Ce {ut le 22 avril 1752, et le 6 mai suivant, qu’il lut à la Société de Gœtting*ue son Mémoire sur la sensibilité et [irritabilité (1) : c’est de là qu’il faut dater la révolution qui accomplit, et la prétendue doctrine qui devait se propag*er jusqu’à nous sous des formes bien diverses; c’est de là aussi qu’il répudie ses travaux antérieurs dans lesquels il n’avait été que l’élève de Boerhaave ; et enfin ce travail anime toutes ses études ultérieures. Aussi, à part ses travaux de détail ou d’érudition, son œuvre vraie se condense dans ces deux Mémoires qui restent et demeureront sa couronne. 11 faut nous y arrêter, si nous voulons comprendre l’œuvre de ce grand savant et toutes les conséquences qui en ont été tirées.
Ce Mémoire est d’ailleurs curieux à plus d’un titre, et la forme seule en est étonnante : on croirait lire une communication de nos jours d’un membre de l’Académie des sciences : c’est sec et bénin, et sous une apparence calme et modeste s’étale une prétention outrée. On croirait, à entendre l’auteur, qu’il a dérobé le feu de Jupiter, et que tout va être chang'é sur la surface du g’iobe. Le charlatanisme y est moins vaniteux et moins outrecuidant que dans la préface mise par le bon J issot en tête du livre, il y est plus profond, in cute. Mais ce ne sont là que des misères, et il faut bien accorder quelque chose à la pose ; plus d’un académicien de nos jours, moins grand que Haller, nous en offre bien tout autant pour le moins. Cependant je constate le fait historiquement : il démontï'e qu’au milieu du xvm“ siècle la forme académique était déjà trouvée.
Entrons dans ce travail, et citons pour le mieux faire connaître :
(I) Ce Mémoire est en deux parties, comme on le voit. Ce qui est intitulé Mémoire et suit le premier ne parut que trois ans plus tard et ne
ièô mSTOlkË DE DA MEDECINE.
O Quelle est la cause de ces deux propriétés (sensibilité et irritabilité)? Pourquoi quelques parties en sontelles douées, pendant qu’on ne les trouve pas à d’autres? Ce sont des problèmes théoriques que je ne prétends point résoudre (1). Cachées vraisemblablement dans la texture des dernières molécules de la matière, hors de la portée du scalpel et du microscope; tout ce qu’on peut dire là-dessus se borne à des conjectures que je ne bazarderai pas ; je suis trop éloigné de vouloir enseigner quoi que ce soit de ce que j’ignore ; et la vanité de vouloir guider les autres dans des routes où l’on ne voit rien soi-même, me paraît être le dernier dégré de l’ignorance » (2).
a J’appelle partie irritable du corps humain, celle qui devient plus courte quand quelque corps étranger la touche un peu fortement (3).
« J’appelle fibre sensible dans l’homme celle qui étant touchée, transmet à ïâme l’impression de ce contact ; dans les animaux, sur l’âme desquels nous n’avons point de certitude, l’on appellera fibre sensible, celle dont l’irritation occasionnera chez eux des signes évidents de douleur et d’incommodité.
« Quand M. Boerhaave eut établi que les nerfs étaient la base de tous nos solides, il en vint bientôt à assurer qu’il n’y avait aucune partie dans le corps humain qui ne fût sensible et capable d’un mouvement propre, et
contient guère que le journal des expériences faites. Toute l’œuvre est condensée dans le premier travail. Nous suivrons l’édition française de Tissot, 1756.
(1) Et cependant tout était là !
(2) Tout le monde a répété cela depuis, avec les mêmes formules et en insultant aussi modestement à ceux qui pensent.
p.) On voit que ce que Haller nomme Virritahlité, est ce que' nous nommons plus justement la contractilité.
ce système, dont j’ai fait voip ailieurs l’inexactitude, a été admis presque g-éiiéralement » (1).
L’épiderme est insensible, la peau est sensible, la graisse et le tissu cellulaire sont insensibles. « La chair des muscles a de la sensibilité, mais elle la doit aux nerfs qu’elle reçoit. » Les tendons sont insensibles, mais « c’est qu’il se distribue des nerfs dans les muscles et non dans les tendons. » — « Puis donc que dans l’homme il n’y a que les nerfs qui soient susceptibles de sentiments, il est très-naturel que les tendons qui ne reçoivent point de nerfs n’en aient aucun. » — « On a confondu la sig*nifîcation du mot vsCipov avec celles de Tcvwv et de çrûv^ê'jpLo; ; ainsi on lui fait sig’nitier tout à la fois nerf, tendon, ligament. » Mais le nerf seul est sensible, le tendon ne l’est pas. — Les lig’aments et les capsules des articulations sont insensibles. « Ce n’est point à la capsule articulaire dans laquelle il est si difficile de trouver des nerfs et qui n’a point de sensibilité, qu’i, faut attribuer les douleurs aig’uës de la g’outte : leur véritable siég'e est dans la peau et dans les nerfs qui rampent sous sa surface interne, et la nature a voulu, bien à propos, que des parties exposées à un frotlement continuel fussent dénuées de tout sentiment. » — Le périoste est insensible; de même les os. « Je n’ai jamais pu trouver aucun nerf qui accompag*nât l’artère et la veine à leur entrée dans l’os. » — « Deventer, Ambr. Paré, Duverney et presque tous les auteurs s’accordent à dire que la moelle occasionne de vives souffrances ; cela paraît sans fondement puisqu’elle est de la nature de la graisse, et qu’elle ne reçoit aucun nerf. Je n’ai cependant aucune expérience là-dessus. » — La dure-
(1) Voilà le vrai et solide titre de gloire de Haller, d’avoir fait bieu distinguer les parties sensibles et les parties contractiles : il n’aura pas saisi la doctrine, mais il en a posé le fait fondamental.
mère est insensible et sans mouvement, et on ne peut croire, comme on l’a dit, qu’elle envoie les esprits animaux du cerveau dans tout le corps. Le cerveau a bien des mouvements alternatifs observés par Schilckting, mais ils correspondent à la respiration ; et dans toutes les expériences le cerveau montait dans l’expiration, descendait dans l’inspiration. « Ce phénomène n’est point particulier au cerveau, et il dépend uniquement de la facilité que le sang* du ventricule droit du cœur trouve à se répandre dans le poumon pendant l’inspiration, et de celle que les g’ros vaisseaux veineux trouvent par là même à se vider dans ce ventricule, etc. » — Les Italiens et ceux qui nient l’existence des esprits animaux conçoivent les nerfs comme des cordes tendues; outre les arg*uments qui réfutent cette opinion, il faut voir que la pie-mère qui entoure les fibres nerveuses les plus déliées est elle-même insensible. « La sensibilité appartient à la substance médullaire des nerfs. » — La plèvre est insensible ; les douleurs pleurétiques tiennent aux nerfs intercostaux; le médiastin est dans le même cas. — Les artères et les veines ne paraissent pas susceptibles de douleur. Le cœur est un muscle qui reçoit des nerfs. — Je me suis assuré par un g-rand nombre d’expériences que les viscères proprement dits, le poumon, le foie, la rate, les reins, n’ont point de sentiment, ou n’en ont qu’un bien faible... Si l’on objecte qu’il y a des nerfs dans ces viscères, je répondrai que je ne prétends pas qu’ils soient privés de tout sentiment, mais seulement qu’ils n’en ont qu’un très-faible. » — Les grandes reçoivent quelques nerfs qui leur procurent un sentiment assez faible. ■— Les mamelles, le pénis^ la lang*ue, reçoivent beaucoup de nerfs et sont très-sensibles. — En définitive, « les parties sensibles du corps sont celles qui reçoivent des nerfs, et les nerfs eux-mêmes; il n’y a donc
ÉTUDR SUR'NOS TRADITIONS. l'^S
que les nerfs de sensibles par eux-mêmes, et toute leur sensibilité dans la partie médullaire, qui est la substance interne du cerveau, à laquelle la pie-mère fournit une enveloppe. »
Tel est le premier Mémoire, ou plutôt la première section du premier Mémoire ; je n’ai fait que l’analyser ou reproduire les phrases. Je vais faire de même pour la seconde section, plus importante que la première.
« Je viens à l’irritabilité; elle est si différente de la sensibilité, que les parties les plus irritables ne sont point sensibles, et que les plus sensibles ne sont point irritables. Je prouverai l’une et l’autre de ces propositions par les faits, et je démontrerai en même temps que l’irritabilité ne dépend point des nerfs, mais de la fibre primordiale des parties qui en sont susceptibles.
Les nerfs ne sont point irritables et ne présentent point les oscillations et vibrations qu’on leur attribue. 11 entre ensuite dans le détail des parties qui sont trèssensibles et non irritables.
Il combat l’avis des stahliens et en particulier de Whytt que tout mouvement de l’être vivant dépend de l’âme, et rappelle l’arg-ument de Baglivi qu’un cœur séparé du corps continue dé battre, ce qui portait cet auteur à attribuer l’irritabilité aux solides.
« L’âme est l’être qui se sent, qui se représente son corps, et par ce moyen du corps toute l’universalité des choses. Je suis moi, et non pas un autre, parce que ce qui s’appelle moi, éprouve du chang*ement dans toutes les variations qui arrivent au corps, que ce moi appelle le sien. S’il y a un muscle, un intestin dont les chang-ements fassent impression sur une autre âme que la mienne, et non pas sur la mienne, l’âme de ce muscle n’est pas la mienne, elle ne m’appartient pas. Mais un
doi^t coupé de mon corps, un morceau de chair enlevé à ma jambe, n’a aucune liaison avec moi, je ne suis aucun de ses chang-ements, ils ne peuvent me faire éprouver ni idée, ni sensation ; il n’est donc point habité par mon âme, ni par quelqu’une des parties de cette âme; s’il l’était, je sentirais ses chang^ements : je ne suis point dans cette jambe, elle est entièrement séparée et de mon âme qui est restée dans tout son entier, et de celles de tous les autres hommes. Son amputation n’a pas porté la moindre atteinte à ma volonté, elle reste très-entière, mon âme n’a rien perdu de ses forces, mais elle n’a plus d’empire sur cette jambe, et cependant cette jambe continue d'être irritable; l’irritabilité est donc indépendante de l’âme et de la volonté.
« Ces expériences prouvent encore que toute la force des muscles ne dépend pas des nerfs, puisque après qu’on les a coupés ou liés, les fibres musculaires sont encore capables d’irritabilité et de contraction; et un jour peut-être, on réduira l’usag'e des nerfs, par rapport aux muscles, à leur porter, de quelque façon que la chose se fasse, l’impression de volonté de l’âme, et à aug-menter cette tendance naturelle, que les fibres ont déjà par elles-mêmes à se contracter. »
Je laisse de côté les détails nombreux dans lesquels il y a d’ailleurs beaucoup d’erreurs de fait, comme dans la première partie du mémoire, pour arriver aux conclusions doctrinales.
« De toutes ces expériences réunies, il paraît qu’il n’y a d’irritables dans le corps humain, que la fibre musculaire, et que la faculté de chercher à s’accourcir quand on la touche est propre à cette fibre. 11 en résulte encore que les parties vitales sont les plus irritables... Gela fournit un caractère entre les org'anes vitaux et les autres. Les premiers, étant extrêmement irritables,
n ont besoin que d’un très-faible aig*uillon pour être mis en jeu; tel est le sanp;* ou l’humeur qui passe par leur cavité. Les autres, qui le sont très-peu, ne sont ébranlés que par les déterminations de la volonté, ou par des irritations très-fortes, dont l’application peut leur procurer ces mouvements violents, connus sous le nom de convulsions. »
L’irritabilité dépend de la mucosité g’élatineuse des muscles. « Cette idée est fortifiée parce que les enfants chez qui la g*élatinosité domine, sont beaucoup plus irritables que les adultes. »
L’irritabilité subsiste après la mort, et dans les parties séparées du corps entièrement insensibles ; elle se montre encore dans les muscles dont on a détruit les nerfs; elle n’est détruite que par le dessèchement et la congélation, et dans les parties vivantes par Topium, sauf au cœur. « Qu'’est-ce donc qui empêche d’admettre l’irritabilité pour une propriété du g’luten animal, tout comme on reconnaît l’attraction et la g'ravité pour propriétés de la matière en g*énéraL sans pouvoir en déterminer les causes? Les expériences nous ont appris l’existence de cette propriété ; elle a une cause physique sans doute, qui dépend de rarrang*ement des dernières parties, mais que nous ne pouvons pas connaître, parce qu’il ne peut pas être saisi par les expériences aussi grossières que celles auxquelles nous sommes bornés. fj
Quant aux conséquences pratiques pour la médecine, Haller a eu la modestie d’en dire lui-même peu de choses, mais de faire dire tout ce qu’il en pensait par son ami Tissot dans la préface mise en tête de l’œuvre. C’est là qu’il faut lire comment la médecine est dorénavant chang*ée entièrement. La vie s’expliquera par l’irritabilité, les maladies dépendent toutes de cette mer-
veilleuse propriété, et la thérapeutique n’aura dès lors pour but que de s’occuper d’elle. Le morceau est trop long- pour pouvoir être cité.
Dans cette oeuvre qui est sa g'ioire, Haller n’avait pas inventé l’irritabilité; elle était dite par tout le monde avant lui ; il avait même le tort de donner ce nom à ce qui n’est que la contractilité, et de confondre ainsi l’aptitude de répondre à des irritants par une action quelconque, et l’aptitude du tissu contractile à se contracter devant l’irritation. Mais il appelait l’attention sur cette propriété du tissu musculaire, il la distinguait nettement de l’impulsion nerveuse de la sensibilité ; il montrait que celle-ci dépend des nerfs et ne se trouve que là où ceux-ci peuvent être impressionnés. A ce point de vue la révolution physiologique qu’il a opérée est considérable.-
Mais il n’a fait que cela. Il n’a pas poursuivi la distinction de la motilité et de la sensibilité dans les nerfs ; il fallait soixante ans encore avant que Ch. Bell vînt la nïontrer. On peut lui reprocher de n’avoir pas compris un mot des grandes questions qu’il agitait à propos de l’âme avec les stahliens, et d’avoir cru qu’il découvrait les bases de la vitalité. C’est que Haller n’était qu’un expérimentateur très-érudit. L’esprit métaphysique lui faisait absolument défaut, et sans ce guide on est absolument incapable, dans les hautes régions de la science. Haller a rendu à la médecine et en particulier à la physiologie le plus mauvais des services en l’éloignant de l’observation pour la concentrer dans l’expérimentation ; et cependant ses deux plus grands travaux, la contractilité et la circulation de l’œuf, pouvaient être le seul produit de l’observation. Il a cru et il a fait croire que la multiplicité des expériences constituait la science : on s’est dès lors habitué à manipuler toutes sortes de
choses : on a cessé d’apprendre à observer el à raisonner.
La doctrine de Haller donna lieu, comme oh le pense bien, à beaucoup de travaux et de discussions, en même temps quelle inspira la théorie du spasme et du stimulus. Winter^ Becker^ Van denBos^Mamtius^ Zimmermann^ Œder^ P. Castelli répétèrent les expériences sur l’irritabilité. Lecat voulait quelle dépendît du fluide nerveux. DeliuseiR. Whytt à'Krause ei Blanchi l’attaquèrent. Alors se soulevaient de nombreuses discussions sur le point de savoir quelles sont les parties irritables, et si l’irritabilité dépend de la force nerveuse. Werschuir se servit de l’irritabilité pour donner une théorie de la fièvre. Fabre s’en autorisa pour expliquer l’inflammation et repousser la théorie mécanique; en celait fut suivi, d’abord par L. Hoffmann^ puis par Borsieri. Van der Hennel et Berlinghieri entrèrent dans le même ordre d’idées.
CuLLEN naquit en Ecosse dans le comté de Lanerk, étudia d’abord la pharmacie et la chirurg-ie à Glascow, partit pour les Indes orientales, se lia en revenant avec G. Hunter, le frère du grand chirurg’ien, puis devint successivement professeur à Glascow et à Édimbourg* où il mourut en 1790, ayant acquis une immense réputation. Ses principaux ouvrag'es sont sa Blatière médicale^ son Synopsis nosologiæ methodicæ^ et ses Eléments de médecine pratique ivoA\x\i% en français par Bosquillon. C’est surtout dans ce dernier qurl faut apprendre à connaître le célèbre médecin écossais.
La doctrine médicale de Cullen est à peine indiquée dans l’introduction du livre; il faut lire le livre luimême pour la saisir. Du reste cette lecture est pleine d’attraits pour un esprit vraiment médical. Jamais mé-
decin, y compris même Sydenham et StoU, ne prit plus de soin pour donner des maladies une description exacte, presque méticuleuse. Cullen est un observateur de premier ordre, qui sait, ce qui est rare, joindre la méthode et la clarté à la précision ; ses descriptions des fièvres, de lag-outte, sont remarquables, et il est, avec Sydenham, des premiers nosog’raphes modernes.
Sa doctrine ne semble pas au premier abord plus nervosiste que celle de Fotherg'hill, par exemple, ou de Willis ; elle a même des rapports si étroits avec celle de Fr. Hoffmann, qu’on peut déclarer quelle est calquée sur elle et participe en conséquence de la chémîatrie : le spasme, l’atonie et l’acrimonie des humeurs senties trois chefs d’explications qui reviennent sans cesse. L’auteur quoique se déclarant solidiste, professe d’ailleurs une haute estime pour Gaubius. Mais, en le lisant, on s’aperçoit qu’en g*énéral, c’est sur le spasme ou l’atonie des fibres élémentaires et des vaisseaux capillaires qu’il s’appesantit le plus souvent, que ses concessions a l’acrimonie des humeurs sont comme des retours de jeunesse. et qu’en somme, c’est le spasme et la débilité qui le préoccupent avant tout.
Mais il est un point sur lequel nous devons plus particulièrement insister à son propos et qu’on n’a pas remarqué en lui : c’est le tour nouveau qu’il donnait à ses explications. Tandis que pour son prédécesseur Hoffmann, comme pour le g^aléniste Sydenham, l’humeur aig'rie ou le trouble org'anique sont la cause conjointe de la maladie : pour lui, plus traditionnel peut-être, mais à coup sûr avec un sens plus droit, ce n’est là qu’un mécanisme. Il en est résulté pour lui que l’étude méticuleuse de la maladie n’est plus la recherche d’une cause prochaine conjointe, mais celle d’un mécanisme physiolog*ique des actes morbides ; ce n’est plus l’étude
d’une essence, mais l’étude d’un mécanisme de mouvement, et en cela Gullen, plus cartésien qu’il ne paraît le supposer, est véritablement le point de départ d’une nouvelle ère. C’est là sans doute le fond des anciennes traditions médicales ; etje veux penser que c’était bien aussi ce que voyait Hippocrate ; mais c’était certainement autre chose que ce qu’avait vu Galien, et il serait juste de reporter à Cullen le point de départ de ce qu’on nomme aujourd’hui la médecine physiolog-ique, doctrine que nous aurons à jug’er plus tard et qui tend à expliquer les actes morbides par, les actes physiolog’iques.
Cullen est considéré comme le chef du nervosisme auquel se rattachent ceux qui après Haller faisaient dépendre l’irritabilité du système nerveux : Werschuir, Fabre, L. Hoffmann, et plus tard Borsieri. On rattache à la même doctrine Macbride, Greg-ory, J. Murgrave, de La Roche, Thaer, en Allemagne, Schœffer, à Ratisbonne.
Brown (Jean) était aussi un Ecossais, né à Bunde, dans le comté de Berwick, en 1735 ou 1736. Ses parents, pauvres ouvriers, le mirent en apprentissage chez un tisserand : mais à 14 ans il se dégoûte de sa profession et vient à Dunse, où une congrégation enseignante se charge gratuitement de lui et le met à même de lire couramment les classiques latins et grecs en deux ans. Mais le jeune homme est alors sans ressources, et s’engage pour faire la moisson. Il trouve une place d'assistant ou répétiteur dans une école, y reste jusqu’à 20 ans, devient précepteur particulier dans une maison où il ne peut tenir en raison de son caractère altier et intolérant, et va faire quelques études théologiques à Edimbourg, pour revenir assistant dans l’école d’où il était sorti. C’est alors qu’eut lieu un chang'ement dans
son existence et une nouvelle direction de ses idées. Une chaire latine s’était trouvée vacante dans renseig“nement supérieur d’Edimbourg* ; il disputa la place au concours, mais ne réussit point. Dès lors, lui qui avait montré jusque-là une g*rande rig*ueur dans ses principes relig*ieux, et une véritable austérité dans sa conduite, se laissa aller au relâchement et à l’inconduite. Il se mit à étudier la médecine tout en faisant des thèses latines pour les élèves^, se fit bien venir de Gullen, qui en fit un disciple et un précepteur pour ses enfants. Mais Brown, toujours altier, se pliait mal sous le maître et l’indisposait par des opinions contrariantes; de sorte qu’une chaire étant venue à vaquer, Gullen y fit nommer Duncan, sans se soucier de Brown qui la convoitait. Gelui-ci, irrité, ne g*arda plus de réserve ; et de là une lutte dans laquelle l’un et l’autre ne se ménagèrent point. Brown publia ses Elémenta de médecine en langue vulgaire, quïl écrivait d’ailleurs assez mal, et ne cessa d’insulter Gullen qui, à son tour, ne cessa de lui être hostile, dans une position et dans une ville où il disposait de la faveur publique. Brown avait pour lui beaucoup d’étudiants, mais point de clientèle, et après bien des années de luttes, remplies de misères morales et de pauvreté, il dut quitter Edimbourg pour venir chercher fortune à Londres, en 1786. Vivant dans la détresse, avec la cbarged’une femme et de six enfants, deux fils et quatre filles, il tenta sans succès une publication populaire et un cours public, devint plus irritable et plus intraitable, plus irrégulier et plus licencieux que jamais, et mourut d’une attaque d’apoplexie à 52 ans, deux ans après son arrivée dans la capitale anglaise.
Gette vie n’inspire que de la commisération dans ses débuts, et ensuite rien que du dégoût; elle fut le fait de
ce caractère altier, orgueilleux et dominateur, qui n’a jamais produit que déceptions et misères chez tous ceux qui s’y sont laissés aller. Mais à côté de cela, Brown avait un vrai génie, bourré de paradoxes sans doute, mais avec des éclats d’une puissante lumière. On a noté qu’il était solidement constitué, vigoureux dans la marche et les exercices de corps, d’une grande susceptibilité morale et de sensations vives, d’une imagination trèsexaltée et mobile, fort porté à la contradiction, d’une grande mémoire, à ce point qu’il pouvait répéter deux pages de latin sans se tromper d’un mot, seulement après les avoir lues, très-opiniâtre et irritable, d’un dédain extrême pour tout ce qu’il n’aimait pas, et trèssarcastique sans pudeur, avec un très-haut sentiment de ses idées et de sa valeur personnelle. Il ne lui était pas rare de s’emporter dans ses discours et ses conversations jusqu’à la frénésie.
Entrons dans sa doctrine qui vaut la peine d’être méditée parce qu’elle est la base de beaucoup d’idées modernes; j’analyse:
L’homme et tout être vivant ne peut exister par luimême ; il lui faut un stimulant extérieur. Il ne possède en lui-même qu’une puissance secrète, principe dont la nature échappe à tous nos moyens d’investigation, qui tantôt augmente, tantôt languit, tantôt diminue ; c’est Yincitabiliié ; puissance variable selon les individus et suivant les états de santé. Elle n’a pas un siège dans une partie spéciale; elle est répandue dans tout l’organisme, car l’être est un tout, une unité parfaite ; et les variations possibles dans un point ou un autre ne sont que des effets relatifs de degré. Brown insista avec une grande vivacité sur cette doctrine de l’être, doctrine d’ailleurs antique et vraie; et il va jusqu’à dire, que
Vhwitabilité, qui est pour lui la puissance vitale, ne peut être aug’mentée vraiment dans un point quelconque de l’économie, si elle est diminuée dans l’ensemble du système; exagération dans laquelle il faut plutôt entendre ce qu’il veut dire que ce qu’il dit : que du moment que l’activité languit dans l’ensemble, elle languit sur tous les points.
Uincitabilité mise en action par le stimulus entretient régulièrement la vie, si son stimulant lui est bien adapté. Mais que ce stimulant soit trop fort ou trop faible, l’incitation, ou action de la vie, est altérée, car l’incitabilité est épuisée ou allanguie: épuisée, si le stimulant est trop fort, et de là une faiblesse directe; allanguie, parce que le stimulant ne l’excite pas assez, et de là une faiblesse indirecte. Toutes les causes qui agissent sur l’être humain et peuvent le rendre malade opèrent de même. Si l’excitation est trop forte, il y a épuissement, faiblesse directe, mais en même temps action très-vive, et la maladie est dite sthénique. Si l’excitation est trop faible, il y a allanguissementet faiblesse indirecte, lamaladie est dite nique. Mais, dit Brown, il y a très-peu de maladies sthéniques, et l’homme a constamment besoin d’excitants; on ne saurait jamais trop l’exciter, si on sait s’y prendre, en ménageant l’incitabilité, car cette puissance s’accroît par l’excitation.
Cependant, Brown remarque l’importance qu’il y a à considérer \opportunité dans la vie, ce qu’Hippocrate appelait l’occasion ; car pour tomber malade, il ne faut pas simplement être trop ou pas assez excité, ilfaut l’être contrairement à ce que la nature demanderait. Inopportunité est pour lui une sorte de prédisposition dont il se fait une idée confuse mais qu’il démêle très-bien être un état préalable de la maladie ; car ce qui accroîtrait la vitalité de l’un rend celui-ci malade, et il faut en con-
séquence que ce dernier ait une opportunité mauvaise au stimulus.
Du reste, Brown n’admet pas de genres ou d’espèces dans les maladies; il n’y a que des maladies générales et des maladies locales ; les maladies générales sont une secousse de tout le système, et se résolvent quelquefois en un état local. Les maladies locales viennent d’une lésion locales et n’arrivent qu’exceptionnellement à être générales.
Le traitement consiste essentiellement dans le maniement des stimulants, car il n’y a que des stimulants, dans la nature. Dans les maladies sthéniques^ il faut modérer les stimulants. Dans les maladies asthéniques, il faut recourir aux stimulants doux d’abord et de plus en plus énergiques pour accroître et renouveler Vincitabilité par l’excitation. L’opium est le plus énergique des stimulants, et tout le monde se rappelle le mot que Brown répétait énergiquement lojomm me Aerc/e non sedat.
Ce système était trop séduisant, parce qu’il parodie trop bien la vérité, pour n’avoir pas un certain succès. Girtanner tenta de se l’approprier en l’important en Allemagne, vers 1772 ; Locateüi et Moscati l’introduisirent en Italie, où P. Franck ne dédaigna pas de lui être favorable; Weikard le répandit d’abord en Allemagne, où il dévoila la fraude de Girtanner, et le produisit en Russie: et bientôt, de toutes parts, le brownisme eut des adhérents et surtout des exploitateurs en sens divers. Rasori et Broussais n’ont guère fait que du brownisme ; seulement ils ont renversé la thèse de Brown en assurant que les maladies sthéniques étaient les plus fréquentes et les asthéniques les plus rares, et en vantant lescontro-stimulantset les antiphlogistiques.
Brown a eu ce grand succès de débarrasser pour un temps la médecine des explications physiques et cbi-
Prédault. — T, II. la
miques ; elles sont revenues depuis, hélas ! Il a très-bien montré que l’être a besoin de l’extérieur pour vivre, et que sa puissance ne peut s’exercer qu’à la condition d’être amenée à l’acte par une sollicitation de l’extérieur; c’était revenir à d’anciennes doctrines qu’il avait sans doute puisées dans la théolog’ie. Mais au lieu de voir dans cet extérieur un objet d’acte ; au lieu de dire: la puissance vitale a besoin d’un objectif pour s’exercer, et l’extérieur en lui donnant cet objectif la suscite, la ranime et la vitalise ; il dit que cet extérieur stimule. Il semble qu’il se soit trompé de peu de chose, et cependant ce peu est tout un monde. Car en disant que la cause extérieure stimule, il admet que l’action est toujours la même et varie seulement de deg*ré selon le stimulant. En disant que l’extérieur est un objectif d’acte, il faut dire forcément que la puissance doit varier son acte selon cet objectif ; et dès lors il ne s’ag-it plus seulement de voir une action aug*mentée ou diminuée selon le degré du stimulus, mais bien d’étudier une action qui varie dans ses formes et dans ses modes selon l’objectif auquel elle s’adapte.
Les sociologistes modernes, A. Comte et M. Littré à leur tête, sont tous des browniens qui ont fait venir l’être de l’extérieur, en interprétant le fameux mot du système : l’excitant fait la vie ! Ils ont émis alors la doctrine que c’est l’excitant extérieur qui crée toutes les formes des actes de la vie ! S’ils avaient vu que l’extérieur n’est qu’un objectif d’acte, ils eussent compris de suite que l’action devait être en raison de la puissance qui opère et de l’objet auquel elle s’adapte ; cela est tout à fait élémentaire. Ils auraient tenu compte alors de l’être, de ses puissances, de ses dispositions, de ses instruments propres. Deux grosses erreurs et qui, par une singularité du système, sont contradictoires^ ont donc été ainsi
poussées. Par l’une, on suppose queFêtre n’est rien, que son activité dépend absolument de la cause extérieure qu’on nomme un excitant ; et dès lors on pose en conconséquence, d’ailleurs hypothétique, que toutes les formes de l’acte dépendront de cette cause extérieure. Par l’antre, on admet que les formes de l’activité se résumeront à être ou une stimulation ou l’hyposthénie. Il est vrai que Brown ne voulait pas aller jusqu’où sont allés les sophistes de notre temps qui ont forcé ses principes ; mais il leur avait préparé la voie. Son tort capital avait été de ne pas voir que la cause extérieure suscite l’acte, parce qu’elle est l’objet sur lequel l’acte doit s’accomplir; que dès lors, l’activité dépend de l’être qui développe ses puissances en les modulant selon l’objet à mouvoir ; qu’ainsi, la forme de l’acte dépend de la puissance de hêtre selon ses'aptitudes, et de l’objet selon ce qu’il suscite. De nos jours, bien des hommes n’ont point reconnu cette vérité ; et c’est un des torts du sys- . tème hahnemannien de ne l’avoir point fait.
En résumé, pour la grandeur et la profondeur de la conception physiolog*ique et pathologique. Van Helmont avait été bien plus avant vers la vérité que tous les browniens.
VI. École naturaliste. — Arrêtons-nous un instant sur le rôle que les naturalistes ont joué en médecine pendant le xviii® siècle. C’est le moment de nous en occuper.
Bien que l’histoire naturelle puisse être cultivée à beaucoup de points de vue, soit par des philosophes, soit par des collectionneurs, des voyageurs, des marchands importateurs ou des industriels, elle n’en est pas moins surtout un appendice de la médecine, et ceux qui s’y sont illustrés ont été principalement des médecins.
Au commencement du xviif siècle, Jean Ray, le célèbre botaniste ang*lais, venait de mourir; on sortait des travaux de Malpig’hi, de Swammerdam, de Redi ; Leuvenhoeck, Lancisi, Vallisnieri, Tournefort, dont la vie allait être coupée si rapidement, étaient dans toute leur g-loire ; Trembley-; bientôt allait paraître Buffon, avec son collaborateur Daubenton; Linné le Suédois, Oh. Bonnet, l’ami et le compatriote de Trembley; Réauniur, qui allait abandonner les mathématiques et la physique pour l’étude des insectes ; Camper, qui devait suivre Buffon de si près dans l’étude de l’homme, et qui allait trouver comme un continuateur dans Blumenbach; Spalîanzani, qui devait illustrer si brillamment la chaire de Vallisnieri; les Jussieu, qui devaient définitivement fonder la classification naturelle en botanique ; Vicq d’Azyr, trop incertain de sa vie ; Meckel, Darwin, J, Hunter ; et à la fin du siècle, Pallas et de Humboldt, qui allaient donner la main à Larnarck, Geoffroy Saint- Hilaire et Cuvier.
Il ne nous appartient pas, il n’est pas de notre sujet de suivre tous les travaux de ces grands savants; mais nous commettrions une faute si nous ne marquions pas ce qu’a été leur influence sur les doctrines médicales.
Nous leur devons d’abord, d’avoir classé les maladies, comme des espèces naturelles. Sans- doute cette idée avait été émise par Sydenham et bien d’autres, mais lîette idée était restée stérile, et ce qu’avait fait Félix Plater, ce qu’avait tenté Stahl, n’étaient que des ébauches. C’est en réalité après J. Ray et Tournefort que Selle et Linné donnèrent les premières classifications pathologiques.
L’idée de l’entité morbide était dans toute la tradition médicale, mais on voyait mal ce qu’était l’espèce, d’autant plus qu’on avait oublié les travaux des philosophes
ÉTUDE SUR NOS TRADITIONS, scolastiques qui l’avaient le mieux définie. C’est après les remarques de Tournefort le premier, puis de Bufîon, puis de Camper, que l’idée de Yespèce, capitale en histoire naturelle, fut importée sérieusement en médecine, ou du moins y prit une forme plus nette ; et encore, on voit comme elle est vag*ue chez Cullen, qui la saisit le mieux de son temps, combien elle est fausse chez Pinel à la fin du siècle, combien elle est laborieuse dans Bayle au commencement du nôtre ; de sorte que ce n’est g-uère que J.-P. Tessier qui, de nos jours, l’a dég’ag'ée définitivement dans son application à la patholog-ie.' D’ailleurs, il faut en convenir, la formule des naturalistes n’était g’uère applicable à la médecine; et lorsque Bufîon établissait que sont et doivent être considérés comme de même espèce les êtres qui engendrent ensemble, on ne voyait g'uère en quoi cela pouvait expliquer l’espèce morbide, dont la formule était cependant aussi importante pour établir la classification nosologique, que la formule des naturalistes était nécessaire aux classifications de l’histoire naturelle. Il a fallu du temps pour comprendre comment l’espèce morbide trouve sa formule dans l’entité morbide, comme l’espèce naturelle trouve sa formule dans l’être naturel. Notre siècle seul pouvait vraiment arriver à ce point.
C’est encore aux naturalistes que nous devons le grand débat sur la génération. Sans doute, Harvey avait déjà lancé ce suprême axiôme : omne vivum ex ovo; tout être vivant sort d’un œuf. Mais là n’était point tout. Les observations de Haller sur l’œuf fixèrent sur le développement du fœtus; les fécondations artificielles de Bufîon et de Spallanzani assurèrent le rôle des éléments générateurs. Bestaitla théorie ! C’est ainsi qu’eut lieu d’abord le débat sur les générations spontanées, débat qui parut clos par les expériences de Spallanzani, mais qui laissait
à côté de lui les rég*énérations découvertes par Tremblay sur le polype d’eau douce, par Spallanzani sur les salamandres, débat qui vint bientôt se compliquer delà parthénog’énèse des pucerons,sibien étudiée par Ch.Boniiet. Jamais d’ailleurs l’esprit humain n’avait été plus sing’ulièrement excité que par ces découvertes, jamais il ne s’exerça plus subtilement aux théories, pour rendre compte des faits. A côté du système des movles organiques^ inventé par Buffon, se produisit la théorie de \emboîtement des germes^ qui émanait du système philosophique de Leibnitz, et que Ch. Bonnet défendit avec tant de vigueur, tant d’honnêteté et tant de talent, dans ses Contemplations de la nature^ Considérations sur les corps organisés^ Palingénésie philosophique. Les deux systèmes tombèrent, aussi bien celui de Buffon, que celui de Ch. Bonnet, mais il en demeura quelque chose. De Buffon, il resta que la production du germe, n’est pas un effort purement local de l’organisme, mais bien un effort de toutes les forces de l’être, concentrées sur une fonction localisée; et c’est une flèche.que, sans le vouloir, les naturalistes attachèrent aux flancs de l’organicisme, et dont il devra périr. De Ch. Bonnet, il demeura dans les esprits une préoccupation vigoureusement enfoncée, du rôle de la préparation et de la prédisposition à l’acte ; car, si l’emboîtement organique ne pouvait être admis comme réellement subsistant dans le germe, l’idée fondamentale d’une préparation invisible, mais indéniable dans ce germe amorphe, destinée à l’organisation, restait un fait solidement établi; et ainsi le rôle de la préparation à la vie, de la préparation ou prédisposition à la maladie, rôle admis autrefois et oublié, reprenait vigueur, allait être relevé par Gaubius et Zimmermann comme un enseignement traditionnel, et J. Hunter allait bientôt le réinstaller solidement dans l’étiologie, jus-
qu'à ce-que J.-P. Teissier lui donne de nos jours une formule nouvelle sous le nom de prédispositions définies. Il y a ainsi dans les sciences une filiation d’idées dont l’histoire enseig’ne les filtrations et aide à faire comprendre l’importance. .
Les naturalistes donnèrent encore une vig-oureuse impulsion à la science expérimentale, et on peut dire qu’ils l’installèrent. Les médecins, Harvey, Malplig*hi, Swammerdam, Winsluw, avaient commencé dans le XVII® siècle ; mais Buffon, Haller, du Tremblay, Vallisnieri, Spallanzani, donnèrent à la science expérimentale en physiologie un grand essor, par leurs travaux sur les générations artificielles, sur l’irritabilité, sur les régénérations, sur les digestions artificielles. On n’en était pas où en sont venus les physiologistes modernes à la suite de Magendie, mais on ouvrait la voie : on savait encore que l’expérimentation n’est pas toujours sûre, quoique féconde, et qu’elle a besoin d’être guidée par la tradition et le raisonnement.
' Par cet essor donné à la science expérimentale, les naturalistes entraient dans le courant d’idées des organiciens : on marchait à la découverte et à la précision des fonctions organiques. Mais, par un autre côté, cette école réagissait contre le sens trop matérialiste et trop mécanicien des organiciens, en constituant une science générale de l’homme à côté de la physiologie purement organique où on se réduisait en médecine. Dans le xvii® siècle encore, la physiologie avait gardé son ancienne ordonnance, dans laquelle les questions générales sur la nature de l’homme étaient étudiées comme l’avaient fait les anciens médecins philosophes ; mais, avec Boerhaave et Haller, cette science s’était dépouillée de toute alliance philosophique et était devenue, comme le demandaient les cartésiens, une simple science mécani-
cienne de fonctions org*aniques. A côté de Stabl, qui protestait dans la première partie de sa Theoria medicavera^ les naturalistes, comme Gh. Bonnet, Buffon, Blumenbach, reprenaient l’idée d’une science g*énérale de l’homme; et c’est à ce courant que se rattacheront en partie Barthez, dans ses Nouveaux éléments de la science de f homme, Bichat, dans son Anatomie générale et ses Recherches sur la vie et la mort.
Enfin, c’est aux naturalistes que revient la fondation de l’anatomie comparée, science entrevue et esquissée par Aristote, comprise un instant par quelques grands philosophes du xiii® siècle, mais qui ne vient sérieusement au jour qu’avec Dauhenton, le savant et modeste collaborateur de Buffon, le maître et le protecteur de Vicq d’Azyr. Réaumur, Blumenbach, Darwin, Meckel, J. Hunter, précédèrent et préparèrent les travaux de Lamark, Cuvier, Pallas, Geoffroy Saint-Hilaire^ qui sont les éducateurs de notre âg’e.
VIL L’organicisme. — Vers la fin du xvii® siècle le mécanicisme contrebalançait sing*u]ièrement l’iatrochimie, et portait les esprits à étudier plutôt la mécanique de l’être vivant que sa composition humorale. C’est de là sans doute qu’est née cette pente vers le solidisme., dont nous avons saisi les sig*nes dans Ettmul- 1er, et qui s’accentua dans Bag*livi, dans Lancisi, dans Hecquet. Pendant que l’école chimique allait se fondre dans l’école humorale, l’école iatro-mécanique glissa par le solidisme dans Xorganicisme; de l’idée que le solide est le terrain capital de la vie, à l’idée que le jeu vital est dans la fonction organique, il n’y a qu’un pas.
Morgagni (1682-1771) dans son livre de Sedibus et camis morborum (1760); Sewac (1693-1770), dans son Traité des maladies du cœur (1749) ; Lieutaud (1703-1780) dans
son Anatomie médicale (1749-66), et plus tard, dans sa Médecine pratique et sa Matière médicale; Avenbrug’g'er, dans son Traité de la percussion : Imentum nomm ex peraissione thoracis humani^ ut signo, absirusos interni pectoris morbos detegendi; Vienne, 1761, traduit en français, accentuèrent le mouvement qui voulait rendre compte de la vie, de la maladie et de la santé par le jeu des organes. Bordeu en donna le premier la formule exacte. Mais deux courants divergents devaient entraîner cette école, l’un dans le sens du matérialisme, l’autre dans le sens vitaliste-. Ce second courant était d’ailleurs dans le sens de son vrai mouvement, et on peut affirmer que l’organicisme, dans ses principaux maîtres, voulait affirmer le jeu des organes, mais non l’attribuera une simple disposition de la matière. Ce point de doctrine est capital, si on veut bien se rendre compte de la naissance du vitalisme moderne.
Bordeu (Théophile), né à Iserte, dans le Béarn, le 22 février 1722, mort à Paris le 23 novembre 1776, est un des grands hommes dont la médecine puisse s’honorer. Il était d’une famille où lamédecine était exercée de père en fils depuis des siècles^ etfut ainsi de bonne heure inspiré par lestraditionsde notre art.Ayant obtenu sa licence àMontpellier en 1742, et faisant alors sa première dissertation, de Sensu generice considerato^ il sentit cependant le besoin de compléter ses études. L’année suivante, il donna une Historia chylificationis et ne prit le bonnet de docteur qu’en 1744. Après un court séjour dans sa famille, il revint étudier à Montpellier, fit ensuite un voyage à Paris, d’où il rapporta le titre de surintendant des eaux d’Aquitaine, et se consacra pendant quelques années à l’étude de ces eaux. Ses Lettres sur les eaux du Béarn^ sa participation au Journal de Baréges, dans lequel écrivaient son père et son frère, l’occupèrent
pendant plusieurs années. Enfin, il donna comme un adieu à ses chères mon 10 ^ 1108,808 HommagesàlavalUecT Ossan^en patois des Basques^ et vint s’établir à Paris. Il avait alors 30 ans, et publiait en arrivant, comme son œuvre de maître, ses Recherches anatomiques sur la position des glandes et sur leur action; Paris, 1752. Le retentissement de cette publication fut considérable, et son auteur fut vite en rapport avec tous les savants et littérateurs de la capitale. Il rédig’ea pour le Dictionnaire encyclopédique l’article Crise^ qu’il fît imprimer séparément en 1753, et la même année l’Académie de chirurg*ie couronnait sa Dissertation sur les écrouelles. Cependant il n’avait pas de titre à exercer la médecine à Paris, n’étant docteur que de la Faculté de Montpellier ; il se soumit, pour obtenir le même titre de la Faculté de Paris, à soutenir les trois thèses en dissertations latines d’usage. On parlait alors de l’ouvrage que Solano de Lucques avait récemment donné en espagnol sur le pouls ; ouvrage que Nihell avait traduit en anglais, à Cadix, en 1743, et dont Lavirotte venait de donner la traduction française en 1748. Bordeu qui suivait assidûment l’hôpital de la Charité, s’empara de ce sujet, le contrôla, le refondit, et nait au jour un ouvrage vraiment nouveau dans ses Recherches sur le pouls., 1754. Le bruit que fît ce livre fut au moins aussi considérable que celui sur les glandes; mais aussi les envieux, à la tête desquels était un certain Bouvard, furent déchaînés. Bordeu fut abreuvé d’amertumes ; Bouvard l’accusa d’avoir volé un homme de qualité en l’accompagnant aux eaux ; l'es calomnies suivirent leur train, et Thierry le fi.t rayer de la liste de la Faculté. 11 lui fallut un arrêt de la Cour souveraine pour avoir justice, et heureusement le public le dédommagea de la haine envieuse de ses confrères. Il continua d’ailleurs ses travaux et publia dans le Jour-
ml de médecine de 1761, 1762 et 1763, ses Recherches sitr la colique du Poitou. En 1768, il fit paraître sans nom d’auteur et sous la rubrique de Liég*e (1768), ses Recherches sur ï Histoire de la médecine. En 1767, Recherches sur le tissu muqueux. Enfin, en 1775, il publia le premier volume des Recherches sur les maladies chroniques., où il voulait mettre tout ce qu’il avait acquis de savoir et d’expérience, et qu’il voulait laisser comme un monument de famille en l’honneur de son pays natal, en faisant collaborer son père et son frère, et en utilisant leurs nombreuses observations communes sur les eaux des Pyrénées. Il en était là, lorsqu’il sentit le besoin de repos; la fatig’ue de corps et d’esprit avait été g’rande, et des accès de goutte vague lui conseillaient lerepos.il réunit 80,000 francs, somme totale de toutes ses économies, et fit un voyage au pays natal. Les eaux minérales furent infructueuses à le remettre, et les accès goutteux continuèrent leur travail. Un jour, le 23 novembre 1776, il fut trouvé mort dans son lit; une attaque d’apoplexie l’avait frappé dans le sommeil. Ses ennemis ne furent point désarmés, car en médecine l’envie n’a pas de pitié, et le Bouvard s’écria, en apprenant sa mort: «Je n’aurais pas cru qu’il fût mort horizontalement ; » pendant que la France pouvait pleurer un de ses grands hommes. On a réuni la collection de ses œuvres complètes en deux volumes ; Paris, 1818, avec une notice du professeur Richerand.
Ce qu’il nous importe ici, ce n’est point de faire l’analyse de ses œuvres, mais de les parcourir pour en saisir la doctrine générale.
Pendant que de nos jours il faut considérer l’organicisme comme un matérialisme déguisé, car de fait il n’est point autre chose dans les chefs qui l’exploitent actuellement ; au contraire, lorsque Bordeu en fît un
système, c’était une réaction contre le matérialisme des écoles iatro-chimiques et iatro-mé(îaniques. Bordeu ne manque pas un prétexte d’affirmer et de montrer que la vie ne peut s’expliquer sans un principe d’être et sans des lois de vitalité toutes différentes des lois purement mécaniques ou chimiques. Avec rorg*anicisme, tel qu’on le connaît aujourd’hui, la tradition médicale est entièrement méprisée : avec celui qu’installait Bordeu, cette tradition était non-seulement respectée, mais relevée. Enfin, pour tout exprimer d’un mot: dans l’école nouvelle, c’est la matière de l’org-ane qui est tout ; avec la formule du médecin béarnais, la vie de l’org^ane est une fonction de l’être.
Bordeu voulait mettre aussi de côté les forces occultes, comme on en avait donné le mot dans les siècles précédents, et il pensait, sinon que ces questions de dynamique étaient fausses, du moins qu’il fallait les prendre pour oiseuses. C’était pour établir que le cerveau n’est pas une g’iande. Voici d’ailleurs son raisonnement:
« Un examen fait sans préjug'és fera sentir du moins que le sentiment de ceux qui admettent les esprits, n’est pas plus probable que l’opinion de ceux qui les rejettent.
a Ajoutons que ceux qui admettent les esprits sont aussi embarrassés pour expliquer les fonctions des nerfs que ceux qui ne les admettent pas. Que n’a-t-on pas été forcé d’avancer sur la prodig*ieuse vitesse de la lumière ! combien d’inutiles peines ne s’est-on pas données ! combien de calculs plus inutiles encore n’a-t-on pas faits !
« En un mot, en. est-on plus avancé lorsqu’on a suivi les détails infinis de Boerhaave et de ses commentateurs sur cette question ? Ne vaut-il pas mieux l’aban-
donner pour une bonne fois, et la mettre au rang* de ces questions ennuyeuses par lesquelles les anciens commençaient leurs physiologies? Ne profiterons-nous jamais des bévues de tous ceux qui ont précédé ! La postérité ne sera-t-elle pas étonnée d’apprendre que nos réformateurs ont donné à de semblables questions un temps qu’ils auraient pu mieux employer sans doute!
« Tirons de tout ce que nous venons de dire sur l’existence des esprits une conclusion comme anatomiste, et concluons que ceux qui ont regardé les nerfs comme des conduits excrétoires du cerveau ne paraissent pas avoir prouvé leur opinion comme il faut.
«Et si, comme il est vrai, la prétendue existence du fluide nerveux, et l’idée qu’on en a eue que les nerfs étaient de vrais conduits excrétoires servait de preuve à quelques physiologistes pour croire que le cerveau est une glande ou un corps glanduleux, n’est-on pas en droit d’avouer que cette raison ne prouve rien ? » {Recherches anatomiques sur les glandes^ § XXXIV.)
Bordeu avait là le faible de son temps et aussi du nôtre. Avec beaucoup de bon sens d’ailleurs dans l’examen du détail, il imaginait que certaines questions peuvent être écartées parce qu’elles nous ennuient. Hélas ! on recule ainsi les sciences ! Toute question posée doit être résolue, pour être reprise encore tant qu’il reste quelque nuage ; vouloir l’écarter simplement, c’est laisser sur sa route un point non reconnu qui peut être un piège, et qui tôt ou tard se redressera comme un sphinx. Gela est commode sans doute pour ces professeurs, ces académiciens, ces gens en place, ces réputations en faveur, de déclarer qu’ils écartent de la science telle ou telle question qui les embarrasse, et de la piétiner sous leur dédain. Mais ces orgueilleux passent, la
vérité subsiste, et le problème se redresse à un moment donné, d’autant plus formidable qu’il a été martyr! Et l’histoire qui juge est contrainte de flétrir la mémoire des tyrans.
Bordeu ne veut voir que la vérité qui le passionne ; faiblesse de l’homme! Il dédaigne ou même flétrit ce qu’il ne comprend pas ! Ce qu’il voit, ce qui le passionne, et ce qu’il veut faire voir, c’est que chaque organe a sa vie particulière, sa fonction. C’est sur ce point qu’il concentre ses forces. Il cherche donc à établir que les glandes ne filtrent pas l’humeur sécrétée, comme le disaient les mécaniciens, mais qu’ils io. fabriquent ; ai, bien qu’il n’aime point les chimistes, il conserve quelque faveur pour Van Helmont, et fait comme un appel aux ferments locaux. Ecoutons-le; je cite les traits principaux :
« Nous avons supposé jusqu’icique les humeurs étaient contenues formellement dans le sang; cette opinion semble plus vraisemblable que celle des auteurs qui assurent le contraire. Il ne faut pourtant point déguiser qu’il y ait bien des objections à faire.
«Voyons d’abord si elle peut réellement influer sur la pratique médicale. Un praticien qui croira que les différentes liqueurs sont contenues formellement dans les humeurs ne saurait se dispenser, dès qu’il trouvera quelque couloir en défaut, d’accuser cette sorte de mauvais mélange des liqueurs, ou de cacochimie, à la suite de la surabondance de l’humeur retenue, et d’agir en conséquence. Celui, au contraire, qui prétendra que les couloirs sont faits pour former l’humeur qu’ils vident en certain t emps, ne craindra dans toute sécrétion retenue, que la pléthore qui peut résulter de la suspension d’une excrétion ; celui-ci ne pourra point avoir les mêmes vues
que le précédent, et leur dispute roulera sur la question dontnqus parlons, et qui n’est point ànég'liger, comme on voit. » [Recherches anat. sur les glandes^ GXIV.)
La question est bien posée, et c’est la plus g*rave de toutescelles que le xviii® siècle eut à résoudre dans notre science. C’était la fin radicale de l’humorisme si l’opinion de Bordeu triomphait, et de nos jours il y a des g’ens qui se demandent si la solution est définitivement acquise. Mais Bordeu a le mérite de voir son importance, de la poser, et de devancer son temps; fine méconnaît pas les objections, mais il en atténue la valeur ; il se demande si la bile de la jaunisse est bien de la bile, si l’urine dans le sang* est bien de l’urine, enfin il se dit: « Les chimistes qui admettaient un ferment particulier fabricateur de l’humeur à réparer pouvaient être mal fondés, mais ils avaient quelque raison pour eux; après tout, il serait bien utile qu’on décidât ces questions une fois pour toutes , et qu’on les approfondît un peu. On déciderait en même temps si les médicaments peuvent altérer sur le sujet vivant la masse des humeurs et chang’er ou suspendre les mouvements qu’on appelle spontanés ; s’il y a à compter et jusqu’à quel point, sur cette sorte de remède; s’il y en a qui soient bilieux, ou fassent la bile, et ainsi de suite. » {Ibid.)
Il insiste alors sur cette question des médicaments, et pose comme en se jouant les fondements de la nouvelle matière médicale qui devait être établie :
« Il y a peut-être des médicaments qui évacuent une humeur en la rendant plus abondante dans la masse du sang*, en rendant les humeurs plus ou moins mobiles, plus ou moins épaisses. D’autres font des évacuations, en ag*issant surrorg*ane g“landuleux simplement. En un mot, il y a là-dedans bien des choses à examiner ;
elles sont essentielles et doivent être le fondement de la vraie matière médicale. » CXV.)
Il se demande si les médicaments n’agissent pas sur un organe général qui ralentirait tous les organes particuliers; réminiscence de Para(;elce et de Van-Helmont, qui va lui donner tout à l’heure une clef.
11 insiste pour bien établir l’action du mercure sur les glandes, et montre que, comme nous Je dirions aujourd’hui, c’est une voie d’élimination, et il se demande s’il n’y a pas des actions semblables par les matières morbifiques ou par d’autres médicaments. {Ihid.^ GXVl.)
Puis il établit la difiérence entre la sécrétion et l’excrétion, différence qu’on a eu tant de peine à saisir, et qui d’ailleurs était la clef de l’action des glandes.
Il arrive ainsi à conclure, après plusieurs paragraphes, par ces mots :
« Il semble que nous en avons dit autant qu’il en faut pour prouver au moins qu’il est vraisemblable que chaque glande, et même chaque partie, a son département et une action particulière quelle exerce à des temps marqués (1). Nous ne prétendons pas pénétrer plus avant par le présent. » {Jhid.^ CXXIV.)
Mais cela dit, sa pensée l’oppresse trop fort pour qu’elle lui échappe, et il consacre le paragraphe suivant à nous l’exposer:
«La plupart des physiologistes ne traitent la circulation qu’en gros ; ils ne remarquent pas qu’elle peut être fort différente dans les gros vaisseaux et dans les plus petits. Chaque partie ne peut-elle pas même avoir sa circulation particulière, qui peut augmenter ou di-
(i) Bichat ne laissera point échapper cette remarque.
minuer, sans que la circulation générale s’en ressente (i).
« Il y a apparence que les circulations sont plus ou moins promptes^ suivant les différents ordres de vaisseaux, et suivant Faction et l’usage des parties. Toutes ces vérités peuvent être regardées comme des corollaires de ce que nous avons avancé jusqu’ici.
« Il y a donc une circulation générale et bien des circulations particulières. Ce.sont, si nous osons le dire, comme de petits cercles qui viennent aboutir à un plus grand. Nous avons accoutumé de nous servir de cette dénomination de cercle pour exprimer qu’une partie, quoiqu’elle reçoive le sang au moyen de la circvlation générale^ ou qui se fait dans les plus gros vaisseaux, n, pourtant une circiilatian particulière^ suivant qu’elle est en action ou quelle n’y est point : les autres parties qui se ressentent de cette action sont du département de son cercle, etc.
«Ainsi la moindre partie peut être regardée comme faisant pour ainsi dire corps à part: Elle agit, il est vrai,. au moyen de la circulation générale, mais elle est aussi distincte que le système des vaisseaux sanguins l’est du système des vaisseaux chyleux, et que la circulation du poumon et celle du foie' le sont de celle qui se fait dans les gros vaisseaux ordinaires.
«Pourrions-nous nous servir d’une comparaison qui, toute grossière qu’elle est, peut avoir ses usages ? Nous comparons les corps vivants, pour bien sentir Faction particulière de chaque partie, à un essaim d’abeilles qui se ramassent en pelotons, et qui se suspendent à un arbre en manière de g*rappe ; on n’a pas trouvé mauvais qu’un célèbre ancien ait dit d’un des viscères du bas-
(l) On a repris depuis cette vérité tombée dans l’oubli, et cela a passé pour une découverte.
T. II.— Fréüaült. 1-i
ventre, qu’il était animal in animali; chaque partie est pour ainsi dire non pas sans doute un animal, mais une espèce de machine à part qui concourt à sa façon, à k vie générale du corps.
«Ainsi pour suivre cetle comparaison de la g'rappe d’abeilles elle est un tout collé à une branche d’arbre, par l’action de bien des abeilles qui doivent ag’ir ensemble po.ur se bien tenir ; il y en a qui sont attachées aux premières et ainsi de suite ; toutes conçurent à former un corps assez solide, et chacune cependant a son action particulière à part; une seule qui viendra à céder ou à ag*ir trop vigoureusement, dérangera toute la masse d’un côté : lorsqu’elles conspirent toutes à se serrer, à s’embrasser mutuellement, et dans l’ordre et les proportions requises, elles composeront un tout qui subsistera jusqu’à ce qu’elles se dérangent.
« L’application est aisée : les organes du corps, sont liés les uns avec les autres ; ils ont chacun leur district etleur action; les rapports de ces actions, l’harmoniequi en résulte, font la santé. Si cette harmonie se dérange, soit qu’une partie se relâche, soit qu’une autre l’emporte sur celle qui lui sert d’antagoniste, si les actions sont renversées, si elles ne suivent pas l’ordre naturel, ces changements constitueront des maladies plus ou moins graves. « CXXV.)
C’était en 1752, que Bordeu lançait ainsi pour la première fois cette conception qui formulait la doctrine de l’organicisme, considérait la vie comme le résultat général, la somme totale de toutes les vies particulières des organes. 11 y avait là certainement un bien grand oubli à^Y unité dans l’être, et dans la coordination générale de toutes les actions particulières de l’être; mais l’exag’ération des fonctions organiques poussée jusqu’à Terreur était peut-être la condition sans laquelle on
aurait laissé passer inaperçue la vérité qu’elle recélait. Hélas ! rhomme est ainsi fait qu’on ne peut souvent lui enseigner la vérité qu’en lalui faisant passer à l’abri d’une erreur; c’est le faux qui le séduit par l’étrangeté et qui sert de passeport au vrai ! Un jour on se désillusionne et on brise l’idole, mais à un moment on s’arrête étonné devant la vérité qui apparaît lorsque le masque qui la dérobait est tombé.
Nous venons de voir le premier jet de la doctrine. Nous allons prendre la seconde formule que Bordeu donnait à la fin de sa vie dans la 1" partie de ses 'Recherches sur les maladies chroniques. Il y avait vingt-trois ans qu’il avait donné la première. Aussi, ses idées sont plus nettes, sa pensée est mûrie et agrandie; c’est l’œuvre accomplie qui se présente, c’est la conception entière du médecin. Nous transcrivons. . '
« Théorème -premier. Le corps vivant est un assemblage de plusieurs organes qui vivent chacun à leur manière, qui sentent plus ou moins, et qui se meuvent, agissent ou se reposent dans des temps marqués ; car suivant Hippocrate, toutes les parties des animaux sont animées.
«H. Les parties qui composent cet assemblage sont liées entre elles par une substance spongieuse, muqueuse, cellulaire, au sein de laquelle les organes qui sont autant d'expansions des nerfs sont logés et implantés, comme les fleurs et les fruits le sont dans leurs boutons.
«HL La vie g’énérale qui est la somme de toutes les vies particulières, consiste dans un flux de mouvement réglé et mesuré, qui se fait successivement dans chaque partie, détermine l’exercice de ses fonctions, et forme la trame entière de notre vie. C’est ainsi que toutes les parties sont causes, principes, et causes finales.
«IV. 11 est une série de mouvements et de fonctions propres à chaque âge et à chaque sexe. Ces diverses
2\f HISTOIRE DE LA. MEDECINE.
séries et d’autres causes qui seront rapportées plus bas, forment la vie particulière de chaque individu ; elles produisent ainsi la santé, lorsqu’elles sont secondées par une distribution louable du suc alimentaire ; car la santé est une modification de la vie sujette à varier même dans un sujet déterminé.
«V. Mais comme la santé n’est pas constante et uniforme, il n’en est pas non plus de parfaite, c’est-à-dire qu'il n’existe pas un état parfait des parties et de leurs mouvements. Cet état se conçoit seulement comme on conçoit le mouvement perpétuel, ou la matière première en physique, la privation absolue de frottement en mécanique, le changement à volonté des mixtes en chimie, et le point sans étendue en mathématiques ; d’où vient qu’on peut le regarder comme l’objet idéal de la médecine.
a VI. La vie ou la santé particulière dont chaque homme jouit, laquelle s’éloigne ou s’approche de la santé parfaite, selon l’action plus ou moins énergique de certains organes, établit les divers tempéraments ou les divers ordres des fonctions.
«XII. Le cerveau, le cœur et le ventricule (estomac) sont le triumvirat, le trépied de la vie; par leur union et leur concert merveilleux, ils pourvoient à la v. de chaque partie et à chaque fonction ; ils sont enfin les trois principaux centres d’où partent le sentiment et le mouvement, et où ils reviennent après avoir circulé ; car la santé se soutient par cette circulation constante.
« XïlI. Les fonctions particulières, comme les sécrétions et les excrétions, le mouvement musculaire, le sommeil et la veille, l’usage des sens externes et internes,, sont subordonnés et doivent leur conservation aux trois causes générales précédentes. Toute fonction a de plus une manière de s’exécuter déterminée et symétrique
Dans chaque excrétion, par exemple, il y a une force qui apprête, une autre qui travaille, et une troisième qui évacue ; après quoi l’organe reprend son premier état. Mais comme cet ordre symétrique est sujet à être dérangé par les affections de ïâme^ il faut toujours bien prendre garde à ces affections.
« XIV. Quoiqu’il existe des fonctions générales communes à tous les individus ; quoique les nerfs soient dans tous les modérateurs des parties, quoique l’ouvrage de la digestion, la sanguification et la nutrition reconnaissent universellement le même mode et la même matière; tout cela est pourtant marqué dans chaque sujet d’un caractère propre et distinct résultant de l’âge, du sexe et du tempérament. Le caractère qu’on a nommé idiosyncrasie se rencontre dans les animaux et les végétaux de toute espèce.
« Il règne dans les lois de l’économie animale un art merveilleux qu’on n’imitera jamais. Le chimiste et le mécanicien ont beau rechercher ou se flatter de le reconnaître, jamais ils ne parviendront, l’un à faire le sang, et l’autre une machine semblable au cœur, au cerveau, ou àTestomac; àplus forte raison ne connaîtrontils jamais les rapports qui font l’harmonie des organes : la nature est plus profonde que le plus sublime mathématicien, physicien ou chimiste.
a XV. Il y a donc trop loin des lois de la chimie et de la mécanique à celles delà nature. Appliquons-nous par conséquent à observer les phénomènes qui se passent dans le corps vivant, à connaître le génie de tous les organes, leur liaison, l’ordre des fonctions et les temps où elles s’exécutent : toutes ces choses dépendent de certains mouvements qu’on peut apercevoir, mouvements qui sont les vrais fondements^ la hase de notre art, et qui méritent de fixer à jamais notre attention.
« XV. Par maladie on doit entendre un dérang*ement dans les fonctions, dépendant de quelque vice org*anique ou de l’action aug*mentée ou diminuée de quelque partie; car nous ne sommes malades, a-t-on dit, que quand nos fonctions sont troublées, ou quand l’énergie des parties, leur ton, est détruit. On trouve dans Arétée et dans d’autres médecins des vestig*es de l’organisme qui a été depuis mieux compris et mieux développé qu’il ne l’avait été jusqu’ici. Gomme c’est de cet organisme bien conçu que dépend la connaissance de la santé et des maladies, il sera par conséquent fort utile d’y lier les observations que nous rapporterons ; nous demandons donc, pour l’exercice de la santé, une suite de mouvements organiques, rég’lée et déterminée; quand ils s’écartent de cette harmonie, il en naît ce que nous appelons indisposition ou maladie.
«XXL Chaque maladie a sa marche et sa révolution, ou un espace de temps qu’elle parcourt ; elle a ses temps d’accès et de durée, qu’il est, pour ainsi dire, impossible de changer. Un observateur attentif peut y remarquer dans toute, comme dans l’excrétion d’une glande, ou dans l’ouvrage de la digestion; 1“ certain changement du corps qui annonce les approches de la maladie ou sa réparation ; 2” les phénomènes qui indiquent sa présence ou sa formation; 3° l’effort combiné de tous les organes qui termine la maladie, soit en la déracinant tout à fait et ramenant la santé, soit en la changeant en une autre, ou bien cet effort cède lui-même à la violence du mal, et s’éteint avec la vie du malade. Cet ordre des changements, qui est commun à toutes les maladies, paraît établir entre elles la ressemblance de forme qu’Hippocrate a dit leur appartenir, et que leur véhémence ou leur petitesse, leur lenteur ou leur célérité, etc., ne sauraient leur ôter.
« XXXIL Quant aux miasmes et corpuscules délétères, poisons et virus de toute espèce, qu’on sait être la cause matérielle de bien des maux, et contre lesquels on vante bien des spécifiques, il est très-certain qu’il existe de ces miasmes ; mais, 1“ leur nature est absolument inconnue, et peut-être le sera-t-elle toujours; 2“ il est d’expérience certaine que ces miasmes n’affectent les corps que selon les dispositions qu’ils y trouvent ; de sorte que, et ceci mérite d’être bien remarqué, ce qui nuit à une partie est souvent salutaire à une autre ; 3“ la g’uérison d’un corps infecté de ces miasmes, qu’elle s’obtienne par spécifiques ou autrement, est toujours subordonnée, de même que les phénomènes qui l’accompag'nent, aux lois de la vie ou au mouvement et la sensibilité des parties et à l’ordre de leurs fonctions, d’où il suit: 1 “ que la nature des miasmes nous étant entièrement inconnue, les moyens de les combattre surpassent nos forces, la raison ne pouvant nous la fournir ; 2" que l'objet du médecin à l’égard de ces substances pernicieuses, est de s’attacher à bien connaître les tempéraments ou les idiosyncrasies qu’elles peuvent affecter; 3" qu’il serait important surtout de connaître par quels mouvements l’art ou la nature parviennent à détruire les miasmes, afin de pouvoir régler ces mouvements.
«XXXIII. Soit par exemple, le virus variolique.
11 faut croire que s’il n’agit pas, c’est qu’il ne trouve pas le corps dans une disposition favorable, disposition qui a été détruite dans ceux qui ont eu la petite vérole. Cette même disposition est donc en partie lacause principale de cette maladie; par conséquent \aptitude à recevoir limpression des miasmes varioliques, et les divers phénomènes ou effets qu’ils produisent, sont les véritables objets qui méritent l’application du médecin. Tout le reste n’est qu’accessoire et trop éloigné de sa portée.
« XXXIV. Gomme la disposition du corps est la cause de la stérilité ou de la fécondité des femmes, elle l’est aussi de l’impression des miasmes varioliques. On ne comparerait pas mal les aecident ^ qu’on éprouve au commencement d’une maladie avec les phénomènes de la génération; car dans l’un et l’autre cas, on sent je ne sais qu’elle secousse subite ; l’ordre des mouvements est changé, et celui qui s’établit ne disparaît que quand ils’est fait une excrétion. S’il est des tempéraments qui fécondent aisément les germes des maladies ; s’il en est de même qui les convertissent toutes en celles qui leur sont propres, comme on le voit par l’exemple des asthmatiques, des goutteux, et de bien d^’autres sujets infirmes, qui dans une épidémie sont atteints de l’asthme, de la goutte, etc., soit que la pleurésie, l’angine, etc., régnent, il se trouve aussi des tempéraments si bien constitués, qu’ils résistent à l’action de la plupart des miasmes, et se familiarisent même avec les poisons. Le tempérament et l’idiosyncrasie sont donc le vrai champ des maladies qu’ensemencent l’air, les eaux, et les autres choses non naturelles: les soins du médecin qui en est le cultivateur consistent à en écarter habilement tout ce qui est nuisible, ou à ôter aux semences, qui sont immuables, l’aliment qui peut les féconder, en changeant la disposition du corps. C’est encore la constitution naturelle qui rend par exemple les Turcs sujets à la peste, les Anglais à la
suette, etc.Quelle est la disposition du corps capable
de résister aux mauvais effets ? Voilà ce qu’il faut principalement savoir. »
Bordeu croyait à l’âme, à un principe de vie dans l’homme, comme il le montre en tant d’endroits dans son Histoire de la médecine. Il s’était nourri d’Hippocrate et il n’a garde d’en oublier ni l’affinité des maladies, ni le mouvement morbide, si bien repris par Stahl, ni les
crises et les évacuations critiques. Bon gré noal gré, il lui faut faire entrer tout cela en ligne de compte avec sa conception organicienne ; il lui faut accorder cet organicisme avec la doctrine de la prédisposition^ mieux formulée chez lui que chez bien d’autres, et dans laquelle on le voit imbu des arguments de Fernel contre les contages. Mais il échoue. On se creuse en vain la tête pour trouver comment tout cela peut s’accorder, et on s’aperçoit des grandes inconséquences de ce grand esprit, ou bien on suspecte des sous-entendus.
C’est qu’en effet, au temps de Bordeu, le solidisme organicien n’avait pas encore donné toutes ses conséquences, et pour ce maître le fond de cette doctrine devait consister surtout à affirmer le jeu delà fonction. Démontrer que l’être entier a sa fonction, que les rouages qui sont en lui ont des fonctions, que l’org’ane qui est l’élément physiologique a sa fonction : c’était tout son but. Et quand on voit combien il insiste sur les rapports entre les fonctions, sur l’attention qu’on doit donner au mouvement vital qui flue tantôt dans une fonction tantôt dans une autre, on s’aperçoit qu’il doit y avoir des sousentendus dans sa parole ; et quand on l’entend nous dire que «la vie g’énérale est la somme des vies particulières », on s’aperçoit qu’il ne faut pas entendre cette parole dans le sens que la vie serait causée par les vies particulières, mais bien que le mouvement g'énéral de la vie comprend tous les mouvements particuliers. Lisonsle à la lumière de cette explication, lisons entre autres son Histoire de la médecine qui fourmille de traits précieux, son Traité sur les crises., son Traité sur le pouls, et alors tout s’explique, presque tout paraît vrai. Son tort est de n’avoir pas nettement accentué l’unité générale de l’être comme nous le disions plus haut.
Aussi tous ses maladroits imitateurs (et combien y en
a-t-il de nos jours ! ) ontsuhd le sens étroit de ses paroles et ont mené l’org'anicisme à sesconsétjuenees mauvaises. De nos jours, les org-aniciens ne croient plus à l’être; pour eux, l’homme est une sorte de polypier dont chaque org*ane a sa vie particulière et distincte.
Bordeu reste un des hommes les plus g*rands de notre histoire, un de ceux qu’on fait bien de relever ; mais sa lecture extrêmement utile à qui le comprend bien, peut être dangereuse pour les esprits qui sont mal prévenus.
Enfin reconnaissons-le, le triomphe du solidisme par l’organicisme mettait justement à néant les rêveries de l’humorisme : mais en vain Bordeu flétrit Fiatrochimie et l’iatromécanique : il laissait une ouverture pour ces folles théories, et elles devaient tendre dorénavant à expliquer le jeu des organes, comme la pierre fondamentale qu’il fallait attaquer pour redevenir maîtresses; en médecine, la chimie et la physique seront perpétuellement les deux tyrans qui visent à notre oppression.
VIII. Le matérialisme, tendait à sortir sous le solidisme et l’humorisme, peu lui importait la voie. INi Van Helmont ni Stahl n’avaient pu rallier la majorité des esprits, et le temps du xviii® siècle n’était pas à concevoir des principes abstraits. Par un reste de bonne fortune particulière, et par je ne sais quelle sorte de magie de son protestantisme^ seul Newton avait réussi à faire accepter des forces d’affinité, de répulsion, d’attraction, nouvelle variété des choses occultes: et ces savants, qui répugnaient tant à l’occulte, acclamaient, grâce à Voltaire sans doute, ces nouvelles assertions. Quoi qu’il en soit,, une forte tendance au matérialisme poussait les savants dans le xviii* siècle. Deux hommes surtout s’en firent l’écho en médecine.
Offray de La Mettrie^ né à Saint-Malo en 1709, mort
à Berlin en 1751;^ se fît recevoir docteur à Reims, et alla étudier auprès de Boerhaave, à Leyde. Il vint à Paris en 1742 pour y être médecin des g’ardes françaises, mais n’y resta pas longtemps. En 1746, il se sauve à Leyde pour éviter la Bastille, écrit contre les médecins lin livre que la Faculté de Paris et le Parlement condamnent. Alors, il se réfugie en Prusse, près de Frédéric le Grand qui en fait son intime et se charge d’écrire son éloge qu’il fait lire à l’Académie de Berlin par Darg’et, son secrétaire des commandements. On sait que Frédéric le Grand, qui donna tout le mouvement de développement à la ville de Berlin, y appela tous les mauvais sujets de France, tous les réfugiés que la révocation de Nantes avait bannis de France, et tous les esprits inquiets, fous ou frivoles qui ne pouvaient vivre avec les moeurs antiques qu’on avait conservées en notre pays. De là cette inimitié qui n’a cessé d’être fomentée en Prusse contre la France, depuis la fin du xvif et le commencement du xviii® siècle. La Prusse n’a dès lors cessé d’être un foyer de conspiration moral, intellectuel et physique contre la grandeur scientifique, artistique, industrielle et politique de notre pays. Tout cela vient d’aboutir, comme nous l’avons vu à cette dernière guerre où l’on a réuni dans un si merveilleux magma la fourberie, les mauvais instincts, la rapacité et la sauvagerie de ces nouveaux Vandales.
LHomme-Machine^ in-12, Leyde, 1748; l’ouvrage qui fit le premier parler de l’auteur, et où il explique que les hommes sont issus de la matière, que la terre n’en produit plus parce que les vieilles poules ne donnent plus d’œuf, fut condamné à peu près partout, à Leyde même, en France, en Hollande. On n’y trouve du reste que de la bêtise avec de la folie. « Les circonstances, plus qu’un mérite réel, dit Jourdan, furent la source de sa célé-
brité. Dans un siècle où la raison n’eut pas à disputer sur tous les points l’empire aux préjug*és et aux institutions g’othiques (?), La Mettrie n’aurait été remarqué ni parmi les savants, ni même dans les cercles frivoles de haute société; homme d’esprit, mais sans g’oût, sans instruction solide, et frondeur par caractère, il fut matérialiste parce que le siècle jouait la dévotion. » — D’Arg*ues s’exprime ainsi : « Tous ses ouvrag'es sont d^un homme dont la folie paraît à chaque pensée et dont le style démontre l’ivresse de l’âme; c’est le vice qui s’explique par la voix de la démence : La Mettrie était fou au pied de la lettre. » — Enfin, nous écoutons Diderot dire de lui : « On reconnaît la frivolité de l’esprit dans ce qu’il dit, et la corruption du cœur dans ce qu’il 'n’ose dise; dont les sophismes g’rossiers, mais dangereux par la gaieté dont ils les assaisonne, décèlent un écrivain qui n’a pas les premières idées des fondements de la morale ; dont le cahos de raison et d’extravagance ne peut être regardé sans dégoût, et dont la tête est si troublée et les idées sont à un tel point décousues que dans la même page une assertion sensée est heurtée par une assertion folle, et une assertion folle par une assertion sensée. La Mettrie, dissolu, impudent, bouffon,
flatteur, était fait pour la vie des cours et la faveur des grands ; il est mort comme il devait mourir, victime de son intempérance et de sa folie ; il s’est tué par l’ignorance de l’état qu’il professait. »
Cabanis eut le triste honneur de vouloir faire passer dans la science les folles élucubrations de La Mettrie. Né en 1757, d’un avocat devenu agronome, à Cosnac, bourg de la Charente, il fit des études incomplètes, qu’il essaya de reprendre à Paris, où il fut un peu livré à lui-même dès l’âgœ de quatorze ans. Très-avide de lecture, ayant l’amour de l’étude et le goût de la
ÉTUDE SUR NOS TRADITIONS, littérature, il parvint cependant à obtenir un certain bag^g-e philosophique. Ce n’est qu’assez tard pour un jeune homme, qu’il se donna à la médecine; il avait ving*t-six ans quand il prit le titre de docteur. Il devint alors médecin de Mirabeau, et publia le journal de la maladie et de la mort de ce grand orateur. Nommé professeur d’hyg-iène, il prit part à la réorg’anisation de l’enseignement médical, et publia successivement : Observations sur les hôpitaux (4789); Rapport au conseil des Cinq-Cents sur ïorganisation des écoles de médecine; sur la certitude en médecine (1797); Sur les révolutions de la médecine (1798); et enfin, Rapports du physique et du moral de Hhomme (1802), dont les six premiers mémoires avaient été lus à l’Académie des sciences morales et politiques, dans les années précédentes. Vers 1805, il fut mis en relations et se lia avec M. Fauviel qui préparait une histoire de la philosophie stoïcienne. Un conflit et une lutte d’idées étaient inévitables. Cabanis, qui avait une grande bonne foi, fut frappé des lumières nouvelles qu’il rencontrait; eils.Lettre àM. F.... sur les causes premières, publiée pour la première fois en 1824, par M. Berard, de Montpellier, témoigne du changement considërahle où il était arrivé. Cette lettre, dans laquelle il reconnaît que l’intelligence ne peut être le fait de la matière et qu’on est obligé d’admettre comme présidant à l’univers une volonté intelligente, montre le gTand pas qu’il avait fait, lui qui avait déclaré, dans les Rapports du physique et du moral, que « le cerveau digère les impressions et qu’il fait organiquement la sécréiion de la pensée. »
Cabanis a beaucoup nui à la médecine sans lui être utile. Esprit plus littérateur que philosophe, et plus philosophe que médecin, il fut plutôt facile que sérieux, il n’a rien laissé de solide. Son livre des Rapports du
physique au moral de ïhomme^ le seul qu’on lise, nest vraiment pas lisible. Les théories mi-partie sensualités prises à Gondillac, et mi-partie matérialistes prises à La Mettrie et à d’Holbach, forment son principal bag*ag‘e, et sont enchevêtrées sans que l’auteur se rende bien compte de la voie qu’il suit: c’est surtout dans la première partie que ces théories sont exposées avec des arg-uments misérables ou des déclamations fatig-antes. Dans la seconde moitié du livre, on trouve au moins pour se refaire quelques observations fines et même justes, des faits séducteurs surtout : la science peut puiser là quelque chose, mais avec beaucoup de réserve, car il y a d’une part bien des hypothèses présentées comme des faits, et d’un autre côté bien des rapprochements où l’effet est pris pour la cause, et réciproquement. Quand on est jeune, on lit ces pages bien écrites avec un certain charme : ayant voulu les reprendre depuis, j’y ai trouvé bien de l’ennui, et il m’a fallu faire des efforts pour m’astreindre à y concentrer quelque attention. On trouve là du reste à peu près toutes les sottises, et dans de meilleurs termes, que des auteurs modernes, comme M. Robin, nous ont rééditées. J’aurais voulu en donner quelques extraits, comme exemples, ruais vraiment cela n’en vaut pas la peine, et je n’ai pu en trouver un seul qui méritât d’être conservé à l’histoire.
Le matérialisme a surtout eu sa mau vaise influence en médecine par la tournure qu’il est venu donner à l’iatrochymie, à Viatro-mécanique et à l’organicisme. Ces fausses doctrines qui par elles-mêmes faisaient déjà tant de mal en se substituant à toute interprétation vitaliste des actes de la vie, sont devenues plus audacieuses encore et plus intolérantes par leur alliance achevée avec le matérialisme, voulant dès lors expliquer tout dans
l’être, non-seulement dans tel ou tel acte, mais la vie elle-même par leurs décevantes et écœurantes utopies. Elles ont trouvé dans la doctrine matérialiste la formule philosophique qui leur manquait et qui les complétait. Pour tout esprit juste, elles n’en sont que plus fausses, mieux démasquées ; mais pour beaucoup de jeunes ou faibles intellig'ences, elles en ont plus de séduction.
IX. Le Vitalisme. — Pour que le matérialisme ait trouvé à pouvoir s’affirmer comme il l’a fait dans ce temps, il fallait qu’il y eût alors bien des éléments mauvais; et en effet.le sensualisme avait beaucoup g’agmé. Cependant une réaction tendait à se produire. L’animisme présenté par quelques auteurs duxvii® siècle, et qui avait formulé son dog'me par Stahl, n’avait pu entamer sérieusement l’opinion ; et cela devait être sans doute, car sur un point fondamental de ses explications, l’animisme stahlien était une doctrine fausse. Cependant il répugnait à bien des médecins d’abandonner la tradition et de ne plus reconnaître une âme dans l’homme; il leur répugnait de délaisser ce principe vital, cet àvopjAûv , cet impetum faciens^ qu’Hippocrate avait signalé comme une clef des interprétations médicales. C’est sur cette base que le vitalisme se posa. En réalité, le vitalisme était dans un grand nombre d’esprits, et le mot de principe vital dans beaucoup de discours, quand Barthez vint en faire une école. On n’a qu’à ouvrir Sauvages, et bien d’autres de ce temps, partout on voit parler de l’âme et du principe vital. Cependant, il faut bien aussi le reconnaître, le matérialisme marchait au triomphe ; il fallait lui déclarer la guerre, et c’est le vitalisme qui lui livra bataille. Bar-
thez, Grimaud, Dumas, Darwin, Blumenbach, J. Hunter etBichat appellent notre attention.
Barthez et l’école de Montpellier. Barthez fut plus qu’une personnalité;, il fît école, une école qui dure encore avec ses dogmes et ses aspirations. Aussi devonsnous lui rattacher ses disciples et prendre son école dans son ensemble.
Barthez naquit à Montpellier le 11 décembre 1734 et mourut le 15 octobre 1803. Après avoir étudié la médecine à Montpellier, il vint à Paris, fut en 1756 nommé médecin militaire et envoyé à Goutances où il eut lieu d’étudier l’épidémie qui sévissait au camp de Granville et la décrivit dans un mémoire mis au Becueil de l’Académie des sciences. En 1757, de retour à Paris, il devint censeur royal, collaborateur du Journal des savants et de Y Encyclopédie méthodique. Bientôt il concourut pour une chaire vacante à la Faculté de Montpellier-et l’obtint non sans obstacles. En 1773, il devient coadjuteur et survivancier du chancelier de la Faculté. Son nom commence à être connu. Il donne la Nova doctrina de Functionibus corporis humani (1774), après avoir publié l’année précédente un discours sur le principe vital, Oratiodeprincipiovitali humanis (1773). En 1778, il donne ses Nouveaux éléments de la science de l'homme. Puis, comme s’il se fût dégoûté de la médecine, on le voit se livrer à la science du droit, devenir docteur, puis acquéreur d’une charge de conseiller à la cour des aides de Montpellier. Son caractère violent et irritable, ombrageux et impérieux, le brouille avec tout le monde, et il revient à Paris où il est vite nommé en 1781 médecin consultant du roi et premier médecin du duc d’Orléans. Associé des principales compagnies savantes
de l’Europe, il entreau Conseil d’Etat. En 1789, il publie le Libre discours sur la prérogative que doit avoir la noblesse dans la Constitution et dans les Etats généraux de France. Avec la révoldtion, il perd ses places et ses titres, et se retire en Lang’uedoc, allant habiter tantôt à Carcassonne, tantôt à Montpellier. C’est à Carcassonne, en 1798, qu’il réunit en un volume divers travaux sous le litre de Nouvelle mécanique des mouvements de ihomme et des animaux. Lors de la reconstitution des Ecoles, il est nommé professeur honoraire de la Faculté de Montpel-' lier, où à l’occasion de Finaug^uration d’un buste d’Hippocrate, il donne un élog*e du grand médecin de Cos, sous ce titre: Ducours sur le. génie ci Hippocrate, 1801. L’année suivante, il publie un Traité des maladies goutteuses, 1802. Venu à Paris, en 1805, pour se distraire de la perte de sa vieille gouvernante, il y donne une nouvelle édition de ses Eléments de la science de ïhomme. Il souffrait alors beaucoup de la pierre. Dubois le sollicita vainement de se laisser opérer, et quand il obtint qu’il s’y résignât, il n’était plus temps : la mort était à quelques jours de là, le 15 octobre 1806.
Barthez n’eut pas de son vivant une grande influence sur la médecine : son caractère s’y opposait. Très-hautain vis-à-vis de ses égaux qu’il mettait volontiers à ses pieds, impérieux avec ses disciples, comme il le montra dans ses rapports avec Dumas, d’ailleurs très-souple visà-vis les puissants, dont il sut toujours obtenir les bonnes grâces, intolérant vis-à-vis ceux qui ne pensaient pas comme lui, quoique, — tant la contradiction est de notre nature, — très-sceptique dans les questions philosophiques supérieures, il était fait pour produire une secte, non point une école. On raconte qu’avec sa grosse tête et ses traits désagréables et laids, il n’inspirait pas la bienveillance. Il possédait d’ailleurs une puissante
FrÉDAÜLT. — T. II. lo
226 HISTOIRE DE LA iMEDECINE.
mémoire qu’il avait fort enrichie par un travail soutenu, n’oubliant pas de revendiquer ce qu^il croyait qu'on lui avait pris, mais se souvenant peu qu’il l’avait pris à d’autres.
Il n’était en somme à Montpellier que le continuateur instinctif et inconscient de Sauvag’es ; il n’eut jamais l’idée de s’en apercevoir. A Montpellier, l’invasion des doctrines chimiques, physiques, mécaniques, n’avait jamais étouffé le souffle hippocratique qui y rég’nait depuis de long-s siècles; et le vitalisme de Van Helmont et de Stahl y était bien mieux connu qu’à Paris. Sauvages, insistant si longuement sur le principe vital dans les prolégomènes de sa Nosologie, n’était que le continuateur de cette tradition ; et il était avec ses devanciers, sauf peut-être Chirac, de ceux qui par un heureux effet de leur nature, savaient comme Pitcairn ou Baglivi, ou Bordeu, se donner tout entiers en apparence aux explications chimiques et mécaniques ouorganiciennes,sans cesser de croire à l’âme comme principe de vie. Heureuse inconséquence, plutôt en faveur de leur caractère que de leur, logique, que partageaient à un bien moindre degré les médecins du Nord et de Paris, où tout ce qui se donnait aux réformes nouvelles abdiquait volontiers le spirituali.sme. On a donc dit justement depuis, et dans bien des ouvrages, surtout dans celui de Bérard, de Montpellier, que Barthez renlrait dans les traditions de cette école.
On serait cependant dans l’erreur si on contestait le grand relief que Barthez a donné au vitalisme ; et il est certain (ju’à cet égard il rachetait ce que l’oeuvre de Bordeu pouvait prêter au matérialisme. Il entreprit de montrer qu’il y a un principe de vie, inconnaissable dans sa nature, d’où dépendent les phénomènes de vitalité, et qui est distinct de l’àme. Citons quelques pas-
sag*es des Nomeanx éléments de la science de thomme (1):
« Les faits ne démontrent d’aucune manière que tous les mouvements qui s’exécutent dans le corps vivant (sans être sensiblement indépendants de la volonté) soient causés par le même être pensant dont l’influence détermine les mouvements volontaires,
« Cela est même d’autant moins probable que la nature et les facultés essentielles de cet être n’ont été jusqu’ici définies que par des notions purement métaphysiques ou théolog*iques.
« Dans l’état actuel de nos connaissances sur l’homme, on doit rapporter les divers mouvements qui s’opèrent dans, le corps humain, à deux principes différents, dont Faction n’est point mécanique et dont la nature est occulte. L’un est Famé pensante, et l’autre est le principe de la vie. » {Discours 'préliminaire^ p. 23.)
U comprenait, la nécessité de bien entendre l’unité qui embrasse tous les phénomènes particuliers de l’être, et c’est en ce sens qu’il dit :
« La bonne méthode de philosophie dans la science de l’homme exigée qu’on rapporte à un seul principe de vie dans le corps humain, les forces vivantes qui résident dans chaque org-ane, et qui en produisent leE fonctions tant g’énérales de sensibilité, de nutrition, etc., que particulières de dig*estion, de menstruation, etc. » {Ihid ., p. 24.)
Et pour montrer qu’il est dans la tradition classique, il comtnence ainsi Fouvrag*e :
« Ainsi j’appelle principe vital de l’homme, la cause qui produit tous les phénomènes de la vie dans le corps humain. Le nom de cette cause est assez indifférent, et peut être pris à volonté. Si je préfère celui de principe
(1) Je me sers de l’édition de l8o8, reproduction de celle de 1810.
vital, c’est qu’il présente une idée moins limitée que celui à'impetum faciens (to svop^Aôv) que lui donnait Hippocrate ou autres noms par lesquels on a désig-rié la cause des fonctions de la vie.» (§ 1.)
Il insiste sur la distinction du principe vital d’avec l’â ne, parce que les mouvements du corps sont indépendants de la volonté (§ 29 et 30) ; parce qu’il y a une multiplicité de mouvements et de sentiments opposés dans l’homme, et qu’on ne. peut expliquer ces contradictions que par deux principes (§ 31, 32 et 33). Enfin il conclut : « D’après toutes ces preuves, il me paraît qu’on ne peut s’empêcher de disting'uer le principe vital de l’homme d’avec son âme pensante. Cette distinction est essentielle, soit qu’on imag*ine que ces deux principes existent par eux-mêmes ou sont des substances; soit qu’on suppose qu’ils existent comme attributs et des modifications d’une seule et mêmç! substance qu’il est indifférent qu'on veuille appeler âme. » (§ 34.)
Le difficile pour lui est d’arriver à se faire une idée nette sur ce point; et tout le monde lui a justement reproché de n’être pas clair. Il semble dire que le principe vital et l’âme pensante sont deux principes absolument distincts; ce qui constitue absolument la présence de deux principes dans l’être, d’où le nom de duo-dynamisme humain donné à sa doctrine ; mais il semble faire^entendre en finissant que ce pourraient bien être deux forces d’un même principe, ce qui le ferait revenir au stahlianisme. Dans les parag'raphes suivants, il se demande ce qu’est une substance et déclare qu’il lui « paraît impossible de donner un sens clair au m.Qi substance^ quoique ce terme soit communément employé en métaphysique » (§ 36). Il ajoute, semblant y adhérer : « Il se peut aussi que Dieu unisse à la combinaison de matière, qui est disposée pour la formation de chaque ani-
mal, un principe de vie qui subsiste par lui-même et qui diffère dans l’homme de l’âme pensante » (§ 37). Enfin, dans une note ajoutée au § 45, il déclare : « Cependant je n’ai jamais affirmé, comme on me l’a fait dire, que ce principe soit un être existant par lui-même et distinct de l’âme et du corps de l’homme. Je n’ai jamais pu penser, quoique plusieurs personnes me l’aient faussement attribué, que le nom àe principe vital, introduit dans la science de l’homme, donnât l’explication ou la clef d’aucun pliénomène. Mais je crois toujours qu’il est utile aux progrès de cette science d’y employer ce nom ùe principe vital ou de tout autre, qui serait parfaitement abstrait et vag’ue; et j’ai suffisamment développé les raisons de cette assertion. » — Cette note est évidemment une semi-rétractation de la dernière heure, ajoutée en 1805, dans un de ces moments de doutes où l’auteur se trouvait si souvent à la fin de sa vie. La doctrine duodynamiste n’en subsiste pas moins co.r.me doctrine première.
Ce principe de vie existe dès la formation de l’être, et y engendre la vie et ses fonctions : « Tandis que les organes ne se perfectionnent et ne se fortifient que par degrés, le principe de la vie est parfait dans les fonctions génératrices et vitales qu’il exerce dès les premiers temps de la formation de ses organes » (§ 40).
Du reste, l’auteur semble admettre deux sortes de forces émanées de ce principe : « Dans ce système entier des forces du principe vital, il faut distinguer les forces que ce principe fait agir à chaque instant dans tous les org’anes, suivant qu’il est déterminé par ses lois primordiales, ou par des causes qui lui sont étrangères, et les forces radicales,, ou qu’il a en puissance pour continuer l’emploi naturel de ces forces agissantes » (§ 233). Ce n’est autre chose, en réalité, que l’ancienne doctrine
des forces en acte et en puissance, in actu^ in potentia, admise depuis Aristote et toute la scolastique ; ce que les Allemands modernes prétendent avoir inventé en admettant des forces effectives et des forces virtuelles. Notre auteur dit cependant en note : « J’ai donné le premier cette distinction des forces vitales radicales et agissantes; et elle a été depuis répétée ou imitée... Quelqu’un a bien voulu appeler lumineuse cette distinction des forces en puissances et des forces agissantes., qu’il a prises de moi et sans me citer. »
Après avoir posé la doctrine du principe vital, Barthez entre dans l’étude des phénomènes de la vie qu’il ne veut étudier qu’au point de vue de leurs synergies et de leurs sympathies. On peut dire que c’est le côté vraiment neuf de son livre, et qui n’est pas assez connu de nos modernes. «Je désigne par ce mot de synergies, dit-il, un concours d’actions simultanées oii successives des forces de divers organes, concours tel que ses actions constituent par leur ordre d’harmonie ou de succession, la forme propre d’une fonction de la santé ou d’un genre de maladies, comme par exemple la générique d’une excrétion ou d'une inflammation » (§ 150).
Il distingue trois genres de synergies : celles qui dépendent d’une analogie de structure, comme tous les tissus musculaires : celles qui résultent d’un concours de plusieurs organesqiour une même action ou pour des actions qui se suivent, et qui sont ordonnées par les nerfs ou par les vaisseaux sanguins ; enfin celles qui résultent de deux parties ou de deux organes en connexions particulières, et en raison d’une idiosyncrasie ou constitution individuelle, telle par exemple que celle observée par Haies chez un homme qui ne pouvait se gratter un bouton au côté interne du genou droit sans ressentir une douleur en haut de l’épaule gauche.
Barthez avait construit sa pathologie et sa thérapeutique sur ces données physiologiques générales. Luimême nous dit bien à la fin de son Discours préliminaire: « D’après ma théorie, les maladies sont essentiellement des suites des affections du principe de la vie dans l’homme; qui ne sont que par accidents rares, corrélatives aux volontés de l’âme pensante; ou bien elles sont des suites nécessaires des lésions physiques primitives dans l’organisation des parties du corps. Mais, d’après la même théorie, les maladies sont en général déterminées automatiquement par l’action' des causes morbifiques, soit externes, soit internes, conformément à des dois qui sont établies par le principe vital, et qui ne sont ni mécaniques, ni arbitraires. » (P. 42.)
Cela sans doute est bien peu précis et on sent que l’auteur va être livré sur ce point à hier des oscillations, capable de prendre quelque chose à toutes les théories physiques, chimiques ou nervosistes. C’est en effet l’impression qui résulte de la lecture de son Traité des maladies goutteuses^ qui est sa véritable œuvre pathologique et thérapeutique. Tl y accepte le spécifisme de Sydenham et de Murgrave, affirmant un état spécifique goutteux. Cela ne l’empêche pas de dire avec Cullen que c’est une diathèse. Puis on le voit chercher en quoi consiste le principe goutteux qu’il croit être une rétention de matières calcaires.
Mais la partie intéressante de l’œuvre au point de vue théorique est le système des éléments patholog'iques dont il fait la base des indications thérapeutiques, Barthez enseigne que les maladies sont composées d’éléments morbides simples, comme dans le rhumatisme, la fièvre, la fluxion articulaire, la douleur, la diathèse calcaire ; et il cherche à convaincre que la thérapeutique, dans ses méthodes analytiques, doit avoir pour but
de combattre ces divers éléments de la maladie. Mais, cela est tellement noyé dans ses exj3lications que la pensée demeure extrêmement obscure, et on comprend que Dumas, ayant voulu l’éclaircir, ne soit arrivé qu’à exaspérer l’auteur, furieux de se voir mal compris. Toute l’école de Montpellier a fait de louables efforts, en particulier M. Jaumes, pour rendre claire cette question, dans laquelle les éléments morbides, les diathèses, les syndromes forment un mélangée sing*ulier. On ne peut contester que Barthez ait entrevu quelque chose d’une véritable valeur; oa entrevoit avec lui en s’y prêtant, qu’il a voulu relever le rôle des syndromes trop peu étudiés ; mais ses disciples n’ont pas encore dégagé sa pensée sur laquelle nous aurons lieu de revenir. Ce livre sur les maladies goutteuses est d’ailleurs très-remarquable, très-érudit, singulièrement puissant et imprégné de l’esprit traditionnel.
En résumé, Barthez paraît plutôt avoir donné une impulsion que formulé une vraie doctrine.,Sa théorie du principe vital est malheureuse dans ses données et dans ses applications ; mais l’idée mère de sortir de l’iatrochimie et de l’iatro-mécanique est souverainement juste; et il aura aidé les esprits à revenir aux questions métaphysiques dont il n’avait pas une entente suffisamment juste, mais pour lesquelles il sentait une aspiration très-légitime. A cet égard, on ne saurait oublier le passage suivant qui se trouve vers la fin de sa préface du Traité des maladies goutteuses :
« En affectant de désigner par le nom vague de métaphysigue des théories abstraites, qui appartiennent essentiellement à la science de la médecine pratique, on veuf faire entendre qu’elles sont vicieuses ou étrangères aux objets qu’elles doivent avoir. Mais c’est ce qu’il faudrait établir avant tout, en réfutant solidement ces
théories; et jusqu’alors, une qualification quelconque qu’on emploie pour les dépriser ne prouvée rien. Dans toutes les parties des sciences naturelles, les vues g*énérales et abstraites qu’on tire des faits, suivant les règ'les d’une bonne log*ique, peuvent seules lier les expériences et les observations de manière à en faire sortir de nouveaux principes qui soient simples et vastes. — Les auteurs qui se bornent à entasser des collections de faits propres à une science, sans faire naître de semblables principes de ces faits habilement séparés et combinés, ne produisent que des compilations qui ne peuvent être que d’une faible utilité, par rapport aux autres compilations qui existaient auparavant sur les mêmes sujets. »
Il ne fait en cela que suivre les traditions de Montpellier, sans doute; mais c’est son mérite de les avoir suivies. Et si l’école du Midi a eu une influence sérieuse sur les tendances de Paris, c’est moins pour ses idées qui n’ont pas reçu une formule suffisamment précise et acceptable que par ses aspirations métaphysiques qu’elle n’a cessé d’entretenir à son honneur.
Grimaud, né à Nantes en 1750, fut reçu docteur à Montpellier et s’y fit disciple particulier de Barthez, qui lui obtint plus tard, en 1787, l’une des chaires de la Faculté. Professeur éloquent et aimé, très-érudit, trop peu familier avec l’observation, et d’un jug-ement douteux qui lui fît voir sous un jour faux la valeur de l’anatomie patholog'ique, admirateur passionné de l’anticpité, ilfut encore plus imprég'né des idées de Stahl et de Van Helmontque de celles de Barthez, son maître et protecteur. Son influence à Montpellier fut grande, et c’est à lui que fut due l’expansion des idées de Barthez, mais avec des modifications. Il rétablit en particulier l’unité du principe de l’être que Barthez av^ait scindé, et c’est avec lui
qu’on commença de croire à Montpellier que le nouveau vitalisme n’était en somme que celui de Stahl, de Van Helmont et d’Hippocrate. Les maladies sont pour lui comme des êtres, des essences dirions-nous, qui dépendent du principe de vie. En cela, il est traditionnel; il veut que les maladies soient étudiées comme des espèces naturelles, en notant leurs phénomènes selon leur évolution rég>ulière non contrariée par une médication intempestive. Dans le détail de ses explications, il faisait souvent intervenir la contractilité, le-spasme et les ferments. On a beaucoup parlé de son Cours de 'physiologie, distribue en leçons (Paris, 1818) ; ouvragée posthume où se trouve posée la doctrine d’une force assimilatrice; mais son œuvre véritable est son Cours sur les fièvres, dont la meilleure édition est la seconde, en 4 vol., donnée par Dumas, en 1791.
Dumas (Charles-Louis) était né à Lyon en 1765, Hls d’ùn chirurg*ien de cette ville. Ayant fait ses études à Montpellier, il y concourut avec Fouquet qui l’emporta et devint le fondateur de l’enseig’nement clinique à cette Faculté. Collaborateur de Baumes à la rédaction du Journal d'instruction médicale, puis médecin à l’Hotel- Dieu de Lyon, pendant le siég’e de 1792 , il vint ensuite à Paris où il perfectionna ses études, devint chirurgien militaire envoyé à Toulon et en Lombardie, enfin fut nommé professeur d’anatomie et de physiologie à Montpellier, en 1796. Il y continua son enseignement jusqu’en 1813, et mourut, âgé seulement de 43 ans, laissant des regrets universels en raison de son savoir justement honoré et de son caractère bon, élevé et plein d’humanité.
Dumas fixa la doctrine de l’unité du principe vital, posée par ses prédécesseurs à Montpellier, mais il ne la fît considérer que comme le point de départ fondamental
des forces org’aniques. Pour lui comme pour les anciens, il y a trois choses à considérer dans l’être : les forces, les humeurs et les solides, et ce sur quoi il insiste surtout, c’est sur les forces. Il accepta la force sensible et la force motrice qu’on admettait avec les autres vitalistes, les nervosistes et même les org*aniciens , comme Bordeu avec Grimaud, il reconnut une force assimilatrice. Enfin ils crut trouver, chez Hippocrate et les anciens, une force de résistance vitale., que beaucoup de ses élèves ont cependant, et avec justice, récusée. Ne voulant pas toutefois s’cn tenir à ces abstractions, il insista sur le jeu des org'anes et leurs phénomènes qu’il voulait réduire à trois g'enres : réaction vitale., assimilation vitale., résistance vitale; et il les localise dans les nerfs de sensibilité et de mouvement, dans les vaisseaux qui absorbent, et dans la constitution org’anique.
C’est de là qu’il tira sa patholog’ie qu’on a g*énéralement assez mal comprise h Paris. Pour lui les maladies se rapportent à quatre groupes : les unes attaquent les forces, l’une ou plusieurs de celles qu’il a énumérées; ou bien elles sont produites par épaississement, résolution, excès et dég'énération des humeurs; ou bien par resserrement, relâchement, dég'énérescence de la constitution des solides; enfin maladies qui dépendent d’une altération spécifique de la constitution. Il est facile de voir que Dumas en est, pour la vue g*énérale des choses, où en était Fernel, et que comme lui, ou comme Ettmuller dans le xvii® siècle, en un mot comme la tradition g-aléniste, il admet que les maladies se subdivisent selon les forces, les liquides, les solides ou une cause spécifique, suivant la cause morbide prochaine. C’est par là que Dumas, plus brillant que Grimaud, qui était essentialiste, lui est inférieur.
Mais, le point sur lequel Dumas marque plus parti-
culièrement son œuvre, c’est la question des éUmenU morbides ({\\i pointait dans Barthez et Grimaud, et qu’il tenta de développer. 11 imagina donc que chaque maladie est composée d’affections simples primitives; ainsi dans l’inflammation, il y a la fluxion, la douleur, la phlogose et l’engorgement; il peut s’y joindre la dégénérescence des humeurs et même la périodicité : ce sont autant d’éléments morbides. Depuis lui, on a porté le nombre de ces éléments morbides premiers à trente. C’était tout à la fois scinder l’unité de la maladie, ne pas voir l’ensemble de son essence et de son mouvement morbide, et placer sous le nom d’éléments ce qui n’en est que les rouages. La question mal engagée en est restée à ce point, et l’école de Montpellier persiste dans cette impasse où l’a conduite son galénisme; car en vérité c’est encore l'idée de confondre la maladie avec sa cause prochaine qui fait ici le fond de son erreur.
Pendant que le vitalisme menait à Montpellier cette campagne que nous venons d’indiquer, il se trouvait relevé sur d’autres points par des esprits différents : deux pourraient être rapportés à Xécole naturaliste dont nous avons parlé et qu’on pourrait rapprocher de Buffon, de Gh. Bonnel, de Tremblay, de Camper, ce sont Darwin et Blumenbacb; tandis que deux autres sont plutôt anatomistes et physiologistes comme Meckel, J. Hunter et Bichat.
Darwin (Erasme), né à Elson, dans le comté de Nottingham, en Angleterre, en 1731, fît ses études à Cambridge et à Edimbourg. Etabli à Lichtfîeld, sa réputation y devint grande après la cure qu’il y fît d’un grand seigneur réputé incurable. Mais la pratique médicale n’absorbait pas tout son temps ; il aimait les plantes, l’observation et la poésie. Il a laissé, outre son principal ouvrage des poèmes sur la botanique; un surtout The
botanical Garden{M^'è), dont la seconde partie a été traduite en français par Delug-e en 1799, sous le titre d’Anioursdes plantes. Son principal ouvrag-e est sa Zoonomia ou The laws of organic life^ Londres, 1794 ; traduit en français. Gand, 1810, 4 yol.
Darwin fut accusé d’impiété, et il est juste de dire qu’il était de la secte philosophique, alors à la mode ; le voltérianisme retentissait en Angleterre. Pour être vrai, il faut dire qu’il était déiste, tant soit peu panthéiste, comme il appert de ses ouvrages, mais ne s’élevant guère franchement sur ces hauteurs et se contentant de croire à l’ànie, à l’esprit, au souffle poétique, en un mot à cette spiritualité vague et assez niaise à laquelle se livrent beaucoup de g’ens qui ne s’arrêtent point dans une religion définie, et chez lesquels le cœur ne bat pas assez fort pour soulever la tête jusqu’à une foi positive. Comme ces animistes peu positifs et souvent inconscients, il ne voulait pas croire à la vitalité de la matière par elle-même, et si on l’eût professée, il serait plutôt rentre dans le camp spiritualiste que passé dans le camp adverse. Il distinguait donc soigneusement ce qui est de la vitalité et ce qui n’en est pas ; et sans pousser plus haut ses recherches, il se contentait, à la façon cartésienne, d’étudier les moamments de la nature qu’il rangeait dans quatre classes : gravitation, affinité chimique, actions magmétiques, électriques, caloriques lumineux; et mouvements vitaux. Dans un autre genre il admettait les mouvements communiqués, tandis que les autres étaient priwzf/f/k, c’est-à-dire inhérents aux corps ou aux êtres.
La vitalité avait donc pour lui un département trèsdistinct de la matérialité, et il la considérait dans ses mouvements plutôt que dans ses forces, en s’inspirant du cartésianisme. Il y distinguait quatre sortes de mou-
238 HISTOIIIE DE J.A MEDECINE,
vements ; l^des mouvements de circulation et d’absorption, causés par \irritation et les incitantia^ nutrientia, resorbentia , invertentia , revertentia , mouvements causés par une contractilité inconsciente dont Bichat fera plus tard la contractilité organique; 2® mouvements de la sensibilité et de la contractilité musculaire, pouvant être séparés ou conjoints par caténation ou enchaînement; mouvements produits par un sensorium commune^ s’arrêtant parfois au sensitif, fluant ensuite dans la motilité par un enchaînement involontaire ; 3“ mouvements volontaires déterminés par les idées que le'sentiment produit, en les tirant du sensitif et en déterminant l’action de la motilité. Dans une quatrième classe, il admettait des mouvements par association ou sympathie, dont Barthez s’était surtout occupé.
La patholog-ie s’en suivait nécessairement, car Darwin cherchait à suivre une inflexible logique. D’où il admettait, toujours en confondant la maladie avec la cause prochaine, les quatre classes suivantes : 1° mouvements irritatifs ou maladies de l’irritation; 2® maladies de la sensation; 3“ maladies des mouvements volontaires; 4“ maladies de l’association des mouvements; et dans chaque classe il examinait l’excès, la diminution ou la rétrogradation et perversion du mouvement.
Il est aisé de voir que Darwin était un éclectique, qu’il avait pris un peu partout, et qu’en somme Brown et Gullen l’avaient singulièrement impressionné. Du reste, son système n’eut guère de retentissement. 11 est vrai de dire qu’il est peu de livres aussi confus et embrouillés que le sien, où il faut plutôt voir des aspirations que des raisons, plutôt des ingéniosités que du génie, des observations plutôt fines et curieuses que sérieuses.
Blumenbach^ né en 1752 à Gotha, mort à Gœtting'ue
en 1840, est pour ainsi dire de notre siècle dans lequel il a prolong*é fort avant sa noble vie; mais en fait sa carrière scientifique est, pour ainsi dire, tout entière du siècle dernier, et pour être juste en histoire, il faut fy rattacher.
Son père appartenait à l’enseignement et lui inculqua sans doute le goût singulier qu’il montra de bonne heure pour Fétude. Sa mère dont il disait lui-même qu’elle « eut toutes les vertus, et sut faire chérir les vertus de famille, » lui apprit cette sagesse de la vie retirée et appliquée qui conduit à la science, et favorisa ses goûts pour l’histoire naturelle; goûts qu’il montra dans un âge précoce, vers 10 ans, collectionnant avec curiosité les os d’animaux domestiques qu’il allait chercher dans ses courses, le soir, au cimetière. Après avoir fréquenté, dès l’âge de 17 ans, la Faculté de léna, où il eut Sœmmering pour camarade et ami, il vint finir ses études à Gœttingue où il donne sa thèse inaugurale qui a été si remarquée : De generis humanis varietate nativa^ 1775. L’année suivante, il fut nommé conservateur du cabinet d’histoire naturelle, qu’il enrichit avec passion, et dont il faisait la base de son enseignement. Dès lors nous le voyons, travaillant et publiant sans relâche jusque vers l’âge de cinquante et quelques années. Alors il ne donna plus guère que des mémoires. Parmi ses principaux ouvrages, il faut citer : Handbuch der Naturgeschichte (Manuel d’histoire naturelle), 1780. —üeber den Bilgimestrieb und dasz Zingungsgeschàft {^uv la force formatrice et la génération génératrice), 1781. — Institutiones phgsiologicæ, 1787. — Spécimen physiologicæ comparâtæ inter animantia calidi ac frigidi sanguinis, 1787. — Gesdrichte und Besdereibimg der Knoclien des menschlichen Kôrpers (Histoire et description des os du corps humain), 1786. — Decados VIII cramorum diver-
sarum gentium^ 1790-1808.— Handbuch der verglekhenden anatomie (Manuel d’anatomie comparée), 1805.
Blumenbach a constitué l’anthropolog’ie naturaliste; c’est lui qui donna une autre méthode que l’ang'le facial indiqué par Camper pour diversifier les races humaines, et on sait que c’est sur l’étude du crâne qu’il établit l’unité de l’espèce humaine et sa dispersion en cinq races : l’européenne ou blanche, l’asiatique ou jaune, l’africaine ou noire, l’iiméricaine ou roug-e, la malaise. Dans l’histoire naturelle et l’anatomie comparée, il forme le trait d’union entre Meckel et Cuvier.
C’est par sa science anatomique et physiolog*ique que Blumenbach fut surtout remarquable pour la médecine. La doctrine de l’imité de l’espèce humaine, dont l’importance est si méconnue aujourd’hui, si ce n’est par ses intolérants adversaires, a reçu de son étude sur les crânes un des arg’uments irréfutables sur lesquels elle s’appuie. Il eut aussi la valeur de remonter le courant matérialiste de son temps, d’accepter l’animisme et de lui donner pour argument la force formatrice^ vis formaiiva^ qu’on méconnaissait alors que les têtes les meilleures n’avaient d’yeux et d’oreilles que pour l’irritabilité, la contractilité et les ferments. Sur ce point il se rencontra avec Grimaud, de Montpellier, qui admettait une force assimilatrice, et qui peut-être s’inspira de lui, comme lui-même paraît s’être inspiré de Tremblay et Bonnet, et de la force plastique des anciens. C’est en abandonnant la doctrine sur la génération de la préexistence des germes qu’il se trouva conduit à insister sur la force de formation. Il avait un temps partagé cette opinion de Leibnitz, et c’est peut-être l’excès où la poussa Ch, Bonnet qui le fît réfléchir. « Depuis lors, dit-il, je me suis chaque jour de plus en plus convaincu (jpiilest dans tous les corps organiques une force particulière aussi
ancienne et aussi durable qu'eux, en vertu de laquelle ils revêtent, par la génération, la forme qui leur convient, la conservent par la nutrition, si elle est altérée, la réparent autant que possible par la reproduction. Pour la distinguer des autres forces vitales, je l’ai appelée force de formation. J’ai ainsi désig*né d’une manière abstraite, non la cause des phénomènes dont je voulais donner une idée, mais l’effet soutenu de leur durée et de leur universalité. Nous employons à peu près de la même manière les termes ài attraction ou de gravitation, pour exprimer des forces dont les causes sont encore ensevelies dans les plus profondes ténèbres. [Institutsphysiolog., se,Qi. 45).
Du reste, dans ses doctrines physiolog’iques, Blumenbach s’inspire de Galien, admettant la célèbre division du solide, des humeurs et des forces. Il fait de l’âme le principe de l’être comme les anciens et les stahliens. Avec cela, il suit toutes les nouveautés du détail,
John Hunter, né en février 1728, à Long’-Galderwood, en Ecosse, mort à Londres en octobre 1793, est l’un des plus grands médecins que l’Angleterre ait possédés, le plus grand certainement par les doctrines. Quoiqu’en apparence adonné à l’anatomie et à la chirurgie, c’est dans la physiologie et la médecine qu’il s’est le plus illustré.
11 était le cadet d’une famille nombreuse et peu aisée, fils d’un père âgé qui veillait peu sur son éducation, et d’une mère trop faible dans sa tendresse. Il avait 10 ans quand il perdit son père, âgé de 78 ans, et qui, pauvre fermier, lui laissait peu de bien. Livré à luimême, le jeu et les dépenses l’emportèrent. Vers l’âge de 17 ans, il alla demeurer chez un beau-frère charpentier, et l’aida en qualité d’aide. Mais pour un motif ou pour un autre, il n’y resta pas longtemps et chercha à gagner péniblement sa vie en donnant quelques leçons
PrÉDAÜLT. — T. II. 16
de musique et comme clerc d’une chapelle de Glascow. Enfin, en 1748, il avait 20 ans, sachant à peine lire et écrire, ayant montré jusque-là plutôt de la répulsion que de l’amour pour l’étude, il apprend les succès de soïî frère William, à Londres, et lui écrit pour lui demander d’embrasser la même profession de chirurg’ien. Ce frère, qui avait dix ans de plus que lui, et qui à force d’étude, de persévérance et de talent, venait de conquérir là place de professeur d’anatomie, accueillit cette ouverture avec bienveillance, le fit venir et l’employa de suite aux dissections d’amphithéâtre. Dès lors, la vocation du jeune homme se révèle ; il devient rapidement hâbileen anatomie, observateurjudicieux sous ses maîtres Gheselden et Pott. Il paraît avoir passé quelques mois alors à Oxford pour se donner une teinture littéraire, puis il revînt à l’anatomie, aida son frère dans son étude sur les lymphatiques, fit l’injection des vaisseaux du plàCénta,tenla quelques leçons où il réussît mal d’abord, car sa parole était difficile, mais s’y attacha cependant. En 1760, il devient chirurg'ien de l’armée, fait la campagne de Belle-Isle, puis celle de Portugal, et revient Unfin à Londres en 1763, s’y fixe et acquiert sa brillante réputation par ses leçons et ses travaux. Il était d’un caractère tenace, d’une activité infatigable et souvent umporté jusqu’à la violence. Dans une discussion au collège de chirurgie, il fut pris d’une attaque d’angine de poitriue, après un excès de violente colère et mourut quelques instants après. Les œuvres qu’il a laissées sont assez nombreuses et ont été réunies en 4 volumes, dont la traduction nous a été donnée en français par M. Richelot, en 1839. hes Leçons sur les principes de la chirurgie^ le Imité de la syphilis^ le Traité du sang et de Tinflammàtion^ sont des œuvres que tout médecin de nos jours qui se pique d’être instruit doit avoir lus.
J. Hun ter admet franchement la doctrine du jonhczpe mtal^ sans même paraître soupçonner qu’on puisse la contester, et il l’admet non pas au nom de la log-ique et des principes philosophiques, mais au nom de l’expérience. « La matière animale, dit-il, est douée d’un principe que l’on appelle, dans le langage ordinaire, la me. Ce principe est peut-être ce qu’il y a de plus difficile à concevoir dans toute la nature, parce qu’aucun autre principe n’est aussi complexe dans ses effets. Aussi, n’est-il point étonnant qu’il n’y en ait aucun qui soit si mal compris. » 11 démontre que & ce principe ne résulte pas de la modification particulière qui est propre à la matière animale, puisque cette même modification existe dans le cadavre, alors que le principe n’est plus. » II trouve une certaine analogie entre ce principe et ce que serait la force magnétique dans un barreau de fer aimanté, et il lui attribue deux propriétés, la conservation et Y action. « La première et la plus simple idée qu’on puisse se faire de la vie, ainsi que je l’ai fait observer, dit-il, c’est celle qui consiste à la considérer comme le principe de conservation qui empêche la dissolution de la matière animale, dissolution qui a lieu immédiatement, dès que la matière en est privée ; la seconde est celle qui la représente comme le principe d'action. Voilà deux propriétés très-différentes l’une de l’autre, bien que procédant du même principe, car la première peut exister indépendamment de la seconde. En effet, on peut remarquer qu’il n’est pas nécessaire par la conservation de la matière animale, que l’action existe dans toutes ses parties ; il y a dans un animal beaucoup de parties qui paraissent avoir peu d’action, et cependant elles jouissent de la vie tout autant que les parties les plus actives : telles sont, par exemple, les tendons, les ligaments élastiques, etc. » 11 en donne encore pour
preuve la vie dont jouit l’œuf qui, vivant, résiste mieux à la cong-élation que lorsqu’il est mort. [Leçons sur les principes de la chirurgie^ chap. 2.)
Il établit comment tout vit dans l’être, même le san^, et comment tout vit dans l’unité par une harmonie qui enchaîne les solides aux liquides et réciproquement. 11 mettait ainsi, un terme à la dispute entre les humoristes et les solidistes, et à ce propos, on peut répéter la phrase dite depuis par M. Andral : « On ne trouve plus de sens aux disputes des solidistes et des humoristes ; l’économie ne paraît plus qu’un tout indissoluble dans l’état de santé comme dans l’état de maladie. » Il remarque comment l’organisation est faite par l’action et la suppose préconçue, de sorte que c’est sur l’idée de l’action à produire que le solide est organisé ijhid.^ ch. II, 313); mais je ne puis m’arrêter à tous les traits intéressants que je pourrais relever, je me borne à ceux qui font le mieux entendre son esprit vitaliste.
Sa doctrine pathologique est d’accord avec sa doctrine physiologique. La maladie n’est pas pour lui, comme pour les galénistes, dans une prétendue cause prochaine, altération des humeurs ou des solides, mais bien dans l’action morbide qui cause ces altérations, mouvement qui est le fruit d’une impression morbide, et qui a sa forme, sa manière d’être, son type d’espèce et de forme ; elle est ordonnée par une prédisposition préalable.
C’est dans les chapitres 9,11 et 16, des Leçons sur les principes de la chirurgie (dont la date est de 1786,1787) qu’il faut suivre le développement des idées de Hunter sur la maladie. Il se répète souvent, mais en retournant sans cesse sa pensée pour la mieux faire entendre. J’en citerai seulement quelques passages pour fixer l’esprit :
«On ne peut guère supposer que la maladie soitja-
mais un étal naturel chez les animaux; elle ne peut être que le résultat d’une impression anormale qui vient troubler les actions naturelles du corps. L’impression anormale peut ag'ir au moment même de la formation ou de l’arrang-ement primitif de l’animal et lui imprimer une action anormale permanente; elle peut être produite pendant la première existence, c’est-à-dire pendant la vie intra-utérine. Mais c’est surtout après la naissance qu’elle se manifeste ; alors en effet, l’animal est exposé à mille influences diverses qui constituent autant d’impressions contraires à ses actions naturelles^ et qui développent en lui violemment, si l’on peut ainsi dire, des actions dont l’effet doit être ou de repousser ces impressions, ou de détruire l’animal lui-même.
«Il est très-probable que les actions morbides reposent, à peu de choses près, sur les mêmes principes que les actions naturelles ; au moins leur ressemblent-elles sous un g’rand nombre de rapports. Gomme ces dernières, elles font disparaître certaines dispositions des parties, elles déterminent la formation de certains produits, elles communiquent à l’économie le pouvoir de faire disparaître des parties naturelles, elles sont soumises aux lois de l’habitude et aux modifications qui naissent de l’action des influences extérieures...»
« L’action morbide succède à la disposition et la détruit ; après l’action morbide, l’action naturelle se rétablit. »
«L’idée la plus simple que je puisse former de la génération de la maladie se résume en ce qui suit : tout animal est doué de la faculté de contracter des actions, et de la susceptibilité (1) à recevoir des impressions. Toute
(1) Hunter ajoute en note : « La susceptibilité a été trop souvent appelée disposition. On dit qu’un homme est bien disposé, que telles parties sont bien disposées, quand ils ne sont que susceptibles. La disposition est un degré de plus que la susceptibilité. » D’où l’on voit qu’il nomme
impression produit muq disposition; cette disposition peut donner naissance à une action, et cette dernière constitue le sig*ne immédiat de la maladie. La disposition et l’action sont toujours en rapport avec la nature de l’impression et celle de la partie qui la reçoit.
«Je crois qu’on ne peut refuser d’admettre que toute action, soit naturelle soit morbide, a sa source première dans cette susceptibilité d’impression, qui existe indépendamment de toute disposition et de toute action, si aucune impression ou stimulus ne vient agir ; car la disposition ne se forme que consécutivement à une impression, et l’action n’est produite que lorsque la disposition est assez intense pour que la partie ait plus de tendance vers l’action que vers la résolution...
« Les actions du corps sont entièrement semblables à celles de l’esprit ; il en est de même pour les causes et les effets de ces actions. Mais comme nous avons la conscience des actions elles-mêmes de l’esprit, abstraction faite de leurs causes et de leurs effets ; tandis que pour les actions du corps, nous n’avons connaissance que de leurs causes et de leurs effets, et non des actions en ellesmêmes, de sorte que nous ne pouvons en traiter par analogie.
« La susceptibilité de l’esprit pour baction nous est inconnue dans son essence^ nous n’en avons la notion que par les phénomènes qui en sont la conséquence. Il y a des esprits qui sont beaucoup plus susceptibles que d’autres à certaines actions: ainsi, quelques hommes sont plus susceptibles de colère, d’autres d’amour; mais cela ne veut pas dire que tel esprit soit toujours en colère, tel autre toujours ému d’amour, etc. » Ainsi des maladies.
susceptibilité ce que toute la tradition nomme prédisposition, et qu’il confirme ainsi sans s’en douter, au nom de son observation et de son expérience la science ancienne.
«Tout animal est doué d’un certain nombre de smceptibüiiés {prédispositions) diverses qui le rendent accessible à un certain nombre d’impressions, dont chacune fait naître une disposition qui lui est propre. Chez tout animal aussi, certaines susceptibilités sont plus fortes que d’autres; delà une immense variété de maladies. Une tendance à un mode particulier d’action constitue le caractère propre d’un animal dans ce qui concerne ses maladies. Si par exemple, l’aig'uillon d’une abeille ag*it plus violemment sur quelques personnes que sur d’autres, on doit en conclure qu’il est des sujets qui ont plus de susceptibilité (prédisposition) que d’autres pour certaines actions morbides. Chez quelques personnes, la susceptibilité est si g’rande qu’il suffît d’un obstacle apporté aux actions naturelles pour que la disposition à la maladie se développe, soit dans une partie, soit dans la totalité du corps... »
Qu’on relise Bordeu, et même seulement ce que nous avons cité : c’est la même doctrine ; continuons :
«A parler strictement, il n’existe rien qu’on puisse appeler une cause prédisposante. Ce que l’on désigne communément par cette expression, consiste dans un accroissement de susceptibilité pour une disposition à telle ou telle action. Etre prédisposé à une action quelconque, c’est tout simplement être très-susceptible des impressions qui sont de nature à faire naître la disposition à cette action; disposer un homme à certaines actions, c’est seulement le rendre plus susceptible de certaines impressions données, la susceptibilité doit toujours précéder la disposition; une disposition est quelque chose de déterminé, quelque chose de formé, une espèce de résolution. »
Je m’arrête à ces passages caractéristiques, il y en aurait cent autres à citer, mais il faut se borner. Nous
pourrions citer encore des passag'es où il enseig-ne que deux actions morbides spécifiques ne peuvent coexister chez le même individu, et d’autres relatifs à la thérapeutique où la doctrine g*énérale se trouve prolongée; mais nous nous réservons d’y revenir particulièrement plus loin à propos des questions spéciales.
Il y a deux choses dont on demeure étonné à la lecture des ouvrages de John Hunter, lecture attachante s’il en fût jamais; on se demande comment il a pu arriver à une conception si élevée et souvent si juste de la tradition médicale; et comment son influence paraît avoir si peu marqué sur la médecine de son pays. Son caractère propre et violent, hautain et plein de sa supériorité, se traduisant souvent par une marque amère, vis-à-vis ses rivaux, enfin des habitudes de travail loin d’autrui, lui aliénèrent l’opinion médicale, et lui rattachèrent peu d’élèves, de là peu d’expansion et de vulgarisation de ses idées. D’ailleurs, Brown et Cullen tenaient trop haut le pavé des doctrines pour que les idées de Hunter se fissent jour facilement. D’un autre côté, on ne peut ouhlier que Hunter suivit quelque temps les leçons de Pott plus médecin que chirurgien, et qui avait une très-grande instruction dans la littérature théologique et médicale.- C’est là sans doute qu’il puisa ses éléments de la médecine traditionnelle, qui dans son fond vierge de toute science étrangère, germèrent admirablement; son génie fit le reste. En tout cas, pour nous qui le jugeons à distance, nous pouvons justement déclarer qu’il est un des plus grands hommes dont la tradition médicale puisse s’honorer. Nous aurons lieu plus loin de montrer quel rôle considérable ses idées ont joué à la fin de ce siècle et au commencement du nôtre dans la réforme thérapeutique.
Bichat ÏQÎi la transition du xviii® au xix® siècle
comme Bag-livi avait fait la transition du xvii® au xviii* ; c’est lui qui se charge de nous transmettre l’héritage vitaliste que notre temps devait faire fructifier, et qu’il aurait plus ardemment cultivé s’il l’avait mieux compris. Jamais existence aussi rapide ne laissa tant de bruit après elle ; à cet égard, Bichat est encore comparable à Baglivi ; il finit bien le siècle que celui-ci avait commencé. Bichat était né en novembre 1771, à Thoriette dans le Jura, il mourut à Paris en juillet 1802, âgé d’un peu de moins de 31 ans.
Fils de médecin, il reçut de bonne heure les éléments anatomiques et physiologiques ; éducation inappréciable. Après avoir fait ses études à Nantua, dont son père était le maire, il acheva ses humanités à Lyon, au séminaire de Saint-Irénée, tenu par les Jésuites et dont son oncle le père Bichat était recteur. C’est de retour à la maison paternelle, qu’il reçoit sa première instruction anatomique et médicale; puis il passe deux ans à Lyon sous le célèbre chirurgien Antoine Petit.'Après le siège de Lyon (1793) il se sauva à Paris, et devient élève de Desault, puis son collaborateur posthume, car il a publié le quatrième volume du Journal de chirurgie et les Œuvres chirurgicales de son maître, pour venir en aide à la veuve délaissée dans une situation précaire. Bichat consacre deux années à ces publications et aux études qui lui étaient particulières, de 1795 à 1797. Alors, il ouvre un modeste amphithéâtre particulier dans la rue du Four; c’est avec les leçons d’anatomie qu’il va vivre. Mais en même temps il dissèque, il étudie, il s’amuse. Sa vie est d’une activité dévorante, et on ne sait où il trouve le temps pour ses leçons, ses études, ses écrits, et ses plaisirs fiévreux; jamais homme ne dévore les heures avec une telle passion ; il avait hâte d’être, de faire son œuvre et de jouir, cinq années seulement lui restaient pour
tout produire. En 1797^ il fonde la Société médicale démuîaüon et publie dans les recueils ses Mémoires de chirurgie et d’anatomie. A la fin de Tannée 1798, il donne le Traité des membranes. Quelques mois après, en 1799, il donne le 4® volume de Desault sur les maladies des voies urinaires, et les Recherches sur la vie et la mort. En 1800, nommé médecin de T Hôtel-Dieu, il commence des cours d’anatomie pathologique et de thérapeutique, dont on retrouvera les échos dans les ouvrages de Barbier et de Schwilgué. En 1801, il donne le Traité danatomie générale. En 1802, il publie le premier volume de ïanatomie descriptive. Mais là est le mois de juillet. Excédé de travaux, fatigué de plaisirs, une syncope l’arrête sur les marches de THôtel-Dieu ; il succombe. Nature bonne et généreuse, caractère aimable et gracieux, esprit d’une extrême facilité, plume aisée, lucide et brillante, génie qui charmait et promettait un si grand avenir, on le regrette, on le pleure comme un météore qui n’a fait que passer. Mais ce ne fut que vingt-cinq ans après sa mort qu’on en fît une sorte de dieu de la Faculté de Paris, et qu’on lui attribua un profond génie dont personne ne s’était douté, ni pendant sa vie, ni peu après. On Ta un peu oublié depuis vingt ans pour le germanisme qui a fait tourner toutes les têtes, et qui certes ne le vaut cependant pas.
Pour juger Bichat justement, il faut dire de lui qu’il était un résumé du courant vitaliste de son siècle, courant qui sentait la vérité, en était ému, mais n’en voulait prendre que ce qui convenait à son sensualisme. Admettre un principe vital parce que cela sautait aux yeux, mais se tenir dans le vague et ne point aller jusqu’à Tanémisme parce que c’eût été trop compromettant; ne point aller jusqu’au matérialisme parce que c’eût été mal porté, et s’arrêter à Torganicisme parce
que cela semblait plus philosophique : voilà les deux grands caractères du courant qu’on retrouve tout entier dans Bichat. C’était sans doute méconnaître pourquoi le solidisme et l’humorisme avaient fait leur temps, et comment ils devaient être remplacés par la doctrine plus juste de la fonction : mais on se contentait d’entrevoir. Si Ton joint à cela une profonde ig’norance de l’histoire et de la métaphysique, dans un moment où toute une g-énération sortie de la révolution n’avait que le savoir strictement nécessaire pour la pratique, on comprendra ce qu’a été Bichat et pourquoi son grand succès éphémère.
Nous ouvrons les Recherches sur la vie et la mort^ et nous lisons ces premières phrases: « On cherche dans des considérations abstraites la définition de la vie; on la •trouvera, je crois, dans cet aperçu général : la vie est ïensemble des fonctions qui résistent à la mort.
«Tel est l’ensemble, le mode d’existence des corps vivants que tout ce qui les entoure tend à les détruire. Les corps inorganiques agissent sans cesse sur eux; eux-mêmes exercent les uns sur les autres une action continuelle; bientôt ils succomberaient, s’ils n’avaient en eux un principe permanent de réaction (1), Ce principe est celui de la vie ; inconnu dans sa nature, il ne peut être apprécié que par ses phénomènes ; car, le plus général de ces phénomènes est cette alternative habituelle d’action de la part des corps extérieurs et de réaction de la part du corps vivant. »
On s’étonne de lire à la première phrase que la vie est un ensemble de fonctions^ de réaction, et dans la seconde phrase, qu’il y a un principe permanent de réaction. Bichat
(1) Cette pensée est empruntée à Stahl, qui désigne l’âme comme une puissaîice qui protège le corps contre sa disposition naturelle à la mort. iTkér. méd., 1.)
avait fait ses humanités au séminaire de Saint-Irénée : il s’en souvient dans ses idées, mais il enveloppe sa pensée pour ne pas aller trop loin.
Les doctrines de \anatomie générale sont les mêmes ; on connaît pour les avoir vu citer partout, les premières phrases : « Il y a dans la nature deux classes d’êtres, deux classes de propriétés, deux classes de sciences. Les êtres sont org*aniques ou inorganiques, les propriétés vitales ou non vitales, les sciences physiologiques ou physiques. Les animaux et les végétaux sont organiques. Ce qu’on nomme les minéraux est inorganique. Sensibilité et contractilité, voilà les propriétés vitales. Gravité, affinité, élasticité, etc., voilà les propriétés non vitales; la physiologie animale, la physiologie végétale, la médecine, composent les sciences physiologiques, l’astronomie, la physique, la chimie, etc. : ce sont là les sciences physiques.»
Un peu plus loin (§ VI) il ajoutera : a Les propriétés (vitales) dontnous venons d’analyser l’influence ne sont point précisément inhérentes aux molécules de la ma • tière qui en est le siège. En effet, elles disparaissent^dès que ces molécules écartées ont perdu leur arrangement organique. C’est à cet arrangement qu’elles appartiennent exclusivement : il est donc nécessaire de les considérer ici d’une manière générale. » Ce donc arrive on ne sait d’où ; mais le beau est dans ces propriétés qui donnent lieu à l’arrangement organique des molécules, et qui dépendent de cet arrangement. L’idée est d’ailleurs empruntée à Haller, qui explique ainsi la sensibilité et l’irritabilité, comme nous l’avons vu.
Bichat limite les propriétés vitales à la sensibilité et la contractilité. On croirait qu’il méconnaît les phénomènes végétatifs : et cependant il admet une vie organique ou végétative à côté de la vie animale.
A côté de cela, il entre à plein dans l’org’anicisme, à la suite de Bordeu, et ne fait en réalité que Timiter ; à ce point qu’on pourrait dire que le Traité des membranes et l’Anatomie g'énérale en sont une suite. Mais il dévie de la lig'ne de Bordeu, et au lieu de voir la fonction dans le jeu de rorg*ane, c’est-à-dire la réalisation organique d’une action particulière dans un ensemble ordonné par une loi supérieure, il fait au contraire dépendre l’ensemble des fonctions de la vie particulière des organes. Deux passages vont faire entendre toute sa pensée :
« Tous les animaux sont un assemblage de divers organes qui exécutent chacun une fonction, concourent, chacun à sa manière, à la conservation du tout. Ce sont autant de machines particulières dans la machine générale qui constitue l’individu. Or, ces machines particulières sont elles-mêmes formées par plusieurs tissus de nature très-différente, et qui forment véritablement les éléments de ces organes. La chimie a ses corps simples qui forment par les combinaisons diverses dont ils sont susceptibles, les corps composés : tels sont le calorique, la lumière, l’hydrogène, l’oxygène, etc. De même l’anatomie a ses tissus simples, qui par leurs combinaisons quatre à quatre, six à six, huit à huit, etc., forment les organes. » Quel étrange rapprochement !
« On a beaucoup parlé, depuis Bordeu, de la vie propre de chaque organe, laquelle n’est autre chose que le caractère particulier qui distingue l’ensemble des propriétés vitales d’un organe, de l’ensemble des propriétés vitales d’un autre. Avant que ces propriétés eussent été analysées avec rigueur et précision, il était visiblement impossible de se former une idée rigoureuse de cette vie propre, et, d’après l’idée que je viens d’en donner, il est évident que la plupart des organes étant composés de tissus simples très-différents, l’idée de la vie propre ne
peut s’appliquer qu’à ces tissus simples et non aux org-anes eux-mêmes. Quelques exemples rendront plus sensible ce point de doctrine qui est important. L’estomac est composé de tissus séreux, muqueux, et de plus, de tous les tissus communs, comme de l’artériel, du veineux, etc., dont on peut faire abstractiou. Or, si vous allez envisag*er d’une manière g’énérale la vie propre de l’estomac, il vous sera visiblement impossible devons en former une idée précise et rig’oureuse. En effet, la surface muqueuse est si différente de la séreuse, toutes deux le sont tellement de la musculaire, que les associer dans une considération commune, c’est tout confondre. De même dans les intestins, dans la vessie, dans la matrice, etc., si vous ne disting*uez pas ce qui appartient à chacun des tissus dont résultent ces org’anes composés, le mot de vie propre ne vous offrira que vag'ue et incertitude. » {Anat. gén.consider. génér.^ § VL)
En prenant à la lettre la doctrine de Bichat, la vie de l’estomac résulterait de la vie de chacun de ses tissus composants : ce qui serait absolument insensé. Mais si au contraire nous comprenons ce que l’auteur veut nous dire ; que pour nous rendre compte de la fonction de l’organe, il nous faut tenir compte des fonctions de chacun de ses tissus ; comme pour bien comprendre une mécanique, il faut comprendre le jeu de chacune des pièces qu’elle renferme : alors tout s’explique et tout est juste j car ces dispositions organiques ne sont pas indifférentes, comme un rouage n’est pas pour rien ajouté à une machine. Or, cette idée très-simple et très-juste avait cependant besoin d’être comprise pour mettre un terme aux disputes des solidistes et des humoristes, en mettant en leur lieu et place l’idée de la fonction; et c’est pour cela que l’organicisme était un véritable progrès sur les doctrines iatro-chimiques et iatro-mécaniques. Mais une
vérité ne se dég*age jamais du premier coup, et l’organicisme se présentant en établissant que la vie générale était la somme des vies particulières, était fatalement l’idée fausse et première par laquelle il fallait passer sans doute. En établissant par une rectification de la pensée, que la vie de l’ensemble se traduit par des fonctions particulières, on remet la vérité sur sa base et dans tout son jour.
On conçoit que cette doctrine organicienne retentissant dans la pathologie, donnait alors une étude des maladies d’après les systèmes organiques établis, et c’est ainsi que Bichat nous dit : « Puisque les maladies ne sont que des altérations des propriétés vitales, et que chaque tissu est différent des autres sous le rapport de ces propriétés, il est évident qu’il doit en différer aussi par ses maladies. Donc, dans tout organe composé de différents tissus, l’un peut être malade, les autres restant intacts; or, c’est ce qui arrive dans un grand nombre de cas...» (/ô?W.,§VII.) C’était ce que Pinel venait d’établir dans sa Nosologie ‘philosophique^ qui n’était qu’un développement des idées organiciennes formulées par Bordeu; et on comprend comment Pinel pouvait très-justement considérer Bichat comme un plagiaire de ses idées.
Bichat n’était, somme toute, qu’un résumé, par alliage, du vitalisme et de l’organicisme du xviii® siècle ; et c’est là ce qu’il a développé hâtivement dans tous ses ouvrages. Il était trop jeune, trop brillant, je dirais volontiers trop fou de jeunesse pour sonder le problème qui avait été posé, de rétablir le vitalisme avec la théorie de la fonction : on peut même penser qu’il ne l’a pas vu, qu’il n’y a nullement songé, qu’il a simplement vu avec sa facilité que deux idées émergeaient de son temps, et qu’il y est entré les développant avec ses qualités aimables, laissant à d’autres le soin de bien
poser le problème pour le résoudre. D’ailleurs, iln’apas une idée à lui, il a tout emprunté à ses devanciers, comme nous venons de le voir.
Ce qu’il a fait cependant n’est pas l’œuvre d’un homme vulg’aire, et en parlant de sa facilité à synthétiser des idées éparses devant lui, de ses dons brillants et aimables, il ne faut point pour cela nier sa force, on se tromperait. lia été justement classé parmi les g’rands esprits : il en a le feu, et par moment Téclair ; on a pu justement dire de lui: c’était un jeune homme d’avenir. Chose sing’ulière, il vient finir le siècle comme Baglivi l’avait commencé : même jeunesse, mêmes aspirations, mêmes élans, et pour tous deux aussi un même avenir brisé hâtivement. Dons s&s Recherches sur la vie et la mort^ dans la seconde partie surtout où il s’est inspiré sing’ulièrement de Lancisi, dans plusieurs endroits de son Anatomie générale, il se révèle ; et on peut affirmer sans crainte que par ces deux ouvrag-es il a relevé la science g’énérale de l’homme, disparue depuis Boerhaave. Ses Recherches sur la vie et la mort sont son plus bel ouvrag*e: c’est là qu'il résume la vie en fonctions animales et fonctions org-aniques. Dans la seconde partie, il expose que la vie s’éteint par la tête, le poumon et le cœur; c’est tout Lancisi que nous avons cité. Mais nous ne voulons pas nous y arrêter, car il faut plutôt voir dans Bichat les idées g*énérales et les aspirations que les détails.
Dans l’école vitaliste, nous aurions pu citer encore plusieurs autres noms remarquables, Platner, Hufeland, Grawfort, et d’autres, car à vrai dire le vitalisme était pour ainsi dire chez tout le monde vers la fin du xvm® siècle ; j’ai dune m’arrêter qu’aux principaux.
X. Ecole maoique ; le magnétisme ; le surnaturel. — Revenons à ce singulier courant d’idées qui parfois
s'apaise, et dans certains moments envahit l’opinion publique comme un torrent; qui cherchant à poser une science entre la théologie et la médecine, a toujours une tendance à envahir notre terrain ; et qui ne sera peut-être définitivement contenu que lorsque la science l’aura également analysé et englobé, au lieu de le repousser avec mépris comme on en a pris l’habitude.
Nous avons vu comment les anciennes écoles kabbalistiques avaient reparu au xv® siècle sous forme de néoplatonisme alexandrin, uni aux sorcelleries des sectes religieuses. Le penchant au surnaturel diabolique est aussi foncièrement ancré dans la nature humaine que la conscience religieuse, et la sorcellerie est de tous les temps, de toutes les classes d’hommes. En vain, le sceptique s’en moque et le méprise : il reparaît, au moment où il s’y attend le moins, plus vivace que jamais. Les sorciers existaient chez les peuplades de la Gaule, comme on les retrouve dans les tribus de l’Afrique; ils se propagèrent dans le moyen âge; nous les avons vus aux beaux jours de la Grèce, comme nous les avons retrouvés au XV® et au xix® siècle, lorsque les discussions religieuses leur avaient donné comme un ressort dans la nature humaine; nous allons les revoir dans le siècle le plus frondeur et le plus sceptique.
Dans le xvii® siècle, après les procès de sorcelleries si multipliés, puis assoupis, le kabbalisme se transforma dans Y illuminisme des Rose-Croix ; nous en avons parlé précédemment. Vers la fin de ce siècle, un médecin pensionné de la ville de Chemnitz, Garmann^ membre de l’Académie impériale des Curieux de la nature, publia un livre sur les morts surnaturelles {de Miraculismortuorum lib. VII; præmissa est dissertatio de cadavéré et miraculis in genere; Leipzig et Dresde, 1670, 1709), où il propageait la croyance aux vaiyyjyres, ces
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êtres d’autre monde qui sucent le sang* dans le sommeil. Au commencement du xvm® siècle, l’opinion s’émut de tous côtés, des esprits errants ou feux follets. En 1704 et 1705, les Gévennes furent le théâtre des convulsionaires protestants qui s’étaient révoltés contre l’édit de Nantes, En 1707, toute l’Allemag’ne s’occupa d’une jeune fille de Zitteau, affectée d’une maladie convulsive qu’on attribua à l’ensorcellement. En 1713, c’est en Hong*rieque dejeunesg*arçons tombent malades d’affections semblables attribuées à la même cause. De toutes parts, les médecins recueillent des faits extraordinaires attribués à la mag*ie, à la sorcellerie; il se crée une véritable pathologie démoniaque dont les historiens sont; Camerarius., ParoliniJ. Storck., Wedef Fréd. Hoffmann, auxquels de Haën viendra s’adjoindre plus tard par son livre de Miraculis.
Alors arrive l’affaire du diacre Paris, qui dure de 1727, d’abord sourde,puisbruyante,scandaleuse, jusqu’en 1732 où elle se termina brusquement par ordonnance royale. On sait ce quelle fut. Paris, qui était entré dans les ordres, mais n’avait point voulu pousser plus loin que le diaconat, était janséniste. Issu d’une bonne famille de la rue Saint-Denis, il s’était retiré dans une petite maison près de l’ég'lise Saint-Médard, après avoir fait opposition à la bulle Unigenitus. Livré à des veilles pieuses, à des jeunes rig*oureux, à des sentiments d’une sombre piété, il mourut jeune, à 33 ans, et fut enterré dans le petit cimetière qui entourrait fég’lise. La secte le fit passer pour un martyr de sa foi, mort en odeur de sainteté , et bientôt on parla de g*uérisons miraculeuses obtenues à son tombeau. On y allait en pèlerinag’e, on en emportait de la terre. Bientôt, l’affluence fut considérable et des phénomènes extraordinaires s’y montraient; les femmes y éprouvaient des spasmes, des con-
vulsions de toutes sortes, parlaient, g-esticulaient, prédisaient l’avenir ; c’était une répétition de ce qu’on avait voving-t-cinq ans avant dans les Gévennes. Ces femmes affolées de furie se faisaient frapper, et supportaient nonseulement sans souffrir mais avec plaisir les coups les plus durs avec des barres de fer, et, disent des témoins, sans qu’il parût sur le corps la moindre trace de contusion. Des soldats envoyés pour disperser la foule, ne firent qu’accroître le bruit et le scandale. Enfin, le cimetière fut fermé par ordre du roi, et tout s’apaisa en
L’opinion publique semblait s’être calmée, lorsque parut le comte de Saint-Germain^ amené de'Belle-Isle en 1740. Il faisait apparaître les personnes mortes ou absentes dans son miroir magique. On ne lui connaissait aucun âge ; il se faisait passer pour avoir vécu dans les temps les plus anciens, et la crédulité populaire lui attribuait d’être le Juif errant. Il mourut retiré du monde en 1784, dans le Schleswig.
Peu d’années après, en 1760, Swedenborg abdiquant les sciences physiques et mathématiques dont il s’était occupé avec succès, se donnait aux révélations de l’autre monde, propageait le surnaturel de ce qu’on nomme la double awequ’on observe de temps à autre chez les paysans des Orcades, voyait de Gothembourg un incendie éclater à Stockholm, éloignée de cent lieues, et fondait la nouvelle religion du voyant. Vers 1774, paraît le thaumaturge Gassner^ pasteur de Klœsterlé dans l’évêché de Goire, et qui paraît avoir été au xviii* siècle ce qu’a été le prince de Hohenlohe il y a trente ans, représentant la mystique divine à côté de la sorcellerie qui avait tant fait parler d’elle.
Enfin, vers 1780, se montrent à Paris Cagliostro {o\i Joseph Balsamo) et Mesmer; le premier, simple intrigant ;
le second, ayant la prétention d’élever une science naturelle sur l’étude du mag’nétisme animal. Mesmer, né à Mersbourg* en Souabe, en 1733, mort dans sa ville natale en 1815, se fit recevoir docteur en médecine à Vienne en 1766, débutant par une thèse de Planetarum influxu qui est le point de départ de ses idées. D’autres médecins avaient déjà tenté d’appliquer l’électricité et les aimants à la thérapeutique ; c’est d’abord ce qu’il voulut développer. Il construisit son fameux, baquet qui n’était qu’une association d’aimants autour desquels il faisait asseoir les malades mis en communication par un conducteur de laine. Mais bientôt, il crut pouvoir fournir lui-même le fluide subtilpar des pas,ses avec la main. Il obtint le sommeil mag*nétique, des convulsions, ladouble vue, et beaucoup de phénomènes extraordinaires : il crut y voir, et ses adeptes avec lui, un moyen de guérison. Ce fut en 1778 qu’il vint à Paris, chercha des adeptes, s’adressa à l’Académie, à l’opinion, fit beaucoup de bruit, gagna quelque argent, et en fin de compte se retira quelque peu découragé. Le général dePuységur fut un de ses plus ardents adeptes, avec lui Doppel, de Turin, et le chevalier ; après eux,
le modeste et savant Beleuze, bibliothécaire au Muséum de Paris.
L’idée du magnétisme avait été agitée au xvii® siècle par des disciples de Paracelse, Burgraave, Van Helmont, Robert Fludd, Sébastien Wirdig, le P. Kircher, William Maxwell, et d’autres. Mesmer ne fit rien de plus en réalité, sur les idées des théosophes, que les appliquer et les vulgariser.
Sans entrer dans le détail de cette doctrine, ce qui nous mènerait trop loin, nous devons indiquer le pas qu’elle fit faire en naturalisme : ce fut de prétendre et d’affirmer qu’il y a, en dehors de la mystique divine et
de la sorcellerie, une science de surnaturalisme naturel, si l’on peut associer ces deux mots, science entrevue et non constituée, à laquelle il importerait de travailler. Ce point de vue tout nouveau où la question du surnaturel a été placée, fait la base de tous les livres, des mag’nétiseurs modernes; il a été très^bien indiqué par de Puység*ur et par M. Deleuze, et il a été saisi plus Advement par Gorres dans sa Mystique. Par là, il y aurait donc dans les sciences occultes, un côté qui pourrait sérieusement se rattacher à la médecine. Mais ce n’est encore qu’un point de vue d’avenir; les esprits ne sont peut-être pas assez calmes, et les corps savants sont trop rebelles, pour qu’il soit possible de le sonder ; et il ne s’est pas enc'ore rencontré un savant assez puis-sant et assez hardi pour les en tirer et poser les formules. La science vraie est ici, comme dans beaucoup de cas, étouffée entre le ricanement bête des académiciens, et l’enthousiasme déraisonné des adeptes.
XI. Résumé et fin du siècle, institutaires. •=■ Il est aisé de se rendre compte en suivant la marche des doctrines de ce siècle, qu’elle aboutissait inévitablement au vitalisme. L’Ecole cartésienne au xvii® siècle avait été un puissant entraînement vers le mécanicisme mathématique ; et cependant c’était presque une initiation à l’étude de la fonction. D’un autre côté Van Helmont, avec son archée et ses ferments, modifiait profondément l’idée chimique, et réintégrait dans la science l’idée de force qui avait été renforcée par Leibnitz, Wolf, Perrault, Glisson. Le vitalisme était à l’borison.
Au commencement du xviii® siècle, le mouvement AÛtalisme s’accuse dans Stahl et Bag*livi. En vain Boerhaave s’arrête dans Tiatro-mécanique ; en vain les humoristes donnent en réalité un nouveau tour à la cbi-
miatrie ; l’idée de force prend le dessus. Dans les sciences ' naturelles, l’électricité, l’affinité, la g-ravitation et la lumière que Newton a accepté comme puissances; d’une autre part, la tonicité des fibres et le rôle de l’âme relevés par Bag*livi et Statil précèdent la théorie du spasme de F. Hoffmann, reprise par Gullen, l’irritabilité de Haller, le nervosisme, le stimulisme, enfin le vitalisme de Barthez, Darwin, J. Hunter, Blumembach, et les autres. Le vitalisme émerg*e définitivement à la fin du siècle. L’organicisme deBordeu,de Morgagni, de Senac, lui est il est vrai un modérateur, et en acelamant la théorie de la fonction organique, trouve dans Haller et Bichat cette formule que la force est cachée dans l’intimité de la structure organique. C’était là ce que le XVIII® siècle allait léguer au xix®. Toutefois, ce courant n’était pas pur : l’organicisme avait donné lieu à un filet matérialiste dans La Mettrie et Cabanis, et ce filet pouvait s’élargir jusqu’à resserrer le courant principal vitaliste, comme cela s’est vu en effet dans notre siècle. Espérons le triomphe final de la vérité.
— Il faut dire aussi quelques mots des Institutaires, Leur rôle avait été considérable dans les siècles précédents, lorsqu’il s’agissait de constituer l’ensemble de l’art, et de bien marquer les parties de la médecine. Une fois leur œuvre posée, leur rôle s’amoindrit. Au commencement duxviif siècle, en 1708, la même année où Stahl donnait sa Theoriamedica vera^ Boerhaave éditait ^Q^Institutiones medicœ^ in-12, œuvre considérée comme classique, et qui devait régner presque jusqu’à nos jours. La médecine y comprend cinq parties, outre l’introduction historique: la physiologie, la pathologie, la séméiotique, l’hygiène, et la thérapeutique. Ce n’est que dans le cours du xviii® siècle que l’on renferma justement la. séméiotique dans la pathologie. Malgré la
vog’ue dont jouit le livre de Boerhaave, réédité tant de fois, le xviii® siècle en vit paraître quelques autres du même g’enre. Après les Conspectus physiologie^ pathologie thérapeutice de Juncker, et ïintroduction de Michel .41berti, de l’école de Stahl, onpeut citer comme les plus remarquables : Fundamenta medicinœ^ de N enter ^ 1752; Elementa de Scherrer. 1731; Institutiones de Ludwig^ Institutiones àlAzzoguidi^ de Calddni\ etc.
Du reste, le fond de la science demeurait, le même. Astruc, Gaubius, Buschner^ firent séparément une Pathologie qui s’appelle ce que nous avons aujourd’hui sous le nom de patholog'ie g'énérale.
Plusieurs de ces livres sont intéressants, au moins à parcourir. On retrouve Stahl dans Juncker et Michel Alberti, ses élèves; mais, bien qu’on ait dit que c’était chez eux qu’il fallait étudier le maître, j’avoue que je préfère beaucoup apprendre à le connaître et à le méditer dans ses propres écrits. A côté de lui, ses élèves sont secs dans leurs formules, surtout Juncker, et ils offrent peu à la réflexion. Ludwig* est plus classique, mais il est trèsélémentaire.
Astruc et Gaubius avaient écrits sur la patholog’ie g*énérale; j’en ai parlé, en m’arrêtant surtout à Gaubius, car Astruc n’a rien en propre. Ils avaient eu l’idée d’écrire sur cette seule partie séparée des Institutes. Ce fut leur erreur qui a été renouvelée par plusieurs de notre siècle, oubliant que la doctrine médicale se pose dans la physiolog*ie, s’assure dans la patholog*ie, et se contrôle dans la thérapeutique ; que ce sont là trois termes indissolubles d’un même problème, trois facteurs d’une même opération ; et que vouloir isoler ces trois parties d’ une même science, c’est fatalement se vouer à une erreur ou à un non-sens.
Petit-Radel, dont les Institutes de Médecine parurent
l’an IX, clôt dig*iiement son siècle. Il est classique pour les divisions g’énérales, partag’eant la médecine en quatre parties, la physiolog’ie, l’hyg'iène, la pathologie, la thérapeutique, sauf qu’il ne voit pas que l’hygiène doit être accolée à la thérapeutique. Son livre est du reste fort intéressant; l’esprit général est vitaliste et rend bien le mouvement des idées auquel aboutissait le xviii* siècle, au moment où il transmettait la science à notre XIX®. Malgré les Institution es de Sprengel et les Fundamenta de Friedlander, parus depuis, malgré le souffle plus franchement essentialiste qu’on sent dans le dernier, malgré le manque d’élévation qu’on peut reprocher à Petit-Radel, malgré bien des oublis et des infidélités à la tradition, son livre reste et demeure cependant comme le dernier classique du genre, et on peut trouver fâcheux qu’il n’ait pas inspiré de succès-’ seurs ! aujourd’hui surtout que l’ensemble de la science est si méconnue, et où on se contente de donner de la pathologie générale, il serait utile qu’on vît reparaître des histiiutes de médecine conçues et exécutées avec tout ce que la science de notre temps à pu ajouter à la gcience ancienne.
§ 2. — Anatomie. Physiologie^
Nous avons assisté au mouvement séparatiste qui tendait à établir une science de dissection et de description des organes distincte de la science de leurs fonctions, pendant que les questions générales de la science allaient un peu au hasard, ou se trouvaient abandonnées aux philosophes. Dans le xviii® siècle, ce mouvement se prononce davantage, et on voit se constituer d’une part une science purement anatomique des organes, d’une autre part, une science de leurs fonctions. Il faut remar
quer cependant qu’il en résultait un malaise fort ressenti dans plusieurs points : c’est ainsi que dans les travaux particuliers, on sent la nécessité d’éclairer l’anatomie par la physiolog'ie, et la physiologie par l’anatomie, et on conjoint sans se gêner les deux études. D’une autre part, lorsque l’anatomie comparée se fonde, on ne peut se dispenser défaire appel à la physiologie. Lorsque Bichat, à la fin du siècle, reprend Xanatomie générale sur laquelle G. Hoffmann avait écrit au xvii® siècle, il ne peut se dispenser de faire appel à la physiologie. Son maître Desault, dans ses cours, s’élevait contre l’anatomie descriptive, prétendait que cette science aride était sans profit, et l’animait en montrant son utilité en chirurgie, premier essai d’une anatomie chirurgicale. Enfin, dans les dernières années du siècle, Sœmmering n’avait pas de paroles assez amères contre ceux qui avaient séparé l’étude des organes de celle de leurs fonctions.
On peut, de notre temps, juger parfaitement cette question, et bien que nous ne soyons pas arrivés à changer ce qui a été fait, on peut prévoir une constitution nouvelle de la science, si nous n'étions retenus dansl’ornière par un enseignement officiel rétrograde. Tout professeur d’anatomie qui veut attacher ses élèves et les instruire, vivifie son enseignement par la physiologie, et tout professeur de physiologie ne peut expliquer judicieusement le jeu des organes sans préciser leur disposition anatomique: il n’y a pas là deux sciences, mais une seule et même science de phylosiogie anatomique qui ne tardera guère sans doute à se constituer. D’un autre côté, il y a une science générale de l’être, comptant un grand nombre de questions qui ne se détachent sans doute pas de l’anatomie, mais qui planent au-dessus d’elles, et tôt ou tard, la physiologie générale se consti-
tuera comme science distincte. Peut-être même ce double progrès s’opérera-t-il dans notre siècle, si la pédagogie médicale qui nous gouverne peut être changée. Les jeunes médecins j gagneraient de mieux connaître les organes et leurs fonctions, et de ne pas se désintéresser comme on les y habitue aujourd’hui des grandes questions de leur art.
I. Mouvement general de l’anatomie au xvii® siècle. — Le xvïi® siècle avait fort peu de traités spéciaux d’anatomie ; le plus important de ceux qu’il avait produits, celui de Bartholin était de la seconde moitié du siècle ; cette science n’était pas encore nettement émergée; et nn se servait surtout des planches deVésale, de Baulieu, de Gasserius.
A la fin du XVII® siècle et au commencement duxviiu, paraissent, à peu d’années de distance, des ouvrages qui accentuent le mouvement de constitution de l’anatomie.
En 1685, puis en 1699, D. Leclerc et J. Manget àonnent leur Bibliotheca anatomica^ seu recens in anaiomia inventorum thésaurus locupletissimus; 2 vol., fig.
En 1678, 1707, Amé Bourdon donne à Gambray et à Paris ses Nouvelles tables anatomiques.
En 4685, Bidloo donne à Amsterdam son Ânatomia huwani corporis., cum 105 tabulis.
En 1693-1705, Philippe Yerheyen donne à Louvain, puis àLeippig, son Anatomia corporis humani., cum tabulis.
Puis: à Turin, 1711, Anatomia corporis humani Ae> J. Fantoni; en 1713, à Londres, «The anatomie of the human body with copper plate » de G. Gheselden ; en 1717, à Altdorf, Compendium anatomicum de L. Heister, traduit pour la France, à Paris, en 1724, par Devaux; en 1714, les Tabulæ anatomicæ de Eustachi, éditées par
Lancisi^ et qui dépassaient tout ce qu’on avait encore eu.
Le mouvement anatomique en était donc à son moment de constitution, et quelques années encore, avec les œuvres de Winslow et de Lieutaud, il allait avoir achevé cette première phase.
Winslow, petit neveu de Sténon, était né en 1669, en Danemark, dans Fîle de Fionie. D’abord destiné à la tliéolog’ie luthérienne dont son père était ministre, et sous lequel il étudia, il partit de son pays avec le mé^ decin Backel, dans le but de visiter les universités d’Europe, séjourna un an en Hollande, puis, en 1693, vint à Paris, où il devait dès lors vivre et mourir après de long’ues années d’étude, car il poussa sa carrière jusqu’à l’âg’e de 91 ans, en 1760. Duverney, auquel il fut recommandé, se l’attacha comme élève particulier, et développa son g-oût prononcé pour l’anatomie, le présenta à l’Académie des sciences, où il devint son successeur, et le chargea de le remplacer dans ses cours d’anatomie au Muséum. Ce ne fut cependant qu’en 1743 qu’il devint professeur titulaire, après la mort de Hunauld. Cependant sa vie avait été changée par un fait iro.portant : une discussion théologique, dans laquelle il se trouva engagé avec un président du consistoire danois, lui donna lieu de lire VExposition de la doctrine de ïÉglise par Bossuet : des doutes sur ses croyances s’élevèrent en lui : il alla trouver l’évêque et les lui soumit, discuta, pria, et finalement se convertit. C’était en 1701, dès lors, il se trouva brouillé avec sa famille et son pays, et se trouva sans ressources : Bossuet l’aida, puis Duverney. Il se fit recevoir docteur de la Faculté de Paris en 1705, et s’attacha de plus en plus à l’anatomie, pratiquant modestement la chirurgie. C’est en 1732, qu’il donna son Exposition anatomique de la structure du
2ô8 HISTOIRE DE LA. MEDECINE.
coi^s humain^ m-4, Paris; ouvrag*e qui laissait loin, en arrière, tout ce qu’on avait eu jusqu’ici, et qui, avec une belle ordonnance, une g*rande clarté, une profonde étude, établissait définitivement l’anatomie comme science constituée. C’était aussi décidément une gloire française, car quoique étranger par sa naissance, Winslow était devenu nôtre par ses études et par sa vie tout entière. Winslow avait éclipsé son maître, car les Œuvres anatomiques de Duverneywe parurent qu’en 1761, à Amsterdam.
Lieutaud^ né à Aix en Provence, en 1703, eut le tort de veni»* après Winslow. Esprit clair, savant, et sachant admirablement résumer ses connaissances, très-ardent au travail, très-adonné à l’anatomie, qu’il étudia de bonne heure, et longtemps, il eût été plus grand si la place n’avait été prise. C’est en 1742, à Aix, qu’il donna ses Essais anatomiques contenant ïhistoire exacte de toutes les parties du corps humain^ in-8; il le réédita à Paris en 1766; puis en 1772, en 2 vol. Il y donne bien des remarques qui lui sont particulières, et combat quelquefois Winslow. Lieutaud appelé à Versailles en 1749, comme médecin de l’infirmerie royale, devint membre de l’Académie des sciences en 1752, puis médecin du roi. Dès lors, il négligea un peu l’anatomie pour la pratique médicale. On a de lui : Elementa physiologiæ^ Paris, 1749 ; Précis de médecine pratique^ Paris, 1759; Précis de matière médicale^ Paris, 1766. Comme il avait acquis une certaine position, et qu’il avait un art remarquable de vulgarisateur, ces ouvrages très-clairs, et complets pour le temps, ont été bien des fois réédités,
Dans la seconde moitié de ce siècle, parurent le Traité complet d'anatomie de Sabatier^ en 1772; les ouvrages de Mayer^ à Berlin, en 1783-94 ; de Caldani^ à Venise, 1789 ; de Sœmmering^ à Francfort, 1791 ; et enfin le Traité
d!anatomie àe Boyer^ 1797-99, dont le succès s’est propag’é jusqu’à nos jours.
Haller, Santorini surtout remarqué, Mayer, Loder, Sandifort, Caldani, publièrent des planches anatomiques.
Parmi ceux qui ont encore écrit sur l’anatomie, il faut citer Ruysch, qui appartient au xvii® siècle, et les deux Albinus, Meckel, le père et le fils ; mais ce dernier appartient plutôt au xix® siècle.
Ant. Petit réédita en 1753, à Paris, Y Anatomie chirurgicale de Palfyx. Durand donna un essai semblable en 1776, mais ses observations chirurg’icales sont faites à propos de l’anatomie, plutôt que l’anatomie disposée pour làchirurg*ie.
X. Bichat donna son Anatomie générale en 1799; c’était une nouveauté qui avait eu un précédent dans celle de G. Hoffmann en 1667.
Enfin, nous devons constater que c’est en ce xviii® siècle que l’anatomie comparée prit son essor. Déjà, dans le xviP siècle, M. A. Séverin, Blaes et Collins s’en étaient occupés. Mais c’est dans les ouvragées de Valentini, d’Alex. Monro, de Vicq d’Azyr, de Harwod, de Meckel, de Ludwig*, qu’il faut chercher les travaux précurseurs de Cuvier.
II. Mouvement général de la physiologie. — La physiolog-ie avait perdu sa partie philosophique dans le XVII® siècle, étant assaillie par les théories chimiques et mécaniques. Au commencement du xviii® siècle, on la voit ainsi dans le livre de Berg*er : Physiologia medica, me dénatura hurnana bi partibus,yï\Xem\)ev^, 1702, in-4, plusieurs fois rééditée. Elle comprend les phénomènes de nutrition d’une part, de l’autre, les phénomènes de
sensibilité et de mouvement, ou de relation ; en dernier lieu, la g-énération ; elle est réduite à l’étude des fonctions organiques.
Peu après apparaissent les Institutes de Boerhaave et la Theoria medica de Stahl, en 1708. Dans Boerhaave, la physiologie est aussi réduite à une étude stricte des fonctions organiques, suivant d’ailleurs à peu près la marche de Berger. Dans Stahl, apparaît la revendication de l’animisme (première partie de la Theoria medica vera.)
Puis successivement, des traités plus ou moins considérables, de Fr. Hoffmann ., de Teickmeyer., Juncker., Krœger., Buchner., Schultze, Lieufaud., sans que la science soit foncièrement changée.
Alors, Haller s’empare de l’opinion. Il publie d’abord les Primæ lineæ physiologiæ., en 1747, ouvrage plusieurs fois réédité, et traduit en français, d’abord par Tarin, puis par Bordenave. C’est en 1757-66 que paraît son grand ouvrage, Elementa physiologiæ, 6 vol. in-4. Avec lui, la vie rentre un peu dans la physiologie avec l’irritabilité; les explications devenues presque entièrement mécaniques avec Boerhaave, redeviennent vitalistes, par rintroduction de \irritabilité et de \d. contractilité.
Après Haller, la physiologie suit ce courant: on s’y occupe des forces de la vie, dont Boerhaave avait négligé l’étude. C’est par là que les questions de physiologie générale tendent à reparaître. Toutefois, l’étude presque unique des fonctions organiques demeure le point capital de la science, car l’irritabilité, la contractilité, la sensibilité, sont considérées comme des attributs de certains organes.
Parmi les principaux auteurs qui ont donné des traités de physiologie, il faut compter : Hamberger, un.
des plus importants ) Unzer, un de ceux qui ont le plus insisté sur la force nerveuse ; Huermann, Lamure^ Ludwig^ Du fieu ^ Caldani^ Blumembach.
Barthez^ de Montpellier, relève l’idée de Stahl, et formule le vitalisme duo-dynamiste, quand il donne ses Nouveaux éléments de la science de l'homme^ en 1774. Bichat condense le vitalisme org-anicien dans ses Recherches sur la vie et la mort, et son Anatomie générale, au moment où Dumas de Montpellier cherchait à introduire les idées de Barthez dans le détail de la science. Une année de plus, 1802, Ant. Richerand faisait paraître ses Nouveaux éléments de physiologie qui ont éduqué les commencements du XIX® siècle.
Avec Haller, la physiolog-ie fit un mouvement considérable : elle sortit des limbes de la chimie et de la mécanique, et elle assura ses explications sur l’expérimentation et les vivisections. Avec Bordeu, dont le traité sur les g*landes eut tant de retentissement, l’idée de la fonction organique se dessina plus clairement ; avec Barthez, précédé de Stahl, l’étude générale du philosophe reprit courage. Si, armés de ces trois données, les savants avaient tenté de les unir dans une même conception, la physiologie aurait fait une des plus grandes évolutions qu’aucune science eût jamais faites. Mais, l’idée du mécanisme organique et les vivisections triomphèrent seules; et la science devint dans notre temps purement expérimentale, ce qui l’a conduite à méconnaître même le vitalisme organicien qui lui avait été infusé. Par une marche fatale, elle tendait au matérialisme absolu où elle se trouve aujourd’hui.
IIL Découvertes anatomiques et physiologiques au XVIII® SIÈCLE. — Il est nécessaire, pour bien voir leur marche, de les diviser en trois époques : une première^
qui fait suite aux recherches du xvii® siècle, et qui est assez riche en travaux; une seconde, où domine Haller, et qui se résume dans sa personnalité; une dernière, où se trouvent encore des travaux dignes d’attention.
■1''® Epoque. — Les discussions sur la circulation continuèrent à la fin du xvii® et au commencement du XVIII® siècle. La doctrine de Harvey fut un moment presque ébranlée par les objections de Méry et de Littré; mais elle triompha bientôt avec Dumrney, Silvestro , P. Bussière , Yerheyen. Tibesius suivit tous les vaisseaux du cœur, et Lancisi, Winslow, Sénac en décrivirent les fibres musculaires et les valvules. En 1731, à Montpellier, s’éleva une discussion entre Fizès etFermw, sur la forme et le volume du cœur, pendant la systole et la diastole ; la même question a continué jusqu’à nous.
Stroem ^ en 1707, tenta d’expliquer la nécessité de l’expiration comme une suite obligée de l’inspiration, ilféry prouva, le premier, que l’air se mêle au sang dans le poumon, ce qui fut combattu par Muschenbrœck. Lister fit remarquer la perspiration pulmonaire. Helvétius revint sur l’idée de Méry, étudia la structure des poumons, et soutint que le sang est épaissi par la fraîcheur de l’air. Lieberkuhn prouva, par l’expérience, que l’air ne pénètre pas dans la cavité pleurale. Hamberger discutait avec Haller, sur le rôle des intercostaux et du diaphragme dans la respiration ; question qui occupa également Sénac, Houdley, Brémont.
Ramby démontra que ce que Valsai va avait pris pour canaux excréteurs des capsules surrénales , n’était autre que les artères capsulaires. Buverney décrivit les vaisseaux lactés et leur origine. Bordeu, dans son Traité sur les glandes, montra le jeu de l’excrétion en rapport avec les mouvements, et fît disting’uer l’excrétion de la
sécrétion. Cet ouvrage est d’ailleurs remarquable à plus d’un titre, et vaut la peine d’être lu encore aujourd’hui.
Littré décrivit la pituitaire mieux encore que Schneider ne l’avait fait. Pour four du Petit tenta de prouver que toutes les fibres nerveuses s’entre-croisent au milieu de la substance cérébral^et de la moelle allongée : c’est le précurseur de toutes les idées modernes sur le système nerveux. Il remarqua les sinus orbitaires, décrivit le septum iuddum,^ et réfuta l’opinion qui voulait que le cervelet fût le siège du sentiment. Tarin reconnut l’infundibulum. Parmi les autres auteurs qui se sont occupés du système nerveux, il faut citer Lecat, Meckef Huher.
Pemberton attribua aux procès ciliaires de faire varier les formes du cristallin. Morgagni s’occupa des voies lacrymales et de l’humeur qui baigne le cristallin. Saint- Yves refusa la sensibilité à la rétine pour l’accorder à la choroïde. Pourfour du Petit décrivit les chang’ements de l’œil aux différents âges. Bemours fit voir que la cornée est' distincte de la sclérotique, et soutint que les fibres de l’iris sont élastiques non musculaires. Albinus décrivit la membrane pupillaire. Cam/irr confirma le canal goudronné de Petit. Enfin, il ne faut pas oublier les recherches de Voterfield et de Zinn^ sur les mouvements de l’œil et la structure des procès ciliaires.
Sur l’organe de l’ouïe, on peut citer les travaux de
Valsalva^ Morgagni, Cassebohm.
En 1700 avait paru le livre de N. Andry, sur la génération , où il expliquait cet acte par les spermatozoaires, et prétendait que les vers qui se développent dans l’homme viennent des œufs qui remplissent l’atmosphère. Vallisnieri, qui s’était beaucoup occupé des insectes et des vers, soutint qu’on en apporte 1^^ germes
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à la naissance. Duvemey et Breudd soutinrent l’existence de l’ovule et son passage dans l’utérus. Naboth fît connaître les petits corps qui portent son nom. Haie soutint l’existence de l’allantoïde. Lister^ Nigrisoli^Yidussi, Vogli^ dissertèrent sur le rôle des spermatozoaires et sur le mélange des deux semences. Santorini fît des remarques sur la structure musculaire de.l’utérus, et sur le corpus luteum. Maître-Jean étudia l’incubation de l’œuf, étude que reprit Haller. Monro suivit le développement du fœtus des mammifères, et s’occupa des fibres musculairés de l’utérus. Son fîls étudia les canaux séminifères. G. Hunter injecta ce conduit et les lymphatiques du testicule; et plus tard son frère injecta le placenta. Enfin, parurent : la théorie de C. F. Wolf^ sur l’épigenèse, et les recherches de Buffon sur la génération.
2® Époque. — En 1752 , Haller donna ses mémoires sur la sensibilité et l’irritabilité. La même année, Bordeu donnait ses Recherches sur les glandes., ouvrage trop oublié et trop méconnu. Les mémoires de Haller sont plus académiques ; les recherches de Bordeu sont d’une physiologie plus médicale. De 1756 à 1766, Haller publia ses huit volumes des Elementa physiologiæ, où il résuma toute la science de son temps, et qui contient tout le détail de ses travaux. Une édition plus complète, en raison des notes qu’.ils y ajoutèrent, fut donnée par Meckel et Sœmmering, en 1788.
Les travaux d’érudition de Haller furent considérables : c’était certainement l’homme le plus érudit de son temps ; mais ses découvertes se hornent, en résumé, à ses travaux sur l’irritabilité et la sensibilité, et à ses recherches sur la circulation du fœtus. 11 accapara pour ainsi dire l’opinion , par l’importance de l’irritabilité qui occupa tous les esprits, et par les travaux d’érudition qu’il fournit à l’alimentation intellectuelle du
public. A lui seul il constitue une époque, parce qu’il personnifie dans un résumé tous les efforts des temps antérieurs, et toutes les aspirations de son temps. Reconnaître ce qui demeurait de science acquise depuis trois cents ans d’efforts, et sortir des interprétations chimiques et mécaniques : c’était le double sentiment qu’il résumait, et qui se rencontrait chez tous les hommes de valeur à ce moment.
On peut dire qu’avec Haller, la physiolog'ie des org’anes, ou la physiolog'ie anatomique est constituée. Sans doute il restera bien à faire encore dans les détails ; mais enfin le corps de la science est posé, les études antérieures sont résumées, les points douteux marqués; tous les faits principaux sont coordonnés ; en un mot, la constitution est faite, et elle est faite justement, parce que l’auteur est sorti de la chimie et de la mécanique. Sur ce dernier point, il était non-seulement con séqlient avec ses découvertes, mais aussi un écho des idées qui tendaient à dominer. Il faut voir dans Bordeu les colères que soulevait .chez les médecins l’outrecuidance de ces sciences accessoires qui avaient tenu notre art en servag'e pendant plus de cént cinquante ans. Peut-être serait-il bon de se le rappeler aujourd’hui que des prétentions analog*ues tendent à produire les mêmes désastres.
3® Époque^ comprenant le dernier quart du siècle :
Elle commence vers le moment de la publication du livre de Barthez, les Nouveaux éléments de la science de l'homme, en 1774. C’était décidément le vitalisme qui émerg'eait avec vigueur ; et nous avons dit comment il était dans tous les esprits. Nous avons rapproché de ce courant par leurs aspirations, et quelle que soit la manière dont ils ont entendu la question, non-seulement
toute l’Ecole de Montpellier, mais l’Ecole anglaise ; à Paris, Bordeu; en Allemagne, Platner et Hufe!and; et vers la fin du siècle, Bichat, à Paris.
Si Barthez avait eu plus de science et plus de courage, la doctrine vitaliste triomphait pour longtemps, et bien des ennuis eussent été évités : malheureusement son esprit un peu sceptique hésita, et il lui manqua une étude approfondie des anciens philosophes. Sa théorie du double principe de la vie, de l’âme et d’un principe vital, était trop fausse pour pouvoir triompher des difficultés; et il s’était trop buté à ne pas permettre qu’on étudiât la métaphysique de la question pour y rester le maître. Emettre sa théorie, et déclarer qu’il ne fallait pas sonder la question, c’était se retirer les bénéfices du résultat, en craignant la lumière. Pour nous, la double erreur de Barthez a été une double cause d’insuccès. 11 nous paraît qu’il aurait dû arborer franchement le drapeau de la métaphysique, dont il ne pouvait avoir peur que parce qu’il n’y était pas assez fort, et il eût trouvé la doctrine de la substance selon laquelle l’âme est unie au corps comme principe formel, doctrine que personne n’avait jamais pu réfuter, qui n’était tombée dans l’oubli que par suite de préjugés stupides contre la scolastique, et que Leibnitz avait déclaré en définitive, après toutes ses tergiversations, la seule solide. Espérons que le xix® siècle ne se passera pas' sans qu’on voie acclamée cette réhabilitation nécessaire.
En 1777, Lavoisier fit connaître la théorie de la respiration par la combustion; théorie préparée par la découverte de l’oxygène, et qui marque une des grandes conquêtes de la science. Les interprétations qui se sont emparées de cette théorie en ont fait une forte pièce d’attaque contre le vitalisme, et on s’en sert encore. Le fait ATai de l’absorption de l’oxygène de l’air dans l’inspira-
tion, de l’expiration de l’acide carbonique, restera audessus de tous les débats ; mais la théorie de l’oxydation des substances org’aniques est un problème dont le sens vrai n’est pas encore fixé. En tout cas, le beau travail de Lavoisier reste dans la science comme le témoig-nag’e d’une expérimentation considérable, et d’une grande puissance de conception, qui assurent au g-rand chiniiste une place exceptionnelle dans notre histoire. On ne pourra jamais trop regretter la fin de ce savant, mort sur l’échafaud révolutionnaire.
En 1780, Spallanzani publia ses recherches sur les digestions et les fécondations artificielles ; d’une part, la théorie s’affirmait ainsi par l’expérience ; Van Helmont était confirmé, et on allait pouvoir mieux entendre les transmutations de la digestion et de la nutrition. D’un autre côté, le rôle de l’ovule et des spermatozoaires était définitivement fixé.
En 1785 et 87, Michaelis et Ickermann publièrent séparément leurs recherches sur la régénération des nerfs. Fontana re[)rit la question de l’irritabilité.
En 1788, Sœmmering donnait son Traité classique sur la moelle épinière et le cerveau. Trois ans plus tard, en 1791, il commençait ses publications sur les monstruosités.
En 1789, Cruikshang et Mascagni démontrèrent que tous les vaisseaux lymphatiques aboutissent aux ganglions, et que tout le système de la lymphe communique au canal thoracique. Dans la même année, Crawford complétait Lavoisier dans son Essai sur la chaleur animale.
1790, Priestley indique la quantité d’oxygène qui passe dans le sang; Malacorne et Ackermann signalent le rapport qui existe entre la forme du cerveau et le crétinisme ; Selle publie ses expériences sur le magnétisme.
1791, Fischer décrit les nerfs lombaires et donne son Manuel d’anatomie pratique ; Galvani fait connaître l’irritabilité musculaire par le galvanisme ; Gall publie son ouvrage sur la nature de l’homme; il y admet une force vitale indépendante de l’âme; Fordyce publie sur la digestion une étude où il prétend prouver que l’albumine est la substance nutritive proprement dite.
1792, Danz décrit l’anatomie du foetus aux diverses époques de la grossesse ; Autanrieth fait une nouvelle analyse du sang; Vauquelin publie ses recherches sur la respiration des vers et des insectes.
1793, travail de Gerlachÿ,\iv les bourses muqueuses; de Peipers sur les troisième et quatrième paires des nerfs cervicaux; Mémoire de Volta sur l’électricité, construction de sa pile ; recherches sur la composition de la matière animale par Ahernethy.
1794, chimie animale de Fourcroy et 'Vauquelin. Fourcroy déclare que la chimie ne donne que des analyses et des extraits et ne peut en aucune façon expliquer la vie.
1797, Monro donne son travail sur le cerveau et l’oreille ; RosenmuUer sur les organes sécréteurs des larmes ; Andersh., sur les nerfs du cœur; de Humboldt., sur le galvanisme des fîhres nerveuses et musculaires ; Roose, sur la force vitale ; Tréviranus., ses fragments sur la physiologie.
1799, 1800, Bichat, Anatomie générale; Recherches sur la me et la mort; il avait débuté par le Traité des membranes.
Cette nomenclature chronologique, un peu sèche il est vrai, donne cependant une idée de la marche des travaux physiologiques et cela suffit à poser les jalons de l’histoire.
VI. Le vitalisme, l’animisme et le duo-dynamisme. — Nous devons nous arrêter sur cette question qui devient au xviii® siècle un des grands débats de la médecine, débat qui devra se prolonger dans le xix® siècle.
Nous avons vu comment, au siècle de Descartes même, cette question était née comme une réaction contre l'iatro-mécanique. On se souvient sans doute, d’ailleurs^ de ce que nous avions dit précédemment; comment la psychologie chrétienne formulée définitivement aü moyen âge, était venue modifier profondément les doctrines de Galien ; comment cependant, la médecine conservait encore le galénisme sur la théorie des facultés de l’âme et des esprits vitaux ; comment enfin le cartésianisme avait poussé la physiologie à ne plus s’occuper de ces questions, à considérer l’âme comme la puissance de la pensée et à expliquer tous les phénomènes de la vie par les lois de la mécanique et de la chimie. C’est ainsi qu’avec le cartésianisme, la physiologie s’était dépouillée de toutes les questions générales sur la vie, et s’était renfermée dans l’étude stricte des fonctions organiques. Ce mouvement était accompli au commencement du xviii® siècle, et comme nous l’indiquions plus haut, avec Boerhaave, de Berger, Haller, Bordenave, la physiologie n’apparaît plus que comme une recherche des organes.
Cependant une réaction s’était produite assez vivement contre ces théories mécaniciennes, et nous avons vu Van Helmont revendiquer le rôle d’un principe vital ou archée, Claude Perrault en France, et Glisson en Angleterre, revendiquer également le rôle de l’âme chez les êtres vivants. Nous avons indiqué bien d’autres noms de médecins qui au xvii° siècle s’étaient unis à cette réaction.
Stahl reprit avec une gran.de vigueur la thèse de Cl,
Perrault, et il la fit tellement sienne qu’il sembla l’avoir posée le premier, d’abord dans sa thèse du Aoyou fjLou, puis dans la Theoriamedica vera^ ensuite dans le Negotiurn otiosum où il retrace les discussions qu’il eut avec Leibnitz sur ce sujet. Il est vrai qu’il lui donna une nouvelle tournure. Tl établit solidement que le mouvement vital et les phénomènes qui en dépendent ne peuvent s’expliquer par les théories mécaniques et chimiques que la vie ne peut avoir qu’un principe spirituel, l’âme, mêlé intimement au corps pour lui donner l’activité et le conserver, car de lui-même il se décomposerait. L’âme maintient donc le mixte vivant et l’anime. Mais, il ajoute que cette âme a deux parties, l’une qui produit la raison, l’autre qui fait le mouvement vital. Il expliquait d’ailleurs fort confusément l’union de l’âme et du corps, établissant que ce devait être une sorte de mixion; et il semblait bien s’inspirer de ceux qui avaient admis pour l’âme des facultés multiples.
Leibnitz ayant eu sous les yeux l’ouvragée de Stahl, sa Theoria medica, rédig’ea quelques objections et doutes sur la théorie nouvelle : Stahl répondit, Leibnitz répliqua, Stahl ég'alement, et ce dernier réunit toute cette discussion dans le Negotium otiosum qui fait partie de ses œuvres. Les deux Allemands s’y prennent aux cheveux et bec à bec, de la belle manière; ils se taxent facilement, et avec une édifiante émulation, de frivolité et de légèreté, selon les habitudes de la race qui pose toujours pour le sérieux parce que sans doute elle ne la pas, et qui atteint à la lourdeur; ils se reprochent mutuellement de manquer de loyauté, et on n’y peut contredire; enfin, ils déclarent souvent l’un et l’autre qu’ils ne se comprennent pas et ils le justifient amplement. En somme, l’ouvrage est carieux, mais il exige du lecteur une grande somme de patience.
Le fond du débat se réduit à cepi ; Stahl veutquel’âme serve à quelque chose et fasse la vie dont les phénomènes sont inexplicables par la chimie et la mécanique. Leibnitz admet Famé comme Stahl, mais voudrait bien qu’elle ne servît à rien, parce que, comme suivant lui, elle est unie au corps par une harmonie 'prékablie^ elle est trop spirituelle pour être mêlée à un corps matériel, et ce corps doit avoir sa vie mécanique sans elle.
On voit très-bien en suivant le débat, que Stahl est fort peu au courant des travaux philosophiques sur la question ; et Leibnitz lui objecte très-justement de rentrer dans la doctrine scolastique sans la comprendre et en l’appliquant sous une forme nouvelle, irrationnelle et incompréhensible. Stahl ne s’embarrasse pas de cela, et tient de son côté fortement à établir son point capital, que la vie ne peut s’expliquer sans l’âme; point sur lequel Leibnitz est manifestement battu complètement et amplement. Tout le monde ajustement donné raison à Stahl, et pour le fond il a incontestablement dix fois raison : mais il aurait eu cent fois raison s’il avait été plus au courant des travaux psycholog'iques antérieurs.
Ge'débat resta momentanément sans grand écho, et ce ne fut que peu àpeu que les stahliens lui donnèrent le grand retentissement qu’il devait avoir.
Cependant l’idée d’un principe vital tel qu’on l’avait entendu dans le xvii® siècle, et l’idée de l’animisme étaient lancées ; beaucoup de gens ne voulaient point tomber dans le matérialisme dont on entrevoyait les cornes sous les dehors de chimie, de mécanique, de fonctions organiques, et dans tous les camps on se plaisait à affirmer Fâme ou un principe vital.
Toutefois, on entrevoyait deux courants d’opinion : l’un franchement stahlien qui déclarait l’autocratie de l’âme comme l’avait entendu Stahl ; l’autre, qui prenait
plus volontiers le nom de vitaliste, admettait une sorte de principe nerveux ou de principe vital, mais ne voulait pas aller jusqu’à l’âme. Avec Haller ce dernier parti prit de la vigueur ; avec lui et au nom de ses expériences on pouvait établir une sensibilité et une irritabilité indépendante de Famé ; et c’est ce que revendiquait non sans aigreur le bon Tissot qui ne pouvait souffrir les stahliens. Beaucoup de nervosistes faisaient écho. Stahl était mort, ses disciples répondaient sans grande force. Ch. Bonnet se déclara pour l’animisme et lui donna beaucoup de relief. Buffon masquait ses indécisions sous des analyses psychologiques très-littéraires, dont le fond était manifestement cartésien. Zimmermann acceptait l’âme ou un principe vital sans vouloir aller au fond de la question. Bordeu parlait également de l’âme et d’un principe de vie, mais en se gardant de lui attribuer une valeur bien définie. Brow^n était manifestement pour un principe vital, mais il n’en voulait pas dire plus.
Sur ces entrefaites, vers 1750, Sauvage s""accrocha au stalilianisme et l’importa dans la Faculté de Montpellier, où Barthez allait bientôt en faire son domaine propre, et constituer ce qu’on a nommé le duodynamisme vital.
Je ne relèverai pas les noms de tous les médecins qui suivaient le courant vitaliste: c’étaient tous ceux qui sans accepter entièrement l’animisme de Stahl, réagissaient contre l’iatro-mécanique et l’iatro-chimie, et admettaient un principe vital plus ou moins bien défini, pour expliquer le mouvement et les phénomènes de la vie. On peut dire sans se tromper, qu’à la fin du siècle, jusques et y compris les organiciens comme Bichat, Pinel, et autres, presque tout le monde était vitaliste. Le parti matérialiste qui avait produit La Mettrie, Ca-
banis, était fort peu nombreux, et ne comptait que de rares individualités.
Barthez, sans peut-être se rendre un compte parfaitement exact de son mouvement, tenta une sorte de rapprochement entre les animistes stahliens et les vitalistes qui acceptaient vag*uement un principe de vie ; et il n’eut besoin pour cela que de deux choses : 1° d’accentuer la séparation que Stahl avait indiquée dans le rôle de l’âme, de réserver le nom d’âme à la partie pensante, et de nommer principe vital la partie vitalisante ; 2” d’établir que la question métaphysique était trop obscure pour tenter d’y pénétrer, et qu’il fallait se contester de reconnaître les principes sans s’occuper de leur nature dont l’essence est impénétrable.
Le vitalisme de Barthez consistait donc en ceci, que l’homme a en lui deux principes : l’un, l’âme pensante qui gère les choses de raison; l’autre, le principe vital qui gère les mouvements de la vie. Ses nouveaux Eléments de la science de l’homme, où il établit cette doctrine, parurent en 1776. Il en donna une seconde édition en 1806. J’en ai donné des citations en parlant des doctrines générales : j’en reprends seulement quelquesunes pour fixer les esprits.
«Les faits, dit-il, ne démontrent d’aucune manière que tous les mouvements qui s’exécutent dans le corps vivant (sans être sensiblement dépendants de la volonté) soient causés par le même être pensant, dont l’influence détermine les mouvements volontaires. Gela est même d’autant moins probable^ que la nature et les facultés essentielles de cet être n’ont été jusqu’ici définies que par des notions purement métaphysiques ou théologiques. Dans l’état actuel de nos connaissances sur l’homme, on doit rapporter les divers mouvements qui s’opèrent dans le corps humain vivant, à deux principes
différents, dont l’action n’est point mécanique, et dont la nature est occulte : l’une est l’âme pensante, et l’autre est le principe de la vie. » (P. 23
«La bonne méthode de philosophie dans la science de l’homme, exig*e qu’on rapporte à un seul principe de la vie dans le corps humain, les forces vivantes qui résident dans chaque org’ane, et qu’en produisant les fonctions tant générales, de sensibilité, de nutrition, etc., que particulières de digestion, de menstruation, etc. » ( p. 24.)
«Ainsi, j’appelle principe vital de l’homme, la cause qui produit tous les phénomènes de la vie dans le corps humain. Le nom de cette cause est assez indifférent, et peut être pris à volonté. Si je préfère celui de principe vital, c’est qu’il présente une idée moins limitée que le nom à’impetiim faciens (to svtûpp.ov) que lui donnait Hippocrate, ou autres noms par lesquels on a désigné la cause des fonctions de la vie. » (§ 1.)
«Sans doute, le principe vital de l’homme est uni étroitement aux organes ; et ses fonctions ont des rapports intimes avec celles de l’âme. Mais pour mieux connaître les forces de ce principe, il faut les considérer séparément des affections de l’âme pensante, et de celles du corps simplement organisé. Car dans l’étude des sujets fort compliqués, la faiblesse de l’esprit humain lui rend de semblables abstractions absolument néces^ saires. » (§ 10.)
Après avoir établi qu’il y a une indépendance ent e les mouvements du corps et la volonté, une opposition fréquente entre les sentiments et les mouvements, et que ces oppositions mènent à admettre deux principes distincts dans l’homme, il conclut: «D’après toutes ces preuves, il me paraît qu’on ne peut s’empêcher de distinguer le principe vital de l’homme d’avec son âme pensante. Cette distinction est essentielle, soit qu’on
imag-ine que ces deux principes existent par eux-mêmes, ou sont deux substances, soit qu’on suppose qu’ils existent comme attributs et modifications d’une seule et même substance, qu’il est indifférent qu’on veuille appeler l’âme. » (§ 34.)
Cependant il déclare un peu plus loin : « Je n’ai jamais affirmé comme on me l’a fait dire, que ce principe soit un être existant par lui-même, et distinct de l’âme et du corps de l’homme. Je n’ai jamais pii penser (quoique plusieurs personnes me l’aient attribué faussement) que le nom de principe vital introduit dans la science de l’homme, donnât l’explication ou la clef d’aucun phénomène. Mais je crois toujours qu’il est utile aux progrès de celte science, d’y employer ce nom de principe vital ou de tout autre, qui serait pareillement abstrait et vague ; et j’ai suffisamment développé les raisons de cette assertion. » [Note ofw § 45.)
Barthez avait donc un sentiment très-j uste et très-grand du danger de la physiologie livrée aux brutalités de l’organicisme qui la conduisait au matérialisme, et il voyait très-droit en jugeant que la science se livrant tout entière à la seule étude physique du mécanisme des fonctions, allait s’amoindrir, s’avilir et s’effondrer. S’il vivait aujourd’hui, que de douloureuses colères il ressentirait dans son âme irritable devant les ignominies de la science moderne ! Mais, comme Stahl, il manquait d’une instruction solide dans les questions de métaphysique, et sa cqnception n’avait ni l’étendue ni la profondeur nécessaires. Il comprit bien que le jeu de l’organisme avait une unité : il ne comprit pas que l’homme tout entier était un être un; et de sa conception vicieuse des grandes divisions de l’activité humaine, il déduisit une coordination vicieuse des principes d’action. Là fut tout son tort. La conséquence terrible où il était fatale-
ment conduit, de scinder l’être en deux et de retomber dans une sorte de manichéisme avec son duodynamisme, ses deux puissances, il ne la comprit jamais très-bien, et d’autres de ses disciples ont fait de même. Stahl leur avait tourné la tête à tous, et ils ne peuvent pas se g’arer de sa voie dangereuse.
Seuls, Grimaud et Dumas réagirent contre ce duodynamisme, si fallacieusement inspiré par la doctrine de Stahl; et ils firent au moins tous leurs efforts pour rétablir l’unité du principe animateur. Il n’était peutêtre pas temps encore d’aller plus loin, et de fait ce n’est que dans notre xix® siècle que la question a pu être reprise solidement.
En tout cas, les efforts de ce duodynamisme et des stahliens ne furent pas perdus : ils détachèrent pour longtemps du matérialisme chémiatrique qui n’a pu revenir à flot que dans ces derniers temps stupides ; ils furent une opposition à ce faux vitalisme des Haller, Bichat et tous les faux penseurs : ils furent surtout un excitant considérable à reprendre les questions de physiologie générale que l’on vit reparaître sous le titre de Prolégomènes en tête des traités de physiologie du siècle suivant.
IV. L’animisme et le vitalisme organicien. — A côté de ce débat entre le mono et le duodynamisme, se posait la doctrine du faux vitalisme, ou vitalisme maté' rialiste, si tant est que ces deux mots puissent se donner le bras. Ce fut Haller qui lui donna le jour, comme nous l’avons vu, et Bichat qui en fut le vulgarisateur. Bordeu eut le bon sens de rester animiste, mais il n’eut pas l’esprit métaphysique pour comprendre la grandeur de la question.
Nous avons vu comment Haller voulait expliquer que
la sensibilité et l’irritabilité étaient des propriétés des parties. Il les disait « cachées vraisemblablement dans la texture des dernières molécules de la matière, hors de la portée du scalpel et du microscope » [loco citat.\ naïveté ridicule si ce n’était une perfidie, car on sait bien que les forces ne se voient pas par le scalpel ou le microscope, et que c’est une question d’un autre ordre que celles de l’anatomie. Combien de fois, depuis, de prétendus g-rands hommes n’ont-ils pas répété la même chose. Un homme considérable ne peut dire une balourdise sans qu’un certain nombre de sots se g-audissent à se l’approprier, s’imaginant qu’on les prendra pour grands à cette étiquette.
Haller, quoique riche d’expérimentation et d’éruditiop, ne pouvait comprendre que ces propriétés de la matière organique fussent des effets de l’âme. Confondant l’âme et l’intelligence, il disait : « L’âme est l’être qui se sent, qui se représente son corps, et par le moyen de ce corps, toute l’universalité des choses. Je suis moi et non pas un autre, parce qui s’appelle moi, éprouve du changement dans toutes les variations qui arrivent au corps, que ce moi appelle le sien. S’il y a un muscle, un intestin dont les intestins fassent impression sur une autre âme que la mienne, et non pas sur la mienne, l’âme de ce muscle n’est pas la mienne, elle ne m’appartient pas (1). Mais un doigt coupé de mon corps, un morceau de chair enlevé à ma jambe, ri a aucune liaison avec moi i^). Je ne suis aucun de ces changements, ils ne
(1) On ne sait guère ce que cela veut dire, et on se demande comment fintestin de Haller peut agir sur Time d’un autre individu?
(2) Comment votre doigt coupé ou un morceau de votre jambe enlevés n’ont-ils pas de liaison avec' vous? Tout le monde vous dira que vous ne les avez plus, et c’est bien quelque cbosei
me peuvent faire éprouver ni idée ni sensation (1). Il n’est donc point habité par mon âme, ni par quelqu’une des parties de cette âme ; s’il l’était, je sentirais ses chang-ements. Je ne suis point dans cette jambe (2), elle est entièrement séparée et de mon âme qui est restée dans tout son entier (3) et de celle de tous les autres hommes. (4) Son amputation n’a pas porté atteinte à ma volonté qui reste ti^ès-entière (5) ; mon âme n’a rien perdu de ses forces, mais elle n’a plus d’empire sur cette jambe, et cependant cette jambe continue d’être irritable; l’irritabilité est donc indépendante de l’âme et de la volonté >: (6).
La dernière phrase contient tout l’argument : le doigt coupé ou le muscle séparé continuent quelque temps d’être irritables après l’amputation, donc leur irritabilité ne dépend pas de l’âme ! Eh bien, monsieur, la boule que je vous lance et qui va vous frapper, est séparée de moi quand elle vous atteint à la jambe et vous laçasse : le mouvement continue en dehors de moi, séparé de mon âme et de ma volonté : direz-vous cependant qu’il n’est pas de moi ?
Haller écrira quelques phrases plus loin : « Qu’est-ce donc qui empêche d’admettre l’irritabilité pour une
(1) Quoi! cela ne vous change rien de perdre un doigt et un morceau de la jambe? Cela ne vous donne aucune idée et aucune sensation?
(2) Il semble bien cependant que vous étiez en elle quand elle était à vous, qu’elle vivait de vous, se mouvait par vous; et, du moment qu’elle a été séparée de vous, vous ne l’avez plus pour en user et elle ne vous a plus pour vivre !
(3) Moins la privation d’un de ses instruments formés et vivant par elle pour qu’elle en puisse user.
(4) Ah ! par exemple ! ün se demande comment elle pourrait appartenir à d’autres humains? La réflexion vaut de l’or!
(o) Sauf qu’elle ne peut plus user de ce qui lui manque.
(6) J’ai déjà cité ce passage extrait du Mémoire sur la semiUlité et Virritabilité.
propriété du g’luten animal, tout comme on reconnaît l’attraction et la g-ravité pour les propriétés de la matière en général sans pouvoir en déterminer les causes?» Si nous raisonnions, on pourrait faire observer qu’une propriété ou une puissance sont la propriété ou la puissance de quelqu’un ou de quelque chose; et que ce quelqu’un ou quelque chose ont une existence qui dépend de leur principe d’être. Mais vous avez affaire à un homme qui «n’ayant point la vanité de guider les autres dans des routes où on ne voit rien soi-même », n’en déclare pas moins que « la propriété du gluten a une cause physique sans doute, qui dépend de l’arrangement des dernières parties.» Il ajoute modestement qu’on ne peut cependant connaître le fond parce qu’on ne peut le saisir par les expériences.
Cinquante ans après Haller, un disciple, le grand Bichat reprendra la même thèse, déclarant que lesjoropriéiés vitales tissus ne dépendent pas absolument de la matière, puisqu’elles disparaissent quand les molécules sont écartées, mais qu’elles appartiennent exclusivement à l’arrangement des molécules. {Ânatom. gén.) Et cet arrangement;, monsieur, de qui dépend-il? Au moins Bichat avouait un principe de vie.
Cette théorie de Haller reproduite sans cesse par les matérialistes de l’Ecole de Paris, et toujours sous la même forme, avec les mêmes arguments finit par impatienter l’homme le plus calme. Quand on l’a lue et relue deux ou trois fois, on finit par se demander quelle est la passion brutale qui peut la reproduire avec cette ténacité !
C’est qu’en effet, ce faux vitalisme qui admet des propriétés de la matière organisée, et qui refuse de raisonner quand on lui demande de qui ces propriétés dépen-
FrÉDAÜLT. — T. II. 19
dent, paraît bien en fin de compte être ce qu’il est : un matérialisme qui se masque.
Ou la matière suffit à tout, ou il lui faut un principe d’activité pour expliquer ses propriétés et ses puissances ! Il n’y a point de biais possible quand la question est nettement posée ; il faut être et se déclarer pour l’une ou l’autre des alternatives. Si la matière ne peut expliquer ses propriétés, et si à plus forte raison elle ne peut expliquer la vie, force est bien d’admettre pour chaque corps un principe d’activité, pour chaque être un principe de vie qui est l’âme.
On peut sans doute différer sur la manière dont on entend le rôle de l’âme, l’expliquer comme Stahl d’après Platon, ou l’interpréter comme une forme substantielle d’après Aristote et les scolastiques, ou n’y voir qu’un principe de vie selon Barlhez : il appartiendra au xix® siècle de débattre qui de ces trois interprétations est la meilleure ; et s’il nous est donné de poursuivre cette histoire jusque-là, nous montrerons comment la doctrine des formes substantielles l’emporte définitivement en fait et en raison. Mais dans tous les cas, il faut l’un ou l’autre, être animiste ou matérialiste.
Au contraire, avec la théorie Hallérienne, on n’est tout à la fois qu’un faux vitaliste et un faux matérialiste ; une passion basse sans doute vous empêche de reconnaître l’âme ou le principe de vie, et une sorte de pudeur cependant vous retient de vous déclarer matérialiste quand vous l’êtes effectivement; ou bien vous masquez le jeu d’un enseignement pour le rendre plus perfidement corrupteur. A ces divers point de vue, on comprend que cette théorie ait trouvé de l’écho dans beaucoup de chaires de l’enseignement moderne.
§ 3. — Pathologie.
La pathologie fît, dans le xviii® siècle, des progrès considérables sur tous les points; une branche nouvelle, la nosologie., fut établie ; la nosographie s’enrichit d’un grand nombre de descriptions nouvelles: la séméiotique s’élargit; Y anatomie pathologique s’accrut, sans arriver cependant à une constitution scientifîque qui sera l’œuvre du siècle suivant.
I. Doctrine oénbrale de la maladie. — Ce que nous avons dit au § 1 de la marche générale des doctrines, nous permet de ne poser ici qu’un résumé et de nous réduire à quelques observations.
On se souvient peut-être que la doctrine des espèces morbides faisait le fond du débat pathologique depuis plusieurs siècles. On avait voulu sortir de la théorie galénique, qui faisait de la maladie un état contre nature du corps vivant., entretenu par une coMse morbide ou conjointe. Les Arabes, exagérant un des sens de cette théorie, avaient donné lieu à l’école spécifîcienne, qui n’était qu’un retour vers l’ancienne école d’Alexandrie, où on assimilait la maladie à un empoisonnement. La scolastique, au contraire, avait repris la doctrine des essences morbides telle qu’Hippocrate l’avait professée, et ellé l’avait étayée sur la grande argumentation que le mal n’a pas d’existence propre ; de telle sorte qu’elle voyait dans la maladie des formes de la vitalité.
Ces trois doctrines venaient de lutter pendant cinq siècles, etlalutte, non pas terminée, puisqu’elle subsiste encore, avançait cependant. Le galénisme, qui laissait l’esprit incertain, car avec lui on ne savait plus si la maladie est un état ou une cause, le galénisme était perdu.
Le terrain était occupé surtout par le spécificisme, jouant incessamment tous les rôles, établissant toujours que la maladie est dans sa cause prochaine, mais variant sans cesse sur la nature de cette cause : tantôt en faisant un poison, un miasme, un contag’e, un principe chimique, une erreur mécanique ou un vice d’humeurs. La doctrine des essences morbides vivait, au contraire, dans l’oppression, trop élevée peut-être, et à coup sûr incessamment battue par le spécificisme, qui plaît mieux aux imag*inations vulgaires. Très-bien affirmée au XVI® siècle par Fernel, elle l’avait été mieux encore par Van Helmont au dix-septième.
Le XVIII* siècle s’ouvre avec cette lutte, qui va marcher vers ses conclusions par le triomphe du vitalisme. Boerhaave, moitié mécanicien, moitié chémiâtre, un peu imprégné du spécificisme de Sydenham, représente la fin du XVII® siècle. Baglivi et Fred. Hoffmann annoncent le vitalisme en parlant de la force tonique et du spasme. Stahl soutient l’essentialité, et semble continuer Van Helmont, en faisant de| la maladie un idea perturbata regiminis œconomiœ. C’est là le début du siècle.
On voit ensuite le mouvement s’attarder chez les humoristes, chez les organiciens, qui sont de nouvelles formes des chémiâtres et des iatro-mécaniciens. Ils débattent entre eux si la maladie est dans les solides ou les liquides. Heureusement, Bordeu donne une tournure vitaliste à l’organicisme en révélant l’idée de la fonction^ et en poussant les médecins à ne voir dans les phénomènes morbides que des fonctions naturelles déviées.
Vers le même temps, dans le milieu du siècle, la pensée vitaliste se dégage ; l’idée de force qui avait occupé les penseurs de la fin du xvii® siècle, qui venait de faire éélat dans Newton pour les sciences physiques, était
préparée en médecine par Baglivi, Fred. Hoffmann, et par les nervosistes. Haller la dég’ag’ea par ses travaux sur la sensibilité et l’irritabilité, tout en laissant croire que la force est le fait de l’arrang-ement matériel, sottise répétée jusqu’à la fin du siècle, jusqu’à nos jours. Mais le mouvement est donné. Gullen, Brown, s’en emparent, et la doctrine vitaliste de l’irritabilité s’empare du monde.
En vain quelques matérialistes, comme l’insensé Lamettrie ou le malheureux Cabanis, soutiennent la lutte : le débat se pose entre le vitalisme or^anicien de Haller, que représente Bichat en dernier lieu, et le faux animisme de Barthez, qui est un pas vers une revendication plus grande; et, dès lors, la maladie s’étudie dans ses manifestations, dans ses localisations, dans ses modes, jusqu’à ce que vienne l’homme du xix® siècle, qui pose à nouveau dans toute sa lumière la formule de l’essentialité.
J. Hunter est le dernier terme de ce. mouvement, celui qui prépare le mieux l’avénement de la doctrine du XIX® siècle. Il montre l’unité de l’être, l’unité d’un principe de vie. Il fait saisir que la maladie n’est qu’une forme de la vie, préparée par une disposition, qui est une snsceptibilité ou. prédisposition à recevoir l’impulsion de la cause déterminante. La maladie est ainsi une. action de la vie et de ses activités. Demandez-vous à Hunter ce qu’est cette action? Il vous répond que c’est une essence, et qu’on ne connaît pas la nature des essences; que la maladie est analogue aux vices moraux, à la colère, à la gourmandise, à la jalousie; que c’est un mouvement qui emporte l’être vivant; que nous y sommes prédisposés, et prédisposés à toutes les maladies comme nous sommes prédisposés à tous les vices; que c’est là la nature humaine.
On ne peut s’y tromper, cette doctrine est le vrai fond de la tradition médicale ; et, après avoir parcouru tant d’auteurs de notre histoire, on est facilement convaincu qu’elle est le fond du patrimoine hippocratique, qu’elle a persisté sous toutes les théories écloses depuis. On demeure convaincu que toutes les théories humorales, mécaniciennes, spéciflciénnes, ont été des entraînements produits par les sciences accessoires ou de fausses philosophies ; qu’aucune de ces théories n’a pu tenir devant les faits, et que c’est pour cela qu’elles ont varié tant et tant de fois, sous mille formes différentes, sans parvenir à satisfaire l’esprit médical; tandis que la doctrine de l’essentialité, au fond toujours la même, a été se dég*ag*eant et s’illuminant de plus en plus. Il apparaît manifestement alors que, comme le disait de notre temps J.-P. Tessier, la doctrine de l’essentialité des maladies est la tradition même de la médecine. Cette revendication, si bien préparée par les siècles antérieurs, sera la gloire de ce maître, comme elle sera une des gloires de notre temps.
J’ai donné au § 1 des citations suffisantes pour faire connaître l’ensemble des doctrines ; mais il m’a semblé qu’il ne serait pas inutile d’en reproduire ici quelquesunes, en les condensant, et de les compléter pour mieux fixer les esprits.
Baglivi se rattache à [Sydenham. Il veut que les maladies soient divisées en espèces : « Il faudrait que chaque maladie fût divisée en autant d’espèces qu’il y a fie maladies primaires capables de l’entretenir, ou de causes énergiques et constantes capables de leur donner naissance; il faudrait ensuite que chacune de ces espèces eût ses signes caractéristiques, son histoire première, sa médication propre et immuable; ce serait quelque chose comme la méthode des botanistes. » {Mé-
dcdnepratiffie, trad. de M. Boucher, liv. II, chap. ix.)
Dans son CoUegivm cosuale^ Stahl indique que les maladies sont des formes, des essences^ des concepts morbides, non des substances réelles, et que ces espèces morbides sont perpétuelles^ c’est-à-dire immutables. Voici quelques-unes des phrases des Prolegomena,, qui expriment ces idées : « § 2, Res ipsa essentialem conceptum « morbi involvit et parit veram ejus, ejusque veram « cogmitionem.— § 3. Historiam morbi solemusappel « lare, quæ solemnes ejus circumstantias tractat, pri- « mario specificas, perpétuas; secundario,, accidentales, « individuales variantes. — § 5. Gum illud, quod ne « æg*roto fît, exacte innotuit, separanda etiam dilig’en- « ter est communium, perpetuarum, essentialium « circumstantiarum ratio a particularibus, accidentali- « bus, symptomaticis. — § 6. Gavendum tamen est ne « ulla communium illarum perpetuarum circumstan- « tiarum neg'lig’atur.— § 13. Formalis ratio maximèqui- « dem propriam, speciRcam differentiaminvolvit; g*enus « tamen etiam complecti potest, ut adeo tota essentia O ipsius affectus in obtutum veniat.— § 23. Formale « affectus infert vel g-eneralem differentiam, quæ mor- « bus vel symptoma dicitur, ml specialiores diversitates, « quibus denuo tum morbi, lum symptomata ineertas « suas classes disting“ui soient, prout fluidas et solidas ce partes, crasin aut structuram afficiunt, vel vitales « et animales actiones, quæ quidem, si maxime non « pure medicæ, philosophicæ tamen et physicæ barum « direotiones sunt.—§ Specialissinia formalitatis mor- « borum consideratio involvit mores eorumdem,, quos dec( cursu et exitu suo servant et exprimunt. »
Juncker, son disciple, donne la définition suivante : « Morbus est status præter naturalis corporis vivi, in « partibus tam fluidis, quum solidis, utrarumque cra-
« sin et mobilitatum lædens : concurrentibus variis « symptomatibus, quæ vel a materiali noxia, vel a mo- « tibus principii vitalis conservatoriis, materiali noxæ « appositis, ultra g-radum naturalem ut plurimum « auctis rarius remissis dépendent. » ( Tabula medica, 1®”’.)
Boerhaave était un mélangée de galénisme, d’iatrochyniie et d’iatro-mécanique. Il reconnaissait bien la distinction des maladies : « Quum morbus sit effeetus « in sua causa pendens, ens est singulare^ ab omni alio « distinctum, ideoque in sua propria singulari natura SiGQ,\i- « rate cognoscendum, ut curari queat. > [Imtitutiones^ § 871.) Mais il différentiait les maladies selon les parties similaires et organiques, et il les expliquait selon les principes des chimistes et des mécaniciens.
Sauvages insiste longuement sur ce point, et rappelle les opinions de Sydenham, Baglivi, Morton, Musgrave, de Gorter. {Nosologie^ prolégomènes, 87 et suivants.)
Cullen disait : « Je crois que pour établir un plan quelconque de médecine, soit dogmatique, soit empirique, on doit nécessairement commencer par distinguer les genres des maladies, s’attacher à connaître les espèces et même leurs variétés. » {Méd. prat.. Préface, p. 58). Et son traducteur, Bosquillon, disait mieux encore : a On doit particulièrement s’occuper de découvrir et de reconnaître les différentes espèces des maladies^ en observant avec soin leur marche chez les malades mêmes, comme l’a faitM. Cullen. Les premiers nosologistes se sont trop pressés d’établir des genres et des classes; ils auraient dû d’abord s’attacher à bien distinguer les espèces, parce que la nature ne connaît que ces dernières et que les genres sont une invention de l’art. (Ibid., Piscourspréliminaire,) La dernière remarque est des plus justes.
Mais les nosographes n’étaient pas les seuls à reconnaître ces idées ; d’autres médecins attachés à des systèmes divers lesreconnissaient ég*alement. Bordeu, l’organicien, disait que : «chaque maladie a sa marche, sa révolution, ou un espace de temps quelle parcourt; elle a ses temps d’accès et de durée, qu’il est pour ainsi dire impossible de changer. » ( Œuvres^ t. Il, p. 833 ). Ailleurs, il dit encore : «Telles furent les vues des médecins observateurs, et telle fut leur pratique. Faciliter la maturation d’une maladie, et amener les évacuations qui doivent la terminer, la simplifier le plus possible, sam prétendre en changer l'espèce^ qui est immuable comme les divers poisons, et comme les plantes et leurs semences. » [Ibid., p. 605). C’était bien là, comme toute la tradition, reconnaître les espèces morbides et leur immutabilité.
(S. Bordeu se rattachait également à la doctrine des prédispositions morbides. Il dit : « Gomme la disposition du corps est la cause de la stérilité ou de la fécondité des femmes, elle Fest aussi de l’impression des miasmes varioliques. L’on ne comparerait pas mal les accidents qu’on éprouve au commencement d’une maladie, avec les phénomènes d’une génération ; car, dans l’un et l’autre cas, on sent une je ne sais quelle secousse subite, l’ordre des mouvements est changé, et celui qui s’établit ne disparaît que quand il s’est fait une sécrétion. S’il est des tempéraments qui fécondent aisément les germes des maladies ; s’il en est même qui les convertissent toutes en celles qui leur sont propres, comme on le voit par l’exemple des asthmatiques, des goutteux et de bien d’autres sujets infirmes, qui, dans une épidémie, sont atteints de l’asthme, de la goutte, etc., soit que la pleurésie, l’angine, etc., régnent. Il se trouve aussi des tempéraments si bien constitués, qu’ils résistent à l’action de la plupart des miasmes, et se familia-
risent même avec les poisons. Le tempérament et l’idiosyncrasie sont donc le vrai champ des maladies qu’ensemencent l’air, les eaux et les autres choses non naturelles. C’est encore la constitution naturelle qui
rend, par exemple, les Turcs sujets à la peste, les Anglais à la suette, etc. 11 faut donc que le médecin s’applique à bien connaître les tempéraments qui sont la source de bien des affections. » [Malad. chron.^ l*"® partie.)
Gaubius se rapproche également de cette opinion ; mais il la matérialisait. Pour lui, l’homme contient des semences morbifiques qui se développent au contact des causesprocatarctiques en commençantes; mais il pense qu’il y a un rapport entre les deux, et que chaque semence morbide n’est développée que par une cause spéciale. Sa doctrine est, comme on le voit, une sorte d’alliance entre la doctrine de la prédisposition et celle des causes spécifiques. 11 dit : «J’appelle semences morbifiques toute disposition particulière au corps, et qui favorise la production des maladies, lorsqu’il s’y joint une puissance nuisible et analogue ; on les nomme encore semences prédisposantes. — Les puissances nuisibles sont toutes les choses qui ont la faculté de produire les maladies dans un corps prédisposé par la semence morbifique; on les appelle procatarctiques. — 11 faut, pour que la cause morbifique et la maladie même aient lieu, que ces deux principes concourent ensemble ; car la puissance nuisible n’a point d’efficacité si elle n’agit sur un corps disposé à recevoir son impression ; et l’affection séminale ne peut devenir maladie, si quelque force appropriée ne l’excite. —11 faut de plus qu’il y ait entre ces deux espèces de dispositions une affinité mutuelle, afin qu’étant unies elles concourent au même effet, et que l’une ne détruise pas l’autre. Toute puissance n’a pas la faculté requise pour développer une semence
quelconque; et il n’y a point une prédisposition universelle pour toute espèce de maladies, de même que la santé la plus parfaite ne se défend pas avec une ég*ale force contre toutes les choses nuisibles en g*énéral, et contre chacune en particulier; d’où il suit que la même affection est tantôt favorable, tantôt contraire, suivant le caractère différent de la puissance nuisible. » [Pathol.^ p. 34 et suiv., édit, franc., 1770.)
A côté de cette doctrine se développait celle de Brown^ qui, tout en admettant Vopportunité aux maladies, sorte de prédisposition, semblait vouloir renfermer toute rétiolog*ie dans les causes sthéniques et asthéniques. Il disait : «Les stimulants entretiennent la vie et la santé. Trop aug-mentés, ils produisent des maladies sthéniques; trop diminués, ils en produisent d’asthéniques. »
Zimmermann., l’un des médecins de la moitié du xviii® siècle, qui ont le mieux suivi la tradition, dit que les maladies sont des espèces morbides immutables : « Nous appelons maladies de même espèce celles qui se ressemblent par des caractères constants et durables.» {De l'Expérience, lib. 3, cap. 4); et il ajoute : «De Gorter a dit que les espèces des maladies étaient tout aussi constantes que les espèces des plantes , et que la nature, paraissant si constante^ il y avait lieu Æ espérer qu'on mettra un jour les maladies en un ordre convenable, comme on lavait fait des plantes.)) {Ibid.) Aussi, pour lui, les maladies sont des essences nominales, essences qu’on ne peut connaître, et qu’il est préférable de désigner par leurs caractères plutôt que par une théorie sur leur nature : « C’est toujours au grand désavantage des malades qu’on déduit les premières notions d’une maladie, de son essence ou de sa nature.... Les définitions valent mieux quand on les prend des phénomènes et non de l’essence de la maladie
même : par conséquent, les définitions nominales sont préférables aux définitions réelles. » {Ibid.). C’est indiquer que la maladie n’est qu’une forme, une apparence, non un état concret du corps humain ; c’est l’idée de cette définition : « Nous appelons maladie, non pas tout phénomène qui s’éloig'ne de l’état de santé, mais plutôt le concours des symptômes qu’on sait, par une long'ue observation, commencer, s’accroître, se soutenir, diminuer et disparaître ensemble. » {Ibid.).
Jault., traduisant Sydenham, lui ajoute cette note :
« Il n’est pas impossible que des personnes qui semblent jouir d’une parfaite santé, aient, dans leurs humeurs, des principes morbifiques actuellement existants, mais sans action et comme endormis. Dans ce cas-là, on ne saurait dire que la maladie est produite, mais seulement qu’elle est mise en action par la constitution secrète de l’air. » {Note du chap. 2 de la sect. 1).
Voyons maintenant la fin du xix® siècle :
Barthez., ég*alement, reconnaît que chaque maladie est une espèce, une espèce d’une essence ou nature inconnue : «Je pense qu’on doit toujours admettre qu’il existe dans les maladies g’outteuses un état spécifique qui est essentiel pour la constitution de cette maladie., et dont la nature nous est inconnue. » {Préface du Traité des maladies goutteuses). Barthez se rattache à la doctrine des prédispositions ; il dit : « Pour la formation de toute maladie g’outteuse, il faut la réunion de deux causes qui soient portées à un haut deg*ré, dont l’une est la disposition de la constitution à la production d’un état g*outteux dans les solides et les humeurs; l’autre est une infirmité relative des org’anes que doit occuper cette maladie g'outteuse. » {Ibid.)
J. Hunter., l’un des plus vigoureux penseurs de ce siècle philosophe, se rattachait à la doctrine essentia-
liste. Pour lui, la maladie n’est qu’une disposition morbide^ qui se traduit par des actions morbides^ et qui dépend d’une impression. Il a long’uement développé toute cette doctrine dans le chap. IX, des Leçons sur les principes de la chirurgie; Œuvres^ t. T'’, p. 344 et suiv. Il dit : «Une maladie, ainsi que je l’ai dit plus haut, consiste dans une disposition pour une action rég’ulière ; cette action est l’effet immédiat de la disposition, et les actions morbides ou les effets de ces actions produisent les symptômes qui sont g*énéralement considérés comme la maladie.» [Ibid.., p. 355); «et on ne peut guère supposer que la maladie soit jamais un état naturel chez les animaux; elle ne peut être que le résultat d’une impression anormale qui vient troubler les actions naturelles du corps. » [Ibid.., p. 344). Il reconnaît deux sortes de maladies, les unes locales., les autres générales. Il reconnaît aussi les espèces morbides, mais je ne vois pas qu’il s’y soit arrêté. Il disait encore : « L’idée la plus simple que je puisse former de la génération de la maladie, se résume en ce qui suit : Tout animal est doué de la faculté de contracter des actions, et de la susceptibilité à recevoir des impressions. Toute impression produit une disposition; cette disposition peut donner naissance à une action, et cette dernière constitue le signe immédiat de la maladie. La disposition et faction sont toujours en rapport avec la nature de l’impression et celle de la partie qui la reçoit. » [Ibid.., t. I, p. 346); et plus loin : « Tout animal est doué d’un certain nombre de susceptibilités diverses qui le rendent accessible à un certain nombre d’impressions, dont chacune fait naître une disposition qui lui est propre. Chez tout animal aussi, certaines susceptibilités sont plus fortes que les autres ; de là une immense variété de maladies. Chez quelques sujets, la susceptibilité est si grande qu’il suffît
d’un obstacle apporté aux actions naturelles pour que la disposition à la maladie se développe soit dans une partie, soit dans la totalité du corps. La maladie scrofuleuse en est un exemple : on voit cette maladie se développer sous l’influence d’accidents très-communs, comme une entorse, une contusion, etc. C’est ainsi que sont produites les dispositions aux maladies de mauvais caractère : un coup sur la mamelle ou sur le testicule peut donner naissance au cancer.» [Ibid.).
Petit Radel affirme les espèces morbides : « Les maladies caractérisées par leurs propres phénomènes offrent autant à'êtres ou appare7ices morbifiques, qui, comme les symptômes demandent, pour être bien connues, d’être rangées en différentes classes, dont les caractères suffisamment prononcés puissent en indiquer les espèces, variées qu’elles soient. » ( Institutions de médecine, t. II, p. 92). On voit là que les maladies sont des êtres ou apparences : c’est que l’auteur semble osciller entre le spécificisme et l’essentialisme, et penche peut-être cependant pour la dernière doctrine.
Pinel s’exprime ainsi : «Les faits particuliers, c’est-àdire les histoires individuelles des maladies internes, tracées avec soin pendant leur cours entier, ont été et seront à jamais les vrais fondements de toute doctrine solide.... La maladie doit être considérée non comme un tableau sans cesse mobile, comme un assemblage incohérent d’affections renaissantes qu’il faut sans cesse combattre par des remèdes, mais comme un tout indivisible, depuis son début jusqu’à sa terminaison, un ensemble régulier de symptômes caractéristiques, et une succession de périodes avec une tendance de la nature, le plus souvent favorable, et quelquefois funeste, etc. » [Nosologie, introduction)^
IL Nosologie. Nosographie. —Ges deux noms ont été donnés à deux études patholog*iques, et le xviii® siècle tendait à en faire deux branches isolées qu’on a justement réunies. Par nosologie^ on entend la classification des maladies en ordres, familles, g’enres, espèces, variétés ; par nosographie^ on entend leur description, soit la description de quelques-unes, ou mieux encore la description de toutes celles connues. Or, il est difficile de bien classer les maladies réelles, si elles ne sont d’abord connues par des descriptions exactes et d’une autre part, il est difficile de les décrire toutes dans un ouvrag’C coordonné, sans suivre une classification.
l.—Avant le xvin® siècle, et même pendant son cours, pour plusieurs auteurs, on a nommé praxis medkæ ou médecine pratique^ un traité dans lequel on exposait la description de toutes les maladies et les principales médications usitées pour chacune d’elles. Plusieurs auteurs du xviii® siècle, particulièrement émus de l’idée tant de fois répétée dans le siècle précédent et dans le leur, qu’il importait de comparer les espèces morbidas aux espèces naturelles et d’en avoir des classifications, s’attachèrent particulièrement à cette étude, et de là naquirent les Nosologies. Presque tous, cependant décrivaient autant qu’ils classaient ; et avec notre siècle, les deux études ont été considérées comme conjointes ; on les réunit maintenant le plus ordinairement sous le nom de Pathologie interne^ ce qui répond à ce que les anciens nommaient un praxis medicæ ou médecine pra-‘ tique,
Félix Plater, au commencement du xvii siècle, en 1602, dans so, praxis medicæ., avait été le premier des modernes à sentir la nécessité de suivre un certain ordre dans la description des maladies; il repre-
nait la suite des anciens nosographes, d’Arétée, Gelse, Gœlius Aurelianus. Mais sa classification était bien imparfaite : maladies des parties similaires^ maladies des parties organiques^ maladies communes; cela faisait trois classes subdivisées en maladies externes et maladies internes^ celles-ci étant subdivisées à leur tour en universelles^ comme les fièvres, ouselon les parties.
Trois autres auteurs du xvii® siècle ont fait paraître des traités, sous le nom de Nosologia : Warenius, à Liepzig*, en 1605 ; Petracus, à Hambourg*, en 1614 ; Schœnfeld^ à Ing*olstad, en 1675 ; mais j’ig’nore s’ils répondent autrement que par leur nom à la véritable nosolog’ie.
Au commencement du xviii® dans les Traités de Stahl [Pathologia)^ de Boerhaave [Praxis medica)^ de Fr. Hoffmann [Medicinarationalis]^ il n’y a pas d’ordre méthodique. Ge futBoissier-Sauvages, médecin de Montpellier, qui reprit sérieusement l’idée nosolog'ique. Son premier essai date de 1732, puis fut repris et corrigé, complété sous le nom de Nosologia methodica en 1763. L’ouvrage fut encore plusieurs fois réimprimé et donné en français. Linné s’inspira de Sauvages, et donna son Généra morborum, Upsal, 1759. Puis vinrent beaucoup d’autres : Vogel, Definitiones generum morborum^ Goettingen, 1764 ; Gullen, 1772; Macbride, 1772; Sagar, 1776; Vitet, 1778; Selle, Pyretologia medica^ 1773, ou mieux 1786; Tode, de Gopenhague, 1781 ; Vachier, de Paris, 1788 ; Van Deuwel, de Leyde, 1785; G. Edwards, 1791 ; Ploucquet, 1791 ; Villars, Grenoble, 1790 ; Pinel, Nosographie physiologique, 1799.
Sauvages admettait 10 classes comprenant 44 ordres et 315 genres :
l’'® classe, vices ; sept ordres : taches, efflorescences, phymales (tubercules), excroissances, ectopies (déplacements), plaies, kystes et tumeurs.
2® classe,/?èym ; trois ordres : continues, rémittentes et intermittentes.
3® classe, inflammations-, trois ordres : phleg’masies exanthématiques, membraneuses, parenchymaliques.
4® classe, ; quatre ordres : toniques partiels,
toniques génitaux ; cloniques partiels, cloniques généraux.
5® classe, anhélations ou gonflements ; deux ordres : spasmodiques, oppressives.
6® classe, débilités-, cinq ordres: dysenteries, hépitymies, dyxinésies, lypopsychies et syncopes ; coma d’assoupissement.
7® classe, douleurs', cinq ordres : douleurs vagues, douleurs de tête, de poitrine, d’abdomen, des membres.
8® classe, vésanies ou folies ; quatre ordres : hallucinations, morosités, délire, vésanies anomales.
9® classe, quatre ordres : flux de sang, flux de ventre, flux séreux, flux d’air.
10® classe, cachexies-, sept ordres : congestions, intumescence; hydropisies partielles, protubérance, impétigo, ictérities anomales.
Gela était certainement bien imparfait; Sauvages classait plutôt des symptômes que des maladies, et c’est là un tort auquel les nosologies n’ont pas toujours échappé de sorte que les maladies étant mal distinguées dans leurs espèces, leur classification devenait arbitraire. Il y avait trois classes assez bien établies : les maladies de peau, les fièvres, les phlegmasies ; le reste était à refaire.
Linné et Yogel ne firent guère avancer la question. Gullen réduisit les classes à quatre : pyrexies, névroses, cachexies, maladies locales. Les névroses formaient une classe naturelle, Macbride admettait quatre classes : maladies générales, locales, sexuelles, puériles; ce qui supposait qu’une maladie de l’enfant ne pouvait être Prédaült. — X. II. 20
HISTOIRE DE LA MEDECmE.
sexuelle; qu’étant sexuelle elle ne pouvait être locale ; les fautes sont là grossières. Je ne parle pas des autres qui ne firent que tourner à peu près dans le même cercle, et n’en excepte que Selle, qui se montra le plus carrément systématique.
Selle établit dix-sept classes, d’après le caractère g‘énéral que peut revêtir la maladie; ainsi : maladies inflammatoires, bilieuses, pituitaires, vermineuses, lactées, nerveuses, périodiques, d’obstruction, g*oUtteuses, rachitiques, scrofuleuses, cancéreuses, vénériennes, psoriques, scorbutiques, venimeuses, org*aniques. D’après cela, une même maladie pouvait appartenir à plusieurs classes : c’était le côté malheureux,
Pinel se limite à cinq classes : fièvre, phlemasies, hémorrhagies, névroses, lésions organiques. Les maladies de la peau rentrent pour la plupart dans les phlegmasies, avec le rhumatisme et la goutte. Gomme le lui reprochait Bayle peu après, Pinel fait des divisions fort arbitraires dans les maladies, et c’est ainsi qu’il voulait que la variole confluente et la variole discrète fussent deux espèces différentes. Son engouement pour l’analyse le portait à vouloir trouver un caractère de complication organique comme trait distinctif; c’est ainsi qu’il prétendait voir des fièvres angioténiques, méningogastriques, adéno-méningées, adéno-nerveuses, etc., ce qui le conduisit à bouleverser l’ancienne pyrétologie, où nous devons le louer cependant d’avoir conservé la forme ataxique que Selle avait distinguée. Il s’inspira évidemment de ce dernier auteur. On doit aussi lui reprocher d’avoir porté les esprits vers une nouvelle entente du mot essentiel^ toute différente des anciens, et très-vicieuse. Avant lui, le mot essentiel correspondait à quelque chose de l’idiosyncrasie ; on disait une maladie essentielle pour la différer d’une affection sympto-
matique; et ainsi la typhoïde est une maladie essentielle^ tandis que la fièvre qui accompag’ne la phthisie est une affection symptomatique. Pour lui, au contraire, essentiel voulait dire sans lésions; une fièvre essentielle était une fièvre sans lésions. C’était complètement changer le langag’e médical, et créer cet imbroglio ridicule qui a régné au commencement du xix® siècle, et qui a tant nui à la distinction de la fièvre typhoïde.
IL—Le développement de la nosologie soulevait plusieurs questions vaguement entrevues, mais dont nous devons dès maintenant préciser la portée, encore quelles ne düssent recevoir leur véritable solution qu’au siècle suivant, dans le nôtre.
Nous avons vu comment, dans les siècles antérieurs, l’idée de classer les maladies s’était déjà fait jour, et nous avons signalé en temps et lieu Arétée, Gœlius Aürelianüs, Celse, comme les premiers nosologistes. Au siècle dernier, nous avons vu Sydenham réclamer que les maladies fussent classées comme les espèces végétales, et dès le début de ce xviii® siècle, Baglivi répéta le même désir qui devait être réalisé quelques années plus tard.
Ce fut la peste de Marseille, en 1720, qui devint l’occasion d’accroître ce mouvement nosologique. Les anciens auteurs avaient bien parlé des espèces morbides, et nous avons vu comment les spécificiens du xvi® siècle, et après euxSydenham, et ensuite Baglivi, Gaubius et bien d’autres avaient parlé des espèces morbides et avaient demandé qu’on s’occupât de leur distinction. Mais ces idées, quoique répandues, n’avaient pas suffisamment frappé les esprits ; onn’avaitpas été vraiment touché de leur importance, et le galénisme, consistant à ne voir dans les maladies que des affections des organes ou des humeurs de l’économie, triomphait toujours. Aussi,
lors de la peste de Marseille qui fît tant de ravages, les médecins ne voulaient-ils voir dans cette maladie qu’une affection grave des humeurs, et non une espèce morbide particulière, distincte de toute autre. En vain lesspécifîeiens, qui se rappelaient les doctrines de Fracastor, disaient que c’était là une maladie toute particulière, une espèce épidémique et contagieuse ; les galénistes régnaient encore dans les Facultés et n’y voulaient rien entendre. Enfin, le jour se fît peu à peu, les galénistes furent conspués, et l’idée d’espèce prit peu à peu plus de netteté, d’un côté par l’expérience de la peste, de la variole et de l’inoculation du troussegalant ou choléra, des épizooties qui ravagèrent la France vers 1775 ; d’un autre par le travail des nosologistes ; d’un autre côté aussi par les naturalistes. Cependant ce n’est guère que dans notre xix® siècle que l’idée a été mise en toute lumière. Quelques hommes dans le xviiF la comprirent justement, comme Sydenham l’avait comprise, et tels furent Huxham, Cullen surtout. Selle également : mais pour le plus grand nombre des médecins, la vue nette de l’espèce naturelle était encore trop obscurcie par le galénisme. La question était d’ailleurs difficile, car il fallait s’entendre sur ce qu’on devait admettre comme espèce naturelle. 11 y eut à ce propos, et sur la valeur des termes à employer un imbroglio qu’on connaît généralement assez mal, et qu’il nous faut expliquer.
La voie dans laquelle on s’avançait, réclamait la solution de plusieurs idées qui n’étaient encore que vaguement dans les esprits ; car c’est ainsi que marche ordinairement la science, frappée par des idées que révèlent les faits, mais dont elle ne comprend dès l’abord toute rétendue. En effet, vouloir classer les maladies, c’était supposer une délimitation parfaite des maladies
à classer, et affirmer que les types distincts n’étaient points chang-eants. Hippocrate avait déjà sig'nalé ces deux principes : d’une part il avait reproché aux Cnidiens d’avoir fait des maladies avec des symptômes, et il avait insisté sur l’unité, la disposition g*énérale des phénomènes dans chaque maladie, ce qui était montrer le principe de leur distinction ; d’un autre côté, il avait établi au début du Traité sur les maladies des vierg-es, que « l’art est fondé sur la constatation des choses immuables en médecine, » c’est-à-dire, comme cela ressort très-bien de son texte sur l’immutabilité des types morbides (1). Dans le siècle précédent, Sydenham soutenait que, si nous n’avions pas de nosolog-ie, c’est qu’on avait examiné les maladies comme des productions confuses, ce qui n’était point. Nous avons vu Bag'livi déclarer que, «chaque maladie a sa nature particulière et certaine, à l’abri du caprice des théories; qu’il n’en est pas une qui n’ait de la même façon son mode d’invasion, ses progrès, sa période d’état et ses terminaisons propres. » {Méd. prat., cap. 2.) Plus loin, il ajoute : « Prenons les Aphorismes d’Hippocrate, ses 'prénotions de Cos, ses pronostics, et comparons avec les observations modernes : nous serons bientôt convaincus que la nature des maladies est restée ce qu’elle était dans ces temps reculés ; leurs marches, leurs périodes, rien n’a changé depuis lors. » {IhidC^ De même, nous avons vu de Gorter, Zimmermann, Sauvages, Gaubius, affirmer l’immutabilité des types morbides.
C’était bien là en effet le point de départ, la base de la nosologie ; car comment classer avant d’avoir des types définis et reconnus immuables? Les sciences ne sont possibles, comme le disait si bien Platon, qu’à la
(1) Voir le premier volume de cette histoire, p. 60 et suivantes.
condition d’avoir des types immuables sous lesquels se rang’entet se coordonnent les phénomènes.
Cependant, il s’agissait d’établir ces types et de trouver, dans la nature morbide, les analogues de ce que les naturalistes trouvaient sous les noms de genres, d’espèces, de variétés. Ici, par une étrange confusion d interprétation dont il nous faut expliquer l’histoire fort mal connue, on nommait genre ce que nous nommons aujourd’hui une espèce.
J’ai expliqué ailleurs et dans des détails suffisants, comment l’expression genre., du grec ysvoç, avait désigné anciennement les êtres de même sang, venus par génération ; et comment le ou forme, donné par Platon et Aristote ayait été traduit par Porphyre dans YIsagoge sous le nomàQ species; comnient ensuite après Boëce et les philosophes dti moyen-âge on avait donné ce nom d’espèce aux êtres qui présentent le même type, et le nom de genre aux espèces qui présentent des caractères communs (1). Cette philosophie des classifications avait été perdue de vue, par suite du bouleversement des études philosophiques au xvif siècle, lorsque le cartésianisme avait décidément détrôné la scolastique; et quand il s’était agi de faire des classifications naturelles, vers la fin du XVII® et au coinmencernent du xviii® siècle, on s’était encore laissé entraîner par la signification vulgaire àumoi genus., la race, et on s’était mis à classer des genres. Ray parle bien des espèces de plantes en 1688; mais en 1693 il donna le Synopsis des genres d’animaux ; ailleurs il emploie le mot stirpium. Tournefort s’occupa de préciser les genres botaniques, et Linné le loue d’avoir le premier fixé ces genres comme base
(i) Voir l’Anthropologie ou Physiologie générale, liv. I, ch. d, Doctrine de l’Espèce,
de la classification. Linné lui-même traite des g’enres et intitule son ouvrag’e: Gemra plantarum.
Les médecins cependant avaient bien le mot espèce; Sydenham, Bag-livi, Gaubius et tant d’autres avaient attiré leur attention sur les espèces morbides. Mais il est évident qu’ils furent entraînés au moment de constituer la Nosologie par l’exemple des naturalistes, et nous les voyons traiter les types morbides comme des genres. On ouvre Sauvages, Linné, Selle, Cullen, et on voit que chaque type morbide constitue un genre sous lequel on range diverses espèces ; de sorte que, par exemple, la variole discrète et la variole confluente forment deux espèces du genre variole. Sauvag’es, qui étudie trèsdong’uement la question dans les prologomènes de sa Nosq-^ logie {iome I, pages 15 et suiv.) ne sait trop comment se tirer des difficultés qu’il rencontre ; il voit bien que l’ordre contient les genres, et que les genres contiennent les espèces? mais il a peine à fixer ses idées sur ce que sont ces degrés divers ; et ce n’est qu’en fin de compte qu’il donne cet éclaircissement,: « Les noms génériques des maladies deviennent des noms spécifiques s’ils sont accompagaiés d’une épithète ; car on n’ajoute une épir^ thète à un nom spécifique que pour lui faire désigner quelque chose de distinct du g^eore. » (Ibid.., page 42.) Cette phrase, perdue au milieu de tant de subtilités, est d’ailleurs d’une lumière parfaite pour éclairer toute la doctrine des classifications de l’époque. On peut avec son renseignement ouvrir un nosologiste du temps, soit Sauvages lui-même, soit Cullen, soit un autre, soit un naturaliste comme Linné, et on voit en effet que le nom de g’enre est appliqué au type qui a un nom, tandis que le nom d’espèce est appliqué au-type modifié. Ainsi, la pneumonie est un genre ; la pneumonie commune et la pneumonie maligne sont deux espèces. Cependant,
Cullen emploie quelquefois l’expression de forme comme synonyme d’espèce; et c’est ainsi que, pour la variole, il dit qu’elle comprend deux espèces ou formes.
Les idées en étaient là, lorsque Buffon vint déranger de place les expressions. Chargé de rédiger l’article espèce dans la grande Encyclopédie., il fut sans doute mu par les anciennes doctrinespliilosophiques, et vint attribuer ce nom d’espèce à ce que tout le monde appelait un genre, et posa pour l’histoire naturelle que le type spécifique est caractérisé par la génération, o L’espèce, dit-il, est un mot abstrait et général, dont la chose n’existe qu’en considérant la nature dans la succession des temps et dans la destruction constante et le renouvellement tout aussi constant des êtres ; c’est en comparant la nature d’aujourd’hui à celle des autres temps et les individus actuels aux individus passés, que nous avons pris une idée nette de ce qu’on appelle espèce, et la comparaison du nombre ou de la ressemblance des individus n’est qu’une idée accessoire et souvent indépendante de la première ; car l’âne ressemble au cheval plus que le barbet au levrier, et cependant le barbet et le levrier ne sont qu’une même espèce, puisqu’ils produisent ensemble des individus qui peuvent eux-mêmes en reproduire d’autres; au lieu que l’âne et le cheval sont certainement de différentes espèces puisqu’ils ne produisent ensemble que des individus viciés et inféconds... U espèce n’est donc autre chose qu’une succession constante d’individus semblables et qui se reproduisent. » {Encyclopédie de Diderot et Dalembert, art. espèce.)
La grande autorité de Buffon fit passer cette doctrine non-seulement dans l’histoire naturelle, mais aussi en médecine. Blumenbach allait encore parler de l’unité du humain ; mais Cuvier allaitbientôt réinstaller Ve
pèce humaine elles espèces naturelles, k la fin du siècle, Pinel, dans sa nosographie, parle^ sans être clair, des genres et des espèces morbides ; mais bientôt, au commencement du XIX*, l’expression d’espèce va émerger en médecine avec Bayle. Ainsi, avec le xix® siècle^ on nommera espèce morbide ce que le xviii® nommait un genre morbide; mais on reconnaîtra que le nom seul a changé, Tidée fondamentale restant la même, à ce que le type pour tous les deux est caractérisé par le nom ; de sorte que la variole et la pneumonie sont des types immutales, types qu’on avait nommés genres et qu’on nomme espèces.
Mais alors que sont devenues ces formes de maladie qu’on nommait espèces et qu’on plaçait dans le genre typique? Quelques-uns les ont nommées des sous-espèces. De notre temps, J.-P. Tessier, reprenant la désignation déjà mise en avant par Gullen, les a nommées des formes., et ce nom prévaut généralement.
Du reste, Pinel ne comprenait vraiment pas la question des espèces, comme on peut le voir dans sa discussion avec Bayle en 1802, lorsque ce dernier passa sa thèse inaugurale qui rétablit l’idée juste de l’espèce en nosologie. Pinel voulait que la variole discrète et la confluente fussent deux espèces, parce que les symptômes sont différents. Bayle répliquait que «les différences qui ne sont qu’accidentelles ne sont point admises par les naturalistes pour constituer des espèces différentes. Le meilleur des caractères pour déterminer l’espèce, celui qui est véritablement fondamental, est la reproduction par la semence. Or, c’est ce caractère qui unit les deux varioles dont nous avons parlé. Par l’inoculation, la variole confluente produit ordinairemet une variole discrète, et quelquefois la variole discrète communique la variole confluente. Que faut-il de plus pour établir
leur identité spécifique? Le sureau commun, samhucm nigra^ et le sureau à feuilles laciniées, sombums laciniata^ n’ont ni le même port, ni le même aspect; cependant, quelles que puissent être leurs différences, comme la graine du sureau lacinié produit quelquefois le sureau commun, on ne reg^arde ces deux plantes que comme des variétés. Pourquoi abandonner cette route lumineuse que nous offrent les sciences naturelles ? » {Biographie médicale^ tomeiï, page 891,) Tl est bien clair que Pinel, qui ne savait que dire à cette réponse, et qui, ne sachant plus ce qui était le genre, ce qui était l’espèce, se trouva dans l’impossibilité de sortir de la difficulté, Bayle, tout neuf et plein des idées naturalistes, ne savait pas que ce qu’il nommait espèce s’appelait autrefois un genre; mais, par la sensation profonde qu’il produisit, et par l’autorité que, d’ailleurs, il acquit ensuite,, il fit consa-^ crer l’espèce comme désignant chaque maladie distincte et c’est depuis Pinel et Bayle qu’en médecine nous nommons couramment une espèce morbide ce qu’on nommait un genre.
Cependant, le ehangemeut apporté dans la signification des mots causa un trouble assez profond pour faire perdre de vue l’une des principales idées de la nosologie
En effet, avec la première pensée des nosologistes, il s’agûssait de deux idées fondamantales de la classification : l’une de fixer nettement et dhme manière précise les types des maladies, ce qu’on nommait alors les genres , ce qu’on nomme aujourd’hui les espèces ; l’autre de fixer également les modalités diverses du type principal pour chaque maladie, ce qu’on nommait alors les espèces, ce que nous nommons aujourd’hui les formes. Ainsi, la pneumonie est une maladie qui a son type bien défini, et ce type, qui était alors un genre, qui est aujourd’hui une espèce, peut se présenter
SOUS des modalités différentes, qu’on nommait alors des espèces, qu’on nomme aujourd’hui des formes, qui sont la pneumonie déformé bénig’ne, la pneumonie déformé commune, la pneumonie de forme grave. Or, Pinel, ne sachant pas se reconnaître dans la confusion des expressions, et ne conservant pas les anciennes distinctions dans lesquelles il ne se retrouvait plus ; et Bayle venant établir que chaque maladie est une espèce: on crut géné= râlement qu’il s’agissait uniquement de bien distinguer chaque type morbide dans son espèce. Ce ne fut que beaucoup plus tard avec J.-P. Tessier, qu’on reprit la recherche des formes dans chaque espèce, seconde question capitale de la nosologie. Mais la question de forme une fois fixée, il fallait établir que, sous les formes, il y a des variétés qui se distinguent, non plus par une modalité générale du type morbide, mais par l’accentua^ tion d’un des phénomènes de la maladie, comme la loca:^ lisation, par exemple. Ainsi, la pneumonie du sommet et la pneumonie de la base sont des variétés selon la localisation, et non des formes. Ce complément de la nosologie se trouvait d’ailleurs en principe dans Sy-^ denham, dans Selle, Gullen, Stoll; Pinel ne l’avait pu voir et avait tout confondu, comme après lui Bayle et ses successeurs immédiats; et c'est bien en reprenant la tradition nosologique que J.-P. Tessier en a donné la formule précise. Mais c’est là un point historique dont le développement appartient à l’histoire du xix® siècle.
Cependant, les difficultés soulevées par la nosologie n’étaient point terminées, et dès la fin du siècle, Pinel en éventait une dont il se tirait à sa manière et assez mal. La plupart des nosologistes avaient, Sauvages plus encore que tous les autres, multiplié les espèces, ce qu’on nomme aujourd’hui des formes; et dans ces espèces ils avaient fait entrer beaucoup d’affec-
lions symptomatiques. Gela fut poussé excessivement loin par certains médecins allemands, et on peut voir au commencement de ce siècle, chez le célèbre médecin d’Osnabruch [Summa ohservationum medicarum , par Schmidtmann ; Berlin, 1819) qu’on arrivait à un nombre extraordinaire d’espèces de pneumonie et d’espèces de fièvres. Evidemment les nosolog'istes confondaient les affections symptomatiques avec la maladie essentielle. Ainsi la pneumonie essentielle n’a que quatre sous-espèces ou formes: la pneumonie bénig*ne, la pneumonie commune,la pneumonie fausse ou capillaire et la pneumonie g’rave ou purulente. Cependant, la pneumonie peut accompag’ner la variole, la rougeole, la fièvre typhoïde, le traumatisme ; dans tous ces cas, elle n’est qu’une affection d’une maladie principale, et on ne peut prendre ces affections pour des sous-espèces ou formes de la maladie.
11 y avait donc là une distinction à faire, distinction d’ailleurs établie dans la doctrine. On pouvait ouvrir le dictionnaire de Castelli, au mot idiopathique^ et on y trouvait que l’affection idiopathique ou protopathique, ne devait pas être confondue avec l’affection symptomatique ou sympathique. Pinel s’empara de cette idée et prit texte pour reprocher à Selle d’avoir confondu les fièvres essentielles ou primitives avec les inflammations ; de sorte qu’il fit passer dans le courant des idées qu’une fièvre ou maladie essentielle devait répondre à ce que la tradition nommait idiopathique ou protopathique, pour les distinguer des affections symptomatiques d’autres maladies. C’est depuis que le mot essentiel corpespondant à celui idiopathique est devenu d’usage courant.
Malheureusement, Pinel n’avait pas point des idées claires, et, au lieu de suivre la logique des pensées qui l’avaient d’abord poussé, et d’observer les formes natu-
relies sous lesquelles se montrent et évoluent les maladies, il s’imag’ina que Xessentiel pouvait vouloir dire aussi sans lésion, bien que les fièvres localisassent leurs phénomènes dans des fonctions organiques ; de cette manière il conçut l’idée que des fièvres essentielles devaient être simplement des fièvres avec irritation, sans lésions des vaisseaux, des méninges et de l’estomac, des méninges et des glandes, de l’appareil musculaire, de l’appareil nerveux.
Ainsi, parti de l’idée juste de ne pas confondre les maladies idiopathiques avec des affections symptomatiques ; voyant justement que l’idiopathie est synonyme de l’essentielle ou primitive, il tourna brusquement l’idée et aboutit à déclarer que l’essentiel sera la maladie sans lésion. L’idée était baroque; à peu près applicable aux fièvres, elle devenait ridicule pour bien d’autres maladies. Gomme, par exemple, la pneumonie ne peut exister sans lésion, il s’ensuivrait qu’il n’y aurait pas de pneumonie essentielle ou idiopathique. Gomme, d’un autre côté^ les névralgies sont ordinairement sans lésion, il s’ensuivrait qu’on devrait les nommer toutes essentielles, alors qu’il est constant qu’elles sont le plus ordinairement symptomatiques.
Cette idée de Pinel a été si malheureuse, qu’elle a été pendant longtemps une cause de confusion inexprimable et d’arrêt pour la science. Je me souviens d’avoir assisté à des discussions bien amusantes sur ce sujet, entre médecins qui ne pouvaient arriver à s’entendre; un disait : oui, cette maladie est essentielle, puisqu’elle est sans lésion : non, disait l’autre, elle n’est pas essentielle puisqu’elle est symptomatique. L’imbroglio a duré longtemps.
ni. Dans la seconde moitié du xviii® siècle, en même temps que les esprits se préoccupaient de nosologie, on
continiiâ de donner quelques Praxis medicæ, ou médecine pratique. Les Commentaires de Van Swieten sur Boerhaave, Leyde, 1741-47, plusieurs fois réédités, sont un des meilleurs ouvrag*es du g’enre et de ce temps ; il mérite encore d’être consulté pour la sûreté des descriptions, Le Précis de médecine pratique de LieutaudjVoxis 1760 ; le Praxis medica de Piquer, 1775 ; les Eléments de médecine pratique de Gullen, Edimbourg*, 1773-83, un des meilleurs; la Medicina clinica de Selle^ Berlin, 1781; les Institutiones medicinæ practicæ de borner?', Milan, 1785 89j remarquable surtout pour son étude des fièvres, le de curandis hominum morbis Eqntome, de J.-P. Franck, 1792-1807, senties meilleurs ouvrages généraux sur la nosographie. Ils sont trop dépourvues de l’anatomie pathologique, mais ils demeurent des modèles pour l’étude de l’évolution des maladies; eh sur ce point, il y en a peu de notre temps qui puissent leur être préférés.
Les nosographies particulières ou monographies nosographiques (Etudes des maladies en particulier) ont été très-nombreuses dans de xviii® siècle^ Nous ne pouvons avoir la prétention de les indiquer toutes, mais nous devons signaler les principales, en indiquant les maladies qui ont plus particulièrement attiré l’attention des médecins pendant cè temps.
Lancisi dans son livre sur les morts subites que nous avons cité, décrivit des apoplexies épidémiques qui n’étaient autres que des fièvres pernicieuse, qui régnèrent à Rome de 1705 à 1706, et des fièvres rhumatismales des marais Pontins, de 1708 à 1709. Ce fut Torti., dont l’ouvrage publié d’abord à Madère, sa patrie, en 1709-1715, puis à Mantoue, Venise et Leipzig, 1712 {therapeutice specialis ad febres quasdam perniciosas inopinato ac repente lethales), qui fit le mieux et définitivement
oonnaître les fièvres pernicieuses, et cpii indiqua la manière^exacte dont on devait donner le quinquina. Il fût combattu maladroitement par Ramazzini et Mang*et, mais la vérité triompha» et Mangetfit même des excuses publiques au savant Médône. Le gros volume in^" de Torti est resté dans la science comme un monument d’une grande valeur. Il est plein de faits curieux et mérite à plus d’un titre d’être encore consulté.
Plusieurs médecins suivirent les traditions de Baillou et de Sydenham sur l’observation des constitutions épn dé iniques; tels furent : de Haën, Quarm, Lepecq de la Clôture un des plus estimés, M. Stoll qui l’emporte sur tous par là précision et le soin de ses observations.
Une convulsion céréale ou raphanie^ attribuée à l’usage du seigle renfermant beaucoup d’ergots, convulsion accompagnée de vives douleurs et de gangrène aux membres» s’était déjà montrée au xviU siècle. Elle reparut en 1710, sur les bords de la Loire, à Orléans; en 1717, elle se répandit dans toute l’Allemagne, et y reparut en 1722. On la sigmale en 1736, dans la Silésie; en 1741 et 1742, dans la Marche de Brandebourg et de Hoistein ; en 1770 et 1771, dans la basse Saxe; enfin, en 1794, dans la Picardie, aux environs d’Arras. Lang s’occupa de la g’angrène sèche; Fféd. Hoffmann^ parla des pustules et des ulcères. Parmi ses historiens, les principaux furent \WedeU LongoliuSiWaldschmilt, Scrive^ Burgàart, Read-, Bemkr, et surtout J. Taubek
C’est en 1710 que Gohl signala la scarlatine comme importée depuis peu en Angleterre. Elle sévit dans toute l’Europe. Ses principaux historiens furent Siorck^ de Haën, Navier, Withering, et surtout Ziéqler.
Le purpura miliaire, considéré par Sydenham comme une maladie répandue depuis longtemps chez les Anglais, se propagea dans toute l’Europe pendant le
xviii® siècle. Antoine degli Agostini l’observa dans Novarre en 1720. Johnson, la signala sur les femmes en couches, mais ce n’était peut-être qu’une affection symptomatique de fièvre purulente. Les autres historiens furent: Ettmuïler^ Fréd. Hoffmann, Hamilton, de Ha'èn,, Quarin, Fordyce, Dumilano. Richa décrivit une fièvre pétéchiale qui sévit à Turin, en 1720.
La peste qui était oubliée depuis longtemps, reparut avec une grande violence en 1708 et se répandit surtout en 1711 et 1714, d’abord en Prusse, dans l’Allemagne et le Danemark. Elle fut alors observée et décrite par Boetticher, Beringer, Behrens, Ramazzini, Muratori. En 1721, elle éclate à Marseille, où elle fit tant de ravages, et se répandit dans le midi; Chicoyneau la décrivit. En 1737 et 1739, elle règne dans l’Ukraine, où elle est observée et décrite par Schreiber. En 1743, Melani et Turiano l’observent à Messine. De 1755 à 1757, Chenot la suit en Transylvanie. Enfin, en 1771, elle se répand en Russie, dans la Moldavie, la Valachie, et depuis Kiew jusqu’à Moscou; Ch. Mertens en fut son plus remarquable historien.
Une fièvre catarrhale, ou grippe, parut à Berlin en 1709, deux ans avant la peste; Fréd. Hoffmann la décrivit. En 1733, on la signale en Angleterre et en Hollande. Dans ses apparitions de 1742 et 1743, elle se compliqua de pneumonies graves. Elle reparut en 1762 et 1775. En 1778, elle reparaît en Russie, d’où elle se répand en Prusse, en Angleterre, en France, en Espagne; on la nommait alors la maladie Russe. Enfin elle parut encore en 1788.
L^angine couenneuse avait déjà été vue dans le siècle précédent; elle reparaît de 1747 à 1751 en Angleterre, en France, en Italie. J. Fothergilf Starr^ Fordyce et Huxham la décrivent en Angleterre ; Malouin^ Garnier Cho^
mel et Raulin en France; M. Ghisi, en Italie. Langhaus la voit en 1752, en Suisse, où elle est très-meurtrière. Bupuy de la Porcherie la revoit à. Charroux en France, en 1762. Rosentein recueillit tous les renseig’nements sur son apparition en Suède, de 17-15 à 1761. On cite encore deux bons traités sur cette maladie, de Home et de Michælis.
En 1770, la pellag*re parut dans la haute Italie, où elle fut observée par Frappoli, Strambio^ Gherardin\ Frnnzago^ Soler, et surtout par Cervi et Titius. Le mal rose, ou mal des Asturies, qui a une grande analogie avec la pellagre, parut près d’Oviedo en Espagne, où Thierri la décrivit pour la première fois, en 1755. Une maladie sembable, appelée Spedalskhed par les Norvégiens, et Liktrace parles Islandais, eut beaucoup d’historiens, outre Bartholin son premier : Eggert, Olassen^ Biarn, Paavelson, Elno Troël^ Petersson^ en Hollande; Stroem, Gislesoa, Martin, Odhelius, Manger, Arbo, en Norvège. ,
Les disciples d(î Stahl suivirent leur maître dans l’étude des hémorrhoïdes et de la goutte; un grand nombre de travaux de cette école furent consacrés à ces maladies : le traité AAlberti est le meilleur et le plus célèbre. Sur le même sujet, il faut encore citer les écrits de G. Musgrave, A. Murray, J. Kaempf, Schmid, Brootbeck.
Le traité de Pringle sur les maladies des prisons et des camps où se trouve décrit le typhus, est une des bonnes monographies nosographiques de ce temps,
Les affections nerveuses, très-multipliées dans ce siècle, trouvèrent leur médecin dans Pomme.
Les voyages donnèrent aussi un appoint à la nosographie. Fincke tenta l’essai d’une géographie médi-
T. II.— Fbédaült. 5il
cale, oeuvre reprise de nos jours et bien étendue par Boudin. Carfhmser fît un traité sur les maladies endémiques. Cœkbum écrivit le premier traité sur les maladies des g*ens de mer, et fit imité par Chirac^ Yater, l'hirscn^ Boupps, Bizot de Marogues^ et Lind qui donna un excellent traité sur le scorbut, et un autre sur les maladies des pays chauds. Poissomier-Despenières^ et Pouppé Desportes s’occupèrent des maladies de Saint- Doming'ue. Grif(ilh-Hugues et Hans-Sloane étudièrent aux Barbades; Hunier et Jachson à la Jamaïque; Chaimers^ à la Caroline; Formin SchœLr ei Rosdiied ô, Surinam. Gnielin et Pallas décrivirent, sous le nom de maladie de la Crimée, une sorte de lèpre qu’ils virent aux env.rons de Cherson et d’Astrakan. Woght^ Vidai et Hensler décrivirent la lèpre blanche; Wafer l’observa dans la péninsule de Darie, entre les Deux-Amériques; Valentin à Ambroise; Blumenbach dans la Savoie. Bazin traça l’histoire des maladies endémiques à Cayenne, et y décrivit le mal rouge, qui semble se rapporter à la lèpre rouge des Arabes. L’élephantiasis fut étudié par Cleger à Java; par Conzier a l’île Bourbon, par Ueberden à Madère, par Schilling à Surinam, par Joannis et Raymond dans le midi de la France.
Parmi les autres travaux nosographiques remarquables de la fin du siècle, nous citerons les suivants. Heherden décrivit l’angine de poitrine, déjà décrite par Musgrave sous le nom d’asthme nerveux, et dont J. FotergilL s’occupa également. André, chirurgien de Versailles, fit connaître le tic douloureux de la face, liorsieri décrivit avec un très-grand soin les fièvres éruptives dans ses Institutiones medic. pratic. Ployer, fit un très-bon traité de l’asthme, Weimar, Bang, Quarin, Seutin, Marx, Stack, Hufeland, s’occupèrent de la variole; Hecquet, Astruc, Girtanner, Hisbett, Hovard J. Hunier, de la gonor-
rhée et de la syphilis; et le travail de J. Eunter^ fut le plus remarquable de tous; Camper, Raulin, T. Reid, Salvadori, Craonen, Portai, de la phthisie pulmonaire. Hensler écrivit sur la lèpre; Héry, sur le vertig-e; Hnuez, sur les fièvres intermittentes ; Kortun Guillaume et Hufeland, sur les scrofules; Galdener et Winchmann sur la gale, sur le pemphigus ; Hecker, sur la miliaire ; Jackson et Willan, sur les maladies de la peau ; de Lafontaine, sur la plique polonaise; Wogler, sur l’ictère; Butter, sur l’angine de poitrine ; Danz, sur la coqueluche; P. Russel sur la peste, dont il donna un traité complet; Trotter, sur le scorbut; Weber, sur les ulcères; Girtanner. Cochon, Gambon, sur les maladies des enfants; Kruczeviesen, sur le diabète; Ryan, sur l’asthme; C/arÉe, sur la fièvre jaiine; Schæffer, sur une épidémie de fièvre putride ; Richter, sur la gangrène ; Richter et Beer, sur les maladies des yeux ; Sœmmering et Wenzel, sur les maladies des os ; Weidmann, sur la carie et la nécrose ; Hein, sur l’action des lymphatiques dans le rachitisme; Portai, sur le rachitisme ; Hallé, sur l’atrophie idiopathique; Golding, sur une épidémie d’orchite.
III. SÉMÉIOTIQUE. — Anatomie pathologique. — Nous réunissons sous un même paragraphe cés deux branches qui ont vécu séparées jusqu’à nous, et qui do.ivent tôt ou tard se réunir en une seule, car la lésion est tout aussi bien signe de maladie que le symptôme. On définit le symptôme un acte perverti d’une ou de plusieurs fonctions organiques; on définit la lésion une viciation de la texture des tissus ; et il semble que cette distinction suffise à constituer deux sciences : mais, s’il est vrai que l’étude puisse être différente, on conviendra que dans ces deux cas le but est le même, et qu’il a pour visée de se rendre compte des phénomènes de la maladie
et de leur mécanisme; que, dans les deux cas, l’étude est pliysiolog'ique pour comprendre le mécanisme, et séméiotique pour préciser ce qu’est la maladie et ce qu’elle peut devenir.
Cependant, l’histoire doit se conformer à ce qu’ont été les choses en leur temps et présenter séparément ces deux branches qui s’élevaient séparément.
1“ Séméiotique. — La séméiotique fut très-cultivée et reçut d’importants développements, surtout dans la seconde moitié du siècle. Toutefois, on ne discontinua point delà considérer comme distincte de la patholog*ie, dans laquelle on renfermait une étude de symptomatolog’ie sans valeur; de sorte qu’pn étudiait les phénomènes morbides d’abord comme symptômes dans la pathologie, ensuite comme signes dans la séméiotique. On se retranchait pour se tenir dans cette double voie sur ce que tous les signes ne sont pas des symptômes ; ce qui est vrai si on considère le symptôme strictement comme une affection d’une fonction organique; mais ce qui est faux si on prend le symptôme dans son sens large de manifestation morbide symptomatique.
La séméiotique est proprement la médecine clinique., car c’est elle qui apprend à analyser le mouvement morbide dans ses manifestations et dans son évolution; c’est ce qui avait été montré par Hippocrate dans les Pronostics et les Pronotions de Gos ; c’est ce que comprirent très-bien les principaux cliniciens du xviii® siècle qui insistèrent sur la séméiotique, entre autres, Klein, Bordeu, Gruner, Wichmann et autres. Cependant, vers la fin du siècle, qui avait été surtout tournée vers le pronostic, on inclina davantage vers le diagnostic; et cela se comprend, du moment que la nosologie s’efforçait de constituer les espèces morbides naturelles. Mais cette tendance très-juste, très-légitime, et qui portait à mettre
dig'nemént sur le même pied le pronostic et le diagnostic l’emporta de plus en plus ; et c’est ainsi que, dans notre siècle, on a vu néglig*er en fin de compte, l’étude presque enti ère du pronosti c, et substituer des ïrai Lés de diag*n ostic aux Traités de séméiotique.
Parmi les traités g-énéraux, les principaux furent les suivants: Klein^ interpres clinicus,.e{,Q,.^ édité par Haller à Francfort 1753, réédité par Double en 1789; Petzold^ De prognosi in febribus acutis specimen semeioticum, Leipzig-, 1771 ; Gruner, Semeiotice physiologiam et pathologiam generalem^ Halle, 1775; Leroy, Du jjronostic dans les maladies aiguës^ Montpell,, 1776 ; Yater, De præsagiis vitæ et mortis, Padoue, 1783; Schlegel, Thésaurus semeioiius^ Stendal, 1787-92-1802; Ludwig, programma de diagnostius morborum, fontibus, Leipzig*, 1797. Et de tous, celui de Gruner est le plus complet, celui qui rend le mieux tous les travaux anciens jusqu’à lui, et qui est très-médical; sur plusieurs points, il m’a offert des détails qui ont été à tort nég*lig*és dans des traités postérieurs.
Parmi les autres qu’on pourrait encore citer, il y a ceux de Duechner, Juncker, Galtier, Hebeurkeit, Aubry Price, Danz, Wichmann, Reimmann, himano, et celui de Broussonnet, (an VI), le dernier qui a eu un certain succès à Montpellier.
L’étude clinique du pouls reçut une g*rande impulsion dans ce siècle, et le mouvement paraît être parti du dix-septième. En 1671, Harvieu publia à Grenoble un petit in-12 sur les secrets de la médecine des Chinois, où il était Iong-uement parlé des subtilités chinoises sur le pouls. En 1682^ André Cleyer publiait en latin,à Francfor t, le travail de Harvieu sous le titre de Specimen medicinæ sinicæ. Cependant cela n’alla pas plus loin. Au xviii' siècle, Solano, médecin juif, de Lucques, qui s’était établi à Madrid, reprit cette question, sans dire
s’il s’était inspiré des Chinois. Son travail parût sous ce titre mystérieux : Lapsis Lydius apollinis^ Madrid, 1731. Un médecin ang-lais Nihel connut ce travail et après l’avoir utilisé en rendit compte sous forme d’observations sur le pouls adressées au Mead; observations qui furent mises en latin par Noortwyck en 1748 et dont Lavirotte donna la traduction française. Bordeu^ à son tour, en ayant pris connaissance, poursuivit quelque temps son contrôle à l’hôpital de la Charité à Paris, et donna ses Recherches sur le pouls en 1754. Enfin, Fouquet, médecin de Montpellier, renchérit encore sur ce qu’on nommait les subtilités deBordeu, et voulait qu’il y eût une variété du pouls pour chaque org’ane : Essai sur le pouls considéré par rapport aux affections des principaux organes^ 1768. Plus tard, Fouquet reconnut qu’il avait excédé dans ses analyses. Grmwr, dans la séméiotique dont nous parlons plus haut, analyse assez bien tous ces travaux, mais c’est dans Bordeu qu’il faut vraiment étudier ce qu’on peut espérer tirer du pouls comme signe dans les maladies ; malgré certaines subtilités dont on a d’ailleurs exagéré la portée, il y a beaucoup à prendre et nos modernes ont trop négligé ce travail.
La percussion fut annoncée dans le milieu du siècle; c’étaitle développement d’un signe fourni parles anciens; comme dans notre siècle, Vauscultation de Laënnec fut également inspirée par la lecture d’Hippocrate. Avenbrugger hésita longtemps à donner le résultat de ses observations ; il craignait d’être traité de charlatan par ses confrères, commecela n’arrive que trop souventàtout médecin qui annonce une nouveauté; il se décida enfin et fit paraître ses observations sous ce titre: Imentum novum ex percussione thoracis humani^ est signo abstruse nterni jectoris morbos detegendi; Vienne, 1761, in-8. T/ouvrage passa dans le silence sans être relevé par
personne.Seul Rozièrede la Chassagne le donna en français comme un appendice à son Manuel des pulmoniques, en 1770; mais sans que l’idée en fût plus goûtée. Enfin Corvisart^ médecin de l’empereur Napoléon T'*", connut ce livre oublié, et le fit connaître à la France en 1818, in-8. Avenbruggerîui dès lors acclamé, et la percussion acceptée comme un signe précieux qu’on apprit de plus en plus à apprécier.
Une partie de la séméiotique représentée par l’étude des crises était demeurée non point méconnue, mais négligée. Baglivi yavait apporté quelques bonnes remarques dans sa Médecine pratique, Stahl avait attiré l’attention sur le mouvement morbide; Bordeu s’en occupa sérieusement non-seulement dans son étude sur les crises, mais aussi dans tout le cours de ses recherches sur les maladies chroniques. On trouve aussi dans les chapitres 6® et 7®de la Séméiotique de Gruner {De judicatione mnrborum ut signo^—De morbis recidivis ut signis)^un écho de ces préoccupations.
Enfin Lorry^ médecin de Paris, né à Crosne dans Seine-et-Oise, 1726, mort en 1783, vint aviver ce côté de la science. Lorry, médecin très-connu à Paris, trèsattaché aux anciens, et travailleur passionné malgré la clientèle nombreuse à laquelle il donnait ses journées, se réservait les nuits pour son travail de cabinet. Il s’était fait connaître dès 1757 par un Essai sur les aliments tout imprégné de l’esprit d’Hippocrate, dont il édita plus tard les Aphorismes. En 1767 il acheva et orna d’une introduction les Mémoires pour servir à ïhistoire de la Faculté de Montpellier. par feu Al. Asiruc. L’année suivante il édita avec des additions précieuses, un petitin-12 intitulé: Essai sur la conformité de la médecine ancienne et moderne dans le traitement des maladies aiguës, traduit de Canglais de Barker, par Schornberg. Il préparait avec un
soin tout particulier son dernier livre, son œuvre véritable, lorsqu’il mourut en 1783, et ce fut Hallé qui se charg-ea d’éditer, l’année suivante, ce petit joyau; De præcipuis morborum mutationibus et conversionibus tentamen medicum; Paris, 1784, in-12. Ce petitlivre devenu assez rare, pénétra chez les vrais médecins, sans ce tapage qu’on fait souvent autour d’œuvres bien moins importantes, et il eut une influence sans bruit mais certaine. Ecrit très-élégamment, mais parfois un peu obscurément ir rétablit dans la séméiotique la science desEpigénèses, des Métaptotes, des Diadoches, des Métastases. (,)n en trouve une assez bonne étude dans la dernière partie de la séméiotique des Institutions de médecine de Petit-Radel qui l’utilisa sans le citer. Malheureusement de notre temps on a oublié ces travaux si graves et si utiles dans la médecine pratique.
Une autre question de séméiotique agitée dans ce temps était celle de la malignité, que Selle développa sous le nom Ôl Ataxie^ nom emprunté d’ailleurs à la tradition; mais cette question est tellement liée à celle des ûèvres quoiqu’elle la déborde de beaucoup, et elle a fait un tel bruit après Pinel, que son développement appartient plutôt à l’histoire du xix® siècle.
2° Anatomie pathologique. — Le plus g’rand ouvrage en ce temps est celui de Morgagni: De sedibus et causis morborum per anatomen indagatis^ 1760 ; ouvrage qui a eu un succèsimmense et qui n’est qu’une suite d^observations le plus souvent trop longues. Le Sepulchretum de Bonet lui a beaucoup servi et fait un fond auquel sont ajoutés des faits nouveaux. Cette vogue est aujourd’hui passée.
Lieutaud a donné une Historia anatomica medica, en 1768. Portai a donné de même une Anatomie médicale. Ce ne sont que des observations à propos de l’anatomie; cependant on peut y trouver çà et là quelques faits
curieux.
Sandifort [Observai, anatom. pathoL, lib. rv, 1777-81), Math. Baïllie [Anatomen der Krankhaften Bauer, Berlin, 1794 ; traduit en français par Guerbois sous le titre A Anatomie pathologique, 1816), Conradi[Hand'buck der pathologischen Anatomie, Han., 1796) sont les principaux auteurs de ce siècle; mais chez tous, la science n’est représentée quepar des observations; elle n’est pas encore constituée. On ne trouve quelques idées g-énérales que dans l’article Anatomie pathologique de Y icq dAzyr, dans Y Encyclopédie méthodique, 1789. ,
On trouve d’ailleurs des renseig-nements dans beaucoup d’autres auteurs, médecins et chirurg’iens, Lancisi, Greding, Ludwig, Klaunig, Sœmmering, Heister, Hunier, Home, et bien d’autres.
Ce n’est qu’au xix® siècle que l’anatomie patholog-ique commence à prendre quelque tournure scientifique, avec les travaux de Bayle et de Laënnec. Du reste, nous ne sommes pas encore, aujourd’hui même, au temps où l’anatomie pathologique peut recevoir sa véritable constitution. 11 faut bien dire qu’on l’a plus exploitée que travaillée, et qu’on l’a plus travaillée avec le scalpel et le microscope qu’avec la pensée. On a trop oublié de nos jours que si la science se tire des faits, les faits ne constituent pas la science.
§ 4. — Thérapeutique,
Gomme nous l’avons fait pour le xvifi siècle, nous examinerons séparément l’histoire de ses trois branches, encore bien que nous ne nous proposions de nous appesantir que sur la seconde : Diététique-hygiène, thérapeutique médicale, chirurgie.
I. Diététique. Hygiène. — La diététique est proprement le rég’imedes malades; l’hyg'iène est le rég'ime des maladifs ou des convalescents. C’est pour les personnes qui après avoir été malades peuvent retomber, ou qui n’étant pas encore tombées malades ont une disposition à le devenir, que l’hyg’iène est constituée : elle étudie pour les unes et les autres, le rôle des causes qui peuvent les influencer, les faire tomber ou retomber enprég*natioii morbide; elle indique l’usag’e qu’ils doivent faire des choses naturelles, ce dont ils doivent se priver, en un mot leur rég*ime.
On fait aussi entrer dans rhyg*iène les préservations possibles à employer pour éviter la venue ou l’éctosion ou la contag*ion possible d’une maladie; c’est encore là une sorte de diététique en vue d’une maladie. .
En un mot rhyg*iène de ceux qui peuvent tomber malades, ou la diététique de ceux qui le sont, sont deux points de vue d’une même science qui reg'arde d’une part les maladies dont elle doit s’occuper, d’une autre part le régime que ces maladies imposent. Quanta une prétendue science hygiénique qui serait pour les bien portants, sans avoir en vue aucune tendance morbide particulière, ce n’est pas sérieux ; et voilà pourquoi il y a tant et tant de traités d’hyg’iène que personne ne lit.
Parmi les médecins qui se sont occupés d’hygiène dans ce xviii® siècle, on peut citer : Hecqiæt., qui paraît avoir été pris pour type du docteur Sangrado dans le Gil-Blas de Lesage; Cheyne, Haies., Richter, Poissonnier^ Morand, Darcet, Lorry, Yandermonde, Demours, Lemery, Parmentier, Leroy, Cadet de Vaux, U allé, Tourtelle. Je cite un peu sans ordre, mais je ne veux pas y insister.
11 n’y a lieu de nous arrêter ici qu’à propos de l’inoculation et de la vaccination. Depuis très-longtemps, il
était d’usage en Orient d’inoculer la variole aux enfants, parce que cette maladie venue ainsi isolément et d’une manière pour ainsi dire forcée, se développait alors sous une forme bénigne; et il était constant que du moment qu’on en avait été atteint une fois, on pouvait s’en croire préservé à l’avenir. On évitait le développement épidémique et dès lors meurtrier sous lequel cette maladie s’était montrée jadis. De quelle époque datait cette pratique, par qui avait-elle été introduite? Etait-ce chez les Géorgiens, les Indiens ou les Chinois chez lesquels le missionnaire à!Entrecolles la signala le premier ? On ne sait. Ce que nous savons, c’est que la variole avait fait de grands ravages en Europe, surtout au commencement du xviii' siècle, que le roi Louis XV en fut lui-même atteint, et qu’un mouvement d’opinion répandit d’ahord dans les esprits, la découverte que le missionnaire avait faite chez les Chinois. Cependant c’était une nouveauté; une nouveauté qui consacrait la théorie des spécifîciens contre lesquels luttait toujours la faculté de Paris, très-galéniste; il y avait des résistances.
La même année, en 1717, un médecin de Montpellier, Boyer^ soutenait une thèse où il exprimait le vœu que la pratique de l’inoculation pût se perfectionner et se propager; et lady Montaigu^ femme de l’amhassapeur anglaisa Constantinople, y faisait inoculer son fils et se soumettait elle-même à l’opération. La thèse du médecin n’eut guère de retentissement, mais Faction et le dévouement de Famhassadrice en eurent bien davantage. Dès son retour à Londres, deux ans après, lady Montaigu ne cessa de parler de l’inoculation et de la prôner, et elle obtint du gouvernement la permission pour son chirurgien Maitland d’inoculer tous les prisonniers de Newgate; ce qui fut fait en 1820, Ici comme
pour la circulation, comme pour le quinquina, pour les remèdes chimiques et l’émétique, pour l’ipécacuanha, pour l’électricité, et plus tard pour l’homoeopathie, il fallut l’intervention du public non médical pour qu’une vérité nouvelle se propag*eât ; c’est un fait certain que le corps des médecins résiste toujours à une nouveauté, traite de charlatan celui d’entre eux qui l’accepte, et se résig ne ou plutôt acclame ce qu’il avait refusé, dès qu’il a eu la main forcée.
Cependant malgré quelques insuccès en Angleterre, le fait de Newgate eut du retentissement : à la cour on se fît inoculer, et la nouveauté trouvait des adhérents. En 1721, elle est portée en Amérique. En 1723, la thèse du docteur Boyer n’avait touché personne, Coste vêyhle l’inoculation à la France, et c’était un missionnaire français qui en avait parlé le premier ! Le roi de Prusse fait venir de Hanovre le chirurgien xMaitland pour inoculer le prince Frédéric et plusieurs enfants des premières maisons de la ville. En 1748, Tronchin porte l’inoculation a Amsterdam. En 1754, La Condawine s’en déclare le défenseur, et le collège des médecins de Londres se déclare en sa faveur ; Paris résiste toujours. En 1756, Tissot en fait l’apologie à Genève, et Schultze l'introduit en Suède. En 1757, de Haën se déclare positivement adversaire à Vienne, et fait tous ses efforts pour empêcher sa propagation en Autriche.
En 1760, Galti professeur à Pise, vient à Paris, et grâce à des protections^ à des relations nombreuses il fait quelques inoculations heureuses. Mais les médecins de la Faculté se soulèvent ; ils disent qu’on va propager des épidémies, ils soutiennent que c’est une pratique ou inutile ou désastreuse ; un petit nombre ose parler en faveur delà nouveauté, le plus grand nombre s’exalte et porte la question au Parlement qui arrête pro-
visoirement la pratique de Galti^ que couvrait d’ailleurs un licet royal. Bordeu entre alors en lice et publie son Histoire de la médecine comme un plaidoyer en faveur de l’inoculation, faisant appel aux traditions, discutant même la question théologique, car la discussion est portée en Sorbonne, et les enragés de la Faculté voudraient obtenir de la Sorbonne une censure contre leur adversaire. Enfin après mille contestations, Galti obtient en 1769 de continuer sa pratique qui dès lors se propage dans les villes, mais lentement.
En 1771, Gormann introduisit l’inoculation en Espagne. P. Home avait, en 1757, tenté d’inoculer la rougeole, mais sans succès.
Parmi les adhérants et défenseurs de l’inoculation, il faut encore citer : Monro^ Sulton^ Houlton, qui en modifièrent la pratique en Angleterre; Dieusdale en Russie; Stoerk^L. Trailes^ Henzler\ en Allemagne; Haller et Tissot en Suisse; Camper en Belgique.
Les discussions quoique plus sourdes et plus calmes duraient encore, lorsque parut la découverte de Jenner.
Jenner, né à Berkeley dans le Glocester, en 1749, mort en 1823, était fils d’un vicaire de Berkeley, homme instruit et d’une grande aisance. 11 montra d’abord de bonnes dispositions pour l’histoire naturelle, dont il ne cessa guère de s’occuper et sur laquelle il fit quelques travaux, entre autres les Observations sur le comcom. Après avoir été attaché à J . Hunter, il pratiqua la chirurgie dans son pays natal, sans cesser ses occupations favorites, et même l’étude des langues, étant d’ailleurs trèsmodeste, travailleur et observateur au tant que méditatif. Recueillant dans les campagnes les opinions populaires dont il pensait justement qu’il faut s’occuper plus souvent qu’on nele fait, il apprit que bien des personnes réfractaires à l’inoculation et à la petite vérole, le de-
valent à une éruption qui se développait sur les mains en trayant les vaches, et qu’on nommait cow-pox. On étaitalors en 1776. Ils’enquit de ce qui se passait dans bien des laiteries, examina les boutons, examina ceux que portaient les vaches. Poussant ses investig’ations plus loin il en vint à penser et à se confirmer que la maladie de la vache lui était communiquée par le cheval atteint de grease [eaux aux jambes)., ou boutons crevassés avec suintement aux jambes. Un domestique de fermier avait même gagné directement du cheval malade de cette affection, des ulcères suintants qui lui offrirent les caractères de la vaccine ; il l’observa avec soin et lui inocula vainement la variole aux deux bras, trois mois après. Il multiplia dès lors ses vaccinations. Cependant l’inoculation de la variole réussit chez quelques individus vaccinés depuis peu de jours; d’où il vit en cherchant que la vaccine devait être développée pour être vraiment préservatrice, avant que le contagium variolique pût atteindre l’économie. Enfin au lieu de reprendre incessamment le cow-pox lui-même, il essaya de reprendre à l’homme le vaccin fourni pour en inoculer d’autres personnes, ce qui complétait sa découverte. Son ouvragée parut en 1798, sous le titre : An inquiry in to the causes andeffects of the variolae vaccinae; Londres, 1798, in-4'’. Mais depuis plusieurs années déjà tous les médecins d’Angleterre en connaissaient les idées répandues par Jenner lui-même et ses amis.
J. Hunter, son ancien maître et son ami, et le college des médecins de Londres aidèrent beaucoup à la publicité de la découverte, et rapidement la propagation se fit en France et en Allemagne; on sembla d’abord vouloir réparer en acclamant la vaccine, la résistance qu’on avait faite à l’inoculation. D’ailleurs il faut en convenir la nouvelle inoculation était moins dangeureuse que
celle de la variole, et elle arrivait pour profiter des adhésions obtenues dans les contestations précédentes.
IL — Thérapeutique médicale, ou pharmaceutique. Comme nous l’avons déjà remarqué, c’est la science et l’art de soig'ner les malades en modifiant les actions de l’organisme par des agents divers qu’on nomme médicaments.
Cette branche seientifîquecomporte deux études: l’une s’occupe de la méthode à suivre; l’autre s’attache à la matière médicale qui comprend les moyens à employer. Cette double étude date de loin; Galien l’avait déjà indiquée; et comme elle est très-naturelle, elle est demeurée dans la science.
De la méthode.
I. — La méthode est proprement la thérapeutique gé^ nérale^ ou la doctrine générale delà thérapeutique. Galien avait constitué son étude dans son De methodo m,e^ dendi^ litre qui a été conservé par toute la tradition, et qu’on retrouve chez tous les institutaires. Il en avait du reste parfaitement saisi l’esprit en s’inspirant d’Hippocrate, et déclarant que Yindication en est la base. U indication, disait-il textuellement, insinuation de ce qui
doit être fait par rapport à quelque chose (la maladie), tirée de la propre nature ou du propre état de cette chose {loc. cit.). Ici, dans ce texte, la doctrine laissait quelque peu à désirer, car Galien ne parle là que de Yindication déduite de l’état morbide : et en fait il y a un autre point de vue, celui des moyens à employer. 11 ne suffît pas de se demander ce qu’on pourrait faire en vue de la maladie, il faut aussi se demamler ce qu’on peut faire d‘’après les moyens qu’on a dans les mains ; en un mot, le but à poursuivre ne dépend pas seulement d’une conception déduite du désiderata morbide, mais aussi des agents
qu’on peut mettre en œuvre, des médicaments qu’on peut employer.
Ainsi Xindication est vraiment double dans ses éléments : elle pose d’une part ce que la maladie inviterait à faire ; d’une autre part ce qu’il serait possible de faire d’après les agents connus qu’on possède, La question est donc très-complexe, et la difficulté est de lui donner son unité dans sa complexité. A la fin du xvii® siècle, les principaux médecins marquaient les deux propositions du problème par deux termes, Ettrmdler^ par exemple, enseigne très-bien qu’il y a la chose indiquante^ ou l’état du malade; et la chose indiquée^ ou le médicament. Aujourd’hui nous dirions: l’indication déduite de l’état morbide, et l’indication déduite de la matière médicale; et nous remarquerions que les deux termes doivent se répondre dans un but commun. Nous dirions que T indication est ce qui doit être fait en vue de T état du malade et selon les moyens dont on peut disposer. Nous serons ainsi, jecroiS;, plus nets dans l’expression; mais nous ne faisons en réalité que formuler une pensée qui se retrouve dans toute la tradition, depuis Hippocrate jusqu’à nous, et qiii apparaissait nettement d’ailleurs dans les auteurs de la fin du xvii® siècle, dans Etlmullerque je viens de citer.
Quant à la double indication, voici comme ôn l’entendait.
Avec Galien, on admettait quatre indications tirées de l’état du malade : 4“ les forces du malade; 2° la nature de la maladie; 3" les crises à préparer ou favoriser ; 4® les symptômes urgents, comme la douleur à apaiser, une hémorrhagie à réprimer.
Quant aux actions, on les rapportait à deux classes principales : les aiC,i\ox\^ altératives oxjl altérantes^ qui guérissent sans évacuations; et les actions évacuantes ou dé-
rioativcs^ qui g’uérissent par une dérivation de T humeur ou de l’acte morbide, action dans laquelle on faisait rentrer la révulsion.
Si l’on veut bien comparer ces deux sortes d’indications posées ainsi face à face, on voit au premier abord qu’il n’y a point parité ; quatre dans le premier terme; deux seulement dans le second. Mais, il faut bien voir que les deux indications médicamenteuses pouvaient être appliquées à chacune des indications morbides ; et ainsi pour l’état des forces, on pouvait ag*ir soit avec des altérants, soit avec des évacuants; car l’état des forces peut se relever aussi bien avec un moyen qu'avec l’autre; et de même on peut préparer à favoriser les crises aussi bien avec un genre d’action qu’avec l’autre.
Mais cela ne sufnsaitpas. Il est bien clair que la nature des maladies étant posée comme une des principales indications morbides, il était nécessaire d’y trouver les détails de l’indication; et d’un autre côté, il était non moins nécessaire de catégoriser les actions des médicaments d’accord avec toutes les indications morbides; de là, des subdivisions inévitables. Galien avait vu dans les maladies des affections de la bile, du phlegme, du sang’, ou des solides, et de là un partage des médicaments selon leurs actions dans ces affections. Avec le spécifîcisme avait cherché des évacuants pour expulser la matière peccante de la maladie, ou son virus; ou bien des spécifiques sortes de contre-poisons, allant tuer le contage, ou modifier l’affection spécifique. Au xvii® siècle on s’était lancé dans l’iatro-chimie et riatro-mécanique : on avait expliqué les maladies par des ferments des acides, des salins, etc., ou bien des obstructions; et on avait cherché des actions médicamenteuses capables de répondre à ces explications.
Au moment oùlexviii® siècle s’ouvre, on commence à
Fjiédault. — T. II.
récuser l’iatro-chimie et l’iatro-mécanique, on fait du vitalisme, derhumorisme, du solidisme, du nervosisme, de l’irritabilité, de rorg*anicisme ; et fatalement on modifie les vues de la thérapeutique pour répondre à ces doctrines patholog’iques. Voilà le terrain que nous allons examiner.
Mais il faut bien le voir, dans la transformation des doctrines pathologiques, on se rapprochait de plus en plus à étudier les phénomènes morbides comme des effets des actions normales déviées; on tendait de plus en plus à mieux rattacher les actions morbides à des fonctions de la vie modifiées. De même on devait en thérapeutique se rapprocher de plus en plus de l’idée courante aujourd'hui qui voit dans les actions des médicaments des modifications des fonctions. Et comme d’un autre côté, l’expérimentation s’introduisaitpourmieux étudier les phénomènes de la vitalité : de même l’expérimentation devait s’introduire en thérapeutique pour mieux connaître les actions médicamenteuses.
Joignons à cela beaucoup dddées secondaires qui étaient comme les corollaires des précédentes : l’étude expérimentale des poisons, l’idée de voir surtout des médicaments dans les poisons, la pensée de n’avoir dans l’agent thérapeutique qu’un modificateur et non un violenteur de la vitalité, la pensée d’atténuer l6» doses, l’idée de les diniinuer jusqu’aux infiniment petits dans un temps où l’infinilésimalité avait tant de vogue, la pensée de réformer la pharmaceutique; et nous aurons une idée générale du mouvement que va nous présenter la thérapeutique au xviu® siècle. Nous pourrons entrevoir comment ce mouvement qui commence dans les disciples de Yan Helmont, ira aboutir à J. Hunter et à Hahnemann. Si cette histoire était, connue comme elle mérite de l’être, bien des idées de notre temps seraient
certainement mieux comprises. On ne s’étonnerait plus des réformes thérapeutiques qui se sont produites comme une conséquence presque fatale de l’évolution scientifique du xviii® siècle.
Entrons sur notre terrain, nous suivrons pas à pas les idées nouvelles avec les années cjui se succèdent, marquant à chaque fois l’évolution qui se produit, et le point de i’enseig'nement doctrinal sur lequel elle porte.
IL — Une des premières expressions du mouvement réformateur, est sans contredit celle de Baglivi. Nous avons déjà montré ce médecin dans sa doctrine médicale, sa jeunesse, ses aspirations un peu confuses, mais certainement vitalistes. Nous le reprenons ici dans ses idées thérapeutistes aux chapitres X et XI du 2® livre de sa Médecine pratique. Nous le voyons d’abord mener la dernière attaque contre le g’alénisme ; à partir de là, on ne parlera plus que des, màicoXioxis hypothétiques dug-alénisme.
« S’il y a, en médecine, quelque chose qui ait plus spécialement besoin de réformes, ce sont certainement les indications. Fondées sur de trompeuses hypothèses les indications ne sont plus aujourd’hui que la vaine iraag-e des théories les plus vaines. Voyez les Galénistes : comme ils n’admettent aucune cause morbide en dehors de leur quaternaire humoral, leur merveilleuse utopie les suit nécessairement au chevet du malade. On les appelle ; la première occupation qu’ils se donnent, c’est de déterminer entre ces quatre humeurs qu’elle est l’humeur peccante. »
Il s’en prend de même aux indications des chimistes.
« On voulut sacrifier au goût du siècle, et l’on alla demander la cause de toutes les maladies au triste fantôme de l’acide ou de l’alkali : c’était un délire, mais on ne consulta que lui: l’alkali et l’acide avaient fourni les causes, ils fournirent encore les indications cura-
tives; on ig’norait bien, il est vrai, quelle espèce d’alkali ou d’acide produisait la maladie, et quelle autre la pourrait guérir, mais le principe général paraissait suffisant. »
Ce qu’il voit, c’est que dans beaucoup de maladies, il n’ose dire toutes, mais on voit qu’il le pense, la maladie n’est qu’un désordre, et alors :
O Dans C3S cas-là, qu’importe la nature des médicaments, chauds ou froids, acides ou alcalins, doués de vertus semblables ou de vertus contraires, administrés à l’intérieur, pourvu quils soient en état de rendre aux fluides et aux solides le ton et Varrangement qu'ils ont perdus^ soyez sûrs quils sont parfaitement propres à guérir l'espèce de maladie. On voit tous les jours, par exemple, une seule et même maladie céder également bien à des médicaments chauds et à des médicaments froids; à des remèdes et même à des méthodes absolument contraires. D’un autre côté, l'eau de Spa^ dont la juste réputation est faite depuis silongtemps dans les cas de suppression de règles, est encore le plus sûr et le meilleur moyen d’arrêter les pertes ou de modérer l’écoulement exagéré des règles. On en pourrait dire autant, du reste, de la plupart des autres remèdes. »
Quelques lignes plus loin, sa pensée s’échappe entière :
« Presque toujours les médicaments guérissent sans produire aucune évacuation sensible, mais seulement en rendant aux éléments de l’organisme l’énerg’ie et le ton qu’ils avaient perdus. »
Il insiste sur ce point par des exemples, et on voit que c’est l’idée capitale qui le préoccupe. Il pourra par une sorte de concession nous dire plus bas en répétant les galénisles :« Néanmoins comme il y a toujours dans une maladie quatre choses principales à considérer, sa
ÉTTmE SUR NOS TRADITIONS. 341
nature, sa cause, ses symptômes et sa violence, le médecin doit toujours et chez tous ses malades étudhr avec un soin extrême chacun de ces quatre éléments morbides ; et ce n’est qu’après avoir bien comparé leur importance, qu’il a vraiment le droit de prendre un parti et de se prononcer sur les indications.» Cette réminiscence lui sert à bien dire l’importance de l’expérience et de l’observation en médecine. Mais sa pensée capitale est de voir surtout ramener les indications à bénerg’ie et à la tonicité selon l’espèce morbide. Aussi, le trouvons-nous au chapitre suivant, le XI®, se ralliant aux spécifiques des empiriques, qui lui paraissent répondre à ses vues, voici quelques passag-es décisifs :
« Cette école des empiriques, sans respect pour les belles méthodes et les indications du rationalisme, et n’ayant ea main que ce qu’elle appelle ses remèdes spécifiques, n’en g*uérit pas avec moins de bonheur une foule de maladies.
« Plût au ciel qu’il y eût pour toutes les maladies des remèdes à peu près spécifiques au moyen desquels on pût éloig-ner autant que possible la coupe amère de la mort.
« Toute maladie a pour cause soit une exaltation spécifique et individuelle des humeurs, soit l’exaltation spécifique et orig-inelle d’une maladie principale... Mais de savoir en quoi consiste l’essence de ces spécialisations, et la nature intime de ces combinaisons morbides qui font qu’une maladie devienne précisément celle-ci et
non une autre, c’est ce que j’ig’nore absolument. En
attendant, un médecin pourra toujours guérir avec bonheur des maladies aiguës ou chroniques, toutes les fois que le hasard ou une longue expérience l’aura fait tomber sur des remèdes propres à étouffer dans l’œuf, pour ainsi dire, telle ou telle espèce morbide. »
HISTOIRE DE LA MéoECINE.
Ainsi donc, il faut laisser la porte ouverte à ce que le génie et l’observation pourront trouver de la nature des maladies : mais les indications se résument à relever la tonicité de l’économie et à trouver un spécifique à la maladie.
K La nature habituellement étouffée sous le poids d’un mal qui ne finit pas, n’a plus l’énergie nécessaire pour opérer la coction et la dépuration de la matière peccante ; il faut donc que le médecin éteigne lui même l’espèce morbide, au moyen de quelque médication spéciale; ou bien il faut relever le ton de l’organisme avec ces médicaments spiritueux analeptiques et amers. »
Du reste, l’action thérapeutique n’a pour but qu.e de solliciter la nature^ non de l’écraser. Aussi, faut-il modérer l’usage des médicaments, et, quand on les a administrés, laisser à la nature le temps de se remettre et de prendre le dessus; car c’est ainsi que beaucoup de malades qui ne guérissaient pas tant qu’ils prenaient des remèdes, ont à la fin guéri après avoir cessé leur usage.
« Beaucoup savoir, et peu agir, c’est un principe qui serait toujours juste en médecine, ne le fût-il que là; et c’est surtout dans les cas de maladies aiguës ou difficiles que la vérité de ce principe est particulièrement sensible. Combattons de tout notre pouvoir, et éteignons, s’il est possible, ce préjugé des malades, qui ne veulent pas croire que l’on puisse guérir sans prendre beaucoup de remèdes ou des remèdes puissants, et qui ne veulent accorder aucune vertu à des médicaments simples ou peu coûteux. Stupide ignorance ! Voyez tous ces hommes qui las de porter si longtemps le joug de la maladie et celui des remèdes, abandonnent enfin à la nature le soin de les guérir ! Celui-ci, bientôt, sent disparaître l’essoufflement de sa respiration; celui-là voit
tomber en quelques jours le masque livide qu’il portait depuis des années. »
Bag’livi était bien certainement impressionné vivement par le spécifîcisme, et par l'idée de la tonicité ou de l’énerg'ie vitale ; et c’est par là qu’il voulait rejeter toutes les indications hypothétiques de Galien ou des chimistes.
Stahl fît un pas de plus en insistant sur le mouvement et si dans son école on ahusa beaucoup de la plénitude et de l’engorg-ement des vaisseaux du bas ventre, il n’en eut pas moins en vue la tonicité des tissus et le mouvement fluxionnaire.
Il paraît d’ailleurs avoir été vivement frappé des oppositions que la formule galéniste {contraria contrariis curantur) avait rencontrées dans les siècles précédents, et il est évidentpour quiconque veut bien lire, qu’il tient de Van Helmont, la pensée que la formule contraire est plutôt vraie. Il le dit dans un endroit relevé par Hahnemann : « La règde admise en médecine, dit-il, de traiter les malades par des remèdes contraires ou opposés aux effets qu’elles produisent, est complètement fausse et absurde. Je suis persuadé, au contraire, que les maladies cèdent aux ag’ents qui déterminent une affection semblable ; les brûlures à l’ardeur du foyer dont on approche la partie ; les congélations à l’application de la neige et de l’eau froide; les contusions et les inflammations à l’action des spiritueux. C’est ainsi que j’ai réussi à faire disparaître la disposition aux aigreurs par de très-petites doses d’acide sulfurique, dans des cas où on avait inutilement administré une multitude de poudres absorbantes. »
Dans un autre sens, Fréd. Hoffmann, quoique trèssynthétiste, insistait sur le spasme comme sur la théorie capitale des maladies; et on voit bien que pour lui, le
plus grand praticien de son temps, le grand souci de l’indication était ce qu’on pourrait nommer le ressort de la vitalité. Son insistance à toujours scruter les vices du mouvement morbide, manifestés par le spasme ou l’atonie, faisait de lui un vitaliste pour son époque.
Boerhaave, resté galéniste dans ses lignes principales me paraît avoir été tout étourdi de l’évolution médicale et thérapeutiste à laquelle il assistait. Il en saisissait des nuances, des détails, puis il tentait de réunir le tout tant bien que mal. Dans son petit livre De viribiis medi■ caminum. comme dans son Traité de matière médicale^ on voit qu’il s’en tient aux médications générales de Galien mais qu’il ne veut pas s’y appesantir, et que toute sa sollicitude est de classer.les médicaments pour avoir ce que nous nommerions aujourd’hui des médications. Pour^ lui la question des indications semble reposer surtout dans la question des actions possibles selon les agents qu’on a en son pouvoir. A cet égard, il y a peu d’auteurs qui aient poussé plus loin l’esprit classificateur.
Boerhaave admet trois classes principales de médicar ments : 1“ ceux qui agissent sur les solides ; 2° ceux qui agissent sur les fluides; 3" ceux qui agissent à la fois sur les solides et sur tes fluides, et qui se partagent euxmêmes en cinq classes. Gela fait en tout sept classes d’actions médicamenteuses, qui comprennent chacune plusieurs genres ; de sorte que le médecin les connaissant bien toutes, a pour ainsi dire dans la main toutes les actions possibles parmi lesquelles il choisit selon l’état du malade.
La première classe comprend les actions qu’on peut produire sur les solides : 1“ stimulantia ; 2“ contrahentia ; 3° laxantia; 4® constipantia, qui comprennent les emplastica, illinentia^ obstruentia; 5° specifîca chirurgien^ comme les sarcotica. les cicatrimntia ; 6° les solven'hi^ qui corn-
prennent les rubefacientia, vesicatoria^ escliarotica, corrodentia, caustka^ putrefacientia.
La deuxième comprend les actions sur les fluides : 1“ atte7iuantia;2° condensentia ou incrassantia ; 3“ acrimonium concilimitia ; 4“ demukentia ; 5° immutanlia ; 6“ diluentia; T coagulaniia ; 8" moventia; 9° sistentia.
La troisième classe, dans laquelle rentrent les actions qui s’opèrent à la fois sur les solides et sur les fluides, comprend une première classe dans laquelle sont combinées les actions des deux classes précédentes; puis viennent les quatre autres classes suivantes:
Actions sur la circulation et les sécrétions : 1“ lacrymas moventia, 2“ apophlegmafizantia^ ou sternutaWia, sialagoija , 4“ expectorantia, 5® purgantia peralvum, qui comprennent : lubricantia^ laxaniia, eccopi'otica, phlegmagoga, cholagoga^melanagoga, hydragoga, 6“ vomitoria, Tdiuretica, 8“ mdorijera^ 9" diaphoretica^ 10’ uterina, comprennant: les emmenagoga, aristolochia, ecbolica ou abortifs.
Une autre classe, un peu vag’ue, comprend des actions reconnues par les anciens confusément : 1’ aUrahentia , 2" repercutientia^ 3® refrigerentia, 4“ calefacientia, o’ cmollientia , 6“ matm'antia, T suppurantia , 8" indurantia, 9” resolcentia, dkcutientia, ii° aperieiitia, 12° astrmgentia, styptica, ex purgantia, \ dèiergentia, 16° catharte-
rin ou enmndantia, 17° erodentia ou detersiva et niundificantia.
Une autre classe rattache les actions topiques qui se localisent dans un organe : i” cephalica, 2“ ophthalmica , 3” odontalgica, 4° otalgica, 5° stomatica , 6° arteriaca , 7’ thoracica on pulmonica, 8° cardiaca, 9° stomachica, 10’ splanchnica, 11° intestinalia, comprenant les carminativa et les anthelmintica, hepatica, 13'‘ cystica , 14° splenica, 15° mesenterica, 16° nephretica et lithoTitriptica \ 17° hys~
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terica, arthritica onneurotica , 19“ anodyna^ comprenant
paregorica, hypnotica et narcotica.
Une dernière classe comprenait les antidota ou alexipharmaca , qu’on divisait selon leur action sur les solides, sur les fluides, ou sur les deux à la fois.
Cette manière de considérer la thérapeutique et de réduire la question des indications à un procédé de tiroirs, dans lequel il suffisait de décider sur quelle planche de l’apothicairie on choisirait le remède, eut un succès énorme comme on le comprend bien, un succès tellement grand qu’il est resté par fragments dans les opinions populaires : il supprimait en réalité tout travail d'intelligente et profonde observation de la part du médecin, ce qui flattait alors l’inclination à là paresse qu’on retrouve dans toutes les professions ; il prenait par la multiplicité de ses noms, et l’apparence de rectitude mathématique un air savant et profond ; par son terre-à-terre, il se mettait au niveau des foules et de l’esprit populaire ; enûn par ses concessions aux solidistes aussi bien qu’aux humoristes, aux mécaniciens et aux chémiatres, aux modernes et aux anciens,- il semblait tout rallier sur un terrain de conciliation. Jamais en médecine on ne vit une plus grande et plus vaine séduction; et cela suffit à faire comprendre les acclamations qui saluaient son auteur. Toutefois, il faut bien le remarquer, il y avait déjà là une tendance à localiser les actions des médicaments selon les organes, ce point sera repris plus tard.
Tout le monde s’appropria cet heureux procédé de changer la question des indications en une question de médications ; chacun la fit sienne en lui prenant ce qui plaisait ou en l’enrichissant de nouveaux genres, je pourrais dire de nouveaux tiroirs. C’est ainsi que les stahliens y firent pénétrer les antiphlogisticjues; les dis-
ciples de Fréd. Hoffmann y mirent les antispasmodiques^ les nouveaux humoristes y mirent les antiseptiques, les antiscorbutiques, les antisaburres, etc.
Ainsi, dans les premiers moments du xviii® siècle, \indication tend à devenir vitaliste avec Bag’Iivi ; avec Stahl elle rappelle les idées de Van Helmont;avec Boerhaave, Yindication devient une rnédiçation synchrétiste.
III. — Malg’ré l’eng’ouement, les objections émises sur la valeur hypothétique des médicaments demeuraient, et beaucoup se demandaient sur quoi reposait cette valeur attribuée aux agents thérapeutiques. On sait que les anciens avaient disposé que tellesubstance âcre au goût devait être astringente, que telle autre amère devait être analeptique. Les chimiatres avaient classé les médicaments d’après leur origine et leur natureenspiritueuxouvolatils, sulfureux, oléeux, résineux cireux, gommeux, savonneux, terreux ; et il y avait pour chacun de ces genres des acides et des alcalins. Mais tout cela était hypothétique. Les réformateurs du xvF siècle avaient tenté d’établir la valeur des médicaments d’après leurs formes extérieures ; c’est ce qu’on nommait la théorie des signatures; et c’est ainsi qu’on avait donné la chélidoine dans l’ictère, la scrofulaire contre les glandes. Mais cela encore avait été reconnu plus séduisant que réel.
C’est alors que des naturalistes tentèrent de montrer que les qualités naturelles des plantes pouvaient bien être des indications de leur action. Gleditsch attaqua cette théorie en 1742 [Dissert, demelhodo botanica diibioet faïlaci virtutem in plantis judice). Linné crut pouvoir insister en 1752, et établir que d’après l’odeur on pouvait dire quelle action la plante devait avoir ; que les aromatiques mouvaient les humeurs ; que la fragrance indiquait une excitation nerveuse; que Vambrosiaque agis-
sait sur le cœur; \alliacée excitait la transpiration et pressait les vents; Ÿhircinique était aphrodisiaque; la nauséuse purg’ative {Diss. deodoribus medicam.).
Mais, A. Rudig'er,R- Mead, Stœrck, Sprœg'el,montrèrent par leurs études sur les poisons et lesmédicaments divers que la connaissanre de Taclion certaine des médicaments ne pouvait être établie que sur Texpérience ; Haller insista de son côté pour que les médicaments fussent expérimentés sur les animaux; et comme Tex-* périmentation avait donné de si féconds résultats en physiolog-ie, dans ses mains particulièrement, son autorité fut g'rande. Le mouvement des esprits allait évidemment emporter l’opinion à ne reconnaître l’action des médicaments que selon ce qu’en dirait l’expérience, et à nég'lig’er les théories hypothétiques, g*alénistes, iatrochimiquesou mécaniques, ou autres. C’est la matière médicale expérimentale qui apparaissait.
Il importe ici de bien remarquer les idées nouvelles qui sortirent de l’étude des poisons. Cette étude avait été très-modeste au xvn® siècle, avec les travaux de Charras sur la vipère, de Zuvelpher, à la fin du siècle. Friccius avait insisté sur Tusag-e des poisons, conseillant surtout l’emploi de l’arsenic, et montrant que les poisons n’étaient tels que parce qu’on les prenait à hautes doses, tandis qu’à très-petites doses ils étaient d’excellents médicaments. Au xviif siècle, cette idée ne suivit son cours qu’avec peine : reprises par R. Mead, LindesUdpel, Sprœgel, Stœrk, Fontana, elle g’ag’na peu à peu du terrain. Mais àloi-s les idées se modifièrent. On n’avait d’abord considéré ces poisons et les venins des animaux que comme des antidotes d’autres poisons et d’autres venins ; et ainsi le mercure était considéré comme l’antidote du venin ou virus syphilitique; ainsi encore on trouve chez les auteurs de la seconde moitié
du XVIII® siècle, que la tête du serpent Gapel est l’antidote de tous les autres venins. Mais, avec les travaux qui se produisirent, on finit par comprendre que le’ poison n’est en réalité qu’un médicament, et qu’il n’y a, pour ainsi dire, pas d’autre médicament dans la nature ; que tout médicameni est poison quand on le prend à haute dose, et que tout poison est médicament quand on le prend à la petite dose où il doit être pris ; de sorte qu’en réalité, il n’y a pas de poisons dans la nature, et c’est parmi les substances qu’on nomme des poisons qu’il faut chercher nos meilleurs remèdes.
D’un autre côté, on se trouva conduit à constater que les actions de ces poisons sont généralement de deux sortes : d’une part, des modifications dans nos fonctions ou dans la trame de nos tissus ; d’une autre, des évacuations. Gela remit en mémoire une double action des médicaments notée par les anciens , Faction altérante ou modificatrice , corrigeante , comme disent encore quelques-uns, et Faction évacuante. Par là, on fut conduit à reprendre cette ancienne distinction et à reconnaître que tous les médicaments guérissent, soit comme altérants, soit comme évacuants ; et cette distinction, d’ailleurs reconnue par Boerhaave, mais qui chez lui n’est que secondaire, finit par prendre le dessus, et fut reconnue comme doctrine générale courante à la fin du xviii® siècle. Nous la retrouvons alors installée chez les auteurs, par exemple dans les Institutes de Pelit- Radel, qui lui-même accepte sur les poisons la doctrine que nous venons d’exposer. Cependant il faut remarquer combien l’expression {altérants) répondait peu à l’idée courante; car cette expression, propagée par les chimiatres et les humoristes, voulait dire que le médicament changeait la nature des liquides de l’économie, où l’on pensait qu’étaitle siège de la maladie. Les solidistes
en Tadoptant donnaient anx médicaments le sens de modificateurs des tissus; et les vitalistes l’entendaient comme modifiant les fonctions et les forces vitales.
Pendant les derniers travaux dont nous venons de parler sur les poisons et 1 expérimentation des médicaments, et qui représentaient la thérapeutique active, il s’en produisait d’autres sur Xexpectation^ comme la dissertation de en 1742.
Mais c’était surtout sur les purgatifs et les évacuants qu’on s’arrêtait. Les uns les considéraient comme des éliminateurs du vice ou de l’humeur morbide, préparant et accomplissant la crise selon la doctrine hippocrato g’alénique. D’autres les considéraient comme des déplétifs qui relevaient les forces opprimées par la pléthore du sang et des humeurs. D’autres voyaient en eux une action dérivative qui, par une sorte de diadoche ou métastase heureuse, attirait l’humeur morbide sur une voie éliminatrice et moins dangereuse. Enfin, d’autres les considéraient comme des perturbateurs généraux qui donnaient une grande et violente secousse à l’économie, opérant une sorte de révulsion générale heureuse qui déracinait le mal en bouleversant l’organisme.
IV. — Au milieu de ces interprétations diverses, Bordeu intervint pour donner à la théorie des évacuants une explication qui changeait complètement le cours des idées humoristes et qui ramenait l’action évacuante à n’être qu’une fonction organique ; c’était non-seulement sortir*de l’humorisme, c’était rattacher au vitalisme ce qui en apparence s’en écartait le plus. On n’a point assez fait attention à ce point dans l’histoire de ce temps; il est cependant capital. Bordeu compare toute maladie à toute autre action de l’économie qui se termine inévitablement par une excrétion;
« de même dans une maladie d’irritation, la partie affectée reçoit d’abord une somme de forces plus g’rande que de coutume ; elle est simplement plus animée; c’est le premier temps ou temps d’irritation, lequel répond assez bien à celui de l’érection d’une g’iande qui se dispose au travail de l’excrétion ; quand le mouvement de la partie affectée s’est entièrement accru, et ne peut plus s’accroître, ce temps est le second de la maladie, celui de la maturité, qu’accorapag*nent des phénomènes semblables à ceux de l’érection de l’organisme d’une g’iahde; enfin lorsque la maladie est terminée, et que la partie, ainsique lagnande après son travail, a repris son repos, ou est sur le point de le reprendre, c’est là le troisième ou dernier temps, celui de l’excrétion.» {Recherches sur les malad. chron., f^p.artie, § 23 ). il revient, en maint endroit sur cette idée; l’action musculaire, l'effort se termine par la sueur; l’orgasme vénérien se termine par l’émission séminale; l’org’asme de la colère se termine par la salivation et la sueur; l’orgasme de la crainte se termine par les urines ou par l’excrétion fécale. En un mot, tout acte de l’être a pour solution un excrétion, quand ce n’est pas un simple apaisement. Une faut donc pas voir dans la crise des maladies une expulsion de virus ou de matière morbifique: ce n’est qu’un effet naturel de la solution morbide.
D’un autre côté, Bordeu reprenait la thèse traditionnelle contre les virus et les principes contagieux, montrant que la cause spécifique n’agit en fait que si l’idiosyncrasie de la personne le permet, ne pénètre que dans la limite du tempérament qui en reçoit l’effet, et enfin est détruite plus ou moins vite selon la même idiosyncrasie. ^ D’où il suit: lo que la nature des miasmes nous étant entièrement inconnue, les moyens de les combattre surpassent nos forces, la raison ne
pouvant pas nous la fournir; 2) que l’objet du médecin à l’ég-ard de ces substances pernicieuses est de s’attacher à bien connaître les tempéraments et les idiosyncrasies quelles peuvent affecter; 3oqu’il serait important surtout de connaître par quels mouvements l’art ou la nature parviennent à détruire les miasmes' afin de pouvoir régder ces mouvements, de les calmer ou de les exciter, suivant l’exig'ence des cas. » [Recherches sur les malad, chroniq.^ 1’’® partie, ^ 32.) Il y insiste du reste longuement, comme nous l’avons déjà montré en parlant des doctrines générales.
Or, il résultait inévitablement de cette double doctrine de Bordeu, d’une part que les évacuants devaient être considérés, non comme desexpulseurs, mais comme des moteurs du mouvement critique, et que les spécifiques devaient n’être considérés que comme des modificateurs de l’économie, la mettant à même de résister à l’impression des contages ou de s’en remettre.
Si on rapproche ces idées de celles qui tendaient à considérer les poisons non plus comme des antidotes, mais comme des modificateurs de l’état morbide, on voit que le sens général dans lequel se portaient beaucoup d’esprits était d’attribuer à l’action médicamenteuse une sorte d’action modificatrice, une sorte d’action corrigeante, comme le disaient quelques-uns, Ludwig, en particulier, ou altérante d’après une exprèssion usitée, ou modificatrice comme le mot commençait à se dire; le médicament devenait un modificateur des actions de l’organisme. C’était à ne s’y pa& méprendre, un pas considérable vers l’installation d’une thérapeutique vitaliste; c’était surtout une réaction puissante contre le spécificisme miasmatique ou humoral. On ne s’adressait plus à la cause conjointe’de la maladie, à l’humeur peccante, ou à la matière morbifique: c’étaità
la fonction malade et produisant le phénomène morbide qu’on s’attaquait. Lamédecine,en devenantorg’anicienne et physiolog’ique, avait au moins cela de bon qu’elle débarrassait lé terrain thérapeutique des anciennes indications hypothétiques sur la cause prochaine de la maladie.
On n’a peut-être pas assez remarqué cette évolution de la science, dont Bordeu fut le vrai maître.
Avec la doctrine de l’irritabilité et le nervosisme, et tout ce qui s'ensuivit, Gullen et enfin Brown, le mouvement vitaliste et physiQlog*ique s’accentua définitivement; toutes les interprétations particulières tournaient autour d’un même sens qui était de modifier la nature irritable pour g-uérir les maladies. Brown, voulant contraindre tous les médicaments à être des stimulants ou des contre-stimulants^ excitants ou sédatifs^ leur attribuait en réalité à tous comme action commune de modifier la vitalité irritable. On a été unanime à reconnaître que c’est avec le brownisine que les spéculations physiques, chimiques et mécaniques ont cessé de dominer en médecine; et avec lui que la querelle entre le solidisme et l’humorisme a vu sa fin arriver. En effet, cette théorie, trop systématique dans la forme, avait le bonheur de s’élever au-dessus des mesquines et vaines interprétations dont on était las, et de poser devant le médecin la nature vivante elle-même sous son trait le plus saillant, sb, susceptibilité devant les causes qui la doivent mouvoir. Nommez irritabilité^ ou impressionnabilité^ ou susceptibilité^ cette propriété de la vie de se mouvoir selon sa nature devant les causes qui la touchent, et vous ferez de l’action morbide qui peut s’ensuivre, une irritation comme disait Brown, ou une impression^ comme avait dit Fernel, ou une disposition comme on l’avait dit de tout temps et comme Hunter allait bientôt le répé- T. II. — Frédaült. 23
ter en insistant. Mais dès lors aussi l’action médicamenteuse devait être une irritation ou contre-irritation, une impression ou contre-impression, une disposition modifiant la disposition morbide, ou simplement une action modificatrice de l’économie.
Ainsi, avec Bordeu et la doctrine de l’irritabilité, le mouvement vitaliste inauguré au siècle précédent, et qui avait été énergiquement soutenu au début de celuici par Baglivi et Stahl, se'relève et s’accentue avec une haute raison. La médecine, en se débarrassant des hypothèses sur la cause prochaine, fait de la maladie une modification anormale des actions organiques, et par cela même attribue à l’action thérapeutique d’altérer cette modification ou de la modifier.
Si nous ouvrons un des traités généraux sur la méthode, des plus suivis dans la seconde moitié du xviii® siècle, nous constaterons les pas considérables qui se sont produits depuis la fin du siècle précédent Je prends pour exemple celui de Ludwig (/m/zVwtiones therapiœ generalis; Leipzig, 1771), un des plus suivis et des mieux faits, quoique d’ailleurs fort imbu des idées galéniques. Il suffit d’en voir l’économie générale pour comprendre jusqu’à quels points les idées se sont éclaircies depuis EttmuHer, depuis Boerhaave. Une première partie est consacrée à exposer que la thérapeutique générale est fondée sur la doctrine des indications qui va se dérouler dans les quatre parties suivantes. Puis vient la deuxième partie, consacrée à l’indication des forces vitales qu’il s’agit de nourrir, de soutenir, de reconforter ou de stimuler. La troisième partie est consacrée à l’indication des causes et comprend : la correction du régime (ce qui est faire attention aux causes qui peuvent influer sur la maladie), l’action des antidotes, la diminution de la pléthore et la correction de
la cacochymie. On voit que Galien n’est pas encore oublié. Il le paraît bien aussi dans la quatrième partie, intitulée ^indication curative^ et qui évidemment s’adresse à la maladie elle-même prise dans sa nature et ses mouvements selon les solides ou les liquides malades : mais il ne s’ag-it que de la correction ou de Vévacuation-, on voit que les médicaments ne devront être que des altérants ou des évacuants. La cinquième partie ést consacrée aux symptômes urg*ents, à la sédation des douleurs, ou à la modération des évacuations.
Si l’on veut bien y réfléchir, on sera vivement touché' de cet ordonnancement g’énéral, et on conviendra que les règ'les principales de la méthode étaient arrivées à un degré très-voisin de celui où nous pouvons atteindre aujourd’hui.
V. — Cependant, la marche des idées dans la voie du vitalisme devait se faire sentir dans l’étude de la matière médicale, laquelle se ressent inévitablement de la manière dont la méthode g-énérale comprend les médications. En effet, nous avons à constater un triple virement à propos des questions de classification, de préparation et de dosag-e.
Dans sa petite Matière médicale., Boerhaave avait hésité à suivre la classification qu’il avait posée dans le De vivibus medicaminum; dans ce petit livre de 1740, l’auteur donne des listes de médicaments et de formules officinales en suivant un ordre patholog’ique : pour les maladies de fibre débile et relâchée, de fibre rig'ide et élastique ; maladies des viscères par force ou rigidité ; maladies par l’acide ; maladies glutineuses ; maladies par l’alcalin ; maladies par obstruction; médicaments des blessures simples ou compliquées, d’hémorrhagies, de douleurs, de convulsions; médicaments de la contusion, de l’inflammation, des abcès, des fistules, de la
g*angTène, du squirrhe, des fièvres, de l’ang-ine, de la pneumonie, de la pleurésie, et des autres maladies. C’est un développement de la matière médicale en suivant l’ordre des aphorismes. Il y avait ainsi une sorte de contradiction entre la classification qu’indiquait la méthode et celle qu’on pratiquait, parce que sans doute on reconnaissait la première impraticable.
C’est alors qu’on sentit la nécessité de s’affranchir de. ces médications arbitraires dans l’étude de la matière médicale, et quelques médecins insistèrent sur l’action localisée des médicaments, montrant qu’il fallait moins s’attacher à interpréter l’action intime des médicaments, qu’à préciser le lieu org’anique d’élection où l’ag'ent manifeste sa puissance. Cela concordait avec l’appel aux expérimentations, et concordait ég’alement avec la tendance org*anicienne du temps. Rüdiger {JRss. de veritate medicamentorum propria etmethodo hanc eœplorandi; LijDS., 1750), et de Sauvages [Dissertation sur les principaux médicaments qui affectent certaines parties du corps humain plutôt que dautres, et sur la cause de cet effet; Bordeau, 1752), furent les premiers je crois à attirer l’attention de ce côté.
Ce qui est certain, c’est que dans la seconde moitié du siècle, les traités de matière médicale les plus suivis étudient les médicaments l’un après l’autre, classés d'abord selon leur origine, tirés des végétaux, des animaux et des minéraux, et rangés soit par ordre alphabétique, comme dans Vogel et dans Ruta , soit par familles naturelles comme dans le grand ouvrage de Murray. Quelques-uns font comme Ruta, qui ajoute en appendice à son livre deux classifications qu’on pourrait nommer des aides-mémoire : l’une nomme les médicaments selon les maladies où on peut les employer, en suivant par ordre alphabétique les noms de maladies
donnés soit par les anciens, soit parles modernes; l’autre donne une classification des médicaments d’après leurs qualités sensibles, acides, âcres, astring-ents, amers, doux, farineux, mucilag'ineux, g*ras, résineux, aromatiques, tejrreux et absorbants; résolutifs, détergents, etc. On voit que c’est une concession à une idée qui s’en va.
Cependant, Lievtaud et Cullen firent durer aussi pour quelque temps la mauvaise routine.
Lieutaud. dans son Précis de matière médicale^ Paris, 1777, accepte les indications hypothétiques, mais il le fait avec sa vivacité d’esprit ordinaire, alléguant beaucoup de choses, et en arborant le drapeau localisateur. Ainsi, il partage les médicaments d’usage interne en deux grandes classes : 1" ceux qui paraissent agir sur toutes les parties de l’économie, délayants, adoucissants, tempérants, rafraîchissants, fébrifuges, dépurants, antiscorhutiques, diaphorétiques, alexitères, apéritifs, incisifs, analeptiques, astringents et styptiques, vulnéraires et résolutifs; 2” médicaments qui agissent principalement sur certaines parties, émétiques et vomitifs, laxatifs, stomachiques et carminatifs, vermifuges, pectoraux, etc. Puis il range les médicaments d'usage externe également en deux classes ; 1® ceux d’une application générale dans toutes les parties ; 2" ceux qui sont plus particulièrement applicables à la tête, aux yeux, aux oreilles, à la bouche, au sein, au bas-ventre, à l’anus, etc. D'où il est aisé de voir que les médicaments ne sont plus considérés dans leur ensemble, même les évacuants, que comme des modificateurs de l’org^anisme et de ses fonctions. L’idée n’y est sans doute pas nettement formulée, mais on la voit émerger pour ainsi dire d’ellemême, surtout si on se souvient du courant organicien et vitaliste de l’époque.
Cullen, dont la matière médicale eut tant de succès et
si long>temps, partagée les médicaments en deux classes ;
1“ agissant sur les solides, astringents, toniques, émollients, corrosifs, stimulants, calmants, narcotiques, rafraîchissants, antispasmodiques; 2“ agissant sur les fluides, atténuants, incrassants, anti-acrimonieux, adoucissants, anti-acides, alcalins,antiseptiques,errhins, sialogiques, expectorants, émétiques, cathartiques, diurétiques, diaphorétiques, ménagogues. Mais, en sacrifiant ainsi à la routine boerhaavienne, Cullen n’en conserve pas moins, dans le détail, ses tendances franchement vitalistes. On peut dire que sa matière médicale n’était pas entièrement d’accord avec ses doctrines pathologiques.
Un autre point est également frappant dans la plupart des auteurs qui parlent de la thérapeutique, c’est le soin qu’ils prennent presque tous d’insister pour qu’on modère, qu’on atténue autant que possible les doses des médicaments. Cette tendance était la conséquence inévitable d’une pensée générale qui avait pour but de considérer la thérapeutique comme chargée de solliciter la vitalité, de l’aider dans ses efforts, de la presser à se modifier dans ses actions, et non plus de la violenter, de l’opprimer sous le prétexte d’attaquer la maladie avec vigueur. Ne voulant plus considérer la maladie comme un être étranger à détruire ou à éliminer de force, ainsi que l’avaient cru les spécificiens des siècles précédents et les Arabes : mais la considérant comme un désordre apporté aux actes de l’organisme, désordre dans lequel la nature faisait effort pour reprendre ses lois normales, on était conduit à se dire qu’il ne fallait pas encore opprimer cette vi talité par des remèdes violen ts. De lancette tendance vers l’expectation en faveur de laquelle tant de médecins écrivaient, comme Yater^ Cranz^ Youllonne. Quelques autres, il est vrai, parlaient encore de
couper les maladies par une action violente des évacuants : mais c’était le plus petit nombre, et encore présentaient-iis leur théorie comme une indication particulière.
V. — Le plus grand nombre, qui parlait d’atténuer les doses, élait encore soutenu par l’introduction des poisons comme remèdes altérants, et avec lesquels il était évident qu’on devait modérer les doses. Enfin, les idées de Van Helmont sur les doses infiniment petites avaient fait leur chemin ; Ettmuller, Boerhaave lui-même, et d’autres s’en étaient fait les échos; Baglivi, Vatel, Friccius dans son essai sur les poisons, Gaubius, Gullen, et bien d’autres encore étaient plus ou moins dans la même voie. Nous avons indiqué ce qu’en disaient Baglivi,Slahl, Friccius; Ettmuller etBoerhaave méritent d’être cités plus longuement.
« Il faut considérer, dit Ettmuller, que comme c’est souvent un très-petit volume qui fait paraître tant de puissance dans les causes morbifiques ; de même c’est peu de chose en quoi consiste l’activité des remèdes, savoir le noyau immédiat de la constitution séminale, renfermé dans un autre corps qui lui sert d’écorce ou d’enveloppe. Combien peu d’antimoine y a-t-il dans le vin émétique qui trouble si fort le corps? Combien peu de choses y a-t-il dans deux ou trois grains d’opium, pour exciter le sommeil et calmer la douleur? Combien peu d’amer y a-t-il dans une pomme de coloquinte, pour purger si puissamment? Combien peu de mélange de séné produit le même effet? Il n’y a que la résine seule de tout le corps du jalap qui purge, cinq ou six gouttes de sa résine purgent autant et plus qu’un demi-dragme de sa poudre. Deux ou trois gouttes d’eau distillée de sauge ou de menthe renferment toutle noyau et la constitution médicinale, et sont
aussi fortes qu une once de leur essence, et 2 ou 3 onces de leur décoction. L’huile distillée fétide de g’aïac ou de tartre, en la quantité de huit ou dix g-outtes, ont autant d’efficacité que 10 onces de leur décoction. Quel volume pensez-vous que la substance du cochléaria et du raphanus rusticanus fasse, en quoi consiste le remède du scorbut. » (Ëltmuller; Nouveaux Imtitutes’, Thérapeutique, cbap. 3.)
Ecoutons maintenant Boerhaave, qui va encore plus loin :
« Les médicaments ont des parties si minimes, que l’imagination peut à peine les concevoir, et cependant chacune d’elles garde les forces qui étaient propres à toute la masse. Je donnerai de cela trois exemples tirés des trois l ègnes, le minéral, l’animal, et le végétal.
« 1“ Tl résulte des expériences faites sur les métaux, que si, par la fusion, vous mêlez un seul grain d’or à 1 livre d’argent, chaque grain d’argent participe à l’or; et bien plus, mêlez la millième partie d’un grain d’or à la livre d’argent, il en est encore de même, chaque grain d’arg’ent participe à l’or. Cependant les parties de l’or, si minimes soient-elles, possèdent les forces et les propriétés particulièi'es de l’or, et elles peuvent être réunies en un corps. D’une autre manière, si vous faites fondre 1 grain d’or dans 10 onces d’eau régale, il n’est aucune fraction de cette liqueur qui ne contienne de l’or perceptible au goût ; et cependant, malgré la disproportion si grande entre l’or et le liquide, exigeant une division si extrême du métal, l’or n’est pas altéré par la division et peut se retrouver par la précipitation. Si au lieu de l’or on prend le cuivre, la chose est encore plus claire, parce qu'il colore en vert toute la solution. On voit dès lors que les métaux gardant leur forme dans la dissolution, y conservent leurs puissances aussi
permanentes; car chaque fraction garde sa figure et sa constitution immuable; ce qui n’a pas lieu pour les végétaux.
« 2® Pour que nous sachions jusqu’à quel point des parties du règne animal peuvent être divisées, prenons l’expérimentation de Boyle. Cet auteur prouva que le fil de soie qui se développe dans le cocon d’un ver peut atteindre 300 aunes (l’aune de 1 mètre 20 centimètres); etLeuvenhœck trouva que deux fils longs de 600 aunes pesaient seulement deux grains, et pouvaient supporter un poids de 2 grains. Si nous ajoutons que le pouce peut être mécaniquement divisé en je ne sais combien de millions de parties, sans que la forme principale soit altérée, il est facile de voir à quelle grande divisibilité on peut soumettre les parties animales. C’est ce qu’on démontre par toutes les parties odorantes, et entre autres par le castoréum, dont une partie, pesée à la balance, répandit pendant quatrej ours ses émanations et son odeur particulières dans une sphère de 3 pieds sans avoir rien perdu de son poids; et il en tut de même après avoir été exposée en plein air.
« 3" Pour ce qui regarde les végétaux, si on prend 1 grain d’extrait de safran, et qu’on le mette dans 10 onces d’esprit de vin, la coloration se répand partout, et chaque goutte de la liqueur porte l’odeur et la saveur safranées. 11 est donc avéré que les médicaments peuvent être atténués par division jusqu’à échapper à notre perception, que les parties en soient si diaphanes qu’elles échappent au sens, et qu’ils soient cependant capables de produire encore des effets notables sur l'organisme. Pour exemple, si nous faisons digérer 1 scrupule de verre d’antimoine dans 8 livres de vin, ce .vin est si violemment émétique, qu’il suffit d’en boire 4 onces pour que l’estomac en ressente d’affreuses convul-
sions et soit presque retourné; et cependant on peut constater que le verre d’antimoine, demeuré le même au fond du vin, n’a perdu absolument rien de son poids. Le même effet peut être obtenu avec le safran d’antimoine. »
U rapporte ensuite, dans le paragraphe suivant, le fait raconté par Boyle, d’un militaire atteint d’une cataracte, et qui en fut guéri après avoir pris comme sternutatoire 1 grain de turbith. (Boerhaave, De viribus medicaminum, chap. 12.)
On pourrait dire bien autre chose aujourd’hui; mais il faut considérer l’époque. Bien des auteurs, par amour de l’expectation, ou par crainte des remèdes trop violents dont tant de médecins se plaignaient alors, ou parce qu’ils comprenaient qu’il faut ne pas opprimer les forces de la nature, demandaient l’atténuation des doses : aucun, sans doute, ne pensant aux doses infinitésimales qu’on a vantées depuis. Stahl annonçait avoir guéri une dyspnée avec l’acide sulfurique très-dilué; Gaubius répétait l’ancien adage remis en honneur par Baglivi, que « peu suffît à faire tourner la nature. » De toutes parts surgissait l’idée qu’il fallait examiner les infiniment petits dans la nature, comme dans les mathémathiques; et, pendant que le calcul infinitésimal dévoilait un monde dans l’ordre des nombres, le microscope en dévoilait un autre dans l’ordre des êtres naturels. On commençait à donner le mercure à des doses très-atténuées, comme dans la liqueur de Van Swiéten, et surtout dans l’ea T mercurielle de Plenck, où le mercure n’est pas plus pondérable que l’antimoine dans la décoction de Zittmann. Bientôt Spallanzani fécondait les œufs de g’renouille avec de l’eau qui ne contenait que 3 grains de sperme par litre; et le D‘‘ Eadyce, vers la fin du siècle, annonçait que 7 grains de la
membrane stomacale du veau, traités par une certaine quantité d’eau, lui permettaient de coag'uler six mille huit cent cinquante-sept fois le même poids de lait. (A Treatise on the digestion of food, in-8; Lond^, 1791, p. 57.)
L’atténuation des doses, prêchée un peu partout, s’alliait à une demande indirecte, vers la fin du siècle, de simplification des préparations officinales. On avait eu l’habitude de mêler plusieurs médicaments, quelquefois un très-g-rand nombre, et on formulait ainsi des compositions analog*ues aux anciens mithridates. Il était difficile de savoir, dans une telle confusion de remèdes, lequel était vraiment sérieux. Quelques médecins réclamaient qu’on ne prescrivît, autant que possible, qu’un remède à la fois ; mais il y avait bien des habitudes à rompre, bien des préjugés à déraciner. Fourcroy nous exprime très-bien, vers la fin du siècle, quelle était cette réforme où l’on tendait, et qui était comme le complément de l’atténuation des doses et de l’expérimentation des médicaments :
« Tant qu’on fera usage de remèdes composés de la pharmacie galénique, tant que la routine continuera à dicter aux médecins les formules compliquées d’un plus ou moins grand-nombre de médicaments, on ne pourra jamais rien savoir d’exact sur leurs véritables propriétés. L’ancienne école de Gos employait des remèdes simples; elle ne se servait point de ces mélanges informes qui surchargent nos dispensaires; elle ne mêlait point dans les mêmes décoctions une douzaine de plantes qui ne peuvent que les rendre épaisses, visqueuses et dégoûtantes; elle ne connaissait point les apozèmes compliqués, les tisanes royales ; ces indications multipliées qui font la base de l’art de formuler n’existaient point pour elle ; simple comme la nature
dans ses opérations, elle ne présentait aux malades qu’un seul remède, et ne les administrait que l’un après l’autre, lorsque les circonstances exig’eaient qu’on en chang’eât la nature. Si on ne renonce à ce luxe dang’ereux introduit par l’ignorance et la superstition, si l’on tient toujours à ces mélanges d’une base médicamenteuse, d’un adjuvant ou d’un auxiliaire, d’un ou plusieurs correctifs, mélange dont on fait un art que je ne dois pas craindre de présenter comme illusoire et dangereux, la science restera dans l’état où elle est. » (Fourcroy. Traité de l'art de connaître et d'employer les médicaments ; Paris, 1795.)
Ainsi, simplification des médicaments et atténuation des doses, telle était la voie où on marchait en même temps qu’on voulait réformer la matière médicale; et les indications, en localisant l’action des médicaments sur lés fonctions malades, en faisaient des modificateurs de la vitalité.
VL — Nous arrivons à la fin du siècle, et nous allons voir tout le mouvement thérapeutique dont nous venons de suivre l’évolution, aboutir aux deux hommes qui résument ses traits principaux, J. Hunter et Hahnemann.
En suivant bien l’enchaînement des idées qui se sont succédé, nous avons pu voir le mouvement vitaliste s’accentuer de plus en plus. Baglivi et Stahl se prononcent dès le début en montrant que la maladie est un mouvement de la vie qu’il faut modifier; tous deux, le second surtout, parlent d’atténuer les doses, et le second reprend la thèse de similia similibus curantur^ si bien dés^eloppée par Van Helmont dans le siècle dernier. Boerhaave, qui méconnaît la doctrine de l’indication, lui substitue des médications empiriques; mais, en même temps, il insiste sur la localisation des médica-
iiients et parle des doses atténuées. A la suite de Friccius, de Fontana et autres, la thèse que les médicaments sont des.poisons, que le poison est le vrai médicament, et qu’il faut en prescrire de petites doses, s’accentua davantag-e. Cependant Bordeu rend plus nette l’idée que la thérapeutique a pour but de modifier des fonctions malades, et il donne même de l’évacuation une interprétation vitaliste. La doctrine de l’irritabilité aide à ce courant vitaliste en le systématisant à sa façon. En même temps, la matière médicale se transforme; elle cherche ses indications dans les analog'ies botaniques et classe les médicaments selon leurs actions locales, comme pour répondre à cette idée que le médicament va g*uérir là où il porte son action par une élection de siég’e ; l’idée d’atténuer les doses s’accentue de plus en plus, et on arrive à prccher la réforme de la polypharmacie.
Pour résumer ce mouvement, il manquait une doctrine générale de l’indication. On voyait bien que le point de vue g-énéral était de modifier l’action morbide par des ag’ents dont l’énergie élective doit porter sur la vitalité dans les fonctions où se passe cette action morbide; mais la formule de cette donnée g’énérale était vag'ue encore. La doctrine du similia similibiis curantm\ si clairement et si judicieusement indiquée par Van Helmont et par Stahl, qui n’avaient fait d’ailleurs que de suivre en cela les réformateurs du xvi® siècle, lesquels n’avaient fait eux-mêmes que de reprendre la thèse hippocratique, cette doctrine restait encore comme une lettre morte. Il fallait, pour la dég’ag'er définitivement, le travail des deux hommes dont nous avons à parler, J. Hunter et Hahnemann.
Ces deux hommes viennent achever le mouvement dont nous venons de décrire Phistoire. Ils se suivent et
se complètent. Le premier a manifestement inspiré le second, qui ne l’avoue pas cependant, mais qu’il est aisé de percera jour; et il apparaît ainsi, que la doclrine homœopatliique, dont l’idée semble à beaucoup d’esprits en dehors de nos traditions, n’en est, au contraire, qu’une conséquence et un résumé. Ce n’est pas ainsi, je le reconnais, que son auteur l’avait posée. Mais l’histoire doit exposer impartialement les faits et rectifier ce que les passions d’un moment ont pu obscurcir.
Lorsque Jenner vit l incompatibilité entre le cow-pox et le small pox^ il fut certainement averti par l’opinion populaire, et il eut le mérite de l’observation intellig*ente; mais fut-ce lui qui g*énéralisa la doctrine, ou bien Hunter son ami, qui s’en fit en même temps le doctrinaire et le vulg’arisateur? c’est ce qu’on ne peut dire. 11 semble cependant que Hunter eut d’abord ce mérite, et qu’il en déduisit les conséquences; et, si nous en croyons les résumés de ses leçons, qui furent non publiés mais recueillis dès 1785, ce fut peu après la découverte de Jenner qu’il en comprit les conséquences. En tout cas, et pour ne pas errer, nous citerons d’abord son Traité de la syphilis, publié en 1786; puis le Traité de ïinflammation., publié en 1794; enfin ses Leçons, publiées beaucoup plus tard, mais répandues dès 1785 parmi ses élèves, qui colportaient leurs cahiers de rédaction.
Voici d’abord comment il pose, dès Y Introduction du Traité de la syphilis, cette loi d’incompatibilité morbide : « il est hors de doute pour naoi que deux actions ne peuvent avoir lieu simultanément dans la même constitution ou dans la même partie. Deux fièvres différentes ne peuvent exister dans la même constitution, ni deux maladies locales dans la même partie en même temps. » Il développe son dire; puis il ajoute, deux alinéas
ensuite : « La guérison de quelques maladies ne reposet-elle pas sur le même principe? La suppression ou la cure d’une gonorrhée déterminée par une fièvre, peut offrir un exemple de cette dernière circonstance. » {Œuvres, tome II, p. 156.)
Ainsi, Hunter généralise l’idée jennérienne, et déclare que deux maladies ne peuvent occuper la même constitution et les mêmes parties, de sorte que l’une empêche l’autre de se développer, ce qui explique les cas d’insuccès de la vaccination. Mais il porte de suite ses vues plus loin, et, passant de la préservation à la curation, il pose comme question si la manifestation d’une maladie n’en peut guérir une antérieure.
C’est par là qu’il s’explique l’action des irritants dans la gonorrhée : « Je pense que toutes les injections irritantes, de quelque nature qu’elles soient, agissent en vertu des mêmes principes; savoir: en produisant une irritation d’une autre nature que celles qu elles sont destinées à combattre ; irritation aussi plus considérable que l’irritation vénérienne;, d’où il résulte que cette dernière est détruite et que la maladie est guérie, bien que la douleur et l’écoulement puissent être encore entretenus par l’injection. » [Œuvres^ tome II, p. 2249.) Et ce n’est pas parce que l’irritation produit une irritation plus grande que celle de la maladie, mais une irritation de nature différente, comme il le dit dans le même passage.
Il redit encore la même chose dans le passage suivant : « Mais si le mercure agit en détruisant l’action morbide des parties vivantes, en s’opposant à l’irritation vénérienne par la production d’une autre irritation d’espèce différente, alors la quantité du médicament employé et celle de l’évacuation, prises isolément, ne peuvent plus guère nous éclairer, et l’on produira
lag’uérisonla plus prompte en prenant pour g'uide et la quantité du médicament et ses effets sensibles. » On voit qu’il répond en même temps à ceux qui pensaient que le mercure g’uérit parla salivation, ou par sa quantité ing’érée. Puis il ajoute, pour se compléter : « Lorsque la constitution ne supporle pas bien le mercure, et que ce médicament produit une g’rande irritabilité et des symptômes hectiques, l’action ou irritation de mercure ne joue point le rôle de contre-irritation par rapport à la maladie vénérienne » [ibid.^ tome II, p. 600) ; preuve que ce n’est pas l’irritation qui guérit, mais la nature de l’irritation qui remplace la nature de l’irritation syphilitique.
Ainsi, le mercure guérit la syphilis d’après la loi des incompatibilitésmorbides, et parce qu’il fait naître uné action différente par sa naturo de l'action morbide, une sorte de maladie médicamenteuse. Le passage suivant ne laisse aucun doute, et le mot même y est : « I® Dans beaucoup de cas, on peut guérir la maladie vénérienne en déterminant une vive stimulation d’une autre nature; peut être que si on pouvait agir de même sur la constitution, comme cela se fait souvent pour les accidents locaux, on obtiendrait de la même manière la guérison de la syphilis constitutionnelle, et cela dans le quart de -temps que cette guérison exige par les moyens ordinaires. 2® Le mercure agit comme un stimulant général sur toute la constitution ; il accélère les battements du cœur; il rend les artères plus rigides, et par suite le pouls dur. On peut ajouter qu’il produit jusqu’à un certain point une maladie, un mode particulier ou anormal d’action...» Et, après des amplifications, il a,joute,pour bien certifier quelle est l’action,du mercure : « Il résulte de là que nous sommes portés à croire que c’est l’effet qu’il produit dans la constitution qui guérit la maladie,
el que, s’il ne le produisait pas, il n’opérerait pas non plus lag’uérison » p. 620).
Dans le Traité sur le sang et l'inflammation^ il est revenu sur les mêmes principes :
« Tout phénomène, soit g*énéral, soit local, qui s’accomplit dans le corps vivant, étant suivant moi une action, il me paraît hors de doute que deux actions ne peuvent avoir lieu en un seul et même temps, soit dans la même constitution, soit dans la même partie. Sous ce rapport, les opérations du corps sont semblables aux actions ou mouvements qui s’opèrent dans la matière commune. Il résulte naturellement de ce principe que deux fièvres differentes ne peuvent exister simultanément dans la même constitution, ni deux maladies locales dans la même partie...
« Si deux maladies sont nécessairement la conséquence d’une fièvre, et qu’elles se succèdent naturellement toutes deux, à peu près à la même époque, à la fièvre qui . les précède, il est impossible que les deux éruptions se développent en même temps, même dans des parties différentes, parce qu’il est impossible que les deux fièvres qui ont dû précéder existent simultanément.
« D’après ce principe, je crois pouvoir poser les questions suivantes :
« L’insuccès de l’inoculation et la faculté de résister a diverses injections ne proviennent-elles point de l’existence simultanée de quelque autre maladie dans le corps, qui se trouve ainsi incapable d’une autre action?
« N’est-ce pas de la même cause que dépend, dans plusieurs cas, la différence notable que l’on observe dans le temps qui s’écoule depuis l’application de la (iause jusqu’à l’apparition de la maladie?
« La guérison de quelques maladies n’est-elle pas liée au même principe, comme, par exemple, la suspen-
T. II. — Frédault. 24
sion OU la cure radicale d’une g*onorrhée par une fièvre. » {Œuvres, t, III, p. 15 à 17.)
Il faudrait peut-être aussi rapporter tout ce qui touche le même sujet dans ses Leçons sur les principes de la chirurgie; comment il explique que la maladie étant une impression, l’action du médicament est une contreimpression [Œuvres, t. I, p. 314); comment l’action du médicament dépendant de l’économie et de ses susceptibilités, cette action sera tantôt stimulante et tantôt sédative [ibid., p. 359, 360); que ces deux actions dépendent souvent de la dose : car « les médicaments irritent ou calment, et ces deux effets contraires sont produits g*énéralement par la même substance, qui varie dans ses effets, suivant la dose à laquelle on l’emploie [ibid., p. 532); comment aussi toute action tend à détruire la disposition, et qu’ainsi on peut expliquer comment on n’est plus susceptible d’une maladie après l’avoir éprouvée [ibid., p. 538); comment une maladie se développant en g’uérit une autre qui occupait le même siég-e; qu’une maladie aiguë peut guérir une maladie chronique, et qu’aussi une maladie aig’uëpeuten guérir une autre aiguë par le même principe. [Ibid. ,p. 539-540.)
La doctrine ainsi développée par J. Hunter avait été pour lui la loi générale qui dominait les faits si curieux et récemment connus par l’inoculation vaccinale; c’était tout au moins de ces faits que J. Hunter était parti. Il h’avait, du reste, qu’une instruction fort restreinte, comme ses ouvrages le montrent amplement; il n’avait guère pâli sur les livres, et chez lui tout dépendait de son admirable esprit d’observation comme de son génie propre ; il savait vraiment ausculter la nature. Cependant, il faut se souvenir qu’il avait suivi les leçons de Fouteau, esprit sage et réfléchi, un des plus grands chirurgiens anglais, peut-être le plus grand, et qui
était consommé dans la connaissance de nos traditions. Il ne fit pas le g-énie de J. Hunter, sans doute, mais il en fut certainement le g'uide par les principes qu’il dut lui inspirer.
En tout cas, les principes exposés par J. Hunter étaient manifestement comme le résumé des idées qui avaient travaillé le monde médical depuis plus de cent ans. Ils venaient assurer que l’action thérapeutique est une aelion vitale qui échappe aux lois de la physique et de la chimie; qu’elle est une modification de l’action physiolog'ique troublée par la maladie; que les médecins, qui depuis des années, s’attachaient à localiser les actions des médicaments étaient dans le vrai, car cette action n’est réelle et sûre qu’autant qu’elle porte sur l’action physiolog'ique troublée par la maladie, et dans la fonction où se passe le trouble.
Quelques années plus tard, Bichat^ de son côté, arrivait au même point de vue, lorsqu’il déclarait au rapport de Schwilg’ué, son élève, que « les médicaments ne sont utiles dans les maladies qu’en modifiant les propriétés vitales des org*anes. La vérité incontestable, dit-il, c’est que tout moyen curatif n’a pour but que de ramener les propriétés vitales au tyjie qui leur est normal. — Puisque les phénomènes morbides se réduisent tous, en dernière analyse, à des altérations diverses des forces, l’action des remèdes doit évidemment se réduire aussi à ramener ces altérations à l’ordre naturel. » [Anatom. génér., Introd.) Reconnaissant d’ailleurs que « la elassification des médicaments, d’après leur mode d’action sur les org’anes, est une de celles qui ont été le plus adoptées » ( Schwilgué, Matière médicale^ Introduction), c’était bien un écho des idées de Bordeu.
Ainsi le sens général de la doctrine à laquelle on
arrivait était celui-ci : les médicaments altérants g’uérissent en portant leur action là où se passe Faction morbide, et, semble-t-ü, en détournant la vitalité de son action morbide, parce qu’ils l’absorbent pour une action médicamenteuse; de sorte que le médicament qu’il faut prendre pour g'uérir est celui qui a une élection d’action sur la fonction et l’org'ane malades, ce médieament n’ag*issant point chimiquement, mais en modifiant la vitalité. Et Hunter venait d’ajouter que le médicament "•uérit en produisant une sorte de maladie qui déplace la maladie réelle.
VII. — Le mouvement thérapeutique en était là, lorscfue Hahnemann vint s’en emparer. Bien que ses g’rands travaux sur ce sujet soient du commencement du XIX* siècle, ses premiers sont de la fin du xviii®. L’histoire de sa propag^ation et de ses disciples appartient sans conteste au siècle suivant, mais le début de sa doctrine est de la fin du xviii® et doit lui être rattaché. En 1796, il donna XEssai sur un nouveau jorincipe^ où sa théorie est amplement expliquée ; elle n’a rien g’agné, peut-être mêir.e a-t-elle perdu dans les travaux postérieurs. En 1801, l’étude sur la belladone comme préservatif de la scarlatine, et en 1803, XEssai sur le café n’en sont que des applications. En 1805, les Fragmenta de viribus medicarninum^ sont un premier essai de matière médicale pour aider à ceux qui adoptent la théorie du similia similibus curantur^ développée dans XEssai sur un nouveau principe. En 1810, paraît XOrganon de Fart de g'uérir, qui n’est qu’une amplilication, souvent malheureuse, du premier Essai de 1796. Plus tard, de 1811 à 1821, le Traité de matière médicale., et de 1828 à 1830, le Traité des maladies chroniques., qui sont des amplifications du De viribus medicaminv.m
Nous pourrons donc voir plus tard les destinées ultérieures de l’hahnernannisme : au point où nous en sommés, nous voulons seulement en examiner les débuts à la fin du xviii® siècle.
Huhnemmm (Samuel), né h Meissen, en Saxe, le 10 avril 1755, mort à Paris le 2 juillet 1843, était de race israélite. a-t-on dit, et comme ses traits l’indiquaient, sans qu’irl’ait jamais avoué, que jé sache. Son père, peintre en porcelaine, voulut le mettre dans l’in-: dustrie après ses classes élémentaires; mais le recteur trouvant tant de bonnes dispositions chez son élève, se charg'ea de continuer gratuitement son instruction, A râg-e de vingt ans, il quittait Meissen pour aller étudier la médecine à Leipzig, et il y trouvait une vie difficile; car, à peu près sans ressources, il lui fallait, en continuant ses études, gagner le pain de chaque jour par des traductions scientifiques d’ouvrages anglais et français. Ardent au travail, comme il le fut d’ailleurs toute sa vie, et d’une constitution robuste, il avait pu s’habituer à ne dormir qu’une nuit sur deux pour suffire à tout. En 1779, le 10 août, il pi'ésentait, à Erlang^en, sa thèse publique de docteur {Considérations tiiolofjiques et thérapeutiques sur les affections spasmodiques'), et trouvait en même temps un protecteur dans la personne du gouverneur de Transylvanie, qui l’emmena à Hermanstad comme son médecin particulier et son bibliothécaire, On le voit ensuite habiter successivement Hettstædt, Dessau, Magdebourg,, où il se marie en 1785 avec Henriette Kuchler, fille d’un pharmacien, Dresde enfin, où il se lie avec Wagner, le premier chirurgien de la ville, s’occupant de chimie, de j harmacie, de traductions d’anglais, et s’avançant peu à peu dans la clientèle.
Toutàcoup on le voit ((uitter Dresde, abandonner une
clientèle commençante pour s’en aller, sans g'randes ressources et avec une famille naissante, chercher fortune à Leipzig*. Que se passa-t-il dans son esprit? Ce point de sa vie est un problème. Il écrivit plus tard à Hufeland une lettre où il montre ses scrupules de médecin. « C’était, disait-il, un supplice pour moi de marcher toujours dans l’obscurité lorsque j’avais à traiter des malades... Je me faisais un cas de conscience de traiter les états morbides inconnus de mes frères par des médicaments tout aussi inconnus, qui, en leur qualité de substances actives, peuvent faire passer de la vie à la mort ou produire des affections nouvelles et des maux chroniques... Devenir ainsi le meurtrier de mes semblables était pour moi une idée si affreuse et si accablante que je renonçai à la médecine. »
Ces sentiments d’une conscience timorée et trèsexaltée tout ensemble, pouvaient être vrais sans être justes ; et c’était ne pas reconnaître tous les bienfaits que la médecine, à côté des défaillances inévitables des hommes, avait rendus dans tous les temps. Les scrupules du médecin peuvent être g*rands et le déterminer à se retirer de la lutte; mais quand ils vont jusqu’à flétrir la médecine elle-même, ils deviennent coupables.
Cependant, ce jeune médecin, dont la foi était ainsi chancelante, n’était point dénué d’ambition, et ne voulait point abandonner la médecine, tant s’en faut ; et tout en travaillant à ses traductions d’ang’lais qui le faisaient vivre, nous le voyons, avec son ardente et inquiète activité, se porter sur des sujets qui pouvaient attirer et frapper l’attention publique. En 1784, il annonce un moyen de guérir les vieilles plaies et les ulcères gangréneux, En 1786, il s’occupe de l’empoisonnement par l’arsenic,.des moyens d’y porter remède et de le constater ; c’était une actualité. En 1787, il combat
les préjugés qui s’opposent à l’usage du charbon de terre, et indique des moyens d’utiliser ce combustible pour le chauffage des fours. En 1788, il annonce une nouvelle préparation mercurielle contre les affections vénériennes. En 1792, il donne le premier cahier de XAmi de la santé, sorte de publication médicale populaire. En 1793, il indique une préparation de jaune deCassel. En 1796-99, un dictionnaire de pharmacie. On dirait que ce sont moins les questions scientifiques qui le préoccupent, et qu’il va de lune à l’autre, essayant des voies différentes. Et combien d’articles sur des sujets analog’ues dans les Annales de Grell, de 1788 à 91.
Enfin, en 1796, il trouve la voie définitive dont il ne déviera plus jusqu’à la fin de sa vie, et qu’il annonce dans VEssai sur un nouveau principe. Hahnemann avait 51 an. S’il avait eu jusqu’alors tant de peines et de labeurs, il était bien récompensé de ses efforts, car il avait enfin mis la main sur un trésor.
Dans ce premier travail d’une facture vraiment magistrale, qu’on ne cessera jamais d’admirer tant qu’il y aura un homme de goût, Hahnemann se révèle avec une simplicité, une largeur et une grandeur de vues qui étonnent. Ce chef-d’œuvre, je devrais dire son chefd’œuvre, car tout ce qu’il a ensuite donné n’est que de l’amplification, laisse bien quelque chose à désirer; la tradition thérapeutique qu’il commence par esquisser à larges traits y paraît amoindrie quand on la connaît ; et on s’étonne que l’auteur n’indique point comment il a été amené aux idées qu’il expose ; ce sont des pensées qui viennent après la lecture et laissent dans l’esprit une sorte de contrariété : mais la simplicité et la netteté de l’exposition, la vive lumière qu’elle répand sur un sujet obscur, lasûreté dans la marcliedesidées,l’érudition dont le tout est orné, sont des marques d’une vraie grandeur.
L’auteur commence par rendre hommag’e à la chimie pour les services rendus à la thérapeutique; il exagère même ces services; mais la chimie est insuffisante. Découvrir les vertus des médicaments en les mêlant au sang, est un procédé grossier et vain. Chercher ces vertus médicinales par l’injection des médicaments dans les veines, est une méthode incertaine. Expérimenter sur les animaux ne montre point ce qui se fait chez l’homme. Conclure des qualités extérieures des plantes à leur action thérapeutique, c’est incertain et faux bien souvent. Se fier aux analogies botaniques, et conclure des vertus d’une plante à celles d’une autre de la même famille ou du même genre, c’est courir à une erreur certaine comme tant d’exemples en font foi. Il ne reste donc qu’à recourir à l’expérimentation empirique sur le malade, expérimentation dont on a retiré tant de découvertes précieuses, mais qui ne suffit point à faire progresser la thérapeutique, et qui livre la science au hasard /
« La Providence, dans son immense sagesse, n’a pas pu vouloir que l’art le plus important reste toujours dans un état aussi précaire (1). 11 serait funeste, en effet, pour le genre humain, que sa conservation dépendît uniquement du hasard (2). Non, c"est une consolation de croire qu’il existe pour chaque malade, pour chaque état morhide 'particulier^ des remèdes spécifiques, et qu’il y a un moyen rationnel d’arriver à leur découverte. »
(-1) Première trace de l’idée d’après laquelle Hahnemann se croira un révélateur.
(2) Il ne faut point laisser passer ce sophisme sans le noter. S’il était funeste que la conservation du genre humain dépendît du hasard, c’est qu’elle n’en dépendait pas ; Dieu n’aurait pas attendu six mille ans pour y mettre ordre; et en effet la médecine guérissait par des procédés d’une sûreté relative. De quoi s’agit-il donc? D’une perfection des procédés, rien autre. Mais Hahnemann se pose en révélateur qui vient faire cesser la loi du hasard, et il lui faut bien justifier l’idée de sa mission.
Mais il faut bien comprendre ce qu’il entend par spécifique. Il récuse au contraire ce qu’on entend par spécifique, l’ag-ent qui s’adresse à une espèce morbide. « Je ne pense pas, dit-il, qu’il existe ou puisse exister un remède absolument spécifique contre telle ou telle maladie nominale, avec toutes ses modifications, complications et maux accessoires que les patholog“istes considèrent comme attributs invariables, essentiels... Dans l’acception la plus large du mot, le quinquina n’est pas le spécifique de la fièvre intermittente, pas plus que le mercure ne l’est des affections syphilitiques. » Il entend donc par spécifique, ce qui s’adapte à « des affections simples, à des variétés ou autres états anormaux de l’org’anisrne (1) ».
Cependant, « la médecine pratique a procédé ordinairement de trois manières différentes pour adapter des moyens curatifs aux maux du corps humain (2) ».
« hdi. première voie la plus élevée consistait à détruire ou à enlever les causes fondamentales des maladies... Ce but est et sera toujours très-louable... (3) ».
« D’après la seconde méthode^ les médecins cherchaient a supprimer les symptômes existants par des médicaments qui produisent un effet contraire. » Mais que d’erreurs, que d’espérances déçues. Cette action ne fait que voiler les symptômes, elle ne g’uérit pas.
(1) On peut le bien comprendre, car il voile sa pensée pour la rendre ensuite plus nette, afin de ménageries nuances; il entend par spécifique ce qui est spéc ifique aux localisations de la maladie. 11 importe d’autemt plus de le remarquer qu'il a omis, en parlant de la tradition, d’indiquer cette idée qui se généralisait alors, comme nous l’avons vu, de prendre les indications des médicaments sur la localisation de leurs actions.
(■2) 11 s’agit bien évidemment des médicaments dits altérants ou modificateurs; Hahnemann passe sous silence les évacuants qui sortent de son sujet, mais qu’il y fait rentrer habilement sans avertir.
(3) D’où il suit qu’il maintient les spécifiques andidotes, et il est demeuré toujours dans cette idée. Il semblerait aussi qu'il maintient les évacuants pour enlever la cause ; plus tard il les reniera tout-à-fait.
La troisième méthode employée par «des médecins éclairés, consciencieux, intellig’ents, » g*uérit radicalement par des spécifiques^ comme l’arnica contre la dysentérie. Mais cette méthode ne s’est basée que sur l’empirisme.
Il faudrait lui donner un guide rationnel.
Les renseignements de la chimie, de l’inspection des médicaments, de l’essai sur les animaux n’ont pu donner ce guide rationnel. « Il ne nous reste donc plus qu’à expérimenter sur l'organisme humain les médicaments dont on veut connaître la puissance médicinale (1). De tout temps on a compris cette nécessité; mais on s’est également égaré dans une fausse voie, en ne les employant que d’une manière empirique et au hasard. » Il faut deux choses : 1“ préciser les effets simples de chaque substance (2) ; 2° préciser leur action dans telle maladie simple ou compliquée.
Du reste, on trouve déjà bien des renseignements dans les auteurs de matière médicale et dans les renseignements tirés des empoisonnements. 11 s’agit de préciser comme base de l’action médicinale o les effets qu’une substance médicamenteuse, administrée à telle ou telle dose, a déterminés chez l’homme sain. »
Car le principe d’adaptation du médicament curateur repose sur les données suivantes :
« Tout médicament efficace provoque chez l'homme une espèce de maladie d'autant plus spécifique^ plus caractérisée^ et plus intense, que le médicament est plus efficace (3).
« Aussi faut-il imiter la nature qui guérit quelquefois
(1) Il n’y aurait qu’un mot à ajouter pour préciser la localisation d’action des agents. Mais ce mot, Hahnemann évite de le dire. Il ne voit pas ou ne veut pas laisser voir qu’il rentre dans ce que tant de médecins disaient.
(2) Ce dont tant de médecins étaient d’accord.
(3) C’est trait pour trait ce qu’avait dit J. Hunter, comme nous l’avons VTi plus haut.
une maladie chronique par une affection nouvelle qui survient, en employant contre l’état surtout chronique qu’on veut faire disparaître le remède qui est propre à créer une maladie artificielle aussi semblable que possible à l’affection naturelle. Cette dernière sera alors g-uérie (1).
« Il ne faut, pour cela, que connaître parfaitement, d’une part, les maladies du corps humain d’après leurs caractères pathog*nomoniques et les accidents qui peuvent survenir ; de l’autre, les effets’ purs des médicaments, c’est-à-dire le caractère distinctif de la maladie artificielle spéciale, produite généralement par eux, ainsi que les symptômes qui sont la conséquence de la variation des doses, de la forme, etc.; alors, choisissant contre un cas pathologique donné un moyen qui produit une maladie artificielle aussi identique que possible, on pourra guérir les affections les plus graves. »
Mais cette formule un peu analytique, suscite des remarques particulières sur six points :
« 1” Le plus grand nombre des médicaments produit un double effet : d’abord ils agissent directement et provoquent ensuite d’une manière insensible un effet consécutif indirect. Ce dernier est généralement un effet tout à fait opposé au premier. Telle est Faction de la plupart des végétaux.
« 2“ Il n’y a qu’un petit nombre de substances médicinales qui fassent exception à cet égard, en continuant leur effet primitif sans interruption d’une manière uniforme, diminuant insensiblement jusqu’au retour à l’état normal (2).
(1) On voit que c’est le même argument que chez J. Hunter : la guérison par antagonisme de maladies. Il vient après l’énoncé du principe, comme pour le rendre plus clair, en réalité pour le démontrer.
(2) Ces deux premiers points sont très-exacts, en fait; mais leur interprétation échappe à Hahnemann. Tout ce qu’il dit ensuite dans les troi-
a 3° Lorsqu’on adapte à un état chronique un remède qui offre une grande analogie avec lui, sous le rapport de son principal effet direct, alors l'effet consécutif indirect est quelquefois précisément la disposition dans laquelle on cherche à amener le malade. D’autres fois au contraire (surtout lorsqu’on s’est trompé sur les doses), il s’ensuit dans l’effet consécutif un désaccord qui ne passe quelquefois qu’après plusieurs heures. Ainsi, une très-forte dose de jusquiame laisse facilement après elle, comme effet consécutif, une gr'ande disposition à la peur. Lorsque ce désaccord incommode le malade et qu’il faut en abrég*er la durée, alors une petite dose d’opium a encore une action spécifique et presque instantanée : la peur disparaît. Il est vrai de dire que, dans ce cas, l’opium ne produit qu’un effet contraire, palliatif; mais il ne faut qu’un remède palliatif et temporaire pour supprimer pour toujours un mal passag’er; c’est ce qui arrive ég-alement pour les affections aig'uës (1).
« 4“ Si les palliatifs sont si nuisibles dans les maladies chroniques, et s’ils les rendent si opiniâtres, la cause en est probablement due à ce que, après leur premier effet opposé aux symptômes, ils laissent après eux un effet consécutif qui ressemble à l’affection principale.
« 5“ Plus le médicament provoque, dans son effet direct, des symptômes patholog*iques qui concordent avec ceux de la maladie qu’on observe, plus le mal artificiel se rapproche de celui qu’on veut écarter, plus le succès est assuré.
sième'et cinquième points est de la subtilité obscure qu’il n’est jamais parvenu à rendre claire. C’est peut-être le seul point de la doctrine qui soit vraiment de lui, malheureusement il reste obscur.
(1) La pensée est ici fort obscure. Il semblerait que Hahnemann croit
« 6" Gomme on peut presque admettre à Tég-al d’un axiome cette proposition, que les symptômes de l’effet consécutif sont opposés à ceux de l’effet direct;, U est permis à un maître de l'art, dans les cas où les renseignements (juils a obtenus sur les symptômes des effets directs sont incomplets, de suppléer à ce ciui manque par des inductions, cest-à-dire par le contraire des symptômes de. i effet consécutif {V). Le résultat qu’il obtiendra ainsi, l’aidera à fixer son opinion, sans cependant devoir lui servir de base absolue. »
11 ne r^ste plus qu’à ouvrir la matière médicale, et de montrer ces principes exposés par les exemples qu’elle peut fournir.
« Après ces remarques préliminaires, j’expliquerai, par des exemples, mon principe suivant lequel, po\ir découvrir les véritables propriétés médicinales dé une substance dans les affections chroniques (2\ on doit porter son attention sur la maladie artificielle particulière quelle provoque ordinairement -dans ronjanisme, afin de l'adapter alors à un état pathologique très-analogue quil impôt te dé écarter.
« 11 en résultera en même temps la confirmation de cette autre proposition, qui présente beaucoup d’analogie avec la précédente, savoir : que pour guérir radicalement certaines affections chroniques, on doit chercher des remèdes qui provoquent ordinairement, dans ïorganisme humain, une maladie analogue et le plus analogue quil est possible. »
encore que par des effets contraires qui seraient seulement palliatifs, on peut cependant guérir des affections aiguës. Plus tard il n’a plus fait cette distinction.
(1) Il est nécessaire de remarquer cette phrase que je souligne ; elle explique bien des choses de l’étude des médicaments.
[i] Il faut remarquer l’iusistance de l’auteur sur les affections chroniques; on croirait qu’il ne s’agit que d’elles; plus tard, àknsVOrgation, le principe sera reconnu aussi bien applicable aux maladies aiguës. 11 ne faut point perdre de vue que c’est un Essai.
Ce travail présente ensuite une analyse merveilleuse de plus de trente médicaments ; merveilleuse par sa profonde connaissance de la matière médicale; merveilleuse par la facilité et la subtibilité des interprétations.
Quand on achève la lecture de cet opuscule qui vient compléter si bien tous les travaux thérapeutiques précédents, on se demande comment l’auteur n’a point parlé de ses prédécesseurs, de tous ceux qui avaient parlé de la loi des semblables avant lui, du dernier surtout, J. Hunter, dont il ne fait en définitive que donner une formule nouvelle et une application. On s’en étonne d’autant plus que Hahnemann était versédepuis longues années dans la littérature anglaise, qu’il faisait des traductions d’anglais, lui le traducteur de la Matière médicale de Gullen, de la Médecine pratique de Bail, de la chimie médicale de Monro? J. Hunter était célèbre en 1796, on parlait de lui partout en Europe, et ses livres sur la syphilis et l’inflammation étaient parus en 1787 et 1794. Cependant Hahnemann n’en parle pas, et plus tard en 1810, lorsqu’il publie F il le cite, il est
vrai, ainsique Hippocrate,Stahl, Van Helmont, mais ne cite que comme contraint et forcé, et en oubliant ce qu’il y a dans Hunter de plus net et de plus précis.
Encore une fois cela étonne; et si on revient sur cet Essai fait avec tant d’art, on voit que cependant le travail en a été hâté. On est frappé entre autres de ce fait que ce travail contient une étude de matière médicale vraiment grande, est cependant fort peu dépassé en cela par les Fragmenta de viribus medicaminum parus neuf années plus tard; et si alors on repasse cette première étude de VEssaie on trouve que l’imagination y a joué un bien grand rôle, comme dans une oeuvre faite vite, et que Fauteur a dû singulièrement user de la liberté dont il s’autorisait dans le sixième point cité
plus haut. On se dit alors qu il s est bien pressé de publier son nouveau principe, avant de l’avoir entouré des g’aranties expérimentales dont il l’a entouré plus tard.
Pourquoi tant se presser? Pourquoi ne point dire ce qui était exactement la tradition, qu’il connaissait si bien? Pourquoi ne point se rattacher à la doctrine de l’élection d’action des médicaments qu’on utilisait? Pourquoi surtout ne point citer Hun ter, qu’on devait connaître, et qu’on connaissait manifestement, et qui cependant avait déjà posé si nettement ce qu’on nommait un nouveau principe? Pourquoi se taire sur la manière dont on y a été amené?
Hahnemann a prétendu plus tard qu’en traduisant l’article Quinquina de Cullen, il avait été frappé de ce que cet agent produit des fièvres analogues à celles qu’il guérit. Comment en fut-il frappé, puisqu’il n’y a rien de céla dans Cullen? 11 expérimenta, dit-il. Comment fut- il conduit à cette expérimentation ? On ne le voit pas bien.
En tout cas, Hahnemann, qui avait déjà insinué son rôle de Révélateur dans son Essai, le prit réellement au sérieux. Dans Y Introduction de V Organon il cen¬
sure l’ancienne médecine avec une amertume qui tient de la haine, et comme s’il voulait la mieux frapper pour la mieux dépouiller ; car il ne faut pas oublier tout ce qu’il lui a emprunté de matière médicale en l’interprétant. « Il était temps, dit-il en terminant ce morceau, que la sagesse du divin créateur et conservateur des hommes mît fin à ces abominations (de l’ancienne médecine), et qu’elle fît paraître une médecine inverse,.. Il était temps qu’elle fît découvrir l’homoeopathie ! »
Mais n’anticipons point sur les temps. UOrganon de Hahnemann, publié en 1810, contient, il est vrai, la seconde partie de son œuvre, sur les doses infinitési-
males, auxquelles il fut manifestement conduit par les travaux antérieurs, sans l’avouer toutefois; mais on y trouve le début de ce que je nommerai sa seconde manière et sa dernière évolution ; et cela appartient tout entier à l’iiistoire du xix‘ siècle. Du reste, le nom d’fibmœopathie n’est pas encore prononcé par Hahnemann : il ne le sera que dans VOrganon.
Nous n’avons pas à juger Hahnemann et toute son œuvre en ce moment: ce soin revient au siècle suivant; nous n’avons à nous occuper que de son premier travail, Essai, de 1796, qui vient compléter tous les travaux du XVIII® siècle. Cependant, nous serions coupables de ne pas dire dès maintenant deux choses : nous blâmons sans scrupule la conduite de l’auteur, qui n’a pas eu le courage de rendre justice et hommage à ses guides; mais nous constatons aussi ce fait irrécusable qu’il vient de changer la thérapeutique, d’accomplir la plus grande évolution dont notre histoire fasse mention, et qu’il a fondé une nouvelle Matière médicale basée sur les phénomènes physiologiques ou pathogénitiques des actions médicamenteuses. Hahnemann, qu’on peut blâmer comme homme, et dont l’œuvre n’cst pas sans tache, n’en demeure pas moins un des plus grands maîtres de notre art, et le complément nécessaire de J. Hunter, comme de toute la tradition médicale.
Résumons, pour nous en rendre compte, tout le mouvement thérapeutique dont nous avons suivi les oscillations diverses, et dont le détail a pu faire perdre de vue les grandes lignes.
L’idée mère qui se fait définitivement jour au commencement du xviii® siècle et qui a travaillé les deux siècles précédents, c’est de sortir des données thérapeutiques de Galien. On admet bien avec lui deux grandes classes d’action : l’une des altérants, qui gué-
rissent par modification des humeurs ou des solides ; l’autre des évacuants, dérivants, révulsifs, qui ag'issent à la façon des crises naturelles : mais quelle est l’action véritable des altérants et sur quoi baser ses indications?
La théorie des quatre humeurs est reconnue fausse, il faut y renoncer ; les théories chimiques et iatro-mécaniques sont en pleine vig’ueur, mais on sent qu’elles baissent, et c’est plutôt l’esprit éclectique qui s’en empare et veut les utiliser. De là, chez tant d’auteurs, et surtout chez Boerhaave qui les domine tous, ces actions qu’on admet sur les solides et les liquides. Cependant le vitalisme tend à prendre le dessus, et on voit s’établir l’idée que l’action thérapeutique est surtout une modification de la vitalité des org’anes et des fluides ou même des mouvements vitaux : cela se voit dans Bag'livi, dans Stahl, dans Gaubius même, même dans Boerhaave, comme ensuite chez Bordeu, Brown, tous les vitalistes, J. Hunter et Bichat. En même temps on voit que les auteurs de matière médicale, tout en acceptant les actions sur les fluides et les solides, qui sont encore de mode, s’attachent à préciser l’action locale que les médicaments peuvent donner sur tous les org’anes en particulier.
C’est là une insinuation qu’avait donnée le spécificisme et la théorie des sig'natures émanée de ses recherches : un médicament adressé à la maladie, un médicament adressé à l’org-ane malade.
Avec Bordeu, c’est dans la fonction organique qu’a lieu Faction morbide ; c’est là que Faction thérapeutique doit se faire, et le médicament est un agent qui modifie la vitalité fonctionnelle des organes.
Avec Brown, c’est de la vitalité même que dépend la maladie, de la stimulation ou de Fhyposthénisation. Nous sommes loin des quatre humeurs, des fluides et
FnÉDAULT. — T. II. 2o
des solides; c’est sur l’état des forces vitales que doit porter l’action des médicaments altérants.
Avec J. Hunter, les liquides et les solides ne forment qu’un tout; c’est la vitalité même qui est malade dans les org*anes malades, et le médicament vient modifier cette vitalité org-anique parce qu’il y localise son action, et y déplace Faction morbide par sa propre activité. Deux actions ne peuvent occuper la même activité dans le même point : Faction de l’agent thérapeutique s’en emparant, en chasse Faction morbide. Le médicament qui irriterait cette partie, y guérit l’irritation. Et Hahnemann vient répéter la même doctrine.
Avec Jenner revient plus vive, plus nette, l’idée des incompatibilités morbides. J. Hunter y trouve l’incompatibilité de Faction morbide et de Faction médicamenteuse. Hahnemann prend la formule huntérienne pour la développer en système, et il lui imposera bientôt le nom à’homœopatfiie.
C’était bien là que menaient tous ceux qui insistaient depuis plus d'un siècle sur la localisation des médicanients; des spéoificiens partisans des signatures; de Baglivi et de Stahl, deBordeu, Lieutaud, de Sauvages, de Rüdiger, de Gullen : le médicament guérit parce qu’il va agir là où porte la maladie.
Qu’est-ce d’ailleurs que le médicament? Un agent qui impressionne la nature vivante. Les poisons ne sont-ils donc pas des médicaments et les principaux des médicaments? C’est leur nature toxique qui agit et nous impressionne, et si nous les nommons des poisons quand ils sont donnés à hautes doses, ce ne sont que des médicaments quand nous les donnons en les atténuant : c’est la doctrine de Stœrck et de tous les toxicologistes, et Pelit-Radel la consacre à la fin du siècle dans ses Institutions de médecine. C’est bien cette action qui vient
déplacer l’action morbide, dit J. Hunter, car les médicaments sont des modificateurs de la vitalité! C’est le dernier cri du siècle dans Y Anatomie générale de Bichat.
(c Les médicaments ne sont utiles dans les maladies qu’en modifiant les propriétés vitales des org*anes, » dit-il. Et Schwilg-ué dit très-justement que «la classification des médicaments d’après leur mode d’action sur les org*anes est une de celles qui ont été le plus adoptées. »
J. Hunter arrivait donc très-justement à cette conclusion que «deux actions ne peuvent avoir lieu simultanément dans la même constitution ou dans la même partie. » Le médicament guérit une maladie, comme une maladie en guérit une autre. S. Hahnemann concluait alors très-justement que «pour guérir radicalement certaines affections chroniques, on doit chercher les remèdes qui provoquent ordinairement dans l’organisme humain une maladie analogue et le plus analogue qu’il est possible. »
S. Hahnemann était la conclusion obligée de tout le travail de ce xviii® siècle; il puisait dans J. Hunter les dernières lumières qui lui étaient nécessaires, et il complétait son œuvre en établissant la matière médicale expérimentale, qui rendait pratique la formule du médecin anglais. Ainsi la tradition a fait Hunter, et Hunter a fait Hahnemann, qui le complète. On peut regretter qu’il ne l’ait point reconnu et qu’au lieu d’être un maître éminent par le développement et la dernière forme qu’il venait donner à tant d’études qu’il utilisait, il ait préféré le rôle qu’il a pris ! Il faut déplorer son caractère tout en saluant en lui le génie utilitaire dont l’humanité le remercie avec reconnaissance.
Du reste, plus on étudie ce siècle et les deux précédents, plus on est étonné d^’y voir tant d’idées qui ont
cours de notre temps ; l’expérimentation des médicaments, la simplification des préparations, l’atténuation des doses jusqu’aux infinitésimales, tout s’y trouve pré] paré, de sorte qu’au moment où le xix® siècle allait s’ouvrir, un médecin bien instruit de sa tradition aurait pu formuler de la manière suivante sa donnée thérapeu-^ tique :
1“ L’indication de ce que je dois faire me donne à choisir deux actions : l’une, modificatrice de l’état morbide par un médicament qui ag*isse sur la vitalité malade et les fonctions dérang*ées; l’autre, évacuante, dérivative ou révulsive.
2° L’action modificatrice s’obtiendra par un médicament dont Faction me sera connue, pour aller se faire là où se passent les actions morbides; et ce médicament, par son action toxique, produirait chez un homme sain des phénomènes analog“ues à ceux qu’il doit g*uérir, en raison de sa spécificité fonctionnelle d’action.
3' Cette action est connue soit par l’expérience clinique, soit par l’observation toxicolog-ique, soit par l’expérimentation sur les animaux, soit par l’expérimentation sur l’homme sain. On peut encore s’éclairer sur cette action par les analog’ies des médicaments entre eux, par leurs qualités sensibles, et peut-être par les rapports sing-uliers qui existent entre les ag*ents naturels et les maladies. Mais l’expérience et l’observation consacrent seuls ce qu’on peut attendre des ag*ents thérapeutiques.
4“ Les préparations des médicaments doivent être simplifiées pour laisser à chaque ag-ent donné isolément toute son action propre.
5“ Les médicaments agissent différemment à des doses différentes, comme le disait J. Hunter, et ils peuvent donner des actions curatives à des doses très-
minimes, infinitésimales, comme Font expliqué Van Helmont, Ettmuller, Boerhaave, Stahl, et tant d’autres.
Combien de médecins, aujourd’hui, grâce à l’enseignement étroit et rétrograde de nos Facultés, seraient en état de soutenir ces vérités scientifiques qu’un médecin instruit, au commencement de ce siècle, pouvait affirmer et démontrer?
— Il est juste, je crois, de clore cet article, en donnant une indication bibliographique des principaux travaux spéciaux du xviif siècle sur la thérapeutique; ils montreront sous une autre forme l’idée du mouvement dont j’ai tenté de présenter un résumé.
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Weber. De methpdis determinandi medicamente vires, etc. Erf.
2° Matière médicale .— Cette partie de la thérapeutique fut non moins cultivée que l’autre, el les médicaments se multiplièrent.
C’est dans ce siècle que l’acupuncture et l’électricité furent introduites en médecine, l/acupuneture était employée depuis Jong'temps par les Chinois et les Japonais; Bontius en avait parlé à propos de la médecine des Indiens, en 1640; un médecin hollandais, Ten-Rhyne, en reparla dans une dissertation sur la g’outte, publiée à Londres en 1683; mais ce fut Kampfer qui la fit le mieux connaître par une note insérée dans le 3'’ fascicule
des Amænitates academioæ; puis Dujardin, dans son Histoire de la chirurgie, en 1744, et Yicq d'Azyr, dans Y Encyclopédie méthodique.
Sous le nom A électron, les phénomènes d’attraction du succin étaient anciennement connus; vers la fin du XVI® siècle, on reprit cette question ; dans le xvii® siècle, la machine d’ Otto de Gœrikc, l’étincelle électrique reconnue par le D*" Wall, et enfin, dans le xviii% la bouteille électrique découverte par Cuneus à Leyde, ouvrirent la voie de cette étude. Sultzer, en 1767, Cotugno, en 1786, firent connaître les phénomènes que Galvani confirma etvulgarisa en 1791. Mais la première application de l’électricité à la pratique médicale fut faite par Dufay, l’abbé Nollet et de Lassone, qui l’essayèrent dans la paralysie. Ils furent suivis dans cette voie Morand, Lecat, Louis, et surtout Jallabert. Alors, ce moyen de traitement se répandit très - rapidement et compte une quarantaine d’auteurs qui s’en occupèrent dans ce siècle.
Le quinquina continua d’être propagé. Valentin, vers 1700, le vulgarisa en Allemagne. Ramazzini écrivit contre l’abus de son usage habituel; Zendrini, de Venise, et Vallisnieri l’indiquèrent dans les fièvres malignes. Torti donna, en 1712, son célèbre ouvrage, où il montrait que le véritable mode d’administration était de donner toute la dose d’un coup, immédiatement après l’accès, pour prévenir les accès suivants. Ramazzini et Langozi l’essayèrent dans le typhus venimeux ; R. Morton, dans la dysentérie, l’hémoptysie et la variole; Monro, Wall et Huxhani le vantèrent dans les varioles malignes; Hoane et d’autres, dans la gangrène; Verlhoff, dans le choléra; Hasenbeck, dans la fièvre pétéchiale, etc. Puis vinrent des discussions sur la meilleure préparation, la poudre, l’essence, ou le bol.
Vopium donna lieu aussi à de grandes discussions. Pour Gullen, il était sthénique; pour Brown, sédatif, Dès le commencement du siècle, on le donnait contre les inflammations et le rhumatisme; Mühaelis Tutilisa dans la g*ang‘rène, et le vanta contre la syphilis; Young attribua son efficacité dans les hémorrhag’ies à ses vertus excitantes ; soutenait qu’il était stimulant et
déterminait des cong-estions, et il le prouvait par l’examen, au microscope, de la circulation dans les pattes de g’renouilles qprès son ing’estion.
h’ipécacuanha fut vanté, à dose atténuée, contre les hémorrhag’ies, étant déjà célèbre contre la dysentérie; Dower l’associa à l’opium comme antispasmodique et sudorifique; Alkenside l’utilisa contre l’asthme convulsif; Paulitzky le vanta centre les hémorrhag’ies utérines.
L’arnica, déjà connu depuis le xvi*^ siècle comme un bon vulnéraire, et que Tabernaemontanus avait vanté, dès 1613, contre la colique hémorrhoïdale, se vulg-arisa vers le commencement du xviii® siècle; on l’utilisa dans la suppression des règ’les et des lochies, dans la paralysie, l’amaurose, les fièvres intermittentes, les affections spasmodiques, les fièvres et les dysentéries putrides, la g'angrène, les diarrhées chroniques, la phthisie.
La Valériane fut recommandée dans l’épilepsie, surtout par Tissot.
La Cig’uë, qui, dès le xvi® siècle, était utilisée dans les eng’org’ements, et que de Heers avait vantée contre la syphilis, à la fin du xvii®, fut mieux connue par les recherches de Storck, qui la préconisa contre les eng’org’ements squirrheux, le rachitisme, la cataracte, la carie. Ratlilaw l’utilisa dans la lèpre; Quarin et Locher^ dans les scrofules, la g’outte, la g’ale répercutée, les abcès internes; Haffner, dans les hydropisies articulaires;
ErharU dans la tuméfaction du bas-ventre, la syphilis et les ophthalmies opiniâtres; Ralin^ dans les tumeurs scrofuleuses et celles du testicule, la croyant inefficace dans le cancer; Foterg*hill, dans les spasmes.
La belladone fut vantée dans les ulcères cancéreux et le cancer, par Juncker^ Alberti, Lambergen^ et surtout Zimmermann. Greding dit en avoir retiré des succès dans l’épilepsie; Munch, dans la mélancolie et la manie.
Storck fit connaître le Stramonium contre l’épilepsie; l’Aconit, comme sudorifique, et dans les fièvres intermittentes, le rhumatisme, la g-outte, les exostoses vénériennes et la g'ang'rène; le Colchique d’automne, contre l’hydropisie; le Viola tricolor, dans la croûte laiteuse des enfants.
Langrish essaya le premier l’eau de laurier-cerise, comme antispasmodique, et fut suivi plus tard par Dulz.
La Digitale, déjà vantée dans le xviF siècle en Angleterre, contre les scrofules, fut considérée comme un remède héroïque de l’hydropisie, surtout par Darwin le fils.
Herbert de Jager, natif de Batavia, étudia et fit le premier connaître le suc du Catechu.
Foterghil fit connaître la gomme kino; Tennent^ le polygala ou Seneka, contre les affections de poitrine; P. Kaim^ le Geum rivale, vulgairement employé contre les fièvres à New-Jersey; Burchane, le Geum urbanum, contre les fièvres intermittentes; E. Stone, l’écorce du saule, dans la même maladie; Turra et Michaelis^ l’écorce du marronnier d’Inde; Quer^ l’uva ursi, contre les calculs urinaires.
Rolander^ médecin suédois, apporta de Surinam le quassia mérita. P. BarrèreÇA connaître le quassia siinarouba. Redi vanta le premier la racine de Colombo, que
Gaubius examina sous le nom de racine de Lopez. J. de Wynter rapporta de Mag-ellan l’écorce qui porte son nom. Schrœder^ de Marbourg-, fit le premier connaître Tusage des g'iands de chêne contre la scrofule et le rhumatisme. Olaüs Borrich^ et plus tard Linnée et Scopoli, propagèrent le lichen d’Islande. Dampier vanta, contre la rage, le muscus cinereus terrestris. Garden fit connaître le Spigelia marydanlica, apporté de la Caroline. P. Browne conseilla contre les vers le Spigelia anthelmia, et Beaucroff et Kerr, le Dolichos pruriens et le Dolichos Lirons, trois plantes apportées d’Amérique. Wright et Bondt donnèrent le Geoffroya inermis et le Geoffroya surinamensis. Én 1775, le Pucus helminthokorton fut importé de Corse. Lâcher fit mention le premier de l’huile de Kajeput. Gmelin introduisit le Rhododendron chrysanthemum. L’Angustura fut introduite vers 1790. Herg vanta le Phellandrium aquaticum contre la phthisie. En 1798, Barton^ médecin américain, fit connaître le Podophyllum peltatum comme purgatif, la Henckera americana contre le cancer, la Stillyngia sylvatica contre la syphilis, la Spiraea trifoliata comme vomitif infaillible. Rottboel importe de Surinam le Tabernaemontana citrifolia comme opiat, l’Heliotropium indicum comme vulnéraire, le Papaverum ciliarum contre l’ictère, le latropha ombellata comme fortifiant et calmant, le Walthera fructicosa comme anti-vénérien et fébrifuge. Hirsch assure que la Coccinella septem punctata, écrasée, guérit infailliblement l’odontalgie des dents cariées. De Longrois les embrocations de bouleau dans
l’hydropisie. Le Calagua fut introduit vers 1791.
L’évêque Berkeley vanta l’eau de goudron dans la variole, le scorbut, les maladies de peau, la goutte. Durande assura l’efficacité de l’huile de térébenthine, associée à l’éther, contre les calculs biliaires.
P. Hiinaud, médecin à Ang*ers, recueillit les premières observations sur les verlus calmantes de la Magnésie extraite du sel d’Epsom. En Angleterre, le remède savonneux de Jeanne Stephens (mélange d’écailles d’huître et de savon d’Espagne) fut très-célèbre contre les calculs vésicaux; le Parlement anglais l’acheta en 1739; et c’est de là que date l’usage des lessives savonnenses contre les affections vésicales. Macbride recommanda l’acide carbonique contre le scorbut; Priestley, l’oxygène contre l’asphyxie ; T. Percival, l’acide carbonique contre la phthisie. Contre cette même maladie. Hofkens de Courcelles étudia l’huile distillée d’asphalte. Weissmann proposa le muriate d’ammoniaque et de cuivre contre l’épilepsie, et il fut des premiers à user du sublimé corrosif àoniVan Swieten prescrivit la formule dans la syphilis. L’arsenic devint de plus en plus employé à l’intérieur, et FowlerlQ propagea. Menz prescrivit le premier le phosphore, vers 1750, et, plus tard, A. Leroy le préconisa contre la prostration des forces. Gaubiiis apprit d’un revendeur de remèdes l’usage de l’oxyde de zinc. Odier proposa l’oxyde de bismuth vers 1785. Crawfort recommanda le muriate de baryte contre la scrofule et les affections de la peau. K7'ugelstein\a.nid. î’acide sulfurique et la crème de tartre dans les fièvres malignes. Scott préconisa l’acide nitrique contre la syphilis; Lentin, l’acide phosphorique contre la gangrène et la phthisie; Pfundel et Thomassin, le sel ammoniacal cuivreux dans l’épilepsie et les maladies nerveuses. Cap, médecin américain, indiqua le nitrate d’argent contre l’épilepsie, l’angine de poitrine et les accès hystériques. s’occupa de l’antiaioine. Kercksig
écrivit sur les oxydes de zinc et de bismuth.
L’usage des bains prolongés et des bains de petit-lait, dans les affections nerveuses, fut proposé par Pomme.
Solano de Lucques vanta les bains de terre contre la phthisie. Jackson recommanda les affusions froides contre les affections nerveuses.
Les Traités de matière médicale ont été très-nombreux, et on pourrait en indiquer une cinquantaine. Parmi les plus suivis ou qui ont eu le plus de succès, je noterai ceux de : Ludovicus et Ettmuller^ 1710; Tournefort^ 1717; de Gorier^ 1733; Cartheuser, 1741; Geoffroy^ 1741 ; de Linné^ 1749; YogeL 1758; Crantz, 1762; Lieutaud^ 1766; Goulin, Plenck^ 1771 ; Rutty^ 1775; Murray, 1776-92; Gmelin, 1793-96; Desbois de Rochefort, 1789; Monro, 1788; Cullen, 1789; Arnernann, 1791- ^2‘,Rarton, ; Schlegel, 1793-97.
3“ Chirurgie. — Je ne veux pas insister sur cette partie, quïl serait trop long* de faire connaître parle détail, d’autant qu’à aucune autre époque, la chirurg’ie ne fit plus de travaux et ne fut plus célèbre. Je veux me contenter d’indiquer seulement les noms principaux et leurs spécialités :
Dionis, sur les plaies et les accouchements; Yerduc, sur les plaies par armes à feu; J.-L. Petit, maladie des os; Douglas, la taille; Lapeyroimie, de même; Wolhouse, la cataracte; Maître-Jean, les maladies de l’œil ; Heister; Astruc; Ledran, la taille et les plaies par armes à feu; Yerdier; Puzos, les accouchements; Garengeot, la taille et les instruments de chirurg'ie; Cheselden, la taille; Colot, le lithotomiste ; Quesnay, la suppuration et la g‘ang*rène; Daniel, oculiste; Morand, la taille et les opérations; Anel, les plaies et la fistule lacrymale; Lecat; Daran; Levret, les accouchements et les polypes utérins; Pott, les maladies des os, le cancer du rectum, les courbures du rachis; Taylor, oculiste; Mareschal, Hévin; G. Hunter; J. Ilunter; Palluci, le lithotomiste; Deventer, l’accoucheur; Rrasdor, sur les anévrysmes;
Tenon^ la cataracte; Vhjarous; Pouteau^ le cautère ?iQi\xe\\Macbnde; Belloc; Manninghan^ accoucheur; Jeannin^ oculiste; Sabatier; Duport; Siebold; Stein^ accoucheur; Cailisen; Lassus ; A. Richter; Chopart^ les maladies des voies urinaires; Baudelocque^ accoucheur; Goulard; Scarpa, les hernies et les anévrysmes; Smellie, accoucheur; Percy; Dessauit^ le vrai transformateur de la chirurg’ie française.
§ 5. — Institutions et Facultés.
Nous avons vu les anciennes Facultés se former et se multiplier; nous avons particulièrement assisté aux destinées de celle de Paris, parce qu’en somme c’était elle qui menait l’ancien monde médical: il nous reste à voir ses derniers jours. Hélas 1 celle qui devra la remplacer aura-t-elle dans l’histoire de meilleures pag*es, et ceux qui venus après nous devront la juger, pourront-ils être moins sévères que nous ne le sommes pour son aînée ?
La Faculté de Paris avait considérablement perdu de son prestige dans le xvii® siècle par la fondation du Muséum et par son asservissement aux médecins du grand roi. Nous la voyons dès les premières années du xviii" siècle réclamer en vain, comme le note Grevier {Hist. de t Université) contre le grand nombre de médecins qui arrivaient à Paris sans diplôme. Il était peu d’étrangers qui comme Hecquet ou Bordeu se soumissent à l’exigence de ses examens et de ses titres.
Elle perdait aussi considérablement en autorité dans l’Etat, ne fournissant pour ainsi dire plus de médecins à la roya,uté. C’était de Montpellier que venaient les hommes qui avaient l’honneur de soigner le roi ; après les Fagon, c’étaient les Daquin, les Valot, les Ghicoy-
neau, les Chirac qui représentaient l’ancien Archiatre. Tout au plus les médecins de Paris fournissaient aux écuries et aux antichambres du palais !
La décadence était visible, et la Qn était proche. La grande révolution devait être le terme. Mais quatre affaires marquèrent dans ce xviii* siècle les quatre secousses dernières de cette institution : la question de la peste de Marseille, celle de l’Académie de chirurg-ie, celle de l’inoculation, et celle de la Société de médecine.
Lorsque la peste éclata dans Marseille en 1720, le ministère nomma une commission de quatre membres, deux de Paris, Boyer et Dus^erney, et deux de Montpellier, Verny et Deidier, pour aller dans cette ville porter le secours de leurs soins, et faire plus tard un rapport officiel. Chirac, médecin du rég-ent, obtint que son g*endre Chicoyneau fût adjoint : c’était le fils du g'rand Chicoyneau, célèbre sous Louis XIV par ses intrig*ues et ses avancements non justifiés. Il se trouva en fait que la Faculté de Montpellier avait la majorité dans cette commission, et que le rapporteur Chicoyneau, élève de Montpellier, était fils d’un ancien médecin de Montpellier. Mais, sing’ulière contradiction ! il se trouva aussi que le Chicoyneau g'endre de Chirac était plus g'aléniste que spécificien, et que la commission représenta bien plus en définitive les doctrines de Paris que celles de Montpellier. Or, cette commission ne reconnut pas la peste, déclara que c’était une simple fièvre de mauvais caractère, et qu’elle n’était point contag-ieuse. Chicoyneau eut beau écrire ensuite deux Mémoires justificatifs de cette opinion ; l’erreur était trop g*rossière : ce fut un cri universel de réfutatioa et de reproches. Mais, et c’est là le sing-ulier de l’affaire, ce fut la Faculté de Paris qui porta l’endos de cette g'rossière er-
reur ; on lui reprocha d’en être coupable par son entêtement arriéré dans les anciennes doctrines, on vanta ce qu’auraient pu faire des médecins moins entachés de préjug’és, et moins ig*norants de la science nouvelle. Ce fut un coup terrible. Le g*alénisme, qui ne reconnaissait pas les espèces morbides naturelles, était là pris ouvertement sur le fait, convaincu et condamné sans appel possible; en tombant, il entraînait son dernier trône, la Faculté de Paris.
En même temps, leschirurg*iens qui comptaient dans leurs rangs des hommes célèbres, résolurent de s’affranchir de la Faculté. Autrefois ils avaient lutté pour en faire partie quand elle était brillante et honorée: ils tendaient maintenant, en la conspuant et la voyant si branlante, à s’en séparer. Dès 1724, ils obtinrent du roi par Mareschal et Lapeyronnie, la création de cinq chaires de démonstrateurs royaux en chirurgie; ce qui était exorbitant pour l’ensemble de la Faculté, mais ce qui relevait la chirurgie. Bientôt même une Société, de chirurgie fut fondée en dehors de la Faculté, et cette société se fît donner, en 1748, des lettres patentes qui l’érigeaient en 'Académie de chirurgie. Elle ob+int que l’ancien hôtel de Bourgogne lui fût accordé, et y construisit un palais pour ses assemblées. Peu après un hôpital lui était encore concédé en face de son palais. La Faculté vit d’un mauvais œil, on le comprend, ce quelle nommait Xaudace des chirurgiens ; mais elle les voyait protégés et se sentait faible ; elle ne fît qu’une opposition indirecte, des critiques, des sarcasmes ; elle n’osa pas aller plus loin. Cela devait durer ainsi cinquante ans. Par un juste retour des choses d’ici-bas, la révolution qui détruisit l’ancienne Faculté balaya également l’Académie de chirurgie ; et lorsque des temps
nouveaux parurent, une nouvelle Faculté dè médecine avec une clinique fut précisément installéedans ce palais et cet hôpital des anciens chirurgiens.
Presque en même temps encore se posait la ques tion de l’inoculation de la variole qui entraînait la doc trine des espèces morbides, doctrine considérée à Paris comme une nouveauté contraire au galénisme. Un médecin de Montpellier avait vanté la pratique nouvelle, et la Faculté du Midi y accéda en même temps que la Société royale d’Angleterre, en même temps que toute l’Europe, La Faculté de Paris ne voulait pas s’y rendre et même défendait qu’on la propageât. En vain Bordeu qui était veiiu s’établir à Paris, publia en faveur de l’inoculation ce remarquable plaidoyer qu’il intitula Recherches sur Chistoire de la médecine. La Faculté était tenace; d’ailleurs, elle avait pour soutien dans cette lutte l’anti-spécifîcien Ghicoyneau, médecin de Louis XV jusqu’en 1752. Enfin il fallut se rendre: un arrêt en date de 1774 cassa ses défenses et autorisa contre elle la pratique nouvelle. Le médecin de Montpellier qui avait commencé à inoculer à Paris malgré elle, et qui dut s’arrêter quelques mois devant son opposition, put reprendre et continuer malgré la docte assemblée qui sé convertit peu à peu.
Enfin, un nouvel incident vint montrer jusqu’à quel point cette antique Faculté était méconnue, nous n’osons dire méprisée. En 1773 et 1776, des épizooties et des maladies épidémiques avaient ravagé plusieurs provinces. Le gouvernement qui en semblables circonstances s’adressait toujours à Elle, nomma, sans lui en faire part, une commission de médecins qui lui étaient tous étrangers, et qui devaient travailler sous la présidence de Lassone^ médecin du roi, membre de la Société de chirurgie et de l’Académie des sciences,
FKÉDAULT. — T. II.
homme d’ailleurs très-estimé pour sa science et son caractère très-charitable. Cette commission ne se tint pas à l’objet spécial dont elle avait mission : elle devint le centre d’une réunion de médecins agités et turbulents qui parlaient de changements et de réformes, comme tout le monde en parlait à cette époque, demandant la destruction des privilèges. En moins de deux ans, cette commission se constitua en Société de Médecine, rivale de la Faculté, et se donna Vicq-d’Azyr comme président. La Faculté se rappela les tentatives de la Chambre royale au xvii® siècle, s'alarma des progrès de la nouvelle réunion, et prit un arrêté à la date du 11 avril 1774, par lequel elle cassait la Société de médecine et en ordonnait sa dissolution. On n’en tint nul compte; l’arrêté passa inaperçu, et même la Société de médecine, comme pour braver, publia le tableau de ses membres, comprenant deux présidente, un directeur g’énéral, un secrétaire perpétuel, 30 associés de Montpellier et autres Facultés, 60 associés régnicoles, 60 associés étrangers. Elle annonçait en même temps une séance pour le 30 juin. Huit jours avant cette séance projetée, la Faculté, étant réunie en conseil ordinaire, fut avertie de ce qui se passait : grand est son émoi : elle décrète séance tenante que tous les docteurs qui se rendraient à la réunion annoncée seraient privés de leur grade et de leurs privilèges. Mais était-elle assez forte ; elle vieillie, perdue par ses intolérances, aujourd’hui sans protection, pour soutenir ce qu’elle avait pu faire au XVII® siècle? Quatre jours après, le 26 juin, paraissait un décret royal qui cassait l’arrêt de la Faculté, ordonnant aux huissiers de le biffer sur les registres de la Compagnie, et enjoignait de ne gêner en rien les réunions soit publiques, soit privées de la Société de médecine. Le lendemain, une lettre du garde des sceaux,
adressée au Doyen, déplorait que « l’aigreur de quelques jeunes doeteurs eût échauffé les esprits de la conipag'nie. » C’était la dérision ajoutée à la défaite.
Ce fut comme le coup de grâce. On écrivit un Mémoire justificatif adressé au roi, exposant les griefs, justifiant les prétentions : il n’en fut tenu aucun compte. La Société de médecine^ jeune, active, triomphait pour tout le monde, était en communauté de sentiment et d’opinion avec tous les ag’ités de l’époque, appelait à elle et bruyamment le mouvement scientifique, et se trouvait en relation avec les ministres par son président Vicq-d’Azyr, qui allait bientôt proposer un projet de réorg-anisation de la Faculté.
Ainsi, l’ancienne Université avait vu s’élever à côté d’elle, et attirant le mouvement scientifique par les nouveautés, le Collège de France^ le Muséum^ Y Académie des sciences^ la Société de chirurgie, devenue A cadémie de chirurgie, la Société de médecine. En 1788, de jeunes savants fondèrent aussi la Société philomatique., sorte d’institut scientifique, rival de l’Académie des sciences, qui elle aussi avait déjà besoin d’une rivale.
Mais la Révolution arrivait pour niveler toutes ces rivalités en les balayant : le 18 août 1792, un décret de l’Assemblée lég*islative supprimait tous les anciens corps privilég’iés. Il y avait en France 18 Facultés de médecine, dont 9 conservaient encore quelque activité; Paris, Montpellier, Toulouse, Besançon, Perpig*nan, Caen, Reims, Strasbourg et Nancy, et dont relevaient 15 collèges sans droit de réception. Tout fut supprimé. Vicqd’Azyr avait bien proposé un projet de réorganisation de l’enseignement médical, mais ce projet demeura momentanément oublié.
On sait la tourmente qui sévit alors sur la Francec Les troubles civils et la guerre occupaient tous les es-
prits, tout était déclassé, et dans la confusion, il n’y avait plus d’enseig'nement médical, sauf de la part de certains professeurs particuliers. La pratique médicale était libre; on prétend même qu’il y eut une pullulation de charlatans, chacun étant libre de s’intituler médecin ; et on raconte qu’à l’abri du désordre g*énéral, un ancien épicier s’était installé comme médecin des hôpitaux de Paris.
En 1794, le nombre des jeunes médecins était sing’ulièrement diminué ; on ne trouvait plus personne pour la médecine militaire. Le 2 frimaire an III (4 décembre 1794), Fourcroy et Thouret, membres de la Convention, firent adopter d’établir trois Ecoles de santé, h Paris, Montpellier et Strasbourg’ ; on installa celle de Paris dans le local de l’ancienne Académie de chirurg'ie, avec l’hôpital de l’autre côté de la place comme clinique, et le couvent des Cordeliers qui était à côté comme salles de dissections et d’opérations. Les élèves étaient prélevés, ou pour mieux dire réquisitionnés, parmi les jeunes g-ens ayant quelque instruction et se sentant quelque g'oût, de 17 à 26 ans. On en choisissait dans toute la France, 300 pour Paris, 150 pour Montpellier, 100 pour Strasbourg*. Ils étudiaient trois ans, et recevaient une solde de 1,200 fr. par an, comme les élèves de l’Ecole centrale des travaux publics. Aussitôt qu’on les croyait aptes à rendre service aux armées, ils partaient comme chirurg*iens militaires, et on les remplaçait par un nombre ég*al de nouveaux recrutés ou réquisitionnés. Douze professeurs donnaient l’enseig'nement. Cette org'anisation n’était faite que pour l’armée: quelques professeurs particuliers donnaient des leçons à d’anciens élèves, ou à quelques travailleurs isolés.
Cependant, dès 1794, le mouvement scientifique tendait à renouer Hs traditions. L’an IV (25 octobre 1795),
i Institut de France fut réorganisé en S académies ; on y comptait plusieurs médecins. Mais par une des singulières idées qui régnaient et qui faisaient considérer la médecine comme livrée aux spéculations idéales et sans solidité, par suite des triomphes de la philosophie matérialiste qui s’intitulait science analytique et exacte, la médecine ne fut acceptée dans l’Académie des sciences qu’à titre de disciple des sciences dites exactes et pour lui enseigner à se constituer par l’observation et l’analyse. Jamais la médecine n’avait été mise si bas ; jamais les sciences physiques et naturelles qu’elle avait élevées ne lui témoignèrent plus de dédain.
Le 6 messidor an IV (24 juin 1796), \d. Société démulation se formait sous l’inspiration de Bichat : le 22 mars précédent s’était installée une nouvelle Société de médecme. En avril 1797, la Société'philomatique reprit la publication de ses Bulletins quelle avait interrompue sous la Terreur.
Le mouvement scientifique reprenait donc son cours, les leçons de l’Ecole de santé étaient suivies, des professeurs particuliers avaient des élèves, le Journal de médecine se lisait. L’Ecole était ouverte du mois de mars 1795. Pour encourager les élèves, on proposa l’institution de ïEcole 'pratique en thermidor an V, août 1797, et l’année suivante on l’établit. En 1800, Leroux et Corvisart qui faisaient le Journal de médecine fondèrent la Société dinstruction médicale.
C’est alors qu’on commença de se plaindre des médicastres sans diplômes, et que la vieille routine d’une médecine officielle se reprit à parler haut. On n’avait pas su s’organiser dans la liberté et faire la justice dans l’indépendance : on crut nécessaire de se remettre sous la tutelle des hommes de places et de faveur. En 1803 (an AI), parut la loi qui réorganisait les Ecoles de savté
eLexig*eait à l’avenir les litres é'officier de santé ou de docteur pour l’exercice de la pratique médicale. Eu 1804 fut instituée la Société académique qui devait précéder de ving^t ans Y Académie de médecine; c’était réorg’aniser les rouag*es nécessaires à entraver tout mouvement scientifique indépenitant, comme s’il importait que les hommes qui avaient souffert le joug* de l’ancienne Faculté fissent sentir le leur à leur tour et dussent affirmer une fois de plus combien la férule du parvenu est plus dure que la règ'le de l’autorité traditionnelle. En 1808, la mesure qui devait consacrer l’autorité nouvelle fut remplie. Napoléon institua la g’rande Université dans laquelle les Ecoles de santé redevinrent des Facultés de médecine.
Je n’ai point à suivre ces destinées nouvelles, elles appartiennent à notre temps qui n’est pas encore de rhistoire, bien que nous vivions à une époque où les périodes se succèdent avec la rapidité et le fracas de la foudre. Pendant que j’achève de tracer les derniers traits historiques d’une institution qui avait duré six cents ans, j’entends les craquements qui préludent à l’effondrement des institutions nouvelles, lesquelles datent à peine de soixante ans et ont été tant de fois remaniées en si peu de temps !
Ce n’est point d’ailleurs sans un certain sentiment de tristesse que j’ai tracé rag*onie de nos antiques institutions, et que j’ai été conduit à mener, pour ainsi dire, leur deuil. Puis-je oublier, dans le moment où j’écris leur chute, tout le bien qu’elles avaient fait ; et appartient-il à l’histoire d’avoir la mémoire si courte jusqu’au point de méconnaître la grandeur de ces figures qui s’évanouissent dans le brouillard des âges ? Quand naguère je faisais visiter à mon fils ces masures de la rue de laBucherie, derniers débris de ces palais d’autrefois
qui ont abrité tant deg-loire, tant de travail et tant de dig-nité, j'oubliais un instant comme l’histoire les faiblesses des hommes pour ne me souvenir que de leurs bienfaits! C’est là que sont nés ces premiers travaux qui attiraient les intellig’ences aux jouissances et aux dons de l’esprit, lorsque toute l’Europe encore barbare ne chantait que les combats et les meurtres! C’est là sur la paille, dans des salles au sol de terre pilée, sans feu, souvent dans la misère, que se sont abritées ces g’randes lumières inieilectuellesqui ont éclairé l’Europe du moyen âg’e, et ensuite l’Europe moderne ! Cette chère Lutèce, si amoureuse des étrangers, qui le lui ont si mal rendu, hélas î c’était dans ces écoles qu’elle les attirait par ses applaudissements, qu’elle les fixait par ses faveurs pour le beau de l’esprit, par sa douceur et son aménité dans les relations, tout en réclamant la dig*oité du caractère; car c’est toujours par ces traits que notre chère patrie s’est illustrée quand elle n’a pas été souillée par l’esprit de ses hôtes! Quelles nobles et belles figures étaient celles de nos anciens, et comme ils avaient solidement cimenté leurs traditions dans leurs institutions! Les unes et les autres durèrent jusqu’à la grande Révolution, et même lui survécurent, tant il est vrai qu’on n’a su rien faire sans s’en inspirer, et que naguère encore, dans ma jeunesse, on citait les derniers tenants d’un autre âge, ces anciens médecins qui avaient conservé les habitudes d’esprit et de conduite qu’ils avaient prises autrefois. Je les vois encore dans leur tenue grave et douce, pleins d’une dignitL* aimable, aisés dans leurs manières et cependant pleins de retenue, non point empressés comme par le besoin ou l’avidité, mais mesurés et respirant la prudence, réservés dans leurs propos, d’une conduite honnête et laborieuse qui commandait l’estime, se donnant au malade
sans se livrer, sachant réserver leurs heures pour l’étude et la méditation, et quand ils n’étaient pas pieux, professant du moins le respect et l’honneur de la religion. Les temps sont bien changés, et ces souvenirs ne sont que plus chers !