CHAPITRE VII
Anatomie et physiologie au XVII e siècle : Harvey et la circulation du sang. — Aselli, Pecquet, Sténon, Ruysh, Leuvenhoeck, etc. — Pathologie clinique . Sydenham et Morton. — Chirurgie.
L'événement capital de*l'histoire médicale du xvii° siècle est la découverte de la circulation du sang par Harvey.
Guillaume Harvey naquit à Folkestone le 1" avril 1578, il était l'aîné de neuf enfants : mais tandis que ses frères parvenaient rapidement à la richesse par le commerce, lui-même chercha dans l'étude des avantages plus précieux. Après avoir étudié à Cantorbéry puis à Cambridge, il visita la France, l'Allemagne et l'Italie, suivit à Padoue les cours de Casserius et de Fabrice d'Acquapendente ; c'est à ce dernier qu'il dut la connaissance des valvules des veines dont il devait tirer tant de profit pour l'édification de sa théorie de la circulation du sang. Son titre de docteur conquis à Padoue ne lui suffisait pas; de retour à sa patrie, Harvey voulut, en bon Anglais, obtenir à l'école de Cambridge lacon-
sécration de son grade. Bientôt il se fait agréger parmi les membres du collège de médecine de Londres ; et, nommé médecin de l'hôpital de Saint-Barthélémy, il ne tarde pas à occuper la chaire d'anatomie et de chirurgie. L'éclat de son enseignement non moins que la célébrité de sa pratique lui ouvrit le palais des rois. Jacques I er en fit son premier médecin; et plus tard, investi des mêmes fonctions auprès de Charles I er , Harvey ne fut pas de ceux qui, aux heures sombres, ménagent leur fidélité. Après la bataille d'Edge-Hill, il accompagna à Oxford le prince infortuné en qui il avait trouvé un protecteur e? un ami. Son dévouement au roi fut cause du pillage de sa maison de Londres. On brûla ses manuscrits, c'étaient surtout des notes destinées à son traité de la génération des animaux. Ce travail, composé de nombreuses observations prises sur les biches du parc de Windsor que Charles I er avait mises à sa disposition, fut publié plus tard, contre son gré, par Georges Ent ; et s'il est généralement considéré comme d'une facture inférieure aux autres ouvrages d'Harvey, c'est qu'il fut en grande partie écrit de mémoire et sans que son auteur ait voulu y mettre la dernière main, dégoûté qu'il était des polémiques ardentes et des attaques furibondes qu'avait suscitées son livre sur la circulation.
Comblé d'honneurs par le collège des médecins de Londres, dont il refusa la présidence à cause de
la débilité de sa santé, ce grand homme mourut en 1658.
C'est en 1628 que parut YExercitatio anatomica de motu cordis et sanguiriis. Un coup de tonnerre abattait enfin le vieux chêne pourri de la physiologie galénique ; c'était prévu. Depuis plus de cinquante ans les nuages s'étaient amoncelés, et l'orage grondait sourdement sur sa tête. C'avait été Paracelse et ses fureurs impuissantes de théoricien ignorant. Ce furent ensuite lés anatomistes dont le scalpel mettait à nu chaque jour une nouvelle erreur du maître infaillible. Ce turent enfin Vésale, Fabrice d'Acquapendente, M. Servet, Colombus et Césalpin. Pour Galien. le foie est l'organe central où s'élabore le sang. Il est le point de convergence de toutes les veines ; le sang qui n'existe guère que dans les veines ne circule pas, il se meut en vertu d'une sorte de flux et de reflux dont la cause est dans les facultés attractives ou répulsives des organes qu'il baigne. Le sang que la veine cave fournit au cœur droit en traversant l'oreillette correspondante de part en part, est en perpétuel état d'échange avec l'air que contient le cœur gauche : cet air qui remplit tout le système artériel est amené dans le cœur par les veines pulmonaires (veines artérieuses) qui l'ont reçu du poumon et de la trachée. A travers la cloison qui sépare le cœur droit du cœur gauche s'établit l'échange entre liquides et gaz, de façon que les artères nées
5i HISTOIRE
du cœur gaucho contiennent de l'air et un peu de sang, que le système veineux ou relation avec le cœur droit contient du sang et un peu d'air. En résumé le foie est tout ou presque tout, le cœur n'est rien ou presque rien dans l'économie de la masse sanguine. Voilà le monstre qu'Harvey devra terrasser.
Ce n'est qu'après de longues années d'études patientes et d'observations minutieuses qu'il se décida en 1619 à professer publiquement sa théorie nouvelle ; ce n'est que neuf ans après, en 1628, qu'il osa, dans la pleine et entière certitude de la vérité de sa découverte, imprimer le livre qui l'a rendu immortel. « Combien cette admirable circonspection contraste avec l'empressement que tant de petits esprits mettent à s'assurer la priorité de découvertes dont personne ne leur envie l'honneur, et qui, répandant une pâle lumière dans quelque obscure assemblée, no sortent du néant que pour retomber dans l'oubli. » (Jourdan.)
Pour Harvey le sang circule, et le cœur est l'organe central de sa circulation C'est du cœur gauche et par sa contraction que le sang est lancé dans l'aorte et dans les artères jusqu'au plus intime des organes qu'il nourrit : C'est au cœur droit que le sang revient par les veines après avoir accompli sa fonction nourricière. Voilà la grande circulation. C'est du cœur droit que le sang est lancé au poumon où il se vivifie au contact de l'air, c'est au cœur
gauche qu'il revient régénéré et prêt à reprendre son rôle de missionnaire infatigable. Voilà la petite circulation. Théorème admirable dans sa grandiose simplicité et dont ïïarvey sut appuyer la démonstration sur mille preuves tirées de l'anatomie, de la physiologie et de la pathologie.
Quand on réfléchit d'une part au débordement d'enthousiasme que provoque une grande découverte scientifique et d'autre part à la résistance farouche qu'opposent auxinnuvations certains esprits étroits incapables dans leur suffisance de supporter l'idée qu'ils aient pu se tromper, on comprend sans peine à quels combats la circulation donna naissance. Ce furent des guerres sans trêve ni merci ; et, chose triste à dire, c'est en France que l'on apporta dans la lutte le plus d'acharnement. Et pendant que les pamphlets se succédaient, que les injures s'échangeaient, que les Thomas Diafoirus s'évertuaient pendant de longues heures à pulvériser dans leurs thèses, les circulateurs et leurs théories, Harvcy, dans le calme impassible que donne seule la possession de la vérité, évitait de descendre dans l'arène, pour répondre aux inepties d'un Primerose ou d'un Parisanus, aux quolibets de Guy Patin, aux futilités scholastiques d'Hoffmann ou de Jean de la Torre. Seul Riolan, profond analomisle et érudit de premier ordre, doyen de la Faculté de Paris, eut l'honneur d'une réponse particulière de la part d'Harvey. Et cependant il
mourut dans l'impénitence, plein de douleur d'avoir assisté à la ruine de ses plus chères affections scientifiques. Par contre un grand nombre d'esprits distingués, médecins ou philosophes, Polfinck, Plempius d'abord hostile, puis rallié à la religion nouvelle, à la suite d'une amende honorable qui fait le plus grand éloge de sa bonne foi et de sa probité de savant, des génies comme Descartes, des anatomistes comme Pecquet se firent les défenseurs ardents de la circulation. Petit à petit les dernières résistances s'éteignirent. Pourtant au xvin e siècle, il se trouva encore à Padoue un médecin, Homobonus Piso, pour nier la découverte d'Harvcy. Du reste les partisans de l'antiquité ne cessaient d'éprouver défaites sur défaites. En 1627 Aselli découvre les vaisseaux chylifères que Galien n'avait pas vus ou avait confondus avec les nerfs. En 1651, Pecquet, le petit Pecquet de Mme de Sévigné, qui avait tant de confiance dans l'efficacité thérapeutique de l'eau-de-vie, et qui mourut pour en avoir trop bu, Pecquet décrit le canal thoracique dont le réservoir inférieur porte son nom; il le suit jusqu'à son abouchement dans la veine sous-clavière gauche. Dès lors, ce n'est plus seulement le sang qui circule, c'est encore le chyle, et loin dépasser par le foie, le chyle va se jeter directement dans le sang. C'était la déchéance définitive pour le foie : la désolation de ses partisans fut immense ! Quidde noslrafiet medicina ? s'écriait
tristement l'un d'eux. Quelques années plus tard Bartholin enterrait solennellement le monarque déchu et composait son épitaphe. La spirituelle boutade de Boileau qui dans son arrêt burlesque ordonnait au chyle d'aller au foie sans passer par le cœur, et défendait au sang de circuler, fut impuissante à rétablir l'ancien état de choses.
C'est qu'en effet l'élan était donné ; et dégagée de toute contrainte, soumise au contrôle exclusif d'une observation rendue plus minutieuse par le perfectionnement des moyens d'investigation, l'anatomie marche à pas de géant. Le Danois Sténon (1628-1694) publie ses observations anatomiques; il devait, quelques années plus tard, converti par l'éloquence de Bossuet, abandonner la religion réformée pour le catholicisme et déserter l'amphithéâtre pour l'autel. Le pape Innocent XI le sacra évêque d'Héliopolis. Avec le Bolonais Marcel Malpighi (1628-1694) commence à proprement parler l'anatomie des tissus. Le Hollandais Ruysh (1638- 1731) Fanatomiste aux yeux de lynx et aux doigts de fée, grâce à d'admirables injections dont le secret a péri avec lui, fonde une co.llection de préparations anatomiques tellement merveilleuses, que Pierre le Grand dont l'enthousiasme s'enflamme pour toutes les inventions nouvelles, accourt du fond de la Russie pour les admirer et les acheter. On rapporte que le czar baisa avec tendresse le corps embaumé d'un petit enfant qui semblait lui
sourire. Leuwenhoeck (1632-1723), compatriote de Ruysh, perfectionne le microscope et l'applique à l'étude des organes. Quelque séduisant que soit le spectacle d'une telle activité, il nous faut passer rapidement sur cette brillante période où les grands noms abondent et se rattachent tous à quelque découverte capitale de l'anatomie et de la physiologie. Ce sont en Hollande Swammerdam, de Graaf, et Tulpius immortalisé par le pinceau de Rembrand dans la Leçon d'anatomie ; en Danemark les Bartholin ; en Flandre Verheyen ; en Allemagne Brûnner et Peycr ; en Angleterre Clopton Havers, Willis et' Warton ; en France Riolan, Vieussens, Littre, Méry, Duverney; en Italie Gagliardi et surtout Lancisi, qui occupa pendant treize ans la chaire d'anatomie au collège de la Sapience, à Rome, et qui, sentant le prix de l'application de l'anatomie à la peinture et à la sculpture, publia avec le dessinateur Bernard Genga un atlas d'anatomie artistique d'après le modèle vivant, le cadavre et l'antique. C'est qu'en ellet l'étude de l'anatomie n'était pas seulement l'apanage des médecins dans un pays où Michel .Ange et Léonard de Vinci avaient manié le scalpel avec autant d'habileté que le pinceau. Les cours d'anatomie s'y faisaient avec une grande pompe : on se rendait à l'amphithéâtre élégamment décoré par des rues jonchées de fleurs et de branches de lauriers; pendant la séance les auditeurs recevaient des bouquets et des oranges,
le professeur, enveloppé d'une ample toge, prononçait un grand discours d'apparat, tandis qu'un prosecteur subalterne était chargé de la démonstration purement anatomique. A la fin du cours on faisait une collecte destinée à subvenir aux prières pour les âmes de ceux dont les corps avaient servi aux démonstrations. Du reste, les cours d'anatomie étaient généralement considérés en Europe comme une distraction mondaine, et pour ne parler que de notre pays, c'était un régal pour les gens du bel air, que d'assister à l'ouverture d'un cadavre, ace qu'on appelait alors « une anatomic. »
Au commencement du xvu° siècle la clinique avait deux grands défauts : l'explication et l'observation à outrance ; la première qui torturait les faits au profit de la théorie; la seconde, qui s'égarant dans la minutie du détail, perdait de vue l'importance relative des phénomènes. Une réforme était urgente, ce fut Sydenham qui s'en chargea. Boerhaave l'a comparé à Ilippocrate. Un tel éloge aurait sans doute suffi à le mettre hors de pair à une époque où la moindre parole du professeur de Leyde était un oracle. Mais l'histoire a suffisamment trouvé dans ses œuvres de quoi légitimer le titre d'Hippocrate anglais sous lequel on s'accorde à le désigner.
Thomas Sydenham naquit à Windford-Eagle, dans le Dorsetshire, en 1624; bachelier à Oxford en 1648, docteur à Cambridge, il jouit comme praticien
d'une réputation colossale. Il y a une ombre dans l'histoire de sa vie; quandla peste ravagea Londres, Sydenham eut une de ses faiblesses qu'on pardonne avec peine à un médecin : il abandonna son posle. Il mourut en 1689 d'une attaque de choléra-morbus. Le principal ouvrage de Syndenham est l'Histoire et la curalion des maladies aiguës ; dont la plus grande partie est formée par les constitutions épidémiques; celles-ci comprennent le résumé des observations faites pendant une période de quatorze années, de 1661 à 1675. Elles sont écrites suivant la méthode hippocratique ; Sydenham ne néglige jamais de nous tenir au courant de toutes les circonstances extérieures, température, pluies, vents, orages, etc., qui ont accompagné la genèse des maladies soumises à son observation. Ses descriptions cliniques sont remarquables par leur clarté et leur précision. La thérapeutique qui forme la seconde partie de son ouvrage renferme toute une collection de recettes qui ont fait reprocher à Sydenham sa tendance à la polypharmacie; on lui doit au moins la formule d'un médicament des plus utiles, le vin d'opium, ou laudanum qui porte son nom.
Outre son histoire des maladies aiguës, Sydenham a laissé différentes dissertations sur la petite vérole, sur l'affection hystérique (sous forme de lettre à W. Cole), sur le mal vénérien (lettre à Paman), sur les maladies épidémiques de 1675 à
1680 (lettre à Robert Brady), le Traité de l'hijdropisie et enfin le célèbre Traité de la goutte où, souffrant lui-même les tortures qu'il décrit, il exhorte avec une résignation enjouée ses compagnons d'infortune à s'armer de patience et de philosophie.
A côté de Sydenham vient tout naturellement se placer son compatriote etson contemporain Richard Morton, imitateur comme lui de la méthode hippocralique, et pourvu d'une érudition bien supérieure à celle de son rival qui se piquait du reste de n'en pas avoir. Morton fut un des premiers médecins qui prônèrent le quinquina en Angleterre. Célèbre dans le traitement des maladies de poitrine, il composa un Traité des fièvres inflammatoires et une Phthisiologie où l'on trouve un grand nombre de faits intéressants noyés, il est vrai, dans un grand fatras théorique. Il n'y eut guère en France que deux hommes dont la réputation comme pi*aticiens put être comparée à celle de Sydenham et de Morton. Ce furent deux médecins de Montpellier, Barbeyrac et Chirac, à la gloire desquels Bordeu a plus contribué par les louanges qu'il leur accorde, que les ouvrages qu'ils ont laissés.
L'exemple de Sydenham donna à l'Europe une impulsion qui se traduisit par des descriptions générales d'épidémies où les observations personnelles se multipliaient : en Hollande Dimerbroeck décrivit l'effroyable peste qui ravagea Nimègue pendant les années 1635, 1636 et 1637. En Alle-
g 2 HISTOIRE DE LA MEDECINE
ma-ne, en France, en Italie, la même influence se
fit sentir
Quoiqu'il ne rentre pas dans le cadre de ce