CHAPITRE II
Hippocrate. — Sa vie. — La collection Hippocratique . — Cos et Cnide. — Le serment.
Hippocrate II naquit à Cos vers l'an 460 av. J.-C. , trente ans avant la guerre de Péloponnèse, la première année de la LXXX olympiade.
Fils d'Heraclite, petit fils d'Hippocrate I er , il appartenait à la célèbre famille des Asclépiades où, depuis Esculape, son fondateur, la médecine était héréditaire.
Hippocrate va vivre à une époque où tout est grand en Grèce, ou le génie sous toutes ses formes brille du plus vif éclat ; époque où s'élève dans sa sérénité la voix de Socrate et celle d'Anaxagore ; où dans le théâtre encore tout frissonnant des accents d'Eschyle, court l'émotion poignante des tragédies de Sophocle et d'Euripide, et éclate le large rire d'Aristophane. Autour de Périclès se pressent des orateurs comme Lysias, des peintres comme Zeuxis^ Polygnote etParrhasias, des sculpteurs comme Phidias, des mathématiciens comme Méton ; des historiens comme Hérodote et Thucydide. Dans cette phalange immortelle, Hippocrate
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a sa place, et on peut le dire, à la gloire de la médecine, cette place est belle.
Instruit dès sa jeunesse des premiers principes de la médecine, Hippocrate consacra plusieurs années à voyager. Il visita la ïhessalie, la Thrace, la Macédoine, la Lybie, étudiant les maladies, observant les épidémies propres à ces régions. Il exerça quelque temps la médecine à Athènes, puis revint dans sa patrie et se consacra tout entier au soulagement de ses concitoyens. La calomnie ne l'a pas épargné. Un certain Andréas l'accuse d'avoir brûlé la bibliothèqne des Cnidiens après l'avoir pillée à son profit. La haute moralité professionnelle d'Hippocrate, son habileté, sa perspicacité, sont aussi connues que son patriotisme. Sur ce sujet, vraies ou fausses, les anecdotes abondent. La peste ravage l'Illyrie, Hippocrate, prévoyant l'invasion du fléau dans sa patrie envoie ses deux filsThessalus et Dracon et son gendre Polybe au secours des populations affolées ; lui-même se rend à Athènes où l'épidémie vient d'éclater avec une incroyable intensité. On rapporte qu'il put conjurer le fléau en allumant dans les carrefours de la ville, de grands feux d'herbes aromatiques. Un mal mystérieux mine les jours de Perdiccas, prince de Macédoine. On parle de phtisie, de consomption ; Hippocrate reconnaît que le jeune prince se meurt d'amour pour Phyla, maîtresse de son père, et le doux remède qu'il prescrit sauve les jours de l'a-
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mant infortuné. On connaît la mésaventure d'Artaxercès et la fière réponse que fit Hippocrate aux offres fastueuses de l'orgueilleux monarque. Sa grandeur d'âme, son désintéressement, l'élévation de sa morale, la pureté de ses mœurs, sa charité et la haute dignité qu'il apportait dans l'exercice de son art, font d'Hippocrate une des plus belles figures médicales de l'histoire. On dit qu'il mourut à Cos en 346 av. J.-C. à l'âge de 109 ans.
S'il est difficile de faire la part de ce qui, dans la collection hippocralique, revient à l'école de Cos et à celle de Cnide, il ne l'est pas moins de fixer d'une façon à peu près certaine les ouvrages manifestement authentiques d'Hippocrate, ceux qui lui sont antérieurs et ceux qui sont dus aux auteurs qui l'ont suivi. On est aussi loin d'admettre que la collection hippocratique soit l'œuvre presque exclusive d'Hippocrate, que de voir en elle l'exposé d'une doctrine, une sorte d'ensemble dogmatique, de système uniforme où, dans les œuvres du maître comme dans celles des élèves, règne un même esprit. La critique moderne tout en conservant à Hippocrate une place des plus belles, tout en continuant de le considérer comme le premier médecin de l'antiquité, apporte plus de modération dans l'appréciation de son rôle. « Il est plus difficile de parler simplement d'Hippocrate que de faire éebo à ces élans d'enthousiasme de commande qui ne manquentjamaisde se produire chaque fois qu'il est
question du divin vieillard. La meilleure marque de respect qu'on puisse donner à son auteur c'est de le lire avec assez d'attention pour le comprendre
et découvrir ses vrais mérites Toutou du moins
presque tout ce qui a été écrit sur Hippocrate, entre Galien et M. Littré, est une œuvre à peu près stérile faute de méthode de critique, de connaissance de l'histoire et de science médicale. » (Daremberg. Bist. se. méd., p. 94.)
Commencée un peu avant Hippocrate, la Collection, d'après Littré, ne dépasse pas le temps où vivait Aristote. Elle se compose de traités didactiques de longue haleine, de recueils d'observations, véritables traités de cliniques, de résumés concis synthétiques sous forme d'axiomes comme les Aphorismes, de compilations comme les Coaques. En examinant chacun de ces ouvrages au point de vue de ses rapports avec les doctrines de l'époque, on peut distinguer trois groupes naturels dans la collection, ce sont :
Les écrits d'Hippocrate et de l'Ecole de Cos,
Les ouvrages de l'École de Cnide,
Les traités des maladies des femmes et des enfants.
Véritable compendium des connaissances médicales de l'époque, la Collection hippocratique comprend l'anatomie, la physiologie, la pathologie générale et spéciale, la chirurgie, la thérapeutique, et jusqu'aux questions les plus délicates relatives à
la dignité professionnelle et aux devoirs du médecin. L'anatomie etlaphysiologiehippocratique sont très limitées. Le Traité des fractures et des luxations, écrits authentiques d'Hippocrate, révèlent cependant, outre des connaissances et un sens pratique chirurgical qui font encore l'admiration des chirurgiens modernes, une science avancée de l'ostéologie et de l'arthrologie, ce qui s'explique facilement, les médecins grecs qui ne disséquaient pas ayant eu à leur disposition autant de squelettes humains qu'ils en voulaient. Les veines contiennent le sang; les artères sont pleines d'air, le cerveau, glande volumineuse , aspire les vapeurs qui se dégagent de l'intérieur du corps.
Deux systèmes pathologiques bien opposés existent côte à côte dans la Collection, et permettent d'attribuer suivant que l'un ou l'autre s'y reflète, les différents traités qu'elles contient soit à l'école de Cos, soit à celle de Cnide. Essentiellement synthétique, la pathologie de Cos a surtout en vue l'organisme et la maladie; la maladie est une, elle frappe tout l'organisme, elle évolue suivant des règles certaines, les symptômes ne sont queles modes de réaction de l'organisme aux prises avec la maladie : leur importance nosologique est secondaire : ils n'ont guère de valeur qu'au point de vue du pronostic. Procédant surtout par analyse, l'École de Cnide considère principalement et les organes et les maladies. Plus clinicienne que
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sa rivale, elle arrive à identifier la maladie et le symptôme, à localiser la maladie dans l'organe; et perfectionnant ses moyens d'investigation, elle préfère demeurer dans le terre à terre du diagnostic local, quitte à multiplier le nombre des affections, plutôt que de s'élever à la conception de l'entité morbide. C'est en se basant sur cette différence -de doctrine, que l'on peut attribuer à l'Ecole de Cnide les livres I et II des Maladies, et le Traité des affections internes, tandis que les Epidémies, le Pronostic, les ProrrJiétiques et le Traité des humeurs, émanent vraisemblablement de l'École de Cos. Du reste les grandes lignes de la pathologie générale sont esquissées dans la Collection. Les maladies y sont distinguées en aiguës et chroniques, en internes et externes, en sporadiqucs, endémiques et épidémiques. On s'attache avec le plus grand soin à signaler le rapport des maladies avec l'état de l'atmosphère, de la température; on recherche l'influence des pluies, des vents, des orages; la théorie des constitutions médicales saisonnières qui a joui en médecine d'une si grande vogue, et qu'on néglige peut-être trop aujourd'hui, est une conception essentiellement liippocratique. Une autre doctrine non moins célèbre est celle des crises et des jours critiques. Les crises sont les grands mouvements physiologiques humoraux qui annoncent la victoire de l'organisme sur la maladie ou sa défaite ; telles sont des sueurs abondantes,
des urines copieuses, des flux sanguins, bilieux, ou diarrhéiques : ces crises se produisent de préférence à certains jours fixes, et ces échéances ont une grande importance pronostique suivant qu'elles surviennent au quatrième, au troisième, au septième jour de la maladie. La théorie des jours critiques où l'on sent l'influence des idées pythagoriciennes sur la valeur des nombres dans les phénomènes cosmiques, est aujourd'hui et à juste titre bien discréditée ; elle ne répond en effet qu'à un nombre de faits beaucoup trop limités pour qu'on puisse l'ériger en règle.
La thérapeutique hippocralique se formule surtout dans le traité du Régime dans les maladies aiguës, dans le Traité de la diète salubre, et dans celui des eaux, des airs et des lieux qui est peut-être dû aux Cnidiens. Surtout expectante et comptant beaucoup sur les efforts de la nature, elle ne doit pas cependant s'endormir dans une sécurité trompeuse. Quoique la nature soit souvent le meilleur des médecins, natura medicatrix, elle marche trop en aveugle pour qu'if ne soit nécessaire, le cas échéant, de la remettre en bon chemin. C'est dans cette appréciation délicate de l'opportunité de l'intervention que réside l'art du médecin. Hippocrato connaissait la saignée, la révulsion, la purgation, les diurétiques et les sudorifiques. Son grand axiome chirurgical si connu est toujours vrai. « Ce que le médicament ne guérit pas, le fer le
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guérit; ce que le for no guérit pas, le feu le guérit; ce que le feu ne peut guérir est inguérissable. »
La collection hippocratique contient encore plusieurs ouvrages très importants sur les maladies des femmes et des enfants, et sur les accouchements, plusieurs traités de chirurgie et d'appareils comme Y Officine du médecin, et différents écrits sur la profession médicale, sur les devoirs qu'elle impose, tels que la Traité de bilaenséance, de l'Art, du médecin et enfin le Serment. On m'excusera de le transcrire ici. On peut sourire, en parcourant la collection hippocratique, des erreurs et des idées fausses dont le temps a fait justice, et pourtant, comme dit Horace :
Multa renascentur quœ jam cecidere, cadentque Quœ nunc sunt in honore...
Mais la médecine grecque eût-elle défendu cent fois plus d'idées fausses; eut-elle commis cent fois plus d'erreurs, qu'il suffirait de cette toute petite page vibrante d'émotion, pour la rendre digne de l'admiration et du respect des gens de cœur de tous les temps et de tous les pays.
Le Serment.
« Je jure par Apollon médecin, par Hygie ' par Panacie 2 et par tous les dieux et déesses que je