‹ Histoire de la Mère Michel et de son chatChapitre 2 sur 26 · RN · texte numérisé non relu

RN

La mére Michel, digne de la confiance qu’on lui avait témoignée,® montra pour Moumouth une tendresse vraiment maternellé: elle le soigna, le dorlota, le sustenta si bien, qu’il devint l’un des plus beaux chats du quartier. Elle veillait constamment sur lui, lui servait les meilleurs mets, le couchait sur les plus moelleux édredons.

Sa conduite n’avait point pour motif un vil intérét. Elle ne songeait guére 4 elle-méme, la bonne vieille! Mais elle avait des neveux, des niéces, des filleuls, auxquels elle destinait d’avance les dons de madame de la Grenouillére.

La prospérité toujours croissante de Moumouth exas- \pérait le ptre Lustucru. I] voyait avec une sorte d’épouvante approcher Vheure ow la fidéle tutrice allait étre récompensée; il révait sans cesse aux moyens de la perdre, de lui ravir son pupille 4 quatre pattes,® d’attirer sur elle Ja colére de leur maitresse.

Pr

30. +) HISTOIRE DE LA MERE MICHEL ve a4 «Comment,» dit-il, «purger? la Maison de apg

chat? quelles armes employer contre lui? le/fer, le poison, oul’eau? J ‘emploierai Veau!»

Cette résolution prise, il ne songea plus qu’d l’exé- § cuper.* :, Un soir, apres avoir fait un excellent ‘Yepas, Moumouth s’était Sctittnne prés du feu du salon, aux pieds mére Michel; le pere Lustucru entra sur ces entrefaites. «Bon!» itil, «le chat dort — éloignons la gardienne.» 1o «Que c’est aimable & vous de venir me tenir compagnie!» dit courtoisement la mtre Michel, «vous vous portez bien, ce soir?»

« Parfaitement ; mais notre suisse souffre 4 l’excts de ses rhumatismes, et serait tres heureux de vous voir un 15 moment. Allez donc rendre une petite visite 4 notre ami Krautman;* je suis persuadé que votre présence le sou- lagera.» te La mere Michel se leva aussitot et descendit chez le Con¢ierge, qui éprouvait en effet de violentes douleurs zo rhumatismales. — *™ «A nous deux‘ maintenant !» s’écria le ptre Lustucru. Il prit un panier couvert qu’il avait caché au bas dune armoire. Puis il revint auprts de Moumouth, | qu’il saisit brusquement par le cou; l’infortuné, s’éveil- I 25 lant en sursaut, se trouva suspendu dans le vide, face & face avec le ptre Lustucru, son ennemi. Dans cette horrible situation, il voulut crier, se débattre, appeler au secours,® mais il n’en eut pas le temps. L’odieux maitre d’hétel plongea le pauvre chat dans le panier, 3° assujettit solidement le couvercle, et gagna rapidement l’escalier, les yeux hagards,® les cheveux hérissés comme un homme qui commet un crime.

Le pere Lustucru traversa le jardin de V’hotel pour sortir par une petite porte dont? il s’était procuré la clef.

Des qu’il fut sur le quai, il se mit a siffler un air de gavotte en battant des entrechats.? Ses transports rappelaient ceux du cannibale qui danse autour de sa victime.

Il remonta la Seine: jusqu’au pont Notre-Dame,’ s’arréta au milieu, é¢tendit le panier en dehors du parapet, le renversa brusquement et lanca le malheureux Moumouth dans les eaux glacées du fleuve. Le chat, en franchissant l’espace, fit entendre un cri qui semblait partir d’une voix humaine. »L’assassin frémit; mais son émotion fut de courte durée, et, mettant les mains dans ses poches, il dit d’un ton de raillerie amére :

« Bon voyage,* cher Moumouth, tache d’arriver 4 bon port! Mais, j’y songe,»® ajouta-t-il, «les chats savent nager; ce brigand est capable de se tirer d’affaire ! Bah! bah! il y a loin du pont Notre-Dame chez nous.»

Rassuré par cette réflexion, Lustucru rentra par la porte du jardin et monta avec précaution dans sa chambre, ott il se mit au lit. La mere Michel s’était attardée chez le suisse; elle monta dans le salon, calme et ne prévoyant aucune catastrophe. Lorsqu’elle n’apercut plus Moumouth, elle visita sous les meubles, en appelant: « Moumouth! Moumouth !»

«I] ne me répond point,» dit-elle; «mais, quand je suis descendue, Lustucru était aupres de lui; peut-étre va-t-il®° m’en donner des nouvelles.»

Elle frappa aussitot ala porte du maitre d’hotel, qui eut l’air’™ de se réveiller d’un profond sommeil, et demanda d’un ton bourru ce qu’on lui voulait.®

Io

Io

« Moumouth n’est pas ici?»

« Est-ce que votre chat vient jamais chez moi? Vous savez qu’il ne peut pas me souffrir.»

«Hélas! ot est-il? Je V’ai laissé au salon, prés du feu, et je ne le retrouve plus !»

«Serait-il perdu?»? dit le pére Lustucru, feignant la plus vive anxi¢té.

« Perdu! oh! non, c’est impossible ! il est dans quelque coin de la maison.»

«Il faut le chercher,» dit gravement le fourbe; Moumouth est une béte précieuse qui mérite bien qu’on réveille pour lui les domestiques.» ;

Tous les habitants de l’hétel furent mis en réquisition; chacun s’arma d’un flambeau, et l’on fouilla les coins et recoins, depuis la cave jusqu’au grenier. Lustucru dirigeait les opérations avec un ztle apparent. Apres d’infructueuses recherches, la mtre Michel se jeta anéantie sur un fauteuil.

«Je commence & croire? que votre chat est définitivement perdu,» repartit Lustucru d’un ton sévtre; «c’est. un grand malheur pour vous! Que dira madame de la Grenouilltre & son retour? elle est capable de® vous chasser !»

«Me chasser!» s’écria la mere Michel, se redressant tout 4 coup de toute la hauteur de sa taille:* puis elle s’affaissa sur elle-méme.®

Le ptre Lustucru la contempla d’un ceil sec sans éprouver le moindre remords. II riait, l’infame!

Page 1