‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 26 sur 170 · Ou Tsaam · texte numérisé non relu

Ou Tsaam

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Bathang, la station la plus importante au point de vue civil, parce qu’elle est la résidence de deux préfets thibétains et des mandarins chinois qui commandent à tout le territoire du même nom, fut dirigé d’abord par Page, qui s’y installa dans un mauvais hangar, son ancien asile en 186 i. Il fut ensuite aidé par Goutelle, et tous les deux louèrent une demeure un peu moins mauvaise. Ils avaient autour d’eux quelques rares chrétiens, que les menaces des lamas effrayèrent tellement en 1868 qu’ils se réfugièrent à Ta-tsien-lou. « Leur terreur était si grande, raconte Mgr Chauveau *, qu’ils sont arrivés ici dans un état de démoralisation complète. On pourrait dire qu'ils avaient peur de leur ombre ; décidément, les races élevées par le bouddhisme manquent d’énergie dans le caractère. Un peu remis de leur frayeur, ils racontèrent eux-mêmes un épisode de leur voyage dont ils sont les premiers à rire aujourd’hui, et qui peut paraître plaisant à plusieurs. Ils font d’abord observer que, durant leur fuite, ils se sentaient beaucoup plus pieux qu’à l’ordinaire ; au lieu de consumer le temps en vains discours, ils priaient ou méditaient sur quelques vérités apprises au catéchisme. Un jour, ils descendaient une montagne assez douce, marchant très vite et ne parlant pas. Un Thibétain les aperçoit, contemple avec étonnement cette bande d'inconnus, se range un peu pour les laisser passer et sans doute pour les examiner plus à son aise. Celui de nos pauvres chrétiens qui marchait en tête méditait probablement alors sur les premiers chapitres de la Genèse, et ne s’inquiétait que fort peu des voyageurs qu’il avait autour de lui. Mais le Thibétain ne veut pas manquer aux convenances et s’empresse de parler à ses frères : « D’où descendez-vous donc ainsi ? leur demanda-t-il. — Nous descendons d’Adam et d’Ève, répondit le chrétien effrayé. — D’Adam... et d’Ève !.. fit le Thibétain ébahi, roulant dans sa cervelle tous ses souvenirs géographiques, d’Adam et d’Ève ! Mais où se trouvent ces pays-là ? — Us se trouvent dans le Paradis terrestre. — Le Paradis terrestre, mais voilà encore un pays que je ne connais pas. — Eh bien, puisque tu ne le connais pas, pourquoi donc m’interroger? »

Fage, Goutelle et Louis Carreau 1 2 demeurèrent plusieurs années à Bathang.

Tous les trois s’y trouvaient lorsqu’éclatèrent les divers tremblements de terre du mois d’avril 1870. Heureusement, les missionnaires étaient à ce moment dans leur petit jardin ; ils échappèrent au péril.

Mais ils eurent à déplorer la mort d’un de leurs domestiques, Tchenrop, ancien esclave racheté par Renou, et la perte d’une partie de ce qu’ils possédaient ; 14 soldats chinois, 22 soldats thibétains, tous les chefs indigènes, 400 lamas et environ 3000 personnes furent ensevelis sous les ruines.

« Au milieu de cet affreux désastre, écrit Goutelle 3, nous allâmes porter

1. A. S.-E., vol. 21, p. 303-304, Ta-tsien-lou, 1er novembre 1868.

2. Né à Épinac (Saône-et-Loire), le 13 novembre 1839, entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 16 septembre 1862, prêtre le 10 juin 1865, parti pour le Thibet le 15 août 1865.

3. M. Goutelle à Mgr Chauveau, Bathang, 22 avril 1870. « Les 11, 12, 13, les tremblements de terre étaient très fréquents, mais moins forts que le premier. Nous en

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des consolations, visiter les blessés, distribuer des médecines, surtout des emplâtres et de la pommade camphrée, qui étaient sauvées du naufrage. Nous étions à peu près les seuls en possession de remèdes. Le bruit de notre charité se répandit bientôt. Aussi tous, mandarins et peuple, grands et petits, s'adressaient à nous pour avoir quelque soulagement. Grâce à nos remèdes et à nos soins, les plaies qui n’étaient pas trop graves diminuèrent bien vite, puis elles disparurent entièrement. Il n’y eut que les fractures de membres ouïes blessures mortelles et dangereuses dont nous n’osâmes pas entreprendre la guérison. Tous les habitants nous bénissaient et se félicitaient de nous avoir au milieu d'eux. »

La station de Yerkalo éprouva des secousses pendant cinq jours ; mais aucune maison ne fut renversée, et les habitants, qui demeurèrent sous la tente, n’eurent aucun des leurs blessé ou tué.

A propos de cet événement, Chauveau a écrit les lignes suivantes intéressantes pour tous, mais particulièrement pour ceux qui s’occupent de la science, des esprits et des relations que le paganisme peut avoir avec le monde surnaturel 1 :

« Oji savait, depuis plus de deux mois, qu'une catastrophe plus ou moins prochaine menaçait Bathang. Elle avait été annoncée même de Lhassa. On ne soupçonnait pas précisément un tremblement de terre ; on semblait plutôt redouter une de ces épidémies, en quelque sorte périodiques, qui font du pays un désert. Le chef des lamas de Bathang avait été averti par les dieux, et ne cessait de prêcher la pénitence, pénitence assez douce, puisqu’il n’avait ordonné que des danses publiques et des festins pour détourner la colère du ciel. Cet homme, nommé Laka, était regardé par les Thibétains comme descendu du ciel tout formé ; il n’avait point eu d’enfance, d'où, l’on concluait qu’il n’avait eu ni père, ni mère. D'un caractère naturellement austère, sa spécialité était de prédire des malheurs et de les détourner. Dès le commencement de février, il se mit à annoncer qu’un châtiment sévère allait atteindre la ville coupable, et, pour conjurer le châtiment, il indiquait le remède que nous avons désigné plus haut. On ne croyait que trop à ses prédictions, et lorsque, le 11 avril, vers 10 heures du matin, la terre commença à s’émouvoir, la moitié de la ville dansait, mais la terre dansant encore mieux ensevelit sous les ruines et les danseurs et le prophète qui avait crié malheur aux habitants. On assure que le matin de ce même jour, 11 avril, cet inspiré de Laka, sortant de la lamaserie, vers sept heures, en apparence sous le poids d’une émotion très vive, s'arrêta à quelque distance, et se retournant vers l’édifice, le salua en ces termes : « Adieu, maison des Esprits, je te souhaite d’être heureuse sans moi ; quant à moi, je ne te reverrai

avions presque tous les quarts d'heure et au moins toutes les demi-heures. Après ces trois jours, ils sont allés en diminuant. Au 21, nous n’en comptions plus que deux ou trois par jour. Quelquefois le tremblement est peu sensible, mais on entend dans les entrailles de la terre, sous les pieds, le bruit prolongé d'un sourd tonnerre. L atmosphère est toute bouleversée : nous avons tantôt un soleil brûlant , tantôt un froid piquant, de la pluie et une neige abondante sur les montagnes environnantes. ■> Même lettre.

1. A. M.-E., vol. 556e. Mgr Chauveau au Directeur de la Sainte-Enfance, Ta-tsien-lou, 26 novembre 1870.

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plus. « En effet, quelques heures après, il était écrasé sous la chute d’un mur ; son cadavre n'a pas été retrouvé. Cela peut s'expliquer de différentes manières; la plus naturelle, c’est qu’il aura été consumé parle feu, car, dans la soirée, un incendie se déclara en vingt-sept endroits à la fois. Le fait des prédictions de ce malheureux n’est pas douteux, et il était de notoriété publique plus de deux mois avant l’événement. Indiquer la source de ses informations, est une question que nous ne traiterons point aujourd’hui ; elle se rattache à une suite d’études qui ont un côté plein d’intérêt, et un autre qui inspire l’effroi. »

Les malheureux habitants de Bathang demandèrent des secours aux grandes lamaseries de Lhassa, non seulement pour rebâtir leurs maisons, mais encore afin de pouvoir vivre ; ils ne reçurent aucune réponse, et le Dalaï-Lama lui-même ne donna pas une obole à ses fidèles. Le gouvernement chinois, plus adroit et plus généreux, fit distribuer aux victimes du tléau une somme d'environ cinquante mille francs; il envoya des mandarins pour consoler le peuple, réparer les routes obstruées par l’éboulement des montagnes, rebâtir les pagodes et les tribunaux ; ses représentants maintinrent l’ordre les armes à la main, et résistèrent en face aux lamas, qui, seuls dépositaires des céréales, voulaient exercer un monopole ruineux pour les autres habitants.

Dans la mesure des faibles ressources de la mission, Mgr Chauveau envoya également des secours aux malheureux restés sans vivres et sans abri, ce qui n’empêchera pas plus tard les lamas de répandre le bruit, trop facilement accrédité, que les prêtres européens étaient les auteurs du tremblement de terre de Bathang.

Malgré ces calomnies, Goutelle et Carreau réussirent, en 1871, à acheter un petit emplacement suffisant pour construire une maison entre cour et jardin. Le propriétaire qui le leur vendit était un personnage fort important dans le pays ; il se nommait Kongtagniama et servait « de bras droit ou mieux encore de tête du premier chef indigène, dont il était le premier ministre inamovible.»

« Ce qu'il y a de plus remarquable, écrit Mgr Chauveau, c’est que la convention a été faite par les démarches personnelles du chef indigène lui-même, qui désirait vivement une robe de soie de M. Goutelle et un assez beau cheval de M. Carreau. Le marché conclu et connu du public, quelques timides amis risquèrent cette réflexion à Kongtagniama : «. Tu es peut-être bien hardi de louer tes terrains à ces étrangers ; Lhassa pourrait bien te chercher chicane. — Lhassa, répondit-il, qu’ai-je à faire de ton Lhassa? Lhassa nous voit dans la misère et regarde nos souffrances d’un œil sec ; ces étrangers, ne le savez-vous pas, ont de grandes églises et de grandes maisons à Pékin, à Tchen-tou, à Ta-tsien-lou même ; pourquoi n’en auraient-ils pas à Bathang? »

Malheureusement, les habitants de ce dernier village, généralement très corrompus, souvent en partie de plaisir aux stations balnéaires des environs, n’étaient guère accessibles à la prédication de l’Evangile et, pendant très longtemps, les missionnaires n’eurent guère d’autres chrétiens que leurs serviteurs.

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Peu après le tremblement de terre, Fage s’installa à Bongmet, tout près de la frontière du royaume du Thibet ; il y acheta des champs qu’il fit cultiver par sept ou huit chrétiens, ses seuls paroissiens ; mais il lui était fort difficile de faire du prosélytisme, car, dans ce village et dans les villages environnants, tous les hommes vont travailler au loin une grande partie de l’année, et il ne reste à la maison que les femmes, avec lesquelles un missionnaire ne pouvait avoir de rapports suivis, et qui d'ailleurs n’auraient pas embrassé le catholicisme en l’absence de leur mari.

A Cha-pa, situé au sud-est et non loin de Ta-tsien-lou, Mgr Chauveau acheta, en 1869, un terrain dans lequel il établit des familles chrétiennes du Su-tchuen qui, en 1815, avaient fui les persécutions et s’étaient réfugiées dans les montagnes, où elles étaient restées jusque-là.

D’autres familles vinrent les y rejoindre. Un jeune missionnaire, Louis Déjean, du diocèse de Bordeaux, parti de France le 3 août 1869, fut chargé de diriger ce nouveau poste ; il le fît avec une grande prudence. Aussi Mgr Chauveau pourra-t-il écrire plus tard : « Cette nouvelle chrétienté, par une heureuse exception, a vécu sans procès, sans bataille, sans secousse d’aucun genre. »

Bestait Ta-tsien-lou, où les missionnaires ne parvenaient pas à établir leurs fidèles sur un terrain thibétain, par suite de la défense portée par le roitelet. Ayant réussi à louer secrètement trois petits terrains en 1869, Mgr Chauveau ne put en garder aucun ; le roitelet et les lamas forcèrent les propriétaires à rompre le marché. Enfin, au mois d’octobre 1870, un koutsop vint proposer à l’évêque un assez vaste domaine. « Je ne demanderais pas mieux, répondit le prélat *, mais il est inutile d’entrer en pourparlers, parce que ton supérieur et les lamas s’opposeront à tout ce que nous pourrons faire. — Les lamas ! répliqua le vendeur, sur un ton d’irritation énergique, presque haineuse, je ne m’en occupe pas plus que s’il n’y en avait pas dans le monde ; de supérieur, quand il s’agit de ma propriété, je n’en reconnais pas d’autre que l’empereur qui est à Pékin. » Après de pareilles assurances, l’évêque loua une partie du terrain qu’on lui proposait.

Le roitelet eut connaissance de ce qui s’était passé, et il fit adresser par quelques-uns de ses officiers de vifs reproches au vendeur. « Oui, répondit celui-ci, je me souviens qu’il y a trois ou quatre ans, à l’instigation réitérée de Lhassa, Bathang, Lythang et Ta-tsien-lou se sont engagés à ne louer et à ne vendre aucun terrain aux missionnaires français ; mais j’ai réfléchi depuis ce temps-là; vous autres, vous ferez ce que vous voudrez. J’ai examiné ces étrangers, je n’ai jamais ouï dire qu’ils aient fait de mal à personne ; leur religion défend de nuire et conseille l’aumône ; j’ai donc retiré ma parole et leur ai loué mes terrains. » Ce langage était formel et clair : on ne jugea pas à propos d’insister.

Telle fut, de 1865 à 1872, l’installation très lente et fort modeste des ouvriers apostoliques dans les six postes qui formaient toute la mission du Thibet : Tse-kou, Yerkalo, Bathang, Bongmet, Cha-pa et Ta-tsien-lou.

1. A. M.-E., vol. 556 “X Mgr Chauveau aux Conseils centraux de fa Propagation de la Foi, Ta-tsien-lou, 25 novembre 1870.

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Œuvres d’éducation et de charité.

Écoles. — Éducation des filles. — Idées de M. Desgodins. — Vierges chinoises. — Orphelinats. — Pharmacies. — Baptêmes d'enfants. — Autres travaux des missionnaires.

Tout en reconstruisant les presbytères et leurs chapelles et en formant leurs néophytes, les missionnaires n’avaient omis ni les œuvres d’éducation, ni celles de charité.

Tse-kou eut une école de garçons, Ta-tsien-lou, Cha-pa, Yerkalo également. En 1808, des écoles de filles furent aussi établies. Dès 1866, Chauveau avait interrogé ses missionnaires sur l’opportunité et les moyens de faire élever les filles thibétaines par des vierges chinoises.

Quelques-uns ne firent à cette question que des réponses vagues et courtes ; d’autres étudièrent la chose plus à fond, et essayèrent d’indiquer la voie à suivre. Tel fut Desgodins, dont la lettre ne manque pas d’intérêt 1 :

Le principe d’où part Votre Grandeur, écrit-il, est celui-ci : la civilisation chinoise est supérieure et quant aux vices du cœur et quant aux lumières de l’esprit. Pour moi, je suis convaincu que les Thibétains sont au moins aussi vicieux que les Chinois, sans en avoir le décorum extérieur, mais j’avoue sans peine qu’ils leur sont inférieurs et de beaucoup sous le rapport intellectuel et industriel, et que les usages de la vie commune sont chez eux moins policés.

Cette différence, essentielle cependant, change peu le problème posé, qui pourrait alors être formulé ainsi : faire participer les Thibétains à la supériorité intellectuelle des Chinois, en évitant que les deux races ne se communiquent mutuellement les impressions fâcheuses qui peuvent résulter des vices.

Pour cela, il est évident qu’il faut mettre les deux races en contact. Entreprise difficile, si l’on considère le fait patent que la plupart des Chinois qui s’établissent au Thibet deviennent facilement Thibétains, en prenant, à peu de chose près, les habitudes et coutumes, et que leurs enfants, à la deuxième ou à la troisième génération, ne savent même plus la langue chinoise, tandis qu’on ne voit pas de Thibétain devenir Chinois. L'absorption morale du Chinois par le Thibétain, malgré la domination politique : voilà tout le résultat qu’a amené le contact des deux races, tel qu’il a été opéré par le gouvernement politique et païen de la Chine. A Bonga, on a fait une expérience chrétienne qui n'a pas réussi, pense Votre Grandeur ; il y a eu cependant cette différence notable, c’est que les Chinois sont restés Chinois, et les Thibétains sont restés Thibétains, tout en devenant, grâce à l’influence religieuse, bien meilleurs que leurs compatriotes païens. Le contact des deux races à Bonga n’a pas été dangereux, que je sache, sous le rapport moral, mais difficile à cause du mépris et de

1. A. M.-E., vol. 556 <\ M. Desgodins à Mgr Chauveau, Tse-kou, 30 septembre 18G6.

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l’orgueil d’un parti, opposés à la rudesse et à l’orgueil non moins grand de l'autre, ce qui a amené des dissensions suffisantes pour que les deux races, tout en demeurant sous le même toit, vécussent réellement séparées.

Vous demandez si le contact entre femmes entraînerait les mêmes inconvénients ? Franchement, je le crois. D’abord, parce que la femme en général, et la femme chinoise en particulier, n’a pas moins d’orgueil et de mépris que l’homme. Il y a, à trois heures de Tse-kou, un village nommé Fang-fou-pin, composé de quinze familles chinoises, dont les membres ne parlent guère entre eux que le thibétain, preuve qu’ils sont loin d’être Chinois pur sang. Ces familles ont dix-huit filles bonnes à marier. Eh bien ! ces filles, qui n’ont pas le sou, préfèrent demeurer célibataires, tout en- se conduisant mal, plutôt que de se marier à des Thibétains, même à leur aise. Ensuite, parce que la Thibétaine est encore moins disposée que le Thibétain à se soumettre aux exigences un peu sévères de la vie de la femme chinoise. Supposé que l’éducation de la femme thibétaine par la femme chinoise ne soit pas impossible, mais seulement très difficile, les Thibétains seraient-ils satisfaits d’avoir pour femmes ces filles thibétaines devenues Chinoises par leur éducation, et ne répondant pas assez peut-être aux besoins de leur vie ordinaire et nationale? J’en doute fort. D’un autre côté, ces jeunes filles, élevées à la chinoise, si elles y ont pris goût, voudront-elles se résoudre à avoir pour maris de grossiers Thibétains? Je crains fort le contraire, ainsi qu’il en est des petites Indiennes élevées à l’anglaise.

Je viens de dire « et ne répondant pas assez peut-être aux besoins de la vie thibétaine », point essentiel qu’il serait, je crois, dangereux de changer au fond, pour ne pas dire impossible. Changer ou plutôt améliorer seulement, quant à la forme, cette vie thibétaine, en enseignant ces c nombreux petits ouvrages qui sont la base de l’économie domestique, dans quelque position de la vie où puisse se trouver une femme », suppose dans les maîtresses une connaissance des besoins, des mœurs, des coutumes et des usages du peuple pour lequel elles formeraient des femmes modèles, et beaucoup de tact et de prudence pour ne pas confondre le fond avec l’accessoire, la vie elle-même avec ses commodités.

Je ne veux pas dire que cette éducation des Thibétaines par les Chinoises n’amènerait aucun résultat ou seulement des résultats regrettables ; il y a des exceptions partout, mais je veux dire que les résultats seront très petits et les difficultés très grandes.

Après avoir ainsi franchement et clairement exposé les inconvénients et les obstacles qu’il voit au projet, ou plus exactement à la pensée de son Vicaire apostolique, Desgodins passe aux moyens pratiques d’en réaliser une partie :

D’ailleurs on pourrait toujours faire un essai et débuter modestement : par exemple former quelques bonnes maîtresses d’école qui, en élevant bien les petites filles, rendraient au Thibet quelques services.

Je ne veux pas parler de former un couvent, ni même des vierges 1 comme il y en a en Chine ; les Thibétains ne sont pas encore capables de comprendre la beauté de la doctrine catholique sur ce point ; ces maîtresses pourraient donc être mariées, leur éducation une fois terminée.

Pour devenir maîtresses d'école, ces filles ont évidemment besoin d’être formées par d’autres qui leur apprendraient cet art; nous n’avons, parmi les Thibétaines, personne qui le puisse faire ; il serait donc utile, quoique bien difficile, d’avoir recours aux maîtresses chinoises.

1. Nom que l’on donne aux religieuses chinoises, qui, pour la plupart, vivent dans leurs familles.

Mission du Thibet. — II.

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Mais voici la grande difficulté : où trouver le personnel et qui choisir? Dans les Thibétaines que je connais, je n’en vois aucune qui soit apte à ce rôle. Si l’on trouvait trois ou quatre veuves intelligentes et encore capables d’apprendre à lire et à écrire le thibétain,ce serait le mieux, mais où sont-elles? Je crois donc que le plus simple serait d’adopter, si possible, au nom de la Sainte-Enfance et dans les environs de Ta-tsien-lou même, de très jeunes filles thibétaines que vous feriez bien élever et bien instruire par les vierges chinoises. Je dis très jeunes, parce que si on les prend déjà d’un certain âge, elles seront moins faciles à former et ne feront probablement pas de bonnes institutrices.

Si nous trouvions dans l’intérieur des personnes qui puissent convenir à l’œuvre, nous vous les enverrions.

Dans le programme de cette école, il me semble qu’il faudrait nécessairement faire entrer un peu de littérature thibétaine chrétienne, mais alors qui sera le maître de langue thibétaine? Je désirerais aussi qu’on changeât le moins possible leurs coutumes.

En suivant cette marche, les dangers de voyages, d’acclimatation, de dépenses ne seraient pas très grands, et les résultats assez appréciables.

Les idées de Desgodins étaient justes, mais elles ne pouvaient être appliquées qu’avec beaucoup de temps, de patience et de tranquillité politique.

Désireux d’essayer, ce qui est encore le meilleur moyen de réussir, Chauveau appela à Ta-tsien-lou les vierges chinoises installées à Talin-pin par Thomine-Desmazures. Il leur ordonna d’apprendre la langue thibétaine, mais elles n’y parvinrent pas, et l’évèque se contenta de leur confier quelques orphelines, dont elles firent de bonnes chrétiennes.

Yerkalo eut également une petite école de filles.

En 1872, on comptait une cinquantaine d’enfants dans toutes les écoles de la mission.

Ces écoles étaient en même temps des orphelinats, où les missionnaires plaçaient les petits malheureux qu’ils pouvaient recueillir, et qui d’ailleurs n’étaient pas nombreux, « parce que le pays a une population très clairsemée, que les Thibétains aiment beaucoup leurs enfants et ne les abandonnent pas comme les Chinois ». C’est ainsi qu’en 1868,1a mission trouva seulement deux enfants à adopter, pour lesquels les parents reçurent vingt-quatre francs.

Outre la lecture et la doctrine chrétienne, les filles apprenaient les travaux de couture qui devaient plus tard leur être utiles, et les garçons travaillaient aux champs, afin de se préparer à devenir agriculteurs.

Chauveau et ses missionnaires établirent quelques pharmacies. Celle de Ta-tsien-lou date de 1866, celle de Oua-se, village situé à l’est de Tatsien-lou, de 1867.

« On m’avait d’abord fait craindre, écrit l’évêque *, que ce dernier établissement ne fût vu de mauvais œil par plusieurs des habitants, que d’anciens scandales donnés par les chrétiens rendaient un peu soupçonneux à notre égard. Il n’en a cependant pas été ainsi. L’homme le plus influent du village nous a, au contraire, témoigné le plus vif intérêt. Ayant eu une mauvaise affaire au tribunal, il y a quelque temps, il a eu recours

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