‹ Histoire de la mère Marie de l'Incarnation [microforme]Chapitre 32 sur 118 · CHAPITRE CINQUIENE · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIENE

Attrait pour le cloitre —Austérités— Désolations intérieures, Après quatre années de cette vie humiliante à

laquelle Marie s'était condamnée dans la maison de

son beau-frère et de sa sœur, il plut à son directeur,

le Révérend Père Dom Raymond de Saint-Bernard, de mettre un terme à cette longue épreuve. I fit ouvrir les yeux à ses parents sur létrange conduite qu'ils tenaient à l'égard de leur sœur, et leur représenta que loin de mériter les honteux traitements qu'ils lui faisaient subir, elle était digne au contraire de toute leur reconnaissance. Il leur montra en même temps les grands avantages qu’ils pouvaient retirer des talents naturels qu’elle avait pour les affaires.

Son beau-frère occupait la charge de commissaire pour le transport des marchandises dans toute l’étendue

de la France ; 1l possédait en outre le grade d’officier

dartillerie, Ces deux emplois lui facilitaient les moyens d'entreprendre une multitude d’autres affaires qui Pobligeaient d'entretenir un grand nombre de domestiques ; car pour s'acquitter plus exactement de ces fonctions et ne dépendre de personne, il garduit chez lui tout ce qu'il lui fallait d'hommes, de voitures et de chevaux pour ces divers emplois.

Ne pouvant sutlire à tant d’ocenupations, 11 pria notre sainte veuve de se charger d'une partie de son fardeau. 1 finit ensuite par lui confier la conduite de toute su maison. Sans quitter ses premieres fonctions, qui étaient trop chères à son humilité pour quelle pât se décider à en faire le sacrifice, elle crnbrassa avec obéissance ce nouveau genre de vie que lui imposait la charité. Mais le trouble et Pen barras de cette foule innombrable d’occupations ne la détournérent pas un seul instant de ses saintes méditations. Au milieu même du tumulte des hommes et des affaires, son esprit était toujours abimé en Dien. Elle passait des journées entières dans une écurie qui servait de magasin, en compagnie de domestiques et de charretiers, au milieu même d’une soixantaine de chevaux ; et quelquefois, à minuit, elle était encore sur le port occupée à faire charger et décharger les marchandises. Cependant rien ne Ja distrayait. On eût dit en la voyant qu’elle était tout entière à ses occupations, et néanmoins hors de ce qui était de son devoir, elle ne voyait et n’en-

tendait rien. Malgré cela, elle suffisait à tout, et

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contentait tout le monde d’une maniere miraculeuse, On l'eut prise pour un de ces purs esprits qui veillent à l'harmonie du monde, sans jamais cesser de roir la tace du Père Céleste.

“ Quelquelois, dit-elle, je me voyais tellement surchargée d’affaires que je ne savais par où commencer. Alors je m’adressais à Dieu, mon refuge ordinaire, et je lui disais : Mon amour, il ny à pas Hoyen que je fasse tant de choses, mais faites-les pour moi. Alors ma confiance en lui me rendait toutes choses faciles, et je demeurais aussi paisible que si j'eusse été dans la plus profonde solitude, Quelquelois je me retirais pour Pentretenir loin du bruit; mais aussitot lon me rappelait et je retournais joyeusement à mes occupations en disant: Allons, mon doux amour! vous le voulez, je suis heureuse puisque je vous possède, Je sentais une légèreté non pareille en faisant tout pour mon bien-aimé, et je paraissais fort joyeuse avec tout le monde, ce qui faisait croire que je me plaisais dans leur société ; mais c'était mon union avec Dieu qui me rendait ainsi gaie et allègre, car je ne trouvais aucun charme au milieu du siècle.”

Ce était pas sans un profond dessein providentiel que notre bienheureuse se trouvait jetée au milieu du tumulte des affaires les plus compliquées et les plus difficiles. La sagesse divine la préparait ainsi au grand ouvrage qui devait être le but de toute son

existence, Elle le reconnut clairement elle-même

plus tard, Je vois maintenant, écrivait-elle de fa Nouvelle-France, que tous les états, épreuves «1 travaux par lesquels je suis passée étaient une dispo. sition pour me former à Pœuvre du Canada, Ca été mon noviciat, d’où néanmoins je suis sortie loin d'être parfaite, mais pourtant, par la grâce de Dieu, en état de porter les embarras et les travaux de la Nouvelle-France.’

Cependant elle ne cessait de soupirer jour et nuit après Punion mystique dont le Seigneur lui avait fait la promesse. Dans Pardeur de sa flamme et pour obéir à lPordre qu’elle en avait reçu, elle ne lui donnait plus d'autre nom que celui d'Amour. Car étant un jour en oraison et s'adressant à Notre- Seigneur avec les plus profonds sentiments de respect et d'humilité, elle entendit ce divin Sauveur lui dire avec une ineffable donceur: “Tu mappelles ton grand Dieu, ton Maitre, 1 Seigneur, et tu dis bien, ‘ar je le suis. Mais aussi je suis charité. L'Amour est mon nom, et c'est celui que je veux que tu me donnes. Il n’y en a point qui me plaise davantagr, ni qui exprime mieux ce que je suis à l’égard des hommes.

A ces paroles, son âme fut inondéce d’une douceur inexprimable. Ce nom adorable se grava dans son cœur en trais de flamme, et, dans la suite, lorsqu'elle s’'adressait à Jésus-Christ, ou qu’elle parlait de lui, elle ne l’appelait plus autrement que son amour, son très-

pur et très-chaste amour.

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Du jour où elle avait vu tomber devant elle les chaines qui Pattachaient au monde, elle avait senti se veiller en son âme avec plus de force que jamais les violents désirs qu'elle avait ressentis dés sa plus tendre enfance pour la vie religieuse, Elle commu: hiquit Ses pieux desseins à son directeur, # Ma ille, lui répondit le saint homme éclairé de Dicu, le St iuneur, qui dispose de toutes choses avec force et suavité, vous réserve un jour ce bonheur, mais il reste un dernier lien qui vous retient dans le siècle, Vous devez y rester encore quelque temps pour surveiller Péducation de votre fils.” L’héroique femme courba son front avec résignation sous l’ordre du ciel; mais dès lors son corps seul demeura dans le siècle, son cœur s'était envolé vers le cloitre, Chaque Jour apportait un nouveau degré à son éminente sainteté. Le Seigneur lui ayant découvert les trésors infinis cachés dans les conseils évangéliques, elle conçut 14 pensée d'ajouter au vœu de chasteté qu'elle avait déjà fait, ceux de pauvreté et d’obéissance, Après un mûr examen, son confesseur lui accorda la consolation de les prononcer. Ainsi elle pratiquait dans le siècle les vertus du cloître, et elle satisfaisait, autant qu’il était en celle, aux ardents désirs qui la dévoraient d’embrasser la vie relig'euse, “ Mon vœu d’obéissance, écrit-elle, était pour mon

directeur, pour mon frère et ma sœur, auxquels

l'obéissais comme un enfant obéit à son père et à sa

mère, Dieu seul connait ce qu’il y avait à souffrir

en cette sorte d’obéissance, mais sa bonté me traitiut encore avec trop de douceur. Pour la pauvreté, je n'avais rien à mon usage, que ce que ma sœur me donnait ; mais elle était si bonne et si charitable qu'elle m'accordait plus que je ne voulais. Quant aux intérêts de mon fils, je les confiais à la providence de Dieu, qui m’inspirait d’en agir ainsi ; ear comme je trouvais des biens infinis dans la pauvreté d'esprit, je ne pouvais lui procurer que ce trésor inestimable, de sorte que je ne faisais rien ni pour lui, ni pour moi.”

Mais si cette héroïque mère ne mettait aucune borne à ses généreux sacrifices, Dieu de son côté men mettait point à ses libéralités. Après qu’elle eut prononcé ses vœux d’obéissance et de pauvreté, le Seigneur lui fit don d’une des grâces les plus précieuses qui aient Jamais enrichi son âme.

‘ Un jour que j'étais en oraison, continue-t-eile, et que je prodiguais mes caresses à mon divin Jésus, il me dit au cœur ces paroles: Pax huic domui. Ce fut un nouveau charme pour me consumer d’amour; car cette parole fut plus pénétrante que la foudre ; et elle eut un tel eflet que jamais depuis je n’ai perdu la paix intérieure un seul moment, quelque croix que j'aie eu à supporter ; et à l’heure que j'écris ceci, il y a déjà plus de huit ans que cela est arrivé. Il n’y a rien d’heureux en cette vie comme la possession de cette paix. C’est une nourriture du paradis et une vie de Dieu, qu’il nous fait goüter dès cette vie,

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Cette source intarissable de paix, que le Seigneur avait fait jaillir de son cœur, ne se répandait pas seulement dans toutes ses facultés, mais débordait encore sur le prochain. L'on sentait en l’approchant et en conversant avec elle une atmosphère de calme et d’inaltérable séreniteé.

Cependant Pattente des éternelles fiançailles, auxquelles Pavait conviée PEpoux sacré des âmes, la faisait languir de plus en plus, et arrachait de ses entrailles d’inconsolables gémissements. Elle cherchait dans la communion journalière un soulagement à sa douleur, et s’unissait à lui par la foi et par amour, en attendant cette autre union plus intime, dont elle ignorait encore les mystères. (Cependant quoiqu’elle possédât son bien-aimé tout entier dans la communion, elle sentait de nouveau s’allumer dans son àme, après la consommation des saintes espèces, la soif insatiable qui la consumait. Alors dans son ardeur de s’unir à lui sans retour, elle se prenait à désirer la mort, et s’écriait en gémissant avec l'épouse des Cantiques: ÆEnseignez-mor, mon bien-aimé, où vous prenez votre repas, et où vous reposez dans la chaleur du midi.

“Quoiqu'il fùt en moi, continue-t-elle, il semblait luir loin de moi, et se retirer dans la lumière inaccessible où les séraphins 1aêmes ne peuvent pénétrer.”

Son corps exténué par les fatigues, brisé par les

austérités et les macérations, puisait une force miraculeuse dans Paliment céleste. On ne peut, en eflet, expliquer autrement la vie d’inconcevables mortifi- ‘ations qu’elle menait. Cependant ce que nous en avons vu jusqu’à présent ne peut en donner qu’une bien fa ble idée; car les pénitences auxquelles elle s'était déjà condamnée n'étaient rien en comparaison de celles qu’elle s’infligea par la suite. Souvent elle se levait dans l’obscurité de la nuit, au cœur de l'hiver, et lorsqu'elle était toute transie de froid, eile s’armait d’une discipline et se déchirait impitoyable. ment. Elle se revêtait ensuite d’une haire dont les nœuds et les épines pénétraient dans les plaies qu’elle venait de faire et prolongeaient ainsi ses horribles souffrances ; c’est dans cet état qu’elle allait se jeter sur son misérable grabat pour prendre quelques instants de repos.

Durant l’été, elle se servait de disciplines d’orties, dont les tortures étaient si cruelles qu’elle n’eût pas souffert davantage si elle se fût plongée tout entière dans une chaudière bouillante. Cette douleur était telle qu’en touchant des charbons ardents, elle n’en ressentait pas les brülures. Les eflets s’en faisaient sentir pendant trois jours consécutifs ; alors elle recommençait, et y ajoutait de nouvelles rigueurs en se frappant avec une discipline de chaînes. Son lit consistait en une simple planche qu’elle recouvrait d’un cilice, et sur laquelle elle prenait quelques heures de repos. À force de coucher ainsi sur le boïs, le coté

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«ur lequel elle reposait habituellement devint complètement insensible. Cette mortification fut pour elle plus pénible qu'aucune autre ; car la dureté du bois et ia pesanteur de son corps faisaient entrer les crins de son cilice dans la chair ; de sorte qu’elle en ressentait toujours les piqures et pouvait à peine dormir. Pendant ses repas, elle mélait de l’absinthe a sa nourriture ; et dans le cours de la journée, elle en gardait presque constamment dans sa bouche, pour en savourer amertume à longs traits. Mais ses parents s'étant aperçus que ceîte habitude détruisait sa santé, lui en interdirent l’usage.

Parfois elle allait passer la nuit dans une caverne située dans un lieu écarté, aux environs de la ville, et la elle passait de longues heures à prier et à se donner de cruelles disciplines.

Cependant ces pénitences excessives, loin d’altérer la vigueur de son tempérament, semblaient au contraire lui donner de nouvelles forces pour se livrer à des austérités plus extraordinaires encore. Son confesseur y voyait si évidemment les opérations de la grace, qu’il n’osait les lui défendre. Elle-même semblait incapable de s'opposer à l’irrésistible ! esoin de souffrances qui la tourmentait : “ Quoique l’inspiration se fit sentir avec une grande paix, elle avait cependant tant de force et de persuasion qu’il me fallait aller où elle me poussait, et je ne manquais pas dy recevoir de nouvelles grâces et une augmentation de paix intérieure. Avoir toujours son Dieu présent 9*

et ne lui pas obéir, cela est impossible ; voir qu'il ext Pamour méme, cela est encore plus pressant. L'âme ne demande qu’à lui complaire et à faire amoureuse. ment tout ce qu’il veut. A la moindre vue qu’elle à de son inspiration, elle dit: allons, mon amour, allons à la croix. Alors elle semble voler, tant elle a d, désir de contenter Dieu. Mais aussi plus elle souffre, plus elle lui est unie. Elle est entre «es mains comme le fer entre les mains du forgeron, qui le met au feu, le bat sur Penclume et lui fait faire autant de retours qu’il est nécessaire à son dessein.” Il semble, après ce martyre d'amour, qu’ilne manquait plus rien à l’héroïque fiancée du Seigneur pour mériter d’être conviée aux noces immortelles. Assez longtemps elle avait marché au-devant de P'Epoux, dans la nuit des plus austères pénitences, tenant toujours sa lampe allumée et remplie de Phuile des plus pures vertus. Mais le Dieu des âmes est un Dieu jaloux ; et il veut que l’holocauste des affections terrestres soit consumé jusqu’à la dernière étincelle sur l’autel du cœur. Il restait encore à notre sainte une dernière et suprême épreuve à subir avant d’ctre admise au festin nuptial. Il fallait que ce vase d'élection, déjà purifié par les flammes, fût brillamment ciselé, et enrichi des plus radieuses pierreries, pour que l’époux céleste daignâtle porter à ses lèvres et s’abreuver du vin de l’amour sans tache dont il était rempli.

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Pil est lations intérieures, qui lui avaient donné des ailes L’Amne dans son vol vers les cieux; le soleil de justice, fete dont les rayons éclairaient son âme d’une lumière si elle à vivifiante et si pure, se voila entièrement à ses yeux. our, et les plus épaisses ténèbres s’appesantirent sur sa it elle tete. Les exercices de piété, auxquels elle se portait

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re ses causerent plus que du dégoût. Les austérités lui mn, qui devinrent insupportables ; et la servitude volontaire à

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sein.” parut plus qu'un honteux esclavage, indigne d’une e mal- personne de rang et d'éducation. A quoi bon, lui

pour soupirait tout bas le tentateur à Poreille, à quoi bon

Assez cette aspiration vers une vie plus parfaite que le Epoux, commun des fidèles ? À quoi bon cet assujétissement tenant continuel à un directeur ? Ne suflit-il pas d'observer ile des tidèlement les commandements de Dieu, comme tant est un d'autres chrétiens, pour assurer son salut ? ections A ces tentations et à ces dégoüts se joignaient les incelle scrupules sur la conduite qu’elle tenait à légard de sainte son fils ; elle se représentait elle-même comme une d’être mère dénaturée qui foulait aux pieds les lois les plus e vase saintes de la maternité ; et son abandon à la divine rillam- providence ne lui paraissait plus qu’une orgueilleuse rreries, présomption. Les préceptes de la charité dont Pob-

Bvyres et servance lui avait toujours paru si douce lui étaient

il était devenus rudes et amers ; cette révolte des sens aurait

été insurmontable si elle n’eût fait une violence

s CONSO- extrème à son caractère devenu tont-à-coup dune

sensibilité excessive. Enfin la nature entière semblait s’être conjurée contre elle pour lui faire souffrir toutes les angoisses, et l’entrainer à sa perte.

Dans Pagonie de son âme, elle allait se Jeter aux pieds de son directeur, les arrosait de ses larmes e: de ses sanglots, en le suppliant d'apporter quelque remède à son amère désolation, de répandre le baume de ses conseils sur ses plaies saignantes. Mais les paroles du saint homme qui autrefois épanchaient dans son cœur une onction toute céleste ne lui offraient plus aucune consolation ; leur parfum s’en était évaporé, et toute sa confiance en lui semblait s’être évanouie.

Cependant tandis que ces combats acharnés se livraient dans la partie inférieure de son âme, la sérénité n’en abandonnait pas les sommets les plus élevés; et c’est ce qui lui donnait une force invincible «mäa milieu des plus violents assauts de lennemi. Aussi sa fidélité füt-elle admirable dans toutes ces épreuves ; jamais elle ne retrancha un seul de ses exercices, ni une seule de ses pénitences.

Enfin ces nuages se dissipèrent tout-à-coup comme par enchantement ; le calme se rétablit, et le soleil reparut plus resplendissant que jamais. Ainsi le Seigneur se plaît à verser du sein des ténèbres Ja rosée du ciel, qui fait germer les palmes et les couronnes. Ainsi des foudres du Sina sortirent autrefois

les trésors de la loi sainte.

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