‹ Histoire de la mission du ThibetChapitre 40 sur 170 · A. M.-E., vol. 556*. 1" août · texte numérisé non relu

A. M.-E., vol. 556*. 1" août

3. « Je n’ai pu aller au-devant des Anglais, à leur passage à Dzongngang, à deux journées et demie d’ici. J’ai bien discuté en moi-même ce projet, mais leur passage fut si rapide que l’exécution en fut impossible. Les sous-préfets et les Koutsop qui se trouvaient aux Salines reçurent l’ordre de se rendre à Dzongngang, pour le passage des Anglais, mais ces messieurs faisaient deux étapes par jour. Lorsque l’ordre arriva aux Salines, tous ces petits chefs se mirent en route immédiatement, mais lorsqu’ils arrivèrent à Dzongngang, les Anglais étaient déjà sur la route de Ta-li. On dit que les deux sous-préfets, ancien et nouveau, durent donner chacun 20 taëls d’argent au préfet pour cette mésaventure dont ils n’étaient pas coupables. Ils ne sont pas à plaindre pour cela ; ils font assez de concussions pour en pouvoir subir. » (M. F. Biet à Mgr Chauveau, Yerkalo, 3 novembre 1877.)

ADMINISTRATION DE LA MISSION

par les renseignements géographiques et statistiques qu’il leur fournit et l’aide qu'il leur donna pour la formation de leur caravane et leurs approvisionnements.

Bien avant l’arrivée des voyageurs à Ta-tsien-lou, les autorités de Lhassa connaissaient leur projet, et, craignant que leur but ne fût autre qu’ils ne le disaient, et qu’arrivés près du Thibet, ils ne voulussent y entrer, elles intimèrent l’ordre aux lamaseries des deux cotés de la frontière, d’empêcher par tous les moyens, même par les armes, les Anglais de passer, de surveiller les missionnaires et, au besoin, de les arrêter s’ils tentaient d’accompagner les étrangers.

Ces ordres reçus, on répandit le bruit à Kiangka que quarante officiers anglais, tous en chaise, étaient déjà arrivés à Ta-tsien-lou, dans le but de se rendre à Lhassa, et qu’ils étaient accompagnés de 6.000 soldats.

En apprenant cette nouvelle, on fit un appel aux armes dans la préfecture de Kiangka, afin de s’opposer aux envahisseurs; on prescrivit de garder les frontières, de couper les ponts de corde à Yerkalo et à Lanten.

On raconte que sur le plateau de Pamoutang, les voyageurs ayant aperçu 300 Thibélains réunis par les lamas, M. Mesny demanda la raison de ce rassemblement : « C’est pour vous empêcher de poser le pied sur la terre de Lhassa », lui fut-il répondu. Ce à quoi l’Anglais répliqua : « Nous ne voulons pas aller à Lhassa. Lorsque nous voudrons y aller, qu’ils viennent vingt mille s’ils le jugent à propos, nous irons quand même. Si les lamas n’excitent pas de troubles contre nous, nous les laisserons tranquilles. Mais s’ils remuent, nous les mettrons à la raison. »

Les voyageurs ne purent suivre exactement l'itinéraire qu’ils s’étaient tracé ; on eut soin de les faire passer par les plateaux solitaires et par les montagnes abruptes au lieu de leur faire prendre les bords du fleuve, où ils auraient trouvé des villages peuplés et des vallées bien cultivées, sans doute pour leur donner l’impression que, dans un pays si pauvre, les étrangers n’avaient rien à gagner.

L’opinion qu’ils laissèrent d’eux en Chine et dans les pays thibétains fut bien digne du jugement enfantin des populations qu'ils visitèrent. A Ta-tsien-lou, M. Gill *, qui ignorait le chinois et se tenait avec toute la raideur et le flegme britanniques, fut pris pour un grand chef; mais, sur les routes du Thibet, habillé de gros drap anglais, que les Thibétains prétendaient* ne pas être bon pour faire des sacs, conduisant lui-même son cheval par la bride quand il lui prenait fantaisie de marcher à pied, il descendit du haut rang qu’on lui avait attribué et passa pour un homme du peuple. M. Mesny eut partout la réputation d’un domestique parlant bien chinois et se conduisant mal, ce qui, d’ailleurs, n’empêchait pas les mandarins de passer la nuit à jouer et à boire avec lui ; il est vrai que Mesny buvait de l'eau pendant que les mandarins s’enivraient, mais sa réputation n’en fut pas meilleure.

1. Après son expédition, M. Gilt reprit du service dans l'Inde. Lors de l’expédition des Anglais en Egypte, il fut, avec un autre officier, pris par l’ennemi qui les plaça sur le bord d’un précipice, et leur offrit le choix ou d’être fusillés ou de se précipiter dans le gouffre. Le second officier accepta ce dernier genre de mort. Mieux inspiré, • M. Gill refusa, et répondit qu’il attendait la mort. On le fusilla immédiatement.

DU THIBET PAR MGR CHAUVEAU

Tout pacifique et rapide que fut leur passage, il provoqua dans le pays de nombreux commentaires, de vives menaces contre les missionnaires, et même quelques mauvais procédés. Mgr Chauveau en écrivit immédiatement à notre ministre à Pékin, M. Brenier de Montmorand

« Le ministre adressa des réclamations au Tsong-li-yamen, mais, dit l’évêque 2, il est bon de noter qu’en présentant nos plaintes au gouvernement central, la légation a agi avec prudence et habileté. Elle s’est bien gardée de faire peser la responsabilité de ce qui se passait à Bathang sur les mandarins chinois, qui, de fait, n’étaient pas coupables et que nous n’avions point accusés. En Chine, on peut attendre beaucoup des fonctionnaires, pourvu qu’on ait l’adresse de ne pas blesser leur amour-propre. Les réclamations de la légation française ne signalèrent que des indiscrétions de langage ou tout au plus des menaces de la part des indigènes ; elles furent favorablement accueillies. Des ordres pour le Su-tchuen partent immédiatement de Pékin. Le gouverneur général et le commandant militaire de la province s’empressent de transmettre ces ordres à Ta-tsien-lou. Dans cette dernière ville, on trouva la même bonne volonté.

» Le 26 juin, dans la matinée, notre mandarin civil me témoigna le désir d’avoir une entrevue avec moi « pour affaires importantes ». Je me rendis au tribunal dans la soirée. Le préfet avait reçu, la veille, du nouveau vice-roi du Su-tchuen, Tin-pao-chen, une dépêche dans laquelle on lui demandait des renseignements sur les nouvelles tracasseries qui semblaient menacer les missionnaires français à Bathang. Comme je n’avais nulle raison de dissimuler la vérité, je fis part au mandarin de ce que les missionnaires m’avaient écrit. Il me remercia de ma franchise et m’assura qu'il allait répondre au vice-roi d’après les indications que je venais de lui fournir. Je sais qu’il a tenu parole et que sa dépêche est tout à fait à notre avantage.

» Le lendemain, 27 juin, on m’annonça la visite du colonel de la garnison. Il venait officiellement, par ordre de son général, prendre, lui aussi, des informations authentiques sur les bruits que l’on faisait courir contre nous à Bathang. Je lui répétai ce que j’avais dit, la veille, au mandarin

» Le 30 juin, le général lui-même arriva à notre résidence. Il me rendit très fidèlement compte de ce que j’avais dit au colonel quatre jours auparavant, et m’assura qu’il venait d’envoyer des ordres au mandarin militaire de Bathang, son subordonné, pour qu’il ne permît à personne de nous molester. Il ajouta que, le pays de Bathang lui étant militairement soumis, il pouvait nous y garantir une entière sécurité.

» Restait à savoir si les choses prendraient une tournure aussi favorable à Bathang même. Les nouvelles ne se firent pas longtemps attendre.

1. Né en 1813, fils du général Antoine-François Brenier ; commissaire général en 1848 ; consul général à Shang-haï, puis en Egypte en 1870 ; ministre plénipotentiaire à Pékin de 1876 à 1879 ; en retraite en 1880; mort le 16 février 1894 à Saint-Marcellin (Isère).

2. M. C., 1878, p. 61-S2. Lettre de Mgr Chauveau, 22 juillet 1877.

ADMINISTRATION DE LA MISSION

Le dimanche 15 juillet, le tribunal m’envoie une lettre, venue par la poste du gouvernement et datée du 7 juillet ; elle avait donc voyagé jour et nuit. Dans cette lettre, MM. A. Biet et Desgodins m’annoncent que le mandarin civil et le mandarin militaire de Bathang viennent de recevoir, par courrier accéléré, des dépêches fort avantageuses pour nous.

» Elles disent que, quelques années auparavant, tels et tels mandarins avaient aplani toutes les difficultés, et l’on demande comment de nouveaux troubles paraissent sur le point d’éclater. C’était un éloge indirect, adressé aux deux mandarins de Bathang, par les plus hautes autorités de l’empire. Quelle joie pour ces humbles globules ! Aussi se sont-ils montrés dignes de la confiance que l’on semblait avoir en eux et se sont-ils empressés de mettre fin au langage alarmant qu’on entendait partout.

» Ils sont venus l’un et l’autre saluer nos confrères et les remercier du bon témoignage qu’ils avaient rendu d’eux. Devenu plus expansif encore par l’excès de sa satisfaction, le mandarin civil disait à nos missionnaires : « Soyez tranquilles ; tant que je serai ici, personne n’osera vous toucher du bout du doigt. Je veux même arranger les choses de façon que, quel que soit mon successeur, on ne puisse vous molester à l’avenir. Vous vous figurez que les légats impériaux sont de grands seigneurs à Lhassa ; ils ne. sont que de fort petites gens à côté des lamas. 11 faudrait les mettre à la raison, ces lamas ; je m’en charge si l'on veut me donner seulement mille hommes. Les lamas veulent s’opposer, même par là force des armes, à l’entrée au Thibet des commissions russe et anglaise ; qu’on me donne donc mille hommes, et je me fais fort de conduire ces commissions aux quatre coins du royaume. »

Ainsi s’exprimait le fameux Tchao, dont nous avons eu l’occasion de parler assez longuement; il ne faudrait pas prendre ses promesses au sérieux ni ses paroles au pied de la lettre. Tchao pratiquait au plus haut degré la morale de l’intérêt ; les mensonges ne lui coûtaient rien, quand par hasard ils ne lui rapportaient pas, et la fourberie était son élément. Quoi qu’il en soit, les ordres donnés par les autorités du Su-tchuen furent suivis, et le calme succéda aune agitation qui aurait pu se transformer en tempête.

Projets d’expédition au Thibet par l’Inde.

Origine du projet. — Conférence de M. Desgodins et de Mgr Chauveau. — Résolutions de Mgr Chauveau.

Ce mouvement des Européens vers le Thibet fit penser à Mgr Chauveau que le temps était peut-être venu de reprendre les tentatives apostoliques du côté de l’Inde, interrompues depuis 1858. Il y avait déjà songé en 1869, et avait eu la vague intention de confier cette entreprise à M. Wallays,

DU THIBET PAR MGR CHAUVEAU

directeur au collège de Pinang « qui, pensait-il, étant de nationalité belge, serait mieux accueilli par les Anglais. » Mais il n’avait donné aucune suite à cette idée ; il la reprit en 1877; on en disait l’exécution possible ; ce n'était là qu’une de ces affirmations générales, qui n’ont guère de valeur tant qu’on ne les précise pas et qu’on ne les appuie pas sur des faits.

Quelles étaient réellement les relations du gouvernement anglais avec les pays thibétains ? Pourrait-on trouver même un petit pied-à-terre où l’on fût en sécurité et qui pût être adjoint à la mission. Comment administrer de si loin des stations chrétiennes? Comment subvenir à leur existence dans un pays où les roupies « filent comme les sapèques en Chine », selon l’expression de l’évêque ? Mgr Chauveau hésita longtemps avant de prendre une détermination si grave.

Enfin, quand il eut obtenu gain de cause dans le procès qu’il soutenait, pour le rétablissement de Bathang, de Bongmet et de Yerkalo, il crut le moment venu de consulter Rome ; il reçut par l'intermédiaire de M. Rousseille, alors procureur des Missions-Étrangères en celte ville, l'assurance des dispositions bienveillantes de la Propagande à l’égard de l’entreprise projetée. Il écrivit aussitôt aux Vicaires apostoliques des Indes, dont les missions étaient limitrophes du Thibet, les priant de favoriser l’entreprise qu’il avait en vue. Tous répondirent qu’ils étaient disposés à l’aider de tout leur pouvoir, les droits de leur juridiction restant saufs.

Après avoir fait ces démarches en secret, Mgr Chauveau chercha à qui il pourrait confier l’exécution de son projet.

Parmi ses missionnaires, il en restait encore un qui avait fait les expéditions de l’Inde de 18oo à 1858, Desgodins. Ses cheveux avaient blanchi, son front s’était ridé, mais ses forces gardaient leur vigueur et son cœur sa vaillance. L’évêque l’appela près de lui à Ta-tsien-lou, d'abord pour le connaître personnellement, car il ne l’avait jamais vu, et aussi, dit-il1, « afin qu'il me suggérât des idées qui ne m’étaient pas encore venues à l’esprit ou en rectifiât d’autres que le défaut d’expérience eût peut-être rendues d’une application impossible.» M. Desgodins arriva à Ta-tsien-lou le 5 octobre 1877. Mgr Chauveau l’entretint longuement de ses voyages dans l’Inde et des événements qui s’étaient passés à cette époque déjà lointaine. Puis, dans une longue conférence, tout officielle cette fois, il le mit au courant de la question, des démarches faites, des réponses obtenues, et lui demanda s’il se sentait encore la force de recommencer l’expédition de 185o-18o8. — « Quant à la force physique, répondit le missionnaire, elle ne me manque pas, je puis partir ; quant à la volonté, Monseigneur, vous n’avez qu’à ordonner, et je suis prêt. Cependant, je me permettrai de faire observer à Votre Grandeur que, pour avoir une chance de réussite, il nous faut de toute nécessité un. pied-à-terre, qui soit à nous en pays thibétains, soumis au Gouvernement anglais, afin d’y pouvoir travailler en sécurité à préparer l’avenir. Ce pied-à-terre existe-t-il? Où pourrions-nous l’obtenir ? C’est ce que je ne saurais vous dire. — C’est précisément ce que vous aurez tout d’abord à examiner, reprit l’évêque. »

1. A. M.-E., vol. 556*. Mgr Chauveau à MM. les directeurs, 20 octobre 1877.

Mission du Thiüet. — II.

ADMINISTRATION DE LA MISSION

Après avoir étudié la queslion sous toutes ses faces et décidé que M. Déjean accompagnerait M. Desgodins, Mgr Chauveau s’arrêta aux résolutions suivantes, dont il écrivit la teneur :

L’année prochaine, le 16 août, deux missionnaires se détacheront de la partie sud-est de la mission et se rendront directement à Calcutta, de là à Darjeeling dans la mission de Patna. Ils devront s’arrêter à ce dernier poste et prendre toutes les informations qu'ils pourront se procurer soit sur le Sikkim, soit sur le Boutan. Ces informations prises, ils me les transmettront et alors nous nous entendrons sur les démarches ultérieures, mais en ne précipitant rien, en ne heurtant aucune susceptibilité, surtoutcelle de juridiction. Si une occasion favorable se présentait d’entrer au Thibet même, ils seraient autorisés à en profiter à titre d’exploration, c’est-à-dire à titre provisoire seulement, jusqu’à ce qu'on ait pu leur assurer des communications indispensables. Comme il ne serait pas impossible que les tentatives de ces deux confrères du côté' de l'Inde n’excitassent les appréhensions des gouvernements chinois et thibétains, et que nous n’en ressentissions le contre-coup dans cette partie sud-est du Thibet, nous ne publierons pas la mission donnée aux deux confrères, au moins dans les premiers temps; il sera bien entendu qu’ils ne vont faire qu’une exploration au sud du Thibet; mais ils n’y fonderont d’établissement tant soit peu considérable que plus tard, et après le plus mûr examen. C’est pourquoi, afin d’exciter moins d’alarmes de quelque part que ce soit, leurs instructions seront temporaires et ne s’étendront pas au-delà de quatre ans.

Mgr Chauveau demanda alors au Séminaire des Missions-Etrangères deux jeunes missionnaires pour remplacer ceux qui allaient partir, et fit déposer à Hong-kong des fonds destinés à M. Desgodins et à son compagnon.

Mort de Mgr Chauveau.

M. F. Biet nommé provicaire. — Maladie de Mgr Chauveau. — Sa mort. — Sa tombe. — Son éloge. — Ses travaux. — Sa piété.

L’évêque profita de la circonstance pour traiter avec M. Desgodins, dont il apprécia grandement le caractère et l'intelligence *, une autre grave affaire qui lui tenait à cœur depuis longtemps, la nomination d’un provicaire, chose qu’il n’avait pas encore faite, par suite des circonstances particulières et difficiles que sa mission avait traversées. Il avait jeté les yeux sur M. Félix Biet, et, dès 1873, il l’avait nommé dans un acte secret, qui devait être décacheté en cas de mort seulement. En 1877, sentant ses

1. C’est à la suite de cette visite, que Mgr Chauveau écrivit le 26 novembre 1877 à M. F. Biet cet éloge de M. Desgodins : « Le P. Desgodins nous a quitté il y a huit jours. Nous avons été enchanté de faire sa connaissance, il y a de l’or dans cet esprit et dans ce cœur. »

DU THIBET PAR MGR CHAUVEAU

forces décliner, voyant son candidat se montrer par son esprit de régularité, d’obéissance, de modération, digne de la charge qu’il voulait lui confier; d’autre part,, la situation religieuse s’étant améliorée, il résolut de faire cette nomination. Desgodins connaissait beaucoup F. Biet, puisqu’ils avaient vécu ensemble à Bonga, à Gunra, à Yerkaîo, qu’ensemble ils avaient supporté la bonne et plus souvent la mauvaise fortune; il approuva sans réserve le choix du Vicaire apostolique, et comme on redoutait un refus de la part de l’élu, il se chargea de lui porter la proposition de Mgr Chauveau et de l’appuyer fortement. Il repartit donc pour Bathang, et, après quelques jours de repos, pour Yerkalo où il plaida chaleureusement la cause qui lui était confiée.

« Vers les deux heures de l’après-midi, écrit-il ', ma commission était faite et j’avais le bonheur d’obtenir le consentement si désiré et qui devait être si agréable à tous nos confrères. Je repartis pour Bathang. Je n’étais plus qu’à une journée de marche de ma résidence, revenant tout heureux de mon succès et me réjouissant d’annoncer la bonne nouvelle au vénérable évêque, lorsque, sur le bord du fleuve Bleu, je rencontrai un courrier extraordinaire envoyé à toute vitesse à Yerkalo. Mon cœur se serra d’un triste pressentiment; j’ouvris le message en tremblant; bientôt, hélas ! la vérité me fut connue. M. Déjean nous racontait les détails de la mort d’un saint et nous envoyait la pièce officielle qui nommait M. Félix Biet provicaire et, en cas de mort de l’évêque, administrateur de la mission. J’arrachai un feuillet de mon calepin de route, et, appuyé sur la selle de mon cheval, j’écrivis un mot au nouveau supérieur pour lui faire acte d’obéissance et me mettre à sa disposition. »

En effet, peu de temps après le départ de M. Desgodins, le 21 décembre 1877, à cinq heures du soir, Mgr Chauveau était mort à Ta-tsien-lou. « La dernière parole qui était tombée de ses lèvres mourantes, écrit son fidèle secrétaire M. Déjean 1 2, fut pour désirer de recevoir la Sainte Eucharistie. Déjà les dents se serraient et les lèvres ne pouvaient guère articuler que des mots à demi-intelligibles. Il y eut un moment solennel et pénible lorsque je lui apportai la sainte communion ; ma main tremblante tenait devant sa bouche le corps de son bien-aimé Sauveur et sa bouche ne s’ouvrait pas. Je voyais le vénéré malade faire des efforts, mais en vain; on eût dit qu’il ne savait plus ou ne pouvait plus entr’ouvrir ses lèvres ; enfin, l’amour l’emporta sur les défaillances de la nature, sa bouche s’ouvrit, puis se referma après avoir reçu Jésus-Hostie, son Seigneur et son Maître, comme le chantait l’Eglise en ce jour en empruntant les paroles du disciple incrédule, saint Thomas, dont nous célébrions la fête.

» Vers trois heures de l’après-midi, nous récitâmes lentement les prières des agonisants ; le vénéré mourant n’avait plus sa connaissance ; je le quittai un moment pour aller dans notre chapelle faire un Chemin de Croix à son intention. Nous étions au vendredi ; c’était le jour, l’heure, où

2. A. M.-E., vol. 556 e. Lettre aux directeurs du Sém. des M.-E., voir également : Le Compte-rendu de la Société des Missions-Étrangères , année 1878 p. 63, et Vie de Mgr Chauveau, p.p. 165-172.

ADMINISTRATION DE LA MISSION

chaque semaine il récitait lui-même les mêmes prières, se promenant à pas lents dans sa chambre, serrant dans ses mains une grosse croix de bois, souvenir de Jérusalem. Je ne croyais pas l’instant de la séparation si proche ; à peine suis-je de retour auprès de ce vénéré Père que ses yeux tournent, sa respiration cesse, sans agonie, sans le moindre effort; ainsi s’éteint une lampe.

» Ainsi mourut d’une affection des bronches, dans la soixante-deuxième année de son âge, muni de tous les sacrements, au milieu de ses enfants en prières et en pleurs, notre Père très aimé, Mgr J.-M. Chauveau, évêque de Sebastopolis, ex-coadjuteur du Yun-nan, Vicaire apostolique de Lhassa, il n'a pas plu à la divine Providence, vu la nature de la maladie, de nous laisser recevoir au dernier moment ses derniers conseils avec sa dernière bénédiction ; c’est une peine pour nous. Une chose nous console : au commencement de sa maladie, alors qu’il était encore plein de vie, dans les ardeurs de la fièvre, comme s'il eût pressenti l’avenir, il fit son acte de résignation et nous donna indirectement ses derniers avis. J’étais seul auprès de son lit, il parla assez longtemps, mais je résume ses paroles en quelques mots : « Je suis malade à un moment où j’ai des affaires très importantes à traiter... quelle contradiction dans la conduite de la Providence!... Je souffre... pourquoi ? peut-être pour le salut d’une pauvre âme bien éloignée de moi... Mon Dieu ! comme vous voudrez... Les insensés, les hommes du monde ! Ils voudraient toujours vivre... et ils meurent... Mon Dieu ! que l’aveuglement des hommes est grand !... Pauvres païens !... pauvres chrétiens chinois... Non, ils ne comprennent pas... cependant on peut espérer d’en sauver quelques-uns... oui, mon Dieu, on peut en sauver... » 11 semble que, voyant déjà le Ciel entr’ouvert, ce bon Père, comme Abraham, discutait déjà, avec la miséricorde divine, le salut de ces âmes pour lesquelles il avait travaillé, souffert pendant trente ans, et pour lesquelles il allait mourir. Nous n’oublierons pas, au milieu de nos peines, ces paroles d’espérance. »

Le corps du vénérable défunt fut exposé sur un modeste catafalque et gardé pendant trois jours et trois nuits, et l’on remarqua avec étonnement qu’au bout de ce temps, il avait encore conservé toute sa souplesse. 11 fut déposé par M. Déjean dans l’angle d’une petite chapelle attenante à la maison épiscopale, en présence de quelques clercs et d’environ quatrevingts chrétiens. Un écrit mortuaire, au nombre de plus de deux mille exemplaires, fut envoyé au Thibet et en Chine. En voici la traduction 1 :

En l’année 1877, depuis la naissance de Jésus, le docte évêque du Thibet nommé Joseph, âgé de soixante-deux ans, est mort le 17 delà XIe lune de l’année thibétaine du Bœuf de Feu. Disons pour lui les prières des morts, prions pour lui le Maître du Ciel, afin qu’il soit délivré des tourments (lu purgatoire.

Par respect pour le défunt, le préfet de Ta-tsien-lou expédia des courriers rapides dans les stations chrétiennes pour avertir les missionnaires

Page 1