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khalifa de Vémir, reconnaît notre autorité, et avec loi, tous les chefs notables du Sébaou, du revers ouest et sud du Djurjura. Le gouverneur général veut mettre à profit ces succès, assurer les communications entre Sétif et Bougie; il comprend le danger d'une contrée indépendante, belliqueuse, située à vingt lieues seulement d'Alger. Le 6 mai, il dirige contre la Grande Kabylie deux colonnes fortes de sept mille hommes chacune, empêche les tribus hostiles de former une coalition, force les chefs des Beni-Abbès à venir implorer son aman, leur donne des burnous d'investiture. En quinze jours il a livré trois combats et soumis le grand triangle montagneux formé par Hamza, Sétif et Bougie, habité par 55 tribus ayant 33,000 fusils. Il les organise administrativement, leur fait promettre de payer l'impôt, d'obéir dorénavant à notre khalifa Mokrani, et leur défend de se faire la guerre entre elles (1). ' Le 30 mai 1847, le maréchal Bugeaud donnait sa démission, et le 5 juin suivant, il quittait pour n'y plus revenir, cette Algérie qu'il avait remplie de son nom, de ses exploits pendant sept ans, qu'il laissait presque entièrement soumise et pacifiée. Comme il le disait avec un juste orgueil, il avait résolu les grandes et premières questions : le système de guerre pour vaincre les Arabes, les moyens de domination et de sécurité pour les Fran-
(1) Une seule fois, les réguliers de l'émir réussirent à mettre en défaut la vigilance de ses fidèles zouaves, et, pendant la nuit, vinrent faire une décharge meurtrière sur la colonne française. Le maréchal, réveillé en sursaut, court au danger, rallie ses hommes et rétablit l'ordre. Le combat achevé, il s'aperçoit que tout le monde le regarde en souriant, porte la main à sa tête, et s'aperçoit qu'il est coiflFé eoâime U roi d'Yoeioi de Bèranger. Il demande sa casquette et mille voix de crier : la casquette, la casquette du maréchal! Le lendemain matin, les zouaves accompagnaient leurs clairons eu chantant ces paroles légendaires, répétées par toute l'armée française ; As-tu vu la cusquette, la casquette ? As-tu vu la casquette du t>ère Bugeaud ?
çais; grâce à lui la population européenne était quadruplée, les revenus du pays quintuplés, le commerce décuplé, de grands travaux, routes, ponts, barrages, édifices de toute nature exécutés, plusieurs villes et bon nombre de villages fondés.
Ea sept ans, il avait fait davantage qu'on ne fit après lai en vingt-cinq ans : c'est lui qui réorganisa fortement les bureaux arabes, supprimés par le maréchal Valée, et celte institution qu'on attaque vivement aujourd'hui,présentaitde précieux avantages (l). Par elle, on put enlever la direction des affaires arabesaux interprètes qui jusquelà, avaient été seuls intermédiaires entre les indigènes et Taulorité française. Le bureau arabe, c'était l'armée gouvernant. Le maréchal Bugeaud avait adopté, en ce <iui concerne la hiérarchie des indigènes, l'organisation d'Abd-el-Kader, rendue mixte par Tadj onction d'agents français, représentants de l'autorité suprême. Par là il imposait aux tribus une hiérarchie des pouvoirs bien combinée, pratiquée et entrée dans leurs habitudes ; par là) il laissait la preuve de la conquête constamment sous leurs yeux, en marquait la trace dans toutes leurs transacUons et assurait la police du pays.
Au retour de chacune de ses expéditions, le guerrier 8 effaçait, l'administrateur succédait à l'homme d'épée : cet autre Cincinnatus, qui avait pris cette devise : Ense et wratrOy témoignait d'une égale supériorité dans l'art de détruire et de créer; il personnifiait dans toute leur grandeur les deux forces vitales de la France : le paysan et le soldat.
Sur cette question de la colonisation, qui préoccupait
(I) L'empereur Napoléon III demandait un jour à un général pourquoi les colons algériens attaquaient si violemment les bureaux arabes : « Sire, r<^pondit celui-ci, par la môme raison que les contrebandiers détestent les douaaiers, et les braconniers les gardes champêtrea. »
si hautement les Chambres et Topinion publique, le maréchal Bugeaud avait une théorie particulière et originale qu'il essayait de propager par de nombreuses brochures, de vulgariser par la pratique. Des prodiges obtenus par ses soldats, il avait déduit cette idée qu'une armée porte en elle tous les éléments d'une société , et qu'elle peut se suffire à elle-même. Seule l'armée, avec ses bras nombreux et à bon marché, pouvait donner une grande impulsion à la colonisation : aussi bien, coloniser l'Algérie, c'était entreprendre de faire eji quelques années ce que l'humanité n'accomplit qu'à force de siècles ; c'était soumettre à l'homme le sol, le climat, les éléments, et sur tant de difficultés vaincues édifier une société. L'effectif de 80,000 hommes étant, à ses yeux, insuffisant, il fallait des colonies militaires qui garderaient les magasins, munitions, hôpitaux, et rendraient disponible l'armée entière. Elles serviraient d'exemple aux indigènes, car l'agriculture devait jouer le principal rôle et le plus utile dans la conquête. Le temps de l'armée compterait pour les colons, qui préféreraient sans doute aux vicissitudes de la guerre, les soins de se marier, de se bâtir une maison, d'exploiter douze ou quinze hectares de bonnes terres, devenus leur propriété, d'élever leurs enfants. Cet établissement coûterait 1,500 fr. par famille ; on installerait chaque année douze mille familles de colons militaires ; en dix ans, on aurait 120,000 familles, vivant sous le seul régime qui pût donner l'unité et la force nécessaires pour commander le pays. Ce serait la base du peuple dominateur. Ces colonies se garderaient elles-mêmes, coûteraient moins cher que les colonies civiles, donneraient aux travaux généraux le temps que les saisons ne permettraient pas de consacrer à l'agriculture ; leur organisation, disci-
ABDBL-KADIÎR ET LK MABÉCUAL BUGKAUD 245
pline, équipement, solde, différeraient peu de ce qui existe pour les régiments d'infanterie. Les colonies militaires deviendraient assez vile civiles ; en tout cas la sécnrité pour sa tête et ses bras devait Tem porter sur Doe liberté individuelle absolue.
Pour dominer, civiliser, gouverner les Arabes, si peu accessibles, si guerriers, si différents de mœurs, il fallait autant de force matérielle, de persévérance et d'énergie qu'on en avait déployé pour les vaincre. Commerce, agriculture, industrie, population civile, revenu public, tout avait pris naissance par Farmée, tout pouvait se développer par elle, tout périrait sans la protection éclairée et puissante qu'elle seule pouvait donner à ces intérêts. U s'agissait non de déposséder les Arabes, mais de les mêler à notre civilisation ; de les resserrer* sur leur territoire, lorsque celui-ci était disproportionné avec la population de la tribu. Attaquer lapropriété arabe dans son principe, le communisme, la société indigène dans sa base, la hiérarchie féodale, initier ce peuple à notre civilisation supérieure, lui faire comprendre les merveilles du travail en commun, cette pierre philosophale de l'économie politique, lui donner le goût du commerce, le rendre à la fois plus riche et plus nécessiteux, tels étaient les principes du maréchal Bugeaud.
L'adoption de ces idées eût épargné à la France bien des tâtonnements et de douloureux mécomptes ; mais en 1845 elles inspiraient la surprise et le doute bien plus qu'elles ne forçaient les convictions. On avait trop dit et trop laissé dire, après chaque succès, que le triomphe était définitif, la domination complète, la pacification assurée. On consentait avec peine à accorder au maréchal de faibles moyens pour de petits essais. Lui, dont le tact et la mesure laissaient parfois à désirer, se
récriait violemment contre la tyrannie parlementaire^ et taristocratie de técritoire, la race la plus pernicieuse, à son avis, avec celle des avocats. Quelquefois même, dans ses diatribes excentriques, il n'épargnait pas le gouvernement, le cabinet du 29 octobre qui lui avaient prêté un si grand et si puissant concours. En 1845, vu la gravité des circonstances, il avait consenti à reprendre son poste, à rouler de nouveau son rocher de Sisyphe, et il écrivait alors à M. Guizot : « C'est bien le cas de vous dire aujourd'hui ce que le maréchal de Villars disait à Louis XIV : Je vais combattre vos ennemis et je vous laisse au milieu des miens. » En 1847, les Chambres ayant définitivement repoussé les crédits nécessaires pour tenter un sérieux essai de colonisation, le maréchal Bugeaud se retira, emportant avec lui la gloire de sa vie, l'indépendance de sa pensée, la réputation d'un stratégiste, d'un organisateur de premier ordre.
L'œuvre principale de la conquête étant accomplie, le jour parut venu où le gouvernement de TAlgérie pouvait être politique et civil en même temps que militaire. M. le duc d'Aumale fut nommé gouverneur général. Le cabinet avait fait ce choix, guidé par cette juste pensée qu'un prince, un fils du sultan, serait plus promptement et plus aisément accepté par les Arabes. Un prince était le seul homme qui fût à la fois civil et militaire, qui pût être en même temps obéi du soldat et respecté du colon. Le duc d'Aumale était aimé et estimé de l'armée, où son intrépidité, son intelligence et ses actions d'éclat l'avaient classé parmi nos meilleurs officiers généraux. Le maréchal Bugeaud le demandait lui-même pour successeur. « Je désire, écrivait-il dès 1844, qu'un prince me remplace ici, non pas dans l'intérêt de la monarchie constitutionnelle, mais dans celui de la ques-
tioQ; on lui accordera ce qu'on me refuserait. Le duc d'Aumale est et sera davantage chaque jour un homme capable. Je lui laisserai, j'espère, une besogne en bon tain, mais il y aura longtemps beaucoup à faire encore ; c'est une œuvre de géants et de siècles. » La nomination du duc d'Aumale fut en effet accueillie par les acclamations de l'armée et de toute la population civile : [elle avait encore ce mérite d'identifier l'Afrique à la France, d'opérer la réunion définitive de la colonie à la mèrepatrie; le gouvernement britannique la vit avec un amer déplaisir.
Cependant tout n'était pas fini en Algérie, puisque Abd-el-Kader luttait encore et guerroyait sur les frontières du Maroc, décidé à combattre tant qu'il serait suivi d'un homme et d'un cheval. Par ses intrigues il était parvenu à dominer toute la partie orientale de cet empire, à menacer le trône d'Abd-er-Rhaman. Il avait de nombreux partisans dans toutes les villes du Maroc et jusque dans les rangs de l'armée impériale. Maître de la côte entre Tétuan et Melilla, il pouvait protéger le débarquement des munitions que l'Angleterre n'avait cessé de lui adresser secrètement. Il organisait sa petite armée, ne négligeait rien pour séduire les chefs des tribus du RiiT, remplissait ses silos d'orge et de blé, levait des contributions en argent. Comprenant enfin qu'il y allait de son pouvoir et peut-être de sa vie, Abd-er-Rhaman se décida à marcher contre lui et s'avança avec 40,000 combattants. L'émir jugea qu'un coup de vigueur et de désespoir pouvait seul le sauver ; avec deux mille hommes d'élite, il tomba pendant la nuit à l'improviste sur un des deux camps marocains et s'en empara. Mais le lendemain il fut entouré par la masse énorme de ses adversaires qui se ruaient
contre lui et Tétreignaient dans un cercle de fer. Au prix de la vie de la moitié de ses réguliers, Abd-el-Kader réussit à empêcher le pillage de sa deïra, composée de plus de 3,000 individus, femmes, enfants, serviteurs, avec toutes leurs bêtes de somme et leurs bagages. Le deira, aussitôt après avoir franchi notre frontière, fit demander Yaman au général de Lamoricière, qui lui envoya cinq escadrons pour la sauvegarder et des chirurgiens afin de soigner les nombreux blessés qu'elle ramenait.
L'émir n'avait pas perdu Tespoir de gagner le désert et d'échapper à une soumission, mais Lamoricière, devinant ses projets, fit garder la route qu'il devait prendre. Abd-el-Kader comprit qu'il n'avait plus qu'à s'assurer le bénéfice d'une reddition volontaire, en se confiant à notre générosité. Il demanda seulement qu'on le conduisît à Alexandrie ou à Saint-Jean d'Acre. Le 23 novembre, il vint se remettre entre les mains de M. le ducd'Aumale. Selon le cérémonial arabe, il déposa ses sandales sur le seuil, attendit un signe du prince pour s'asseoir et prononça les paroles suivantes : a J'aurais voulu faire plus tôt ce que je fais aujourd'hui; j'ai attendu l'heure marquée par Dieu. Le général m'a donné une parole en laquelle je me suis fié. Je ne crains pas qu'elle soit violée par le fils d'un grand roi comme celui des Français. » Puis l'illustre prisonnier, le héros malheureux de l'indépendance arabe offrit au fils du sultan un cheval, emblème de sa soumission.
Ce mémorable événement amena la pacification complète de la province d'Oran; les musulmans y virent comme une consécration de la volonté divine ; la fatalité se prononçait pour les chrétiens, il était écrit que nous devions rester leurs maîtres.
Quatre ordonnances royales, à la fin de 1847, apporlèreot de sensibles progrès à l'œuvre de la colonisation. U. première avait pour but de donner à l'administration cequi li^i manquait jusqu'ici ; l'unité dans Torganisation, Tefficacité dans Faction. L^administration s'était montrée à la fois compliquée et stérile, exclusive et anarchique ; dans leur poétique langage, les Arabes la trouvaient pire que le siroco, pire que la broussaille, le palmier nain elles sauterelles, ces fléaux de l'agriculture algérienne ; la métropole envoyait à la colonie le rebut de ses administrateurs, parfois même des hommes tarés et d'une moralité financière douteuse. La deuxième ordoonance réglait le mode des concessions territoriales et la troisième fondait le régime municipal en Algérie. Celte dernière était, dans un certain nombre de ses dispositions, conforme à notre législation municipale, mais le gouvernement gardait le droit de nommer les conseillers municipaux. Il ne s'agissait pas, en efîet^ de mettre la charrue avant les bœufs^ comme disait le maréchal Bugeaud ; il n'était pas question d'affranchir, les eommuDes, mais de les créer, puisque presque partout la population, les intérêts, les propriétés municipales faisaient défaut. Enfin une ordonnance du 16 décembre décrétait l'établissement d'un comptoir de banque à Alger avec un capital de onze millions.
Ainsi, le gouvernement de Juillet, au moment où il fut renversé, avait résolu le problème de la conquête et marchait avec une fermeté prudente dans la voie de la colonisation. Comme l'armée, il avait, lui aussi, combattu le bon combat. Si, au lieu d'être répartissur un pays immense, ses efforts avaient été condensés sur un territoire comme celui de la Corse, ils auraient excité ladmiration du monde entier; des villes européennes
sorties de terre comme par enchantement*, des routes, des ponts, des canaux^ une population entreprenante implantée depuis la côte au désert, plus de 20,000 maisons bâties, voilà les résultats obtenus à travers la guerre la plus pénible. La force des nations, l'histoire nous renseigne, c'est la prévoyance, c'est l'esprit de suite et de tradition : or, la colonisation de l'Algérie est, avant tout, une œuvre de patience, de persévérance.
Nul ne sait quel est l'avenir réservé à notre France algérienne ; peut-être sera-t-elle un jour organisée à la manière de ces grandes colonies de TÂustralie, du Canada, où les Anglais ont apporté les institutions, la religion, les mœurs de la métropole, leur patrie morale tout entière, se gouvernent par des parlements locaux, disposent librement de leurs budgets et se suffisent à eux-mêmes ; peut-être aussi, par une force d'attraction irrésistible, par suite de cette décadence à laquelle semble fatalement vouée la race musulmane, la France doitelle dominer, rattacher à sa colonie le Maroc et la régence de Tunis. Dans tous les cas^ l'histoire saura rendre justice aux gouvernements et aux hommes qui ont assuré à notre pays la libre et forte possession de TAlgérie ; elle proclamera ces trois noms dans lesquels vient se résumer et s'incarner cette grande œuvre : Charles X, le maréchal Bugeaud et Louis-Philippe.