PHYSIOLOGIE DE GALIEN
Il n'y a pas de traité de physiologie dans les œuvres de Galien, et tout ce qui concerne l'étude des fonctions est dispersé dans ses livres d'analomie on de médecine. Personne plus que lui cependant, dans l'antiquité, n'a fait de plus belles ni de plus curieuses expériences physiologiques. C'est surtout dans le De usu partium, son œuvre capitale et son plus beau titre de gloire, qu'il faut chercher ses idées physiologiques. Là il expose : 1° la raison de toutes les particularités de conformation et de structure des organes, et 2° le rapport de la structure des organes et des fonctions pour établir l'existence d'une cause intelligente et supérieure ayant créé l'univers, et les organismes vivant pour une fin préconçue.
Le De usu partium est, dans son ensemble, un long manifeste de l'anatomie en faveur des causes finales. C'est une protestation contre la philosophie épicurienne, triomphante à Rome, et qui avait conduit les esprits au matérialisme et à l'athéisme.
En luttant contre ces tendances, où Galien se montre si naturiste, il s'élève avec une violence inouïe de langage contre ceux qui ne partagent pas ses opinions.
« Attendre que ces gens-là comprennent et goûtent ces pensées, autant vaudrait demander à un âne d'être sensible aux harmonies de la lyre.
« Ce livre ne sera compris que par ceux qui auront été initiés à l'art rigoureux du raisonnement et de la dialectique; ils sont en petit nombre, il est vrai ; mais n'importe ; ce n'est pas pour la foule que j'écris. L'ouvrier suprême n'a pas moins créé, bien qu'il connût à l'avance l'ingratitude des hommes à l'endroit de ses merveilleux ouvrages. Le soleil ne continue pas moins à marquer les heures de
l'année et à mûrir les fruits sans se soucier des calomnies d'un Diagores, d'un Anaxagoras,d'un Épicure; et moi non plus, je ne prends nul souci des critiques ni des calomnies qui viendront m'assaillir à propos de cet ouvrage. Je l'adresse à ce petit nombre d'hommes qui, versés dans la dialectique, sont les seuls juges des choses bonnes et vraies; c'est pour eux que j'écris ; que m'importe, d'ailleurs, la tourbe des sots et des ignorants! » (Andral, loc. cit.)
Ce livre De l'utilité des parties est formé de quinze chapitres, comprenant l'étude des organes de la vie de nutrition, celle des organes de la vie de relation , et enfin celle des organes de la vie de reproduction.
Galien, qui ne perd aucune occasion de produire ses croyances philosophiques, les développe ici de nouveau dans le plus magnifique langage.
C'est pour le service de l'àme qu'ont été créés tous les organes, et les diverses parties du corps ne sont que ses humbles servantes. Rien n'est plus vrai, et en réalité on peut définir l'homme : une âme qui se sert des organes.
Galien reconnaît une âme aux animaux, et, d'après lui, la différence de leurs organes résulte de la différence de leurs âmes.
« L'instrument de l'âme, c'est le corps. Chez tout animal, les parties du corps sont en rapport avec ses mœurs, traduisent les facultés de son âme, ne sont faites que pour les mettre en relief. Voyez le chevai : son pied répond à la rapidité de sa course, sa superbe crinière révèle son âme fière et généreuse. Les dents et les ongles du tigre sont en rapport avec sa férocité ; les instincts du taureau sont servis par ses cornes ; ceux du sanglier, par ses défenses. Le cerf et le lièvre sont conformés pour la fuite rapide. Aux animaux craintifs la nature a ménagé des moyens pour la fuite ; aux bêtes féroces, e'ie a donné des armes pour l'attaque.
« Au milieu de cette diversité infinie de caractères et de dispositions qui se trouvent chez les animaux, l'homme est le seul animal sage et le seul divin. C'est en vue de ce caractère auguste que l'ouvrier suprême a doué l'homme d'un instrument spécial, qui est la main. L'homme seul a la main, comme seul il a la sagesse en partage ; c'est pour lui l'instrument le plus merveilleux elle mieux approprié à sa nature. Supprimez la main, l'homme n'existe plus. Par la main, il est prêt à la défense comme à l'attaque, à la paix comme à la guerre. Quel besoin a-t-il de cornes et de griffes? Avec sa main, il saisit l'épée et la lance, il façonne le fer et l'acier; tandis qu'avec les cornes, les dents et les griffes les animaux ne peuvent attaquer ou se défendre que de près, l'homme peut jeter au loin les
DES NATURISTES — GALIKN 189
instruments dont il est armé. Lancé par sa main, le trait aigu vole à de très-grandes distances chercher le cœur de l'ennemi ou arrêter le vol de l'oiseau rapide. Si l'homme est moins agile que le cheval et le cerf, il monte sur le cheval, le guide, et atteint le cerf à la course. Il est nu et faible, et sa main lui fabrique une enveloppe de fer et d'acier. Son corps n'est protégé par rien contre les intempéries de l'air, sa main lui ouvre des abris commodes, et lui façonne des vêtements. Par la main, il devient le dominateur et le maître de tout ce qui vit sur la terre, dans les airs et au sein des eaux. Depuis la flûte et la lyre, avec lesquelles il charme ses loisirs, jusqu'aux instruments terribles avec lesquels il donne la mort; jusqu'au vaisseau qui le porte, hardi navigateur, sur la vaste étendue des mers, tout est l'ouvrage de sa main.
« L'homme, animal politique, eût-il pu sans elle écrire les lois qui le régissent, élever aux dieux des statues et des autels. Sans la main, pourriez-vous léguer à la postérité les fruits de vos travaux et la mémoire de vos actions? Pourriez-vous, sans elle, converser avec Socrate, Platon, Aristote et tous ces divers génies qu'enfanta l'antiquité ? La main est donc le caractère physique de l'homme, comme l'intelligence en est le caractère moral. » (Andral, loc. cit.)
A cette époque déjà fut soulevée par Anaxagore la question de savoir si ce n'était pas la main qui était la cause de l'intelligence humaine, et, sous ce rapport, Helvetius, au xvme siècle, n'a fait que reproduire des arguments réfutés par Aristote, par Galien, et qu'à leur tour devaient combattre Voltaire et Rousseau.
« Non, dit Galien, ce n'est pas parce qu'il est doué de la main que l'homme est intelligent et sage, mais c'est parce qu'il est sage et intelligent que le Créateur lui a donné cette main pour qu'elle fût la servante de son intelligence et de sa sagesse. Ce n'est pas la main qui apprend aux hommes les sciences et les arts, c'est la raison. La main n'est que l'instrument de la raison, comme la lyre est l'instrument du musicien, et le marteau l'instrument du forgeron. Or, de même que ce n'est pas la lyre qui a enseigné le musicien, et le marteau qui a instruit le forgeron, et, que, loin de là, le musicien et le forgeron ont dû commencer par fabriquer cette lyre et ce marteau, instruments de leur art, de même l'âme tire de sa propre substance ses facultés, mais elle ne peut traduire sa puissance en actes qu'à l'aide de son instrument, qui est la main.
« Ou peut prouver que ce sont les facultés qui précèdent l'exercice des instruments, et que, par conséquent, ce n'est pas à eux que doit être rapportée l'origine de ces facultés. Si l'on considère l'animal qui vient de naître, et dont, par conséquent, les instru-
ments n'ont pas encore été exercés, on le voit agir, comme s'il était poussé dans un certain sens, par une puissance intérieure, et cela même avant que les parties que l'on regarde comme étant la cause de ces actes soient développées. Le jeune veau fait le geste de tête comme pour présenter ses cornes ; le poulain rue avant d'avoir ses ongles ; le petit sanglier menace avec ses défenses absentes, et le jeune chien essaye de mordre avec des dents qu'il n'a point encore. L'action précède donc l'instrument. C'est elle qui, sous l'empire des facultés de l'âme, met en œuvre l'instrument au mo^en duquel elle doit être accomplie.
« Tout animal, sans avoir été enseigné, pressent ses facultés, et l'usage des parties de son corps destinées à les servir. Il fait agir ces parties sans qu'on lui ait rien montré. Ce n'est pas le père ni la mère qui enseignent à leurs petits l'usage de ces organes. Prenez trois œufs, un de cane, un d'aigle et un de serpent, faites-les couver à une chaleur douce, et soyez attentifs au moment où ils vont se rompre. Dès qu'ils seront éclos, vous verrez l'aiglon et le caneton battre des ailes, et le petit serpent faire quelques mouvements comme pour ramper. Portez-les un peu plus tard dans un lieu découvert, et abandonnez-les à eux-mêmes. Le jeune aiglon s'élancera dans les airs; le caneton courra vers la pièce d'eau voisine, et le petit serpent cherchera à se dérober sous terre. Sans enseignement, sans maître, l'aigle chassera, le canard nagera, le serpent restera caché dans le sein de la terre.
« Il est certains animaux susceptibles d'exercer des arts, que font-ils ? suivent-ils l'enseignement d'un maître ? Non, c'est la nature, dont ils ont reçu l'instinct des arts, qui les pousse et les guide. C'est en vertu de cette impulsion instinctive que l'araignée tisse sa toile légère, que l'abeille bâtit la ruche élégante où se trouve son miel , que la fourmi prévoyante construit le labyrinthe dans lequel elle enfouit ses richesses laborieusement amassées.
« L'homme diffère des animaux en ce qu'il vient au monde avec un corps nu et une âme sans armes.... Mais si l'homme vient au monde nu et sans armes, il possède la main et la raison ; avec elles il couvre et défend son corps, il pare et embellit son âme de toutes les vertus, de toutes les sciences et de tous les arts. » (Andral, loc. cit.)
Est-il rien de plus grand et de plus beau que cette étude médicophilosophique de la main, à laquelle tout le premier chapitre De l'utilité des parties se trouve consacré ? La conformation générale et particulière de cette partie du corps dans ses os, ses articulations,
ses muscles et ses tendons, ses mouvements, sont exposées avec la même délicatesse d'appréciation, et, arrivé à l'enthousiasme pour le merveilleux de cette structure, il ajoute :
« En présence de cette main, de ce merveilleux instrument, ne prend-on pas en pitié l'opinion de ces philosophes qui ue voient dans le corps humain que le résultat de la combinaison fortuite des atomes? Tout dans notre organisation ne jette— t-il pas un éclatant démenti à cette fausse doctrine? Osez invoquer le hasard pour expliquer cette disposition admirable! Non, ce n'est pas une puissance aveugle qui a produit toutes ces merveilles. Or, connaissez-vous parmi les hommes un génie capable de concevoir une œuvre aussi parfaite? Un pareil ouvrier n'existe pas. Cette organisation sublime est donc l'ouvrage d'une intelligence supérieure, dont celle de l'homme n'est qu'un faible reflet sur cette terre. Que d'autres offrent à la divinité de sanglantes hécatombes, qu'ils chantent des hymnes en l'honneur des dieux, mon hymne à moi c'est l'étude et l'exposition des merveilles de l'organisation humaine (1)! »
A l'étude de la main et de son utilité succède la description du carpe, de 1 avant-bras et du bras. Son but est de rendre compte de la disposition des parties, de leurs segments, de leur mode d'articulation, et il fait à ce sujet une véritable étude de mécanique animale.
Des considérations semblables remplissent le troisième livre, à propos du membre inférieur. On y trouve en outre d'importantes considérations générales sur l'attitude verticale de l'homme, permanente chez l'homme, accidentelle chez le singe ou les animaux ; sur la faculté particulière qu'il a de s'asseoir, et sur la conformation du bassin et du fémur en rapport avec cet acte. — Là, Galien fait connaître la disposition des muscles autour du fémur, les rapports de celui-ci avec les os de la jambe, la conformation du pied, motivés par la nécessité d'être debout ou de s'asseoir, et il achève en disant que la main serait inutile à l'homme s'il ne pouvait rester debout ou s'asseoir.
Son étude du pied est aussi complète que celle de la main. 11 en étudie la conformation générale, puis les éléments particuliers, tels que les os, les articulations les muscles, les tendons, les téguments, etc. Chaque os est considéré au point de vue de son utilité, le calcanéum pour la sustentation, l'astragale pour la locomotion. Il compare le pied de l'homme à celui du singe, et montrant que le pied
(1) Si telle n'est pas la traduction littérale de Galien. tel est, du moins, la paraphrase éloquente de sa pensée telle qu'elle a été faite par M. Andral.
du singe ne permet la sustentation debout ou assise que d'une façon incomplète, il en conclut que cet animal est essentiellement grimpeur.
Physiologie de la digestion. — Dans les chapitres IV et V, Galien s'occupe de l'appareil de la nutrition, composé d'après lui du tube digestif, des veines mésaraïques, du foie et de la vésicule biliaire, de la rate, des veines en général, des voies urinaires.
Chaque parlie a sa tâche , son utilité pour un but commun, comme si elle était dirigée par une main invisible, et il est certain qu'une force divine crée d'abord la structure afin d'arriver à l'action.
L'œsophage, placé à l'abri des violences extérieures et assez long pour ne pas retenir les aliments dans la poitrine, dilatable sans valvule, conduit les aliments dans l'estomac.
Là se fait la première élaboration des substances alimentaires et leur conversion en chyme, ou suc formant le sang. Comment cela se passe-t-il ? Galien admet dans tous les organes et dans tous les solides quatre puissances ou facultés : l'une attractrice, l'autre rétentrice, la troisième altératrice et la dernière expultrice des matériaux qu'ils doivent transformer en leur propre substance.
L'estomac attire, retient, altère et expulse successivement les matières alimentaires, mais ce n'est pas une action passive. Cet organe attire les aliments comme le cœur droit attire le sang , comme le cœur gauche attire l'air; et les fibres longitudinales de l'œsophage sont les mains qui exécutent cette attraction.
Ordinairement la faculté attractrice agit sans que l'âme en ait la conscience, mais dans l'estomac l'âme est avertie du besoin par une sensation au cardia, dans le plexus nerveux de cet orifice. De là la sensation passe au cerveau, et si les cordons nerveux sont coupés ou malades, la sensation de la faim disparaît, bien qu'existe le besoin de réparation.
Les aliments sont retenus dans l'estomac par la facile rétentrice, variable dans sa durée suivant la nature de l'aliment, et devant persister tant que la faculté altératrice n'est pas épuisée. A cette dernière se rapporte la transformation de la masse alimentaire dans l'estomac, et Galien, préoccupé du but final, ne s'occupe pas, des hypothèses de trituration, de fermentation, de putréfaction, de coction, déjà émises de son temps. Tout est arrangé pour que se fasse l'élaboration alimentaire, et après le premier effet de la faculté altératrice sur les aliments, les parties hétérogènes qui ne peuvent servir à la réparation du corps sont expulsées et il reste une masse alimentaire transformée qu'on appelle le chyme.
Aujourd'hui nous disons exactement la même chose en termes différents. Nous attribuons la chymification à l'action altérante du suc gastrique composé de pepsine et d'acide chlorhydrique ou lactique. Pourquoi et comment s'accomplit cette merveille'? Nous n'en savons rien, et nos explications ne valent pas mieux que la faculté altératrice de Galien.
Quand l'œuvre de l'estomac est terminée, la faculté expultrice entre en jeu, et de même que s'ouvre l'orifice utérin pour laisser passer le produit de la conception arrivé à maturité, de même s'ouvre l'orifice de l'estomac quand est mûr le fruit de l'estomac ou le chyme.
Dans certaines maladies, le pylore s'ouvre trop tôt, sans que les aliments soient élaborés, et il en résulte de la lientérie. Pour que les aliments aient des qualités nutritives, il faut que l'estomac les ait transformés. De là, cette conséquence qu'il est inutile de mettre des aliments dans le rectum, car cet organe ne peut les transformer, et il faut que du chyme soit fait pour que du sang puisse en sortir.
De l'estomac les matières alimentaires passent donc dans l'intestin grêle, où se continue leur élaboration et où se fait l'absorption du chyme par les bouches des veines mésaraïques. C'est là un fait moitié vrai, moitié faux; car s'il est vrai qu'il se fasse une digestion des graisses et des fécules dans la première partie de l'intestin, il est faux de dire que l'absorption du chyme se fasse par les veines mésaraïques. On sait aujourd'hui qu'elle se fait par ces veines pour les matières albuminoïdes, et au moyen des vaisseaux lactés ou chylifères pour les matières grasses. Ces vaisseaux sont au reste signalés par Galien, d'après Hérophile, et il les regarde comme des veines particulières provenant des ganglions mésentériques et destinées à nourrir l'intestin.
Une fois arrivées dans le gros intestin, les matières y subissent encore une faible élaboration, mais cet organe est surtout un réservoir excrémentitiel et les matières ne le traversent que pour être chassées au dehors au moyen d'un appareil spécial.
Physiologie du foie. — D'après Galien, le foie avait pour fonctions, 1° de séparer du suc alimentaire un certain nombre de matériaux constituant la bile, et, 2° avec le surplus de faire du sang.
Le fait de la sécrétion biliaire est resté dans la science, mais il n'en est pas de même de celui qui est relatif à la formation du sang, qui doit être considéré comme une hypothèse. En effet, le chyme modifié par le suc pancréatique et intestinal ne passe pas tout entier dans le foie, une partie s'en va par les chylifères dans le canal tho-
BOUCHUT. 13
racique, la veine cave et les poumons, et c'est là qu'elle vient rejoindre le sang qui sort du foie tout chargé de sucre. Le foie ne fait donc pas le sang de toutes pièces, il reçoit celui des veines mésaraïques chargé de chyme et il y ajoute un principe indispensable, qui est le sucre ou glycose, lequel va se détruire dans les poumons.
Si le foie ne fait pas le sang, comme le croyait Galien, il contribue beaucoup à son épuration par la séparation des principes hydrocarbonés qui constituent la bile, et par l'addition d'éléments nouveaux dont le rôle n'est peut-êlre pas encore très-bien connu de nos jours. Il reçoit une partie du suc intestinal par les veines mésaraïques, ce qui explique comment les matières irritantes de l'alimentation, telles que le poivre, le sel, l'alcool, etc., les poisons, le pus sécrété par les ulcérations de la dysenterie viennent dans le foie provoquer l'hypertrophie de cette glande, la cirrhose, l'hépatite aiguë et de la suppuration de l'organe. Ce rôle des veines mésaraïques explique parfaitement la production des maladies du foie, et à ce titre il importe de le bien connaître.
Physiologie de la rate. — Erasistrate considérait la rate comme un organe inutile ou seulement destiné à servir de contre poids au foie. Mieux eût valu avouer son ignorance. Galien au contraire, qui ne voyait rien d'inutile dans la nature, attribuait à cet organe un rôle important dans l'élaboration du sang, et il le démontrait en disant que la rate recevait, au moyen dune artère volumineuse, du sang qui en sortait méconnaissable par les vaisseaux courts, sous forme de bile noire ou tYatrabile, laquelle se trouvait versée par les vaisseaux courts dans l'estomac, pour concourir à la formation du chyme.
Il y a dans cette idée de l'action des vaisseaux courts une hypothèse que rien ne justifie, mais il est certain cependant que la rate fournit au sang une énorme quantité de globules blancs, une forte proportion d'albumine, et qu'elle détruit une partie de ses globules rouges, dont la matière colorante s'accumule dans l'organe.
Ce n'est pas tout, car cela ne nous apprend pas les fonctions réelles de la rate, mais c'est un pas de fait dans la voie qui mène à la connaissance de la vérité. De nos jours, en effet, Frerichs a démontré qu'il se formait dans la rate, pour rentrer dans la circulation générale, une matière noire pigmentaire dont la quantité surabondante pouvait déterminer différents états morbides. Ainsi, apréé 1500 ans, reparaît sous une autre forme l'atrabile ou bile noire, objet de tant de controverses passionnées ou d'absurdes hypothèses .
Si le pigment, ou mélanose, peut se former partout, il est principalement formé par la rate d'où il passe dans la veine porte, de là dans le foie où il s'arrête en partie, en formant le foie pigmenté ou mélanémique, et ensuite dans la circulation générale pour aller aux poumons, au cerveau et aux reins; cela produit dans le foie une sécrétion hépatique anormale, des hémorrhagies intestinales intermittentes, des diarrhées profuses quelquefois des vomissements, des hydropisies aiguës du péritoine et enfin l'atrophie chronique de l'organe (Frerichs, p. 275). Dans le cerveau il en résulte, avec la coloration hrune de la substance corlicale et l'oblitération de quelques capillaires, delà céphalalgie, des vertiges, du délire et différents troubles de l'intelligence (loc. cit., p. 276). Dans les reins, il se produit de l'albuminurie ; enfin, il y a chez tous les malades des accès de fièvre irréguliers, intermittents, souvent quotidiens et presque toujours très-rebelles.
Physiologie des reins. — Au temps de Galien, les reins étaient, comme au nôtre, des organes d'épuration du sang. Seulement l'idée qu'on se faisait de cette action dépurative n'est pas celle qui est aujourd'hui en honneur. Galien croyait que les reins étaient chargés d'enlever au sang l'excès d'eau qu'il renferme, ce qui est vrai, et il considérait l'urine comme de l'eau tenant en suspension des matières étrangères dont il ne soupçonnait pas l'importance. Il ne connaissait pas l'urée, ni le rôle qu'elle joue dans l'économie; mais à part ce défaut capital, ce qu'il disait du rôle des reins dans la soustraction de l'excès de l'eau du sang est parfaitement exact. La physiologie moderne, par l'organe de Cl. Bernard, a redécouvert cette fonction oubliée des reins. Elle a montré que chez le cheval surtout, toute l'eau des boissons ne pouvait passer par le cœur ni par la circulation générale pour arriver aux reins, et qu'une communication directe de la Veine hépatique avec la veine cave inférieure permettait au sang du foie de refluer dans les veines rénales pour y laisser prendre son eau par les reins. C'est de cette façon qu'on explique aujourd'hui l'abondance et la rapidité de la sécrétion urinaire après le repas, sans croire que tout le liquide rejeté ait dû passer par le cœur droit, les poumons, le cœur gauche et revenir aux reins par l'aorte.
Physiologie de la respiration et de la. circulation. — La physiologie des fonctions circulatoires et respiratoires de Galien est essentiellement fausse, car elle repose sur cette idée que les poumons sont des réservoirs destinés à mesurer au cœur la quantité d'air dont il a besoin.
Galien ignorait le mécanisme de la circulation du sang et de l'hématose pulmonaire, aussi fait-il les plus étranges hypothèses pour expliquer la respiration. C'est à lui cependant qu'on doit la connaissance du fait de la présence du sang mêlé à de l'air dans les artères, car jusque-là on croyait, avec Érasistrate, que ces vaisseaux ne renfermaient que de l'air.
D'après lui, l'air qui est froid (1) entre dans le corps en trois temps: par l'abaissement du diaphragme, par la contraction des intercostaux, enfin par celle des muscles cervico thoraciques; les poumons se dilatent passivement pour le recevoir. Alors 1p cœur gauche l'attire au moyen des veines pulmonaires qui sont en communication avec les bronches, et une fois dans le cœur, il passe dans l'aorte avec le sang et dans les artères, il tempère la chaleur animale et revient aux poumons, où il entraîne les parties fuligineuses du sang hrûlées dans le cœur. L'idée delà combustion du sang existait donc déjà au temps de Galien, seulement ce n'était qu'une hypothèse; on croyait que le cœur avait sur le sang une action dépurative qui continuait celle du foie, de la rate, des reins et des capillaires, où une séparation [de matières avait lieu, et l'on était loin du résultat auquel en est arrivée la science moderne par les découvertes de Lavoisier.
Il faut cependant être juste pour Galien; toutes ces erreurs sont faites au nom de l'expérience ; c'est par elle qu'il a déterminé l'action des intercostaux et la passivité du poumon, le mécanisme des actes respiratoires, la présence du sang dans les artères, et ses livres sont remplis d'expériences ingénieuses sur le cadavre et sur les animaux vivants. C'est que l'expérience n'est pas tout en physio logie. Sans le génie qui les éclaire, elles ne conduisent à rien, et tout en scrutant le corps des animaux, il n'a pas fallu moins de quinze siècles pour arriver à détruire les erreurs de Galien sur les fonctions circulatoires et pour découvrir le véritable mécanisme de la circulation.
Pour Galien, il y avait un rapport intime entre la fréquence de la respiration et la chaleur animale. Cela est très-exact, en effet; la température est d'autant plus élevée que la respiration esi plus fréquente, ainsi chez les enfants comparés aux viellards, chez les animaux à sang froid comparés aux animaux à sang chaud.
Il croyait en outre que la respiration servait d'aliment à l'esprit animal formé dans les ventricules du cerveau, que l'air y arrivait par les carotides et par les trous de la lame criblée de l'ethmoïde.
(1) Le froid est la qualité élémentaire de l'air.
Ce sont là autant d'erreurs condamnées par le temps et l'expérience.
Physiologie du pouls. — Le De usu partium ne renferme rien sur la physiologie des artères, ni sur le pouls. Ce qui est relatif à ce point de physiologie doit être recherché dans un autre traité de l'auteur.
Les battements artériels, peu étudiés par Ilippocrate, n'ont été l'objet de recherches sérieuses que dans l'école d'Alexandrie. On s'en rendait compte de deux manières. Les uns croyaient qu'ils avaient pour origine une force de dilatation et de resserrement alternative inhérente aux artères.
D'autres, au contraire, pensaient qu'ils étaient le produit des mouvements de l'esprit ou de l'air contenu dans leur intérieur, mais c'est Galien qui, par ses expériences, a démontré le rapport des battements du cœur et du pouls, ou de la diastole et de la systole de l'un avec la diastole et la systole artérielles.
Le pouls doit être étudié au point de vue de sa vivacité et de sa lenteur, au point de vue de l'intervalle qui sépare les pulsations, enfin au point de vue de sa dureté, de sa mollesse, de sa force ou faiblesse, de sa grandeur ou de sa petitesse.
Il est modifié : 1° par l'âge, le sexe, le tempérament, le sommeil ou la veille, la digestion, l'action musculaire, les influences morales, la douleur et ses variétés; 2° par la qualité et la quantité des boissons ou des aliments, par les bains chauds ou froids, par les saisons, les climats, etc.; 3° par les différents états morbides, et son étude révèle alors Y état des forces. Ainsi la petitesse, la fréquence et l'inégalité du pouls révèlent ['épuisement des forces, mais il faut distinguer leur dépression de leur simple oppression. Elles sont déprimées par le défaut des aliments, leur insuffisance, l'excès des passions, la prolongation de la douleur, par des évacuations immodérées et par la gravité des maladies. Elles ne sont qu'opprimées quand il y a grande accumulation de liquide dans les vaisseaux, et quand l'énergie vitale se concentre sur un organe en abandonnant le reste de l'économie. Le pouls est encore modifié par la compression des artères, par l'accumulation Allumeurs hétérogènes ou de pneuma dans les vaisseaux; par la pléthore, etc.
C'est alors qu'entrant dans le détail des différents pouls, Galien devient d'une subtilité excessive, admettant des variétés infinies, désignées par les noms les plus bizarres et correspondant à des états particuliers de l'économie. Il y a là beaucoup d'exagération, et
sauf la variété de pouls dicrote restée dans la science, les autres ont été à peu près oubliées.
Malgré tout, ces études sont remarquables et il en ressort une vérité trop souvent méconnue de nos jours, c'est que l'étal du pouls a une si grande importance qu'il ne faut pas le négliger pour les autres méthodes précises d'investigation II révèle l'état des forces, l'état du cœur et des artères, la quantité de sang que les artères contiennent, enfin le siège, la nature et le pronostic de la plupart des maladies.
« Mais, dit Galien, la science du pouls est difficile, elle exige de celui qui veut l'acquérir une grande attention d'esprit et un talent d'observation peu ordinaire; elle demande surtout une longue et
constante application et l'amour des choses sérieuses J'ai fait ,
de la science du pouls une étude de toute ma vie, mais qui voudra s'y livrer après moi, en ce temps déplorable où chacun ne reconnaît
d'autre Dieu que la fortune! Qu'importe, après lout, lors même
que, sur mille personnes, une seule saurait comprendre et apprécier mes travaux, je serais assez payé de mes peines! » (Andral, loc. cit.)
Il est certain, en effet, que même sans accorder une très-grande importance aux variétés du pouls décrites d'abord par Galien et de nos jours par Solano et par Bordeu, le pouls est une source de diagnostic pour les nosohémies et les maladies cérébrales, cardiaques, artérielles ou intestinales, qu'il est un sûr moyen de pronostic, enfin qu'il est le guide de la thérapeutique dans l'application des émissions sanguines. De pareils résultats, auxquels nous n'avons pas changé grand'chose, sont de la plus haute importance, et puisqu'ils appartiennent à Galien ne négligeons pas de lui en rapporter tout l'honneur. Toutes ses recherches sont en effet appuyées sur de nombreuses observations et par des expériences sur des animaux, les unes pour établir le rapport de la fréquence du pouls avec l'accélération des mouvements respiratoires, les autres pour déterminer les effets de la ligature des veines, des artères, des artères et des veines, de quelques artères surtout, des carotides, etc. Ce sont là des travaux considérables et de premier ordre, qui n'ont pas vieilli autant qu'on le croit généralement et dans lesquels il y a encore beaucoup à prendre.
Physiologie de la voix. — Le VIIe chapitre du livre De V utilité des parties contient des études sur le larynx, sur la glotte, que Galien compare à une anche, et sur la production do la voix ainsi que sur les modifications qu'elle subit sous l'influence de la section des
DES NATURISTES — GAIJEN 199
nerfs laryngé supérieur ou récurrent. Ce sont encore là des découvertes originales et personnelles à Galien.
Physiologie du cerveau et des nerfs. — Les VIIIe, IXe Xe XIe, XIIe et XIIIe chapitres sont consacrés à l'étude de l'utilité des organes de la vie de relation et ils renferment des observations de Galien sur le cerveau, la moelle, les nerfs et les organes des sens. Ils sont remplis d'expériences physiologiques très-curieuses et trèsexactes sur les fonctions des différentes parties du système nerveux, de vivisections de la moelle à des hauleurs diverses, et on y trouve une ébauche complète du système de Gall sur la localisation des facultés de l'intelligence.
C'est Galien qui a eu l'honneur de renverser définitivement les hypothèses d'Hippocrate et d'Erasistrate sur la physiologie du cerveau, le premier considérant cet organe comme glande chargée de sécréter la pituite qui s'écoulait du crâne à travers les trous de la lame criblée de l'ethmoïde, et l'autre attribuant à l'encéphale une fonction de rafraîchissement des esprits animaux, parce qu'en touchant cet organe sur l'animal vivant la main éprouve une sensation de froid. Bien que l'école d'Alexandrie eût déjà indiqué îe cerveau comme étant l'organe de l'intelligence, cette vérité n'était pas universellement acceptée, on croyait encore à l'influence du cœur sur les sentiments moraux, et il fallut toute la série des observations et des vivisections de Galien sur le cerveau coupé couche par couche, en même temps qu'une étude analomique minutieuse de cet organe, pour arriver à la connaissance des fonctions cérébrales.
Les même idées se trouvent développées dans le De placitis Hippocratis et Platonis, où l'on trouve le récit d'expériences faites surle cœur mis à nu, pincé, tortillé avec des tenailles de forgeron sans qu'il en résulte aucun désordre de l'intelligence ou de la sensibilité. On voit, au contraire, que les expériences dont Je cerveau est l'objet entraînent la perte du sentiment, de la motilité et des fonctions intellectuelles.
D'après Galien, le cerveau produit dans les ventricules latéraux un principe particulier, un esprit Yesprit animal, ce que nous appelons aujourd'hui le fluide nerveux, qui de ces ventricules va se perfectionner dans le troisième, passe au quatrième par l'aqueduc de Sylvius et de là dans la moelle et dans les nerfs. Ce principe résultait de l'air arrivant au cerveau par la lame criblée de l'ethmoïde et par les artères qui se ramifient dans la pie- mère
L'intelligence lui semblait être en rapport, d'une part, avec le volume du cerveau, fait déjà signalé par Erasistrate, et de l'autre
avec la qualité de la substance cérébrale. Il pensait même que le volume de sa partie antérieure, et que la proéminence du crâne étaient l'indice de facultés intellectuelles remarquables, ce que Gall, à notre époque, devait à son tour soutenir avec tant d'éclat et de succès.
Enfin il admettait une action croisée des hémisphères cérébraux sur le mouvement des membres, l'hémisphère gauche donnant la motilité au côté droit, l'hémisphère droit agissant sur le côté gauche, tandis que, dans la moelle, chaque moitié de l'organe était la cause directe du mouvement dans la moitié correspondante du corps. Cette action du cerveau, indiquée par l'école d'Alexandrie, et par Cassius Félix (V. p. 464), s'expliquait par l'entrecroisement des nerfs dans la protubérance; dans la moelle, au contraire, l'action directe s'expliquait par l'action directe des cordons nerveux.
Relativement à la moelle, Galien n'était pas moins avancé, et c'est en enlevant la partie postérieure du canal vertébral pour couper la moelle à différentes hauteurs, ou en introduisant l'instrument tranchant dans ce canal qu'il a pu étudier expérimentalement les fonctions de cet organe. Au moyen de ces vivisections, faites avec habileté et variées selon les besoins de l'étude, il a pu émettre des vérités que nous n'avons eu que la peine de recevoir et d'admirer.
La section de la moelle en travers au milieu de sa longueur détermine l'insensibilité et l'abolition du mouvement dans les parties situées au-dessous du point coupé.
L'incision longitudinale de la moelle dans toute sa longueur pour la diviser en deux parties latérales, ne produit aucun trouble de la sensibilité ni du mouvement, ce qui prouve que la substance grise de la moelle n'est pas indispensable à cette double fonction.
La section de la moelle entre la première vertèbre cervicale et l'occipitale, ou entre la première et la seconde vertèbre cervicale, détermine la mort immédiate.
La section de la moelle entre la troisième et quatrième vertèbre cervicale produit l'immobilité soudaine du thorax, la gêne extrême de la respiration, l'insensibilité des membres et une mort trèsrapide.
La section de la moelle entre la sixième et la septième , puis entre la septième et la huitième vertèbre cervicale amène la paralysie des muscles respiratoires cervico-thoraciqùes et intercostaux, d'où une grande gêne de la respiration qui ne se fait plus que par le diaphragme. Dans ce cas, si l'on coupe le nerf phrénique, le diaphragme se paralyse, et l'animal meurt d'asphyxie.
Galien avait distingué les nerfs de mouvement et de sentiment
par leur apparence et leur consistance, les premiers, qu'il appelait des nerfs durs, et les autres des nerfs mous. Cette observation est très-exacte. Il avait en outre reconnu que les racines antérieures de la moelle présidaient au mouvement, tandis que les racines postérieures tenaient la sensibilité sous leur dépendance, fait encore reconnu de nos jours comme étant en dehors de toute contestation.
Toutes ces expériences indiquent un état très-avancé de la science, une méthode parfaite, et si l'on eût continué dans cette voie, au lieu de s'en tenir à ces premiers essais de physiologie expérimentale, il est certain que nous serions arrivés plus vite qu'on ne l'a fait à la découverte des vérités qui font aujourd'hui la gloire de nos contemporains. Quoi qu'il en soit, c'est à ces curieuses expériences qu'on doit un commencement de physiologie du système nerveux, qui, à part les hypothèses sur la formation des esprits animaux, mérite d'être pris en sérieuse considération.
Physiologie de la génération. — Dans les chapitres XIV et XV De V utilité des parties, Galien expose la physiologie des organes de la reproduction d'une façon qui n'est plus en rapport avec notre physiologie actuelle, et où l'erreur tient une très-grande place. C'est le sperme qui est en quelque sorte la graine du nouvel être, et qui se transforme dans l'utérus en se mélangeant à la semence de la femme fournie par les ovaires. Les mêmes idées se retrouvent dans un autre traité de Galien ayant pour titre : De semine. Ces chapitres se terminent par la description des phénomènes physiologiques de l'accouchement et du mécanisme de la parturition.
Sans insister sur ce sujet, faisons remarquer une chose qui n'est pas sans importance aujourd'hui, qu'on s'occupe beaucoup d'ovariotomie. Dans le traité De semine où se trouvent quelques observations relatives à l'ablation des ovaires chez les animaux, Galien établit que cette opération n'est pas sans danger, et qu'on aurait tort de suivre les conseils de ceux qui prétendraient l'appliquer à l'espèce humaine, pour obtenir la cure de certaines tumeurs ovariques. A cette époque donc, l'ovariotomie était connue, même dans l'espèce humaine, et il n'y a rien de moderne dans cette opération.
Telle est, en abrégé, la physiologie de Galien prise dans son livre De V utilité des parties. Mais si quelque chose doit attirer l'attention du lecteur, c'est l'intéressant chapitre rempli de considérations philosophiques qui termine cet ouvrage, et que je vais reproduire d'après la version de M. Andral.
« Lorsqu'un poëte a conduit au dénoûment une action qu'il a inventée ou empruntée à l'histoire, à la fin d'une pièce de théâtre
ou de poëme lyrique, le chœur s'avance sur la scène, et entonne un hymne en l'honneur des dieux. Et moi aussi, à la fin de mon ouvrage, je veux dire quelle impression a fait sur mon esprit l'élude des merveilles de l'organisation humaine. Voilà mon hymne ! Voilà mon epode !
« J'ai raconté l'usage des différentes parties du corps humain. J'ai montré comment, jusques dans leurs plus petits détails, la disposition de ces parties, leur structure sont en rapport avec les fonctions qu'elles sont destinées à remplir. Tel a été le but principal de ce travail. Ce n'a pas été de montrer l'action de ces parties ; celte action n'est pas toujours manifeste dans tous les cas. Est-ce que l'organisation de l'estomac nous indique à priori, que, dans son intérieur, doit s'accomplir celte digestion? L'organisation de l'estomac ressemble à celle de la vessie; il n'y a pas de différence entre ces organes, et l'on ne saurait conclure de l'examen de ces deux cavités que l'une est destinée à transformer les aliments et l'autre à servir de réservoir à l'urine. L'action ne résulte pas de l'organisation, mais des forces spéciales qui sont départies à nos organes en dirigent les actes et président à l'accomplissement de leurs fonctions. J'ai voulu démontrer comment les parties sont arrangées et constituées de manière à concourir le mieux possible à l'accomplissement de l'action de l'organe, action qui est elle-même sous l 'empire de forces ou de puissances spéciales.
« J'ai prouvé, contre l'opinion de plusieurs philosophes, que l'organisation du corps des animaux ne peut être considérée comme le produit du hasard, ou, comme le veut Epicure, du concours fortuit des atomes. J'ai montré, au contraire, que lorsqu'on étudie avec quelque attention et quelque esprit philosophique le corps de l'homme et des animaux, on voit, dans tous les détails de la construction, se révéler l'intervention toujours présente d'une intelligence suprême qui a tout prévu et tout calculé. Notre corps est donc une machine merveilleuse dont l'art des hommes ne saurai! atteindre la perfection; c'est une machine qui, pour le philosophe que l'esprit de secte n'aveugle pas, est la démonstration la plus nette, la plus éclatante, la plus sûre d'une providence qui a créé et ordonné toutes choses. Il y a toujours quelque point obscur dans les démonstrations que veulent donner de la vérité ou de la sainteté de leur culte les initiés aux mystères de Cérès ou d'Eleusis. Toute religion a ses mystères, dont le flambeau du raisonnement ne peut parvenir à dissiper complètement les ombres, mais y a-t-il rien de pi US clair, de plus lumineux que la démonstration de l'existence d'une intelligence suprême, par l'étude de la conformation des animaux !
« Il y a un esprit émané de Dieu qui remplit toutes les parties de l'univers, qui partout porte avec lui le mouvement et la vie. Du mélange de cet esprit avec la matière résultent les divers phénomènes dont l'univers est le théâtre.
« Les astres innombrables qui planent sur nos têtes, le soleil qui nous échauffe et nous éclaire, la terre qui nous porte, tout est imprégné de cet esprit. Les végétaux et. les animaux lui doivent la vie qui les anime, vie infiniment variée dans ses manifestations, faible, en ébauche, rudimentaire chez les êtres qui se développent au sein de la poussière emportée par le vent, dans les débris des corps organisés, dans la fange et la pourriture; vie de plus en plus manifeste, énergique, puissante à mesure qu'on s'élève dans la série animale, jusqu'à ce qu'enfin elle se produise avec toute son expansion et tout son rayonnement dans l'espèce humaine. Là encore, celte vie offre des degrés suivant le développement plus ou moins grand des facultés intellectuelles, et elle atteint son expression la plus complète et la plus élevée lorsque l'intelligence arrive à être celle d'un Platon ou d'un Archimède.
« Ne vous y trompez pas, vous avez vu tout à l'heure des êtres dans lesquels la vie n'est qu'en ébauche; ces êtres si petits, si misérables, nés dans la poussière et dans la fange, étudiez-les, quelque petits qu'ils soient cependant, la vie les anime, et rouvriersuprême n'a pas moins déployé en eux sa toute-puissance. On s'étonne que dans des corps si infimes, qui échappent presque à la vue (dans les êtres invisibles), il y ait autant de détails de structure que dans le corps de l'homme ou de l'éléphant. Ainsi, la jambe d'une puce nous offre tous les rouages de la jambe du plus gros animal : jointures, muscles, tendons, vaisseaux, nerfs. Il y a du sang qui y porte le mouvement et la vie; là, s'accomplissent aussi tous les phénomènes de la nutrition. Rien donc de plus intéressant, de plus important que l'étude du corps humain pour le philosophe, pour celui qui veut s'élever à la connaissance des causes premières. Mais vous, médecins, vous surtout, étudiez les usages des parties de ce corps humain, car sans cette connaissance vous ne pouvez ni déterminer le siège des maladies, ni instituer leur traitement. Si, dans l'état sain, vous ne pouvez vous refuser à admettre qu'une intelligence suprême dirige et coordonne les différents actes vitaux, croyez aussi, avec Hippocrate, que dans la maladie celle même force persiste et agit pour ramener l'économie animale à l'équilibre et à l'harmonie. »
Près de dix-sept siècles ont consacré ces vérités fondamentales, et le médecin qui les ignore ou qui en méconnaît l'importance ne fera jamais qu'une très-mauvaise médecine.
Toute la physiologie de Galien n'est pas réunie dans ce livre De V utilité des parties, il y a d'autres points relatifs aux humeurs et à la physiologie générale qui se trouvent dans les livres de Vatràbile, des dogmes oV Hippocrate et de Platon ou dans les facultés naturelles. C'est ce que nous allons examiner maintenant.
Physiologie des humeurs. — Galien faisait jouer un rôle considérable aux humeurs dans l'état de santé ou de maladie. Ses idées sur ce point se trouvent dans le De atrabïle.
Il y a une humeur principale génératrice de toutes les autres. C'est le sang, d'où sortent la bile jaune, la bile noire, la pituite, l'urine, la sueur, la transpiration insensible et les fuliginosités. Tl est formé par le foie au moyen des aliments et elle varie selon l'intégrité ou l'altération, Faction hépatique ou d'après la quantité et la qualité des aliments. Il est composé de deux parties, l'une pour la réparation des organes, l'autre excrémentitielle, formant la sueur, l'urine, la transpiration insensible ne devant plus servir à rien, la bile, l'atrabile jouant un certain rôle dans l'économie et la rétention de ces humeurs formant les tempéraments normaux, anormaux, allant jusqu'à la maladie.
Dans son élude des humeurs il s'occupe surtout de la bile et de l'atrabile. Celle ci, dont l'invention remonte à Hippocrate, viendrait de la rate et donnerait lieu à une foule d'accidents graves qu'aujourd'hui on rapporte surtout au tempérament bilieux prononcé. C'est celle qui formait la matière des vomissements noirs, qui produisait les anthrax, le cancer, les varices, la manie mélancolique, la dysenterie, etc. Tout cela ne repose sur aucune observation sérieuse. Disons cependant que, sans croire à l'action de la rate, sur l'atrabile, cet organe jette dans le sang une certaine quantité de matière noire pigmentaire qui peut donner lieu, par son excès, à des accidents de diarrhée, de dysenterie, de céphalée, d'hypochondrie, d'albumine, etc. (Voy. Frerichs, Maladies du foie, p. 275.)
Pliysiologie générale des esprits et des forces. — Les idées physiologiques de Galien sur l'âme et sur les forces se trouvent dans un ouvrage qui a pour titre : De placUis Hippocratis et Platonis ou Dogmes cVDZlppocrate et de Platon. Là, cependant, Galien ne discute que les opinions philosophiques de quelques médecins de son temps, sans trop s'occuper des deux maîtres dont il a évoqué les noms.
Cet ouvrage se compose de neuf livres et renferme quelques expériences très-curieuses sur les fonctions du cœur, du cerveau, des nerfs et du larynx. Il se termine par une discussion sur le siège
des diverses facultés de l'âme, sur l'âme et sur les esprits animaux.
Il combat le système philosophique dans lequel on admet (rois espèces d'âmes, l'une raisonnable dans le cerveau, l'autre irascible dans le cœur, la dernière concupiscente dans le foie, et il semble penser comme les stoïciens qu'il n'y a qu'une âme renfermant toutes les facultés, bien que plus tard il paraisse accepter cette triple division des âmes. Sous ce rapport comme sous celui de l'organicisme, Galien n'est pas toujours très-net et sa pensée est souvent contradictoire ou confuse.
Ici, il admet que l'âme peut être malade comme le corps. Elle est saine quand la raison, les penchants et les affections sont les uns à l'égard des autres dans un juste équilibre ; lorsque cet équilibre est rompu, de sorte que tel ou tel penchant l'emporte sur la raison, l'âme est alors malade.
Le chapitre VII est consacré à l'étude de l'esprit animal. Galien se demande s'il existe un principe dans le cerveau et dans les nerfs, dans le cerveau seul, s'il se produit dans les nerfs, s'il y est envoyé par le cerveau et si les nerfs ne sont pas conducteurs.
Il se demande aussi si, pour la production des sensations et des mouvements, il y a quelque chose de matériel envoyé par le cerveau; si l'esprit restant dans le cerveau ne peut pas impressionner les parties par les nerfs? Il croit à un lien matériel qui unit les nerfs au cerveau, et ce lion est Yesprit animal, ce qui est notre influx nerveux.
Enfin, chapitre VIII, il revient sur la doctrine d'Hippocrate, reproduite par Platon, et relative aux éléments, aux humeurs et à la constitution du corps des animaux. C'est celle qu'il adopte en se l'appropriant par son observation.
Le corps est composé des mêmes éléments que l'univers, formant chez lui des combinaisons plus complexes que dans les corps inorganiques. Ils passent du monde extérieur dans les végétaux, de là dans les herbivores et dans l'homme, qui est omnivore. L'homme, les animaux et les plantes les rendent tôt ou tard par décomposition au monde qui les leur avait prêtés. C'est la théorie de Lucrèce, de nos jours développée par Dumas, acceptée par tous les savants et mise en vers par un célèbre poète :
Sitôt qu'ils ne sont plus (1), de leur cendre féconde Sort un monde nouveau qui repeuple le monde ; De la plante qui meurt, l'animal se nourrit ; Sur l'animal dissous la plante refleurit (2).
(I ) Les corps vivants.
(2) Pope. Traduit par Pontanes.
Des forces et du rôle qu'elles jouent dans l'économie. — Galien, dont les idées contradictoires ont été plusieurs t'ois signalées, et qui pour cette raison sans doute a été quelquefois considéré comme un éclectique, était vitaliste autant qu'il est possible de l'être, si l'on admet comme tels ceux qui font de la vie la cause des phénomènes du corps organisé et non un effet ou un résultat de l'organisation. Seulement son vitalisme n'a rien d'abstrait, injuste reproche adressé à cette doctrine par ceux qui ne l'ont jamais bien étudiée. Comme tous les vitalistes, il tient le plus grand compte de l'organisation des solides et des humeurs dont les modifications sont à leur tour le point de départ de phénomènes secondaires physiologiques ou morbides.
« Lorsqu'on a étudié la composition des solides et des humeurs dans l'économie, le fonctionnement de cet assemblage d'humeurs et de solides, les actes de cette économie sortent-ils clairement de cette contemplation attentive? Le mouvement de la vie, les phénomènes normaux ou moraux produits dans l'animal, naissent- ils de cette organisation matérielle par l'organisation de celle-ci, par sa seule virtualité, ou bien à cette matière inerte et incapable de sortir par elle-même de son état d'inertie, l'auteur de la nature a t-il surajouté un principe qui l'anime et la vivifie? La réponse de Galien est positive. Pour lui, la matière est chose essentiellement inerte; dans la nature vivante comme dans la nature morte, dans tout l'univers, en un mot, elle est soumise à l'influence d'agents mystérieux et invisibles qui, sous le nom de forces, exercent sur elle une action incessante, sont le principe et la cause de tous les mouvements et de toutes les modifications qui s'accomplisseut en elle. L'univers offre un ensemble de phénomènes dirigés par des forces. Sans forces productrices pas de phénomènes. » ( Andral, loc. cit.)
Indépendamment des solides et des liquides organiques, instruments de l'organisme, existent donc des forces, facultés ou puissances, qui donnent le mouvement et la vie à cette fédération organique.
« Les agents de ces forces sont les esprits (pneumata), influx intermédiaires entre les forces et la matière, et séparables en trois classes : les esprits vitaux, les esprits animaux, les esprits naturels, répondant à chacune des trois forces sous l'empire desquelles se produisent les actes de l'économie vivante. (Andral, loc. cit.)
On peut trouver ces divisions inutiles et considérer comme hypothétiques ces forces différentes dont parle Galien, mais ce n'est pas là la question. Je ne discute pas pour savoir s'il y a plusieurs forces ayant des agents particuliers de mouvement, ou s'il n'y en a qu'une
à laquelle obéissent les organes du corps vivant; je veux seulement établir que Galien admettait que la vie est une cause à laquelle obéit la matière, que l'organisation n'explique pas les fonctions, qu'elle ne rend pas compte du développement des êtres ni de la conservation de leur forme à travers la rénovation continuelle de leur substance, et c'est ce que prouvent les citations qui précèdent. Au reste, celte idée se retrouve partout, et Gérard de Nerval l'a reproduite récemment avec autant de poésie que de vérité :
Espère enfin, mon âme, espère :
Du doute brise le réseau, Non, ce globe n'est pas ton père, Le nid n'a pas créé l'oiseau.
Ce qui va suivre nous montrera d'autres hypothèses nées de la même idée philosophique. Galien suppose que la matière séminale mêlée au sang de la mère s'organise et engendre une force vitale dont l'agent est un esprit qui se répand partout avec le sang et les artères : c'est Yesprit vital. Cette force se modifie suivant les actes organiques à accomplir et modifie également l'esprit vital qui doit accomplir ces actes, d'où la transformation de la force vitale en force animale dans le cerveau et le changement de l'esprit vital en esprit animal destiné à être l'instrument des phénomènes de la sensibilité de l'intelligence et du mouvement.
Cette même force vitale se modifie pour produire les phénomènes de nutrition, naturels aux plantes et aux animaux, et elle devient une force naturelle ayant pour agent les esprits naturels. Pour Galien, la force vitale, principe de l'économie vivante, est, la source des forces ou facultés animales et naturelles, et les esprits naturels et animaux nécessaires à certains actes organiques ne sont qu'une modification de l'esprit vital.
Poussant plus loin l'analyse, Galien consacre un traité spécial, De facultatibns naturalibns, à l'étude des facultés naturelles.
Les facultés naturelles sont au nombre de quatre : Yattractrice, la rétentrice, Yaltératrice et Yexpultrice. La première attire dans les tissus les éléments nécessaires à leur composition. La seconde y retient ces éléments jusqu'à la fin de l'action altératrice qui doit les modifier et les amener à la transformation nécessaire au tissu, et, par la quatrième, les solides vivants rejettent les molécules qui ne leur sauraient convenir. Comme le dit M. Andral, c'est l'idée mère de ce que Bichat appelait sensibilité organique, et par laquelle il expliquait tous les actes de la nutrition.
Malheureusement, Galien multipliant les êtres sans nécessité, ad-
mettait à côté de ces grandes forces existant dans les solides d'autres forces secondaires spéciales pour des actes spéciaux et secondaires, comme plus tard devait faire Van Helmont avec les archées. Il créa une faculté ossifique pour la formation des os, pulsative pour les battements de cœur, etc., etc., et il montre partout l'action de ces forces agissant sur les différentes fonctions : 1° Dans la formation du germe de l'être vivant ; 2° dans l'accroissement des êtres à partir de la naissance; 3° dans la nutrition ; 4° dans le cours du sang et les modifications subies par ce liquide; 5° enfin, dans l'arrivée des aliments à l'estomac et dans leur élaboration par cet organe.
Une force générale pour présider au consensu de toutes les parties de l'organisme et des forces particulières, suivant les différences des actes à remplir, voilà l'être vivant. C'est tout le contraire des organiciens, qui attribuent à chaque organe une propriété organique en rapport avec ses fonctions, et qui considèrent la vie comme le résultat de l'assemblage des organes en fonction. Chacun peut ainsi voir de quel côté se trouve la raison.
Au reste, ces idées ne sont pas la propriété de Galien. — Emises par Hippocrale et par d'autres maîtres de l'antiquité, Galien n'a fait que les développer pour les défendre contre ceux qui ne tenaient compte que de l'action des solides et des liquides. Pour lui, tout système qui ne joint pas, à l'étude des solides et des humeurs, la considération des forces, n'a aucune chance de durée. — S'il reste quelque chose d'obscur dans les développements de Galien, si l'on y trouve de l'incertitude et quelques contradictions, il les faut rapporter à la nature même du sujet qui restera toujours enveloppé d'une grande obscurité.