CHAPITRE SIXTEME
Les Ursulines dans leur nouveau monastère—£Les Hurons se réfugient à Quebec.
Le 21 novembre 1642 est une date mémorable dans les annales des Ursulines. Ce fut en eflet en ce Jour, consacré par za fête de la Présentation de la Sainte-Vierge, qu'elles firent leurs adieux à la chétive masure de la Basse-Ville, pour prendre possession de leur nouveau monastère. Dès la veille, elles s'étaient préparées à cette inauguration par un jeûne sévère. Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, tonte la famiile monastique de la Mère de l’Incarnation gravissait lentement le sentier de la montagne. La procession était guidée par le P. Vimont, suivi de la Mère de l’Incarnatior. elle-même et de ses compagnes qui conduisaient le cortége des élèves sauvages. En
franchissant le seu'l du monastère, le chœur de
religieuses entonna un hymne d'actions de graces auquel se joignirent les voies enfantines des petites sauvagesses. Une messe solennelle fut célébrée par le P, Gabriel Lalemant, le futur martyr des Hurons, Pendant Pauguste sacrifice, toutes les pensionnaires, agenouillées autour de la Mère de l’fncarnation, et soutenues par sa voix male et sonore, firent retentir la voûte de la chapelle de cantiques de mission en langues sauvages. Comment Dieu n'aurait-il pas béni cet azile sacré du dévouement, d’où s’'élevaient à la fois les innocentes supplications de ces naïves enfants des bois,—les cris d'amour de çes virrors héroïques, de cette Mère de Pincarnation, pure com un ange, crucifiée comine un anachorète,—le sacrilice de la victime sainte, offert par un martyr, dont les mains, teintes aujourd’hui du sine d’un Dieu, demain ahaient étre arrosées de son propr
Ce jour de fête fut encure consacre jar un jeûne rigoureux. C’étaient-là les seules jouissances que se réscrvaient ces âmes mortes à la nature ; elles n'avaient d’aspirations que pour les âpres bonheurs de la penitence.
Le nouvel édifice était construit en pierre, et mesurait quatre-vingt-douze pieds de longueur, sur vingtbnit de largeur. Il n’y avait de terminé que les princijaies divisions, et le plancher du rez-de-chaussee. Les auires n'étaient fornés que de madriers volants, pe es sur les poutres. Ce fut ainsi que les Ursulines
nasserent l'hiver de 1643.
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Quoiqu’elles fussent logées dans des appartements spacieux, elles eurent encore à souffrir de graves incommodités, surtout pendant les rigueurs de l’hiver. Leurs cellules inachevées et mal eloses r’étaient chauffées que par le feu des cheminées qui ne donnait presqu’aucune chaleur. “Ne croyez pas qu’on puisse + demeurer longtemps en hiver sans approcher du feu ; ce serait un excès d’y rester une heure, encore faut-il avoir les mains cachées et étre bien couverte. ‘lors les observances, le lieu ordinaire pour lire, écrire ‘t travailler, c’est auprès du feu. Nos couchettes sout de bois et se ferment comme des armoires, et quoiqu’elles soient doublées de drap ou de serge, à peine y peut-on se réchaufler. A quatre cheminées que nous avons, nous brülons par an cent-soixantequinze cordes de gros bois ; après tout, quoique le froid soit si grand, nous tenons le chœur tout l’hiver, mais l’on y souffre un peu.”
Ce ne fut que vingt-cinq ans plus tard, en 1668, lorsque Mile. Marie de Lauzon entra au noviciat des Ursulines, que les poëles furent introduits dans le monastère, à la demande de sa famille.
Peu de temps après son retour de Montréal, Madame de la Peltrie avait fait construire, à environ cent pas du monastère une maison où elle fit quelque séjour, et qui allait devenir d’un grand secours dans un avenir prochain.
Les énormes dépenses qu'avait nécessitées l’érection
du monastère, avaient complètement épuisé les res-
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sources de la fondation ; mais les secours abondants, venus de France, surtout pendant les années 16144 et 1645, permirent de reprendre lestravaux. Cependant ce ne fut qu'en 1648, c’est-à-dire après sept ans de sacrifices incessants que Pédifice fut à-peu-près terminé, Ilavait coûté plus de cinquante mille livres. Les aumoônes offertes par les âmes charitables de France auraient fourni les moyens de Pachever bien plus tôt, si l’inépuissable charité des fondatrices n'en prodigué là plus grande partie de ces ressources aux pauvres sauvages qui se succédaient sans ‘interruption à la porte du cloitre.
Dans cet 'ntervaile, la communauts s'était accrne de plusieurs sœurs nouvelles : la Mère Anne des Séraphins, venue du monastère de Ploërmel, en Bretagne, en 1643, la Mère Anne Compain de Sainte Cécile, et la Mère Anne Le Boue de Notre-Danire, ofertes par les religieuses de Tours em 1644. La santé délicate de la Mère Anne des Sérapluns ne lui permit pas de terminer ses jours en Canada. Elle repassa en France après treize ams de pénibles labeurs et mourut l’année qui suivit sen retour. La Mere de Sainte-Cécile reprit aussi le chemin de Tours, apres avoir lutté pendant onze ams contre l’emmui de l'exil et les plus rudes privations.
Cependant la Supérieur des Ursulines, qui soupirait depuis longtemps après les douceurs de Pobéissance, voyait approcher, avec um indicible bonheur, Pexpira-
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pas de la continuer dans sa charge; et la Mère de Saint- Athanase, de la Congrégation de Paris, fut choisie pour lui succéder.
Vers le même temps, le P. Jérome Lalemant, oncle du martyr, fut nommé supérieur géaéral des missions, et directeur des Ursulines. Notre sainte connut par inspiration que ce vénérable serviteur de Dieu, dont léminente sainteté égalait Ia science dans les voies du ciel, était l'ange que le ciel lui envoyait pour consommer le grand ouvrage de sa sanctification.! Elle ressentit, dés ses premières communications avec lui, une grande liberté d'esprit et une entière ouverture de cœur ; et le Père, de son côté, fut saisi d’un vif intérêt pour son avancement spirituel.
Lorsqu'il eut pénétré dans le sanctuaire de cette ame, dont l’incomparable beauté le remplit &’admiration, il résolut de Pépurer des plus impereeptibles poussières, et de mettre la dernière main à ce chefd'œuvre de la grâce. Il la fit passer par une longue série d’épreuves, que Phumble pénitente subit avec une entière abnégation.
Elle se sentait inspirée depuis longtemps de s’engager par un vœu à chercher toujours la plus grande gloire de Dieu, et à faire tout ce qui lui paraîtrait le plus parfait. Elle fit part de son désir au P. Lalemant,
qui, après avoir consulté Dieu dans la prière et Porai-
1. La Mère de l’Incarnation, qui se connaissait en sainteté, écrivait en
parlant du P. Laleniant : & c’est le plus saint homme que j’aie connu depuis que je suis au monde.”
son, lui permit de stivre son attrait. Ce grand maitre dans [a conduite des àmes ne pouvait donner un témoignage plus éclatant de la sainteté de cette fenune extraordinaire, qu’en la jugeant mûre pour une telle oblation,
Mais Dieu avait aussi des vues paiticulières sur notre Mère en Jui inspirant cet acte héroïque : il voulait ceindre ses reins pour de nouveaux combats : il voulait en faire une des colonnes les plus fermes de PEglise du Canada, que Pesprit de ténebres mena. eait en ce moment méme d’engloutir dans une mer de sang. L'année 1649 ouvre en eflet une période de caliunités et de sanglantes persécutions pour cette jeune chrétienté. Nous avons raconté ailleurs ! les désastres et la dispersion tragique de cette nation bu: ronne évar sélisée au prix de tant de sueurs, depuis plus de vingt ans (1628), et enfin convertie à la veille de sa destruction. Cette navrante nouvelle fut apportée à Québec par le P. Bressani; elle répandit là consternation dans toute la colonie. Mais nul n’en ressentit le contre-coup avec plus de violence que li Mere de lIncarnation. Son âme fut déchirée au récit des horribles supplices infligés aux PP, de Brebeul et Lalemant, et de lPanéantissement de cette église des Hurons qui promettait une si belle moisson pour le ciel. Les tristes débris de cette nation, décimée par
la famine, la guerre et Pépidémie, vinrent, sous la
l Voir l'Introduction.
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conduite du P. Ragueneau, se réfugier à Québec, seul endroit où ils se crussent à couvert de leurs implacables ennemis. ! Is dressèrent leurs cabanes autour de l'hôpital de PHôtel-Dieu,
Attendrie à la vue de tant d’infortunes, la ville entière tendit les bras à ces pauvres fagitifs, qui arrivaient dénués de tout, frappés de stupeur, et exténués de fatigue et de misère, Ah! que ce coup me fat terrible ! s’écrie la Mère de lPIncarnation. C'était la chose la plus pitoyable qui fût encore arrivée dans cette nouvelle église. Les Révérends Pères qui étaient demeurés vifs avaient plus soufferts que ceux qui étaient morts, À la vue de ces âmes consommées en vertu, dans lesquelles Jésus-Christ vivait plus qu’elles ne vivaient elles-mêmes, et dont la sainteté était si visible à tout le monde, chacun était ravi. Ils nous amenaient les faibles restes de leur troupeau, environ quatre où cinq cents chrétiens, échappés à la fureur de leurs ennemis. Dans Paflliction que je ressentais en mon âme, la seule consolation qui me restait en voyant ces pauvres fugitifs, était de me voir proche d'eux et de pouvoir instruire leurs enfants. Dans ce but, Notre-Seigneur m’inspira d'étudier leur langue, que Je n'avais pas encore apprise; car à notre arrivée dans ce pays, je laissai ce soin à la Mère de Saint- Joseph pour m’appliquer a Pétude de Palgonquin et
du montagnais, dont nous avions plus de besoin alors.
l. Ils arrivèrent à Quebec le 28 juillet 1690.
Les citoyens firent leur possible pour assister ces malheureux exilés; mais les maisons religieuses, Mu. dame de la Peltrie et surtout les PP, Jésuites y contri. buérent pour la plus grande partie. Comme j'étais dépositaire, e’était moi qui distribuais la nourriture et les vétements à ceux dont nous étions chargés, ce qui était pour moi un sujet d’intarissables consolations,”
La Mère de lIncarnation se mit à létude de la langue huronne avec toute l’ardeur de la jeunesse, ‘ Vous rirez peut-être, écrivait-elle à son fils, de ce qu'à l’âge de cinquante ans, je commence à étudier une nouvelle langue ; mais il faut tout entreprendre pour le service de Dieu et le salut du prochain.” Elle eut pour premier précepteur le P. Bressani, naguère captif chez les Iroquois et délivré miraculeusement après avoir été torturé par le fer et le feu. Le saint martyr venait chaque jour s'asseoir près de la grille du monastère, et lui enseignait, avec une patience admirable, les rudiments de lPidiome barbare, lui en traçant les règles de ses doigts mutilés et encore sanglants. Quel spectacle! d’un côté, un martyr, de Pautre, un archange. Etonnante sublimité de notre histoire ! à chaque page, on rencontre un miracle d’héroisme ou de sainteté !
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