CHAPITRE SEPTIENE
Charite—Dévoucement.
Lorsque notre bienheureuse redescendit des cieux,
au sortir de cette sublime vis'an, elle se trouva trans-
portée dans une sphère toute nouvelle. Ses sentiments intérieurs étaient entièrement transformés ; et l’irrésistible attrait qui la poussait, avec une violence inconcevable, vers l’objet de ses continuels soupirs, s’était complètement apaisé ; car elle pos-
sédait, au fond de son cœur, celui qu’elle aimait
d’une tendresse infinie, le divin Jésus, qui lui aussi ‘ Alors, dit-
elle, ce sont des transports et des ivresses qui
était maitre de toutes ses affections.
consument l’épouse, et la font expirer mille fois de
bonheur. Je m’arrête à penser si je pourrais trouver
quelques comparaisons su* la terre qui puissent donner quelqu’idée de cette alliance intime du Verbe
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et de l'âme; mais je n’en puis trouver. Quoique lune sente bien que le Verbe est Dieu, consubstantiel et égal à son Père, immense, éternel, infini, par qui toutes choses ont été faites et subsistent, néanmoins elle lui parle cœur à cœur avec une incroyable familiarité; car elle se sent agrandie par cette dignité l'épouse qui lui donne le privilége de dire: Vous ctes tout à moi et je suis toute à vous. Alors elle cherche sans cesse la gloire de son bien-aimé, et se fait toute à tous pour les gagner tous à lui, et le fire régner en maitre absolu sur tous les cœurs.” Comment ne pas demeurer stupéfait en considérant, d'une part, une si incompréhensible condescendance de Dieu pour son infime créature, et, de Pautre, une si éminente sainteté, récompensée par un privilége aussi éclatant, Cependant, tandis que ces miracles de grace s’opéraient dans le cœur de cette femme admirable, nul indice n’en dévoilait éclat à l’extérieur ; car elle jetait le manteau de l’humilité sur tous ces trésors. Toujours dévouée, zitentive, souriante, elle paraissait uniquement occupée des innombrables devoirs dont elle était accablée : et c’était une merveille non moins inexplicable qu’elle pût suflire à des soins si multipliés. Malgré cela, elle trouvait encore le loisir de-surveiller l'instruction religieuse des nombreux domestiques dont elle étai entourée. Son zèle et sa charité lui inspiraient d’innocents ct d’ingénieux artifices pour en faire naître l’occasion. Dès qu’elle les voyait de retour du travail, à l’heure
des repas, elle Sasseyait à table avec eux et <e imélait à leurs conversations, afin de les entretenir des choses de Dieu et des affaires de leur salut, L’auréole d'angélique piété qui brillait autour d’elle, et jaillissait sur chacune de ses actions, leur inspirait une vénération profonde et un respect qui allait jusqu'à une espèce de culte. Non seulement ils la regardaien comme une sainte, mais ils Paimaient et la ché. rissaient comme leur mère ; ils lui étaient soumis comme des enfants. Elle, de son côté, profitait de autorité qu'ils lui mettaient si volontiers entre les mains, pour s’insinuer délicatement dans leurs àmes, et diriger leurs pensées et leurs cœurs vers le ciel.
Dans ces entretiens intimes, elle les interrogeait sur leurs devoirs avec une simplicité, une grace «t Elle leur faisait
rendre compte de toutes leurs actions, et les reprenait
une naïveté qui les ravissaient.
doucement lorsqu'ils avaient commis quelque faute. En certaines occasions, elle les réunissait tous autour d’elle, ct leur donnait des instructions sur les vérités de la religion et sur leurs obligations particulières. Parfois alors elle se sentait tout-à-coup emportée par une inspiration extraordinaire ; unc source d’éloquence surnaturelle jaillissait de son âme, et s’'épanchait avec unc telle abondance et une telle onction quelle suspendait à ses lèvres, pendant des heures entières, ses auditeurs émerveillés. On peut juger par là des fruits de grace et de vie qu’elle
opérait parmi ces âmes simples.
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Mais sa charité n’embrassait pas seulement leur
bonheur spirituel ; elle s’étendait même jusqu’à leur bien-être temporel, Siquelques-uns d’entre eux avaient le malheur d’encourir la disgrace de leur maitre, wétait toujours à elle qu’ils venaient s'adresser pour leur servir de médiatrice auprès de son beau-frère et les réconcilier avec lui.
Dans leurs maladies, c'était encore elle qui les soignait et veillait auprès d'eux. En plusieurs circonstances un grand nombre tombèrent malades ensemble, Alors leur chambre devenait un véritable hopital, dont elle était tout à la fois Pinfirmière ctde médecin. Avec un dévouement et une délicatesse toute maternelle, elle leur prodiguait les attentions ls plus touchantes ; ne laissant point à d’autres le soin de faire leurs liis et de leur apporter leur nourriture. Sa charité ne reculait devant aucun service, pas même les plus bas et les plus vils ; au contraire, voyant en eux les membres souffrants de Jésus-Christ, elle mettait son bonheur et ses délices à leur rendre les devoirs les plus humiliants.
Parmi ces mille occupations et ces distractions sans nombre, rien ne pouvait rompre ni détendre la chine d'or qui liait la douce esclave du Christ à son bien-aimé. Comme Pange de Tobie, tandis qu’elle paraissait marcher et vivre sur la terre, elle se nourrissait d’un aliment et d’un breuvage invisibles. Sans cesse son esprit planait au-dessus du monde réel et
conversait avec Disu, où s’unissait au chœur des
esprits célestes pour chanter ses louanges. Quoique cette habitude extatique ne lempéchât pas de remplir exactement tous ses devoirs, elle lui enlevait cependant la liberté de suivre les conversations qui n'avaient pas de rapport direct avec ses occupations ; Il lui était alors impossible d’en suivre le fil. Plusieurs personnes s’en étaient aperçues ; et souvent son beau: frère prenait plaisir à interroger sur les conversations Alors
ne sachant que répondre, elle devenait toute confuxe,
qui venaient d’avoir lieu, afin de la plaisanter.
le rouge lui montait à la figure ; et l’on était obligé de changer de discours pour la tirer d’embarrus. Cette abstraction en Dieu allait jusqu’au point qu’elle ne reconnaissait pas même les personnes avec qui ses Lombreuses affaires la mettaient en relation journalière. Ce n’était que par des eflorts suprémes sur elle-même qu’elle parvenait à soustraire aux regards du monde le feu intérieur qui la consumait, et les flammes d'amour qu’elle lançait incessamment vers le Verbe Divin, en retour des traits enflammés dont il transperçait son cœur. La véhémence de ces sentiments la contraignait parfois de se retirer dans la solitude, où ne pouvant plus respirer, elle se prosternait jusqu’à terre, et priait à haute voix pour se soulager, et exhaler ses ardeurs : ‘ O mon amour, s’écriait-elle, je n’en puis plus; ou laissez-moi respirer, ou faitesmoi mourir, car vos flammes me font souffrir plus qu’une âme, enfermée dans la
prison du. corps, n’est capable de supporter.”
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D'autres fois, pendant Pespace de deux ou trois jours, il lui était impossible de faire aucun acte intérieur pour calmer ce grand embrasement ; alors il lui semblait que son cœur dût éclater ; et elle éprouvait des souffrances telles que, si cet état cût duré davantage, elle serait morte infailliblement, Son cœur s'ouvrait ensuite comme une fournaise embrasée dont on lèverait tout-à-coup le soupirail pour en faire évaporer Ja flamme ; il se dilatait alors, dit-elle, avec des paroles si ardentes qu’il semblait que ce lussent autant de traits lancés par une vengeance d'amour vers celui qui Pavait tant fait souffrir.
Un jour elle tomba dangereusement malade.
D'habiles médecins furent appelés ; après Pavoir longtemps examinée, ils déclarèrent qu'ils ne comprenaient rien à la nature de Pétrange maladie dont elle soufrait. Elle sentait, disait-elle, une douleur tres-igué dans la région du cœur, comme si elle eñt ete blessée par un fer émoussé. Ces souffrances durérent assez longtemps, sans que ni la science des médecins, ni leurs remèdes pussent lui apporter ‘“ucun soulagement. Enfin ils l’abandonnèrent en déclarant qu'il n’y avait que celui-là seul qui lui avait fait cette plaie au cœur qui pouvait la guérir.
Quand elle se trouvait en compagnie d’autres personnes, et quelle mavait pas la liberté de se retirer à P@cart, elle était obligée de s'appuyer contre 'inuraille, où de se tenir les mains sur sa cein-
ture, autrement elle serait tombée à terre. Quelque-
fois ces émotions se calmaient graduellement ; une | a] ?
grande douceur se répandait en elle; et pendant
Quoi-
qu’elle soupirât toujours apres la solitude du cloitre,
quelques instants, elle perdait tout sentiment.
elle avoue elle-méme qu'elle n'aurait pas été capable de supporter la violence de ces saintes saillies, sans le soulagement que lui procuraient le trouble et la distraction des affaires extérieures,
Le Révérend Père Dom Raymond de Saint-Bernard, craignant qu’elle ne succombât sous des fardeaux si écrasants, lui retrancha une partie de ses mortili- JL lui
cilice et la haire, ne lui permettant que de se servir
‘ations corporelles. interdit entierement Je de chemises de serge, et de porter deux fois ln Il lui dé-
fendit en outre de coucher plus de six mois de Pannée
semaine une ceinture armée de pointes.
sur le bois dur. La servante de Dieu obéit avec une entière ponctualité, et ne se départit pas de cette règle jusqu’à son entrée en religion.
Cet état de l’âme que souffrait notre sainte est ce 6e Il
à ne pouvoir aimer Dien
que les mystiques appellent martyre d’amour.
consiste particulièrement autant qu'on le voudrait aimer, et autant qu’on le connait aimable. Car plus on aime et plus on vent aimer; l’amour par ses accroissements continuels devient insatiable, et cette insatiabilité échaufle et dilate tellement le cœur, qu’elle cause quelquefois l: mort.??
C'était cette phase de Pamour divin qu’éprouvait
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alors notre héroïne ; ses désirs impétueux de voir Dieu aimé la poussaient parfois à de pieuses extravagances qui feraient sourire le monde de pitié, mais que savent apprécier les âmes qui comprennent la folie de la croix, et qui ont approché leur cœur de cette parole brûlante du Sauveur : Je suis venu mettre le feu sur la terre, et que désiré-je, sinon qu’il soit allumé. (S. Luc. XIT, 49.)
Un jour qu’elle passait, silencieuse et recueillie, à travers les rues de la ville, en revenant de Péglise après ses oraisons habituelles, et encore toute pénétrée des saintes émotions qu’elle venait d’éprouver, elle rencontra, su: son chemin, un religieux de sa connaissance. Elle court aussitôt au devant de lui, et l'aborde d’un air d’exaltation et d'enthousiasme : “ Mon père, lui dit-elle, aimez-vous Dieu ; car si vous ne Paimez pas, Je ne puis vous parler ! ”?
Souvent à Ja suite de ces transports, toutes ses puissances intérieures semblaient tout-à-coup se taire et demeurer suspendues. Alors, dans le silence de toutes ses facultés, s'élevait, des profondeurs de son àme, comme une douce mélodie, dont chacun de ses soupirs semblait les *suaves ondulations. On eût dit que chaque fibre de son être était autant de cordes d’un instrument invisible que venait toucher en secret Pange du pur amour, et dont les 1ccords ravissaient les chœurs célestes et charmaient les oreilles de Dieu.
Lanuit même n’interrompait pas ces mvystérienx con-
certs : des visions bienheureuses venaient visiter son sommeil, et dans un demi-repos, elle entendait chanter sans cesse ces voix intérieures; quelquefois méme elle en était complètement réveillée, Ainsi son ûme ressemblait à ces harpes éoliennes, suspendues aux arbres des forêts, dont les cordes résonnent encore longtemps après le passage des brises nocturnes Ainsi dans les splendid®s basiliques, quand Porgue vient de se taire, et que lPencens des solennels sacri. fices monte encore dans les voûtes silencieuses, long temps les derniers échos des chants sacrés se pro. longent à travers les arcades aériennes et les ogives, et se bercent parmi les ombres du soir.
elle fut, jusqu'à l’âge de vingt-buit à vingt-neul ans, la vie de cette âme d'élite, qui devait mériter le nom de Thérèse de la Nouvelle-France. Cette exis tence, mélée de tant de péripéties diverses, semée de tant d'épreuves amères et de faveurs étonnantes, de tant de langueurs et de transports, de tant de larmes et d’ivresses surnaturelles, n’était cependant que le noviciat de la vie intérieure qu’elle devait mener, au sein d’une paix plus profonde, dans le calme et la solitude du cloître. Le Seigneur voulut lui faire goûter les prémisses de cette paix, et lui en donner comme Pavant-goût, à la veille méme de Pintrsduire dans cette terre promise, objet des vœux et des sonpirs de toute sa vie.
“ Notre-Seigneur, dit-elle, m'ôta enfu ces grands
transports, et ces accès violents qui n’ava:ent tant fait
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Comm 1 servai l'illusion, fit intérie veux que dans le ci
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souffrir ; et depuis ce temps, mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu, Ce centre est en elleméme, etelle y jouit d’une paix qui surpasse tout sentiment, C’est une chose si simple et si délicate que je ne puis Pexprimer, On peut parler de tout ; on peut lire, écrire, travailler et faire tout ce que Pon veut, sans se distraire de cette occupation et sans cesser être uni à Dieu.”
Comme ce calme intérieur se prolongeait toujours, 1 servante de Dieu craignit d’être tombée dans l'illusion, et conjura le Seigneur de Péelairer. lui it intérieurement cette réponse : t Demeure-là ; je veux que tu fasses ici ce que les bienheureux font dans le ciel,” Ces paroles lui révélèrent la sublimité de cette condition, où läme, vêtue d’une pureté éclatante, s'attache à Dieu, “et demeure liée, pour ainsi dire, à lui par une union d'amour dans le fond de son être, où tout est calme et détachement des
7 Dans cet état, elle jouit, autant qu'il est
HIER possible ici-bas, de la félicité des élus. Les orages des passions ne pénètrent point jusque dans ce tabernacle de Dieu ; c’est le Saint des Saints, dont un voile impénétrable défend Pentrée, et où l'ame savoure dans la paix la présence de PEpoux ; tandis que la tempête gronde au dehors, et que les sens et la partie inférieure de l’étre sont dans le trouble et Pagitation,
Quoique la parole de Notre-Seigneur Peut rassurée,
elle en conféra cependant avec son confesseur, etavec
le R. P. Dom Eustache de Saint-Paul, grand serviteur
de Dieu, très-versé dans la science des saints. Jai
vu, lui répondit le saint, les graczs et les lumières
que vous communique votre céleste Epoux; je ne
puis que vous exhorter à marcher dans cette voix, ct
à correspondre, par votre fidélité, aux ineffables
bontés de Dieu.??
L'évéque Entrée :
Enfin le veuve dan ans pouva diats. A desa déliv saints dés vie du r martyre ; püt lui pla
‘ O mor est-il poss mes plaint voir et goû géliques ; vous me c«
iteur 6 Jai ières je ne IX, ct
fables