MM. Desgodins et F. Biet
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
de Bonga; sans doute, ils ajoutaient qu’ils avaient de nouveau ordonné de prendre des informations, mais il était bien certain que cet ordre, s’il avait été donné, serait obéi comme les précédents. Le procès de Bonga demeurait dans le slcilu quo, et cet échec confirmait l’expulsion des missionnaires du royaume du Thibet et la victoire de leurs ennemis, les lamas et les mandarins chinois. La raison de cette dernière expulsion, comme de toutes les autres, était écrite en toutes lettres dans la dépêche des commissaires : « On ne doit pas prêcher dans ces contrées une religion étrangère ; nos peuples ne doivent avoir aucun rapport avec les hommes des autres royaumes. »
Les anciennes stations. — Mort de quelques persécuteurs.
Mort de Pematrachi, de Samdo et de Oguiengun, — Supplice d’Atou, sa mort.
Des travaux entrepris et des succès obtenus par les missionnaires dans le royaume du Thibet, rien n’est resté debout, sauf les rares convertis qui les suivirent en pays chinois. Leur principal poste, Bonga, demeura quelques années sans habitants ; vers 1,873, l’ancien propriétaire, Tseouang, y plaça une famille, qui vécut pauvrement, puis s’éloigna pour aller planter sa tente ailleurs. Le village d’Aben, dont les enfants avaient été baptisés, repassa tout entier au bouddhisme. On raconta pendant longtemps que les habitants de Tchrana n'avaient pas perdu le souvenir des missionnaires et du vrai Dieu, dont ils avaient appris l’existence, et que parfois plusieurs d’entre eux priaient en secret; on disait la même chose, et peut-être avec plus de raison, de Longpou et de Songta. A Tropchi, le chef de la seule famille qui avait promis d’embrasser le catholicisme, un vieillard aveugle et d’un caractère violent, récitait ses prières quand il était dans la joie, et blasphémait avec rage lorsqu’il était en colère.
Quant à quelques-uns des principaux agents des lamaseries : Atou, Samdo, Oguiengun, Pematrachi, dont nous avons eu si souvent l’occasion de parler, et dont nous ne rencontrerons plus le nom dans le cours de cette histoire, que devinrent-ils?
Pematrachi prit peur dès qu’il sut l’arrivée à Bathang des mandarins chargés de juger le procès; il craignit d’avoir le sort de ceux qui avaient été condamnés en 1863, et se jeta au fleuve. Samdo et Oguiengun quittèrent Bathang après le départ des juges, et rentrèrent chez eux. Le premier fut, assez longtemps après, tué par un de ses ennemis. Oguiengun, ayant fait une chute en descendant de la terrasse de sa maison, se blessa au genou. La gangrène se mit dans la plaie, et le malheureux mourut dans d’horribles souffrances. Appelé à Bathang par les juges, Atou, craignant les suites du procès, partit pLOur Lhassa réclamer le secours des grandes
Mission du Thibet. — II. c
LE SECOND PROCES DE BONGA
lamaseries. Il avait droit assurément à leurs sympathies, car il avait été l’exécuteur audacieux et fidèle de leurs ordres secrets, et plus d’une fois il avait réellement exposé sa fortune et sa vie pour la cause du lamaïsme. Malgré ces titres, il ne trouva personne pour le défendre, vérifiant une fois de plus le vieil adage de l’Ecriture : Mentita est iniquitas sibi.
Les lamas jouèrent la comédie avec leur brio et leur sans-gêne accoutumés, afin de pouvoir, s'il en était besoin, dégager entièrement leur responsabilité et permettre au gouvernement chinois de rejeter sur un particulier désavoué par tous, et non sur une collectivité qui l’aurait compromis, les fautes dont le ministre de France pouvait lui faire un crime. Ils traitèrent Atou comme un calomniateur, le firent jeter en prison et traduire en jugement. Un chrétien, qui assista à un des interrogatoires, a rapporté quelques-unes des questions posées par le magistrat 1 :
« Tu as donc pillé les objets de ces Français, tu as donc brûlé leur maison,tu as donc tué un des leurs? — Moi, répondait Atou, je n’ai rien fait que par les ordres de ceux que vous m’avez envoyés. — Ah ! oui, c’est sur nous, maintenant, que tu veux faire retomber l’odieux de tes sottises. » Puis, s’adressant au peuple : « Voyez, disait le magistrat, voyez ce misérable, avec quelle audace il nous insulte ! Nous avons dirigé deux de nos officiers sur Bonga, cela est vrai, mais ils ne devaient faire aucune violence aux étrangers; ils avaient ordre de les traiter poliment, de les prier de sortir de notre territoire, et nous sommes sûrs qu’ils ont été fidèles à nos ordres. C’est ce vaurien d’Atou qui a pillé, qui a brûlé, qui a tué, et nous voici avec de mauvaises affaires sur les bras à Pékin, au Népal, chez les Français et chez les Anglais. Frappe, frappe ! » Et l’exécution commença.
Atou, le persécuteur de tant de chrétiens, reçut deux mille coups de bâton, assure le témoin de cette lugubre scène. Puis on le lia, meurtri et sans connaissance, sur un yack, et on le conduisit de poste en poste jusqu’à Bathang. 11 y arriva pour être témoin de la défaite des missionnaires, et naturellement reprit joyeux le chemin du monastère dont il était le supérieur ; il y resta jusqu’en 1882 ou 1883 ; à cette époque, détesté de ses lamas à cause de sa méchanceté, il fut forcé de s’enfuir, poursuivi par ceux qui avaient été longtemps ses inférieurs et ses complices, et tué par eux à coups de flèches.
C'est un chapitre à ajouter à ceux qui sont déjà si nombreux sur la mort des persécuteurs ; mais, hélas ! il est bien à craindre qu’il ne décourage et ne convertisse aucun des ennemis du Christ et de ses fidèles, et que, jusqu’à la consommation des siècles, sous une forme ou sous une autre, sur les terres lointaines et barbares ou dans des pays civilisés et plus proches de nous, nous ne retrouvions la haine toujours vivace et agissante, s’attachant à ruiner les œuvres de la charité et à s’opposer à la prédication de la vérité. Heureusement, la grâce de Dieu donne toujours au cœur des apôtres de l’Evangile le zèle infatigable pour réparer les désastres accumulés la veille, et à leurs lèvres le courage de s’ouvrir encore pour continuer l’enseignement interrompu par la violence.
1. A. M.-E.,vol. 556rf. Mgr Chauveau à M. Rousseille, directeur au Séminaire, Ta-lsienlou, 26 mars 1869.