ERASISTRATE
Erasistrate, l'autre fondateur de l'école d'Alexandrie, né dans l'île de Se, ne vint que tard à Alexandrie disputer à Hérophile la gloire de la culture première de l'anatomie, et continuer tout en les modifiant un peu les traditions du Dogmatisme grec. — Disciple de Chrysippe, il était gnidien et jouissait d'une grande réputation de praticien à la cour du roi de Syrie, lorsqu'il fut appelé à la cour de Plolémée, où il fit rapidement de grands progrès et où il se signala par de grandes découvertes d'anatomie. Comme Hérophile, il mena de front l'anatomie , la physiologie et la médecine et devint un peu trop le contradicteur de cet anatomiste, sans songer que ces disputes amoindrissent le nom des hommes et déshonorent la science.
Erasistrate soutint longtemps, contre Hérophile, que les nerfs avaient pour origine les méninges, mais enfin il reconnut son erreur. Il fit connaître les deux sortes de nerfs pour le mouvement et pour le sentiment ; — les valvules du cœur qu'il nomma bicuspides, tricuspides et sigmoides k cause de leur conformation. — Il fit aussi connaître les parenchymes, masses viscérales en apparence homogènes et formées de trois espèces de tissu, artères, veines et nerfs, associés en proportion variable, contournés en tous sens, divisés à l'infini, toujours accolés les uns aux autres, ne se quittant jamais et agissant les uns sur les autres.
Sa pathologie commence à s'éloigner des doctrines d'Hippocrate dont il combat assez souvent les idées, par des raisons déduites de ses découvertes anatomiques, mais elle sent encore l'influence du Dogmatisme grec sur beaucoup de points.
Erasistrale n'accepte pas que le vice des quatre humeurs soit la cause des maladies, ce qui le sépare des hippocratistes : de leur rôle pathogénique il exclut le phlegme, la bile et l'alrabile et il ne s'occupe que de l'influence laissée au sang, Ce liquide est pour lui la seule humeur dont le mouvement et le déplacement puissent engendrer la maladie ou métemptose, pieTejjwcTocriç. Il en admettait trois espèces principales : la fièvre, les inflammations, les hémorrhagies.
Il croyait que le liquide sanguin pouvait sortir de ses canaux naturels (les Veines) pour remplir les artères, accroître la chaleur animale, provoquer les battements du cœur, augmenter le pouls et enfin occasionner la fièvre. Il n'y avait de fièvre que dans cet état particulier du système artériel dont l'air se trouvait remplacé par du sang. C'était la conséquence forcée -de son ignorance du mécanisme de la circulation. D'après celte même idée fausse, il pensait que le sang déplacé de ses veines et accumulé dans une partie, au lieu d'être disséminé dans tout le système artériel, y produisait les inflammations absolument comme plus tard ceux qui avec d'autres idées admirent la théorie des obstructions. (Voy. Boerrhaave.) Enfin le sang qui sortait des veines pour se répandre au dehors constituait les hémorrhagies. Pourquoi le sang s'échappait-il ainsi des veines pour se répandre au dehors et pour pénétrer dans les artères par métemptose, c'est ce qu'Erasistrate, encore au début de ses études anatomiques, cherche à expliquer par d'insoutenables raisons. Il disait : que la quantité trop grande du sang pouvait distendre les veines et que ce liquide sortant par les pores vasculaires entrait dans les artères, ou se répandait au dehors, pour faire une hémorrhagie; que chez d'autres, différentes circonstances pouvaient diminuer l'air contenu dans les artères, produire le vide et favoriser l'aspiration et la métemptose du sang par les pores préalablement dilatés : autre explication que l'avenir n'a pas accepté.
Sa théorie des hémorrhagies est bien préférable quoiqu'il n'admette la présence du sang que dans les veines et non dans les artères. C'était aussi la conséquence de la métemptose. Il en admettait deux classes ayant elles-mêmes quelques subdivisions. Dans la première classe, les hémorrhagies étaient la conséquence d'une déchirure veineuse et dans la seconde classe elles avaient lieu sans déchirure des veines, par modification de la structure des vaisseaux et l'augmentation du diamètre des pores vasculaires.
Les hémorrhagies de la première classe étaient provoquées par des blessures ou une altération des parois veineuses pourries ou putréfiées, ce qui veut dire défaut de consistance des parties cédant à une pression intérieure trop forte ou à une trop grande quantité de sang.
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Les hémorrhagies de la seconde classe pouvant avoir lieu sans déchirure des veines, et par le passage du sang à travers leurs pores (<rroy.aTa) étaient considérées comme des hémorrhagies par anastomose. Il y en avait trois variétés : 1° par dilatation primitive des pores veineux dont la cause est inconnue, 2° par dilatation consécutive à la pression d'une trop grande quantité de sang, 3° par altération de la composition du sang, qui est plus ténu, diffus, putride, et dont les molécules moins volumineuses on plus facilement séparables traversent les porosités veineuses ayant conservé leur diamètre naturel. C'est ce que nous appelons aujourd'hui les hémorrhagies scorbutiques et typhoïdes. Cette doctrine fut, à ce que dit Galien, acceptée avec quelques variantes par la plupart des médecins de l'antiquité mais , parmi les successeurs d'Erasistrate , un novateur , Asclépiades, la combattit comme il fit de la plupart des idées de son temps. Asclépiades soutint qu'il y avait toujours rupture dans les hémorrhagies, que le sang était toujours trop épais pour sortir par les pores des veines et quelle que soit l'altération du sang ou l'altération des pores. C'est un problème qui s'agite encore aujourd'hui chez nous presque dans les mêmes termes où nous venons de le poser.
Erasistrate a le premier formulé une théorie des paralysies qui mérite d'être prise en considération Elle est en rapport avec les découvertes anatomiques du temps, et elle peut être considérée comme le point de départ des idées de Galien sur la circulation et sur l'arrêt des esprits animaux. Erasistraste pensait non sans raison que la paralysie devait dépendre : soit de l'altération des nerfs, soit de l'altération de leur cavité, car alors, comme aujourd'hui depuis la découverte d'Ehrenberg, les nerfs étaient considérés comme des tubes creux parcourus par une humeur spéciale, soit enfin de l'altération de l'humeur nerveuse circulant dans les nerfs et dont l'intégrité importait beaucoup au mécanisme des sensations. Il pensait que cette humeur pouvait s'épaissir, devenir plus visqueuse, s'opposer à la sensation des objets extérieurs ou à l'influx des forces qui du cerveau mettent les muscles en mouvement. Nous ne disons pas mieux aujourd'hui, et ces explications anatomiques sont encore celles de tous les médecins du temps présent.
Si l'anatomie a porté Erasistrate à modifier le Dogmatisme grec sur la nature des maladies, la médecine qu'il pratiquait montre bien encore que de son temps les doctrines d'Hippocrate n'avaient pas beaucoup faibli. Il tenait beaucoup au régime et à l'hygiène. Il semble avoir été très-sobre de remèdes. Comme Hippocrate, il conseillait la décoction d'orge, les sucs végétaux, le vin, et la diète raisonnée. Il employait
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beaucoup les vomitifs et rarement les purgatifs ou la saignée au sujet desquels il contredit vivement la pratique d'Hippocrale. Ainsi il n'accepte pas l'action des purgatifs sur telle ou telle humeur, et il combat l'usage de la saignée en disant que les émissions sanguines enlevaient des forces qu'on devait ménager; elles n'étaient utiles que dans la pléthore. Dans sa pensée encore, fait-il des réserves, car il dit : En saignant vous ne détruisez pas la cause qui rend le sujet pléthorique, vous enlevez du sang qui va se reproduire et vous n'aurez fait que pallier le mal. C'est avec de telles raisons qu'Erasistrate saignait peu et que ses élèves ne saignaient pas du tout. Dans les maladies chroniques il attribuait la plus grande importance au régime et à l'influence de l'air. Il n'était point partisan de la ponction abdominale dans les cas d'ascite, car il attribuait l'hydropisie à l'obstruction des vaisseaux du foie, et il a vu plusieurs fois des abcès de cette glande. Ce fut un homme très-remarquable, et il s'éteignit eu laissant à ses disciples, les Erasistratéens, le soin de propager ses idées et d'affermir une gloire que la postérité a consacrée.