‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 39 sur 170 · ADMINISTRATION DE LA MISSION DU THIBET PAR MGR CHAUVEAU · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION DE LA MISSION DU THIBET PAR MGR CHAUVEAU

Travaux des missionnaires.

Changements de poste. — M. Goutelle à A-ten-tse. — Ses travaux. — Travaux de AI. Dubernard à Tse-kou. — A la suite des Lyssous. — Travaux à Yerkalo.

Après l’heureuse conclusion de cette importante affaire, Mgr Chauveau jugea bon de faire quelques changements dans l’administration de sa mission. Le poste de Bathang, précédemment confié à M. Goutelle, fut mis entre les mains de MM. Desgodins et A. Biet. Le premier devait s’occuper des chrétien» et des rapports avec les chefs thibétains, et le second, que des études spéciales avaient familiarisé avec les proverbes et les textes des auteurs souvent cités par les lettrés et les mandarins, devait entretenir des relations avec les autorités chinoises de la ville. F. Biet fut laissé à Yerkalo et eut Carreau pour compagnon. Goutelle, dont les mandarins trouvaient la droiture trop absolue, fut chargé d’administrer les chrétiens chinois de Tse-kou, de fonder le poste d’A-ten-tse, dont F. Biet avait naguère commencé l’établissement, et où vivaient quelques catholiques chinois habitant autrefois Bonga. Nous allons suivre chacun d’eux sur leur nouveau champ d’action.

Après avoir fait sonder le terrain par un chrétien, Goutelle vint à A-tentse et se fixa d'abord dans la maison d’Anaroptein, dont une partie, nous le savons, avait été donnée en gage à F. Biet contre un prêt d’argent. Pour ne pas exciter trop vivement les défiances des lamas de la ville, il commença simplement par fonder une pharmacie dont il confia la direction à un médecin chinois, nommé Ly-che-ko. Cet homme avait été converti à Bonga par Renou : il était alors tueur de vautours ; il quitta ce métier pour se faire médecin ; excellent catholique, père d’un jeune séminariste qui malheureusement mourut de la fièvre typhoïde, il était doué d’un véritable talent de parole et avait l’art assez rare d’exposer la doc-

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trine chrétienne sans jamais soulever les susceptibilités des païens ; il fut donc en même temps pharmacien, baptiseur et catéchiste. Obligé pour des affaires d’intérêt de se rendre àTa-li, il voulut aller au village de Yong-tchang essayer de convertir plusieurs membres de sa famille ; ayant réussi dans ce pieux projet, il repartit pour Ta-li où il demanda à M. Le Guilcber d’envoyer un prêtre à Yong-tchang, afin d’affermir les néophytes dans la foi et de les former à la vie chrétienne. Il obtint ce qu’il désirait, et M. Terrasse 1 fut chargé du nouveau poste. Mais à peine retourné à Yong-tchang, Ly-che-ko fut atteint de la peste et mourut ; sa disparition fut une véritable perte pour la mission du Thibet.

Cependant, le supérieur de la lamaserie voyait avec colère M. Goutelle prendre pied à A-ten-tse ; mais l’issue heureuse du procès était encore trop proche pour qu’il usât de violence contre le prédicateur de l’Evangile ; il se contenta de la ruse. Il remit 30 taëls à Anaroptein afin qu’il remboursât le prêt fait par les missionnaires et qu’il eût le droit de renvoyer le prêtre étranger. Celui-ci fut obligé de partir ; il alla construire une hutte, près d’un torrent qui descend du Dokerla et qu’on appelle le torrent épileptique, parce que souvent il roule des eaux noires et bouillonnantes; ensuite, par prudence, il s’éloignad’A-ten-tse, puis ily revint, mais n’y fit que de courts séjours ; peu à peu il les prolongea, et enfin s’y fixa. En 1877, il eut la joie de convertir une famille thibétaine composée de cinq personnes ; cette même année, il envoya un catéchiste visiter Tchong-tien, Pontzera et Ly-kiang, en lui recommandant de prêcher la parole de Dieu, s'il jugeait l’occasion favorable. Le voyage dura deux mois et demi ; il ne sembla avoir d’autre résultat que d’exciter l’admiration stérile de plusieurs païens pour la doctrine pure et élevée qu'ils entendaient pour la première fois.

Goutelle s’occupait également de faire à Ouy-si l’administration des chrétiens ; ce n’était d’ailleurs ni long, ni compliqué : « J’ai entendu la confession du tailleur Yang 2 et celle de la famille Tcliang, en tout six personnes, écrit-il, j’ai donné une Communion, suppléé les cérémonies du baptême à deux enfants et administré deux Confirmations. J’ai célébré deux fois la sainte Messe, une fois chez Yang, et une autre fois dans mon auberge. »

En même temps, il était allé saluer les mandarins civils et militaires. « Ils m’ont tous reçu avec honneur, dit-il 3. Sans la pluie, ils seraient venus me rendre ma visite à l’auberge ; il n’y a que le chef indigène qui ait pu me faire cet honneur, parce qu’il s’est levé plus matin que les autres. Mais ils m’ont envoyé leur carte et des cadeaux. Ils voulaient me donner des soldats pour m’accompagner au retour jusqu’à A-ten-tse. Je les ai remerciés de cette bienveillance, en leur disant que la route n’était ni longue ni dangereuse. »

1. Jean-Antoine-Louis Terrasse né à Lantriac, diocèse du Puy, le 23 mars 1848, missionnaire au Yun-nan en 1874, massacré à Tchang-yn, le 28 mars 1883. Compte-rendu de la Société des Missions-Étrangères, année 1883, p. 121.

2. Né à Lin-tou-kiao. A.-M.-E., vol. 356e. M. Goutelle àM. F. Biet, Tse-kou, 6 avril 1878.

3. A. M.-E., vol. 556e. M. Goutelle à M. F. Biet, Tse-kou, 6 avril 1878.

DU THIBET PAH MGR CHAUVEAU

Tse-kou continuait de progresser sous la direction de M. Dubernard, qui mettait en pratique la vieille devise, que le bruit ne fait pas de bien, et que le bien ne fait pas de bruit ; chaque année il amenait au vrai Dieu quelques païens et les établissait sur les terres du chef ou moukoua de Yetché, comme il avait été convenu précédemment.

Pour en augmenter le nombre, il ne négligeait aucun des moyens que lui suggérait son grand zèle ; tel le fait suivant qui dénote le plus vif amour des âmes.

Les lamas de Ilong-pou étant allés piller quelques familles relevant de l’autorité du moukoua de Yetché, celui-ci demanda une éclatante réparation. Les lamas n’osèrent la refuser et invitèrent le chef mosso à venir conférer avec eux ; sans défiance, le moukoua s’y rendit. En arrivant, il vit dans la cour de la lamaserie un certain nombre de jeunes filles deminues, occupées à battre de l’orge ; il s’arrêta pour les regarder. Les lamas avaient compté sur cette curiosité ; au même moment, plusieurs coups de feu se firent entendre, et le moukoua de Yetché tomba, frappé de deux balles à la tête par des lamas embusqués derrière des meules de paille.

Ce meurtre eut dans le pays un immense retentissement. Les Lyssous se soulevèrent pour venger leur chef. Armés de (lèches inflammables, ils allèrent de nuit attaquer plusieurs villages dépendant de la lamaserie, et les incendièrent. On essaya en vain de leur couper les routes ; avec des cornes d’antilope qu’ils plaçaient dans les plus petites anfractuosités des rochers, ils faisaient des échelons, sur lesquels ils grimpaient et marchaient droit devant eux, à travers les montagnes, sans souci des chemins battus. Ils ne réussirent cependant pas à s’emparer de la lamaserie de Hong-pou. En revenant de leur expédition, ils devaient passer par les stations de Tse-kou et Niapatong, et M. Dubernard tremblait que leur colère ne s’appesantît sur ses chrétiens.

Informé de ces craintes, un païen vint le trouver : « Que le chef ne redoute pas les sauvages, lui dit-il, il a un moyen très simple de gagner leur amitié : qu’il prépare beaucoup de vin, qu’il leur en offre et les sauvages deviendront ses amis. » Le missionnaire suivit ce conseil. Il se rendit à la petite station chrétienne de Niapatong emportant plusieurs petits tonneaux. Quand les Lyssous défilèrent devant lui, il offrit une tasse de vin à chacun d’eux. Personne ne se fit prier pour accepter, et l’on en vit plusieurs qui en redemandaient une seconde fois : « Non , répondait Dubernard, tes chefs l’ont défendu ». Les soldats avaient un geste de regret et s’éloignaient, mais ils furent touchés de ce procédé et ne firent aucun mal aux catholiques.

Cependant le missionnaire n’avait pu voir, sans émotion, les longues files d’hommes, de femmes et d’enfants, que les Lyssous emmenaient en esclavage, et dont plusieurs centaines appartenaient à des villages voisins, entre autres à celui de Seré. Il résolut d’essayer d’en sauver quelquesuns. Prenant avec lui deux domestiques chargés de sacs de sel, condiment rare et très apprécié chez les sauvages, il suivit l’armée victorieuse jusque dans ses montagnes reculées. En arrivant dans les villages dont les habitants avaient pris part à la guerre, les chefs faisaient le partage

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du butin, et aussitôt M. Dubernard allait vers ceux qui avaient obtenu des esclaves : « Pour cet homme, pour cette femme qui maintenant t’appartient, disait-il, combien veux-tu de sel? » Les uns refusaient, les autres acceptaient avec empressement- A mesure qu’il s’avançait dans le pays, l’apôtre trouvait des populations de plus en plus primitives, auxquelles il apparaissait comme un être extraordinaire. Beaucoup d’habitants n’avaient jamais vu de cheval et, raisonnant comme les Indiens de l’Amérique au sujet des Espagnols, ils croyaient que le missionnaire et son coursier ne faisaient qu’un : « Restez ici, lui disaient-ils, nous vous mettrons à notre tête, nous irons en guerre contre nos voisins et, avec votre secours, nous prendrons beaucoup de bœufs et beaucoup d’esclaves. » Le prêtre souriait, refusait doucement cette proposition et se contentait d’offrir la rançon des captifs. Arrivé à Noadan, il quitta les Lyssous et revint à Tse-kou, ramenant une soixantaine de malheureux rachetés à prix de sel.

A Yerkalo, F. Biet acheva, en 1876, la construction de la chapelle, longue de 21 pieds, large de 15 et haute de 11 : « Elle a son sanctuaire et sa nef, son autel et son tabernacle, le tout en bois bien sculpté, écrivait M. Desgodins *. Je crois qu’un rubriciste n’aurait pas grand’chose à critiquer. »

Les missionnaires ornaient celte chapelle avec tout le zèle d’une ingénieuse pauvreté. C’est ainsi que l’on vit un jour F. Biet découper une calotte de velours, pour en faire un pavillon de ciboire, et Desgodins, qui maniait habilement l’aiguille, occuper les loisirs d’une visite à Yerkalo en attachant sur ce velours des perles en verre de manière à représenter un ostensoir. Humble travail que la foi vivifie, que l’amour de Dieu ennoblit et qui nous paraît plus touchant quand il est fait aux extrémités du monde par des hommes que la persécution avait tant de fois frappés, sans jamais les courber.

A Tse-kou, à Yerkalo et à A-ten-tse, les missionnaires, selon les prescriptions de Mgr Chauveau, employèrent peu à peu une partie de l’indemnité payée par les mandarins à installer de nouvelles familles dans les champs qu’ils avaient loués, et purent ainsi augmenter leur faible troupeau.

Cha-pa et Ta-tsien-lou n’offraient rien de particulier; ces deux stations, ayant échappé aux troubles de 1873, avaient continué leur marche ordinaire, trop lente au gré de tous les désirs.

Les œuvres, dont Ta-tsien-lou était relativement plus riche que les autres postes, demeuraient dans leur état ordinaire ; la pharmacie, les écoles de garçons et de filles avaient leur clientèle ordinaire ; le Séminaire ne possédait que peu d’élèves.

Les missionnaires de Yerkalo en avaient envoyé un, Neurboudoguié, l’aîné des fils de Chedipema ; mais Mgr Chauveau, ne lui ayant pas Trouvé les dispositions suffisantes, l’avait renvoyé. L’évêque ne s’était pas trompé ; le jeune homme devenu menuisier tua un de ses compagnons. Le meurtre semblait d’ailleurs de tradition dans la famille ; avant sa conversion au catholicisme, Chedipema avait assassiné un de ses amis, et l’on enten-

1. A. M-E., vol. 556 d. M. Desgodins à M. Voisin, 23 septembre 1876.

1)1' TUIBET PAR MGR CHAUVEAU

dit un jour son plus jeune fils, Isidore, qui avait reçu une légère correction de M. Déjean, murmurer avec rage : « Quand je serai grand, je tuerai celui-là. »

Voyageurs européens : Gill, Mesny.

Hostilité contre les Européens. — Assassinat de Margary. — Le traité de Tche-fou. — Voyage de Gill et de Mesny. — Troubles excités par leur passage.

C’est pendant ces travaux paisibles, mais accomplis au milieu d’une sorte de frémissement haineux, contenu par la vigilance et l’habileté de Tchao, que l’on apprit la nouvelle de la prochaine arrivée de voyageurs anglais. La population chinoise et thibétaine, les lamas et les mandarins, tous furent saisis d’une émotion violente de dépit et de colère contre ces étrangers audacieux qui osaient afficher leur désir de fouler la terre sacrée des Esprits.

Par suite de ces expéditions, qui se succéderont pendant un certain nombre d’années, la mission du Thibet se trouvera placée dans une position très critique, et sans qu’il y ait aucunement de la faute de ses prêtres ou des explorateurs. Les Thibétains, raisonnant comme plusieurs autres peuples d’Extrême-Orient, imputeront aux missionnaires la venue d’autres Européens qu’ils détestent par cela seul qu’ils sont Européens ; ils craindront que ces étrangers ne soient l’avant-garde d’armées conquérantes qui s’empareront de leur patrie, pilleront leurs biens et détruiront leur religion. Les Chinois, mieux instruits des désirs des Occidentaux, de la conduite et du but des ouvriers apostoliques, ne feront rien pour arrêter les absurdités et les mensonges colportés à travers le pays ; au contraire, ils sembleront prendre à tâche de les fortifier et ils soutiendront de toute leur fourberie la violence des Thibétains.

A proprement parler, ce n’est pas une nouvelle phase de la vie de la mission du Thibet qui s’ouvre, mais un élément nouveau qui s’y introduit, augmentant les craintes et la jalousie des lamas, et, par conséquent, les difficultés déjà si grandes et si nombreuses de l’apostolat.

Nous avons vu, en 1867, M. Cooper passer à Ta-tsien-lou, être arrêté dans sa marche sur Bathang et obligé de changer son itinéraire. Son voyage n’eut aucune suite fâcheuse pour la mission, du moins immédiatement; car, plus tard, parmi les griefs imputés aux missionnaires en 1873, on n’oublia pas de dire qu’ils avaient appelé cet étranger. 11 paraît cependant que ce firt plutôt là une parole d’hommes qui font flèche de tout bois, qu’une accusation prise au sérieux. Malheureusement, il ne devait pas toujours en être ainsi. Mais n’anticipons pas sur les événements.

En 1876, l’Angleterre, par sir Thomas-François Wade, et la Chine, par Ly-hung-chang, signèrent la convention de Tche-fou qui devait être aug-

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mentée en 1883 et ratifiée à Londres le 6 mai 1886. Cette convention faisait payer à la Chine la mort de l'Anglais Margary, assassiné en 1874, à Manwyne, 'sur les confins de la Birmanie et du Yun-nan, et stipulait pour la Grande-Bretagne un certain nombre d’avantages commerciaux. Un article séparé spécifiait le droit pour les explorateurs anglais de traverser le Thibet ; en voici la traduction :

Le gouvernement de Sa Majesté, ayant le projet d’envoyer une mission l’année prochaine au Thibet, ou par la route de Pékin à travers le Kansou et le Koukounoor, ou par la route duSu-tchuen, le Tsong-li-yamen, en ayant égard aux circonstances, donnera, au moment de cette exploration, les passeports nécessaires, et adressera des lettres aux hautes autorités provinciales et au résident chinois au Thibet. Si la mission ne peut suivre ces routes, elle franchira la frontière de l'Inde pour aller au Thibet, et le Tsong-li-yamen, averti de cette marche par le ministre britannique, écrira au résident chinois au Thibet, et le résident, selon que les circonstances le permettront, enverra des officiers pour prendre soin de la mission, et des passeports pour la mission seront donnés par le Tsongli-yamen afin que son passage ne soit pas empêché.

Cet article ne pouvait être guère qu’une pierre d’attente pour l’avenir. En effet, il contenait par deux fois une expression dont les Chinois devaient savoir à merveille se servir pour ne pas laisser les Anglais traverser le Thibet. Il y était dit : « Le Tsong-li-yamen, ayant égard aux circonstances, donnera des passeports ; » et, plus loin : « le résident chinois au Thibet, selon que les circonstances le permettront, enverra des officiers. » Pour tout homme si peu au courant que ce soit des choses de Chine et du tour d’esprit des Célestes, il était évident que ce double appel aux circonstances suffisait pour fermer la porte aux voyageurs. Le Tsong-li-yamen essaierait d’abord de ne pas délivrer de passeports ; s’il y était obligé, le résident du Tbibet n’assurerait pas le voyage, et même si par hasard il l’assurait, ce ne serait qu’une feinte, et il trouverait bien le moyen de mettre en avant les lamas qui arrêteraient l’effet de sa bonne volonté extérieure.

Au point de vue de la pénétration immédiate au Thibet, l’article séparé de la convention de Tche-fou n’avait donc pas toute l’importance qu’on aurait pu être tenté de lui donner. Mais il éclairait, si elle ne l’avait été suffisamment, la question de l’autorité de la Chine sur le Thibet. Si, en effet, ce dernier pays ne relevait pas de l’Empire, pourquoi Pékin accordait-il des passeports? Pourquoi en faisait-il un article additionnel à un traité longuement et minutieusement débattu ? Pourquoi donnait-il des ordres afin que les Anglais fussent reçus honorablement au Thibet et accompagnés par des mandarins accomplissant une mission officielle?

Que le Tsong-li-yamen, Ly-hung-chang et consorts aient joué la comédie, le fait n’est pas pour nous surprendre ; mais il n’en reste pas moins acquis qu’une fois de plus, dans un document diplomatique, ils ont reconnu les droits de la Chine sur le royaume du Thibet.

D’ailleurs, on fut bientôt renseigné sur ce que l’on pouvait attendre des promesses chinoises par l’effervescence et par les démonstrations hostiles qui accueillirent la nouvelle qu’une commission russe opérait dans le Turkestan, et que des voyageurs anglais s’avançaient vers le

DU T III BUT BAR MGR CHAUVEAU

Tliibet. Ces Anglais étaient MM. Gill et Mesny. Ils n'avaient pas l’intention de pénétrer au Thibet ; mais, à l’accueil qu’on leur fit, ils purent comprendre qu'une telle expédition eût été impossible.

Le premier, M. Gill, était fils du major Gill, de l’armée de Madras. 11 était né dans l’Inde, à Bangalore, en 1843 ; élevé à l’école militaire de Woolwich, il en sortit dans le corps des ingénieurs royaux ; il avait été, raconte-t-on, reconnu pour héritier par un riche lord dont il avait ramassé le chapeau dans une des rues de Londres. En 1873, étant lieutenant du génie, il avait fait, avec le colonel Baker, un voyage dans le Khorassan. En 1876, il fit des explorations dans le Tche-li et sur les frontières du Leao-tong ; en 1877, il partit avec M. Colborne Baber pour Tchong-kin, de là il marcha vers le sud du Kan-sou, puis revint vers les pays thibétains. Le second, M. Mesny, issu d’une ancienne famille française de Jersey, était armurier-mécanicien ; arrivé pauvre à Canton, il fut adopté par un Chinois nommé Ouang, se brouilla avec son protecteur, le quitta et prit le nom de Me-ta-jen ; plus tard, il ira se battre dans les rangs des Chinois à Son-tav. Le but de ces Anglais était de se rendre en Birmanie par Bathang et l’a-li. Ils remontèrent le fleuve Bouge, passèrent à travers le Yun-nan et le Kouy-tcheoü et arrivèrent à Ta-tsien-lou le 25 juillet 1877.

« Ces Messieurs, écrivait Mgr Chauveau au ministre de France à Pékin 1 , sont entrés immédiatement en rapport avec nous, et nous faisons ce qui est en notre pouvoir pour les mettre à même d'entreprendre, sans trop de peines, le difficile voyage de Bathang. M. Mesny, qui sait le chinois, a rendu visite à tous nos mandarins et en a été parfaitement reçu. Il nous a raconté lui-même qu’ayant connu naguère le gouverneur général au Chan-tong, il s’est présenté pour le voir à Tchen-tou. Tin-pao-chen l'a accueilli avec une bienveillance dont il lui sait gré et l’a autorisé à se faire suivre de ville en ville par un employé officiel d'un tribunal et quatre satellites pour le protéger dans son voyage. »

L’évêque prévint également ses missionnaires et les invita à prêter leur secours aux explorateurs : «Je vous prie, écrivait-il à M. F. Biet 2, de faire savoir à M. Goutelle, par deux ou trois voies différentes, l’arrivée prochaine à A-ten-tse de MM. Gill et Mesny ; je ne sais s’ils auront besoin de ses services, mais, s’ils y avaient recours, il ne manquera pas de les leur rendre autant que possible3. »

M. Desgodins, qui parlait anglais, fut d’un grand secours aux voyageurs

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