‹ Histoire de la mère Marie de l'Incarnation [microforme]Chapitre 51 sur 118 · Madame de la Vallière · texte numérisé non relu

Madame de la Vallière

pouvait la perdre. Elle se frotta le visage avee des linges brûlants, et parvint ainsi à ternir le lustre éblouissant de son teint,

Un seul trait fera voir jusqu'à quel point elle suivit de près dans la vertu son illustre modèle, Par esprit de pauvreté, jamais elle ne voulut avoir, dans «a chambre, ni horloge, ni montre, pour régler les heures de ses exercices de piété ; et Populente héritière de la noble famille des De la Vallière n'avait d'autre moyen, pour diviser sontemps, qu'une vieille bouteille remplie d'eau, qui lui servait de elepsydre d’un nouveau genre, digne de son humilité, L'eau découlait par un petit tuvau dans un autre vase, sur lequel elle avait fait de légères incisions, qui lui indiquaient les quarts-d’heure et les demi-heures,

Un jour qu'elie était descendue au jardin pour prendre la récréation avec le reste de la communauté, elle se retira à lPécart avec une Ad ses compagnes, afin de sentretenir à loisir sur la spiritualite. Pendant qu’elles étaient assises toutes deux à Pombre des charmilles, la conversation tomba sur es opérations de la grâce dans une âme fidèle, Tout-à-coup son interlocutrice remarqua qu’elle ne parlait plus ; et se tournant vers elle, elle laperçut, le visage animé du plus vif incarnat, et les joues baignées de larmes Elle était en extase, Il était évident, ajoute Pauteur de sa vie, qu'elle éprouvait en elle-méme les opérations de la grâce dont elle venait de parler

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DEUXIEME EPOQUPF, 221

travers de son visage, comine au travers d’un erystal transparent, la lumicre sainte dont elle était intéricurement éclairée,

En ce temps-là venait de naître, dans sa famille, une enfant qui était destinée à devenir à jamais celebre par déclatantes faiblesses et par des repentirs plus éclatants encore, dont Pexistence devait présenter toutes les extrémités des fragilités humaines et des triomphes de Ta grâce ; mais qui allait coûter à sa vertueuse tante bien des années de larmes et de sacrifices, C'était cette touchante Duchesse de la Vallière, dont la destinée sera Péternel attendrissement de Phistoire.?”

La beauté semblait héréditaire dans cette noble lunille, et ce fut son malheur, Jetée,au matin de la vie, à l'heure des éblouissements de la première jeunesse, au milieu de la cour la plus brillante de l'univers, entourée de toutes les séductions d’une société enchanteresse, livrée à tous les enivrements des plaisirs, et fascinée par de royales tendresses, elle n'eut pas assez de forces pour se préserver contre de si dangereux écueils. Sa frèle nacelle, conduite par une main faible et inexpérimentée, fit un triste naufrage, et la jeune âme qu’elle portait sombra dans le gouffre qui tourbillonnait sous ses pieds. Pendant combien d’années la Mère Angélique de la Conception pleura sur les égarements de sa nièce infortunée ! Que de vœux, de gémissements, de supplications, de

pénitences elle offrit au ciel pour le retour de cette

enfant prodigue ! Elle y employa même le crédit auprès de Dieu de son ancienne amie et maîtresse, ia Mère de l’Incarnation, qui, pour la consoler, lui écrivit des Ursulines de Québec, la réponse suivante :

Mon intime Mère,

‘Tous vos proches me sont chers, et le sujet qui “vous afilige, nr'afllige aussi. J’en aieu connaissance ‘ jusque dans cette extrémité du monde, et je vous ‘ dirai que nous avons entrepris, lPespace de dix “ semaines, de grandes dévotions et de grandes péni- ‘ tences en honneur de la passion de Notre-Seigneur, afin qu'il plût à sa bonté d'y mettre ordre et d’opérer “le salut de celle que vous savez. Indépendamment ‘ le tout cela, j'ai encore en mon particulier Paffaire fort à cœur. Consolez-vous, mon intime mère, en ‘ cette pesante croix.”

Il est peu de personnes en Canada qui soupçonnent que Madame de la Vallière ait dû quelque part de sa conversion aux ferventes pritres des Ursulines et des âmes picuses de Québec, et que dans le temps que Bossuet adressait à l’illustre pécheresse ses immortelles exhortations, les innocentes supplications des jeunes Canadiennes de l2 Nouvelle-France faisaient descendre d'en haut sur sa forte parole des grâces de conversion.

L’imagination tronve de singulières jouissances dans ces rapprochements inattendus ; surtout lorsqu’ils se relient à des événements si fameux, à des

noms si illustres, à des mémoires si touchantes.

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Cependant les prières de li Mère Angélique et de ses sunies mavaicnt pu encore arracher à ses royales attaches ce cœur si bien fait pour le ciel Vainement elle s'était offerte à Dieu en victime d’expiation, préte à souffrir toute sa vie pour la conversion de sa niece ; les années s’écoulaient sans mettre un terme ace grand scandale. Madame de la Vallière était éhranlée, mais non renversée, Enfin son héroïque tunte voulut donner à Dieu en sa faveur la dernière muque de charité dont une créature soit capable : “Mon Dieu, sécria-t-clle, je vous offre ma vie pour le salut de cette chère enfant; oui, je consens que vous preniez incs Jours, pourvu que vous lui accordiez une telle grâce de conversion, qu'elle abandonne entièrement le monde, et se consacre à vous daus un cloitre.”?

Tant de générosité toucha enfin le eœur de Dieu ; il agréa son sacrifice. Aussitot l'on vit Madame de la Vallière, dont la volonté avait été jusqu'alors si chancelante entre le devoir et son faible cœur, prendre une résolution si calme et si énergique, qu'en présence d’un tel changement, Bossuet s’écrie tout confondu: Je parle et elle fait, Jai les discours et clle a les œuvres. Quand je considère ces choses, J’entre dans le désir de me taire et de me cacher, et je ne prononce pas un seul mot où je ne croic prononcer ma condaranation.”?

Les amies de la Mère Angélique se hâtèrent de venir

lui annoncer cette heureuse nouvelle et la

résolution que sa nièce venait de prendre de quitter

le monde : % Dieu soit béni, s’écria-t-elle, mais cela

arrivera qu'après ma mort.”

En eflet, trois mois après son décès, la chapelle

des Carmélites de Paris offrait un des spectacles les

plus aitendrissants que la terre ait jamais donnés aux

anges.

C’était Madame de la Vallière, désormais sœur

Louise de la Miséricorde, qui, après avoir demandé

pardon à la reine en préserce de toute Ia cour de Louis XIV,

vivante dans le sépulcre du cloître.

venait, à vingt-neuf ans, s’ensevelir

La reine elle-

méme voulut étendre le drap mortuaire sur la jeune

pénitente, dont l’âme,—selon expression de Bossuet,

qui seul peut égaler la parole humaine aux grandes choses, —dont l’âme, ne pouvait plus respirer que

du côté du ciel.!

On se demande pourquoi, dans ce siècle où tout

est grand, méme le crime, les plus grands coupables trouvent toujours quelque repentir au fond de leurs cœurs ? Ah ! c’est qu’outre cette foi profonde que rien ne pouvait déraciner, il n’y avait pas un seul de ces pécheurs, qui n’eût, dans sa famille, quelqu’àme pure, achée au sein d’un cloitre, occupée sans cesse à élever des mains sans tache vers le ciel, et à intercéder pour le coupable.

1. Poujoulat, Lettres sur Bossuet, où se trouvent résumés les principaux

passages des lettres de l’évêque de Meaux sur la conversion de Madame de la Vallière.

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Ici, c’est la Mère de l'ncarnation qui tient le premier anneau de cette chaine invisible, dont la Mère Angélique enlaça le cœur et Pâme de son heureuse nièce, qui la soutint au-dessus de l’abime, et la déposa enfin aux rivages éternels,

Mais de toutes les disciples de notre bienheureuse Mère, nulle n’a reçu une plus intime communication de son esprit, n’a vécu davantage de sa vie, n’a occupé une plus large part dans son estime et son aflection, que la Mère Marie de Saint-Joseph (Mlle. de la Troche Savonnières) qui seule de toutes

ses Sœurs cut l’honneur d’être choisie pour aller poser avec

elle les premiers fondements de l'œuvre des Ursulines dans la Nouvelle-France, qui fut la fidèle compagne de tous ses travaux, et ne s’est séparée d’elle qu’à

la mort.

Mais corime son nom doit bientôt reparaitre dans l cours de cette histoire, nous ne ferons que l’indiquer ici en passant, nous réservant de donner plus tard quelques détails sur sa vie et ses vertus.

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