Lettre à M. Desgodins, Ta-tsien-lou, 12 juillet
3. A propos de cette première entrevue, Mgr F. Biet nous a raconté le fait suivant, auquel Mgr Chauveau n’a pas fait allusion. Quand ils ont à traiter une affaire grave et qu’ils veulent avoir facilement raison de leurs adversaires, les mandarins ont l'habitude de leur offrirle thé. Seulement, à ce thé, ils ont parfois soin de mêlerun ingrédient qui fait perdre la pleine possession de soi. Craignant qu’un tel piège ne lui fût tendu, Mgr Chauveau refusa de boire le thé qu’on lui offrit, en donnant pour excuse qu’en Europe la coutume ne permet pas d’accepter le thé de la part de ceux avec lesquels on est en procès.
DESTRUCTIONS ET REPARATIONS.
cas, ce soir, à minuit, nous n'aurons pas encore terminé. Voulez-vous traiter à la façon des sages ? Alors, nous aurons fini dans cinq minutes.
— Certainement, nous sommes des sages, et nous traiterons comme tels.
— Admirable, et je suis du même avis. En conséquence, allons droit au but. Avant-hier, j’ai porté le chiffre de notre perte à 1.800 taëls. Vous m’en avez offert 1.200. — C’est cela, c’est cela. — Eh bien ! j’ai réfléchi, j’ai calculé : en l’honneur de notre préfet, ici présentée cède de 100 taëls..., autant pour le premier commissaire..., autant pour le deuxième ; mon dernier mot est donc celui-ci : Je vous demande 1.500 taëls de compensation. »
» Ici, silence de vingt secondes : les mandarins se regardent mutuellement, puis l’un d’eux se levant, dit :
« Tout compris, sans nulle exception ! — Oui, tout compris, sans nulle exception ! »
» A ces mots, les trois magistrats se rangent en demi-cercle, me font un salut solennel que je leur rends le plus respectueusement possible, et tout est fini.
» Ici, il y aurait une question à examiner. Quel était le plus content des quatre acteurs de cette scène ? On aurait peut-être eu bien du mal à le deviner. Je n’en sais rien moi-même et, au fond, peu importe ! A l’instant même, notre préfet sort de la salle et va chercher les 1.500 taëls 1 dont on est convenu. Le second commissaire fait apporter une table devant nous. On dresse la balance officielle du tribunal ; en moins de cinq minutes, les quinze paquets d’argent sont apportés; les employés du tribunal veulent ouvrir tous ces paquets sous mes yeux. Je ne le juge pas nécessaire et n’en fais ouvrir que trois. On pèse ces quinze paquets à la balance légale plus forte que la balance du commerce ; on dépose cet argent dans une caisse gardée par deux de mes chrétiens. On ferme la caisse et la clef m’est remise. Les chevaux sont sellés, les porteurs sont prêts, on me conduit à ma chaise et je rentre à l’évêché, mieux accompagné qu’à mon départ, rapportant du tribunal une valeur approximative de 11.00U francs, somme à peu près équivalente à nos pertes. Pour récompense de son habileté et de son énergie, Tchao fut nommé trésorier-payeur à Bathang et élevé d’un degré dans la hiérarchie mandarinale ; il échangea son globule blanc contre un globule bleu. Quand il se rendit de Yerkalo à Bathang, il trouva à Kontgtzeka des délégués des grandes lamaseries de Lhassa, qui lui demandèrent de chasser de nouveau les Européens : « Vous n’aurez pas à agir, lui dirent-ils, laissez-nous faire, cela suffit. » Le vertueux mandarin savait ce qu’il en avait coûté à Ma-tchen-pin ; il répondit avec condescendance : « Je ne demanderais pas mieux, mais actuellement c’est impossible ; je suis nommé à Bathang pour trois années, attendez que mon temps soit fini, et vous chasserez les Européens. » Les délégués se rangèrent à son avis. Quand Tchao fut arrivé à Bathang, il s’empressa de raconter aux missionnaires la démarche des délégués de Lhassa ; seulement il changea la réponse qu’il leur avait faite : « Si vous aviez vu
1. 1 .500 taëls koupin, c’est-à-dire 1.610 taëls de l’argent courant.
DESTRUCTIONS ET RÉPARATIONS
comme je les ai reçus, disait-il, avec quelle sévérité je les ai traités ! Ce sont des scélérats ! » On sut plus tard la vérité. En cette circonstance comme en cent autres, Tchao avait été le fourbe pour lequel les Chinois professaient une véritable admiration. Cependant, afin de prouver qu’il voulait que, sous son administration, le calme fût complet, il fit afficher un édit solennel pouvant se résumer en ces lignes 1 2 :
Le procès des Européens est terminé. A Ta-tsien-lou, pour conclure cette difficile affaire, le mandarin civil Pao et moi avons dû débourser 1.500 taëls, qui ont été livrés à l’évêque. Maintenant, qui nous remboursera cet argent? Peuple de Bathang, je ne vous demanderai rien cette fois ; mais respect aux Européens ! Si vous les molestez encore, je vous ferai payer une amende double, triple de cette somme.
Telle fut l’issue du procès de Bathang qui durait depuis vingt mois.
Jetant un coup d’œil sur la manière dont il avait été traité, et appréciant la part que chacun y avait prise, Mgr Chauveau faisait de M. Desgodins cet éloge bien mérité :
« Dans cette affaire, M. Desgodins nous a rendu un service important, moins encore par son intelligence que parla docilité avec laquelle il a subi la directionque je lui imprimais. Que cette direction fût sage ou maladroite, ce n’est qu’une question secondaire ; la question qui domine tout, en pareil cas, c’est qu’il y ait unité de vue et de langage ; nous traitions le procès à deux, l’un à Ta-tsien-lou, l’autre à Bathang. Si chacun eût tiré en sens contraire, nous étions condamnés à l’immobilité, pour ne rien dire de plus. Il n’en a pas été ainsi, Dieu merci. Nous avons exactement suivi la même ligne. Il en est résulté que l’union de nos forces nous a conduits au même but, qui était de réduire nos ennemis à l’impuissance de nous nuire. »
« Nous devons aussi 4 une véritable reconnaissance à M. le Ministre des affaires étrangères qui, par une lettre bienveillante adressée à la légation française à Pékin, a déterminé, en notre faveur, une intervention, du reste très pacifique, auprès du Tsong-li-yamen. Un simple petit mot nous a rendu le plus important service et nous a sauvés, au moins pour un temps, d’une ruine définitive.
» Enfin, par une faveur toute particulière de la divine Providence, nous n’avons éprouvé que bien peu de tracasseries de la part des mandarins chinois. Nous avons bien vu quelquefois certaines ruses du métier ; on nous a posé des questions captieuses et désagréables ; il y a eu des réticences compromettantes ; mais il était difficile d’attendre plus ou mieux de la part de ces mandarins, qui n’ont rien à gagner avec nous. S’il est vrai qu’ils n’ont pas accueilli nos plaintes avec indignation, ni même avec un sentiment de justice très élevé, il est vrai aussi qu’ils ont été raisonnables, polis, presque toujours bienveillants; j’ajoute, non sans quelque consolation intime, que plusieurs fois ils se sont montrés affectueux. »
La mission du Thibet était revenue au point où elle se trouvait au