‹ Histoire de la medicine et des doctrines médicales (volume 2)Chapitre 131 sur 141 · ÉCLECTISME MODERNE · texte numérisé non relu

ÉCLECTISME MODERNE

Entre le Galénisme violemment attaqué par le contrôle des réformateurs, ou par les prétentions ou découvertes de la Chimiâtrie et de l'Anatomisme, il se trouva bon nombre de médecins qui, ne pouvant se résoudre à répudier entièrement leur passé pour suivre résolument la voie nouvelle, se contentèrent de juger les faits pour leur compte, de vérifier leur exactitude et de choisir ceux qui leur paraîtraient admissibles. Toujours, en effet, de la lutte des doctrines rivales naît la conciliation et parfois la fusion. C'est ce qui arriva.

Déjà quelques médecins, tels que Symphonen,Chambier (Lyon 1519), Rorarius d'Udine (1572), Vallesius (1582); Sylvaticus; Michel Servet, etc., avaient entrepris de concilier les contradictions qu'on remarquait entre l'arabisme et les ouvrages grecs, soit en les rapprochant par une meilleure interprétation, soit en les fusionnant par un choix de vérités anciennes alliées aux découvertes récentes; mais cet Éclectisme n'a jamais eu de prétentions doctrinales. Ainsi, Sylvaticus proclame les avantages de la raison et de l'expérience, mais ces moyens

seraient insuffisants pour le bien de la médecine si l'on n'y joignait l'étude des anciens. « Je ne suis pas du nombre de ceux qui prétendent suivre exclusivement les principes des Grecs et des autres médecins de l'antiquité ; car je sais très-bien que les modernes ont fait beaucoup de découvertes précieuses pour la science et utiles au bonheur du genre humain ; je me sers volontiers de ces derniers lorsque les circonstances l'exigent; mais je n'en persiste pas moins à croire que, dans un art tel que le nôtre, toute innovation est dangereuse, et qu'on ne doit pas rejeter sans une grande circonspection ce aue les anciens nous enseignent avec clarté et précision. » (Sprengel, tom. 3, p. 30.)

La même pensée se retrouve chez Servet dans son ouvrage sur les sirops, où il discute la doctrine humorale de la coction, et où il vante ces remèdes Arabes dont il voulait montrer l'utilité par leur action échauffante favorable à la coction des humeurs.

Mais, là où l'Eclectisme semble plus que jamais en honneur, c'est au milieu du trouble apporté dans les doctrines médicales par les découvertes anatomiques, ou chimiàtriques et par l'Animisme. Il devient dès lors de plus en plus difficile de caractériser la véritable tendance philosophique des médecins devenus célèbres par leurs conceptions générales de la maladie. — Aucun d'eux ne répudie complètement le passé, tous sont au courant des découvertes anatomiques et. physiologiques récentes, ils les acceptent ou les repoussent partiellement ou en totalité, et, dans les esprits distingués, il se fait une fusion de toutes les vérités doctrinales de la science. Mais là n'est pas l'Eclectisme, ce n'est qu'un progrès de chacun en particulier, et de la science en général. Tout en acceptant les idées générales nées des découvertes récentes, chaque chef d'école garde sa conception doctrinale : le chimiàtre, sa théorie pathogénique des àcretés acides ou alcalines ; l'animiste, sa théorie du rôle de l'âme dans l'exercice des fonctions et la production des maladies; le méthodiste, sa croyance à l'action de l'irritabilité de la fibre; l'hippocratiste, safoidansle rôle de la nature et des humeurs, etc. — Ces doctrines sont parfaitement conciliables avec la plupart des progrès de la science; elles ne sont discutables que dans la mesure où on les applique, et parfois dans leur absolutisme exagéré. — A cet égard, elles caractérisent médicalement telle ou telle école, mais, quand à côté des adeptes qui suivent religieusement la voie tracée par les maîtres, il y a les indépendants qui ne prennent dans ces vérités que la faible dose qui convient, à leur esprit, et que leur indique l'observation, ce choix caractérise l'Éclectisme. Ainsi ont fait une foule d'IIippocratistes, de chimiâtres et d'iatro -mécaniciens des temps modernes. Libres de toute affiliation

doctrinale, et sans autre prétention que celle de répandre ce qu'ils croient être la vérité, leurs écrits sont un mélange d'Humorisme grec, de Chimiâtrie et d'Iatro-mécanisme. Quelques-uns, plus osés, ont de nouveau arboré le drapeau de l'Éclectisme, mais sans plus de raison que les autres, et sans que leurs ouvrages aient joui de plus d'autorité. Ainsi Philippe Nenter, de Strasbourg, qui partageait les idées de Stahl, professait aussi la théorie du strictum et du laxum et dans sa-pathologie (Pathologiœ medicœ pars generalis. Argentorati, (1715), il étudiait à part les maladies des humeurs, des solides et des mouvements toniques. C'est lui-même qui se vantait dans sa méthode d'unir la raison et l'expérience, et d'appartenir à la secte éclectique.

Au xvne siècle, une secte de médecins, les conciliateurs éclectiques, familiarisés avec les théories médicales des anciens, unies aux connaissances anatomiques ou physiologiques modernes et à la chimiâtrie, ainsi qu'aux sciences occultes, essaya de se faire jour. — Ils croyaient à la transmutation des métaux, à la puissance des sorciers, au commerce du diable, etc. Daniel Sennert, professeur à Wittemherg, fut un de ces éclectiques.

Comme je l'ai dit en parlant de l'Iatro-mécanisme, la plupart des partisans de cette doctrine, en Angleterre, étaient en même temps des stahliens, car, en même temps qu'ils appliquaient le calcul et la mécanique à l'étude des fonctions, ils ne pouvaient s'empêcher d'admettre un principe d'action supérieure à la matière et ce principe était l'âme. — L'un d'eux, Georges Cheyne, dont j'ai parlé à propos de l'Humorisme, tenait compte égal des humeurs, des solides, des mouvements toniques et de l'influence de l'âme. — Il en fut de même de Bryon, de Nicolas Piobinson, de Nicholls, de Jean Tabor, de Richard Mead. — J'en dirai autant des iatro-mécaniciens qui, en dehors du stahlianisme, empruntaient à la Chimiâtrie quelques-uns de ses principes et qui furent également des humoristes encore attachés aux doctrines de la coction des humeurs et des crises de Galien. Tout cela est de l'Éclectisme, et j'ai particulièrement insisté sur ce point en racontant l'histoire des iatro-mécaniciens qui sont plus ou moins entachés de Chimiâtrie. — Cet Éclectisme inavoué se retrouve ainsi dans la plupart des médecins célèbres du xvne et du xvme siècle. Il n'en pouvait être autrement en raison de la multiplicité des découvertes anatomiques, physiologiques et chimiques de cette époque qui obligeaient chacun à y prendre ce qui semblait démontré pour l'introduire dans la science.

Ce n'est qu'à la suite des recherches philosophiques du commencement de ce siècle, et après la restauration de l'Eclectisme en phi-

losophie, que, par imitation sans doute, ce principe fut de nouveau inauguré en médecine. — Cette fois il se fit jour dans l'Ecole de Paris, mais son existence ne fut pas de longue durée.

S'il fut de suite assez fort pour tout détruire, il resta trop faible pour rien édifier, et son passage n'a servi qu'à frayer le chemin au scepticisme et à l'anarchie scientifique dans laquelle nous vivons. Comment a-t-il reparu? c'est ce que je vais dire.

Pendant l'interrègne de la pensée produit par la révolution française, et lorsque les intérêts de la patrie durent tout absorber à leur profit, il n'y avait qu'un bien petit nombre d'hommes livrés au culte des arts, des sciences et des lettres. — Presque tout le monde était soldat. — La médecine eut beaucoup à souffrir de cet ordre de choses, qui ne lui laissait qu'un très-petit nombre de serviteurs, et, après avoir vu s'éteindre Pinel et Bichat, elle se laissa conquérir par Broussais qui lui imposa par son talent son système de l'irritation, dérivé du Méthodisme, et dont le retentissement a été si considérable. — Pendant vingt ou trente ans, toutes les générations médicales ont subi la tyrannie de celte doctrine qui, malgré les résistances individuelles, n'en continuait pas moins sa marche triomphante, et il ne fallut rien moins qu'une révolution en philosophie pour l'arrêter. — A l'exemple d'un illustre philosophe, M. Cousin, qui revenait au spiritualisme par la philosophie éclectique, en sapant les bases du sensualisme moderne, la médecine se fit éclectique, et cette doctrine fut l'arme dont elle se servit pour détruire le système de l'irritation de Broussais. — Elle fit voir l'erreur des idées exclusives et solidistes de cet homme célèbre. Elle montra le tort qu'on avait de méconnaître le rôle des humeurs et des forces dans la production des maladies. Elle combattit le principe absolu de la localisation morbide par des exemples contraires; elle inaugura une thérapeutique différente et chacun, rentré en possession de lui-même, put, en dehors de toute domination morale, suivre ses aspirations et n'obéir qu'à l'impulsion de son esprit, pour faire en pathogénie la part de l'irritation au milieu des autres influences morbides. — Toute l'éloquence de Broussais fut perdue et, en quelques années, un courant d'opinion contraire refoula, même du vivant de son auteur, dans les archives de l'histoire, la doctrine physiologique, dont le bruit et l'éclat avaient réuni tant de disciples. — Tel a été le rôle de l'Éclectisme médical moderne. lia obéi à sa nature qui est le mépris des supériorités et la haine du despotisme intellectuel ou scientifique. — C'est bien la méthode dont M. Amiral a pu dire (1) :

(1) Leçons spr l'Histoire de la méderine, 1^53. Union médicale.,

ce Deux circonstances peuvent se présenter où l'Eclectisme, devenu nécessaire, joue dans les sciences le principal rôle et leur rend les plus signalés services. »

« 1° Le premier cas est celui où deux ou plusieurs écoles rivales luttent entre elles, chacune proclamant qu'elle seule possède la vérité. L'Eclectisme se jette entre elles et cherche à les mettre d'accord en les engageant à conserver ce qu'elles ont de bon et à rejeter ce qu'elles ont de mauvais. »

« 2° Une seule école prime, domine, absorbe et fait disparaître les autres; c'est surtout alors que l'éclectisme sentant son importance et sa force, se dresse de toute sa hauteur en face de l'école exclusive. Avec son bon sens, avec son esprit plus étendu que puissant, plus sagace que fécond, plus fin et plus délié qu'énergique et fort, il proteste contre les prétentions outrées de cette école. — Interrogeant le passé, il évoque d'autres idées, d'autres principes qu'il place en face de l'idée actuellement régnante, montrant ainsi à. cette souveraine absolue qu'elle ne peut prétendre à s'asseoir toute seule sur le trône ni refuser à d'autres la part légitime qu'elles ont à l'empire de la science. » Il est vrai que M. Andral ajoute qu'après avoir renversé les doctrines dominantes, l'Éclectisme reconstitue la science sur les débris du passé. C'est une illusion. L'Éclectisme ne peut rien reconstruire, parce que derrière la reconstruction d'un éclectique se présente un autre éclectique qui ne trouvant pas le monument de son goût, le renverse à son tour pour édifier le sien qui reste debout jusqu'au jour où un nouveau génie découvre la formule scientifique d'une doctrine que les générations reçoivent ou subissent sans pouvoir la modifier.

C'est à ce moment que parut un mémoire sur Y Eclectisme en médecine (1). Son auteur, J. Guérin, publiciste distingué, connu par des travaux de chirurgie sur la méthode des opérations sous-cutanées, contre laquelle luttèrent beaucoup de chirurgiens, dans la Faculté de Paris, entreprit de réhabiliter le principe de l'Éclectisme et d'en faire une doctrine. — Je crois qu'il s'est trompé car, pour reconstituer l'Eclectisme, il a changé la signification du mot, et il lui a donné un sens différent de celui sous lequel on l'emploie généralement. Voulant ériger ce principe en doctrine et en méthode il a confondu l'Éclectisme avec la méthode expérimentale, c'est-à-dire avec l'Empirisme. — Pour lui l'Éclectisme consiste à juger les vérités d'observations contenues dans les systèmes au moyen de la méthode expérimentale. — Il croit que cette fusion de ces deux mé-

(1) Jules Guérin. Paris, 1831.

thodes en fait une plus importante, sans voir que cela ne fait que déplacer la difficulté, mais non pas la résoudre, et sans faire que l'Éclectisme médical soit autre chose que l'indépendance scientifique de chacun avec tous ses avantages et ses inconvénients, selon le mérite de chaque médecin. — M. Guérin veut que la méthode expérimentale soit la base de l'Eclectisme, c'est bien, mais combien d'autres réclameront, afin de ne pas prendre tant de peine, et se borneront à raisonner leur choix, croyant que lorsqu'il s'agit de se prononcer sur l'Animisme de Stahl ou sur le Vitalisme de Barthez, l'expérience ne sert pas à grand' chose. — En cela, ils sont aussi à leur façon des éclectiques.

M. Double l'a dit avec infiniment de raison, dans son rapport sur le mémoire de M. Jules Guérin :

« L'éclectisme ne constitue ni un système particulier, ni'une méthode nouvelle. Ce n'est pas à tel ou tel autre médecin qu'il appartient, mais bien à la raison humaine en elle-même, dont quelques hommes, esprits sérieux et forts, se sont rendus tour à tour les heureux et fidèles interprètes... »

« Ainsi vaut l'Éclectisme : adversaire d'autant plus redoutable qu'il les conçoit tous sans en adopter aucun, qu'il les juge tous sans en absoudre aucun; et que, profitant également de leurs erreurs et de leurs vérités, il les combat les uns par les autres avec leurs propres armes et les domine les uns et les autres par leurs propres forces. » (Double, Rapport à V Académie de médecine.)

L'Éclectisme médical est une chose toute personnelle. — Autant de médecins autant d'éclectiques s'accordant sur un point, et différant d'idée sur les autres. C'est l'autocratisme individuel substitué à un dogme provisoirement consenti de la foule, en raison des vérités qu'il présente, et, comme on le voit, par la traduction littérale du mot, c'est l'anarchie.

Eclectisme médical antique, ou Éclectisme médical moderne, c'est au point de vue philosophique la même pensée d'affranchissement intellectuel contre les autorités scientifiques susceptibles d'être renversées. Pour ceux qui n'ont aucune idée à défendre ou à propager, c'est l'absentéisme doctrinal érigé en principe, et pour peu qu'ils y mettent d'ardeur et de passion, ils arrivent un moment à se faire illusion et à se croire en possession d'une nouvelle méthode d'arriver à la vérité. — L'histoire est là, fort heureusement, pour leur dire qu'elle ne tient compte que des créations de la pensée, assez puissante pour découvrir un principe capable de subjuguer une époque, et qu'elle oublie promptement les bons esprits qui mettent chaque chose à sa place, n'exagèrent rien, et restent indifférents à la

découverte des éléments de l'homme ou des lois de la nature, parce que l'auteur de ces découvertes en a exagéré l'importance.

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