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Cette première conquête était le prélude d’une autre, non moins éclatante, et qui devait être la récompense et le terme de l’immolation volontaire de la Mère de l’Incarnation. La nièce qu’elle s'était oflerte à racheter du monde au prix de ses larmes, était une enfant de cette sœur, dont elle avait partagé la vie et les travaux pendant son veuvage. Elle l'avait reçue dans ses bras, la première, à son entrée dans la vie, et la première, elle lavait offerte à Dieu. Son âme s'était attachée à cette enfant, qu’elle avait bercée sur ses genoux et initiée à la gràce.
Devenue Pune des plus riches héritières de la Touraine, et lancée dans le siècle dès l’âge de seize ans, la jeune fille ne connut de la vie que les prestiges et les triomphes. Parée de l’éclat d’une beauté éblouissante, des charmes ue Pesprit et d’une éducation parfaite, ‘‘elle était encore plus dangereuse pour le monde, que le monde ne Pétait pour elle.”’? Elle se vit entourée d’un cercle d’enthousiastes admirateurs, qui sollicitèrent son alliance. Aucun
1. Après la mort de sa vénérable mère, le R. P. Dom Claude Martin écrivit son histoire d’après les relations qu’elle avait écrites par l’ordre de ses directeurs. Il publia aussi un volume de ses “ Lettres spirituelles et historiques”? et d’autres ouvrages composés par elle, entre autres: L’ Ecole Sainte ou Explication du Grand Catéchisme, et le volume de ses Retraites. Les Ursulines conservent plusieurs souvenirs du bienheureux fils de leur sainte, entre autres une croix d’argent enrichie d’une parcelle de la vraie Croix, 2. Guillaume de St, Thierry, Vie de Saint Bernard, lib. I, IL.
cependant n'avait pu captiver son cœur, lorsqu'on grand seigneur de la cour de Louis XI, éperdu d’une passion aveugle pour elle, résolut de Pépouser de gré ou de force. N'ayant pu triompher de l'oppo. sition de sa mère, restée veuve depuis une année, il eut recours à la perfidie.
Un matin que la jeune fille se rendait à la messe, accompagnée seulement d’une servante, elle rencontra, au détour d’une ruc déserte, un groupe de jeunes gens, qui lui livrèrent un étroit passage près d’un carrosse arrêté devant eux. A Pinstant où elle passait sans défiance, la portière s'ouvre, un bras vigoureux la saisit et entraine, évanouie, au fond de la voiture, qui disparait comme un éclair, malgré les cris d’alarme de la servante, qui appelle en vain à son «ecours. Qu'on se figure le désespoir de lPinfortunée mère en apprenant l’enlèvement de sa fille. Elle invoque aussitôt le bras de la justice, et fait armer ses amis et ses domestiques pour aller délivrer son enfant. Le ravisseur la tenait enfermée dans un chätean, situé à la campagne, et muni d’une'garde puissante. Il fallut livrer un assaut régulier à la place, qui ne se rendit qu’après une defense désespérée. ‘ Les termes de la capitulation furent que le vautour rendrait à si mère la timide colombe, à condition qu’on lui laisserait à lui-même la liberté.” Cependant la famille, indignée de lattentat commis contre un de ses membres, poursuivit le gentilhomme devant le tribunal de la Tournelle, à Paris. La jeune fille fut présente au
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Quelque temps après, un incident vint ranimer les espérances du gentilhomme : a mére de notre jeune file mourut, Pour mieux assurer le succès de ses inrigues, il se glissa dans les faveurs du due d'Orléans, etparvint a lui persuader que celle qu'ilrecherehait ni était flancée. Sous cette fansse impression, le prince éerivit au tuteur de faire justice immédiate au jeune igneur, Dans cette perplexité, le protecteur de Penlnt, qui était un des premiers magistrats de Tours, lui conscilla de se réfugier dans un des couvents de ha ville, Elle choisit pour asile ce monastère des Ursulines, qui avait été le cénacle d’où sa tante avait vu descendre sur elle Pesprit d’apostolat, et qui était encore tout rempli du souvenir de ses vertus. Son persécuteur la poursuivit jusque dans ee sainetuaire. sut si habilement intéresser la reine-mère à sa passion, qu'elle écrivit à Parchevéque de ’Fonrs en sa hveur. Mais avant de rien décider, le prélat voulut avoir une entrevue avec les deux jeunes gens, et il équit la conviction que les prétentions du gentil. tomme étaient aussi injustes qu'injurieuses à sa victhne. Le malheureux désespéré se retira la rage ins le cœur et la menace sur les lèvres. Quait à la nièce de notre Mère, le cœur brisé par des com-
motions si violentes, et désormais désillusionnée d’an
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monde où les épines se cachent si près sous les fleurs,
elle retourna aux Ursulines, résolne de #4 enseveli,
pour jamais. Et afin de n'être plus troublee dans sa solitude, elle écrivit à la reine pour se mettre à Pormbre de sa protection, Anne d'Autriche fut charmée de ce naïf abandon ; heureuse de Jui ouvrir les portes du cloître, elle défendit au jeune seigneur, sous les peines les plus graves, de jamais renouveler ses poursuites.
En revétant le bandeau des vierges, la pieuse novice voulut prendre, comme un gage d’un bon augure, le nom qu'avait illustré sa tante dans ce méme monastère. Cependant, dit la chronique, Sœur Marie n'avait quitté le monde que par un mouvement de sa propre volonté, et la vocation religieuse doit procéder d'une inspiration divine, à laquelle nul motif hunain ne saurait suppléer ; aussi éprouva-t-elle d’abord d’étranges tristesses. Le silence du sanctuaire pesait comme un plomb sur ses faibles épaules. Agenouillée contre ses larges dalles, son jeune cœur avait froid, et s’envolait sur les rayons vermeils qui descendaient des ogives en fleurs. Heureusement sa sainte tante priait et souffrait pour elle. Dieu ne put résister à de si touchantes supplications ; avec le voile et l’habit monastique, il donna un autre cœur à la jeune Marie de l’Incarnation. Insensiblement ses intentions s’épurèrent ; son âme, bercée au chant des saints cantiques, s’endormit dans la douce quiétudi
de la prière ; et la solitude, qui lui avait causé tant
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l'ROISTEME EPOQUE,
d'effroi, s'épanouit sous les fortifiantes émanations de la grace. Pour Penchainer plus intimement à lui, Dieu Péprouva par d'amères tentations, et méme par des souffrances physiques, Ces traits admirables, qui avaient failli entrainer sa ruine, s’altérèrent, et, ajoute la naive chronique, ces beaux veux noirs, si mutins durant sa vie mondaine, commencèrent à se voiler sous leurs larges paupières, donnant à sa physionomie cet air modeste que Pon admire dans son portrait.
Ainsi arrosée par les eaux de la tribulation, cette terre si bien préparée se couvrit d’une riche moisson de vertus. Toutes les croix et les épines se transformaient pour elle en délices ; tant la soif des souffrances était devenue ardente en son cœur. Son nom de religion, qui murmurait sans cesse à son oreille le souvenir des vertus de sa tante, lui faisait demander incessamment à Dieu la grâce d’imiter un si parfait modèle, Elle entretenait avec sa bienfaitrice une correspondance suivie où respirent la science profonde de la vie mystique et l’onction d’une angélique piété. Enfin après une longue vie d’héroïsme et de labeurs, elle aila rejoindre au ciel sa bienheureuse tante, qui depuis longtemps Py avait précedée.
[l'a fallu anticiper sur l’ordre chronologique pour suivre jusqu’à son terme la carrière de cette enfant qui avait été pour une si large part dans les souffrances de la Mère de l’Incarnation. La conversion de son
fils, qui avait précédé celle de sa nièce, avait apporté
un grand adoueissement à ses peines intérieures, Mais ses dernières chaines ne devaient tomber qu'après cette seconde victoire.
Enfin, après sept ans de ces cruelles épreuves, je Jour de la fête de lPAssomption, la Mère de l’Incarnation se sentit fortement inspirée de s’adresser à la Sainte-Vierge. A peine eut-elle jeté le premier eri d’invocation, qu’à l’instant elle se vit soulagée : il Jui sembla qu’on lui enlevait de dessus les épaules un vêtement d’une excessive pesanteur ; et il se fit dans la partie sensitive de âme eomme un épanchement de paix, qui changea toutes ses amertumes en nn fleuve d'amour.
Quelque temps après, à lParrivée des vaisseaux d'Europe, elle apprit qu’à l'heure même où elle s’était vue parfaitement déchargée de ses peines, sa nièce avait pris le voile au monastère des Ursulines de Tours.
Tout se ressentit dans la servante de Dieu de cet heureux changement.
‘ [1 me serait impossible de décrire le déluge de paix, où mon âme se trouva plongée, dès qu’elle se vit entièrement libre de ses liens, et rétablie dans tout ce qu’elle croyait avoir perdu. Non seulement elle voyait qu’elle n'avait fait aucune perte, mais elle connaissait par expérience qu’elle avait recueilli un très-grand amas de trésors. Elle sentait que ce qui lui avait ôté la vue du bien qu’elle possédait dans
l’intime union avec l’Epoux, n'avait été qu’une cendre
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FROISIEME EPOQUE, 859
qui cachait son feu, et qui couvrait ses lumières, pour son bien et son progrès dans les vertus solides.
‘“ Envisageant cet état, je ne me pouvais lasser de bénir Dieu de m'avoir fait passer par tant d’épines. Je lui demandais pardon de ne Jui avoir pas été assez filele dans mes ténèbres, et jentrais dans une eonfusion, qui m'humiliait en sa divine présence audessous de toutes choses. Je Jouais et bénissais ce divin Sauveur en lui disant avec le prophète : 14 m'est avantageux que rous m'ayez humilié. (Ps. F8.) Et certes pour tous les trésors de la terre, Je ne voudrais pas m'avoir point passé par cet état d’humiliation qui me paraît dun prix infini. Il me semble que jai été dans ces cavernes de lions et de léopards, dont parle PEpouse des Cantiques ; et que pour n’étre pas blessée par leurs morsures, je me suis sauvée dans les retraites de mon céleste Epoux, c’est-à-dire dans les saintes et sacrées maximes de l'Evangile, qui, comme des torrents de richesses, ont coulé en sa divine bouche.
& S'il a dit, faites du bien à ceux qui vous font du mal, c’est une loi qu’il me semble avoir écrite dans mon cœur, avec une force et une impression toute d'amour. Je lexpérimente dans les occasions, non en me mortifiant, mais par une pente et une incelination qui m'y porte. Comme j'ai des affaires trèsépinenses depuis que je suis au Canada, et que j'ai été obligée de traiter avec toutes sortes de personnes,
ces divines maximes ont été ma force et mon soutien.”
La vertu de notre Mère fut soumise, vers la même époque, à une tentation d’autant plus dangereuse qu’elle était plus subtile et plus délicate. Ea secte pharisaïque des Jansénistes, qui, sous le manteau dune doctrine austère, avait séduit en France tant de grands esprits, ébloui tant de hautes intelligence et déchiré les entrailles de PEglise, ambitionna la conquête de cette femme de génie, dont la réputation
rivalisait avec Ja sainteté, et dont l'expérience dans
les voies de Dieu égalait la science des plus grands
maitres de la vie spirituelle. Plusieurs de leurs chefs principaux lui écrivirent à diverses reprises ; mais la Mère de lIncarnation avait, selon le conseil de la Sainte-Ecriture, la prudence du serpent avec Ja simplicité de la colombe ; et d’ailleurs sa piéié était trop bien enracinée dans lhumilité et labnégation de soimême, pour se laisser éblouir par leurs brilla
sophismes. Afin de couper court à leurs insidieuses
invitations, elle ne répondit à aucune de leurs lettres
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