Bathang
NOMINATION DE MGR CHAUVEAU
De la décision de Votre Eminence dépendra en grande partie le sort de la mission du Thibet. Que les Européens y fondent ou non des établissements plus tard, nous, missionnaires, que les comptoirs préoccupent peu, nous aurons toujours, ou longtemps du moins, besoin de Ta-tsien-lou comme premier point d'une ligne indispensable pour les communications.
Venons-en maintenant aux points qui regardent le Yun-nan :
Lorsque le Thibet fut érigé en Vicariat apostolique, Mgr de Svnite pria la Sacrée-Congrégation d’y adjoindre la partie du Yun-nan connue sous le nom de Yun-lin-tou-fou. Ce pays-là me regardait alors comme coadjuteur de Mgr Ponsot. Je ne voyais pas de quelle utilité Yun-lin pouvait être pour le Thibet. Mais puisque Mgr de Sinite le désirait, puisque la Sacrée- Congrégation l’ordonnait, je me soumis très joyeusement à la décision.
Aujourd’hui, par suite d’événements à peine croyables, je me trouve chargé moi-même de pourvoir à tout ce qui peut être utile au Thibet.
J’avoue à Votre Eminence que je continue à regarder Yun-lin comme une contrée à peu près hors de notre portée ; nous ne pouvons rien pour elle, et je ne puis pas soupçonner quel intérêt elle nous offre.
Mais nous sommes obligés de demander au Yun-nan une autre portion du territoire, que cette mission pourrait, à certains égards, revendiquer comme sien. Au nord-nord-ouest de la province, il y a trois petits pays limitrophes au Yun-nan et contigus entre eux : on les nomme Tchong-tien, Ouy-si et A-ten-tse. Ces trois pays sont censés appartenir au Yun-nan, parce que le gouvernement chinois entretient dans chacun un petit mandarin militaire.
La population est en partie thibétaine et en partie mosso; il y a relativement peu de Chinois. Etant encore coadjuteur du Yun-nan, en 1858, je désirais que Mgr Thomine voulût bien se charger de ces trois pays, me déclarant hors d’état d’y introduire la lumière de la foi. Mon prédécesseur n’était pas éloigné d’accepter ces propositions. Mais, préoccupé alors par d’autres soins et, plus tard, absorbé par les contrariétés qui l’ont assailli au Thibet, il n’a pu donner suite à ses idées, et il est reparti pour la France, laissant les choses dans l’état où elles ont toujours été.
La persécution ouverte et violente que nous allons avoir à subir de la part des mandarins chinois et des lamas, au moins pour un temps, le mauvais vouloir systématique de la légation française et l’abandon total qui en sera la suite, si tant est qu’il n’y ait qu’un abandon, nous faisant un devoir de nous préparer des asiles sur tous les points frontières où l’on nous accordera un abri, j’ai supposé que la Sacrée-Congrégation voudrait bien réunir définitivement au Thibet des pays qui sont essentiellement thibétains. Le Yun-nan n’a rien à y perdre, puisque j’offrais moi-même ces pays au Thibet, à une époque où le Yun-nan me préoccupait exclusivement, et où je n’avais pu supposer que je dusse un jour le quitter pour aller au Thibet. Mais si le Yun-nan n’y perd pas, le Thibet peut y gagner beaucoup, et puisqu’il s’agit de contrées thibétaines réclamées pour le Thibet, pourrions-nous croire un instant que Votre Eminence jugera notre demande inopportune ou contraire au bien de la mission voisine?
Je résume en quelques mots, Eminence, ce que j’ai pris la liberté d’exposer à vos yeux dans le cours de cet écrit. La Mission du Thibet, en vue des dangers qui la menacent et des difficultés particulières qu’elle éprouve, par le fait de circonstances politiques qui n’avaient pas été prévues, dépose à vos pieds les vœux suivants :
Plaise à la Sacrée Congrégation de décider :
1° Si les 22 principautés Guiérong font partie du Thibet ou si elles appartiennent à d’autres ;
2° De joindre au Thibet, en cas qu’elles ne le fussent pas : 1° la ville de Ta-tsien-lou et toute la principauté de Tchala, qui en dépend ; 2° les terri-
NOUVELLE DÉLIMITATION DE LA MISSION
toires de Ly-tang et de Pa-tang gouvernés par des débas ; 3° les autres principautés dont voici les noms: Tchohiop, Guéhie, Djreba, Mazé, Kangsar, Peré *, Tchango, Tchengueu, Paouang, Djibou, Tchratein.
4° Du côté du Yun-nan, en faveur du Thibet méridional, plaise à la Sacrée-Congrégation de joindre au Vicariat apostolique de Lhassa le gouvernement sur la population mixte de Ouy-si, et les trois pays thibétains nommés Tchong-tien, Pontzera et A-len-tse.
En exauçant les vœux que nous déposons à ses pieds, la Sacrée-Congrégation ne gène aucune mission, aucune administration, n’entrave la liberté d’action de personne, puisque personne ne passe sur le Thibet, et que nous sommes obligés, nous, de voyager longtemps sur le territoire d’autrui. Nous avons tout à attendre des missions voisines, et aucune n’a rien à attendre de nous. En refusant notre requête, Votre Eminence aggraverait singulièrement une position qui touche presque aux limites de l'impossible; en l’agréant, au contraire, elle déjouerait la malice de nos ennemis et assurerait l’établissement de la mission thibétaine dans un avenir assez prochain, il est permis de l’espérer.
Si nous essayons de préciser la première partie de la lettre de Mgr Chauveau, nous voyons qu’il demande les principautés situées au nord-ouest, c’est-à-dire sur la rive droite du Ta-hou ou Tong-ho,qui est la rivière de Cha-pa. Mais quand il indique le nom des principautés, il commet plusieurs erreurs géographiques. D’abord il n’y a pas douze principautés Guiérong, mais seulement deux, qui sont Tsa-ko-tin ou Tchratein et Mongkon-tin ; elles ne sont pas au nord-ouest du Tahou, puisque la première est tout entière au nord-est, et la seconde presqu’entièrement. La principauté deTchalaou Kiala s'arrête avant le Ta-hou, si l’on ne considère que la principauté thibétaine, et elle va au delà s’il s’agit de la préfecture civile de Ta-tsien-lou, capitale du pays de Kiala. La principauté de Yu-tong est sur la rive droite et sur la rive gauche ; elle ne fut pas demandée ; donc elle ne fut pas accordée. La principauté de Djreba ou plus exactement Djrenba fut demandée et donnée ; il était cependant bien certain que Mgr Chauveau ne la voulait pas, puisqu’elle n’est autre que la principauté de Mou-pin, où la mission du Su-tchuen occidental avait son séminaire.
De pareilles fautes géographiques étaient fort excusables à une époque où ces régions étaient encore plus inconnues qu’aujourd’hui; elles n’eurent d’ailleurs pas d’importance pratique, puisque les prêtres du Thibet reçurent des supérieurs des missions limitrophes les pouvoirs nécessaires à l’administration des sacrements.
Quoi qu’il en soit, la Propagande accorda au prélat tout ce qu’il désirait en nommant dans son décret, comme l’évêque l’avait fait dans sa lettre, toutes les principautés et tous les territoires qui avaient été désignés.
Voici la traduction de ce décret, dont la teneur fut approuvée par le Souverain Pontife le 5 juillet 1868, et qui fut expédié par la Propagande le 28 du même mois 2 :
1. Nous ignorons quelle principauté désigne ce nom que Mgr Chauveau n’a pas inscrit dans sa première liste.