CHAPITRE IV
Galien. — Sa vie. — Son œuvre.
Claude Galien est né à Pergame, en Mysie, l'an 131 après Jésus-Christ. Lui-même nous fournit une histoire complète de sa vie. Fils de Nicon, dont il retrace avec émotion et les mérites et la science et les vertus, Galien, dès sa jeunesse, se livra avec passion à l'étude de la philosophie, surtout de la dialectique. Puis, abordant l'étude de la médecine, il se familiarisa sous les maîtres les plus célèbres avec les différents systèmes médicaux qui se partageaient les écoles de cette époque. Il étudie le dogmatisme avec l'anatomiste Satyrus, l'empirisme avec ^Eschrion, l'hippocratisme avec Stratonicus. Il se rend à Smyrne, à Corinthe, à Alexandrie; puis après avoir visité l'Asie Mineure, la Palestine, la Lycie, la Crète, Lemnos et File de Chypre, il revient à Pergame où il est nommé chirurgien du gymnase des gladiateurs. Des troubles politiques l'obligent à quitter sa ville natale et à venir à Rome où il ouvre un cours public d'anatomie et de physiologie. Le charme et l'entrain de son élo-
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qucnce, l'élégance et la richesse de sa parole jointes à l'attrait des vivisections méthodiques et des expériences dont il savait rehausser l'intérêt de ses leçons, lui acquièrent bientôt une célébrité considérable, mais déchaînent contre lui l'envie de ses confrères. La peste éclate à Rome; oublieux de ses devoirs, Galien fuit lâchement devant l'épidémie et revient à Pergame. Puis il se rend à Aquilée pour soigner Marc-Aurèle et Lucius Verus; mais la peste se déclare à Aquilée et met encore une fois Galien en fuite. En vain Marc-Aurèle tâche de le décider à l'accompagner dans son expédition contre lesMarcomans; Galien, peu soucieux d'affronter les dangers de la guerre, reste à Rome, et guérit le jeune Commode, âgé de neuf ans, le jeune Sextus, autre fils de Marc-Aurèle, et plus tard Marc-Aurèle lui-même, atteint d'une grave affection de l'estomac.
Dès lors son autorité est incontestée; Galien, au faîte de la gloire et de la puissance, voit se succéder sur le trône Commode, Pertinax et Septime Sévère. Il mourut vers l'âge de soixante-dix ans. La célébrité dont il avait joui pendant sa vie ne fit que s'accroître après sa mort. Pergame fit frapper en son honneur des médailles commémoratives.
La fécondité de Galien est immense, presque invraisemblable. Son œuvre ne comprenait pas moins, dit-on, de cinq cents écrits sur la médecine, et de deux cent cinquante sur l'histoire, les ma-
thématiques, la grammaire, etc. La plus grande partie de ces ouvrages est perdue. Un incendie qui dévora le temple de la Paix, la bibliothèque palatine et plusieurs maisons de la via Sacra, entre autres une «to6^xy] où la collection de ses ouvrages était mise à la disposition des médecins, fut cause de cette perle irréparable.
Les principaux ouvrages médicaux de Galien sont : le Traité de ï utilité des parties, le Traité des lieux affectés, et les commentaires qu'il a laissés sur différents écrits d'IIippocrate.
Galien admet les quatre éléments : L'air, le feu, la terre et l'eau, et les quatre qualités élémentaires, le sec, le chaud, le froid et l'humide. Le corps qui est composé des quatre éléments, est constitué par les quatre humeurs (sang, pituite, bile, alrabile), par des solides, et par des esprits (naturels, vitaux et animaux). L'âme gouverne le corps, image du Dieu intelligent, bon et sage qui gouverne le monde. C'est là du pur spiritualisme. Il reconnaît dans le corps trois facultés principales correspondant aux trois variétés d'esprits, et quatre facultés secondaires qui existent pour chaque organe, facultés attraclrice, retentrice, élaboratrice et expultrice.
Son anatomie fit loi jusqu'à Vésale. Les erreurs y fourmillent, Galien n'ayant jamais disséqué que des animaux, des magots s'il l'on en croit Cuvier. Sa philosophie vaut moins encore. 11 y domine un
perpétuel souci Je tout expliquer, de tout admirer, de voir en toute chose l'intelligence et la bonté du Créateur; Galien a tout vu, tout compris ; l'intelligence divine n'a pas de secret pour lui : c'est de l'antropomorphisme théologique. L'air entre dans les poumons, de là passe dans le cœur et monte dans les carotides pour aller rafraîchir le cerveau. Toutes les artères contiennent de l'air, suivant la conception hippocratique ; Galien leur accorde cependant une petite quantité de sang. A côté de ces monstruosités, on trouve d'admirables vues sur le cerveau où il place le siège de l'intelligence, des expériences remarquables sur la moelle épinière dont, à l'aide de sections méthodiques transversales et longitudinales, il reconnaît le rôle dans la motilité et la sensibilité. La théorie de la génération est fausse ; Galien considérait le sperme comme la graine du nouvel être.
Pour lui, la santé résulte de l'équilibre parfait des actes vitaux, et plus spécialement de la crase ou mélange dans les humeurs d'après les proportions convenables des quatre éléments et de leurs propriétés correspondantes. Les états imparfaits de ce mélange donnent lieu aux intempéries; ce n'est pas encore la maladie. Celle-ci n'est constituée que lorsque l'équilibre entre les éléments et les humeurs est définitivement rompu. L'altération des solides dans leur conformation ou leur texture est aussi une cause de maladie. Les altérations fonctionnelles
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sont les symptômes, l'altéraLion matérielle est la maladie elle-même. A côté de ces hypothèses qui forment la partie théorique du système, que de belles et sages observations sur les fièvres, intermittentes ou continues, sur certaines paralysies de cause centrale, sur les affections des voies urinaires, etc., etc.
<t Combien le médecin de Pergame aurait hâté leperfectionnement delà science s'il avait su mettre un frein à son imagination, s'il ne s'était pas laissé emporter comme un cheval indompté, par son goût pour les systèmes et les explications, et surtout si ses successeurs n'avaient pas négligé le côté vraiment pratique de sesvolumineux ouvrages pour s'égarer avec lui à la poursuite de vaines théories ! » (Daremberg.)
L'œuvre de Galien est à la fois une protestation contre les sectes médicales qu'il considère comme un danger pour la science, et une affirmation énergique de la tradition hippocratique. Dans le concert discordant des dogmatiques, des méthodistes, desempiriques, despneumalistes etdes éclectiques, la grande voix de Galien s'élève pour imposer le silence. Doublement puissant par l'autorité d'Hippocrate et par celle d'Aristote, il applique à la doctrine de Cos la systématisation à outrance du philosophe de Stagyre- L'hippocratisme, tout en restant le même dans son essence, perd son cachet de simplicité, de candeur, on pourrait presque dire
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de bonhomie patriarcale pour prendre entre ses mains les allures orgueilleuses et l'arrogance hautaine de la philosophie aristotélique. Certes la médecine n'était pas mûre pour le trône que Galien avait rêvé pour elle. Ce fut là l'erreur de ce grand esprit; elle s'explique assez par l'amour-propre excessif, la vanité outrée presque naïve du médecin de Pergame. « Je pense, dit Bordeu, qu'il chargea la médecine de mille futilités, qu'il arrêta ses progrès, qu'il l'enterra dans un bourbier dans lequel prirent naissance des nuées d'insectes rongeurs, et duquel sortit dans la suite la poussière de l'école. Je pense, en un mot que l'empirisme et la méthode et même la manière d'Asclépiade dureront encore lorsque Galien sera connu comme ces anciens conquérants qui ont donné occasion à mille morts. Les médecins diront : « Dieu « nous garde d'un Galien et surtout de son armée « pédante et burlesque. » Certes Galien fut un très grand homme, mais il fut aussi heureux que grand. C'est à son génie qu'il doit la plus grande part de sa célébrité, mais la disparition des ouvrages antérieurs qui l'ont laissé presque seul debout, leslouanges quelui accordèrent saint Jérôme et saint Grégoire de Nysse, ce qui lui assura les suffrages des chrétiens, l'admiration que lui témoignèrent les jurisconsultes ont aussi contribué à l'étonnante fortune dont il a joui. »