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Histoire de la Mère Michel et de son chat

nouillére, femme riche en terres et en argent comptant; c’était une respectable dame qui Gisteluait volontiers des aumones aux pauvres de sa paroisse.'’ Elle avait longtemps pleuré son mari, mort” glorieusement a la bataille de Fontenoy.* ».Restée sans enfants, elle s’était abandonnée & une bizarre manie: elle avait la passion des animaux,* passion malheureuse, s’il en fut,’ puisque tous ceux qu’elle avait possédés étaient morts entre ses bras. Accablée de tant de désastres, madame de la Grenouillére versa beaucoup de larmes., Ses amis, la voyant inconsolable, lui propostrent successivement des écureuils, des‘sérins savants, des souris blanches, des kakatoés; mais elle ne voulut rien entendre.6 «Non, non,» disait-elle, «je ne veux plus de bétes chez moi;

Vair de ma maison leur est funeste.» Elle avait fini par.

croire 4 la fatalité.’ Un jour qu’elle sortait de l’église, elle vit passer une

bande d’enfants qui se bousculaient en poussant de joy- 2

eux éclats de rire. Lorsque, installée dans son carrosse,

elle put dominer la multitude, elle reconnut que la cause a

de ce vacarme était un pauvre chat 4 la queue duquel

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des malveillants avaient attaché une casserole. L/’infortuné courait depuis longtemps’ sans doute, car il pa-

faissait accablé de fatigue. Voyant qu’il ralentissait sa

marche, ses persécuteurs formérent un cercle autour de lui et commenctrent & luijetes des pierres. Deja plusieurs projectiles l’avaient atteint, lorsque madame de la Grenouillére, saisie d’une compassion profonde, descendit de sa voiture, fendit la presse et s’écria: «Je donne un louis 4 qui sauvera? cet animal !»

Ces mots produisirent un effet magique ; ils transformérent les bourreaux en libérateurs; le chat faillit étre étouffé® par ceux qui se disputaient* l’honneur de le re-

al

‘ cueillir sain et sauf. Enfin une esptce d’Hercule ter- 7

rassa ses rivaux, s’empara du chat et le présenta & demi,

mort® & la comtesse,

«C’est bien,» dit-elle, «tenez, mon brave homme,® voici la récompense promise.»

Elle lui donna un louis d’or tout neuf; puis elle ajouta: « Débarrassez ce pauvre animal de son incommode fardeau.»

Pendant que,l’esptce d’Hercule obéissait, madame de la Grenouilltre regarda 1’étre qu’elle venait de sauver.’

C’était le véritable type du chat de gouttitre, et sa lai- |

deur naturelle était augmentée par les accidents d’une course longue et irrégulitre. Ses poils ras étaient souillés de boue; on distinguait & peine, & travers des mouchetures varies, sa robe grise zébrée de noir,l était d’une maigreur presque transparente, si efflanqué qu’on lui

comptait les verttbres,* si chétif qu’une souris l’aurait.

abattu; il n’avait pour lui® qu’une seule chose, c’¢tait de la physionomie.

«Mon Dieu, qu’il est laid!» dit avee conviction -

ul

madame de la Grenouilltre, aprés avoir terminé son examen. ;

Au moment ot elle montait dans son carrosse, le chat fixa sur elle ses gros yeux vert-de-mer,’ et lui décocha un regard étrange, indéfinissable, a la fois plein de reconnaissance et de reproche, et si expressif que la bonne dame en fut émue jusqu’aux larmes. Ce chat lui parut surhumain... non, c’était un chat, il lui parut suranimal/? Elle dit & sa dame de compagnie, la mére’ Michel, qui était restée dans la voiture:

« Prenez ce chat et emportez-le.»

«Eh quoi! vous l’emmenez,‘ madame?» repartit la mére Michel.

«Assurément ; tant que je vivrai,’ cet animal aura place 4 mon feu et 4 ma table. Si vous voulez me plaire, traitez-le avec autant de zele et d’affection que vous me traitez moi-méme.»

« Madame sera obéie.»

«C’est 4 merveille ;° et maintenant a Vhotel!»

Mapame de la Grenouillére habitait une-magnifique maison; elle y vivait retirée,’ dans une société presque intime avec ses deux principaux domestiques: madame Michel, sa femme de confiance, et M. Lustucru,’ son maitre d’hétel. Ces serviteurs ¢tant d’un Age assez avance, la comtesse les nommait, l’un le pere Lustucru, et l’autre la mére Michel.

Les traits de la mére Michel portaient l’empreinte des

meilleurs sentiments, tandis que le ptre Lustucru avait soin de dissimuler le fond de ses pensées. Lair patelin

du maitre d’hétel pouvait abuser les gens sans expérience; mais, sous le masque de sa fausse bonhomie, les fins observateurs découvraient aisément les inclinations les plus perverses. Toutefois cet homme avait su gar-

5 der les dehors de la probité. Sa méchanceté était comme une mine dont’ on n’a pas encore allumé la méche ; elle attendait une occasion pour éclater.

Lustucru détestait les animaux’; mais, pour flatter'les / ./**~penchants de sa maitresse, il affectait de les idolatrer. / Ff

ro. En voyant la mtre Michel apporter dans ses bras le chat — délivré, il se dit & lui-méme: « Allons, encore une béte !?

,' comme s’il n’y avait pas assez de nous dans la maison!» A ou ‘Puis, se modérant “Aussitot, il s’écria avec une feinte Lo admiration: «Ah! le beau chat !* le joli chat !» y

15 «Vraiment!» dit madame de la Grenouilltre, « vous J*\ ne le trouvez pas trop laid ?#/ «Trop laid? comment donc?" il a des jes a mants!» -% ; «Il m’avait dépta au premier bord: ee Ks af (ye wl 20 On procéda immédiatement & la toilette du chat, qui, malgré son horreur instinctive pour l’eau, supporta les ablutions avec une résignation touchante; il semblait deviner qu’elles ’embellissaient. Apres lui avoir servi > un plat de rogatons, qu’il dévora avidement, on régla | Woks

tout ce qui lui était relatif: les heures de ses repas, ’'em- *—

|. ploi de ses journées, le logement qu’il devait occuper. On songea aussi d lui donner un nom. [La mere Michel et le ptre Lustucru en propostrent plusieurs, tels que Mistigris, Tristapatte, Ratapon, Rodilardus; mais la 30 comtesse les rejeta tous successivement. Elle désirait un nom qui rappelat les circonstances dans lesquelles le chat s’était trouvé.’ Un vieux savant, qu’elle consulta

le lendemain, lui indiqua celui de Moumouth, composé de deux mots hébreux qui signifient sauwvé des casseroles.

Au bout de quelques jours, Moumouth était méconnaissable: son poil avait été lustré avec soin ; une nourriture succulente avait arrondi ses formes; ses yeux brillaient comme des émeraudes. II devait principalement sa bonne mine a la mere Michel, a laquelle il avait voué une affectueuse reconnaissance; il avait, au contraire, pour le pére Lustucru une aversion trés prononcée. Comme s’il efit deviné qu’il avait affaire 4 un ennemi, il refusait les aliments que lui présentait?! le maitre d’hotel; du reste, il le voyait fort peu. *

Moumouth coulait des jours heureux, tout lui présageait un riant avenir; mais, pareils 4 l’épée de Damoclés, les chagrins sont toujours suspendus sur la téte des hommes et des chats. Le soir du 24 janvier 1753, un courrier expédié du-chateau de la Gingeolé, en Normandie, apporta 4 la comtesse une lettre, par laquelle sa sceur cadette lui mandait que, s’étant cassé une jambe en tombant de voiture, elle avait besoin de son unique parente, et la priait d’accourir prés d’elle au plus vite.” Madame de la Grenouillére était trop sensible et trop bienveillante pour hésiter un seul instant.

«Je partirai demain,» dit-elle. BA

A ces mots, Moumouth fit entendre un miaulement mélancolique.

«Pauvre chat!» reprit la dame attendrie, «il faudra me séparer de toi! Je ne pourrai t’?emmener, car ma sceur a le défaut de hair les animaux de ton esptce; elle prétend qu’ils sont traitres.»

Aprés un moment de silence, la comtesse ajouta: «Mére Michel, je vous confie mon chat; rendez-le-moi

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sain et sauf, et je vous comblerai de bienfaits. J’ai soixante-cing ans, vous en avez dix de moins," il est probable que vous me fermerez les yeux.» bo > ie

«Ah! madame, pourquoi ces tristes idées >»

«Laissez-moi achever. Dans la prévoyance d’un malheur, j’avais déj& songé & vous assurer une existence paisible ; mais, si vous me conservez Moumouth, je vous ferai une pension de quinze cents livres.»

«Ah! madame,» dit la mtre Michel d’un ton pénétré, «il est inutile d’intéresser mes services ;? j’aime votre chat de tout mon cceur, et je lui serai toujours dévou€e.»

«J’en suis convaincue; aussi je saurai récompenser votre zele.” 4

Durant ce colloque, le ptre Lustucru employait toutes ses forces & comprimer l’expression de sa jalousie: «Tout pour elle, et rien pour moi!» se disait-il. «Quinze

cents livres de rente, c’est une fortune, et elle les au-

rait !® oh! non, elle n les aura pas!» 4

~ Le lendemain, des sept heures et demie du matin, quatre chevaux fringants étaient attelés 4 la chaise de poste qui devait emmener Vexéellente douairitre en

Normandie. Elle fit un dernier adieu 4 son favori, le’

pressa sur son cceur, et monta en voiture. Jusqu’alors Moumouth n’avait éprouvé qu’une vague inquiétude; mais, en ce moment, il comprit tout! il vit sa bienfaitrice préte A partir, et, tremblant de la perdre, il s’élanga d’un bond auprés d’elle.

«Il faut que tu restes ici,» dit madame de la Grenouillere en s’efforcant de retenir ses larmes.

Le croirait-on ? le chat pleurait aussi!

Pour abréger cette pénible sctne, la metre Michel saisit

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le chat par les épaules, et l’arracha du coussin de la voiture, auquel il se tenait cramponné.* La portiére se ferma; les chevaux donnérent un vigoureux coup de collier,? et se mirent en route. Moumouth se tordit dans une derniére convulsion, puis il s’évanouit.

Madame de la Grenouillére, la téte penchée® en dehors de la chaise de poste, agita son mouchoir en criant: « Mére Michel, je vous recommande mon chat!»

«Soyez tranquille,* madame, je jure que vous le retrouverez gros et gras.»

«Et moi,» murmura le pere Lustucru d’une voix sépulcrale, “je jure qu’il mourra!»

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