Même erreur que précédemment
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE
cette affaire de nouveau, et les officiers soit thibétains, soit chinois, doivent exiger que l’on rende aux Français tout ce qu'ils ont perdu, en sorte qu’ils reviennent aux lieux où ils étaient auparavant. On ne sait cependant pas encore quelle est l’intention des missionnaires français. Il y a lieu d’espérer que le Maharajah recommandera aux chefs anglais qui demeurent présentement à Katmandou, d’écrire eux-mêmesaux Français et de leur dire tout ce qui se passe. Les Français auront à répondre ce qu’il y a à faire. Ainsi ce sera très bien.
Quant aux grands mandarins qui traitent à Pékin les affaires avec les étrangers, ils ont été pressés de faire un examen attentif et de juger la cause. Les lieux où les faits se sont passés, sont aux limites du Su-tchuen et du Thibet; conséquemment le Su-tchuen et le Tbibel doivent protéger les hommes des autres royaumes. La volonté sainte du grand empereur chinois est que l'on agisse conformément aux traités, en sorte que les hommes, de quelque royaume et de quelque lieu qu’ils soient, qui ont enlevé aux Français leurs propriétés, soient tenus de les leur rendre intégralement, si les objets existent encore ; s’ils n'existent plus, on devra leur en rendre le prix en argent.
J’envoie cette lettre au légat impérial de Lhassa, non seulement pour lui apprendre les circonstances dont il s’agit, mais encore pour le prier de presser et d’examiner l’affaire en question.
Vous pouvez rechercher quelles ont été les pertes des missionnaires, et les indemniser exactement. La chose se faisant pacifiquement et étant terminée d’une manière convenable, il y aura paix et prospérité. Si vous n’agissez pas ainsi, et que les royaumes étrangers regardent votre conduite comme inconvenante, certainement vous éprouverez un grand dommage. Puisque vous êtes tombés dans un abîme aussi profond, vous devez finir cette affaire de la manière la plus sûre.
... Si les Thibétains ne veulent pas écouter ce que je leur dis, moi, royaume de Gorka (Népal), quoique nous soyons frères, en quoi pourraije vous être utile? Je promène mes regards sur la terre du Thibet; plaise au Ciel qu’il ne lui arrive aucun mal ! Mais, si elle est atteinte de calamité, ne serai-je pas moi-même enveloppé dans la catastrophe? Et pourtant, aujourd’hui, moi j’accueille, avec la plus grande bienveillance, les hommes de tous les royaumes, quels qu’ils soient.
Que le grand empereur manifeste sa miséricorde ; qu’il protège la terre du Thibet, qu’il la conserve en paix, à l’abri de toutes les misères ! C’est pourquoi j’écris cette lettre à toi, premier ministre, pour te donner des sages conseils. Mais tu n’as jamais voulu prêter l’oreille aux avertissements du royaume de Gorka. Si, dans l’avenir, l’Angleterre, la France et d’autres royaumes portent la dévastation dans ton pays, tu n’auras pas le droit de te plaindre. Il n’est pas nécessaire d’en dire davantage ; j’aime à penser que vous comprenez les réflexions qui précèdent.
P. S. — Il est venu du royaume des Anglais, à l’adresse des missionnaires français, une lettre qui devra leur être remise soigneusement. Je joins cette lettre aux miennes, sous une enveloppe particulière, et je l'envoie au tribunal du seigneur légat impérial. Il voudra bien la remettre à la maison du conseil *, qui ne manquera pas de diriger cette lettre à sa destination, sous la même enveloppe, de telle sorte qu’elle parvienne sûrement aüx missionnaires français. Ils y feront sans doute une réponse fidèle, et cette réponse devra être rapportée dans mon royaume par le même chemin. Cela est très nécessaire.
« Cette lettre du gouvernement népalien causa une vive sensation à
1. Maison où les ministres thibétains se réunissent en conseil, en chinois Ka-hiakong-so.
LE SECOND TROCES DE BONGA
Lhassa, écrit Mgr Chauveau 1 . Les ministres temporels disaient aux lamas : Vous défendez votre religion, à la bonne heure ! Vous êtes dans votre' droit, personne ne vous le conteste, nous-mêmes nous croyons à votre religion. Mais ce n'est point par des pillages, des expulsions, des incendies et des meurtres que vous pourrez la défendre. Vous êtes fiers parce que votre or vous assure des protecteurs à Pékin, et que les missionnaires français n'y ont pas d’amis, mais ils en trouveront ailleurs. Si le Népal, exploitant ce qu'il y a d’odieux dans vos actes, nous déclare la guerre, ce ne seront pas vos bras qui soutiendront le Thibet ; nous devrons demander au peuple l’impôt du sang ; vous nous suscitez ainsi des difficultés insurmontables, à un moment où le Thibet est envahi de toutes parts... »
Ces raisonnements et bien d’autres irritèrent les esprits.
Vers le milieu de juillet 1867, on tint une grande réunion à laquelle les chefs lamas furent invités. Les contestations devinrent extrêmement vives ; des contestations on passa aux voies de fait, quatre des principaux lamas furent tués, et parmi eux Nongmangokié, revêtu de la dignité de Gadenkiangdzeu (grand pénitencier), une des plus importantes du lamanisme.
Un des ministres thibétains, Ivopoulen, essaya de répondre au régent du Népal ; sa lettre, qui fut envoyée à Mgr Chauveau par le vice-roi du Su-tchuen « est, dit le prélat, un tissu de mensonges et de niaiseries. Kopoulen assure entre autres choses que, depuis que nous sommes sur les frontières du Thibet, les maladies pestilentielles se succèdent presque sans interruption, et que les vers se mettent dans les blés; il dit encore que, à la vérité, c'est bien lui qui a fait brûler notre maison de Bonga, mais, puisque nous nous étions retirés bénévolement, cette maison devenait inutile au milieu des forêts. Il n’y a évidemment rien à répondre à de telles inepties. »
Quant au post-scriptum de la dépêche du régent Bahadoor, annonçant une lettre « venue du royaume des Anglais à l’adresse des missionnaires français », il causa à ces derniers un certain embarras. En effet, dans cette correspondance officiellement annoncée des étrangers avec les prédicateurs de l’Evangile, le gouvernement thibétain ne verrait-il point une menace, une preuve peut-être de conspiration contre la sûreté de l’Etat?
Mgr Chauveau demanda deux fois ces lettres au commissaire impérial à Lhassa2, par l’intermédiaire du maréchal gouverneur intérimaire du Sutchuen ; il n’obtint rien. Mais, en juillet 1868, sir Shuggut Share, étant revenu à Ta-tsien-lou 3, après avoir vainement épuisé son temps et ses forces pour aller à Pékin, et n’avoir pu dépasser Tchen-tou, l’évêque sollicita son
1. Annales de la Propagation de la Foi , v. 41, p. 214. Mgr Chauveau, 7 octobre 1868.
2. Mgr Chauveau aux Conseils centraux de la Propagation delà Foi, 24 octobre 1869.
3. A propos de sir Shuggut Share, Mgr Chauveau a raconté avec verve une scène assez curieuse qui eut lieu pendant le premier séjour de l'ambassadeur à Ta-tsien-lou.
« L’interprète de l'ambassade népalienne entre dans la cour et m’annonce l'arrivée de sir Shuggut Share. Je fais promptement ma toilette, peu somptueuse d’ordinaire. Mon honorable hôte était déjà dans le salon, gesticulant comme un possédé; il grondait un de ses gens qui lui apportait de mauvaises nouvelles de Tchen-tou. Il ouvre devant moi une dépêche du gouverneur général Lo-pin-lchang, en chinois et en népalien. 11
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appui à Lhassa pour obtenir que ces lettres lui fussent enfin remises. L’envoyé promit et il tint parole. Peu de temps après son arrivée dans la capitale du Thibet, les dépêches furent enfin expédiées et on les apporta aux missionnaires de Bathang en janvier 1869. Elles étaient l’une et l’autre munies des sceaux authentiques parfaitement intacts. La première était de Jung Bahadoor, la seconde du colonel Ramsay.
Toutes les deux exprimaient à Mgr Chauveau une sympathie très vive, et lui offraient un appui pour l’aider dans les circonstances difficiles que traversait la mission. L’évêque ne pouvait qu’être reconnaissant de tels sentiments, et il en remercia le régent du Népal et le résident anglais, mais d’une façon générale et sans entrer dans aucune explication qui eût pu laisser supposer un désir de s’appuyer sur l’une ou l’autre des puissances qu’ils représentaient.
Instruction du second procès de Bonga.
Les juges. — Débuts de l’instruction. — Le procès doit être jugé à Kiangka. — Conduite et mauvaise foi des juges. — Conférences rompues. — Départ des juges. — Leur vénalité. — Lettre des commissaires impériaux. — Procès suspendu.
Cependant la lettre de Jung Bahadoor, l’intérêt que l’Angleterre avait semblé 'prendre aux missionnaires français, intérêt qui pouvait devenir dangereux pour le Thibet et pour la Chine, déterminèrent sans doute les
me demande la traduction en anglais du texte chinois. Le voilà d'abord consterné pour une ou deux minutes, puis il éclate, il tempête, il maudit les Rascal chinasa (sic) de toute la force de ses poumons. Je m’aperçois alors qu’il est dans un état d’ébriété complète. Puis, se remettant un peu : « Je viens vous voir un peu tard, dit-il, et vous ennuyer. — C’est toujours avec plaisir que je vois Votre Excellence. — Ah ! yes, mais vous, vous êtes Bishop, un personnage de haut rang, vous êtes Mylord ; je ne suis pas votre fils, je ne suis pas votre serviteur, mais je suis votre ami, for ever, for ever, for ever ; souvenez-vous de moi, ne m’oubliez pas, que Dieu se souvienne de moi, de moi votre ami reconnaissant, votre ami for ever, for ever, for ever... » Il a peut-être répété la même idée trois cents fois ; c’eût été attendrissant si on ne connaissait l’homme ivre. Il m’a dit des choses incroyables et qui seraient compromettantes pour lui, si les Chinois venaient à les savoir, entre autres : il vient en Chine pour l’examiner... Il est commandant de trois brigades de 4.000 hommes chacune... Il est, mais il désire qu’on ne le sache pas, il est fils de ce fameux Tsong-ka-pa-tong qui a si longtemps guerroyé contre les Thibétains, et les a forcés de payer au Népal un tribut annuel de 2.000.000 de roupies. Le Népal a des vues sur l’intérieur du Thibet, qui est un pays magnifique. Déjà, il y a à Lhassa 500 Népaîiens exercés à l’Européenne, armés jusqu’aux dents et déguisés en marchands... Les Thibétains n’ont que 9 pièces de canon de six, cadeaux du Népal. Après son retour, nous entendrons des choses singulières, etc., etc.
» Il m'a tenu là jusqu’à huit heures, la porte de la ville restant ouverte pour l’attendre. 11 m’a assuré qu’il part lundi prochain, 2 de la 5" lune ; qu'il veut voir Lo-pin-tchang et enfoncer les portes s’il refuse d’ouvrir. Je suis loin de prendre pour mots d’Evangile tout ce qu’il m’a dit ; mais n’y aurait-il pas quelque chose de vrai ? » Lettre de Mgr Chauveau. A. M.-E., vol. 556 c, 1er juin 1868.
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commissaires impériaux, les ministres thibétains et même les grandes lamaseries à s’occuper du procès de Bonga, car, vers la fin du mois de février 18G9, on vit arriver à Bathang plusieurs grands mandarins. Ce fut d’abord un officier thibétain de rang assez élevé, Peuroppa, le futur vainqueur des Tchan-touy *, chargé par les grands couvents de Lhassa de traiter l’affaire. Il était venu dans un brillant palanquin, porté par deux mules ; trois fois par jour, il se faisait donner des sérénades devant sa porte, à la façon des grands mandarins chinois, et déployait partout un luxe extraordinaire. On affirmait lui avoir entendu dire que l’affaire des Français était assez simple et qu'il la terminerait en trois mots. Il avait amené avec lui 200 soldats vêtus de peaux de loutres, armés de sabres et de fusils, qui criaient dans les rues de Bathang : « Nous allons manger la chair de ces étrangers, et ce sera bientôt fait ! »
Tout d’abord Peuroppa envoya un de ses subalternes prévenir les missionnaires de Bathang, MM. Goutelle, Fage et leur nouveau compagnon M. Carreau, qu'il les attendait, et qu’il était prêt à écouter leurs explications, mais à condition qu’ils viendraient secrètement et pendant la nuit. C’était une façon assez bizarre d’ouvrir des pourparlers, et l’on pouvait soupçonner qu’elle cachait un piège.
Dans cette pensée, les missionnaires répondirent qu'il n’entrait point dans leurs habitudes de faire juger les procès à huis-clos, qu’ils voulaient entendre les répliques des accusés, et que, d’ailleurs, ils n'avaient jamais porté plainte devant le gouvernement thibétain. L’invitation fut renouvelée trois fois et reçut trois fois la même réponse. Quelques jours après, un des juges chinois arriva à son tour, le capitaine Hia-lan-fang, commandant la station militaire de Tchraya, fort connu dans tout le pays pour la petitesse de sa taille. Goutelle, Fage et Carreau lui rendirent visite ; ils furent satisfaits de sa politesse, mais ses intentions leur parurent assez singulières, car il leur donna, timidement du reste, le conseil, qui ne cadrait guère avec leurs idées, d’offrir au nouveau commissaire impérial, en route pour Lhassa, une somme d’argent considérable : 20, 30 ou même 40.000 francs. Il lui fut répondu que, chez les Européens, en matière de justice, un droit se revendique, mais ne s’achète pas.
Le capitaine alla ensuite voir Peuroppa, qui voulut lui donner des conseils ; vivement il se regimba : « Un mandarin de l’Empire, répliqua-t-il, n’a pas à recevoir d’instructions d’un barbare. »
De ce jour, les rapports furent rompus entre les deux officiers. Un troisième juge se présenta bientôt : Seunamouangdeu,le gouverneur de Kiangka, un vieil ennemi des chrétiens, dont nous avons eu bien des fois l’occasion de parler, et que les ouvriers apostoliques avaient accusé à Pékin, à Tchentou et à Lhassa. C’était un procédé étrange de nommer un accusé pour examiner ses accusateurs : aussi les missionnaires n’eurent-ils avec lui aucune relation. Un magistrat manquait encore, le mandarin chinois Che-yo-lin,
1. Certains missionnaires l’appellent Peuroppeïn. Après avoir rendu de grands services au Thibet et à la Chine dans la guerre contre les Tchan-touy, et avoir marié une de ses filles au premier deba de Lythang dans Tespoir de réunir ce pays au Thibet, il eut l’ambition de devenir Ralun. Une intrigue s’ourdit contre lui et il fut empoisonné avec tous ses enfants.
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trésorier-payeur de Lythang, -vif, impétueux dans ses mouvements, jouissant d’une réputation de lumières et d’équité supérieure à bien d:autres ; enfin, on annonça son arrivée. Les missionnaires allèrent le recevoir à quelques kilomètres, de la ville, et la première entrevue, comme on devait s’y attendre, « emprunta aux Grâces, selon la pittoresque expression de Mgr Chauveau, ce qu’elles ont de plus aimable dans leurs compliments, et de plus doux dans leurs sourires. »
Dès le lendemain, Che-yo-lin voulut commencer le procès. Sa première parole fut de demander, selon l’usage invariable des tribunaux chinois, une accusation écrite contenant le résumé des plaintes et l’énoncé des réparations qui semblaient équitables. Les missionnaires répondirent qu’ils n’ignoraient pas cet usage et que cet écrit était déjà prêt; mais qu’ils ne le livreraient pas à Bathang, parce que Bathang n’était pas le lieu désigné par le commissaire impérial de Lhassa pour le jugement du procès. « Ce procès, dirent-ils, doit être jugé à lviangka, et cela pour trois raisons : 1° parce que le commissaire impérial l’ordonne ; 2° parce que tous nos procès précédents ont été jugés à Kiangka ; 3U parce que c'est à Kiangka que nous avons été outragés, liés, frappés ; parce que c’est dans le gouvernement de Kiangka que nous avons été pillés, qu’on a brûlé nos maisons, ruiné nos chrétiens ; parce que ce sont des hommes de la province de Kiangka qui ont tué notre confrère, M. Durand. D’ailleurs, votre manière d'agir n’est-elle pas une plaisanterie? Vingt fois pour une, nous vous avons présenté une liste qui contient les noms de dix-neuf accusés, et nous ne voyons ici que Samdo et Oguiengun. Où sont les dix-sept autres?
— Je ne dis pas que nous prononcerons la sentence ici, fit doucement le mandarin, mais commençons du moins ; plus tard, nous verrons ce qu’il y a de mieux à faire; livrez-moi l’écrit que je vous demande et sans lequel je ne puis rien. »
Fage et Goutelle répondirent : «Ne nous prenez pas pour des enfants et encore moins pour vos dupes. Une fois que nous vous aurons remis cet écrit, d’après l’usage convenu et d'après la loi, nous reconnaissons votre compétence et vous nous jugerez où vous voudrez. Venez à Kiangka, nous vous remettrons immédiatement cette pièce. »
Che-yo-lin se déconcertait un peu devant une exigence à laquelle il ne s’était pas attendu, et qui était parfaitement justifiée ; car, accepter d’ètre jugé en dehors du Tliibet, était par là même renoncer officiellement au droit d’y rentrer. Goutelle avait deviné le premier le jeu du mandarin, dont le but unique était de se tirer d’embarras, et il avait fait partager à Fage son avis, qui était fort bon.
En effet, quand l’officier vit qu’il ne pouvait les faire céder, il leur dit : « Vous accusez quinze ou vingt personnes : c’est tout au plus si cela vaut la peine qu’on en parle ; accusez donc tous les lamas, car ce sont des hommes très méchants ; accusez même le roi temporel de Lhassa ; alors vos plaintes auront une portée immense. Ce ne sera plus au bras que vous vous attaquerez, mais à la tête. »
Ce langage était-il sérieux et cachait-il un piège ? était-il une simple moquerie? Assurément, s’ils y avaient cru, les missionnaires auraient
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bientôt entendu Che-yo-lin leur répondre : «Oh ! dans ce cas, c'est une question de royaume à royaume, et je suis trop petit pour terminer une affaire de cette importance. »
« Il y eut sept entrevues entre Che-yo-lin, Peuroppa et nous, écrit Goutelle 1 ; toutes les fois qu'ils nous ont appelés à leur barre, ils ne nous ont opposé aucune parole de nos accusés ; il n’en était pas plus question que s'ils n’avaient jamais existé ; ils ont refusé de reconnaître que le terrain de Bonga nous avait été adjugé, dans un premier procès, par les autorités chinoise et thibétaine. Cependant cette sentence avait été confirmée par le prince Kong et par notre ambassadeur à Pékin. Ils ont voulu nous déposséder d’un terrain que nous avons habité et cultivé pendant plus de dix ans. — Ils ont nié le meurtre de M. Durand, les tentatives d’assassinat contre M. Renou et contre moi à Kiangka, et la destruction de nos maisons à Bonga, ou du moins ils les ont mis en doute, sans prendre la peine de s’assurer de la vérité des faits, sans interroger un seul coupable, sans même laisser aux accusateurs la liberté de défendre leur cause.
» Nous leur avons rappelé les articles du traité qui nous donnent le droit d’aller partout où l’Empire chinois s’étend, de prêcher notre sainte religion ; ils conviennent eux-mêmes que les Chinois sont entièrement maîtres au Thibet ; que le Thibet appartient à l’empereur de Chine. Nous leur avons montré nos passeports, signés du prince Kong et du vice-roi de Tchen-tou; ils se sont convaincus par leurs propres yeux que tous nos écrits étaient en règle. Nous leur avons prouvé sans réplique qu’il ne leur appartenait pas plus qu’à nous de faire ou de défaire un traité ; que c’était le droit des empereurs seuls ; que leur devoir était de l’observer et de le faire observer ; nos raisonnements n’ont abouti à rien, et ils n’ont fait aucun cas ni du traité ni de nos passeports.
» Toutes les discussions se terminaient de la même façon : « Je suis un honnête homme, disait Che-yo-lin, mais je me trouve dans l’embarras ; pour me mettre à l’aise, donnez-moi l’écrit qui m’est nécessaire, et vous verrez comme vos affaires marcheront ! » De notre côté la réponse était invariablement la même : « Le procès doit être jugé à Kiangka. » Che-yo-lin, s’étant avisé de prétendre que le commissaire impérial n’avait jamais donné cet ordre, le capitaine Hia-lan-fang avoua qu’il avait reçu de Lhassa plusieurs écrits où cet ordre était en toutes lettres. Che-yo-lin eut un mouvement de colère, mais il sut se contenir et parla d’autre chose. Il ne voulait pas nous juger à Kiangka, comme il en convint un jour, parce que Peuroppa l’avait supplié à mains jointes de ne pas le faire. Nous reconduire à Kiangka, c’était naturellement nous reconduire à Bonga, qui en dépend. Or, les grandes lamaseries de Lhassa ne le voulaient à aucun prix ; on nous a dit cent fois que ces lamaseries, si puissantes au Thibet, ont menacé Peuroppa de lui trancher la tête, ainsi qu’à toute sa famille, s’il ne prenait pas ses mesures de manière à nous interdire absolument le retour à Bonga. De notre côté, nous n’avons jamais pu consentir à voir
1. A. M.-E., vol. Soô^. Cette lettre de M. Goutelle est reproduite par Mgr Chauveau dans une lettre à M. Rousseille, directeur au Séminaire des Missions-Etrangères, écrite de Ta-tsien-lou le 26 mars 1869.
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le procès se juger à Bathang, parce que, en donnant notre assentiment à cette prétention des juges, nous renoncions par le fait à Bonga, à Kiangka, on peut dire même à tout le Thibet, parce que nous eussions paru avouer notre faiblesse, qui est très réelle, assurément, mais qui triomphera tôt ou tard, car elle s’appuie sur un droit. »
» Pendant ce temps, lorsqu’on demandait aux deux seuls accusés présents, Samdo et Oguiengun, qui se promenaient dans les rues de Bathang, pourquoi ils étaient venus, ils répondaient : « Nous n’en savons rien. — Mais vous avez des affaires avec les Européens ? — Des affaires ? nous n’avons fait que ce que les mandarins chinois nous ont ordonné. Est-ce qu’ils veulent maintenant nous mettre cela sur le dos ? N’avons-nous pas vu leurs écrits et leurs sceaux? Que peuvent-ils nous reprocher dont ils ne soient les premiers coupables?» Voilà un langage clair; voilà la véritable difficulté et le mot de l’énigme.
« Quand nous mettions ce point sous les yeux de nos juges, dans nos entrevues, ils se taisaient, baissaient les regards et rougissaient de voir que nous savions si bien le véritable obstacle de notre rentrée au Thibet, et la vraie cause de notre expulsion.
» Le 3 ou le 6 mars les conférences furent rompues. Nos juges composèrent en commun un écrit contre nous, pour se disculper et rendre compte au commissaire impérial de leurs efforts ; vous pouvez penser qu’il contient beaucoup de mensonges. Ils se sont bien gardés de nous en donner lecture, mais ils ont eu soin de nous en montrer l'extérieur, soit dans l’espoir de nous faire céder à leur volonté au dernier moment, soit pour nous faire croire qu’ils ne craignaient pas nos accusations. »
Che-yo-lin sortit de Bathang, le 6 mars, au paroxysme de la colère. Parmi les personnes qui l'ont accompagné jusqu’au dehors de la ville, il y avait un soldat chrétien qui nous a rapporté lui avoir entendu dire : « Je pars désolé, j’ai perdu mon honneur et ma réputation, mon temps et mon argent ; j’avais bien espéré vaincre ces Européens ; ils se plaindront de moi, m’accuseront sans doute, mais je ne les crains pas : qui s’occupera d’eux? »
» Peuroppa partit le jour suivant de grand matin ; le capitaine Hia-lanfang et le gouverneur de Kiangka, Seunamouangdeu, ne tardèrent pas à imiter son exemple.
Telle fut l’issue de ce semblant d’instruction ordonnée pour étudier le procès de Bonga. Des juges, désireux de refuser toute justice aux missionnaires, avaient été nommés; au lieu d’appeler à leur barre les accusateurs et les accusés, ils n’avaient voulu que le huis-clos pour les uns, et avaient laissé la liberté aux autres; par leur refus d'aller à Kiangka, ils avaient montré leur résolution de repousser les réclamations des prêtres européens; puis, sans plus attendre, sans aucune de ces tergiversations qui leur sont si familières, ils s’étaient éloignés en assurant leurs amis que tout appel contre eux serait inutile, ce qui, hélas ! n’était que trop vrai. Peut-être, cependant, est-il bon d’ajouter que si la haine des grandes lamaseries avait dicté aux juges leur conduite, elles s’étaient assurées de leur obéissance par un moyen fort en usage en Chine et au Thibet.
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« Che-yo-lin, écrit Goutelle, avait depuis longtemps vendu sa conscience. Nous ne savons pas combien il a reçu de nos ennemis pour nous empêcher de retourner à Kiangka et à Bonga, et pour laisser notre procès dans le statu quo ; les uns disent quelques milliers de taëls, d’autres dix mille. Nous n’en avons d’autres preuves que la rumeur publique et la parole de Hia-lan-fang, qui nous l'a dit à l’oreille et fait dire plusieurs fois. »
Quelques mois plus tard, les commissaires impériaux de Lhassa adressèrent à Mgr Chauveau une lettre qui semble être l’épilogue du second, et jusqu’à présent du dernier procès de Bonga. D’une politesse équivoque, d’un style plutôt froid, elle est datée du 21e jour de la 8e lune de la 8e année de l’empereur Tong-tche (26 septembre 1869) :
Les commissaires au Thibet, Nguen, représentant de l’Empereur, et Té, son assesseur et coadjuteur, après avoir examiné attentivement les raisons telles qu’elles sont données des deux parts, nous vous faisons la communication qui suit :
Lors de notre passage à Ta-tsien-lou, vous avez exposé distinctement, en notre présence, le procès que vous intentiez au gouvernement thibétain.
Un peu plus tard, nous étant mis en route, nous sommes arrivés aux lieux qui nous étaient assignés. Notre premier soin a été de faire connaître aux grands officiers thibétains ce que vous aviez dit à leur sujet. Nous leur avons donné l’ordre de détailler clairement et distinctement leurs raisons, afin que nous puissions les examiner et former ainsi notre conscience.
Voici quelle a été leur réponse.
Les contrées thibétaines, disent-ils, sont consacrées aux supplications et aux prières ; la religion jaune est fondée sur la justice et la droite raison ; elle est adoptée depuis un grand nombre de siècles ; on ne doit donc pas prêcher dans ces contrées une religion étrangère ; nos peuples ne doivent avoir aucun rapport avec les hommes des autres royaumes. En outre, les années précédentes, les habitants du Tsarong et du Menkong ont dit positivement aux prédicateurs de la religion chrétienne qu’ils eussent à se retirer de leur pays ; d’où il est advenu que les deux Excellences Tin et Pi 1 ont donné eux-mêmes un témoignage écritet signé de leurs propres mains, par lequel ils reconnaissent n’avoir perdu ni hommes ni objets; des faits qui ont précédé et suivi, ils ont également présenté deux écrits, signés de leurs noms en lettres de leur pays, d’où il résulte que cette affaire est décidée et résolue depuis longtemps.
Vous vous plaignez surtout du meurtre d’un des vôtres et de l'incendie de vos propriétés. Les grands officiers thibétains répondent qu’il n’y a jamais eu dans leur pays des hommes capables de ces excès.
Cependant, nous avons de nouveau ordonné aux ministres de bien prendre leurs informations.
Comme nous désirons que vous ayez sans délai connaissance de ce qui se passe, nous vous avons adressé cette lettre.
Ainsi les commissaires impériaux s’appuyaient, comme l’avait fait autrefois le Dalaï-Lama, sur le prétendu billet signé par Desgodins et F. Biet, dont nous avons prouvé la fausseté ; ils niaient les crimes publiquement commis. On leur avait dit que Durand avait été tué d’un coup de fusil ; ils répondaient que la chose était impossible, impossible également l’incendie