BAGLIVI
Baglivi (1664-1706) fut un partisan de l'Iatro-mécanisme , par exception assez ennemi de la chimiàtrie. — Médecin à Borne, on lui doit de remarquables travaux sur la fibre motrice et morbide, sur la médecine pratique, sur l'usage et l'abus des vésicatoires, sur les qualités de la salive, de la bile et du sang, etc.
Mécanicien et solidiste dans sa physiologie, laissant un peu en arrière l'influence pathogénique, il resta hippocratiste partisan du Naturisme (1) en médecine distinguant avec grand soin ce qui concerne la science et la théorie et ce qui a trait à la pratique. — C'est un des esprits les plus distingués du xvme siècle.
Son travail sur la fibre motrice et morbide renferme toute sa théorie solidiste. — Croyant avec raison que le galénisme, la chimiàtrie avaient accordé un rôle prépondérant au déplacement des humeurs, à leur fermentation et à leur acrimonie, il essaya de démontrer en complétant la théorie de Borelliqu'il admirait beaucoup, que les solides doivent être considérés comme ayant la prépondérance, soit à l'état de santé, soit à l'état de maladie. « Je me suis livré tout entier à l'observation des symptômes pendant la vie et à l'étude des lésions cadavériques après la mort et je me suis convaincu par mes yeux que l'influence des solides est plus grande que celle des liquides même dans la génération des maladies ».
(1) Baglivi, Médecine pratique, aphorisme 1 .
Toutefois ce traité contient une erreur qu'il importe de signaler, et qui a été commise avec beaucoup d'autres, au noni de l'expérience, tant il est vrai qu'il ne suffît pas de dire qu'on procède par l'expérimentation, pour donner un crédit de vérité à tout ce qu'on affirme. — Il divisait les fibres motrices simples, en fibres charnues musculaires, tendineuses, qui ont leur origine dans le cœur, et en fibres membraneuses dérivées des membranes encéphaliques et des humeurs, servant à former les vaisseaux, les membranes, les glandes et les autres tissus. — Toutes ont des vaisseaux, des nerfs, sont creuses, susceptibles d'irritation et de mouvement, et dans leur ensemble elles composent tous les tissus, glandes, viscères, muscles, vaisseaux, nerfs, membranes et même les os. — Elles sont mises en mouvement par le cœur et par la dure-mère, qui étreint le cerveau dans ses mouvements de diastole et de systole, mais il soupçonne même que le cœur ne s'agite que par la dure-mère, car leur contraction et leur dilatation se font au même instant. — D'après lui ce double mouvement de la dure-mère exprimerait du cerveau, par compression, un fluide qui refluerait le long des nerfs jusqu'à leurs extrémités. — Enfin ce serait à ces oscillations formant une impulsion descendante ou à leur transmission par renvoi au cerveau lors de l'irritation des tissus que seraient dues les sympathies. Il n'y a qu'un malbeur pour cette théorie, c'est que cette compression mécanique du cerveau par la dure-mère n'existe pas et que les mouvements d'expansion ou d'abaissement de cette membrane bien réels, ne sont qu'une conséquence de l'impulsion du sang dans le cerveau par les contractions cardiaques.
Quoi qu'il en soit, étant donné cette fibre primitive partout disséminée, Baglivi lui reconnaît deux genres d'affections, l'un caractérisé par la tension exagérée et l'autre par un relâcheinent plus ou moins considérable. C'est là le fond de toutes les maladies. — Comme on le voit, dans ce mécanisisme, il y a une souvenance de l'hypothèse du striction et du laxum de Tbémison et une incursion très-évidente dans le Méthodisme (Voir ce chapitrej.
Cependant il ne paraît pas que Baglivi soit franchement un méthodiste, car il accepte les principales données de l'Humorisme et il admet que les affections chroniques peuvent provenir d'une altération des humeurs, que les fièvres résultent d'une àcrelé alcaline qu'il faut combattre par les acid'ulés et que malgré l'usage en faveur des alcalins dans les maladies inflammatoires il faut éviter leur usage qui augmente l'àcreté du sang et aggrave l'état des malades. — Le voilà maintenant au milieu d'une chimiàtrie modérée dans laquelle, selon les nécessités de l'observation, il trouve quelques données utiles.
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Toutefois, le fond de sa doctrine est principalement iatro-mécanique et mathématique. C'est de sa part un hommage àBorelli qu'il célèbre tout particulièrement, et un tribut à la méthode expérimentale qui paraît être le tempérament de son esprit supérieur. — Il y a en lui beaucoup du libre chercheur qui, ne subissant le joug d'aucun système, leur emprunte ce qu'ils ont de vrai et d'utile. — Aussi est-il vraiment difficile de le caractériser philosophiquement. — Il reconnaît au dehors de lui trop d'autorités doctrinales différentes pour être lui-même une autorité doctrinale réelle.
Afin de justifier ce que je viens de dire, je vais donner une courte analyse de ses Préceptes de médecine pratiquei qui ont été fort élégamment traduits en français par le Dr Boucher et que chacun pourrait lire avec plus d'intérêt que n'en inspirent bien des productions récentes.
Ce livre révèle à la fois le philosophe et le clinicien consommé dans l'art du Pronostic. Il se compose de deux parties écrites l'une et l'autre avec concision, sous forme aphoristique.
Dans la première qui débute par une profession de foi naturiste, « ministre de la nature et son interprète, le médecin doit se rappeler que le seul moyen de commander à la nature c'est de savoir d'abord lui obéir soi-même ».... il s'occupe de la nécessité des observations en médecine afin de garantir l'esprit des écueils où entraînent l'imagination et l'hypothèse. «... Les hommes prudents et réfléchis regardent généralement comme étrangère à la science cette parîie de la médecine qui s'abandonne aux spéculations. La science, en effet, ne se compose que de choses parfaitement connues et pénétrées, ses préceptes sont en dehors des caprices de l'opinion ; les raisons qu'elle donne ont de la méthode et de la certitude; et si elle nous montre un chemin nous y pouvons diriger nos pas, sans crainte de tomber dans quelque erreur pratique. Mais toutes ces hypothèses où semble se complaire ia vanité de notre siècle, peut-on trouver rien de plus vague et de plus incertain qu'elles? Voyez-les : qu'ont-elles à nous offrir pour la plupart, si ce n'est de simples conjectures, dont l'analogie s'empare ensuite pour nous traîner de tous côtés, et quelquefois de côtés tous contraires?
« Ce n'est donc point dans la pénétration de l'esprit humain qu'il faut aller chercher le berceau de cet art sublime : c'est l'observation fine, délicate, incessante, c'est une sorte d'espionnage de la nature qui a créé la médecine ; on pourrait la regarder comme un monument de la science générale, agrandi chaque jour, par les travaux des hommes de génie de tous les siècles ; ou enfin comme l'esprit d'une foule d'hommes réuni dans un seul. »
« Si la nécessité inventa la médecine, c'est l'expérience qui la perfectionna : inculte et grossière dans les premiers âges chaque jour lui apporta des observations nouvelles, qui, s'éclairant les unes les autres, et éclairées toutes ensemble par le flambeau de la raison, ne tardèrent point à faire de la médecine une science libérale et profonde. »
« Suivant un vieux proverbe, ce n'est point le fil-à-plomb qui s'accommode aux pierres, mais bien les pierres qui s'accommodent au fil-à-plomb. C'est exactement le cas de la médecine : ses plus beaux raisonnements ne sont autre chose que les pierres apportées par chacun à l'édifice de la science ; ils doivent par conséquent se ranger au fil de la nature ; et puisque ce fil éternel, immuablement suspendu par la main de Dieu dans l'univers, ne peut fléchir jamais de l'épaisseur d'un cheveu, pour s'accommoder aux erreurs de nos imaginations, il faut bien que les raisonnements de l'homme aillent eux-mêmes se fléchir et s'accommoder à lui. »
«c II y a deux pivots principaux sur lesquels roule toute la médecine : le raisonnement, et l'observation , mais l'observation est en outre le fil qui doit régler les raisonnements de l'homme. Chaque maladie a sa nature particulière et certaine, à l'abri du caprice des théories; il n'en est pas une aussi qui n'ait, de la même façon, son mode d'invasion, ses progrès, sa période d'état et sa terminaison propre ; et comme tout cela se passe sans le secours de l'esprit, en dehors même de ses opérations, celui qui veut en pénétrer la nature ne trouvera jamais dans les subtiles et obscures discussions de la dialectique l'ombre même de l'utilité qu'il puiserait à pleines mains dans l'opiniâtre observation de tous les phénomènes morbides et dans l'habile imitation, je dirais presque dans l'imitation servile des méthodes de la nature.
« Il arrive tous les jours en médecine de voir démentir par l'événement les prévisions les mieux fondées sur le raisonnement et l'expérience. Faut-il en accuser l'insuffisance des préceptes d'un art sublime ou n'est-il pas beaucoup plus naturel encore d'en accuser l'incroyable multiplicité des causes morbides de toutes espèces, et surtout la négligence ou les erreurs du malade, celle des personnes qui l'entourent, et celle du médecin lui-même, dans la détermination et l'application des divers agents thérapeutiques?
« Les uns donnent trop au raisonnement et rien à l'expérience; les autres font tout le contraire. Tous sont également aveugles, et voilà la source malheureuse de ces disputes sans fin qui déchirent la médecine et rejettent dans deux camps opposés la pratique et la théorie. »
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« Il y a sans doute un système que nous n'avons point pénétré encore et que nous ne pénétrerons jamais : c'est cette délicate et admirable texture des tissus de l'organisme, que Dieu a mise au-dessus des sens de l'homme, et même au-dessus de son intelligence. Mais prenons-y garde, l'expérience peut aussi nous égarer, si elle veut marcher seule, sans l'appui de la raison ; laissons donc chacune d'elles prêter à l'autre sa propre lumière ; toutes deux sans cela peuvent également nous mener à l'erreur. » (Baglivi, traduction de Boucher, pages 4, 5 et suiv.)
11 parle ensuite des obstacles qui ont empêché les médecins d'apporter dans leurs observations le soin nécessaire et qui sont :
Le mépris des médecins anciens qui méritent tel respect et que Paracelse et VanHelmonl ont eu si grand tort d'attaquer.
« Ce sont des éloges qu'ils me semblent mériter plutôt que des dédains ou des calomnies (p. 49); — non-seulement c'est une chose indigne « d'un honnête homme et d'un homme docte, mais c'est encore un dommage causé à l'état et au progrès des sciences ellesmêmes » (p. 17). Puis après avoir montré les services rendus à la science par les principes de diagnostic, de pronostic et le traitement tirés d'Hippocrate et de Galien, il ajoute (p. 20) :
« Tout cela, cependant, n'a point suffi pour mettre à l'abri des envieuses calomnies de la médecine moderne les grands hommes des siècles passés : on crut pouvoir sans rougir exposer aux risées du monde leur pratique et leur théorie ; et, comme l'habitude endurcit, on aima mieux, à la fin, se jeter dans la nuit de l'erreur avec des hommes entourés d'une admiration ridicule, plutôt que de raisonner juste avec des hommes de sagesse et de science, qu'on ne pouvait se résoudre à estimer. Refuser obstinément à Galien la justice qu'il mérite, le poursuivre de malédictions impudentes , comme s'il n'était véritablement que le dernier, le plus méchant de tous les hommes ; décerner au contraire aux médecins modernes ces titres superbes de dieux ou de princes de la science ; c'est, je crois, faire preuve de peu de sagesse, et se montrer absolument dépourvu de respect pour ceux qui nous ont tout appris » (p. 20). Les idoles médicales aux pieds desquelles se prosternent les courtisans de chaque époque qui demandent un avenir à leur maître et attendent l'expression de sa pensée pour penser comme lui, ou bien les esprits faciles et routiniers qui n'ont raison d'agir d'une certaine manière que de celle de savoir que les autres font ce qu'il va faire. — Et à ce sujet il passe en revue les erreurs dominantes de son temps sur une médication à la mode, sur la doctrine patho-
génique d'un principe acide qu'il faut combattre par les alcalins, sur les prétentions vaines des sciences théoriques sur la science pratique, sur le néant des bibliomanes qui « réunissent à grands frais des bibliothèques sur lesquelles ils ne jettent pas les yeux, qui se font agréger à une foule de sociétés savantes pour voir tous les jours la gloire de leur nom dans les recueils littéraires et scientifiques. »
Les fausses analogies et les comparaisons fausses de ceux qui tirent des inductions de faits non comparables, entre végétaux et animaux, entre réactions vivantes et réactions de laboratoire, puis il montre sa préférence pour l'Iatro-mécanisme (p. 32) :
« D'un autre côté, les iatro-mécaniciens, qui partent de divers principes mathématiques, ceux de la statique, de l'hydraulique, de la pesanteur, et qui veulent les appliquer à la structure du corps vivant, ceux-là ont philosophiquement raison de le faire, car le corps de l'homme, en tout ce qui regarde la structure animale, est soumis au nombre, au poids, à la mesure, et subit dès lors toutes les conséquences qui en dépendent. Telle fut sans doute la volonté de Dieu, le père souverain des choses, lorsque, pour rendre cette machine animale plus propre à exécuter les ordres de l'âme, il n'employa, ce semble, que le compas et la craie du mathématicien, pour tracer dans l'économie du corps de l'homme l'arrangement harmonieux des proportions et des mouvements. »
« Si donc les inductions analogiques tirées de la mécanique et de de Panatomie offrent des rapports si étroits avec la thérapeutique, et beaucoup plus de certitude que toutes les autres hypothèses, on comprendra sans difficulté comment il s'est fait que deux hommes illustres, Borelli à Rome et Bellini à Florence, voulant raffermir sur des fondements l'édifice ébranlé de la science, ne trouvèrent pas de moyen qui leur semblât aussi puissant que l'application des règles analomico-mécaniques à l'explication des effets morbides ; aussi , rien n'est plus digne d'être médité que leurs savants ouvrages également glorieux pour la science et la patrie, et utiles pour l'humanité. Mais ceux qui cherchent au fond des cornues chimiques les résultats de réactions minérales pour en déduire analogiquement des résultats semblables dans les corps animés par la vie, ceux-là ne se contentent pas d'arriver à des conclusions fausses, ils fournissent encore aux fatales erreurs qui inondent la médecine de nos jours un appui et une force incroyables.
« Il y aurait cependant pour eux un moyen d'arriver à des résultats bien plus beaux, ce serait d'appeler à leur aide une sorte d'anatomie par infusion, en cherchant à opérer sur les êtres vivants le
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mélange des liquides animaux avec les liquides végétaux ou chimiques, et en s'attachant ensuite à examiner avec soin le résultat de ces mélanges » (p. 32).
Les lectures mal faites par ceux qui ne contrôlent pas ce qu'ils lisent pour en vérifier l'exactitude ou qui lisent tout indifféremment au lieu de s'en tenir à des livres de choix et surtout « — que la jeunesse le sache, au premier de tous les livres, qui est le malade » (p. 47).
De là, à une condamnation de ces médecins érudits qui ont passé leur vie à mourir sur les livres sans juger par eux-mêmes des choses de pratique, il n'y avait qu'un pas et Baglivi ne les épargne guère. Qu'y a-t-il en effet de plus triste que ces médecins érudits, chimistes ou mathématiciens, qui théoriquement proposent des médications que de nombreuses expériences n'ont pas encore permis d'admettre , ou qui écrivent des appréciations médicales pour lesquelles ils sont d'une incompétence absolue.
La mauvaise interprétation des livres et la manie de faire des systèmes. — Voici comment il s'exprime (p. 5) : « Quand il s'agit de plaider, contre les mauvais interprètes en général, la cause de l'interprétation vraie, il y aurait deux plaidoyers à faire : le premier contre ceux qui interprètent mal les maladies, le second contre ceux qui interprètent mal les livres.
« Mais la première partie de cet ouvrage n'est, pour ainsi dire, d'un bout à l'autre qu'une longue recherche des moyens de rendre à l'interprétation des maladies la précision et la force que cette partie de la science a perdues de nos jours. Nous n'avons donc à nous occuper dans ce chapitre que des moyens de mettre à nu l'abîme d'erreurs où tombent tous ceux qui, dans l'interprétation des livres, se laissent aller à leur imagination ou à leurs sentiments particuliers.
Jour lugubre, jour malheureux que celui où la médecine et toutes les sciences, à peine échappées aux fureurs des barbares, se virent tout à coup la proie des Arabes ! Est-il possible d'y penser sans que l'àme soit saisie d'une inexprimable douleur ! Les livres grecs étaient à peine arrivés dans leurs écoles : ils s'en emparent, et., au lieu de reproduire simplement, avec scrupule et pureté, le sens de ces précieux ouvrages, ils en font une source inépuisable d'inutiles et ridicules théories Or, si celte funeste manière d'interpréter les livres de l'antiquité grecque fut pour ceux qui l'employèrent un titre à la confiance et à l'admiration de leurs contemporains, elle fut malheureusement entre leurs mains un instrument non moins puissant pour éteindre et anéantir toute espèce d'observation médicale. »
« Une grande preuve de cette vérité, c'est l'état où se trouva la médecine pendant tout le temps que domina dans le monde l'influence des écoles arabes. Ce fut alors un triste spectacle de voir les médecins comme fascinés par quelque opération magique, tourner sans cesse autour du cercle mystérieux des interprétations arabiques, dépenser en stériles commentaires sur les ouvrages de quelques hommes tout le temps d'une vie longue et laborieuse et arriver ainsi jusqu'à oublier même l'usage de leur intelligence. Voilà certainement la source de tant de sophismes, de tant de fictions et d'erreurs qui ont inondé la médecine. Voilà ce qui déshonora celte science sublime et lui arracha le noble et antique patronage de la santé, pour la réduire à n'être plus que la vile esclave des factions philosophiques » (p. 5).
Enfin, Y abandon des méthodes aphoristiques dans les livres de médecine, ce qui lui semble nuire à la précision ou à la clarté et permettre dans l'histoire des maladies « ces malheureuses et éternelles digressions dans le domaine de la philologie, les superfluités oratoires, les questions vides et creuses et mille autres bagatelles qui lui ont fait perdre toute sa force et presque toute sa vie. »
Toute cette première partie qui sert d'introduction à l'histoire des maladies, est presque un exposé philosophique de la méthode médicale et un jugement sur les différentes directions à suivre. — Il n'y a rien à en retrancher. Cela n'a pas vieilli et peut encore être lu avec autant de profit que de plaisir — c'est l'œuvre d'un esprit sérieux et distingué, ennemi des abus de la raison et de l'hypothèse, respectueux des belles traditions du passé, mais adversaire du fétichisme scientifique, partisan convaincu de l'observation et de l'expérimentation. — On y trouve la censure de la Chimiàtrie mais non de la chimie, et l'apologie fort discrète d'aillieurs de l'ialro-mécanisme.
Dans les descriptions aphoristiques des maladies et de quelques symptômes, considérés comme ayant une importance exceptionnelle qu'il donne sans suivre aucune classification, Baglivi se montre plutôt praticien que doctrinaire, et tournant toute son attention sur le pronostic. C'est à peine en thérapeutique si on retrouve quelques applications de sa théorie physiologique sur la fibre motrice et morbide, ou sur l'iatro-mécanicisme, mais en revanche on y voit régner une Chimiàtrie sage et raisonnable qui paraît être inhérente à l'époque et qui devait s'imposer à tous. Néanmoins, chez un médecin qui à tout propos condamne les hypothèses chimiâtriques, cette remarque n'est pas sans avoir quelque importance.
Il commence très-longuement par la pleurésie , d'une façon qui
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ne ressemble en rien aux méthodes nosographiques récentes, qui ne plairait par conséquent point à un élève habitué au cadre monotone de la scholastique médicale, mais qui doit satisfaire le médecin en raison des hautes questions de pronostic qui s'y trouvent indiquées. Sans doute, le diagnostic laisse à désirer, mais même avec celte incertitude, l'immensité des réflexions cliniques importantes donne un grand intérêt à ce tableau où se mêlent alternativement toutes les formes de la pleurésie, et tout ce qui a trait à leur diagnostic, au pronostic et au traitement.
Ici, l'influence des doctrines se fait un peu sentir, mais avec discrétion. Il est superficiellement question des moyens d'atténuer Véréthisme ou le relâchement de la fibre, puis, chose incroyable, après une attaque indignée contre les moyens chimiques, lui-même donne une théorie cbimiâtrique incroyable de la pleurésie. Il est impossible de se démentir d'une façon plus fâcheuse et d'oublier plus vite les principes d'une méthode d'observation que l'on considérait comme étant ennemie de toute hypothèse. On va en juger :
« Après tout ce que nous avons dit jusqu'ici, appuyé sur l'autorité des plus grands hommes, on peut voir avec certitude de combien de précautions doit s entourer le médecin prudent quand il veut combattre une pleurésie par la purgation ou la saignée, el avec quelle exactitude il doit fixer dans sa mémoire les préceptes que nous venons de passer en revue.
« Mais si l'on ignore ces principes, ou si 1 on en fait à la pratique une application vicieuse, on a guère le droit de s'étonner quand on voit, après l'emploi d'une saignée ou après l'imprudente administration d'un purgatif, les malades tomber tout à coup dans un étal plus grave ou même s'éteindre.
« Pour éviter désormais d'aussi tristes inconvénients, je prie les médecins, au nom du vieux père de la médecine, au nom de celte vieille et noble école de Cos, je les conjure d'apporter dans le traitement de la pleurésie, à Rome, une défiance sans bornes contre ces misérables charlatans de chimie, fourbes effrontés qui, sans s'arrêter nulle part, s'en vont éternellement d'une ville à l'autre et qu'un mauvais destin semble s'obstiner chaque jour à rassembler dans nos murs, où les pauvres malades se laissent bercer par eux d un vain espoir de remèdes infaillibles. Ce sont là les hommes dont j'ai parlé si souvent dans mes livres; je le rappelle ici à ce chimiste hollandais qui ne cesse d insulter chaque jour les disciples d'Hippocrate. Ce n'est pas contre les bons chimistes, au nombre desquels, peut-être, il faut le compter lui-même, mais c'est contr.' cette espèce d'hommes que je m'élève sans cesse, c'est contre leurs dia-
phorétiques puissants, leurs sels volatils, leurs secrets astrologiques, toutes leurs poudres enfin qu'ils vendent avec bruit à la sottise, et que des médecins sans crédit et sans nom viennent ensuite, aux risques et périls des malades , administrer indifféremment dans toute espèce de pleurésie et à quelque période que ce puisse être.
« Au lieu donc de s'abandonner à une funeste confiance dans ces sortes de gens et de remèdes, examinons d'abord si la pleurésie est sous la dépendance d'une cause vraiment inflammatoire ou si elle provient de l'altération des humeurs amassées dans les premières voies, ou bien enfin si elle est produite par l'écoulement d'une humeur acre venant de la tête, comme le croyait l'antiquité, ou plutôt comme nous le pensons nous-même, par des sels acres, ténus, brûlants, scorbutiques, hypochondriaques, hémorrhoïdaux, herpétiques, par les sels enfin de toute nature qui peuvent être la cause ou l'expression de quelque maladie principale.
« Ces sels dissolvent les humeurs altérées, ils les enflamment, les mêlent aux autres liquides, et quand celles-ci sont arrivées au poumon, elles y donnent naissance à des pleurésies, à des péripneumonies, à des douleurs de côté, avec tout l'appareil de la fièvre et des autres symptômes caractéristiques de ces maladies.
« Or, tout cela doit être considéré comme un résultat de l'irritation produite par l'action mordicante des sels, bien plutôt que comme une affection véritablement inflammatoire; et ce sont là les pleurésies que j ai l'habitude d'appeler lymphatiques ou fausses, parce que c'est la lymphe, ce premier dissolvant des sels, qui, une fois chargée de ces principes morbides, allume et enlretient cette sorte de pleurésie.
«. Ainsi donc, dans la pleurésie vraiment inflammatoire, l'inflammation elle-même exige que l'on saigne sur-le-champ. De cette manière, les vaisseaux se dégonflent et rien ne s'oppose plus au libre passage des fluides que l'éréthisme des fibres pulmonaires retenait dans le tissu des poumons; la saignée relâche tout à coup la tension des solides et l'énorme pression peut se faire avec facilité par les crachats ou toute autre voie qu'il plaît à la nature de choisir.
« Si enfin c'est un sel acre, scorbutique, dissolvant qui occasionne la pleurésie, il ne faut recourir aux émissions sanguines qu'avec des précautions infinies, à moins qu'une excessive inflammation des poumons, allumée par l'àcreté même de ces sels, ne rende cette évacuation absolument indispensable.
« Quant à l'appréciation des cas qui indiquent la purgation, il faut s'en tenir aux préceptes des maîtres de l'art, que nous avons re-
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cueillis il n'y a qu'un instant, il ne faut point oublier ensuite que lorsqu'il s'agit de cette espèce de pleurésie produite par l'acrimonie et la dissolution des humeurs, le traitement doit nécessairement se compléter par les tisanes de mauve. »
« Voici maintenant, selon mes propres observations à Rome, les symptômes qui dénotent cette acrimonie des humeurs chez l'homme. Je passe sous silence tout le reste des symptômes qui caractérisent l'acrimonie des humeurs, et que l'on peut facilement rechercher et apprendre clans tous les livres de médecine. »
Je tenais à préciser les faits et à bien montrer au lecteur que mon jugement sur la philosophie médicale mixte de Baglivi est bien motivé. Ce qu'il a écrit sur les fièvres le prouve d'une façon bien plus éclatante.
a Puisque nous en sommes à parler des fièvres, je ne puis m'empêcher d'exprimer ici mon étonnement de voir que la plus grande partie des médecins d'aujourd'hui veulent absolument trouver la source de toutes les maladies, et spécialement celle des fièvres, dans la seule action des acides, ce qui les amène nécessairement à les combattre toutes, sans distinction et au grand détriment des malades par l'usage des anti-acides. Or, pour quiconque examinera la chose sans préjugé, l'action des alcalis, au contraire, altérables de tant de façons, pourra devenir bien plus souvent le but des méfiances de la médecine. Examinons, en effet, comment se passent au milieu de l'économie animale, tous les phénomènes qui ont lieu dans le sang; c'est au moyen de fermentations diverses que tout cela s'exécute, ne cessant ici que pour recommencer là; tantôt elles prennent trop d'activité, tantôt l'altération est plus profonde qu'elle ne devrait être ; mais le résultat définitif de ces fermentations est bien moins un produit acide qu'un sel alcalin, lixiviel, acre, calciné, ou quelque autre chose de même nature. »
« C'est ce que l'on observe#principalement dans les fièvres, où l'on voit généralement des signes manifestes qui décèlent la présence de ces sels acres, alcalins, lixiviels, calcinés et autres; aussi, beaucoup d'entre elles se guérissent-elles simplement au moyen des seuls délayants, aiguisés avec quelque doux acide, comme on le voit chaque jour dans les fièvres ardentes. Voilà ce qui fait qu'on ne peut trop exalter les propriétés singulières de l'acide sulfureux dont la vertu subacide suffit souvent pour étouffer dans leur germe la plupart des fièvres qui dépendent des variations de l'atmosphère, et d'autres fièvres même plus ardentes.
« Ici, à Rome, les fièvres d'été qui sont dues à des variations de
l'atmosphère ne sont point produites par des sels alcalino-âcres. Or, il est bien entendu que je ne parle pas ici de ces funestes erreurs de régime que la soif du plaisir fait commettre à la campagne et qui deviennent la source d'un certain nombre de fièvres dont on ne peut accuser l'atmosphère. Quant aux autres, voici comment nous entendons leur production. La chaleur active du soleil détache et élève dans l'air une infinité de molécules terreuses ou minérales; une fois répandues dans l'atmosphère, de nouveaux torrents de chaleur viennent chaque jour les diviser davantage, les cohoher, les disséminer; elles acquièrent ainsi en peu de temps une volatilité suprême et un caractère alcalino-àcre, bien plutôt encore que de l'acidité.
« Dans cet état de ténuité .infinie, l'activité respiratoire les fait pénétrer dans le torrent de la circulation ; elles y dissolvent la masse de sang , et cette dissolution y engendre bientôt tous les effets de la coagulation. Ceci d'ailleurs est évidemment conforme à l'expérience; car si nous considérons les acides, même les plus puissants, quand ils ont subi une fermentation quelconque, soit par la réaction intime et lente des éléments, soit par la chaleur, nous trouverons qu'ils deviennent doux ou bien insipides et alcalins; la fermentation a émoussé les pointes do l'acide et lui a donné tous les caractères de l'alcali.
« Voilà comment il se fait que l'eau thériacale, d'abord acide, devient douce au bout d'un an ou deux. Il n'y a pas jusqu'aux esprits acides eux-mêmes qui ne se dulcifient avec le temps, et il en est de même de tout le reste. Je ne prétends pas nier d'ailleurs que des productions acides développées dans l'appareil des premières voies puissent pénétrer dans la masse du sang et y exciter des fermentations malheureuses : mais on doit avouer aussi qu'il faut pour cela que ces acides soient bien puissants, car, autrement, un certain temps de fermentation de ces acides avec le sang aurait bientôt fait d'émousser leurs pointes et de les transformer ainsi nécessairement en alcalins. De celte façon, ils ne seraient plus en état de faire du mal, ou bien, prenant les propriétés alcalines, ils agiraient sur les organes à la manière des alcalis, et c'est à ce litre qu'ils deviendraient une source de maladies ; or , c'est ce qu'il fallait prouver. Mais cette question doit être examinée plus au long dans un traité spécial sur l'innocuité des acides (1).
Après les fièvres viennent différents chapitres sur les lombrics
(I) Voyez Baglivi, page (J3.
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dans l'enfance; — sur la variole, la rougeole, et la scarlatine ; — sur Y observation des hypocondres dans les maladies aiguës, et là on trouve deux observations sur les altérations de la fibre motrice lorsque l'éréthisme des fibres intestinales ou le relâchement de leur ton produit le méléorisme; sur les tumeurs et suppurations aux parois abdominales, et ici la théorie chimiàlrique suivante :
« Les hommes qui sont pleins d'humeurs acrimonieuses et salines sont généralement tourmentés de douleurs qui se jettent tantôt d'un côté tantôt de l'autre. Or, s'il arrive que des humeurs de cette nature viennent à se glisser entre les muscles de l'hypocondre droit ou gauche, ou vers la région ombilicale, elles y portent avec elles des douleurs trompeuses qu'on serait tenté de rapporter à la rate, au foie ou à l'intestin, tandis qu'elles n'ont réellement rien de commun avec ces organes et qu'elles ne sont autre chose que des douleurs musculaires purement externes, produites simplement par la présence d'un ichor acre et corrosif. Quand on a affaire à ces sortes d'affections, les médications qu'on a coutume d'opposer aux maladies douloureuses internes n'ont plus aucune e spèce d'utilité, tandis qu'au contraire les érnulsions légères de semences, les fomentations émollientes externes, les purgatifs doux, tels que les tamarins ou les décoctions apéritives, obtiennent alors beaucoup de succès. Si c'est le vice scorbutique qui amène dans l'économie les humeurs acres dont nous parlons, vous le verrez aux gencives et à la nature du goût perçu par la bouche. »
Sur les crises et les jours critiques qu'il admet entièrement d'après les doctrines d'IIippocrate et pour lesquelles il recommande non l'abstention mais une grande circonspection thérapeutique, car « la nature qui se connaît, fait un peu mieux avec ses crises que les médecins avec leurs remèdes » (p. 129); — sur les sueurs dans les maladies aiguës; — sur les parotides et la surdité dans les maladies aiguës; — sur les urines dans les maladies aiguës; — sur le pouls; — sur Y inappétence, — sur les doideurs de tête, chapitre qui renferme une singulière hypothèse d'iatro-mécanisme, car si dans les affections cérébrales l'urine est claire c'est que le malade doit mourir; les sels morbides qui devraient la colorer et qui sont 'a véritable cause du mal se trouvant retenus dans le cerveau pour y rallumer sans cesse le foyer de la maladie ; — sur Y observation des yeux dans les maladies aiguës ; — sur le décubilus; — sur la voix ; — sur le frisson; — sur Yhgdropisie sèche ou météorisme^ phénomène produit « par l'irritation portée sur les fibres solides par
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l'effervescence Lie l'àcreté des humeurs; l'énergie contractile des fibres se trouve ainsi prodigieusement augmentée et les petits arcs fibrillaires se tendent avec violence, ce qui entraîne une intumescence avide etnonpas, comme on le croyait autrefois, un gonflement par les gaz; ■ — sur Yictère; — smYhémorrhagie ; — sur les maladies du foie, — des reins; — des poumons ; — sur la colique; — sur le délire; — sur l'asthme ; — sur la dysenterie, etc.
Après cette exposition sentencieuse d'un certain nombre de maladies rassemblées sans aucune classification, Baglivi reprend le cours de ses dissertations générales et, pensant avoir signalé les principaux obstacles qui ont entravé la pratique médicale, il indique d'abord les époques de la médecine et ses progrès. Là il commence par témoigner de son admiration pour la médecine de la Grèce qui touche presque à la perfection, puis il s'élève violemment contre la médecine Arabe, qu'il qualifie de peste arabique; contre là Chimiâtrie de Paracelse et de Van Helmont accompagné « de tout un cortège d'erreurs, » et même contre les systèmes de ces innombrables écoles de philosophie que son siècle avait vues naître : « l'école de Descartes, celles de Gassendi, l'école mécanique, l'école physico- mécanique et mille autres encore dont les fondateurs et les disciples sans s'être même donné la peine de jeter les yeux sur les médecines, ne craignirent point cependant de s'en faire les juges, et d'arranger à leur manière une histoire des maladies dont leurs vaines spéculations avaient fait tous les frais » (p. 232).
Il parle ensuite, dans un chapitre qui est tout entier à lire, des sources de la théorie et de la pratique.
Dans sa pensée, l'observation est la base de la pratique et la dissection, c'est-à-dire l'analyse, celle de toute théorie. Selon la source où puise la médecine, elle prend des aspects différents; de là, toutes les sectes rivales qui se partagent l'empire de la science, les unes futiles, confuses ou rétrogrades, et les autres sérieuses et précises. Il n'y a pas à rechercher quelle est l'importance relative de la théorie et de la pratique, car cette distinction ne devrait pas exister; le seul moyen de progrès c'est la pratique de la philosophie naturelle et expérimentale à laquelle il attribue tous les progrès réalisés de son temps, c'est où se trouve le résumé de sa physiologie mécanique.
« Les médecins se mirent donc enfin à examiner la structure du corps et les phénomènes de l'organisme, en appliquant à cet examen les principes de la géométrie mécanique, les expériences physico-mécaniques et celles de la chimie. A peine furent ils entrés dans cette voie salutaire qu'ils se trouvèrent tout à coup en face