III. — DKS CRISES ENVISAGÉES GOMME TROISIÈME BASE DU NATURISME
Un autre appui du dogme de la nature médicatrice et du naturisme, ce sont les crises observées dans les maladies aiguës et cou-
sidérées comme la manifestation d'un effort de nature pour leur guérison.
Les crises sont en effet des phénomènes morbides qui, dans le cours des maladies aiguës, annoncent une terminaison favorable ou funeste. C'est le jugement de la maladie. Cependant les crises n'ont pas toujours lieu, et, dans un certain nombre de cas, il n'y en a point trace, la maladie se terminant d'une autre manière, par résolution, Xuutç (lysis), ou par décaissement successif de tous les symptômes.
Le dogme des crises existait avant Hippocrate, qui n'en parle que sans prétention, comme lorsqu'il s'agit d'un fait ancien, dans le livre Des maladies et des épidémies; dans les Aphorismes , et enfin dans deux livres aprocryphes de compilation, ayant l'un pour titre : Des crises, et l'autre : Des jours critiques. Ce n'est que plus lard qu'on trouve dans Galien la première étude complète de la doctrine que nous connaissions, et c'est là l'ouvrage à consulter si l'on veut en prendre l'idée la plus exacte.
Pour bien comprendre la doctrine des crises, il faut se rappeler qu'Hippocrate, n'ayant pas fait d'anatomie pathologique, accordait peu d'importance aux lésions des solides, et considérait surtout les maladies comme un changement survenu dans la quantité, la qualité et la distribution des humeurs.
Tout en admettant le principe recteur de la vie dans les actes morbides, ce qui en fait un vitaliste (ubi stimulus, vel dolor, ïbi fluxus), sa pathologie était essentiellement humorale. Il admettait que la santé résultait du mélange exact de quatre humeurs : le sang, la pituite, la bile et l'atrabile, qui devaient s'équilibrer dans leurs proportions. Si ce mélange cessait d'exister, il y avait maladie, ou, dans le langage du temps, une intempérie caractérisée par la surabondance d'une de ces humeurs, dite alors intempérée.
Si les humeurs élaborées, le sang dans le cœur, la pituite dans le cerveau, la bile dans le foie, l'atrabile et l'eau dans la rate, se portaient au loin sur un autre organe, elles y déterminaient une maladie ou fluxion. L'humeur intempérée qui produisait la fluxion, c'est-à-dire la maladie, était d'abord à l'état de crudité, et elle devait se retirer au moyen d'une élaboration naturelle qualifiée de coction ou de maturation, et dans ce travail lent et successif, s'il survenait un phénomène vital particulier, on lui donnait le nom de crise. Si le travail s'accomplissait sans rien otfrir de spécial, la maladie réalisait, comme nous l'avons dit, la terminaison par résolution. Ces trois périodes de la maladie pour l'ancienne médecine,
fluxion, coction, crise ou résolution, répondent aux trois périodes actuelles, dites invasion ou accroissement , état et déclin de l'état morbide.
La différence consiste en ce que les anciens, nos maîtres, mettant beaucoup de leur raison dans les choses, avaient cherché à comprendre le mécanisme de la maladie, tandis que notre époque, essentiellement empirique, ne voulant point raisonner sur la pathogénie, se borne à constater les actes de l'évolution morbide , en déclarant qu'une maladie s'accroît, augmente et disparaît. Entre ces deux opinions, la postérité dira où est la vraie grandeur et la vérité.
Quand elle a lieu, la crise consiste donc dans l'évacuation de l'humeur intempérée, ou dans la transformation de cette humeur qui doit être rejetée au dehors. On a un exemple de cette transformation dans la variole, dans le coryza, dans la bronchite, dans les abcès, etc.
C'est à favoriser les crises que devait s'appliquer le médecin, et il ne devait pas intervenir à la période de crudité des maladies, sous peine de nuire au malade; il devait attendre un peu que la maladie soit bien déterminée pour en diriger les actes : Quo natura vergit eo ducendum. C'est la condamnation des pratiques abortives au moyen desquelles l'empirisme a souvent prétendu juguler les différents états morbides.
L'expérience n'a pas sanctionné cette manière de voir, qui n'est vraie que pour un certain nombre de phlegmasies et de fièvres éruptives, et encore la question est-elle aujourd'hui fort contestée. Il est évident qu'il ne faut agir que lorsqu'on sait à quelle maladie on a affaire et pourquoi on agit; mais alors toute intervention à la période de crudité d'un mal se justifie, même au point de vue hippocratique, si la médication abortive amène la résolution d'un mal au lieu de le prolonger pour arriver à une crise formée par la maturation des humeurs
Imiter la nature dans ses efforts de résolution ou dans la production des crises, n'est-ce pas là le vrai principe d'Hippocrate, et l'on a tort de reprocher à la médecine hippocratique une inaction qui ne doit avoir rien d'absolu et qui consiste à dire : N'intervenez que lorsque vous savez pourquoi vous agissez.
Les phénomènes critiques signalés par Hippocrate sont en général des évacuations de matières morbides : 1° des perles de sang ; épistaxis, hémorrhoïdes, etc.; 2° des matières muqueuses ou puriformes de la bouche, du nez, des bronches, de l'intestin ou de la vessie : urines, excréments, ptyalisme, expectoration, etc.; 3° des matières
rejetées par la peau : les sueurs, des abcès, des éruptions cutanées, etc.
Dans les crises, dit Hippocrate, les humeurs, de ténues deviennent épaisses, les transparentes un peu troubles, et les aqueuses ou pituiteuses tout à fait purulentes.
Cela est vrai, et aujourd'hui encore, après vingt siècles, tous les médecins peuvent vérifier l'exactitude de ces assertions.
Hippocrate a aussi parlé de phénomènes non critiques qui précèdent ou annoncent les crises et peuvent faire prévoir le lieu de leur apparition ; d'où une attention toute particulière recommandée aux médecins pour découvrir des phénomènes de cette nature ayant une si grande importance thérapeutique.
Ces phénomènes sont de deux sortes : 1° des phénomènes communs annonçant l'imminence de la crise, sans détermination du lieu où elle doit s'opérer; 2° des phénomènes propres indiquant que la crise doit se faire, et le point où elle doit avoir lieu.
Malheureusement ces phénomènes ne sont pas très-clairement indiqués dans les livres hippocratiques, et il est difticile de savoir à quoi s'en tenir sur ces phénomènes indicateurs de la crise.
Les crises existaient surtout dans les maladies aiguës, du quatrième au soixantième jour, car passé ce terme, la maladie est devenue chronique, et sous cette nouvelle forme il n'y a plus de crise à attendre; elles se terminent sans phénomènes critiques, quelle qu'en doive être la fin, heureuse ou malheureuse.
Quand les crises devaient avoir lieu, on les observait à certains jours fixes compris entre le quatrième et le soixantième, que pour ce motif on nommait des jours critiques. Elles se montraient dans les jours pairs ou dans les jours impairs, mais ces derniers étaient regardés comme les plus favorables aux bonnes crises : de là l'importance du septième, du quinzième et du vingt et unième jour, où se produisaient les crises les plus favorables. C'était là un reflet de la philosophie de Pythagore, qui expliquait les phénomènes de l'univers par l'influence des nombres, et qui considérait les nombres impairs comme le symbole de tout ce qu'il y a d'heureux sur la terre : Numéro Deus impare gaudet.
Telle est la part d'Hippocrate dans cette doctrine des crises, qui n'a été formulée que par Galien, et dont le triomphe et les vicissitudes attestent la grandeur. Si beaucoup de médecins ont admis cette doctrine, le plus grand nombre n'a voulu en prendre qu'une partie, les crises, par exemple, sans reconnaître aucune vérité dans la doctrine des jours critiques. Quelques médecins ont même condamné le tout ensemble. Asclépiade et les méthodistes la considérait comme
dépourvue de toute base sérieuse. Ils accusèrent Hppocrate de . s'être perdu dans les hypothèses en se laissant entraîner par les dogmes de Pythagore sur les nombres, et ils attaquèrent Galien qui était resté fidèle aux principes consignés dans les écrits du père de la médecine. Galien ne leur répondit qu'en montrant des preuves fournies par l'observation, et un jour, étant appelé auprès d'un malade avec deux disciples de Thémisson (l'un des chefs de l'école méthodiste), il s'approcha du lit, et ayant examiné les symptômes, ilassura que ce jeune homme allait être délivré par une hémorrhagie. Les méthodistes tournèrent en ridicule ce pronostic, ils conseillèrent une saignée; mais ils sortirent bientôt couverts de confusion, lorsqu'ils se furent aperçus que le malade commençait une hémorrhagie nasale abondante.
Quoi qu'il en soit, existe-t-il des crises? A cette demande, l'observation des malades répond oui, et elle ne met en doute que la réalité des jours critiques. Les crises sont des efforts de la nature produisant un changement bon ou mauvais qui annonce la fin des maladies.
Il y a des crises salutaires et des crises défavorables ; mais quand on emploie le mot de crise tout seul il signifie en général un événement heureux; c'est du moins ainsi qu'il a été ordinairement employé par Galien et par tous ceux qui ont adopté ses opinions.
Ces crises sont complètes ou incomplètes, et s'observent dans les appareils de sécrétion sur les muqueuses, à la peau, dans le tissu cellulaire ou séreux, enfin dans les glandes.
Ce sont des fluxions, comme dans les engorgements des glandes ou du tissu cellulaire des membres, des hémorrhagies, des flux séreux, des flux muqueux ou purulents sur les muqueuses, des flux gazeux ou pneuinatoses, des vomissements, des flux d'urine, des éruptions variées, etc. Voici le tableau assez exact qu'en a donné Landré-Beauvais.
Les crises par hémorrliagie s'observent dans les fièvres inflammatoires, dans la phlegmasie ou dans la pléthore. Exemples : l'épistaxis, qu'annonce souvent de la céphalalgie, des étourdissements, et un pouls fort, quelquefois dicrote; l'hémoptysie, l'hématémèse et l'hématurie complémentaires du flux menstruel supprimé, ou complication fâcheuse de quelques maladies graves ; le flux hémorrhoïdal dans les maladies de foie ou dans la pléthore; le flux menstruel, qui se montre dans le cours de certaines maladies aiguës.
Les exhalations muqueuses sont les crises des phlegmasies aiguës des muqueuses. Exemples : la sécrétion purulente épaisse qui succède au coryza et à la bronchite, les vomissements dans l'em -
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barras gastrique ; la diarrhée dans les obstructions intestinales.
Les sueurs s'observent dans un grand nombre de maladies inflammatoires, et quelquefois une abondante transpiration améliore trèsnotablement l'état des malades.
Des éruptions très-variées : l'érythème, la miliaire, le pemphigus, l'érysipèle, l'impétigo, l'herpès, se montrent dans le cours de beaucoup de maladies aiguës, tantôt comme crise heureuse, tantôt comme crise défavorable.
Les urines changent beaucoup de composition dans le cours des maladies aiguës, et, vers la convalescence, elles présentent une sorte de modification qu'il est très-important de rechercher. Après avoir été rouges, épaisses, sédimenteuses, elles deviennent plus claires et renferment en suspension un nuage léger qu'on appelle nuage critique.
La salivation se montre dans la variole où, au moment de l'éruption, elle semble être une crise heureuse.
Les parotides des fièvres graves ont toujours été considérées comme le résultat des crises fâcheuses. Cela est vrai, en général, et presque tous les malades ainsi affectés succombent au bout de quelques jours.
Les bubons, considérés comme des phénomènes critiques, ne s'observent guère que dans la peste. Ils constituent de bonnes crises lorsque la suppuration est franche et rapide ; ce sont au contraire des crises défavorables lorsque l'inflammation est lente, ou lorsque, ayant commencé d'une manière assez vive, elle cesse tout à coup et amène l'affaissement subit de la tumeur.
D'autres crises salutaires ou funestes ont été indiquées par les partisans de la doctrine des crises, comme ayant leur siège dans le tissu cellulaire.
Ainsi, le gonflement du visage, des mains et des pieds dans la variole , les furonches de certaines fièvres éphémères, de la variole et de l'hypochondrie ; les gangrènes des fièvres graves et des maladies charbonneuses; les abcès des viscères et de la profondeur des membres, etc. Ce sont des phénomènes dont on pourrait beaucoup augmenter le nombre, mais les exemples que je viens de citer peuvent suffire au but que je me proposais, et qui était d'établir cliniquement l'existence des crises.
Des jours critiques.
S'il est impossible au médecin de ne pas admettre l'existence des crises dans le cours des maladies aiguës, il est au contraire légitime de contester la réalité des jours critiques.
Hippocrate, qui avait reçu de ses devanciers la doctrine des crises et des jours critiques, nous l'a transmise très-brièvement avec toutes ses erreurs. 11 a indiqué la présence des jours critiques, mais ce n'est que plus tard et sous la plume de Galien, que véritablement on voit se former la doctrine des jours critiques.
Les jours critiques étaientceux où devaient se montrer les crises. On les divisait : 1° en jours critiques décrétoires, 2° en jours critiques indicateurs, et 3° en jours intercalaires.
1° Les jours critiques décrétoires étaient ceux où les crises avaient le plus ordinairement lieu : c'étaient les septième, quatorzième, vingtième, vingt -septième, trente-quatrième, quarantième, soixantième, quatre-vingtième, etc. Mais entre chacune de ces périodes de sept ou vingt jours, la crise pouvait également avoir lieu ou être indiquée pour le quaternaire suivant : c'étaient les jours indicateurs ou contemplatifs, les quatrième, onzième, dix-septième, vingt-quatrième, trente et unième, etc. Un aphorisme d'Hippocrate (tome IV, aphor. 23 sect. n, Littré) les signale ainsi : « Le quatre est l'indicateur du sept, le huit ouvre la semaine suivante. Observez le onzième, c'est le quatrième de cette seconde semaine. Observez encore le dix-septième, c'est le quatrième depuis le quatorzième et le septième depuis le onzième. »
Les jours intercalaires étaient ceux où la crise n'avait lieu qu'imparfaitement ou d'une manière irrégulière, souvent funeste : c'étaient les troisième, sixième, neuvième, seizième, etc.
Venaient ensuite des jours vides ou non décrétoires, les deuxième, huitième, dixième, douzième, treizième, quinzième, etc. On les nommait ainsi, parce qu'ils n'étaient ni indicateurs, ni décrétoires, ni intercalaires, et qu'il ne s'y faisait généralement pas de crises.
Malheureusement pour la doctrine, Hippocrate lui-même montre que les crises peuvent quelquefois apparaître la veille ou le lendemain du jour indiqué (Épidémies, liv. I, t. II, p. 661), ce qui revient à dire qu'elles peuvent avoir lieu à tout moment de la durée des maladies, et, en conséquence, qu'il n'y a rien de fondé dans la doctrine des jours critiques. C'est la solution à laquelle on arrive quand, sans avoir d'idée préconçue, on observe attentivement la marche des maladies aiguës, depuis leur début jusqu'à leur terminaison naturelle, en tenant compte de tous les phénomènes qu'elles présentent. Elles offrent des complications des crises, mais point de jours critiques, dans le sens de précision, jadis accordé à ce mot.
Comment d'ailleurs accepter cette doctrine, quand on sait les difficultés qu'on éprouve à préciser le moment d'invasion des maladies. Dans beaucoup de cas, leur début n a rien d'instantané, et
si, dans une pneumonie, le frisson initial annonce l'invasion du mal, dans la fièvre typhoïde, au contraire, dans la rougeole, dans la scarlatine, dans la pleurésie, dans la néphrite aiguë, dans la péricardite, dans l'encéphalite, etc., le moment et le jour de l'invasion sont très-souvent ignorés du malade. En admettant donc que des jours vraiment critiques puissent être observés dans les maladies, lorsque la date de leur invasion a été rigoureusement déterminée, dans le plus grand nombre des cas, toute recherche de ce genre est inutile, impossible et fautive.
Il faut prendre garde, à propos des crises, de prendre comme telles certaines complications des maladies. Ainsi, l'hémorrhagie intestinale d'une fièvre typhoïde, l'expectoration de fausses membranes ramifiées dans la pneumonie, les perforations de l'intestin ulcéré par un effort du malade, le dépôt pbosphalique des urines ayant séjourné dans la vessie, etc., ne sont pas des crises. Ce sont des actions chimiques et physiques produites dans le corps en dehors de l'action vitale, tandis que la crise est un effort naturel delà matière vivante, conduisant à une terminaison favorable ou funeste des maladies.
Reste à savoir si la crise ou jugement des maladies est bien un effort de la nature agissant sur les humeurs pour le ramener à l'état normal, ainsi que les organes où elles se sont accidentellement déposées, ou bien, au contraire, si elles ne sont pas un simple travail nécessaire d'évolution morbide. Ce sont là des questions controversées par les détracteurs de la doctrine des crises, questions oiseuses, si l'on pense que dans l'idée qu'ils se faisaient des crises, les anciens ne songeaient qu'à placer dans la nature la puissance de production et de guérison des maladies. Peu importe qu'on voie dans les crises un phénomène d'évolution semblable à celui des plantes ou un acte chimique comme celui de la digestion, il reste acquis à la science que l'observation montre çà et là dans les maladies des phénomènes spontanés, dont l'apparition ou l'absence indique la guérison ou la mort. C'est là une vérité contre laquelle se brisent tous les mauvais vouloirs de l'empirisme, et par cela même qu'il se fait naturellement des crises, le médecin a le droit d'en conclure que la nature travaille selon ses forces à la guérison des maladies.