A. M.-E., vol. 556 c
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cas, que voulez-vous faire des meilleurs conseils, des ordres même les plus positifs? On vous chasse, donc il faut déloger ; j’aurai beau crier qu’il ne faut pas partir : quand on vous traînera par les pieds, il faudra bien que la tête vienne. Je ne puis donc que répéter l’instruction donnée précédemment, instruction si simple, si impérieuse et si nécessaire qu’elle se présente à l’esprit de tout le monde, à savoir qu’il nous faut tenter tous les moyens pour nous établir solidement le plus près possible du Thibet ; si vous ne le pouvez pas, bon gré, mal gré, il faudra reculer. Reculez jusqu’à Bathang, restez-y s’il y a moyen ; si ce moyen manque, rabattez-vous sur Ta-tsien-lou.
Les missionnaires suivirent à la lettre les conseils de leur évêque. Pour demeurer sur les frontières du Thibet, ils employèrent tous les moyens que le zèle le plus ingénieux put leur inspirer.
Le premier poste établi fut celui de Tse-kou dans la province du Yun-nan. A. Biet fut son fondateur. De Kionatong, d’où il avait été chassé, nous l’avons vu se retirer avec quelques fidèles chez le lama de Tchamoutong. Il avait vécu pendant quelques mois dans ce village hospitalier, non sans être parfois en butte aux menaces des ennemis des missionnaires. Un jour, dit-il, « on m’annonça des envoyés d’A-ten-tse ; leur chef était un satellite chassé pour son inconduite. Il ne cachait pas son dessein de me dépouiller du peu qui me restait ; il eut même la pensée de me saisir par surprise, de m’attacher et de me tuer ; il ne put y réussir, le lama lui ayant refusé des cordes ; ses trois compagnons, plus honnêtes, vinrent me faire des excuses. »
Le Bouddha vivant avait dû également faire preuve de fermeté dans une circonstance plus difficile. En 1865, presqu'au lendemain de l’arrivée de A. Biet à Tchamoutong, le supérieur de la lamaserie de Tserin lui avait expédié un courrier portant une flèche, des cordes, du bois, avec cet ordre : « Livrez le maître de religion qui est chez vous, et tous les chrétiens qui sont avec lui. » C’était, en cas de refus, une déclaration de guerre. Le bois signifiait que les maisons du pays seraient brûlées ; les cordes, que les habitants seraient faits prisonniers, et la flèche, qu’ils seraient massacrés. Le Bouddha vivant se contenta de répondre qu’il était maître chez lui, et qu’il n’avait ni ordres, ni conseils à recevoir des lamaseries du Tsarong. Cependant il finit, au bout de quelques mois, par laisser voir aux fugitifs que leur présence le gênait.
A. Biet écrivit alors au maire de Tsedjrong : « Autrefois, lui disait-il, vous êtes venu à Bonga, vous y avez été bien accueilli et vous nous avez promis, le cas échéant, de nous donner l’hospitalité. N’y aurait-il pas, dans votre village, un terrain que je puisse acheter pour m’y installer avec mes chrétiens ? »
« Venez chez moi, lui fit répondre le maire, vous pourrez y loger, ensuite nous chercherons une propriété. »
Après avoir vivement remercié le lama de Tchamoutong, qui, au moment du danger, lui avait rendu le grand service de le recevoir, le missionnaire partit avec ses chrétiens pour Tsedjrong. Le maire les installa dans sa maison, et bientôt il indiqua à M. A. Biet un terrain à acheter. « Entre Patong et Tsedjrong, lui dit-il, se trouve une montagne au bas de laquelle est un
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gouffre que l’on appelle le Trou du Diable ; personne n’ose y habiter ; il n’y a aucune culture ; je puis vous la vendre. »
A. Biet n'hésita pas ; il acheta immédiatement la montagne entière, qui s'étendait de Patong à la frontière de Tsedjrong et à la montagne des Lyssous. Ce lieu se nommait Tse-kou ; il devait être le berceau de la chrétienté de ce nom, aujourd’hui florissante. Il est situé sur la rive droite du Mékong, entouré de villages chinois, mossos, thibétains et lyssous, à deux jours de marche de la Salouen, et séparé du bassin du Fleuve Bleu par une haute montagne. Les Chinois y étaient en minorité, l’élément thihétain dominait. Sous le rapport politique, Tse-kou appartient à la province du Yun-nan et relève de la préfecture de Ouy-si.
Le prix d'achat de la propriété fut de 268 taëls, plus un tribut de 3 taëls, six fois par an ; mais il fut spécifié que les chrétiens seraient exempts des corvées ou frais de guerre, et que, s’ils étaient accusés par les païens d'un méfait quelconque, ils ne pourraient être appelés devant le maire qu’avec le consentement des missionnaires.
N’ayant pas assez d argent pour payer immédiatement son acquisition, A. Biet vendit une partie de ses vêtements, et, comme le produit de la vente était encore insuffisant, il alla à Gunra trouver Desgodins et F. Biet, qui lui donnèrent 200 taëls et quelques caisses de toile récemment arrivées ; puis il revint solder son achat, qui, en de telles circonstances, était singulièrement heureux.
La nouvelle propriété était assez grande pour établir 50 à 60 familles. Elle comprenait trois parties principales : d’abord Tse-kou, non loin de la Salouen ; A. Biet, aidé de Desgodins, qui alla demeurer avec lui pendant quelque temps, y construisit son presbytère et y plaça deux ou trois familles ; ensuite Gniapatang, plaine au-dessus de Tse-kou, que les deux missionnaires divisèrent en seize lots qu’ils donnèrent à seize familles ; les maisons, agrémentées d’un jardin, furent construites sur deux lignes parallèles séparées par une large rue, et sur une petite place s’éleva un modeste oratoire ; enfin dans une vallée, à une demi-journée de Gniapatang, une installation analogue fut donnée à d’autres familles, qui se présentèrent peu à peu.
Les anciens chrétiens de Ivionatong, restés à Pangmoutang avec Dubernard, vinrent bientôt s’établir dans la paroisse de Tse-kou, qui fut ainsi formée de Chinois dirigés par A. Biet, et de Thibétains sous l’autorité de Dubernard *. Ces derniers n’étaient pas nombreux, mais ils exigeaient une attention continuelle, s’étendant à la vie de leur corps et à celle de leur âme. Presque tous anciens esclaves, ils ne savaient pas régler leur existence. Avaient-ils des vivres : farine, viande fumée, etc... ils se hâtaient de préparer des festins en invitant leurs parents et leurs amis ; manquaient-ils de quelque chose, ils venaient le demander au missionnaire ; si un de leurs bœufs ou un de leurs mulets était malade, ils le laissaient périr ; ils ne prenaient aucun soin de leurs instruments aratoires, et quand le prêtre leur reprochait une pareille négligence, ils disaient triste-
1. Il vint également quelques Thibétains précédemment à Bonga et envoyés de Gunra par M. Desgodins.
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menl : « Ah ! nous étions bien plus heureux dans l’esclavage, nous n’avions à nous occuper de rien, sinon de faire ce qu’on nous disait. Si le bœuf du maître mourait, que nous importait ; si la moisson n’était pas bonne, le maître était plus pauvre ; mais nous pouvions dormir, manger et boire sans inquiétude. » Evidemment à des malheureux qui raisonnaient ainsi, il fallait enseigner bien des choses avant qu’ils parvinssent à aimer leur liberté et celle de leurs familles, à comprendre leurs droits et leurs devoirs, avant d’arriver à faire d'eux des hommes vraiment dignes de ce nom. Dubernard se mit à l’œuvre, réglant les achats, les ventes, la nourriture, le travail, le repos, la dépense. A force de patience et de persévérance, il finit par réussir, et ce fut un des beaux jours de sa vie que celui où il entendit un des anciens esclaves rachetés par Renou, déclarer qu’il était plus heureux qu’autrefois, et qu’il ne voudrait absolument pas changer son état actuel pour sa situation précédente.
En même temps, le missionnaire augmenta sa chrétienté par la conversion de quelques familles venues des villages environnants. Quand il manqua de terrain pour les établir, il alla trouver le chef ou moukoua de Ye-tché, et lui demanda s’il consentirait à recevoir des familles catholiques dans les villages lyssous qu’il gouvernait. « Comment, fit le moukoua, si je veux, mais certainement ; bien plus, je le désire ; je vous connais depuis longtemps, vous et les vôtres je vous examine et je vois que tout ce que vous dites est bien, et que tout ce que vous faites est bon. De suite, je vais chasser sept familles lyssous : vous mettrez vos chrétiens à leur place. — Non, non, répondit vivement M. Dubernard, je vous remercie de vos paroles ; mais, à aucun prix, je ne consentirai à ce que vous chassiez des familles pour les remplacer par les nôtres. — Oh ! ceci est encore bien, très bien, fit le moukoua; alors, soit, je ne chasserai personne; mais vous pouvez établir chez moi autant de familles que vous voudrez. » Ainsi fut fait, et peu à peu se formèrent les villages de Y armé et de Chiamé, et ensuite celui de Dragnira ; un peu plus tard, celui de Into fut fondé par un Chinois, ancien assassin, devenu baptiseur et d’une vertu si extraordinaire que, par mortification, il suçait le pus d’une horrible plaie dont il était affligé. Parmi les autres chrétiens dont la vertu fut remarquablement édifiante, on cite un ancien habitant de Longpou nommé Broudzong, dont la vie rappelle celle des anachorètes. Lors delà ruine du catholicisme dans son village, il était allé se réfugier dans la forêt ; il s’y construisit une petite hutte en terre et en branchages, se nourrit de racines, principalement de celles que les Thibétains appellent mong, et se désaltéra avec l’eau du torrent. Une fois ou deux, il se rendit à Bonga chercher des provisions, puis il repartit pour la forêt. Il apprit un jour que Bonga était ruiné et les missionnaires partis ; il alla à leur recherche et arriva à Tse-kou, où il trouva M. A. Biet. Il résolut de se fixer en cet endroit, mais loin du village. Il s’établit au bas d’une colline rocailleuse, s’y creusa une grotte et fit un petit jardin. Tous les dimanches, il assistait à la messe à Tse-kou, quêtait un peu de farine à la porte des chrétiens, et retournait dans sa solitude. Il y mourut, après avoir, pendant plusieurs années, édifié tout le monde par sa mortification.
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Nous ne saurions oublier de mentionner parmi ces catholiques, dont certains actes rappellent ceux des saints, un lépreux nommé Trachi, que l’on appelait Abentrachi, purce qu’il avait été autrefois fait esclave par les habitants d’Aben, pendant qu’il accomplissait un pèlerinage. Après les malheurs de Bonga et l’apostasie d’Aben, il avait suivi les missionnaires, se montrant toujours et partout excellent chrétien; la douloureuse maladie dont il était atteint semblait exciter sa foi et augmenter sa piété, et, souvent, on le vit prendre les vers qui s’échappaient de ses plaies et les y faire rentrer : « Ils m’aideront à expier mes péchés », disait-il en souriant. Avant de quitter Tse-kou, citons encore, moins pour admirer sa vie que pour montrer la miséricorde divine, Gadun, l'ancien interprète de MM. Desgodins et F.Biet, pendant leurs discussions avec les mandarins thibélains, à Tchrana ; le malheureux, qui devint fou, comme nous l’avons dit, par suite des craintes qu’il avait éprouvées, avait peu à peu recouvré une partie de sa raison ; il épousa la fille du maire de Tsedjrong, puis il l’abandonna pour s’enfuir dans la forêt, où il vécut en sauvage. Il avait disparu depuis quatre ans, lorsqu’un jour, les chrétiens le trouvèrent à l’agonie sur la route, près de Tse-kou; ils allèrent avertir le missionnaire, qui accourut aussitôt. A sa vue, l’ancien lama de Kounboun retrouva quelques forces; il se confessa, reçut l'absolution et l’extrême-onction, et ainsi réconcilié avec Dieu, il mourut en paix.
Moins heureux que les missionnaires de Tse-kou avaient été Desgodins et F. Biet, restés à Gunra. Ils s’étaient installés chez un vieillard nommé Seunamneurbou, qui faisait fonctions de maire. Ils avaient loué au jour le jour, pour le prix énorme de deux francs par jour, une mauvaise chambre basse et très étroite, y avaient entassé leurs provisions : millet, maïs, viande fumée, thé ; et avec les caisses contenant leurs vêtements, ils avaient élevé une cloison qui les séparait du reste de la maison. Contre cette cloison de circonstance, ils étendaient le soir les deux matelas qui leur servaient de couchette, et les roulaient le matin. Cependant, il était toujours défendu de leur vendre des vivres, et leurs provisions n’étaient pas considérables. Qu’allaient-ils devenir ? Ils s’adressèrent à Fage pour le prier d’obtenir des préfets de Bathang, de qui dépendait Gunra, la levée de la défense précédemment portée, et, afin que la voix de leur intercesseur fût mieux écoutée, ils firent offrir aux préfets des pièces de toile rouge. A force d'instances, Fage réussit à avoir un écrit qui se résumait en ce seul ordre : « Ne faites pas de mal aux étrangers. » Ces mots ne voulaient pas dire qu’il était permis aux missionnaires d’acheter des vivres, et aux habitants de leur en vendre. « Nous sommes perdus, fit Desgodins ; ce malheureux papier ne nous servira de rien. » Et il regardait l’écrit avec attention. Après un instant de silence, il sourit et montra à son compagnon d’infortune un petit espace blanc entre la dernière ligne et les cachets. .« Il y a encore où tracer quelques lettres, dit-il. » Il appela un scribe thibétain, et, quelques minutes plus tard, l’écrit s’était allongé et portait : « Ne faites pas de mal aux étrangers, vendez vivres et logez ». Les habitants ne demandaient pas mieux que de gagner quelque argent ; ils s’empressèrent d’apporter des vivres et les firent payer fort cher.
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La vie des fugitifs fut pendant quelques jours exemple de graves soucis : « Pourquoi craindriez-vous? leur disait-on; il n’y a ici aucun danger pour vous. Vous ne nous avez pas prêté d’argent, vous ne nous avez pas acheté de terres : nous n’avons donc aucun motif de vous chasser. » C’était, très naïvement exposée, la morale de l’intérêt en pays thibétain.
Bientôt le propriétaire de la chambre des missionnaires la mit en pratique. Il obligea tous les visiteurs et tous les vendeurs de vivres à lui donner une partie de ce qu’ils apportaient. Si c’étaient deux poules, il en exigeait une ; du beurre, il en prenait la moitié. Au bout de peu de temps, ces profits ne lui suffirent plus, et sa conduite nous fait tristement pénétrer au fond de la corruption païenne. Au Thibet, la polyandrie ou la polygamie existent selon l’intérêt qu’on y peut trouver. Les habitants aisés de Gunra sont polygames, afin de pouvoir, pour un prix fixé d’avance, livrer leur seconde ou leur troisième femme aux Thibétains marchands de sel. Tel était le cas de Seunamneurbou. Il vint donc trouver les missionnaires et, sans aucun embarras, comme s’il se fût agi de la chose la plus honnête, il leur dit : « Depuis que vous êtes ici, vous ne m’avez pas loué ma seconde femme, et je vois que vous ne me la louerez pas, car vous êtes des lamas plus saints qu’aucun autre ; par ailleurs, les Chinois qui vous savent chez moi ne viennent plus pour que je la leur cède. Vous me faites donc un grand tort. J’ai beau prélever quelques sapèques sur tous vos visiteurs, je ne gagne pas autant que précédemment. Il faut vous en aller. » Le ton et le sujet du discours ne permettaient guère de réplique ; les missionnaires cherchèrent où ils pourraient aller se réfugier. Pendant leur séjour à Gunra, ils avaient fait la connaissance de Kezongneurbou, un habitant de Yerkâlo, village situé à un kilomètre à peine de leur demeure ; ils le prièrent de les recevoir. « Je veux bien, répondit celui-ci ; désirezvous ma maison ou mon écurie? » MM. Desgodins et Biet choisirent la maison, et donnèrent quelques taëls à leur nouveau propriétaire, afin qu’il pût bâtir, pour lui et pour sa famille, une chambre au-dessus de l’écurie.
Lorsqu’à Bathang on apprit cette nouvelle installation, deux koutsop vinrent en toute hâte, le sabre à la main et le fusil sur l’épaule, exiger que Kezongneurbou chassât les étrangers. La dispute fut chaude. Desgodins, qui l'entendit, craignant que son propriétaire ne cédât, alla demander de quoi il s’agissait. Kezongneurbou le lui raconta en deux mots : « Ils veulent prendre mes animaux parce que je vous loge. — Vous êtes des scélérats ; de quel droit venez-vous ici? montrez vos papiers! » s’écria le missionnaire, qui continua sur ce ton pendant quelques minutes. Les koutsop comprirent qu’il faudrait encore livrer bataille : ils se retirèrent et ne revinrent plus. Les pauvres fugitifs demeurèrent donc paisibles dans leur cabane thibétaine ; car c’était bien une cabane, petite, noire, enfumée, avec un toit qui laissait passer l’eau et la poussière. Le mobilier était en rapport avec cette masure ; une caisse servait de table, une autre caisse, de chaise; la vaisselle comprenait une assiette de fer-blanc; le lit composé d’un matelas était déroulé le soir et roulé le matin. Le prix du loyer était de un taël par mois, sept fois moins cher qu’à Gunra. Au bout de trois à quatre mois, les missionnaires se hasardèrent à construire une autre
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petite cabane qui servit de chapelle ; ils auraient bien voulu louer des terrains pour les chrétiens qui les avaient accompagnés ; le propriétaire n'osait pas y consentir, redoutant qu'on ne vînt les expulser. 11 finit cependant par leur céder un champ inculte pour le transformer en cimetière, où reposèrent bientôt quelques catholiques.
Un jour, un chrétien, Guntun, eut l’idée de semer des courges sur le bord du cimetière ; n’ayant reçu aucune réclamation contre cet acte d’audacieuse initiative, Kezongneurbou consentit à louer aux missionnaires un champ cultivable ; mais il exigea qu’on lui rendit le terrain transformé en cimetière et qu’on enlevât les corps qui y avaient été enterrés. Après avoir trouvé une petite colline, et s’être enquis si le vent du bonheur ne serait pas détourné par le champ des morts, les missionnaires enlevèrent les cercueils ; puis, pour répondre à la rumeur publique qui les accusait d’avoir arraché les yeux à des mourants afin d’en composer des remèdes, ils les firent ouvrir, constater la fausseté de l’accusation, et ils les transportèrent solennellement dans le nouveau cimetière. Sur chacune des tombes ils placèrent une croix, et des chrétiens gravèrent quelques inscriptions sur des ardoises.
Cependant, le champ de Kezongneurbou étant trop petit pour suffire à leurs chrétiens, Desgodins et F. Biet en cherchèrent d’autres : quand la terre était bonne, on refusait de la leur louer, et eux ne voulaient pas, avec raison, la prendre quand elle était mauvaise. Enfin, ils trouvèrent six champs facilement arrosables et dépendant, disait-on, du maire de Dzongke, qui en payait le tribut. Un jour que cet homme passait à Yerkalo, F. Biet lui demanda s’il voudrait les louer; il y consentit. Le bail fut fait pour cinquante ans, et la location s’éleva à 46 taëls, dont 23 payés immédiatement et 23 autres dix ans plus tard ; Desgodins fit, avec son argent personnel, les frais de cet achat.
Malheureusement le contrat n’était pas valable parce que, au Thibet, un contrat de location qui dépasse vingt-cinq ans est nul. D’autre part, le terrain n’appartenait pas au maire de Dzongke, mais à des Thibétains absents depuis plusieurs années, et le maire en payait le tribut seulement parce qu’il était situé dans sa commune ; il relevait des préfets de Bathang, qui, en leur cjuali té de chefs du territoire, pouvaient y placer les familles qui leur convenaient. Les missionnaires ignoraient ces détails, que leur apprit plus tard le second chef de Bathang. Celui-ci était venu à Yerkalo pour juger treize individus compromis dans la contrebande du sel; il accueillit aimablement MM. Desgodins et F. Biet, qui lui rendirent visite, et accepta leur invitation à dîner. Au cours de la conversation, on parla de l’achat fait au maire de Dzongke, et c’est alors que le préfet donna les explications nécessaires. Le voyant bien disposé, les deux missionnaires jugèrent bon d’accroître sa bienveillance en lui offrant un stéréoscope et une boussole ; puis ils lui demandèrent s’il ne consentirait pas à valider leur contrat d’achat. Ayant accepté des présents, le magistrat ne pouvait guère refuser ; il apposa donc son cachet sur les pièces qu’on lui présenta. Après le dîner, les missionnaires firent visiter leur maison à leur hôte en observant combien elle était misérable, remarque qu’il trouva plus
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vraie encore quand, revenu près de la table, il trouva rempli de mouches le verre de vin qu’on lui avait versé avant qu’il se levât, et qu’il n’avait pas bu. « Ah! dans une maison aussi pauvre, nous ne pouvons pas éviter les mouches, fit un des missionnaires ; si nous en avions une autre ! » et, s’enhardissant, « il 1 pria le magistrat de leur permettre de couper dans les forêts assez de bois pour construire une demeure un peu plus convenable. Loin d’opposer des difficultés ou un refus, le préfet parut flatté de la demande ; il y acquiesça sur-le-champ et en donna l’autorisation écrite munie du sceau ; pour plus de sûreté, il voulut la lire lui-même devant la foule assemblée. »
« Cette journée fut entièrement heureuse pour les ouvriers apostoliques, ajoute Mgr Chauveau ; après avoir obtenu ces faveurs pour eux-mêmes, ils jugèrent avec raison qu’ils devaient essayer d’en obtenir pour le peuple. Les petits chefs du pays étaient venus en corps demander la grâce des treize coupables arrêtés et condamnés â mort ; le peuple, en masse, s’était jeté aux pieds du préfet; les lamas avaient présenté leurs plus humbles requêtes. Rien n’y avait fait, le préfet était resté inflexible ; il fallait treize tètes à la justice irritée. Les deux prêtres, après avoir beaucoup recommandé leur démarche à la Sainte Vierge, se décidèrent à aller solliciter la grâce des condamnés.
» Le préfet parut un’peu surpris de leur intervention dans cette affaire, néanmoins il leur accorda immédiatement la grâce de douze prisonniers. « Quant au treizième, dit-il, c’est impossible, il faut un exemple. » Puis il les remercia d’avoir apaisé sa colère. Le peuple les remerciait plus vivement encore, et il les eût portés en triomphe s’ils ne se fussent opposés à cette manifestation. »
Forts de l’autorisation qu’ils venaient d’obtenir de construire un presbytère, Desgodins et F. Biet mirent la main à l’œuvre, et, après plusieurs mois de travail, ils possédèrent une installation complète. Elle comprenait trois corps de bâtiment à deux étages. Les missionnaires habitaient le milieu du premier étage ; les jeunes gens qui étaient à leur service et les orphelins, une des ailes, et quelques familles l’autre ; les écuries étaient au rez-de-chaussée, les approvisionnements pour les mulets et les chevaux au second étage.
Le 15 août 1873, les deux constructeurs firent l'inauguration de leur résidence, quoiqu’elle ne fût pâs encore complètement terminée.
Naturellement, ils n’avaient pas attendu jusqu’à ce jour pour célébrer les fêtes de l’Eglise aussi solennellement que la pauvreté et le petit nombre des chrétiens le leur permettaient.
« J’ai préparé mes paroissiens, par huit jours d’instructions spéciales, à bien célébrer l’Assomption, écrivait Desgodins en 1867. La fête n’a pas été, à Yerkalo, aussi brillante qu’à Paris ; mais j’espère qu’elle aura été agréable à la bonne Vierge, non par le décorum extérieur, impossible dans une chambre-chapelle, mais par les dispositions des enfants ; l’un d’eux, Djrouleu, et une jeune femme ont reçu le Baptême et la Confirmation.
1. M. C., 1873, p. 181. Mgr Chauveau aux Conseils centraux de la Propagation de la Foi, Ta-tsien-lou, 1er novembre 1872.
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Ensuite, j’ai donné le catéchuménat à l’ex-lama Doguié, à un vieux Chinois nommé Tien-se-ko et à la femme de Djrouleu. Enfin, la communion générale a suivi, distribuée à sept personnes, parmi lesquelles trois recevaient Notre-Seigneur pour la première fois. Vers le soir, il y a eu rénovation des promesses du Baptême et la consécration de tout mon monde à Notre-Dame du Sacré-Cœur ; un enfant a lu l'acte en thibétain, et pour terminer, nous avons chanté ensemble, dans la même langue, l’invocation à Notre-Dame du Sacré-Cœur. »
Tous les catéchumènes que nomme ici Desgodins ne devaient pas persévérer, entre autres Doguié, ancien lama du couvent de Sadam *, qui, devenu maître d’école à Yerkalo, fut plusieurs fois surpris à voler des missionnaires. Il finit par s’en aller au Tsarong, d'où il ne revint pas.
Tout en travaillant à Yerkalo, F. Biet s’occupait de Pangmoutang, où vivaient trois ou quatre familles chrétiennes ; il allait aussi de temps en temps à A-ten-tse pour essayer, selon l'ordre de Mgr Chauveau, d’y fonder une station.
Le succès de l’entreprise était rendu difficile par la puissance du couvent bouddhique de cette ville, qui renfermait au moins cinq cents lamas. Le missionnaire dut donc user de la plus grande prudence. La première fois qu’il alla à À-ten-tse, il prétexta que les chaleurs de Yerkalo l’avaient forcé à venir chercher un climat plus frais; il logea chez un thibétain nommé Anaroptein, allié à quelques riches familles de Bathang, et le même qui, en 1865, à Tchamoutong, avait eu le projet d’enchaîner A. Biet. Depuis lors, il avait changé de sentiments et, sans avoir jamais manifesté l’intention de se faire chrétien, il se montrait aimable pour les prêtres européens. F. Biet était chez lui depuis quelques heures seulement, que les lamas connaissaient déjà sa présence et se demandaient avec inquiétude et colère ce qu’elle signifiait. Le lendemain, le supérieur de la lamaserie vint le voir, afin, lui expliqua-t-il très poliment, de prendre des nouvelles de sa santé : « Vous vous trouvez bien ici? demanda-t-il au missionnaire en le quittant. — Oui, fit celui-ci. — Vous voudriez y rester? — J’y viendrai, quand ailleurs je serai souffrant. »
Le lama s’éloigna, mais, quelques jours après, il revint et, certain que le missionnaire n’était pas venu en villégiature, il finit par lui faire cette proposition : « Vous pouvez demeurer ici tant qu’il vous plaira, même vous y installer tout à fait ; seulement vous ne vous occuperez que des corps, et nous, lamas, nous nous occuperons des âmes. » L'apôtre jugea que ce n’était pas le moment d'entamer une discussion et de soutenir les droits de la vérité, et, sans répondre, il dit à son interlocuteur qu’il avait un excellent remède contre la fièvre, et qu’il serait heureux d'en donner à ceux des lamas qui en auraient besoin. Puis on changea de conversation.
Dans un second voyage, F. Biet prêta quelque argent à son hôte Anaroptein, qui lui céda en gage les bijoux de sa femme ; puis, celle-ci les ayant redemandés, il hypothéqua une partie de sa maison. C’était un acheminement à un achat secret qui permettrait de fonder définitivement le poste.