CHAPITRE III
D'Hippocrate à Galien. — École d'Alexandrie. — La médecine à Rome avant Galien.
A peine le tombeau de Périclès était-il exposé au Céuamique que déjà commençait cette œuvre de destruction lente qui après avoir fait passer la puissance d'Athènes à Sparte et de Sparte à Thèbes, devait réduire la Grèce sous la domination macédonienne. Dès lors elle ne tentera plus que de glorieux mais impuissants efforts pour reconquérir une liberté que Paul-Emile lui enlève définitivement sur le champ de bataille de Pydna. L'éclat de son étoile va pâlissant de plus en plus, et c'est à peine si pendant les cent années qui suivent la brillante période hippocratique quelque grand nom médical peut être cité, à l'exception bien entendu de Platon et d'Aristole qui n'appartiennent pas à proprement parler à la médecine. Dioclès de Caryste mérite seul une mention particulière; esprit indépendant il discute avec Hippocrate dont l'œuvre, tout admirable et admirée qu'elle était alors, n'était pas l'objet de cette ado-
IS histoire
ration servile el irraisonnée dont les siècles suivants l'entourèrent. La science et les arts quittent la Grèce ensanglantée par les discordes civiles et les guerres étrangères. Eumène fonde la bibliothèque de Pergame, et Plolémée Soter, lieutenant d'Alexandre, celle d'Alexandrie, qui devait moins d'un siècle plus tard contenir six à sept cent mille volumes. De toutes parts les savants, les littérateurs, les artistes affluent en Egypte; Alexandrie devient le centre d'un mouvement intellectuel que favorise l'énergique impulsion des Ptolémées. Les dissections des corps des criminels sont permises et l'anatomie accomplit un pas immense avec les deux fondateurs de l'école d'Alexandrie, Hérophile de Calcédoine et Erasistrate. La connaissance du' cerveau, de ses enveloppes, de la moelle épinière et des nerfs date de leurs travaux, et l'anatomie moderne a conservé le nom de Pressoir d'Hérophile au confluent postérieur des sinus veineux qui rampent dans l'épaisseur de la dure-mère.
Tels étaient, à Alexandrie, les deux représentants de la doctrine bippocratique : ils en avaient puisé les principes dans les enseignements de leurs maîtres Praxagoras et Chrysippe, et ils surent les transmettre à une longue suite d'élèves parmi lesquels ont doit citer Eudème leur contemporain, Démétrius, Zenon deLaodicée, et Dioscoride Phacas, commentateur d'Hippocrale qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme, Dioscoride dA-
nazarbe, médecin grec du commencement de 1ère chrétienne, et auteur du grand traité de matière médicale où les Grecs, les Latins et les Arabes ont uniquement puisé jusqu'à la renaissance. A côté d'eux, il ne tarda pas à se développer une secte rivale, la secte empirique fondée par Philinus de Cos et Sérapion d'Alexandrie, dont le principal continuateur fut Héraclide de Tarente. Hostile à l'hypothèse, se reconnaissant incapable d'arriver par le raisonnement à la connaissance de la nature des maladies et du meilleur traitement à leur appliquer, l'empirisme proclame la nécessité del'observalion minutieuse et journalière du malade, de la surveillance attentive des médicaments el de leurs effets. Il ne se paie pas de théorie; il lui faut des laits. Le « Trépied » sur lequel le médecin empirique doit asseoir ses connaissances, consiste dans des observations personnelles (autopsie), dans les observations des autres soigneusement contrôlées (histoire) et enfin dans l'analogie qui permet de conclure d'un cas semblable ou à peu près à un autre cas. Quoiqu'on en ait dit, la méthode empirique telle que la comprenaient les médecins alexandrins, si elle ne permettait pas les vastes conceptions du dogmatisme hippocralique, eut du moins l'avantage de faire redescendre au chevet des malades la médecine qui, déjà gonflée d'hypothèses, commençait à s'élever majestueusement dans les nuages.
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Cependant Rome étendait ses conquêtes et par la fortune de ses armes commençait à s'élever au premier rang. L'Italie était soumise; la puissance carthaginoise était anéantie; la Grèce et la Macédoine venaient d'être réduites en provinces romaines. Et déjà Rome subissait l'influence du gé nie grec, à la grande indignation du vieux part romain. Dès l'année 219 avant Jésus-Christ un médecin grec, Archagatus du Péloponnèse, était venu s'établir à Rome. Plein d'espoir dans la science et les talents du nouveau venu, le public l'avait bien accueilli; mais de la boutique qu'on lui avait donnée s'échappaient de tels cris quand il maniait le fer et le feu, qu'on s'éloignait avec effroi, et qu'on ne l'appela plus que le « bourreau ».
Avant lui, la médecine à Rome dut être surtout domestique. Le père de famille, qui avait le droit de mort sur les siens, avait sans doute aussi celui de les guérir s'ils tombaient malades. Personne plus que le vieux Caton, ennemi irréconciliable de la médecine scientifique, ne médicamenta avec plus d'ardeur et lui et ses proches. C'est donc de Grèce et surtout d'Alexandrie alors en pleine célébrité que Rome reçut les premiers médecins dignes de ce nom. Asclépiade deBithynic est sans contredit le plus célèbre des Alexandrins qui apportèrent aux Romains les trésors de la science grecque. Disciple de Démocrite et d'Epicure, partisan des
atomes et des pores, Asclépiade poussait l'originalité d'esprit jusqu'au paradoxe, l'indépendance vis-à-vis des anciens jusqu'à l'irrévérence. Doit-on beaucoup l'en blâmer? et cette attitude pour si cavalière qu'elle semble, ne vaut-elle pas autant que l'adoration de convention ou les génuflexions hypocrites? Asclépiade jouit d'une célébrité colossale, que ses rivaux attribuent à une extrême complaisance vis-à-vis du malade dont il flattait les penchants, qu'iljugeait assez malheureux pour ne pas ajouter aux souffrances de la maladie les tortures du traitement, et auquel il permettait, licence inouïe, le libre usage du vin ! Il paria, grâce à sa méthode, qu'il ne serait jamais malade, et il gagna son pari, car il eut la chance do mourir d'accident. Peu versé dans la connaissance de l'anatomie , Asclépiade pensait que les maladies aiguës sont dues au rétrécissement des pores, et que les maladies chroniques sont causées par le relâchement des pores, ou l'insuffisance des atomes. C'est l'aurore du méthodisme, de la doctrine de Thémison, son élève. Asclépiade a écrit trois livres sur les Maladies aiguës, deux livres de commentaires sur Hippocrate, un traité des Fièvres 'périodiques et un ouvrage sur l'emploi du vin dans les maladies.
Pour Thémison de Laodicée, les maladies sont dues soit à un relâchement des tissus (laxum), soit à un resserrement de ces mêmes tissus (strie-
"Il HISTOIRE
tnni). Il existe une troisième catégorie d'affections où le strictum et le laxum existent côte à côte, ce sont les maladies mixtes. De là deux indications thérapeutiques capitales, relâcher ce qui est resserré, resserrer ce qui est relâché; voilà le méthodisme, doctrine solidiste où l'on a voulu voir comme un avant-coureur des idées de Ilaller, de Brown et de Broussais.
Thémison a-t-il pu arriver à la réalisation de ses fins thérapeutiques? nous n'en savons rien, ' toutefois sa pratique ne dut pas être heureuse si I l'on en croit le vers de Juvénal :
Quot Thémison œgros autumno occident uno I
Mais Juvénal était si méchant !
A côté du méthodisme, on doit signaler deux sectes moins importantes, le pneumatisme d'A- i thénée d'Attalie (contemporain de Néron) et l'épisynlhétisme ou éclectisme, fondé par Agathinus et Archigènes.
Trois grandes figures médicales, qui n'appartiennent pas à proprement parler à une secte biea définie, complètent cet exposé rapide de la méde- ' cine à Borne depuis l'invasion des Alexandrins, jusqu'à l'an J 30 après Jésus-Christ, c'est-à-dire jusqu'à Galien. Ce sont : Celse, Arétée de Cappadoce et Soranus d'Éphèse.
Celse (Aulus Cornélius Celsus) est l'auteur d'une encyclopédie médicale, le de lie medicà,
remarquable par la clarté de son exposition, non moins que par l'élégance et la pureté du style, et qui lui a valu le surnom de Cicéron des médecins. Résumé des connaissances médicales depuis Ilippocrate jusqu'au siècle d'Auguste sous le règne duquel Celse a probablement vécu, c'est dans ce livre qu'il faut chercher un exposé lumineux des trois grandes sectes qui se partageaient alors la médecine, le méthodisme, le dogmatisme et l'empirisme. Celse qui sans doute n'était pas un médecin de profession, mais un de ces philiàtres que leur esprit curieux portait à s'occuper de médecine en amateurs, n'est même pas cité par les médecins du temps. Quintilien, il est vrai, lui reconnaît un certain talent littéraire. Le de Re medicà fut à peu près oublié jusqu'au xv e siècle, où l'on peut dire qu'il fut véritablement retrouvé par Thomas Perentoncelli.
Éclectique convaincu , clinicien de premier ordre, partisan d'une thérapeutique active, des narcotiques énergiques et des purgatifs violents, Arétée de Cappadoce pratiquait probablement sous le règne de Vespasien et de Néron. Son Traité des maladies aiguës et chroniques nous est parvenu presque entier.
La critique historique moderne place presque sur le même rang pour le génie, Soranus d'Ephèse et Galien. C'est que Soranus excella clans toutes les parties de l'art ; médecine, chirurgie, anatomie,
gynécologie et accouchements. Ses ouvrages écrits en grec sont très nombreux. Ils ont été traduits en latin par Cœlius Aurélianus, obscur copiste du n° siècle auquel un certain nombre de ces écrits ont été, à tort, attribués. C'est ainsi que le traité de Morbis acutis et chronicis de Cœlius Aurélianus n'est pas un ouvrage personnel; ce n'est que la traduction du principal écrit de Soranus. On a encore de ce dernier un traité de chirurgie et un traité des maladies des femmes. Soranus vécut sous Trajan et Vespasien, il n'avait guère qu'une vingtaine d'années de plus que Galien.