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CHAPITRE XVI

XIX <= siècle. — La théorie cellulaire. — Schwann et Virchow. — La théorie parasitaire. — Davaine et Pasteur.

C'est en 1838 que deux savants allemands, Schwann et Schleiden découvrirent, le premier pour les animaux, le Second pour les végétaux, qu'il existe un élément fondamental primitif de la matière organisée, qu'ils appelèrent la Cellule. Cette découverte était grosse de conséquences, elle contenait en germe toute la théorie cellulaire qui a joui et jouit encore aujourd'hui, dans la science, d'une si grande vogue. Bichat s'était arrêté à la différenciation grossière, visible à l'œil nu, des tissus entre eux. Le microscope de Schwann reculait la solution du problème en montrant que tous les tissus sont composés de cellules, que chaque cellule est une sorte d'organisme particulier, et qu'en réalité le corps n'est qu'un agrégat de myriades de cellules possédant chacune une individualité distincte. La cellule naît, vit et meurt : elle est sujette à des modifications morbides particulières, et de même qu'il y a une anatomie et une

physiologie propres à la cellule, de même il existe pour elle une pathologie spéciale.

La cellule est une particule de matière organisée : elle est de forme variable, arrondie ou comprimée par pression de ses voisines : elle se compose d'une enveloppe limitant une substance fondamentale ou protoplasma, qui renferme ordinairement un seul noyau, quelquefois plusieurs, avec un certain nombre de nucléoles et de granulations. Et voilà tout. Ce petit élément organique, dont les dimensions très variables, du reste, peuvent ne pas dépasser quelques millièmes de millimètre, peut à lui tout seul constituer certains organismes complets : ce sont les êtres monocellulaires. Mais il peut s'agréger par myriades et former des animaux ou des végétaux plus ou moins complexes. Dans tous les cas, l'axiome fondamental est que tout corps naît d'une cellule primitive, et que toute cellule provient elle-même d'une autre cellule : omnis cellula celhtlâ, la doctrine partie des dernières limites de l'iniiniment petit touche déjà aux problèmes les plus élevés et les plus ardus de la genèse de la vie. Il n'y a pas création de la cellule au sein d'un liquide nourricier, comme le pensaient Lebert, Vogel et Robin; le noyau de la cellule nouvelle n'est pas le résultat d'une sorte de cristallisation organique du protoplasma comme le croyait Schwann; la vie ne s'entretient que par succession de cellule à cellule, et cette succession s'opère par

formation de la cellule nouvelle aux dépens de la cellule ancienne, soit que le noyau se divise, soit qu'il pousse des prolongements, sorte de bourgeons qui se détacheront bientôt de la cellule mère, (Virchow). La cellule est le siège d'échanges organiques: en vertu d'une sorte de pouvoir sélectif, elle s'assimile les matériaux nécessaires à son entretien et au rôle qu'elle doit jouer dans l'économie, et elle se débarrasse des scories qui résultent de son fonctionnement ; de plus elle est contractile, et elle est sensible. Elle possède donc une vie propre, une physiologie particulière, différente suivant les différentes espèces de cellules. La cellule nerveuse, par exemple, n'a ni les mêmes besoins, ni les mêmes affinités, ni les mêmes réactions, ni les mêmes fonctions que la cellule hépatique. Participant à la loi de mobilité incessante, et de caducité fatale qui régit la matière organisée, la cellule a comme tous les êtres la mort au bout de sa carrière. Dès lors elle devient, pour l'organisme dont elle fait partie, un corps étranger dont il ne tarde pas à se débarrasser par les voies ordinaires d'élimination. Enfin la maladie ne l'épargne pas, et c'est à l'étude de cette pathologie cellulaire que sont consacrés les travaux d'Addison et surtout de Virchow. C'est entre les mains de ce dernier que la théorie cellulaire a acquis l'importance et la solidité d'une doctrine.

Un immense espoir de pénétrer enfin jusqu'au

plus profond de l'organisation du corps, d'assisler au fonctionnement de ses moindres rouages, de saisir sur le vif le rôle de la cellule dans l'état de santé et dans celui de maladie, entraîna un grand nombre de savants sur les traces de Virchow. Nul doute que la cellule se livrât bientôt aux chercheurs impatients les derniers secrets de la vie et de la mort. Hélas! l'énigme se pose toujours. Le microscope a fouillé tous les tissus du corps. Bien des lésions ont été découvertes dont nos pères ne supposaient pas l'existence : bien des questions jadis obscures ont été éclaircies ; quelques-unes qui semblaient autrefois lumineuses ont été obscurcies ; que 1 :s résultats aient été au-dessous de l'attente et que 1 on ait eu a subir bien des déceptions, cela est incontestable ; toutefois la théorie cellulaire a porté ses fruits et c'est à elle que l'histologie normale et pathologique doit les progrès si rapides et si considérables qu'elle a pu accomplir depuis la découverte de Schwann et de Schleiden.

Aujourd'hui toutes les espérances se tournent vers une doctrine de date relativement récente mais qui, à l'encontre de ses devancières, a su se faire précéder par des résultats pratiques d'une importance capitale. Certes l'histoire est remplie de ces enthousiasmes irréfléchis dont l'exagération nous fait sourire aujourd'hui ; et notre expérience n'est plus à faire sur les avortements successifs de bien des tentatives. Et cependant, en présence de l'œuvre

accomplie, des découvertes réalisées, des bénéfices obtenus, la réserve prudente, sur laquelle se tenaient la plupart des médecins, tombe chaque jour; les résistances s'éteignent, les hésitants se rallient et les adversaires se recueillent ; la découverte des microbes et de leur rôle dans la genèse des maladies a fait, on peut le dire, éprouver à la médecine une révolution qui n'a de comparable, dans son histoire, que le bouleversement produit par le livre d'IIarvey.

De tout temps l'idée du parasitisme a existé dans la science; il suffisait d'ouvrir les yeux pour apercevoir les gros parasites animaux, la vermine que la malpropreté et la misère entretient et multiplie. Longtemps on considéra la gale comme produite par une altération morbide du sang, par une acrimonie particulière des humeurs, par un vice psorique de l'économie; et pourtant Avenzoar la regardait déjà comme engendrée par un parasite; mais il fallait les travaux de Gales, de Renucci, de Bazin et de Hardy pour que la nature parasitaire de la gale fût définitivement admise. Aujourd'hui non seulement on connaît le sarcopte de la gale, mais encore on sait le détruire : en deux heures la thérapeutique actuelle vient à bout d'une affection qu'il fallait autrefois des mois et des années pour guérir.

Ce n'est pas seulement sur nos téguments que les parasites peuvent se greffer : ils se développent

aussi dans l'intérieur de nos organes, témoins les kystes hydatiques des viscères, les tœnias, les ascarides, la trichinose, etc. Gruby en 1844, découvre le parasite de la teigne tondante, Schœnlein celui de la teigne fareuse; Eichstedt celui du pityriasis versicolor ; Berg de Stokholm celui du muguet. Déjà il ne s'agit plus d'animaux mais de champignons, de végétaux analogues aux algues mais encore relativement élevés dans l'échelle organique. Aujourd'hui on admet que la plupart des maladies infectieuses, épidémiques, contagieuses, pour ne pas dire toutes, sont produites par le développement dans l'organisme d'êtres microscopiques particuliers, qui vivent et se multiplient à ses dépens : ce sont les microbes : ceux-ci jouent vis-à-vis des éléments organiques un rôle identique à celui que remplissent les ferments animés dans les mi-

I lieux où ils se développent.

Dans ses travaux sur la fermentation, M. Pasteur, renversant la théorie chimique de Liebig qui admettait que les levures ne font que transmettre aux liquides fermentescibles le mouvement de décomposition dont elles sont animées, reprit les idées émises dès 1839 parCagniard-Latour, et découvrit que la levure est un ferment organisé; qu'elle vit, se développe et se nourrit aux dépens du milieu où elle est plongée, que c'est en s'assimilant certains éléments de ce milieu qu'elle en produit la décomposition; ainsi s'opère sous l'in-

fluence de la levure de bière, le dédoublement des solutions sucrées en alcool et acide carbonique. « Une fois bien convaincu que l'infinie petitesse de ces agents ne les empêchait pas d'être très actifs et qu'on avait le droit de les rechercher dans une foule de phénomènes où leur présence était inconnue ou ignorée, M. Pasteur n'eut, pour ainsi dire, qu'à ouvrir les yeux pour voir se succéder devant lui une série de découvertes. Il montra les ferments à l'œuvre dans la fabrication du pain, la coagulation du lait, la putréfaction de l'urine, et des substances organiques, dans les maladies des vins et de la bière et, chose plus singulière et plus nouvelle, dans les maladies des vers à soie ; de sorte qu'à leur rôle d'agents destructeurs de la matière morte, ces êtres microscopiques semblaient pouvoir ajouter le rôle d'agents désorganisateurs des tissus vivants. » (Duclaux, Ferments et maladies p. 10.)

Déjà en 1851 , Davaine et Rayer avaient découvert, grâce au microscope, un organisme particulier dans le sang des animaux morts du charbon. C'était un élément allongé en forme de bâtonnet, ayant une longueur un peu supérieure au diamètre d'un globule sanguin. La bactéridie charbonneuse était-elle donc l'agent pathogène de la maladie, et constituait-elle le mode de contage d'animal à animal? Ce fut l'opinion de Davaine. Pour en donner une démonstration expérimentale, il inocula à

des moutons une goutte de sang charbonneux: les animaux moururent ; l'inoculation avait reproduit la maladie. Alors de tous côtés s'élevèrent des objections; pour les réduire à néant, il fallait isoler la bactéridie charbonneuse, l'inoculer seule, indépendamment de tout autre produit, et l'expérience deviendrait concluante. C'est ce que fit M. Pasteur: sa méthode de culture lui permit d'obtenir la bactéridie à l'état de pureté, par élimination successive de tous les autres éléments avec lesquels elle se trouvait confondue dans le sang charbonneux; le liquide de culture filtré fut démontré inoffensif, la bactéridie seule reproduisit par inoculation la maladie. Elle était donc, à n'en plus douter, le microbe pathogène du charbon.

Forte de cette démonslration, la doctrine microbienne pénètre en médecine. Un grand nombre de maladies jusqu'alors attribuées à un vice particulier des humeurs, à un génie spécial, à un état constitutionnel de l'organisme, à une diatkèse, ont été reconnues comme engendrés par des parasites spécifiques. Les expériences de Yillemin et de Chauveau avaient démontré l'inoculabilité de la tuberculose ; Koch, il y a quelques années à peine, en découvrit le bacille caractéristique. Le choléra asiatique que les récentes épidémies ont permis d'étudier à ce point de vue, semble lui aussi devoir être rapporté au développement d'un bacille particulier. (Koch.) La pyohémie, la scepticémie,

l'érysipèle, la diphtérie, les fièvres éruptives, le typhus récurrent, la fièvre typhoïde, la pneumonie, la syphilis, etc., sont actuellement considérées par la plupart des palhologistes comme devant rentrer dans la classe des affections parasitaires : pour plusieurs de ces maladies la démonstration est faite, pour d'autres elle est sur le point d'être réalisée. Dans celte nouvelle conception de la maladie, l'organisme devient un terrain de culture pour le parasite, comme la solution sucrée pour la levure de bière. Sans doute il y a des degrés dans l'énergie fonctionnelle du microbe : sans doute aussi l'organisme où il se développe est plus ou moins favorable à la culture : il semble qu'à l'égard du virus de certaines maladies comme le charbon, la morve, la syphilis, la rougeole, la vulnérabilité du corps humain soit extrême : pour d'autres affections au contraire, elle est beaucoup moindre : il faut compter avec le degré de prédisposition, de réceptivité que présente l'organisme; autrement dit, la question du terrain subsiste tout entière, et laisse debout tout ou presque tout ce que la médecine ancienne nous a appris sur les états constitutionnels, les tempéraments, etc. Conditions des plus importantes pour le clinicien, et dont un enthousiasme exagéré pour la doctrine nouvelle serait disposé à faire bon marché. On aura beau inoculer la tuberculose à un sujet réfractaire, il n'y a pas à craindre qu'il devienne tuberculeux.

S'il faut le germe pour que la maladie évolue, il faut aussi un terrain approprié.

En résumé, grâce à la théorie microbienne etaux recherches qu'elle a inspirées, la pathogénie de bien des maladies a changé de face, et nous connaissons dans bien des cas l'agent sans lequel la genèse spontanée de l'affection est impossible. Mais ce serait peu de chose si les résultats pratiques n'étaient venus sanctionner la doctrine nouvelle. Certes elle n'a plus à faire ses preuves dans l'industrie et l'art vétérinaire, depuis les travaux de M. Pasteur, sur les maladies du vin et de la bière, sur le rouget du porc, le choléra des poules, la pébrine des vers à soie, et le charbon. En est-il de même en médecine? c'est aux chirurgiens, c'est aux accoucheurs de répondre. Grâce aux méthodes antiseptiques introduites dans la pratique par A. Guérin. Lister et ses élèves, il n'est pas d'audace que la chirurgie ne puisse se permettre et que le succès ne vienne couronner. Les opérés guérissent aujourd'hui dans ces mêmes hôpitaux où, il y a trente ans, tous ou presque tous mouraient de septicémie, de pyohémie, d'erysipèle, et nos maternités ne sont plus ravagées par la fièvre puerpérale. Et ce n'est pas tout; non seulement on arrive à lutter efficacement contre les innombrables germes malfaisants qui peuplent l'air, la terre et l'eau; à leur interdire l'entrée par effraction dans l'économie, mais encore on est sur le point de les combattre par leurs propres armes,

en rendant l'organisme réfractaire à leur action à l'aide de vaccinations de virus atténués. C'est encore à M. Pasteur que l'humanité aura dû cette découverte. Est-il téméraire d'espérer que dans un avenir plus ou moins rapproché on n'arrive à guérir bien des maladies réputées incurables, alors qu'il semble que le problème vienne d'être résolu pour la rage?

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