CHAPITRE XIX
société des Saisons. Le Monileur RèpubUeain et L'Homme Libre. Insarrectioa da it mai 1839. Condamnation el grâce de Barbds. — L*Es* pa^ae de 1836 à 1839. Constitution de 1337. Trahison de Maroto. Don Carlos est interné à Bourges. «-Discours de M. Thiers en faveur do l'alliance anglaise. — M. Guizot est nommé ambassadeur à Londres.
Projet de loi ponr la dotation du duc de Nemours. La conspiration
da silence. Démission du cabinet du 12 mai. — Formation du Ministère du 1^ mars 1840. ^Programme de transaction. — La gauche dynastique prête son concours à M. Thiers. — Discours de Lamartine.
Vote des fonds secrets. — Politique de bascule : enterrement de la
proposition Rémilly; rejet de la conversion des rentes. — Amnistie du 27 Avril. — Renouvellement du privilège de la Banque de France. Loi sur le sucre de betterave et le sucre indigène. — Lois sur les chemins de fer, les canaux, la navigation transatlantique, le travail des enfants dans les manufactures. — Médiation de la France entre l'Angleterre et le royaume <le Naples dans la querelle des soufres de Sicile. — Le bonapartisme de M. Thiers. M. de Rémusat annonce à la Chambre des députés le retour des cendres de Napoléon 4^. Courageuses paroles de Lamartine. Le prince de Joinville est envoyé à Sainte-Hélène. La cérémonie du 15 décembre 1810. L'instinct et lintérét national. Une sublime imprudence. — Intri>?ue8 du prince Louis-Napoléon Bonaparte. L'expédition et le complot de Boulogne. Le capitaine Col-Puygellier. Le prince Louis devant la C"wr ^^^ Pairs ; sa condamnation.
L'affaire du 12 mai, cet essai de révolution par escalade, ce cri d'un parti aux abois, cette émeute qui profitait d'une. lacune dans le pouvoir pour troubler la capitale) était l'œuvre de la société des Saisons, à laquelle ramaistie de 1837 avait rendu des soldats et des chefs. A peine libres, ces derniers se remirent à l'œuvre ; la société des Droits de THomme et la société des Familles
n'avaient plus de secrets pour la police ; frappés de leaw inconvénients, Blanqui, Martin Bernard, Barbes, imaginèrent un système plus propre à déjouer la surveillance de Tautorité et les indiscrétions des affiliés. Ils prirent pour la société nouvelle le cadre des Saisons : six hommes formaient une Semaine^ commandée par un Dimanche ; vingt-huit hommes donnaient un Mois à là tête duquel était un Juillet ; trois mois formaient une Saison, placée sous les ordres d'un Printemps; un agent révolutionnaire commandait une Année composée de quatre Saisons ou de 356 hommes. Chaque conspirateur ne connaissait que son chef immédiat, et les membres du comité directeur ne devaient se révéler aux affiliés qu'au moment du combat; aucune écriture, aucune liste, aucun nom propre ; des revues fréquentes à des époques indéterminées, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre ; chaque sociétaire était désigné par un numéro.
Grâce à cette mystérieuse organisation, la société des Saisons put se développer rapidement^ et dès le mois d'avril 1839, elle comptait plus d'un millier d'hommes(l), recrutés surtout parmi les ouvriers. Ses meneurs recouraient à tous les moyens de progagande révolutionnaire : de nombreux imprimés ne cessaient d'exciter le peuple à la révolte, au régicide; quelques jours après l'amnistie de 1837, on répandait dans Paris une pièce de vers, sous ce titre : Ode au roi. On y lisait ce qui suit :
Demain, le régicide ira prendre sa place Au Panlhéon avec, les dieux.
(1) On peut lire dans la Revue rélrospeciive de Taschereau un curieax rapport au Ministre de l'Intérieur sur la Société des Saisons. Des républicaifts tels qne Barbes accusèrent Blanqui de l'avoir écrit afln d'obtenir sa grâce, et un homme d'État, qui a joué un grand rôle sous la monarchie de Juillet, nous a affirmé l'exactitude de cette révélation, qui montre Fauleur du document sous ces deux faces si opposées en apparence : conspirateur incorrigible et policier. On sait quel scandale produisit en 1848 la publication de cette pièce dans la Revue rétrospective.
Oai» quel que soit l'élu pour le saint homicide... De Tols, d*assas5inats eût-ii flétri sa vie, Il redevient sans tach% et vierge d'infamie, Dès quMl se lave au sang des rois...
£t nous le jurons tous en face de la France, Nous^ républicains purs, si, malgré sa souffrance. Le peuple trop longtemps marchandait ton trépas, Nous serons tes bourreaux. Nous avons de la poudre Et du plomb de juillet assez pour nous absoudre. Louis-Philippe, tu mourras I
Oq essaya aussi de la presse clandestine, et pendant les années 1837, 1838, le Moniteur républicain et V Homme Hbrcy eurent un certain nombre de numéros. Quelques citations feront connaître le but et Tesprit de ces deux journaux : a C*est à Louis-Philippe que nous devons nous en prendre, c'est sur lui que doivent tomber nos anathèmes. Il est coupable du crime de lèse-progrès, de lèse-peuple et de lèse-humanité... il est la clef de voûte deTétat antisocial où se trouve la France... Ainsi notre principale tâche sera d'attaquer Louis-Philippe; les gens de sa race, leà gens de sa suite viendront après... Il n'y a qu'une seule ressource à employer, le régicide, letyrannicide, l'assassinat, comme on voudra qualifier cette action héroïque... Il est sans doute beau d'être athée, mais cela ne suffit pas ; il faut encore bien se pénétrer de la nécessité que le devoir impose de faire disparaître les rois et les royaumes... Nous demandons la commuûaulé des biens, telle ou à peu près que Ta comprise Babeuf, et comme lui nous ne cesserons de travailler à la propagande de nos principes... ce que le riche possède n'est, le plus souvent, que le fruit de la rapine. La terre doit appartenir à tout le monde ; ceux qui ne possèdent rien ont été volés par ceux qui possèdent. »
De semblables prédications devaient redoubler l'impatience des conjurés. Depuis longtemps ils réclamaient à grands cris la bataille ; les intrigues des Mon-
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tagnards, société révolutionnaire formée en 1839, menaçaient de dissoudre les Saisons ; le moment semblait bien choisi ; l'anarchie parlementaire, les crises ministérielles, les souffrances du commerce, tout paraissait inviter au combat. Les sociétaires déclaraient se séparer si l'on ne prenait pas les armes, Tarmée échappait aux meneurs à moins qu'elle ne les entraînât. Ils crurent devoir précipiter l'action avant qu'un ministère ne parût, et l'insurrection fut soudainement décidée.
Le 12 mai, à trois heures de Y après-midi, sept où huit cents hommes, divisés en plusieurs bandes^ s'élancent dans les rues, aux cris de : Vive la République, forcent et dévalisent des boutiques d'armuriers, désarment les postes du Palais de Justice, de l'Hôtel de Ville, assassinent un officier, des soldats, des gardes nationaux. Ils échouent à l'attaque du Châtelet, et sont vigoureusement repoussés à la préfecture de police : c'est à peine s'ils peuvent entraîner cinq ou six cents hommes ; les ouvriers restent indifférents, et la population regarde passer ces furieux avec étonnement. Bientôt la garnison mise sur pied, a quitté ses casernes, le rappel est battu, la ville se remplit de soldats et de gardes nationaux ; les postes du Palais de Justice, de THôtel de Ville sont repris, le poste du Châtelet dégagé, les insurgés con- ' traints à demeurer sur la défensive, à recourir au vieux moyen de barricades. Ils se battent avec Ténergie du désespoir, mais les soldats qui marchent toujours à découvert, s'emparent de leurs positions et font beaucoup de prisonniers, non sans perdre eux-mêmes des blessés et des morts. Déjà, dans la soirée du 12,1a révolta est privée de ses principaux chefs, fogitife ou arrêtés. Le lendemain, il y eut encore quelques tentatives isolées; bientôt tout rentra dans le calme : une centaine de
morts, cent quarante-trois blessés, insurgés ou défensearâ de Tordre, militaires ou civils, tels furent les douloureux résultats de cette frénétique tentative.
Le 27 juin, la Chambre des Pairs se constitua en cour de justice et procéda au jugement de Tattentat des douze et treize mai ; afin d'éviter une prolongation inutile de la détention préventive, le dépérissement successif des preuves et les embarras d'une longue procédure, elle divisa en deux catégories les accusés. Le 22 juillet 1839, elle condamna Armand Barbes à la peine de mort, quatorze de ses complices à la déportation ou à la prison.
Quand la nouvelle de la condamnation de Barbes se répandit dans Paris, plus de trois mille jeunes gens, étudiants et ouvriers, firent en faveur de l'abolition de la peine de mort des processions que la force armée dut disperser. On écrivit des lettres anonymes pour menacer de représailles les Pairs et les plus jeunes fils du roi, les ducs d'Aumale et de Montpensier, tous deux élevés au collège Henri IV. Ces coupables démonstrations manquaient leur but et trouvaient le conseil des ministres inflexible ; ceux-ci voulaient faire un exemple contre ces fauteurs de troubles, que la clémence royale avait rendus à la liberté du crime, ils doutaient avec raison que l'armée, la garde nationale, décimés par les balles des insurgés, pussent accueillir favorablement un nouvel acte d'indulgence. Armand Barbes était un de ces sombres fanatiques qui haïssent tout état social raisonnable, et ne reculent devant aucun moyen pour assouvir leurs passions anarchiques ; mais on ne pouvait lui refuser un grand courage, et la générosité avec laquelle il avait essayé, pendant le procès, d'assumer sur lui toute la responsabilité delà révolte, sa contenance énergique avaient favorablement impressionné beaucoup de personnes. En
France on oublie trop souvent la victime en faveur du meurtrier, on donne raison au brigand contre le gendarme, à l'insurgé contre le magistrat ; le pouvoir a Tair de demander pardon au désordre de Tavoir vaincu, et M. Dupin rapporte qu'un député influent du centre gauche disait au sujet de Barbes : l'envoyer aux galères, ce serait sanctifier le bagne. La sœur de Barbes était venue se jeter aux pieds du roi qui lui avait promis la grâce du condamné et qui maintint son droit, malgré l'avis contraire de ses ministres : a La main qui a été arrosée des larmes de la sœur de Barbes ne peut plus, disait-il, signer l'arrêt qui l'enverrait à la mort. » La peind de mort fut commuée en celle des travaux forcés, et bientôt après le ministre de l'intérieur la transforma de son plein gré en une simple détention au Mont-Saint-Michel. Il y avait contradiction 'entre la peine subie et l'arrêt prononcé, et le ministre, qui substituait sa volonté à la volonté royale, méconnaissait son devoir et la loi d'une manière flagrante. Mais les journaux de l'opposition approuvèrent à l'unanimité cette décision, montrant ainsi ce qu'il faut penser de la logique des partis, combien ceux-ci font bon marché des principes, quand leur violation flatte leurs passions et leur intérêt. Le Siècle félicita le ministre d'avoir « substitué de fait la détention dans une forteresse à la peine des travaux forcés. De cette manière, il est vrai, la loi reste sans exécution aussi bien que l'arrêt, et cela, parce que la première annulation n'était pas une grâce réelle ; mais du moins l'humanité est respectée... »
La formation du Ministère du 12 mai, après une longue crise ministérielle, avait produit un sentiment de détente et de soulagement; on se montrait généralement bien disposé envers des hommes que l'urgence du péril
public avait seule décidés, et la nomination de M. Sauzet, éln par 213 voix contre 206 données à M. Thiers, fut une preuve du bon vouloir de la Chambre à leur égard. Ils obtinrent sans peine le vote du budget et de deux lois qui avaient pour objet, Tune de régler l'organisation de l*état-major général de l'armée, l'autre d'affecter une somme de 44 millions à l'amélioration des ports. La principale discussion s'éleva au sujet d'une demande de dix' millions, applicables à l'augmentation des forces navales dans la Méditerranée. Tous les orateurs se montraient unanimes pour voter ce crédit, mais la plupart saisirent l'occasion d'expliquer leurs vues, leur système sur rOrient, de formuler leurs jugements sur le passé, leurs conseils pour l'avenir. A la Chambre des députés 26 voix, à la Chambre des Pairs deux voix seulement se prononcèrent contre ce projet de loi.
La session avait été close le 6 août 1839 : quelques semaines après, la guerre civile prenait fln en Espagne. Ainsi se trouvait tranchée cette question de Tintervention qui avait fait tomber le cabinet du 22 février, et contribué à prolonger la dernière crise ministérielle.
Ferdinand IV disait à son lit de mort : je suis le bouchon de la bouteille de bière, quand je sauterai, tout sautera. Cette prédiction qui rappelait le mot de Louis XV « après moi le déluge », paraissait sur le point de se réaliser en Espagne. Depuis 1833, la Monarchie se trouvait en proie à deux graves maladies : une minorité, une guerre de succession compliquée de la guerre civile. Après la révolte de la Granja et le rétablissement de la constitution de 1812, la situation avait empiré : élues sous la pression des juntes insurrectionnelles, les Certes régnaient et gouvernaient ; la royauté n'existait plus que de nom. La régente Marie-Christine, la jeune
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reine, retenues dans leur propre palais, soumises à une surveillance injurieuse, subissaient un traitement semblable à celui de Louis XVI, après la journée du 6 oclobre 1789. Le comte de Latour-Maubourg, nommé ambassadeur de France auprès de la reine, n'avait pu obtenir une audience particulière, parce que M. Calatrava s'y était opposé. Les ministères succédant aux ministères avec une désastreuse rapidité, les provinces en insurrection, les villes et les campagnes rançonnées, ravagées par les troupes de la reine aussi bien que par les carlistes, les généraux christinos paralysés par des rivalités d'ambition et des jalousies sans pudeur, laissant don Carlos arriver deux fois aux portes de Madrid, Espartero conduisant son corps d'armée dans la capitale, contraignant la régente à changer ses ministres et à lui conférer la présidence du conseil, les régiments sans pain, sans vivres, sans vêtements, se révoltant contre leurs officiers et parfois les assassinant, des escarmouches insignifiantes exaltées comme de glorieux triomphes, les populations se faisant de l'émeute une habitude^ du massacre un passe-temps et une distraction, voilà les maux qui affligeaient TEspagne de 1836 à 1839. Deux faits seulement méritent d'être signalés au milieu de ce chaos national: le siège de Bilbao par les carlistes et sa délivrance par Espartero, assisté de la marine anglaise ; puis la constitution de 1837, sorte de cote mal taillée entre le statut royal et la constitution de 1812. Mais les lois ne sont rien si les mœurs ne viennent les vivifier, consacrer leur existence, et la robe constitutionnelle dont on affublait la royauté espagnole était de fabrique anglaise ; la constitution de 1837 avait le malheur de naître d'une révolte militaire, et ce nouvel effort du parti modéré n'eut pas pour effet de rendre la tranquillité au pays.
Les querelles des généraux christinos n*étaient que le reflet de celles qui troublaient rarmée du prétendant, et ces dissensions expliquent comment la guerre civile se prolongeait, sans aboutir à un dénouement. Il s*agissait de savoir dans quel parti la discorde des chefs et la lassitude enfanteraient le plus tôt la trahison : la fortune finit par se prononcer contre don Carlos. Ce prince ne possédait ni l'énergie, ni la capacité nécessaire pour dominer ses généraux et conquérir son royaume, comme le fit Henri IV en France : il avait indisposé tout le parti constitutionnel par une proclamation où il s'engageait à purger l'Espagne de tous les libéraux qu'il appelait des amis de Satan; les puissances du Nord commençaient à se lasser de lui fournir des subsides. A la suite d'une révolution de palais, il nomma général en chef don Rafaël Maroto : ce choix n'ayant pas été approuvé par les autres chefe carlistes , Maroto se saisit de treize d'entre eux, leur laissa juste le temps de se confesser et les fit fusiller. Irrité de cet acte odieux, don Carlos déclara son général coupable de haute trahison, le destitua et le mit hors la loi; mais, sans s'émouvoir de cette décision, Maroto se rendit aussitôt auprès du prétendant, et, lui dictant ses conditions, le contraignit à révoquer ses ministres, à •publier un nouveau manifeste pour approuver sa conduite; puis, s'instituant maire du palais de ce faible prince, il le mit en tutelle, le retenant prisonnier au sein de sa propre armée.
De tels procédés étaient les précurseurs d'une trahison : Maroto ne tarda pas à s'entendre avec Espartero et le 31 août 1839, les deux généraux signaient la convention de Bergara, qui stipulait, d'une part, le maintien des f ueros basques, la conservation de leurs pades aux ofBciers carlistes, d'autre part, la reconnais-
sance de la reine Isabelle, la remise du parc d'artillerie, des dépôts d'armes aux chrislinos.
La trahison de Maroto ne mettait pas fin à la guerre civile : il restait à soumettre l'Aragon et la Catalogne, qu'occupaient le comte d'Espagne et Cabrera. Cependant la cause du prétendant était désormais perdue, et l'Espagne put espérer être bientôt délivrée de son opiniâtre Vendée. Pressé de plus en plus par Espartero, don Carlos franchit la frontière avec six bataillons et un escadron alavais, et chercha un refuge en France. Comme ses lieutenants continuaient de guerroyer en son nom contre la reine Isabelle, et comme il n'avait pas abdiqué ses prétentions à la couronne, le gouvernement français ne crut pas devoir lui laisser la liberté, tant que la guerre civile durerait, et le fit conduire avec sa famille à Bourges qui lui fut assignée pour résidence.
La session du parlement français s'ouvrit le 23 décembre 1839, et les premiers débats parurent consolider la situation du cabinet. Dans la discussion de l'adresse, M. Odilon Barrot proclama la nécessité d'une réforme électorale; mais fidèle à ses habitudes d'abstraction nuageuse, il ignorait quand et comment elle devait s'accomplir, a Est-ce que vous croyez, s'écriait-il, que j'ai fait des détails d'une réforme un programme politique? Mon programme politique, c'est que la réforme doit être considérée comme une nécessité, qu'elle ne sera possible que lorsque cette nécessité sera généralement, universellement sentie. » M. Villemain n'eut pas de peine à réfuter celte bizarre argumentation : c'était une héroïque confiance de remuer l'immense question de la réforme électorale, de la montrer comme une curiosité et de dire qu'il fallait attendre. C'était de plus une imprudence politique. On se plaignait de la faiblesse du
pouvoir parlementaire, et de celle plus grande encore des pouvoirs sortis de son sein ; mais une des causes de cette faiblesse était l'avertissement incessant donné à l'opiaion que la base de ce pouvoir était défectueuse, mobile ; par là on lui ôtait toute autorité.
Malgré les efforts de la gauche radicale et de la gau* che dynastique, l'opinion publique demeura indifférente à la question de la réforme : l'opposition eut grand peine à réunir deux cent cinquante gardes nationaux en uniforme pour aller faire acte d'adhésion î et porter des remerciements à M, LafQtte et à ses collègues du comité réformiste. Chose piquante, cette loi électorale, si mauvaise, si inique, avait été préparée, approuvée, présentée aux Chambres par le même Laffitte, alors ministre et président du conseil.
A propos de la question d'Orient, le chef du centre gauche, M. Thiers, se trouva amené à une profession de foi explicite en faveur de l'alliance anglaise. Selon lui il y avait eu entre la France et l'Angleterre plus de malentendus que d'hostilités ; il ne renonçait pas à cette belle et noble alliance, fondée sur la puissance matérielle et sur là force morale des principes ; car les deux drapeaux de l'Angleterre et de la France portaient pour devise : liberté modéréa et paix du monde, M. Thiers ajoutait : a C'est la révolution modérée qui gouverne la France, c'est la révolution modérée qui gouverne l'Angleterre. Et la lutte d'intérêtest aussi impossible que celle de principe. La France s'est éclairée sur la voie véritable de sa grandeur... Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions lointaines ?... c'est que l'esprit de la France a changé, c'est que tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le continent. » L'orateur se trompait gravement, au moins dans ses dernières
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paroles : appuyée sur l'Océan et la Méditerranée, la France doit être une grande puissance coloniale ea même temps qu'une grande puissance continentale. Son génie cosmopolite, ses ports, ses trois cents lieues de côtes, son activité industrielle et commerciale, tout lui commande de ne pas laisser d'autres peuples usurper l'empire de la mer, de se rappeler les temps où elle luttait pour la domination de l'Inde, où elle possédait le Canada, la Louisiane, tant de magnifiques colonies.
Le discours de M. Thiers produisit une profonde impression, parce qu'il indiquait une grande confiance dans la solution pacifique de la crise orientale. Les journaux dévoués à cet homme d'État le portèrent aux nues, rap]>elèrent un discours-ministre, et chacun demeura convaincu que M. Thiers venait de poser sa candidature du haut de la tribune.
Loin d'imiter M. Thiers, M. ' Guizot avait gardé une attitude très-efifacée dans tous ces débats : il cherchait à faire oublier aux conservateurs sa conduite dans la coalition, semblait désireux d'échapper aux hésitations, aux menées parlementaires, et, mettant de côté toute vue personnelle, soutenait loyalement le cabinet. Cependant il restait pour ce dernier, sinon une inquiétude, du moins un embarras. D'autre part, le général Sébastiani, ambassadeur à Londres, ne paraissait pas à la hauteur de la tâche qui lui incombait en ce moment : on le croyait trop favorable à la Turquie, trop rapproché des opinions de lord Palmerston pour Jui en présenter d'autres avec force. Le ministère nourrissait contre loi un autre grief : dans le monde parlementaire, on accusait le général Sébastiani d'être complètement inféodé à la politique de Louis-Philippe, de correspondre avec le roi par-dessus la tête des ministres, d'être le chef d'une
diplomatie ooculte qui se substituait à la diplomatie officielle. < Assis dans son fauteuil, disait un écri- ?aiD, sans portefeuille, sans attribution, il constitue à lui seul un ministère, placé au-dessus de l'autre, qui reçoit avant lui les nouvelles et les dépêches, qui a le secret des missions diplomatiques, le vrai chifTre des ambassades, où se font les véritables plans des ses* sions, les projets de gouvernement pour l'avenir. Il joue le rôle de la nymphe Egérie près d'un autre Numa. » Le cabinet proposa l'ambassade de Londres à M, Guizot : Louis-Philippe eut quelque peine à se séparer d'un conseiller commode et fidèle, mais il savait mettre de côté ses déplaisirs, et, le 5 février 1840, il signala nomination de M. Guizot.
Le ministère se croyait assuré de l'avenir, lorsqu'un vote de la Chambre des députés le renversa de la manière la plus imprévue,
Eq 1840, le duc de Nemours allait se marier avec une princesse de Saxe-Cobourg Gotha, sœur du roi de Portagal, nièce du roi des Belges et cousine de la reine d'Angleterre. Cédant aux instances dïi roi, les ministres présentèrent un projet de loi pour obtenir une dotation annuelle de cinq cent mille francs, avec cinq cent mille francs pour frais de mariage. Le projet souleva une violente polémique dans la presse de Topposition, et M. de Cormenin écrivit un pamphlet intitulé : Qiiestiojis scandaleuses d'un Jacobin au sujet (Tune dotation^ libelle rempli de fiel, de verve insultante et de mensonges, qui fit grand bruit dans le public. Cependant les bureaux de la Chambre nommèrent une commission favorable au projet du gouvernement, et le rapport de celle-ci faisait justice des calomnies, des exagérations accréditées au sujet de la fortune du roi.
Les ministres se croyaient assurés du triomphe: ils avaient compté sans M. Thiers, qui gardait rancune à ses anciens lieutenants d'avoir passé généraux. A force d'intrigues, de sourdes manœuvres, il décida un certain nombre de mécontents, d'anciens partisans du*ministèreMolé à s'allier aux gauches pour faire échec au cabinet. On convint que les diverses oppositions s'interdiraient tout débat, et que les orateurs ministériels resteraient sans adversaires à la tribune. C'était une véritable conspiration du silence qu'on ourdissait contre le gouvernement.
Le 20 février., au jour de la discussion, les orateurs de l'opposition renoncèrent à la parole, et comme plusieurs membres de cette nouvelle coalition auraient été fort embarrassés de j us tifier leur connivence avec les gauches, vingt des plus compromis demandèrent le scrutin secret. Les Ministres s'aperçurent alors de la faute qu'ils avaient commise en gardant aussi le silence, en ne provoquant pas un débat rendu nécessaire par l'incertitude des esprits. Il était trop tard : à une majorité de deux cent vingt-six boules noires contre deux cents boules blanches, la Chambre déclara que le projet de loi serait considéré comme non avenu, ce C'est comme à Constantinople, s'écriait M. Villemain, nous venons d'être étranglés entre deux portes par des muets. » « C'est souvent le sort des eunuques, » répondit-on avec plus d'esprit que de justesse.
En vain Louis-Philippe essaya de retenir ses ministres; ceux-ci donnèrent aussitôt leur démission, voulant montrer qu'ils prenaient l'échec pour eux et non pour la couronne. L'échec était bien pour cette dernière, et l'amiral Duperré traduisit l'impression générale dans ce mot pittoresque : « Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui est allé se loger dans le bois de la couronne. »
De son côté Louis-Philippe n'était pas à l'abri du reproche : en sollicitant la dotation, il faisait acte d'humilité et se mettait à la discrétion de la Chambre des déput;^s. Sans doute il crut que l'inauguration du musée de Versailles avait dis3ipé les préjugés de la bourgeoisie, mais il n'aurait pas dû ignorer combien celle-ci est facile à séduire, à détourner du devoir monarchique. « Le rejet de la dotation, écrit Henri Heine, et surtout le silence dédaigneux avec lequel on la rejeta, ne furent pas seulement une offense pour la royauté, mais aussi une injuste folie; car, en arrachant peu à peu à la couronne toute puissance réelle, il fallait au moiiis la dédommager par nne magnificence extérieure, et rehausser plutôt que de rabaisser sa considération aux yeux du peuple. Quelle inconséquence ! Vous voulez avoir un monarque et vous lésinez sur les frais de l'hermine et des joyaux! Vous reculez d'effroi devant la République et vous insultez publiquement votre roi! Et certes ils ne veulent pas de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons dellndustrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la possession paisible qui forment la majorité du parlement français. »
Il en coûtait à Louis-Philippe d'appeler M. Thiers, un des principaux chefs de la ligue parlementaire de 1839, 1 inspirateur avéré du refus de la dotation, dont il redoutait les dispositions aventureuses. Au Château, M. Thiers était appelé le ministre révolutionnaire^ et Ton sait celte réponse naïve de la nourrice du comte de Paris au médecin de l'enfant royal : a Ah! monsieur! aujourd'hui nous allons tous bien, puisque M. Thiers n'est pas niinislre.» Mais Louis- Philippe était roi constitutionnel dans toute la force du terme; le vent continuait de souffler au centre gauche, le changement ne pouvait porter
u. -Zi
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que sur les personnes e^ non sur les choses; le docd^ Broglie poussait vivement le roi dans cette voie. Il se résigna donc à charger M. Thiers de former un cabinet. Je signerai demain mon humiliation, disait-il à M. Dih châtel le 28 février, et comme le lendemain^ M. Thiers se montrait embarrassé pour trouver un ministre des finances convenable s « Cela ne fera pas de difficulté, dit le roi, que M. Thiers me présente» s'il veut, un huissier du ministère, je suis résigné. »
M. Thiers, qui par ses récentes manœuvres, venait de s'aliéner les hommes les plus considérables du centre gauche, sentait le besoin de rallier autour de lui des par* tis très-divers, des doctrinaires, des membres de la coalition contre M. Mole, des adhérents à M. MoIé, et, ce qui semblait le plus difficile, la •gauche dynastique tout entière, qu'il se flattait de contenir, de discipliner, d'endoN mir, plutôt que de satisfaire. Il avait compris qu'il ne pouvait se composer une armée parlementaire qu'en recrutant partout et en semant le désordre dans tous les anciens rangs. Il procéda à celte œuvre complexe avec beaucoup de dextérité, et, le !•' mars 1840, son ministère se trouva formé. Il prenait le portefeuille desai&ires étrangères et la présidence du conseil ; deux doctrinaires, MM.de Rémusatetle comte Jaubert devenaient ministres de l'intérieur et des travaux publics; trois députés du centre gauche, MM. Vivien, Gouin et Pelet de la Lozère entraient aux ministères de la justice^ da commerce, des finances; MM. Cousin, le général Cubières et Tamiral Roussin étaient des spécialités et retenaient les portefeuilles de l'instruction publique, de la guerre et de la marine. M. Léon de Malleville fut nommé sous-secrétaire d'État à l'intérieur, et M. Billault soussecrétaire d'État au ministère du commerce. Ce dernier
était le lien du cabinet avec la gauche, tandis que MM. de Rémasat et Jaubert lui assuraient la bienveillance ou du moins la neutralité du centre doctrinaire.
La gauche voyait avec déplaisir M. Guizot ambassetdeur à Londres, mais le président du conseil préférait le tenir éloigné au lieu de le voir en face de lui à la tribune. « Laissons, répondait-il à ses nouveaux alliés, laissons M. Guizot à Londres, il y sera moins gênant qu*à Paris. y> Puis se retournant du côté des conservateurs, il lear disait : a Le ministère actuel, c'est le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» M. Guizot consentit i rester ambassadeur : M. de Rémusat lui avait écrit que le ministère s'était formé sur cette idée : point de réforme électorale, point de dissolution ; il prenait acte de ces promesses et déclarait ne pouvoir marcher avec M. Thiers que sous ce drapeau. MM. Thiers et Guizot restaient unis par ce qu'on appela alors a un mariage de raison ».
A Texception du premier ministre, les membres du cabinet étaient presque tous des nouveaux venus dans Tarène ministérielle. Le comte Jaubert, MM. de Rémusat et Cousin n'avaient pu donner encore la mesure de lears talents : aux yeux du public, le président du conseil demeurait la signification, la caution du ministère ^tier, les autres membres semblaient être ses homiQes de paille, ses séides, les humbles serviteurs de 8a politique (1).
(1) Cest ainsi qu'Alphonse Karr leur infligeait dédaigneusement l'épine <le GaMflef (U Jf. Thiers, Faisant allusion à la personnalité absor- ^te et à la volonté dictatoriale de ce dernier, il annonçait la composi- ^ taiTante du cabinet du U' mars.
^réfidence du conseil et ministère des affaires étrangères : M. Thiers.
Ministère de la guerre, M. Thiers sous le nom de M. de.Cubières.
Ministère des travaux publics, M. Thiers sous le nom de M. Jaubert.
Ministère des finances, M. Thiers sous le nom de M. Pelet de la Wrc.
n s'agissait avant tout de traverser le défilé des fonds secrets, de savoir si l'on obtiendrait du centre conservateur le même concours qu'en avait eu le cabinet du 12 mai, grâce à la présence du maréchal' Soult aux affaires. Le 24 mai, le président du conseil prit la parole, voulant désigner lui-même le terrain où ses adversaires auraient à le combattre, et traç€(nt en quelque sorte les limites du champ de bataille. Le point culminant de son discours fut le mot /ran^ac/ton. D'après M. Thiers, la transaction était le besoin, la nécessité du moment, la tendance naturelle des partis. Les anciennes causes de division n'existaient plus... la question de Belgique, la question d'Ancône, la question d'Espagne avaient été emportées par le temps... A l'intérieur, il y avait un sujet de divisions sérieuses, la réforme électorale ; sans doute, la difficulté serait grande dans l'avenir, elle ne l'était pas aujourd'hui. Dans les nuances moyennes de la Chambre, aucun de ceux qui la repoussaient n'avait dit : jamais ; aucun de ceux qui l'appelaient de leurs vœux ne disait : aujourd'hui. M. Thiers se félicitait d'a-
Ministère de la marine, M. Thiers sous le nom de Tainiral Roussio.
Intérieur, M. Thiers, sous ie nom de M. de Rémusat.
Justice, M. Thiers sous le nom de M. Vivien.
Commerce, M. Thiers, sous le pseudonyme ridicule de M. Oouin.
« Voici donc, ajoutait le spirituel écrivain, voici M. Thiers roi <)6 France, et le roi Louis-Philippe passé à l'état de fétiche, de grand lama, ayant dans rÉtat précisément la même influence qu*aurait un de ces bust«s de pl&tre qui décorent les mairies et les théâtres. Car on sait que M. Tbiert est l'auteur de la maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas. » Or, comme le roi n'est ni électeur, ni juré, ni garde national, il se trouve qu'il est aujourd'hui le moins hnportant, le plus humble, le moins considéré de tout les Français, qu'il n'y a pas un épicier, pas un bonnetier, pas un écrivaia à échoppe qui n'ait plus de droits politiques et plus d'influence que lui...!! est remarquable qu'un ministère qui est ariivé aux affaires, sous prétexta d'être enfin un gouvernement parlementaire, ait commencé par aonaleroa des trois pouvoirs, en forçant, au moyen de la coalition, le roi à nommer M. Thiers, malgré ses répugnances personnelles, annule ensuite le deuxième pouvoir, qui est la Chambre des Pairs, par l'apport tardif des lois qu'e)>< a à voter, le tout en s'appuyant sur le troisième pouvoir, la Chambre dei députés, annulé par la corruption. »
LE GOUYBRNEHBNT DU CKNTRB GAUCHE 341
Toir Tappui de la gauche dynastique : il n'avait de pré- JQgés contre aucun parti. Il ne croyait pas qu'il y eût dans la Chambre un parti exclusivement voué à Tordre et un autre parti voué au désordre, il n'y avait que des hommes qui, voulant l'ordre, le comprenaient différemment, a En 1830, disait-il encore, je me suis jeté au milieu des amis de Tordre, au milieu de ce qu^on appelle le parti conser- Yateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes convictions m'ont séparé de lui, et m'ont jeté plus tard dans Topposition ; j'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but, j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le désordre, qu'il n'y avait que des amis du pays, et si vous voulez placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui le prononcera (1). »
M. Thiers reprenait et s'appropriait, en cherchant à la rajeanir par des arguments et des mots nouveaux, la politique du 22 février, du 15 avril et du 12 mai. Lorsqu'on avait demandé à M. de Rémusat quelle différence existait entre le ministère Soult-Dufaure, et le ministère du l^'mars, il avait répondu: celle de l'habileté, et M.Thiers formulait la même pensée en ces termes : nous jouerons le même air, mais nous le jouerons mieux. Avec son ^t-major de la presse quotidienne, auquel il donnait <^que matin le mot d'ordre, et qui lui obéissait avec une discipline toute militaire, le président du conseil se
(1) « Par son dernier discours, M. Tbiers a jastement montré sa paissioce comme homme d*État. M. Berryer a peut-être , avec ses phrases sonores, ses fanfares déclamées, produit un effet plus pompeux sur les oreilles <^U multitude, mais cet orateur est à M. Thiers ce que Cicéron était à Déinosthèoe. Quand Cicéron parlait au Forum, Tauditoire disait que personne ^ laTiit parler mieux que Marcus TuUius, mais quand Oémosthèoe parlait ^ Atbémens disaient ; guerre à Philippe. Pour toute réponse, après que '^rs eut fini son discours, les députés délièrent leurs bourses, et lui don- Dèreni Targent demandé... Henri Heine, Lulèee. »
34â LE GOUVERNEMENT DU CENTRE GAUCHE
flattait d'être et de rester le généralissime de Topinion publique. Quant à la gauche dynastique, il lui prodiguait les caresses et les flatteries, allait même jusqu*à promettre et donner des fonctions publiques aux amis de M. Odilon Barrot, mais il lui demandait en revanche de sacrifier ses principes, de lâcher la proie pour Tombre. M. Odilon Barrot se montra satisfait des déclarations du premier ministre, et il monta à la tribune pour lui prêter son concours (1). A ses yeux, le nouveau ministère réalisait dans toute sa sincérité et sa vérité le gouvernement parlemeirtaire ; il le réalisait puissamment, non pas dans les mots, mais dans le fait même du pou- * voir; il se trouvait sympathique avec la gauche, dans sa manière de concevoir la politique étrangère,dans le juste
(1} Voici comment la Revuê det Deux-MondeSy organe de M. Thiers, appréciaitle subit optimisme et la conversioo de- la gaache dynastique :«La gauche a voté publiquement les fonds secrets, les fonds de la police, les fonds dont on ne rend pas compte et qui sont particulièrement destinés aa maintien de Tordre. La gauche en les votant a abdiqué ; elle a abdiqué ses préventions, ses préjugés, ses utopies; elle les a abdiqués à la face de ses électeurs et de la France entière ; on ne revient pas d*ttn tel vote, car on en reviendrait brisé, déconsidéré, presque annihilé. Les fonds secrets, mais c'est le mot sacré de la franc- noaçonnerie gouvernementale; une fois prononcé, on est initié. C'est à M. Thiers qu'est due celte grande initiation, il est juste de le reconnaître. >
•Si M. Barrot se méprenait sur les aspirations libérales de M. Thiers, d'autres esprits plus fins, plus perspicaces, ne s'y trompaient guère. « M. Thiers se vantant d'être révolutionnaire, écrivait le vicomte de Launay, cela nous paratt d'une incroyable fatuité. Lui révolutionnaire! mais en fait d'administrateur, il n'y a pas au monde un esprit plus roati* tinier, plus rétrograde. M. Thiers gouverne tout à fait à l'ancienne méthode, avec l'état de siège, le cabinet noir, toutes les vieilles traditions de la police, tous les vieux préjugés des bureaux, tout l'antique décorum des ministères; les forts appointements, les grands dtners, les courbettes devant les ambassadeurs, les plaques de diamants, les cordons en écharpe, toute la vieille friperie de l'Empire, moins la gloire, et de la Restauration, moins la dignité. Du reste, pas une réforme , pas une idée neuve : de l'organisation de la démocratie, pas un mot; du perfectionnement électoral, pas une idée; do bien-être et delà moralisation du peuple, pas un souci. Que voulci-vousf ces choses-là ne sont pas assez brillantes pour M. Thiers, elles n'ont pas l'attrait des coups de théâtre, et la mise en scène n'en rapporterait que pen d'honneur. 9
ut fiOUYEIUfSMINT DU OlimtB OADCHiC 343
orgueil avec lequel il invoquait la révolutioa de 1830, avec lequel il l'honorait.
Le parti oonservateur ne pouvait se contenter de semblables déclarations : MM. Desmousseaux de Givré, Bé* chard, de Lamartine firent entendre d'assez dures vérités au cabinet, et ne lui dissimulèrent pas leurs motifs de défiance. Certes, c'était une belle devise que cette parole de transaction prononcée par le président du conseil; c'était la parole des révolutions qui finissent; mais cette pensée de conciliation n*était pas assez nettement formalée. Ce qui effrayait le centre droit, ce qui satisfaisait la gauche, malgré l'ajournement de la réalisation de ses doctrines, c'étcdt la marche générale du ministère. < La gauche attend Tarmeau bras; elle n'abdique pas ses doctrines, elle les ajourne; le ministère marche vers die ; c'est donc un ministère de transition et non un mi- ^tère de transaction. y> M. de Lamartine apostropha plus wement encore M. Thiers, fit ressortir avec amertume sa position équivoque, la mobilité de ses principes, l'inanité de ses promesses. « J'aime, dit-il, et je défends l'Idée libérale, le progrès du pays et de la législation dans le sens régulier et fécond de là liberté; vous, vous aimez, ▼ous caressez, vous surexcitez le sentiment, le souvenir, la passion révolutionnaire ; vous vous en vantez, vous dites : Je suis un fils des révolutions, je suis né de leurs entrailles, c'est là qu'est ma force ; je retrouve delà puissance en y touchant, comme le géant en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'amener et l'appeler i vous; le mot révolution dans votre bouche, c'est, per- ' naettez-moi de vous le dire, le morceau de drap rouge qn'on secoue devant le taureau pour l'exciter... Il y a encore autre chose en vous... il y a la passion de gouverner.
de gouverner seul, de gouverner toujours, de gpuverner avecla majorité, de gouverner avec la minorité comme aujourd'hui, de gouverner envers et contre tous ; régner seul, régner toujours, régner à tout prix. »
Un instant, le ministère se crut compromis par cette vigoureuse attaque. Il s'était trop hâté de craindre : Tincertitude, la confusion régnaient dans cette Chambre comme dans Topinion publique; à la guerre parlementaire, la plupart préféraient la paix, tout au moins une trêve; 246 voix contre 160 accordèrent un vote de confiance ou d'espoir aux ministres du 1*' mars.
A la Chambre des Pairs, le duc de Broglie, nommé i!apporteur de la loi des fonds secrets, se montrait favorable ; mais il mettait des conditions à son adhésion : point de changement dans nos lois fondamentales, ajournement indéfini de toute réforme électorale, point de destitutions politiques. M. Thiers déclara qu'il acceptait le rapport comme expression exacte de ses opinions et programme de sa politique : le 16 avril, 143 voix contre 53 se prononcèrent en sa faveur.
Le mot de M. Garnier-Pagès se vérifiait : le ministère était un ministère de bascule, suspendu entre l'ancienne opposition et l'ancienne majorité.Il lui fallait contenter l'une par des mesures soi-disant libérales, auxquelles il prêtait un appui apparent, satisfaire l'autre par des manœuvres secrètes, qui devaient assurera ces mesures la défaite de l'ajournement. L'enterrement de laproposition Rémilly et du projet de loi sur la conversion des rentes, mérite d'être raconté comme un double exemple
de cette rouerie constitutionnelle.
Le 28 mars, M. de Rémflîy, député conservateur,
esprit flottant et curieux de popularité^ proposa d'interdire aux députés de recevoir ni emploi salarié, ni avancement
pendant la durée de la législature et Tannée suivante. Là-dessus s'élève un grand tumulte : les conservateurs pars voient dans la proposition un premier pas vers la réforme électorale et parlementaire, vers la dissolution ; le journal des Débats gourmande les maladroits auteurs de cette espièglerie législative, la qualifie de loi des suspects contre la probité des députés et Findépendance des fonctionnaires publics. La gauche dynastique se sent prise au piège, battue avec ses propres armes ; elle n'ose ni applaudir, ni censurer une mesure qu'elle a autrefois invoquée comme un bienfait et qui aujourd'hui loi est offerte comme une embûche. Le cabinet redoute d'être paralysé dans ses moyens d'influence, car sa force dépend non seulement de ce qu^l peut donner, mais surtout de ce qu'il peut promettre (1). Que fait-il alors ? Tandis que M. Thiers soutient officiellement la proposition, le comte Jaubert, dans une lettre confidentielle, convie les députés conservateurs à venir l'enterrer dans les bureaux. Ceux-ci révèlent à leurs collègues la manœuvre du ministre des travaux publics : interpellé à ce sujet, ce dernier se contente de répondre quHl désire l'ajournement, que d'ailleurs son opinion est conforme à celle de M. Thiers. L'interpellation n'eut pas d'autre suite : la commission déposa son rapport qui concluait à l'adoption, et la Chambre renvoya la discussion après le vote du budget des recettes ; en réalité, elle l'ajournait indéfiniment.
. Le projet de loi sur la conversion des rentes donna lieu à une comédie ministérielle du même genre : pour contenter ou endormir ses alliés, le cabinet proposcdt
(1) A propos de la proposition Rémilly» i*aateur des Gu^m écrivait: « Les incorruptibilités fatiguées crieat beaucoup : en effet, que devient la politique consUlationnelie dont un philosophe faisait cette définition ? « C'est l'art de faire payer à une nation la corruption de ses représentants. »
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lui-même la conversion, que la Chambre lui accorda à la majorité de 208 voix contre 163. Mais Louis-Philippe se montrait hostile à cette mesure, et M. Thiers avait à cœur de regagner ses bonnes grâces, d*ef!acer la mauvaise impression produite par ses intrigues dans Taffaire de la dotation. Devant la Chambre des Pairs, il défendit la loi avec une tiédeur significative qui ressemblait fort à un abandon: 101 boules noires contre 46 boules blanches rejetèrent la conversion.
Aussitôt après le yote des fonds secrets, le cabinet s'était signalé par un acte de clémence : une ordonnance du 27 avril étendit le bénéfice de l'amnistie du 8 mai 1837 à tous les individus condamnés avant cette époque pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non détenus dans les prisons de l'État. Cette nouvelle amnistie rendait la liberté et la patrie aux contumaces d'avril 1834, entre autres à Godef roi Cavaignac et Armand Marrast. Le roi et ses ministres avaient voulu qu'un généreux pardon consacrât^le souvenir du mariage de M. le duc de Nemours, qui se célébrait le même jour. Jamais du reste on n^ut mieux raison de dire qu'il faut faire le bien pour le bien, sans espoir de retour et de récompense : l'amnistie de 1840, comme celle de 1837, ne fît que ramener à la dynastie des adversaires acharnés. Louis-Philippe se montrait aussi obstiné dans sa clémence que ses ennemis demeuraient incorrigibles dans leur ingratitude.
Le ministère du 1*' mars avait dit : allez aux affaires,, c'est la meilleure des expériences. Il voulut prouver qu'il avait l'entente des grandes affaires et proposa une série de lois qui touchaient à des intérêts considérables.
Le privilège conféré à la Banque par les lois de l'an II et de 1806 n'ayant plus que trois années à courir, le
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gouvernement pensa, non sans raison, qu'il fallait en assurer la prorogation pendant vingt-cinq ans. Il importait de ne pas laisser planer d'incertitudes sur Texistence d'une institution qui, depuis un demi-siècle, rendait à l'État, au commerce, des services immenses, et demeurait, avec la Bourse, le principal régulateur du prix de l'argent. Ici toutefois se pressaient de graves et nombreuses questions : les progrès de l'industrie, de la richesse publique et privée, le mouvement des affaires n'appelaientils pas quelques innovations ? Fallait-il continuer à exiger une troisième signature et obliger le petit fabricant à recourir aux banquiers, intermédiaires coûteux et arbitraires, ou bien lui permettre de porter directement son papier à la Banque. Fallait- il prolonger de quatrevingt dix jours à cent vingt le délai d'échange du papier admis à Tescompte ? La Banque n'admettait point de billets au-dessous de cinq cents francs ; ce chiffre s'accordait-il avec l'activité de la circulatioxi, et ne convenait-il point de créer des coupures de deux cent cinquante, de deux cents francs ? Les règles appliquées à l'enfance du crédit pouvaient-elles servir à sa maturite? Ne devait-on pas enfin augmenter le capital de la banque^ fonder des banques locales dans tous les départements ?
La plupart de ces réformes étaient présentées par les orateurs du parti radical, tandis que le gouvernement proposait de consacrer purement et simplement le siatu qtio. Malgré un remarquable discours de M. Garnier Pages, M. Thicrs obtient une majorité de quatre-vingtseize voix en faveur de son système.
Avant 1837, le sucre indigène ou sucre de betterave circulait sur nos marchés, libre de tout impôt, tandis que le sucre colonial était soumis à un droit de douane
de 49 fr. 50 c. par cent kilogrammes. Grâce au système protecteur, le premier prit un accroissement énorme et en dix ans, la production s'éleva de quatre à soixante millions de kilogrammes. Mais les colons firent entendre de si vives réclamations que le gouvernement crut devoir trancher provisoirement la question, et par une ordonnance du 21 août 1839, il réduisit d'urgence à 33 francs l'impôt sur le sucre colonial. Puis revenant sur sa décision, il présenta aux Chambres un nouveau projet qui soumettait les deux sucres rivaux à un droit égal de quarante-trois francs cinquante centimes et introduisait le système de Tindemnité en faveur des fabricants indigènes.
La question était grave et il semblait presque impossible de concilier tant d'intérêts contradictoires: il fallait satisfaire les producteurs , et ne pas léser les intérêts des consommateurs. L'agriculture et le commerce se trouvaient en présence : les députés des départements maritimes réclamaient la suppression du sucre indigène ; à les entendre, on sacrifiait les colonies si l'on ne prenait ce parti, on fermait les grandes voies du commerce, on frappait la marine marchande dans sa puissance, la marine militaire dans sa source. Les représentants des départements betteraviers demandaient avec la même ardeur la suppression du sucre colonial : le projet avait pour objet de tuer une industrie par une indemnité, de flétrir le sol français par une interdiction de culture. L'égalité du droit équivalait à la ruine de l'industrie nationale, à la défense de cultiver la betterave en France ; c'eût été une servitude imposée à la terre. Les uns ne croyaient pas à la coexistence possible des deux sucres, les autres estimaient qu'un dégrèvement provoquerait un développement
énorme de la consommation. Dans ce chaos d'opinions, d'intérêts si divers, le gouvernement n'avait pas pris d'abord une attitude bien décidée ; mais le président du conseil finit par déclarer qu'il combattrait à outrance l'interdiction absolue du sucre indigène : il proposa de relever le droit sur le sucre colonial à 49 fr. 50 cent, et de porter à 25 fr. 50 cent, le droit sur le sucre indigène. De guerre lasse, on adopta ce moyen terme, cette trêve économique consentie par les producteurs au détriment des consommateurs^ et la solution définitive se trouva de nouveau ajournée.
La situation des chemins de fer avait à son tour appelé l'attention du ministère. Le principe dé leur exécution au moyen des compagnies, proclamé en 1838^ avait été presque immédiatement entravé dans son application par des difficultés pécuniaires : à la fièvre de spéculation des premiers jours avait succédé un découragement profond. Mal organisées, envahies par l'agiotage, les sociétés offraient vainement leurs actions, laissaient leurs travaux inachevés, sollicitaient la résilialion de leurs engagements : vis-à-vis des autres pays, la France se trouvait dans un état d'infériorité déplorable. Il importait d'y remédier avec promptitude et énergie, de relever les compagnies de leur accablement, de leur ramener la faveur du public. Il fallait que le gouvernement leur vînt en aide, leur accordât protection et concours efficaces.
Le système de l'exécution de tous les chemins de fer par l'État ayant été écarté par le ministère et la commission de la Chambre des députés, la discussion ne pouvait porter que sur l'examen des moyens de suppléer à l'insuffisance des compagnies. Le système delà subvention pure et simple manquait de toute base logique, et grevait
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rÉtat d'une lourde charge, sans aucune indemnité. Restaient la prise d'actions, le prêt et la garantie d'intérêt : le gouvernement proposa d'appliquer ces trois modes simultanément à diiTérentes compagnies, et la commission le suivit dans celte voie d'éclectisme économique ; toutefois elle repoussa le mode de prise d'actions avec prélèvement privilégié, et les ministres acceptèrent l'amendement, a L'activité de l'étranger nous presse^ disait le rapporteur, M. Gustave de Beaumont, partout on travaille, partout on avance résolument dans la voie où nous n'avons fait encore que quelques pas incertains ou malheureux. La Belgique sur son petit territoire a plus de cent lieues de chemins de fer ; les États-Unis en ont plus de douze cents, l'Angleterre plus de six cents. La Prusse, l'Allemagne possèdent déjà de grandes lignes ; en ce moment elles en construisent. Tous les États agissent suivant les moyens analogues au principe politique de leur constitution, les uns avec les procédés familiers aux pays libres, les autres avec les facultés propres aux gouvernements absolus... La France écoutera-t-elle encore la voix de ceux qui veulent qu'on ne fasse rien parce qu'ils voudraient qu'on fît mieux, et qui conseillent d'attendre l'expérience des autres peuples, comme si celte expérience n'était point constatée et ne s'appliquait pas d'ailleurs au profit de ceux qui la font? Disputerons-nous encore sur le choix de la meilleure théorie à adopter en cette matière à l'exclusion de tout autre système, et, faute d'accord sur ce point, une année de plus sera-t-elle perdue? »
Le 16 juin, la Chambre adopta toutes les conclusions de sa commission : prêt de douze millions six cent mille francs, de quatorze millions pour les chemins de fer de Strasbourg à Baie, d' Andrezieux ; garantie d'intérêt de
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4 O/o à la oompagnid de Paris à Orléans, construction par l'État des diemins de fer de Montpellier à Nîmes, de Lille et de Valenciennes à la frontière de Belgique.
Presque au même moment, le comte Jaubert, ministre des travaux publics , proposa et obtint d'excellentes lois qui devaient accroître la richesse générale du pays, développer la navigation intérieure et transatlantique.
En 1789, la France comptait deux cent cinquante lieues de canaux, en 1840 elle en avait déjà quinze cents; mais comme le grand réseau navigable était de deux mille trois cents lieues environ, il restait encore un tiers de la tâche à accomplir. Doué d'une grande activité et d'une infatigable ardeur, le comte Jaubert voulut apporter sa part à cette entreprise, et le 27 mai, la Chambre votait sur sa demande : lachèvement du canal de la Haute-Seine, la construction d'un canal de jonction de l'Aisne, des travaux importants pour faciliter la navigation sur l'Yonne, la Saône et la Vilaine.
En même temps, pour marcher sur les traces de l'Angleterre et des États-Unis, pour rapprocher nos ports des grands centres de commerce de l'Amérique, et augmenter notre marine militaire, le ministre Hes travaux publics résolut d'introduire en France sur une large échelle le système des paquebots à vapeur. Trois grandes lignes de services seraient établies : la première du Havre à New- York, la seconde de Nantes au Brésil, la troisième de Bordeaux et Marseille au Brésil. Seule la ligne du Havre à New- York serait confiée à l'industrie privée. L'Etat se réservait d'exploiter les autres au moyen de dix-huit bateaux à vapeur, et la Chambre accordait au gouvernement une somme de vingt-huit millions quatre cent mille francs pour construire ces
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bateaux, qui devaient être établis dans les conditions des bâtiments de guerre, et aptes à recevoir de Tartillerie.
Parmi les lois importantes de la session, il faut encore citer celle qui avait pour objet de faire cesser les effets de la concession exclusive de 1825, relative au monopole du sel minéral dans les départements de l'Est, et de lui substituer dans une certaine mesure le principe de libre fabrication. La loi sur le travail des enfants dans les manufactures remédiait à un des abus les plus graves du régime industriel. Astreints à des travaux au-dessus de leurs forces, privés d'éducation morale et religieuse, étiolés, affaiblis par leur séjour dans des ateliers malsains, viciés par la contagion du mauvais exemple et de la dépravation, victimes de l'avidité des fabricants et trop souvent de la cupidité de leurs parents, les jeunes travailleurs méritaient par leur sort misérable d'appeler l'attention de la société et du gouvernement. En 1802, l'Angleterre, tout récemment l'Autriche, la Russie la Prusse avaient pris l'initiative des réformes en cette matière : il importait de suivre leur exemple puisque nous n'avions pas su les devancer. Porté devant la Chambre des Pairs par *le ministère du 1*' ûiars, qui l'avait emprunté au 12 mai , le projet de loi ne fut définitivement adopté que le 11 mars 1841, après une double et savante discussion dans chacune des Chambres. Coucilier les droits de l'autorité paternelle, de l'humanité et de l'État, déterminer la durée du travail suivant l'âge des enfants, leur assurer les moyens de recevoir l'instruction morale et religieuse, les placer sous la protection d'inspecteurs spéciaux, garantir le maintien des bonnes mœurs, imposer aux fabricants des conditions d'hygiène et de salubrité dans leurs ateliers, tel était le but, l'effort de la loi :
elle ne supprimait pas le mal^ mais elle le diminuait sensiblement.
Partisan de Talliance anglaise, M. Thiers n'avait garde de négliger les occasions de cultiver Famitié de lord Palmerston : à peine rentré aux affaires, il lui rendait on signalé service, en intervenant comme médiateur entre TAngleterre et Naples dans la querelle des soufres de Sicile.
En 1840, le cabinet anglais se trouvait aux prises avec de nombreuses ^et graves difficultés extérieures. Des croiseurs anglais avaient saisi des navires portugais comme vaisseaux de traite, et cet outrage public fait à leur pavillon avait soulevé l'indignation des Cortès et du peuple portugais. Un conflit territorial existait entre l'Angleterre et les États-Unis au sujet de la délimitation des frontières de rÉlat du Maine et du Nouveau-Brunswick : cette question pendante depuis 1783 perpétuait, envenimait les haines des deux nations au point de rendre possible un conflit armé. Le gouvernement chinois Tenait de prohiber le commerce de l'opium dont la Compagnie des Indes exerçait le monopole, et qui lui rapportait un bénéfice annuel de cent vingt millions de francs : c'était une mesure de conservation sociale et de haute moralité^ rendue nécessaire par les effets désastreux de Topium sur la population chinoise, et l'exportation considérable du numéraire qui payait ce poison. Mais l'Angleterre est la terre classique de l'économie politique et du trafic, elle subordonne toujours les questions de morale aux intérêts de son commerce : elle avait déclaré la guerre à la Chine, pour la forcer à se laisser empoisonner par l'opium de l'Inde. Puis était survenue fa querelle des soufres de Sicile qui avaif amené des voies