CHAPITRE YI
La médecine au XVI e siècle. — Les érudits. — Les anatomistes. — Les physiologistes. — Les chirurgiens. — Réformes. — Paracelse. — Maladies.
Le xvi° siècle est une période importante de l'histoire de la médecine. L'admiration pour l'antiquité y prend une forme plus raisonnable chez les érudits qui commencent à la mieux comprendre. L'esprit moderne s'y révèle dans son âpre désir de libre examen, de jugement personnel, de recherches patientes et méthodiques avec les anatomistes, les physiologistes et les chirurgiens; enfin, comme toute transformation profonde s'accompagne ordinairement d'exagérations maladroites, des exaltés, des révolutionnaires mènent grand tapage et menaceraient môme de compromettre l'avenir de la médecine si déjà la voie n'était assez ouverte vers le progrès pour enlever tout danger à leurs tentatives téméraires.
La langue grecque est devenue familière en Europe : suivant l'exemple donné dès le xv° siècle par Léonicenus qui avait traduit Hippocrate sans recourir aux livres arabes, d'habiles médecins se
révèlent hellénistes de premier ordre. C'est Anuce Foës, modeste praticien de Metz, qui engloutit, sa fortune dans la publication d'une édition des œuvres d'Hippocratc, encore estimée aujourd'hui. C'est Houllier, c'est Duret le médecin favori de Charles IX et d'Henri III, esprit droit et sensé, intelligence supérieure, c'est Hagenbut, c'est Gonthier d'Andernach, un des maîtres de Vésale, à qui on doit une traduction des œuvres de Galien et de Paul d'Égine, etc.
D'autre part l'anatomie entre dans une phase brillante. On le conçoit sans peine; il y a là toute une mine nouvelle à exploiter; les chaires et les amphithéâtres se multiplient. L'Italie tient la tête; ce n'était guère que là qu'on put disséquer en paix. Aussi Bérenger de Carpi ouvre plus de cenj cadavres; il déclare même imprudemment avoir fait de l'anatomie sur les morts et sur les vivants I Il est vrai qu'il ajoute avoir utilisé ses opérations chirurgicales pour étudier les rapports des parties; mais cela n'empêche pas la bonne confraternité professionnelle de l'accuser d'avoir écorché des gens tout vifs. Citons encore Fabrice d'Aquapcndente, Eustachi, Arantius, Varole et surtout Vésale et Fallope, celui-ci plus grand encore quoique moins connu que celui-là. En France, Jacques Dubois, après de longs démêlés avec la Faculté de Paris, finit par obtenir le bonnet de docteur et le droit d'enseigner l'anatomie. La physiologie s'é-
veille : Colombus et Césalpin décrivent la circulation pulmonaire, mais s'arrêtent à temps pour laisser à Harvey, au siècle suivant, l'intégrité de son immortelle découverte. La petite circulation avait été entrevue également par le théologien Michel Servet, cette victime infortunée de la haine de Calvin, qui devait agoniser pendant de longues heures sur un bûcher dont les fagots humides vingt fois éteints furent vingt fois rallumés. La pathologie demeure stationnaire; Jean Fernel, un des plus célèbres professeurs de la Faculté de Paris, est un érudit élégant, clair et méthodique, mais c'est un des derniers défenseurs de l'arabogalénisme. Sa pathologie générale s'en ressent; elle est pleine de subtilités.
Quant à la chirurgie, trois grands noms la résument : Franco, Guillemeau, et surtout notre célèbre x\mbroise Paré, le premier chirurgien de Charles IX, l'homme sympathique, pieux, modeste et doux, le seul huguenot qui ait trouvé grâce devant les arquebusades de la Saint-Barthélémy.
Il nous faut quitter maintenant ces régions scientifiques où malgré tant d'orages et de tempêtes l'esprit humain, quelque pénible que soit la marche, sait cependant se frayer la route qui mène à la vérité, pour nous égarer quelque temps au milieu des tentatives de réformes dont lexvi" siècle paraît avoir eu le monopole. La parole sage et mesurée de Joubert, qui revendique pour la méde-
4i HISTOIRE
cine la libellé de pensée, la maladroite rébellion d'Argentier, plus sophiste encore que Galien qu'il attaque, contribuent à ébranler l'autorité chancelante du médecin de Pergame et des Arabes.
Cela ne suffit pas. Les sciences occultes, si en honneur à cette époque, la magie, l'alchimie, l'astrologie semblent à certains esprits une base assez solide pour édifier des systèmes cosmogoniques : et cette influence néfaste se fait sentir jusqu'en médecine où, héritant des aberrations d'Agrippa de Nettesheim et de Gérôme Cardan, elle s'érige presque en doctrine, entre les mains deParacelse. Paracelse est une des plus étranges figures du xvi e siècle. Il est peu d'hommes qui aient été aussi discutés, et dans l'appréciation desquels on ait apporté de part et d'autre plus d'exagération et de partialité. Les uns en font un demi-dieu, les autres un charlatan de la pire espèce. Pour ceuxci, c'est une des plus vastes intelligences qu'ait produites l'humanité ; pour ceux-là c'est un fanatique, un visionnaire dont les idées sont incompréhensibles et le système absurde. Là où certains historiens croient entendre les cris sublimes du génie, d'autres ne perçoivent que les vociférations d'un ivrogne en délire. Aureolus Philippus Théophrastus Bombastus Paracelsus von Hohenheim naquit en 1490, à Maria-Eiseideln dans le canton de Schwyz. Son père, Guillaume de Hohenheim, était médecin et lui enseigna de bonne heure les pre-
miers principes de son art, ainsi que l'alchimie et l'astrologie. Après avoir suivi pendant quelque temps les cours de l'Université de Bâle, Paracelse parcourut les universités allemandes, la France, l'Italie, l'Angleterre, la Hongrie, la Transylvanie, etc., il pratiqua même l'alchimie chez les Tartarcs. « Quiconque a beaucoup vu doit avoir beaucoup retenu; » il rapporta de ses voyages nombre de formules mystérieuses, de talismans, de recettes, de sortilèges, de maléfices, qu'il avait empruntés aux bonnes femmes, aux maîtres d'étuves, aux zingaris, aux bourreaux; qu'il avait trouvés dans les monastères, les ermitages, « les lieux nobles et ignobles. » De retour à Bâle, il est nommé professeur à l'université de cette ville, et en 1326, il inaugure son cours par deux coups d'état; imitateur de Luther il professe en allemand et non en latin; et il fait brûler publiquement les œuvres de Galien et d'Avicenne. Ce fut le signal de luttes ardentes ; la fureur de ses adversaires et un procès scandaleux le forcèrent à quitter Bâle, puis Stuttgard où il s'était réfugié. Et dès lors commença pour Paracelse cette vie nomade qu'il devait mener jusqu'à sa mort.. On le représente alors tantôt comme une sorte de paladin, de chevalier errant toujours prêt à rompre des lances pour la défense de sa doctrine, tantôt comme un charlatan qui débite des sornettes sur les places publiques et qui ne cesse de chercher dans le vin
un excitant nécessaire à son éloquence de carrefour. L'homme qui se vantait d'avoir découvert un élixir capable de conférer l'immortalité, mourut à cinquante ans à Salzbourg, le 24 décembre 1541.
On n'est pas fixé sur l'authenticité des ouvrages de Paracelse, cependant on considère généralement comme étant de lui la Grande chirurgie [grosse Wundarznei), la Petite chirurgie, et YOpus paramirum.
Il est difficile de dire qu'il est l'auteur d'un système scientifique. Rien ne ressemble moins à la science que ses écrits. Les anciens qu'il condamne impitoyablement observaient, disséquaient, connaissaient dans une certaine mesure l'anatomie et la pathologie. Paracelse au contraire méprise toute observation. « Disséquer est une méthode de paysan ; » ce qu'il importe de connaître c'est la nature même des corps, ce sont les relations qu'entretient l'homme (microcosme) avec le monde astral (macrocosme). Et c'est une rêverie perpétuelle, une divagation continue, une course échevelée dans le domaine de l'imagination pure. Les mots qu'emploie Paracelse sont dépouillés de leur vrai sens pour en prendre un obscur, abstrait, dont lui seul, peut-être, a la clef. Hanté par ses aspirations vers un système chimique aussi bien spirituel que matériel, Paracelse conçoit le corps comme formé de mercure, de soufre et de sel et cela ne lui suffit pas, le sang n'est autre chose que le bois, la bile
est de l'arsenic, la mélancholie est de l'alun. Y a-t-il sous tant d'insanités, un sens caché, symbolique? Nul autre que Paracelse ne le sut jamais. Sa pathologie n'est pas moins inintelligible ; la maladie reconnaît cinq causes : 1° les astres qui infectent l'atmosphère et régissent les organes : ainsi le soleil gouverne le cœur; la lune, le cerveau; Vénus, les reins; Mars, la bile; Jupiter, le foie. C'est une réminiscence de l'astrologie judiciaire que Paracelse a pourtant 'condamnée ; 2° les poisons qui détruisent le corps lorsque l'Archée ou l'Alchimiste, qui, installé dans l'estomac préside aux opérations chimiques de la digestion (conception vitaliste) ne peut conjurer leurs effets; 3° les causes naturelles, qui comprennent celles admises parles pathologistes; 4" les causes spirituelles qui consistent en sortilèges, charmes, pouvoirs nuisibles des nécromans et des magiciens, et enfin, 5° les causes divines qui émanent directement de Dieu. Chaque maladie a son médicament spécifique. Chaque médicament possède des propriétés occultes, ou arcanes; et Dieu a marqué d'un signe particulier chacun de ces médicaments, afin que l'homme pût les reconnaître et les appliquer. C'est la théorie des signatures. La pulmonaire, qui rappelle le poumon par la disposition de ses feuilles, convient aux maladies de cet organe. Les affec tions bilieuses sont justiciables de la chélidoine dont le suc jaune ressemble à la bile ; Torchis est
le spécifique des maladies du testicule. Le citron a la forme du cœur, et la couleur du soleil (l'astre du cœur), doue il convient au cœur. Tout cela vaut-il mieux que les interminables discussions de la scholastique?
On peut dire cependant à la décharge de Paracelse qu'il contribua à substituer à la polypharmacie de Galien, la thérapeutique chimique; qu'il eut quelques-uns de ces éclairs d'imagination qu'on appelle des intuitions géniales quand les progrès de la science paraissent les justifier; ainsi les maladies tartareuses ou produites par le tarlre, conception qui se rapproche assez de ce qu'on admet aujourd'hui pour la goutte, l'athérome, etc.. Ainsi la mumie, ce suc naturel que la nature secrète à la surface des plaies et dans les solutions de continuité des os, qui répond à la lymphe plastique des modernes.
Mais, en somme, Paracelse n'est ni un réformateur ni un révolutionnaire ; c'est plutôt un révolté, Il en a le caractère excessif et la brutalité déraisonnable. Sa doctrine, sans bases solides, ne contenait pas des germes féconds et ue pouvait porter des fruits utiles. Sa venue n'est qu'un incident dans l'histoire de la médecine, ce n'est pas un événement nécessaire ; il pouvait ne pas paraître , la marche de la science n'en aurait pas été retardée, car ce n'est pas certes, dans ce galimatias métaphysique qu'ont pris naissance les grandes décou-
vertes médicales des siècles suivants. Sans doute il a beaucoup détruit ou plutôt voulu beaucoup détruire, mais en science comme en politique, il ne suffit pas de renverser : il faut encore élever sur les ruines un édifice plus parfait, et n'importe quel ordre de choses, quelque défectueux qu'il soit, vaut mieux que le chaos. Or, n'est-ce pas le chaos que ce pêle-mêle inextricable d'astrologie, de mysticisme, d'humorisme, d'alchimie et de cabale, sorte de kaléidoscope où le hasard se plaît parfois à ménager d'élégants assemblages mais où règne le plus souvent, le déconcertant spectacle de conceptions désordonnées et inintelligibles.
Nous en aurons fini avec ce siècle si gros d'événements, si jonché de ruines, et pourtant si plein de promesses, quand nous aurons rappelé les grands fléaux morbides dont il eut tant à souffrir. La lèpre, la syphilis, le scorbut firent de grands ravages, et de toutes parts s'élevèrent des léproseries et des maladreries pour en recevoir les victimes. Des épidémies formidables de coqueluche décimèrent les populations; à Rome, en 1580, neuf mille enfants en moururent. On signala des pleurésies et des pneumonies épidémiques, et leur thérapeutique donna aliment à ces interminables discussions sur la saignée, le lieu où on doit la pratiquer, la quantité de sang que l'on doit tirer de la veine. Botal, médecin de Catherine de Médicis, saignait à blanc. Plus on tire d'eau d'une ci-
terne, plus elle vient pure, disait-il. C'était son moyen favori d'évacuer les humeurs peccantes que d'autres prétendaient entraîner par des purgatifs répétés. Les fièvres pétéchiales, la peste enfin, la hideuse peste à charbons et à bubons visita souvent l'Europe; et non contente de frapper des milliers de malheureux, elle fut cause que de nombreux bûchers s'allumèrent pour le supplice d'innocents infortunés que l'ignorance et la barbarie de la foule accusait de répandre intentionnellement le fléau. A Genève, à Albi, à Toulouse, à Paris même, on brûla des « semeurs de peste ». Par raffinement on les brûla à petit feu. (Littré.)