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BOERHAAVE

Boerhaave est le seul médecin qui ait tiré de l'Iatro-mécanisme des applications médicales raisonnables, et qui ne se soit pas dérobé aux conséquences de la physiologie mécanique. Tous les autres ialro-mécaniciens, à l'exemple de Baglivi, ont en effet essayé de séparer leurs théories de la pratique, et après avoir professé l'iatromécanisme physiologique, on les voit, en médecine, se transformer en chimiatres; en observateurs n'ayant d'autre guide que l'expérience. — Boerhaave a été plus hardi. Seulement, il a su, en grand clinicien qu'il était, se défendre des erreurs du système mécanicophysiologique. Il n'en a pris que ce qu'il fallait pour édifier sa doc-

trine, conformément aux exigences de l'observation clinique, afin de rester dans le vrai et d'éviter l'erreur. Pour qui saura comprendre ses écrits, et redonner à certains mots vieillis ou démodés le sens qu'ils doivent avoir, on y verra l'expression d'un sens clinique très-fin, et une science réelle infiniment moins chargée d'hypothèses que celle des autres ialro -mécaniciens. — Il est d'ailleurs l'auteur d'une théorie médicale importante dont le titre seul a disparu, mais dont le principe resté dans la science redevient en très-grand honneur aujourd'hui. Je veux parler de la théorie de l'obstruction, qui s'appelle maintenant Embolie.

En pathologie Y obstruction caractérise médicalement Boerrhaave, comme Y acrimonie des humeurs caractérise Sylvius et les fermentations rappellent "Van Helmont.

Herman Boerhaave, 1068-1730, né à Leyde où il devint professeur, eut un tel succès d'enseignement qu'il encombrait la ville de ses élèves venus de tous les pays voisins, et sa réputation médicale se répandit si loin dans les différentes parties du monde que Fontenelle rapporte qu'on lui adressait des lettres avec cette suscription : A M. Boerhaave, en Europe. — On n'usurpe pas une pareille renommée ; le charlatanisme seul y peut prétendre, mais les contemporains jaloux n'ont parlé de ce médecin qu'avec la plus grande considération, et il est probable qu'il n'a dû la célébrité qu'à son talent.

Au reste je vais en faire juger par l'analyse de quelques-uns de ses travaux qui sont très-nombreux, et particulièrement par son traité des Explications mécaniques appliquées à la médecine, par ses Aphorismes, et par ses Institutions de médecine dont La Mettrie nous a laissé une bonne traduction.

Parmi ces différents travaux, les uns sont relatifs à la physiologie et les autres à la médecine et à la chirurgie.

Vus dans leur ensemble, ils sont l'expression très-accentuée de la doctrine mécanique alliée en petite proportion à la chimiâtrie.

En physiologie, après avoir fait ses réserves en faveur de l'âme dont il ne croit pas devoir rechercher le mode d'action, il limite ce qu'il va dire aux fonctions de la vie matérielle qu'il considère comme étant le résultat d'un agencement mécanique. Laissant de côté les dernières causes métaphysiques et les premières causes physiques tels que les éléments, l'origine de la première forme, des semences et du mouvement, qu'il déclare inutiles et impossible à un médecin de rechercher, il soutient qu'on ne doit adopter que ce que l'expérience pure et simple a véritablement démontré en anatomie, en chimie, en mécanique et en physique.

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Ainsi le corps humain est composé de solides et de fluides. Les premiers [Aphor. XL) sont, ou des vaisseaux qui contiennent les humeurs ou des instruments tellement construits, figurés et liés entre eux, qu'il se peut faire par leur fabrique particulière certains mouvements déterminés, s'il survient une cause mouvante.

On trouve en effet dans le corps des appuis, des colonnes, des poutres, des bastions, des tégumens (Institutions de médecine, Aphor. XXVII), des coins, des leviers, des aides-leviers, des poulies, des cordes, des pressoirs, des soufflets, des cribles, des filtres, des canaux, des auges, des réservoirs.

La faculté d'exécuter des mouvements par le moyen de ces instruments, s'appelle fonction; ce n'est que par des lois mécaniques que ces fonctions se font, et ce n'est que par ces lois qu'on peut les expliquer.

Voici maintenant ce que sont les fluides (1). « Pour les parties fluides, elles sont contenues dans les solides, mues, déterminées dans leur mouvement, mêlées, séparées, changées. Elles meuvent les vaisseaux avec les instruments qui sont liés avec eux, usent, changent leurs parois, et réparent les pertes qu'elles y ont causées. Ces actions se font suivant les lois hydrostatiques et mécaniques. On doit donc les expliquer conformément à ces lois, quand on est venu à bout de connaître auparavant la nature de chaque humeur en particulier, et les actions qui en dépendent uniquement, autant qu'on peut les découvrir par toutes sortes d'expériences. »

Du rapport convenable de ces liquides et des solides, résulte la vie, c'est à-dire l'entretien du commerce réciproque de l'âme et du corps, dont les phénomènes physiques constituent le domaine du médecin. Pour les étudier, Boerhaave commence par la digestion, et d'abord par les aliments. Il les suit dans la mastication, acte musculaire mécanique qu'il décrit dans tous ses détails anatomiques (Aphor. LX); dans le broiement par les dents; dans l'humectation par la salive qui ramollit et produit la fermentation, comme dans la farine (Aphor. LXVI); dans l'aération qui favorise le mélange; dans la déglutition dont il détaille le mécanisme physique avec un luxe de développements presque incroyable, enfin dans l'estomac où ils sont soumis à une pression mécanique associée à la chaleur du corps et au mélange des sécrétions muqueuses qui y viennent sans cesse. — Comme on le voit, il ne parle point du suc gastrique ni de la fermentation gastrique. C'est qu'en effet pour lui la tritura-

(1) Institutions de médecine, tome I, png'O 130.

bouchut. H. — 18.

tion et la chaleur de l'estomac semblent suffire à la première élaboration des aliments.

Il montre ensuite les aliments dans le duodénum imbibés de la bile cystique et de la bile hépatique qui neutralisent les acides, de la lymphe pancréatique qui forme le chyle en état de pénétrer dans les vaisseaux. — Dans tout cela, comme on le voit, il y a peu de chimiatrie, et les opinions de Sylvius de le Boë et de Van Helmont ne sont même pas signalées.

La circulation du sang est le résultat de l'action d'une machine hydraulique dont le cœur est le piston (1) et il combat résolument l'opinion de ceux qui croyaient à une fermentation, à une ébullition et à une effervescence dans le cœur et dans le sang (Aphor. CLXXVII).

La respiration est également un acte mécanique dont certains muscles assurent l'exécution, et l'hématose n'est que le mélange plus parfait du chyle et du sang accompli mécaniquement par la pression de l'air sur les vésicules pulmonaires. « Et c'est ici principalement que commence à se former la couleur rouge qui est la marque essentielle d'un sang bien conditionné {Aphor. CC). — Ici, plus de mélange de l'air au sang, comme le professait Borelli, plus de rafraîchissement du sang par l'air introduit dans le poumon, comme l'a dit Sylvius, point d'incorporation au sang d'un fluide aérien subtil nitreux qui lui donne sa couleur rouge, comme le pensait Lower. — Non : il ne s'agit que d'une action mécanique destinée à favoriser la circulation. Et cependant Boerhaave sent bien que son explication est incertaine et laisse à désirer, car tournant autour de la vérité, qui ne devait apparaître qu'avec Lavoisier, il dit : « Cependant outre les effets dont nous avons parlé, l'air en a encore d'autres qui tournent au profit de celui qui respire -, car s'il n'est point renouvelé sans cesse, il devient mortel, non à cause de sa chaleur, ou de sa densité, mais par rapport à une autre cause occulte. Est-ce parce que ce qui constitue proprement ses parties élastiques se consume? Serait-il l'aliment caché de la vie, comme se l'imaginent les alchimistes ? pourquoi la respiration vitale ne peut-elle se faire sous l'eau, et y est-on saisi d'une suffocation qui cause très-promptement la mort, quoique le thorax et le poumon ayant la faculté de se dilater et de se resserrer réciproquement paraissent pouvoir faire la même chose que l'air. Question trèsdifficile. »

La sécrétion du fluide nerveux est pour lui, comme pour les autres iatro-mécaniciens, « le résultat de l'atténuation du sang qui

(1) De usu raliocinii mechanici in medieina.

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arrive au cerveau contre la pesanteur avec moins de force et divisé par d'innombrables petits capillaires , et par la membrane araclin oïde.

« Ce fluide filtré au travers de la substance corticale du cerveau et. du cervelet est poussé de l'un et de l'autre, à chaque instant de la vie, par l'action du cœur et des artères dans les nerfs et par leur canal dans toutes les parties du corps ; circulation aussi réelle et aussi constante que celle du sang et de la lymphe {Aphor. 286).

« Cette humeur est si simple, si mobile, si parfaitement volatile qu'on l'appelle l'esprit nerveux, lequel se divise en naturel, vital et animal {Aphor. 291).

« Mais comme la sécrétion de ces esprits n'est jamais interrompue, qu'il s'en refait toujours de nouveaux pour réparer ce qui s'en perd ou s'en consume, il paraît que ceux qui ont rempli entièrement leur emploi passent des derniers filaments des nerfs dans les petites veines lymphatiques ; de là ils sont portés dans d'autres veines un peu plus grandes, puis dans les vaisseaux lymphatiques communs, d'où ils se rendent au cœur par les veines sanguinifères; et aussi ce fluide subtil circule incessamment dans ces vaisseaux, comme les autres humeurs {Aphor. 202). »

Les sécrétions dans les glandes sont aussi l'effet de la résistance que le tissu glandulaire apporte au cours du sang artériel, une partie de ce sang rentrant dans les veines, et l'autre plus ténue, plus fluide, transparente, proportionnée au diamètre de leur ouverture de passage, qui n'est plus du sang, forme la sueur, la matière de la transpiration, la matière des pores, les larmes, une cire adipeuse, la matière cérumineuse, la mucosité, la salive, les crachats, la lymphe, le sérum, la bile, le sperme, le lait, la graisse, etc. — C'est l'effet de la distance des glandes au cœur, et la conséquence d'une foule d'autres influences mécaniques.

« Ainsi la distance de l'artère au cœur, sa situation par rapport au cœur, et au tronc dont elle sort, sa différente complication, ses diverses divisions à ses extrémités, la différente vitesse du sang par son canal, sa proportion du rameau particulier au tronc, la différente force exprimante externe et interne, le séjour dans la cavité commune; de là ensuite sa distribution dans des lieux dont la structure change la nature des humeurs, la séparation ou l'évaporation des parties les plus liquides de l'humeur dont la sécrétion s'est faite; voilà autant de causes qui séparent non-seulement du même sang différentes humeurs en divers lieux, mais qui, après leur sécrétion, en changent encore la nature d'une façon surprenante {Aphor. 252) ».

Pour lui « cette fabrique se déduit avec une parfaite évidence des lois mécaniques » sans qu'il soit nécessaire « d'imaginer des pores de figure diverse » et encore moins « d'avoir recours à aucun ferment particulier ».

Il en donne une nouvelle preuve en examinant l'action physiolo gique des reins :

« On conçoit de là le mécanisme de la sécrétion de l'urine. Le cœur étant assez proche des reins qui d'ailleurs est muni de fortes artères, il suit qu'un sang aqueux est fortement poussé dans les petits vaisseaux des reins; et comme ces vaisseaux se fléchissent, se contournent en mille façons et opposent une extrême résistance, ce sang aqueux reçoit une infinité d'impressions, de mouvements et de secousses différentes ; et enfin trouvant des tuyaux qui ne sont qu'un peu plus étroits que les vaisseaux sanguins qui l'ont apporté, sa partie la plus liquide s'y sépare, s'y amasse, y prend son cours et en est expulsée (Aplwr. 359). »

Sa théorie de la contraction musculaire diffère entièrement de celle du chef de l'école. Borelli l'attribuait cà l'effervescence produite par le mélange du suc nerveux avec le sang des muscles tandis que Boerhaave n'y voit, sans action chimique ni fermentation aucune, qu'un afflux de l'esprit vital qui « remplit les membranes des fibres, change leur figure oblongue en une plus ronde, augmente les plus petits diamètres, diminue les grands et rapproche les tendons l'un de l'autre ».

Il étudie ensuite les fonctions de la peau; — l'excrétion de la sueur; — la transpiration de Sanctorius; — -l'accroissement et le décaissement des parties dont le mécanisme physique se trouve indiqué aux Aphorismes 452 et 453; — enfin les organes des sens, le tact, l'odorat, le goût, l'ouïe et la vision.

Toute cette physiologie, un peu confuse , remplie d'erreurs, est bien conforme au programme de l'Ialro-mécanisme, et tout y relève des actions physiques plutôt que de la Chirniatrie qui n'y apparaît presque point, différence considérable avec la physiologie des autres iatro-mécaniciens. A part ce point de vue personnel, elle ne renferme rien d'original, et elle ne reproduit aucune des expériences de l'auteur. Cela ne saurait surprendre puisqu'elle n'est qu'un résumé aphoristique de la science et que cette forme exclut les développements de détail.

La Pathologie de Boerhaave me plaît davantage. C'est dans cette école iatro-mécanique, celle qui renferme le moins d'hypothèses chimiques et mécaniques. — Le médecin y retrouve ce qu'il est habitué avoir, ce qu'il connaît et, malgré les différences de forme, il

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