CHAPITRE III
ÉTUDE SUR GALIEiN
La célébrité n'est souvent qu'une question de lieu et de temps. Tout en tenant un grand compte de leur mérite personnel, de la lucidité de leur intelligence et de leurs conceptions, de la finesse et de la vivacité de leur esprit, il est certain que beaucoup d'hommes n'ont laissé de traces dans l'histoire que par suite de circonstances étrangères à leur personne. Savoir naître à propos n'est pas donné à tout le inonde. Il n'est pas indifférent de surgir au début ou à la fin d'une civilisation, d'une révolution politique, sociale et même scientifique. — On ne découvre ou l'on n'exhume qu'une fois les vérités fondamentales de la philosophie, de la morale ou de la science, et elles ne sont pas si nombreuses qu'il y en ait pour tout le monde. — Aux premiers arrivés la fatalité de cette gloire.
Galien fut prédestiné par son temps comme par sa merveilleuse organisation. Doué d'un esprit philosophique supérieur et d'une vaste intelligence, il a eu le bonheur de naître à une époque où la science tout entière pouvait tenir dans le cerveau d'un homme, et alors il la fit entrer dans le sien. Ayant beaucoup travaillé et longuement cité les auteurs contemporains dont les ouvrages devaient périr par l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, il se trouve qu'après cette destruction complète d'une partie des archives de la science, c'est lui qui a le bonheur d'arracher aux décombres, pour les transmettre à la postérité sous le couvert de son nom, un grand nombre d'oeuvres à jamais perdues sans lui. Ses ouvrages sont en effet l'encyclopédie de ce qui l'avait précédé.
Placé au lieu de sa naissance, sur le petit théâtre de Pergame, où il apprend de son père les vérités de la philosophie grecque, et de son maître Stratonicus, les principes de l'hippocratisme, qu'il devait à son tour répandre dans le monde, il a l'heureuse idée de changer sa résidence, et, après avoir visité Smyrne , Corinthe,
Alexandrie, de venir à Rome, apportant à Marc-Aurèle, protecteur éclairé de la science, des lettres et des arts, les trésors de la médecine grecque réunis aux connaissances de l'école d'Alexandrie. Sa fortune est tout entière dans ce changement de lieu. Il eût été ignoré à Pergame, au milieu de ses maîtres, tandis qu'à Rome il ne trouve que des disciples, les chefs de la médecine romaine ayant presque tout à apprendre de lui, et les empereurs, maîtres du monde, heureux d'attacher à leur couronne cette gloire qui devait rehausser l'éclat de leur domination.
Galien fut universel, et pour cela on en fait un éclectique. C'est une erreur : celui qui recueille toutes les notions scientifiques d'une époque ne fait pas d'éclectisme. — Galien fut assez heureux pour posséder tous les éléments de la science du temps et pour en créer de nouveaux qui ne sont pas encore oubliés. Philosophe avant tout, anatomiste habile, physiologiste ingénieux, médecin convaincu de la nécessité de l'observation éclairée par la raison, perspicace dans ses jugements, aussi expert dans l'art de prévenir que de guérir les maladies, ne sacrifiant à aucun système morcelant la nature de l'homme, mais ayant réalisé la doctrine de l'unité humaine, il ne fut grand que parce qu'il sut être vrai et que jamais l'esprit de fantaisie scientifique n'a inspiré sa conduite et dirigé sa plume. Ses erreurs sont celles de son temps, et bien qu'elles portent sur des faits de haute importance, elles ne sont, en définitive, que des erreurs de détail; car à cette époque déjà, les vérités doctrinales de la science furent exposées par lui de manière à nous faire comprendre que si nous avons changé les mots, nous n'avons pas beaucoup modifié les idées qu'ils représentent.
L'éclectisme de Galien, signalé par Eloy et accepté, d'après ce jugement, par un grand nombre de médecins , récemment par M. Andral (Andral, Cours de pathologie, leçons recueillies par Tartivel), n'est peut-être pas aussi réel qu'on le pense. C'est un jugement à réviser. Bien que Galien ait, par un passage mal interprété de ses œuvres, pu donner lieu à cette condamnation dont il sera difficile de le réhabiliter, il me paraît que, par l'étude des œuvres dans lesquelles il accorde partout aux forces et à l'intelligence, à la nature, à la vie enfin, une prédominance d'action sur les éléments qui font les tissus, les organes et les humeurs, une direction de l'ensemble des fonctions en rapport avec leur finalité, une influence intelligente sur la formation des organes, sur la guérison des maladies. Sa philosophie est celle du naturisme ou du vitalisme plutôt que celle des éclectiques. Elle a même un si réel cachet d'originalité, qu'on lui a justement donné le nom de galénisme.
Grand par son esprit, par sa philosophie, par ses connaissances scientifiques, Galien l'est encore par cette fatalité de naissance qui le jette dans le monde au moment d'une civilisation nouvelle. Le dogme chrétien intronise dans la foi un absolutisme qui a le tort de s'étendre jusque sur la science, et qui, pendant quatorze siècles, protège ses œuvres comme un Évangile scientifique, en l'imposant partout et donnant même consécration à la vérité qu'à l'erreur. Galien Va dit! tel fut le jugement sommaire par lequel toutes les puissantes médiocrités médicales condamnaient d'avance les anatomistes, les médecins et les physiologistes qui avaient le bonheur de découvrir quelque vérité nouvelle La persécution la plus violente pouvait même atteindre le novateur récalcitrant. Il en sera toujours ainsi : l'inaction est l'ennemie de l'action comme l'impuissance l'est de la force ou du talent ; et quand, par malheur, l'impuissance a l'autorité en main, elle écrase souvent quiconque vient lui montrer un fait qui contrarie les connaissances acquises. — Cet éternel sentiment du cœur humain, venant en aide aux institutions sociales du 11e siècle de notre ère. a fait de Galien mort un dictateur au nom duquel on condamnait la science médicale à l'immobilité et les trop ardents novateurs à l'exil ou à la tombe. — Tant d'injustice devait disparaître en faisant éclore cette liberté noble et sage qui ne réclame d'autre satisfaction que celle de penser ou d'agir conformément aux inspirations du bien, du juste et du vrai. — Galien discuté ou rectifié n'en reste pas moins grand. Placé désormais dans une auréole de gloire qui ne peut s'éteindre et qui éclairera sans leur nuire tous ceux qui voudront en approcher, il restera, comme Hippocrate, la plus brillante figure de notre histoire, méritant l'admiration et le respect de toutes les générations futures. — Personne ne voudrait rectifier cet ignoble jugement de Bacon sur Galien : « esprit étroit, vain bavard, peste dont l'indignité ne vaut pas qu'on s'arrête sur son nom », et qui ajoute : « Hippocrate, demi-sophiste, à l'œil stupide devant l'expérience. Qui ne rirait, quand Galien et Paracelse s'empressent de s'abriter sous l'autorité d'un pareil homme comme à l'ombre d'un àne. » {Temporis partus mascidus.)
Pour le juger convenablement, il faut parcourir ses œuvres, soit dans le texte original, soit dans les traductions qui ont été faites de plusieurs de ses traités particuliers, notamment du Densu partium, soit dans l'édition française commentée par M. Daremberg, soit dans les articles biographiques d'Eloy (Dict. hist. de la méd., t. II), deDezeimeris [loc cil., t. II), soit enfin dans les intéressantes leçons de M. Andral à la Faculté de Paris. Cette dernière œuvre
DES NATURISTES — GALIEN 17t
analytique et critique donne une grande idée du caractère et des travaux philosophiques ou scientifiques de l'homme qui, pendant quatorze siècles, a été l'oracle de toute la médecine civilisée. Peutêtre un peu plus belle que nature, marquée au coin d'une admiration très-vive, cette appréciation se recommande par son éloquence non moins que par sa clarté, et c'est en la consultant sur mes noies et d'après l'analyse publiée par M. Tartivel dans Y Union médicale, que je présenterai les principales doctrines de philosophie, de médecine, d'anatomie et de physiologie du grand personnage dont l'autorité a si longtemps pesé sur la science médicale.
Galien naquit à Pergame, 431 ans après Jésus-Christ. Dans cette ville, émule d'Alexandrie, existaient des écoles de rhéteurs, où l'on discutait avec passion, et où l'on parlait beaucoup de soi. Il en resta quelque chose à Galien.
Fils de Nicon, architecte, homme austère, probe, doux, instruit dans les mathématiques, l'astronomie, la logique, la philosophie, etc., et d'une mère irascible, acariâtre, querellant tout le monde, son mari, son fils, ses domestiques, nouvelle Xantippe exerçant la patience d'un autre Socrate, Galien se vante beaucoup de son éducation et de sa supériorité sur les autres jeunes gens. Aussi est-il très-reconnaissant à son père, dont il reproduit les judicieux conseils.
« Ne te livre jamais témérairement, ni aveuglément, à aucune secte; étudie longuement, patiemment lesdogmes de chacuned'elles, et, après t'en être instruit, pénétré, discutes-en la valeur. Ainsi, tu mériteras l'approbation des hommes sages et éclairés. Les sectes sont d'implacables despotes ; accepter leur servage, c'est ôter à ses actions et à sa pensée toute liberté. »
Il lui disait encore :
«.... Sois juste, tempérant, courageux, prudent; fuis les désirs immodérés ; recherche la vérité avant tout ; reste en tout semblable à loi-même, inébranlable dans tes principes, ferme dans tes résolutions. Quel que soit le vent qui vienne à souffler sur toi, ne te laisse pas entraîner à son courant; sois le soir ce que tu as été le matin. »
Ce sont là de grandes pensées, magnifiquement rendues ; et comme la morale ne vieillit jamais, elles sont de notre temps, et chacun de nous peut en faire son profit. Ce n'est pas tout. Galien ajoute :
« Mon père m'a appris à dédaigner les honneurs et la gloire ; ni les injures des hommes, ni leurs injustices, ni la perte des honneurs ne peuvent altérer la paix de mon àme. Je me suis préservé de ce
degré d'humiliation, que de tels événements puissent faire dévier mon esprit du sentier de la raison. Il m'importe peu de plaire aux hommes. Je ne m'affecte, ni des flatteries des uns, ni du blâme des autres. Je ne pense pas plus à me concilier les suffrages de tous qu'à posséder toutes choses. Quant aux biens du corps, il me suffit de jouir d'une bonne santé, de n'avoir ni faim ni soif, d'être à couvert contre le froid, tout le reste m'est indifférent. »
Il n'est pas très-sûr que Galien ait autant profité des leçons de son père qu'il veut bien le dire, et qu'il ait eu les vertus dont il parle au degré qu'il précise de lui-même. En effet, malgré son mépris apparent de la gloire, des honneurs et de la flatterie, il vécut toujours au milieu de la puissance, et ce qu'il y a de plus vrai dans ce dont il parle, c'est son désintéressement au point de vue de l'argent.
Galien commença la médecine à dix-sept ans, avec Satyrus pour maître d'anatomie, avec l'hippocratiste Stratonicus, et en même temps il suivait les leçons d'vËschrion, enthousiaste partisan de l'empirisme. Il faisait en médecine comme en philosophie l'étude des systèmes les plus opposés. Cela dura quatre ans.
A vingt et un ans, il perdit son père. Alors il quitta Pergame, et se rendit à Smyrne pour étudier sous Pelops, médecin aussi célèbre qu'anatomiste distingué, et sous Albinus, philosophe platonicien.
De Smyrne il alla à Corinthe, puis successivement dans plusieurs autres localités, non pour pratiquer, mais pour s'instruire en voyageant. Il vint jusqu'à Alexandrie, où l'on ne disséquait plus, mais où l'on trouvait des musées remplis de squelettes et de préparations tirées de l'homme et des animaux.
<( Galien, qui s'inspire en tout des doctrines d'Hippocrate, dit comme lui : Que le bon médecin doit être philosophe ; qu'il doit connaître la nature du corps (Que le bon médecin est philosophe, traductions de Daremberg, t. Ier, p. 4) : qu'il doit pratiquer avec désintéressement, non pour de l'argent, mais pour le bien de l'humanité.
« Il n'est pas possible de convoiter la richesse, et en même temps de cultiver dignement la médecine, cet art si noble; si l'on s'attache avec ardeur à Tune, on négligera certainement l'autre. t (Loc. cit., p. 4.)
Ce sont les mêmes sentiments que chez Hippocrate. qui a dit : « Ne recherchez pas vos honoraires, si ce n'est dans le désir de faciliter les moyens d'études; je vous exhorte à ne pas montrer trop d'inhumanité, mais considérez le superflu et la vraie richesse; soi-
gnez quelquefois les malades gratuitement, préférant un souvenir reconnaissant à un avantage direct; s'il se présente une occasion de faire des largesses, donnez surtout à l'étranger et au pauvre. » (Préceptes, p. 26, édit. Foès.)
« Comment aimerait-il le travail celui qui s'enivre, qui se gorge d'aliments, et se livre aux plaisirs de Vénus, qui, pour le dire en un mot, est l'esclave de son ventre et de ses penchants lubriques. Il demeure donc établi que le vrai médecin est l'ami de la tempérance, et qu'il est en même temps le disciple de la vérité; il s'atlache à suivre la méthode rationnelle pour apprendre à distinguer en combien de genres et d'espèces se divisent les maladies, et à saisir pour chaque cas les indications thérapeutiques. C'est cette méthode qui nous révèle la nature du corps, résultant à la fois des éléments premiers combinés intégralement entre eux, des éléments secondaires sensibles homoiomères, et des parties organiques. Quel est, pour l'animal, l'usage de chacune des choses que je viens d'énumérer, et quel est leur mode d'action? Comme ce sont des problèmes qu'il ne faut pas étudier légèrement, mais qui réclament une démonstration, on doit en demander la solution à la méthode rationnelle. Que manque- 1- il donc encore pour être philosophe au médecin qui cultive dignement l'art d'Hippocrate ? Pour connaître la nature du corps, les différences des maladies, les indications thérapeutiques, il doit être exercé dans la science logique; pour s'appliquer avec ardeur à ces recherches, il doit mépriser l'argent et pratiquer la tempérance ; il possède donc toutes les parties de la philosophie, la logique, la physique et l'éthique (la morale). Il n'est pas à craindre, en effet, qu'un homme méprisant les richesses et pratiquant la tempérance commette une action honteuse , car toutes les iniquités dont les hommes se rendent coupables, sont engendrées par la passion de l'argent qui les séduit, ou par la volupté qui les captive. Ainsi le philosophe possède nécessairement les autres vertus, car toutes se tiennent, et il n'est pas possible d'en posséder une quelconque, sans que les autres suivent, comme si elles étaient enchaînées par un lien commun. S'il est vrai que la philosophie soit nécessaire au médecin, et quand il commence l'étude de son art, et quand il se livre à la pratique, n'est-il pas évident que le vrai médecin est philosophe? Car il n'est pas besoin, je pense, d'établir par une démonstration qu'il faut de la philosophie pour exercer honorablement la médecine, lorsqu'on voit que tant de gens cupides sont plutôt des vendeurs de drogue que de véritables médecins, et pratiquent dans un but tout opposé à celui vers lequel l'art doit tendre naturellement. » (Galien, traduction Daremberg, t. Ier, p. 6.)
A cette philosophie, essentiellement pratique, presque synonyme de sagesse, et toute relative à la dignité de la profession médicale se rapporte un éloquent mémoire adressé à la jeunesse pour lui donner le goût de Y étude des arts. Discutant d'abord la question de l'âme des bêtes, il montre la différence qui la sépare de l'âme de l'homme, seule raisonnable, et en regard de cette organisation privilégiée, il montre que le devoir de l'homme est de cultiver son esprit par l'étude des arts et des sciences, en se détournant de la poursuite de la fortune, et en dédaignant les avantages de la richesse, de la naissance, de la beauté ou de la force, avantages matériels qui ne valent pas ceux que donne la culture des arts libéraux.
Ce sont des pages impérissables, aussi jeunes que si elles étaient écrites d'hier, où se trouve l'empreinte d'un grand talent au service d'une belle âme.
Voici comment débute Galien (Galien, édit. de Daremberg, t. Ier, p. 12) :
« Les animaux qu'on nomme sans raison n'ont-ils en partage aucune espèce de raison? Gela n'est pas prouvé, car s'ils ne jouissent pas de celle qui se traduit par la voix, et qu'on appelle verbale, peut-être participent-ils tous, les uns plus, les autres moins, à la raison psychique qu'on nomme intime. Toutefois, il est évident que l'intelligence de l'homme le place beaucoup au-dessus des autres animaux ; cela est démontré par le grand nombre d'arts qu'il cultive, et par son aptitude à apprendre ceux qu'il veut, lui seul étant capable de science. En effet, les animaux, à quelques exceptions près, n'exercent aucun art; encore ceux qui le font avec succès obéissent-ils plutôt à un instinct naturel qu'à une détermination réfléchie. Mais l'homme n'est étranger à aucun des arts propres aux animaux; il imite la trame de l'araignée; il modèle comme les abeilles; il peut s'exercer à la nage, bien qu'il soit fait pour la marche, mais, de plus, l'homme n'est point impropre aux arts divins : émule d'Esculape, il se livre à la médecine; rival d'Apollon, il pratique en même temps que la médecine tous les autres arts auxquels ce dieu préside, c'est-à-dire celui de tirer de l'arc, la musique et la divination; il cultive encore ceux auxquels préside chacune des muses, car il n'est étranger ni à l'astronomie, ni à la géométrie. De plus, comme le dit Pindare, son regard pénètre dans la profondeur de la terre, et s'élance par delà les cieux.
» Enfin, par son amour pour l'étude, il s'est acquis le plus grand des biens célestes, la philosophie ; aussi, pour tous ces motifs, et malgré la participation des animaux à la raison, l'homme seul, entre tous, est donc appelé par excellence raisonnable. »
Montrant ensuite qu'il est honteux de négliger ce que nous avons de commun avec les dieux pour courir à la Fortune, il rappelle que les anciens l'avaient représentée sous les traits d'une femme, symbole assez significatif de déraison, un bandeau sur les yeux, un gouvernail à la main, et les pieds sur une boule pour montrer son instabilité.
« De même, dit-il, qu'au milieu d'une violente tempête, sur le point d'être enveloppés et engloutis par les flots, on commettrait une grande faute en confiant le gouvernail à un aveugle; de même, au sein des naufrages qui, dans le cours de la vie, assaillent tant de familles, naufrages plus terribles encore que ceux des vaisseaux en pleine mer, on se tromperait étrangement si, dans les embarras extrêmes dont on est alors environné, on attendait son salut d'une divinité aveugle et instable. La Fortune est si stupide et si déraisonnable, que, dédaignant le plus souvent ceux qui méritent ses faveurs, elle enrichit les plus indignes; encore n'est-ce point d'une manière durable, mais pour les dépouiller bientôt des richesses qu'elle leur a prodiguées. Une foule d'hommes' ignorants courent après cette divinité..... Tous ces suivants de la Fortune ne sont que oisifs ou inhabiles dans les arts..., et vous prendrez en dégoût tout ce cortège composé, en grande partie, de démagogues, de courtisanes, de pédérastes, de gens qui ont trahi l'amitié, des homicides, des violateurs du repos de la tombe, des voleurs, enfin une foule de misérables qui, non contents d'insulter aux dieux, mettent leurs temples au pillage. »
Mercure, le maître de la raison et l'artiste universel, est représenté
« Comme un frais jeune homme dont la beauté n'est ni empruntée, ni reliaussée par les ornements, et n'est que le reflet des vertus de son came. Son piédestal est de la forme la plus solide, celle d'un cube, et ses adorateurs, toujours gais comme le dieu dont ils forment le cortège, ne se plaignent jamais de lui, comme le font les serviteurs de la Fortune.... Le dieu est au milieu d'eux, tous sont rangés par ordre autour de lui; chacun conserve la place qui lui a été assignée. Ceux qui approchent Mercure de plus près, qui l'entourent immédiatement, sont les géomètres, les mathématiciens, les philosophes, les médecins, les astronomes et les grammairiens ; viennent ensuite les peintres, les sculpteurs Au
troisième rang sont tous les autres artistes A la vue d'une suite
ainsi composée, vous serez saisi, non-seulement du désir d'imiter tous ces hommes, mais de vénération pour eux. On y trouve Homère, Socrate, Hippocrate, Platon, et tous ceux qui sont passionnés
pour ces écrivains que nous révérons à l'égal des dieux, comme les lieutenants et les ministres de Mercure »
Après cette habile opposition des hommes voués au culte des arts ou acharnés à la poursuite de la fortune, Galien déverse tout son mépris sur la richesse, sur les titres de naissance, sur la beauté et sur la force corporelle.
« Beaucoup de ces misérables qui rapportent tout à la richesse ne songent pas que, parmi les animaux sans raison, ils ne recherchent que les plus industrieux. Ainsi, ils préfèrent à tous les autres les chevaux qui sont dressés au combat, les chiens habitués à la chasse; ils font apprendre des métiers à leurs esclaves; souvent ils dépensent en leur faveur beaucoup d'argent, mais ils ne s'occupent pas d'eux-mêmes. N'est-il pas honteux qu'un esclave soit estimé dix mille drachmes quand le maître n'en vaut pas une? Mais que dis-je, une, on ne le prendrait même pas à son service pour rien. »
La naissance n'est pas mieux traitée que la richesse, et voici ce qu'il dit de ceux qui, sans avoir aucune qualité propre, tirent vanité de leurs ancêtres :
« Ils ignorent, sans doute, que les titres de noblesse ressemblent aux pièces d'argent : elles ont cours dans la ville où elles ont été frappées; daus une autre, elles sont regardées comme de la fausse monnaie. »
C'est à l'occasion de la beauté et des avantages corporels que Galien développe le plus d'énergie morale, et qu'il montre plus de dédain, car il répète avec Sapho :
« Celui qui est beau ne l'est qu'autant qu'on le regarde ; celui qui est bon sera toujours beau. »
Poussant même le mépris à un excès que nous ne saurions comprendre dans l'état de nos mœurs, il ajoute : la beauté enfin, qui n'est qu'un infâme moyen de s'enrichir et pour lequel on ne doit pas négliger l'étude des arts. C'est à cette occasion qu'il raconte le Irait suivant de Diogène :
Mangeant un jour chez un homme dont l'ameublement était parfaitement disposé, mais qui n'avait pris aucun soin de lui-même, il toussa comme pour cracher, et, promenant ses yeux autour de lui, il ne cracha sur aucun des objets avoisinants, mais sur son hôte lui-même; comme celui-ci lui reprochait avec indignation sa grossièreté, et lui en demandait la cause : « Je n'ai rien vu, dit-il, dans cette chambre d'aussi sale que le maître de la maison; les murs sont ornés de belles peintures ; le pavé est formé d'une mosaïque de grande valeur qui représente les images des dieux; tous les ustensiles sont brillants et propres; les tapis et le lit sont merveilleusement travaillés ; je n'ai vu de sale que le maître de toutes ces choses ;
or, la coutume générale est de cracher sur ce qu'il y a de plus abject. »
« Jeune homme, gardez-vous donc de mériter qu'on vous crache dessus! Évitez cette marque d'infamie quand même tout votre entourage serait magnifique. Il est rare, sans doute, qu'un même homme réunisse tous les avantages : naissance, fortune, beauté; mais, si cela vous arrivait, ne serait-il pas déplorable que vous seul, au milieu de tant de splendeur, soyez digne de recevoir un crachat. »
Déjà sûr d'avoir produit son effet sur l'esprit des disciples auxquels il adresse cette apostrophe, il leur dit :
a Courage, jeunes gens, qui, après avoir entendu mes paroles, vous disposez à apprendre un art. Mais prenez garde de vous laisser séduire par un imposteur ou un charlatan qui vous enseignerait une profession inutile ou méprisable. Sachez, en effet, que toute profession qui n'a pas un but utile dans la vie n'est pas un art. » Et, à ce sujet, il flétrit les occupations qui consistent à voltiger ou à marcher sur la corde, à tourner en cercle sans vertige, à devenir un athlète, etc.
« L'homme, jeunes gens, tient à la fois des dieux et des animaux sans raison, des premiers comme être raisonnable, des seconds comme être mortel. Le mieux est donc de s'attacher aux rapports les plus nobles, et de prendre soin de son éducation; si l'on réussit, on acquiert le plus grand des biens; si l'on échoue, on n'a pas la honte d'être au-dessous des animaux les plus inutiles. Si les exercices athlétiques manquent leur but, c'est un affront; s'ils l'atteignent, on ne l'emporte même pas sur les brutes Il y a dans
la nature les biens de l'âme, ceux du corps et les biens antérieurs; on ne saurait imaginer aucune autre espèce de biens. Les athlètes n'ont jamais joui des biens de l'âme, pas même en songe; cela est tout à fait évident, car, bien loin de savoir si leur âme est raisonnable, ils ignorent même s'ils en ont une. Comme ils amassent une grande quantité de chair et de sang, leur âme est noyée comme dans un bourbier; elle ne peut avoir aucune pensée nette; elle est aussi
stupide que celle des brutes Leur vie se passe comme celle des
porcs, à cette exception près que ceux-ci, cependant, ne se fatiguent pas outre mesure, et ne se forcent pas pour manger. » Et, quant à la force, Galien montre que l'homme ne peut lutter avec les brutes, et il s'écrie : « Et si les athlètes ne l'emportent pas même sur les animaux parleur force, de quel avantage peuvent-ilsse prévaloir? »
Galien leur refuse même l'avantage de s'enrichir , car il déclare qu'ils sont toujours accablés de dettes, ce qui le conduit à
BOUCHUT. 12
une belle conclusion de ce chapitre en l'honneur de la médecine :
« S'enrichir par la profession ne constitue pas seul un titre méritoire ; ce titre, c'est de pratiquer un art qu'on puisse sauver du naufrage avec soi; or, cela n'est pas le fait de ceux qui gèrent les affaires des riches, ni des receveurs, ni des négociants; ces gens-là s'enrichissent, il est vrai, surtout par leur profession; mais s'ils perdent leur argent, leurs affaires périssent avec lui, car ils ont besoin d'un capital pour les soutenir
« Si donc vous voulez trouver dans votre art un moyen sûr et honnête de faire fortune, choisissez-en un qui vous restera pendant toute votre vie. Il y a d'abord dans les arts une division pre mière en deux catégories : les uns sont du domaine de l'intelligence, ce sont les arts honorables, libéraux; les autres, arts illibéraux, consistent en des travaux corporels, il sont appelés mécaniques et manuels. Le mieux serait assurément de choisir une profession de la première catégorie, car les arts de la seconde ne peuvent plus ordinairement être continués pendant la vieillesse. Dans la première catégorie se trouvent la médecine, la rhétorique, la musique, la géométrie, l'arithmétique, la dialectique, l'astronomie, la littérature et la jurisprudence; on peut, si l'on veut, y joindre la sculpture et la peinture; en effet, bien que ces deux arts consistent en un travail manuel, ils ne réclament pas une force virile. Un jeune homme, dont l'âme ne ressemble pas tout à fait à celle d'une brute, doit donc choisir et exercer une de ces professions, surtout la médecine, qui, selon moi, est la meilleure de toutes. »
Telle est cette exhortation à l'étude des arts, dont la forme ne le cède en rien à la grandeur des idées et qui peut encore aujourd'hui nous servir d'inspiration et d'exemple. Qu'il s'estime heureux celui dont l'enthousiasme pour la médecine s'éveille à ces paroles, car il a le sentiment du beau, et, dans les choses de là pensée, ce sentiment est toujours l'inspiration des grandes œuvres.
Galien s'occupe ensuite des rapports du physique et du moral dans un traité qui a pour titre : Que les mœurs sont la conséquence des tempéraments du corps. Tout en attribuant à l'âme cette puissance de la forme qui en est le caractère essentiel, puisqu'elle constitue l'être dans son espèce, il reconnaît déjà, comme nous le faisons à présent, que cette âme subit l'influence du corps où elle est incluse, et certains passages du Timée (loc. cit., p. 68) et des parties des Animaux d'Aristote servent d'appui à cette manière de voir.
C'est le développement de ce vieil aphorisme : Mens sana in corpore sano. Mais, tout en admettant cette influence du physique
sur le moral, Galien se garde bien de faire ce qu'ont fait depuis d'autres philosophes, et notamment Cabanis, dont les doctrines à cet égard détruisent le principe de la liberté humaine et de la responsabilité morale. Admettre que les mœurs de l'âme peuvent être modifiées par la disposition du corps ne conduit pas fatalement à cette idée que l'âme est la résultante de l'organisation. Galien s'en défend avec énergie en déclarant :
« Que l'essence de l'âme n'est pas la même pour tous les enfants, car s'il n'y avait aucune différence dans cette essence de leur âme, elle accomplirait toujours les mêmes actes, et les mêmes atfections seraient toujours produites en elle par les mêmes causes. » (P. 4-9, t.I.)
Or, les caractères et les passions du jeune enfant sont essentiellement opposés, variables et différents. Sachons donc faire la part du tempérament et de l'organisation sur les facultés de l'âme, p.irt que démontre journellement l'observation, mais n'allons pas au delà en méconnaissant le principe de l'autocratie de l'âme humaine et de la liberté morale qui en est la conséquence.
Si on lit, en outre, les livres de polémique où Galien, s'adressant aux étudiants, leur parle des différentes sec/es connues pour combattre les empiriques, qu'il compare aux dogmatiques, en faveur desquels il se prononce, pour attaquer les méthodiques, qu'il réfute avec la plus grande vivacité, et celui intitulé : De la meilleure secte à Thrasybule, on voit qu'il se prononce en faveur de te rationnelle (dogmatique) contre Y empirique et la méthodique : « Aux empiriques, le dogmatisme déclare que les phénomènes ne suffisent pas pour en tirer, par leur observation, l'indication du médicament convenable, car on a aussi besoin des choses cachées, et c'est de là, en effet, que l'on tire l'indication du traitement... Contre les méthodiques, qui regardent les phénomènes comme indiquant le traitement convenable, le dogmatisme soutient que les phénomènes, étant saisissables par eux-mêmes, se découvrent au vulgaire, et que les communautés apparentes indiquant le traitement, le vulgaire en saura autant que le médecin. » (Loc cit., p. 408 et 409.)
Cette manière de voir, loin de caractériser l'éclectisme, constitue, au contraire, une véritable profession de rationalisme ou de dogmatisme analogue à celui d'Hippocrate, et comme, au point de vue médical, Galien adopte toutes les idées du père de la médecine sur le rôle de la nature et des forces dans la production et dans la guérison des maladies, il rentre dans la catégorie des naturistes. C'est ce qui paraîtra plus évident un peu plus loin , Si maintenant on étudie la philosophie naturelle de Galien, on
voit, par la lecture de ses œuvres, que les corps doués de vie sont au fond constitués des mêmes ■principes que les corps inertes. C'était aussi l'idée d'Hippocrate, de Platon et d'Aristote.
Quatre éléments, la terre, Veau, Yair et le feu, par leurs combinaisons diverses, forment tous les corps de la nature inorganiques ou inertes, et ceux de la matière organisée.
Ces éléments du monde inorganique forment le corps humain, où ils pénètrent avec les aliments. « Reçus dans le corps des animaux et soumis à V influence des forces spéciales qui raniment et le gouvernent, les aliments, par une série de modifications successives, se transforment en un liquide particulier, le sang, qui renferme en lui et les rudiments du monde inorganique et les rudiments du corps des animaux. Après s'être débarrassé des parties hétérogènes inutiles au corps, l'urine, la bile, etc., le sang abandonne les parties solides pour nourrir les solides du corps, et les liquides pour remplacer les humeurs que l'économie a perdues. » (Andral.)
Dans les solides se trouvent : 4° des parties simples ou similaires (tissus) : os, nerfs, veines, artères, ligaments, membranes, etc. ; 2° des parties composées.
Ce sont ces éléments réunis en proportions variables qui constituent les solides ou les liquides, dont la composition est si différente; et les parties organiques, instrumentales (organes) : estomac, foie, rate, matrice, etc.
Les humeurs sont le sang, la bile, l'atrabile et la pituite, et elles sont composées, comme les solides, des quatre éléments réunis en diverse proportion.
A chacun des éléments, dont les arrangements, variés à l'infini, font les solides et les humeurs, se rapporte une propriété spéciale, d'où quatre qualités élémentaires : le froid, le chaud, \e sec et l'humide, quand prédominent Yair, le feu, la terre etVeau, classification prématurée, malheureuse, qui a longtemps régné dans la science et qui n'a été renversée que par Paracelse.
Il y a cependant derrière cette classification métaphorique des cléments, et, sous celte considération hypothétique des qualités élémentaires, des principes qui sont encore aujourd'hui la base de la science. Ainsi, comme M. Andral l'a fait remarquer avec raison, c'est dans la composition des corps et dans l'organisation que Galien croyait devoir chercher 1° la cause du maintien de la vie, de la santé et de la production des maladies.
2° Il pensait que les troubles des fonctions dépendent d'une modification de l'état matériel des organes.
3° Les modifications des quatre éléments, dont la réunion constitue les solides et les humeurs dans leurs proportions relatives, font les différents états des liquides, et par suite les états normaux ou anormaux des fonctions.
4° Les éléments, les parties similaires ou tissus, les parties composées ou organes, l'organisation enfin, ne se modifient que sous l'influence de facultés, de forces qui régissent l'organisation animale, et, passant de l'état dynamique à l'état matériel, engendrent la maladie : c'est l'influence des esprits animaux. Galien appelait esprit animal ce que nous appelons Vinflux nerveux, c'est-à-dire l'agent de cette puissance qui préside aux actes de l'animalité, aux actes du système nerveux. Il admettait trois sortes d'esprits animaux, d'après l'ensemble des actes de l'économie qu'ils étaient appelés à remplir :
A. 11 y a des circonstances où tels phénomènes interrompus entraînent la destruction de la vie, d'où forces importantes les plus essentielles (forces, puissances, facultés vitales), et aux agents de ces puissances Galien donne le nom d'esprits vitaux.
B. Des phénomènes ont pour but la nutrition, l'entretien, l'accroissement des organes. Les forces qui les régissent sont dites naturelles et leurs agents esprits naturels.
C. D'autres phénomènes établissent des rapports entre l'animal et le monde extérieur ; ils constituent le caractère de l'animalité : ce sont les forces animales, ayant pour agents les esprits animaux.
Galien tenait un très -grand compte de ces forces ou puissances dans la recherche des causes de la santé ou de la maladie. Et, en effet, celles-ci ne peuvent être bien comprises qu'en réunissant les résultats de cette recherche à l'étude des conditions de l'état matériel des solides et des liquides de l'organisation .
C'est en étudiant à la fois l'état matériel du corps et les forces en vertu desquelles l'agrégat matériel entre en action, que l'on peut pénétrer les conditions de la santé et de la maladie : d'où la nécessité d'admettre trois espèces de maladies, celles qui ont pour cause le trouble des esprits animaux, les maladies des solides, et les maladies des liquides ou des humeurs.
Pour lui, la santé résulte : 1° du mélange ou crase convenable des quatre éléments et des qualités élémentaires correspondantes; 2° de ce mélange ou crase dans les différentes humeurs, surtout dans le sang (celte crase des éléments, de leurs qualités, dans les humeurs, constituait le tempérame>it, c'est-à-dire équilibre, harmonie des actes vitaux, à côté duquel se trouvaient des états de mélange moins parfait, sans aller jusqu'à la maladie, et formait l'intempérie ; pour
nous, à présent, le tempérament est la prédominance d'un appareil organique) ; 3° delà conservation des solides à l'état normal (texture, volume, situation, rapports, etc.).
La maladie résulte de l'absence de ces conditions, d'où des maladies par changement de la crase des éléments et de leurs qualités (d'où les diathèses), des humeurs et de leurs qualités; par modification de conformation de texture ou de rapport des organes, etc.
Une fois la santé dérangée, survient le trouble des fonctions, et ce trouble suit toujours l'altération d'un élément quelconque des solides ou liquides, si cette altération a quelque intensité et quelque durée (De démentis, de temperamentis). Il n'existepas de trouble fonctionn elsans altération antécédente de Vétat matériel. Ce trouble de la fonction est la manifestation de la maladie; mais V altération de Vétat matériel est la maladie elle-même.
C'est là le principe de l'organicisme moderne; mais Galien n'est pas exclusif, et, lorsqu'il s'occupe du rôle des forces dans l'organisation saine ou malade, il admet que le trouble des esprits animaux amène l'altération des éléments, des organes et des fonctions. Dans ce cas, le trouble des forces est primitif, et les désordres fonctionnels ou organiques ne sont qu'un effet éloigné. Galien est à cet égard extrêmement affirmatif , car, dans son Traité des lieux affectés, il a un chapitre intitulé : De la lésion des fonctions sans lésion des parties (traduction Daremberg, t. II, p. 414).
§ 1er. — ANATOMIE DE GALIEN.
Malgré les erreurs de Galien sur l'anatomie, ce médecin, qui nous a transmis l'héritage scientifique d'Hérophile, d'Érasistrate, de Lycus, de Marinus, de Pélops, nous a en même temps légué des découvertes de premier ordre dont l'importance suffirait à l'immortalité de son nom, s'il n'avait bien d'autres motifs d'être éternel.
L'école d'Alexandrie n'existait plus, et les occasions de disséquer des cadavres humains devenaient de plus en plus rares. Cependant c'est à tort qu'on a dit que Galien n'avait disséqué que des animaux. Il put étudier l'homme sur des blessures de gladiateurs , sur des enfants trouvés morts sur la voie publique, sur des individus exposés aux bêtes, enfin sur des malfaiteurs tués dans la rue, seuls cadavres livrés aux dissections. C'en était assez pour faire de la bonne anatomie, et l'on complétait ses recherches par l'étude comparée des animaux, particulièrement avec des singes , qu'on disséquait beaucoup à cette époque.
L'ostéologie se faisait avec le plus grand soin, au moyen de sque-
lettes humains apportés d'Alexandrie; mais le reste laissait beaucoup à désirer.
Telle qu'elle est, l'anatomie de Galien fit loi jusqu'à Mondini en 1315 et jusqu'à Vésale en 1514. Alors seulement commença la vérification sérieuse des connaissances anatomiques par le contrôle expérimental de dissections nouvelles qui reprirent faveur, et pour lesquelles on obtint l'assentiment de l'autorité. De cette époque date l'anatomie moderne, et c'est Vésale qui doit en être considéré comme le créateur.
Galien nous a laissé un grand ouvrage d'anatomie intitulé : De administrationibus anatomicis, composé de quinze livres, dont plusieurs ont été perdus lors de l'incendie du temple de la Paix à Rome. Dans ce qui nous reste, on voit que Galien sépare Vanato mie pratique des parties externes pour le chirurgien, ce que nous appelons à présent l'anatomie cbirurgicale, de l'anatomie philosophique des organes internes, destinée au médecin.
Dans l'anatomie chirurgicale se trouvent les os et ce qui les couvre, les altérations de situation, de rapports, etc., ainsi que ce qui concerne l'étude des fractures et des luxations. Après les os viennent donc les muscles, dont la description est déjà fort avancée et où se trouvent quelques découvertes de l'auteur; les vaisseaux, d'abord les veines, qu'il a mieux étudiées que les artères; les nerfs, les ongles et la manière dont ils tiennent aux doigts. Tous ces organes sont étudiés dans un ordre topographique, de la tête au cou, à la poitrine et aux membres .
Partout la description est belle et mêlée de considérations philosophiques et pratiques. C'est là où, cherchant à démontrer l'utilité de l'anatomie, il ajoute :
« Pouvez-vous remédier à une fracture ou réduire une luxation si vous ignorez les connexions des os ou des surfaces articulaires avec les parties voisines? Pouvez-vous prévoir les effets d'une blessure si vous ne connaissez pas quelle est la direction des muscles, longitudinale, transversale ou oblique? Pouvez-vous entreprendre une opération quelconque si vous avez négligé d'apprendre quelle est la situation des vaisseaux et des nerfs de la région où il faut opérer, et quels sont les rapports de ces parties entre elles, soit qu'il s'agisse de couper quelqu'une de ces parties, soit qu'il importe, au contraire, de les ménager. »
Dans ce qu'il appelle Yanatomie philosophique ou médicale, celle des organes internes, Galien ne suit plus l'ordre topographique, mais il commence la classification physiologique encore en usage et dont il faut lui attribuer le mérite. Il étudie :
4° Les organes qui servent à l'élaboration des aliments, à la dépuration du sang et à la nutrition; l'estomac et ses variétés chez les animaux; les intestins, les veines mésaraïques chargées déporter au foie les éléments du sang; le foie, qui faisait le sang, la rate, les reins, dont il indique pour la première fois le canal excréteur s'abouchant dans la vessie; le système veineux général, le cœur droit et l'artère pulmonaire ou veine artérieuse.
2° Les organes qui reçoivent l'air et le conduisent à toutes les parties du corps; le larynx, les bronches, les poumons, les artères veineuses ou veines pulmonaires, le cœur gauche et le système artériel. C'est là où il indique les fonctions de la cage thoracique, les fonctions du diaphragme , des muscles intercostaux et des muscles respirateurs du cou, concourant ensemble à l'acte respiratoire.
De nombreuses vivisections sur la moelle à différentes hauteurs, sur le pneumogastrique, au cou et dans la poitrine, sur les muscles intercostaux, lui avaient servi pour établir les fonctions et tous ces organes. C'est à lui qu'on doit la connaissance de l'action de la moelle sur le diaphragme, puisqu'il a montré qu'une section de ce cordon au-dessus du nerf phrénique causait la paralysie de ce muscle.
On discutait alors pour savoir si le poumon était en contact avec les côtes. Galien dit :
« Enlevez avec précaution les muscles intercostaux d'un animal vivant, de manière à ne pas intéresser la plèvre, et vous verrez sous cette membrane tous les mouvements du poumon; mais, si vous incisez la plèvre, vous verrez les poumons s'affaisser et s'éloigner des côtes. »
C'est enfin à lui qu'on doit de savoir qu'il y a du sang dans les artères, car jusqu'alors on pensait, avec Erasistrate, qu'elles ne renfermaient que de l'air. Mais nous reviendrons un peu plus loin sur ce sujet.
3° Les organes de la vie de relation, les centres nerveux et leurs dépendances.
4° Les organes de la reproduction.
Tout cet ouvrage est rempli d'expériences originales faites avec un sens parfait des besoins de la physiologie, et l'on peut dire qu'elles sont le point de départ de celles que pratique chaque jour la physiologie moderne.
Outre ce grand ouvrage d'anatomie, Galien a composé d'autres traités spéciaux d'anatomie, plus élémentaires, plus remplis de détails, mais toujours aussi riches de vues générales et philosophiques.
Il y a un Traité des os où ces organes sont divisés en os longs,
creusés d'un canal intérieur rempli de moelle, et en os plais ou larges, sans canal ni moelle intérieure.
Un Traité des articulations, qu'il divise en deux classes. Les unes, diathroses. permettent le mouvement : ce sont des énarthroses, des arthrodies et des ginglymes, tandis que les autres ne le permettent pas. Celles-ci comprennent les sutures, les harmonies et les gomphoses. C'est encore, à peu de chose près, la classification usitée aujourd'hui.
Un Traité des muscles, fait d'après l'homme et d'après les animaux, surtout d'après le singe. Il y a ici un progrès sur l'école d'Alexandrie, car, à l'exemple de Marinus et de Pélops, qu'il cite avec éloge, Galien a isolé les muscles les uns des autres en indiquant leurs attaches, et on lui doit la découverte du muscle peaucier.
Un Traité des vaisseaux, dans lequel il compare les veines et les artères à un arhre, avec ses racines, le tronc, les branches et les rameaux.
Le système veineux avait pour racines les vaisseaux qui, de l'intestin, vont au foie; pour tronc, la veine cave; pour branches et pour rameaux, les divisions de cette dernière, et cela parce qu'il pensait que le suc de l'intestin pris par les mésaraïques passait dans le foie, formait le sang, et de là passait dans le corps par les veines sus-hépatiques, le cœur droit et la veine cave, pour la nourriture des tissus et des organes.
Le système artériel représentait aussi un arbre avec ses racines, le tronc et ses branches; seulement, il était chargé de conduire partout l'air extérieur, qui est aussi un aliment. Les racines puisaient l'air dans les poumons, et cet air passait dans la veine artérieuse, de là dans l'oreillette gauche du cœur, dans le ventricule, qui le chassait avec du sang dans l'aorte, divisée, pour les parties supérieures et inférieures du corps, en aorte ascendante et descendante.
D'après ce sommaire, on voit que Galien ignorait l'abouchement des artères et des veines pulmonaires dans le poumon. Il croyait que les veines pulmonaires se continuaient avec les bronches et que l'artère pulmonaire perdue dans l'organe n'était chargée que de sa nourriture.
Il ignorait également la communication des veines et des artères dans les autres parties du corps, c'est-à-dire qu'il ignorait la circulation.
Il admettait cependant du sang dans les artères, mais il l'expliquait en disant que, lorsque les vaisseaux veineux et artériels arrivés à une certaine ténuité étaient contigus, il se faisait un échange d'air et de sang à travers les porosités des vaisseaux. Un peu de
sang passait dans les artères et un peu d'air dans les veines, échange qui augmentait dans l'état pathologique par agrandissement des porosités. Cet échange se faisait aussi des cavités droites dans les cavités gauches du cœur par la cloison interventriculaire, et ainsi Galien expliquait la présence du sang dans le ventricule gauche.
C'est au nom de l'expérience que s'était établie l'idée que les artères étaient vides, et c'est au nom de l'expérience que Galien y fit entrer du sang et de l'air, tant il est vrai que l'expérience ne mène à rien sans la raison ou le génie qui l'éclairé. Pendant quatorze siècles, on avait cru , pour l'avoir vérifié, que les artères étaient vides et ne contenaient que de l'air, et il ne fallut^as moins que les expériences de Harvey pour détruire ces erreurs. Ce ne fut même que cinquante ans après lui qu'on reconnut la vérité de ce qu'il avait dit lorsque, par le microscope, Malpighi, révélant le mode de communication des capillaires artériels et veineux, la raison fut assurée qu'il y ait lieu de croire à la grande circulation.
Que de vérités et que d'erreurs dans ces affirmations de Galien, car il y a de l'air dans le système artériel, mais à l'état de combinaison dans le sang, et Galien, accordant au sang veineux la puissance nutritive, ne reconnaissait au sang artériel impropre à la nutrition qu'une puissance d'excitation vitale portée par lui à tous les tissus et à tous les organes.
Traité des nerfs. Dans ce traité, Galien confirme les découvertes d'Hérophile et d'Érasistrate un peu oubliées, el îl ajoute beaucoup à ce qui était connu. Il signale les ganglions nerveux, décrit le grand sympathique abdominal, les nerfs mous sensitifs et les nerfs durs essentiellement moteurs, les anastomoses des nerfs entre eux et le rapport de ces anastomoses avec les sympathies.
Sa description des nerfs est différente de la nôtre; mais il connaissait tous les nerfs que nous connaissons. Il ne se trompait que sur leur origine. Un seul lui était inconnu, ou au moins il ne le considérait pas comme un nerf : c'était l'olfactif.
Traité de Vodorat. Galien enlevait à la muqueuse des fosses nasales la fonction olfactive, à cause de sa structure, qui n'avait rien de différent de la structure des muqueuses, et par suite de son défaut de nerfs. Il plaçait le siège de l'odorat dans les ventricules du cerveau et supposait que l'air chargé de molécules odorantes traversâmes trous de la lame criblée pour aller dans les ventricules, là où se fait la sensation.
Nous pourrions étendre à l'infini cette revue des connaissances
anatomiques de Galien; mais ce que nous venons de dire suffit pour montrer où en était la science de cette époque et quels ont été ses progrès. Il est certain que la myologie, l'arthrologie, la splanchnologie et la névrologie sont redevables à Galien de découvertes trèsimportantes et digues d'immortaliser son nom. Il y eut encore beaucoup à faire après lui; mais que l'anatomie moderne ne soit pas injuste vis à- vis de celui qui ne lui a laissé à découvrir que le mécanisme de la circulation sanguine et lymphatique. Que ces impérissables titres de gloire ne lui fassent pas oublier qu'en dehors de ces deux faits de l'abouchement des vaisseaux artériels et veineux révélant la circulation du sang, et de la connaissance des chylifères, l'anatomie de Galien laissait peu de chose à désirer.