‹ Histoire de la monarchie de juillet de 1830 à 1848Chapitre 17 sur 78 · II · texte numérisé non relu

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de fait entre rÂûgleterre et le royaume de Naples. M. Guizot écrivait à ce propos (1) : m C*est bien de ce temps et de ce pays-ci d'avoir deux guerres sur les bras, Tune en Chine pour des pilules, Tautre à Naples pour des allumettes. »

Jusqu'en 1838, l'exploitation et le commerce des sou* fres de Sicile étant demeurés libres, des négociants français et anglais avaient pris à bail^ acheté des mines de ce produit et étaient devenus propriétaires ou fermiers, en même temps que commerçants. La fabrication delà soude artificielle prit un tel développement qull y eut encombrement de produits, renchérissement de la main d'œuvre, et les indigènes se voyaient ruinés par la concurrence étrangère. Le roi de Naples Ferdinand II crut pouvoir apaiser ces plaintes et assurer au trésor un revenu important, en accordant sous certaines conditions et moyennant une redevance annuelle d^un million sept cent mille francs, le monopole des soufres de Sicile à une compagnie française. l'instigation des négociants, anglais, le cabinet de Londres réclama impérieusement l'annulation de ce contrat, et fit entendre un langage si hautain, que le roi crut son honneur et sa dignité engagés à refuser. Aussitôt l'ordre fut donné à l'amiral

(1) Aux graves historiens, aux philanthropes qui s'étonnent un peu Iégè« rement de voir l'Angleterre houleverser le monde pour des pilules, do co* ton ou des allumettes, on aurait pu répondre avec le vicomte de Launay : « Cet opium et ce coton, mais c'est son sang, c'est sa fortune, c'est son honneur, c'est sa vie. L'humanité dites- vous 1 Est^ceque les puissances fiietices peuvent pratiquer la charité! Est-ce qu'il leur est possible de s'oublier un jour sans périr? L'Angleterre en politiaue ne peut pas faire àa sentiment... L'Angleterre n'est pas une chose, cest une idée; ce n'est pas un pays, c'est une combinaison, une combinaison admirable, mais qa'an chifl^ déplacé peut détruire. Elle ne s*appuie pas sur un sol, mais elle vit sur un crédit; elle est dans la situation d'un banquier, quii malgré toute la bonté de son &me, ne pourrait se montrer ni complaisant ni géoéreoi sans risquer sa fortune et son honneur. » loi l'écrivain humoristique voyait plus juste et plus profondément que les économistes et les politiques de profession.

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Robert Stopford de saisir tous les navires napolitains qu'il trouverait dans les eaux de Naples et de Sicile; il établit ses croisières devant 111e de Capri, mettant une sorte d'ostentation à opérer ses captures en face de la capitale des Deux-Siciles. De son côté le gouvernement na« politain se prépara à des représailles, prescrivit une levée en masse de la réserve de son armée, fit mettre l'embargo sur des vaisseaux anglais. Au 1*' mars, la guerre semblait imminente : il faut en finir avec ce roitelet, disaient les agents anglais. La dureté et l'insolence de ces derniers, cette facilité à se faire justice dans isapro» pre querelle, avaient choqué tout le monde; on blâmait géoéralement le défaut de ménagements du cabinet britannique, on le trouvait trop disposé à violer le droit des gens, à se montrer fort contre les faibles^ et faible contre les forts. Lord Palmerston lui-même se montrait un peu embarrassé de cette situation, et il accueillit avec beau* coap de satisfaction la proposition que M. Guizot lui fit, le 14 avril, d'une médiation de la France. Le gouvernement de Naples accepta aussi l'arbitrage du cabinet des Toileries, et, après beaucoup de tergiversations, de négociations minutieuses, les deux intéressés souscrivirent au projet d'arrangement préparé par M. Thiers. Le conclu- *Mm du 7 juillet mit fin à la querelle : tout en prononçant labolition du monopole^octroyé à la compagnie Taix, et 6n déterminant les limites assignées aux demandes dln^ demnités anglaises, il réservait expressément les droits de souveraineté de Ferdinand II, soit sur l'exploitation des mines dans son royaume, soit sur la fixation des ta<* riCs imposés à l'exportation des soufres. «Pour bien dea motifs, je.suisravi que l'affaire des soufres soit terminée écrivait lord Palmerston le 13 juillet 1840; c'est un grand en^barras de moins, et nous avons besoin de tous

nos vaisseaux dans le Levant, où il y a de la besogne pour nous. »

Ainsi le gouvernement britannique faisait face à des périls, à des complications saris nombre, en Orient, dans l'Asie centrale, en Perse, en Chine, en Sicile, au Canada, en Portugal, et Ton ne peut vraiment s'empêcher d'admirer cet esprit de tradition, cette fermeté immuable de vues, cette persévérance hardie de l'aristocratie anglaise, qui lui permettait d'administrer le plus grand empire du monde, de protéger partout les intérêts de sa domination et de son commerce, de réparer ses fautes, souxent même de tirer profit de ses iifiquités, de conduire de front mille intrigues diplomatiques, de marcher à son but, malgré les obstacles amoncelés sur sa route. Jamais peut-être la nécessité d'un semblable gouvernement, inébranlable, assuré du lendemain, à l'abri des révolutions, n'apparut plus évidente qu'en 1840 : avec des mœurs ultra démocratiques, avec dès institutions mobiles et précaires, il n'y a- pas de diplomates, il n'y a pas donations possibles, et c'est parce que nous avons manqué de traditions^ de diplomates expérimentés, de corps politiques fortement constitués que le traité du 15 juillet 1840 est venu nous surprendre et nous isoler en face de l'Europe entière (1).

Cependant M. Thiers cherchait un prétexte à l'existence de son ministère : il voulait distraire l'opinion publique des préoccupations de la question d'Orient, lui ménager une surprise. Sachant combien la nation française est amoureuse des coups de théâtre, des conceptions brillantes qui parlent a l'imagination plus qu'à la raison, il espéra faire diversion au mouvement des esprits en remuant les souvenirs de l'empire, en exaltant ses

(1) Voir les chapitres xx et xxi.

gloires. Cétait de sa part un véritable bonapartisme^ et Louis-Philippe semblait partager son enthousiasme pour Napoléon P% lui qui avait mis en relief ses portraits, ses victoires dans le musée de Versailles, fait achever TArc de Triomphe, replacé sa statue sur la colonne de la place Vendôme. Le roi accéda au désir de M. Thiers et Tautorisa à négocier auprès du cabinet britannique le retour des cendres.de Napoléon !*'•

L'affaire fut conduite dans le plus grand secret entre MM. Thiers, Guizot et lord Palmerston : ce dernier qui réservait son hostilité pour des questions plus sérieuses, accueillit avec empressement la demande du gouvernement français, et transmit à M. Guizot la réponse favorable du Foreign Office. Le 12 mai, M. de Rémusat montait à la tribune et annonçait à la Chambre que le roi avait ordonné à S. A. R. le prince de Joinville de se rendre avec sa frégate à Sainte-Hélène; il demandait un crédit d'un million pour recevoir dignement aux Invalides les restes de l'empereur Napoléon P% mort sur ce rocher, où selon le mot de Chateaubriand, on l'apercevait de toute la terre. Il remerciait l'Angleterre, notre magnanme alliée, et ajoutait avec un optimisme peu fondé : « cette noble restitution resserre encore les liens qui nous unissent. Elle achève de faire disparaître les traces douloureuses du passé. Le temps est venu où les deux nations ne doivent plus se souvenir que de leur gloire... Désormais la France et la France seule possédera tout ce qui reste de Napoléon. Son tombeau, comme sa renommée, n'appartiendra à personne qu'à son pays. La monarchie de 1830 est en effet l'unique et légitime héritière de tous les souvenirs dont la France s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui la première a rallié toutes les forces et concilié tous les vœux

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de la révolution française, d'élever et d'iionorer sans crainte la statue et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule qui ne redoute pas la comparaison avec la gloire, c'est la liberté. »

A la Chambre, et surtout dans le peuple des villes et des campagnes, cette communication inattendue fut accueillie avec enthousiasme, et M. Thiers y gagna une immense popularité. La commission trouva la somme proposée insuffisante ; par Torgane de son rapporteur le maréchal Clausel, elle demanda que le crédit fût porté à deux millions et qu'on ajoutât une statue équestre. Mais la Chambre des députés avait eu le temps de se calmer «t de revenir à des impressions plus raisonnables : elle crut voir dans les termes du rapport une tendance à exalter le système guerrier de l'empire et les idées de son héros ; voulant se tenir en dehors de toute idolâtrie rétrospective, elle se contenta d'adopter le chiffre d'un million et repoussa le projet de statue équestre.

Seul, M. de Lamartine ne craignit pas de s'opposer an projet de loi, au nom de la liberté foulée a~ùx pieds par celui dont on voulait glorifier la mémoire; avec une courageuse éloquence, il exprima les appréhensions que lui causaient « cette apothéose solennelle, ces couronnements posthumes en Thonneur du despotisme heureux et du génie à tout prix ». Il ne croyait pas qu'il fût bon de déifier ainsi la guerre, comme si la paix qui est le bonheur et la gloire du monde pouvait être la honte des nations, a Les sophismes des gouvernements, ajoutait-il, deviennent bientôt les crimes on les malheurs des nations... Ne séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce qui l'éblouit que ce qui le sert. Gardons-nous de lui faire prendre en mépris ces înstitu-

lions moins éclatantes, mais mille fois plus populaires, et pour lesquelles nos pères sont morts, après avoir tant combattu. N'effaçons pas tant, n'inclinons pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle, représentative, pacifique ; elle finirait par disparaître aux yeux da peuple... j'ai peur, je l'avoue, qu'on ne fasse trop dire ou penser au peuple : <c Voyez, au bout du compte, il n'y a de populaire que la gloire, il n'y a de moralité que dans le saccès ; soyez grand et faites tout ce que vous voudrez ; gagnez des batailles et faites-vous un jouet des institutions de votre pays. Si ce grand général eût été un grand homme complet, s'il eût été le Washington de l'Europe, si, après avoir défendu le territoire, intimidé la contre révolution au dehors, il avait réglé, organisé les institutions libérales et l'avènement de la démocratie en France ; si, au lieu d'abuser de l'anarchie, de profiter du désenchantement momentané de l'esprit public, il l'avait relevé; s'il s'était fait le tuteur du progrès social, la providence du peuple ; si après cela, il s'était elîacé lui-même comme Solon, ou comme le législateur de l'Amérique... qui sait si tous ces hommages d'une foule qui adore surtout ce qui Técrase lui seraient rendus?... » Puis, dans une saisissante antithèse, M. de Lamartine comparait la destinée posthume de Mirabeau, deLafayette, àcelle qu'on préparait àNapoléonl*'. «Mirabeau, le prophète des idées libérales, reposait dans je ne sais quel caveau d'un monument profané qui avait servi deux fois de chemin àl'égout; Lafayette reposait sous l'humble croix d'une sépulture de famille, et l'homme à qui la France dut tout excepté la liberté, la révolution triomphante va le chercher au delà des mers pour lui faire une tombe impériale! La révolution triomphante se demande si elle a sur la terre de France quelque monument assez

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grand, assez saint, assez national pour le contenir! i Placé par le roi à la tête de cette expédition toute paciflque, le prince de Joinville s'acquitta de sa mission avec tact et dignité. Partie le 7 juillet 1840, la frégate la Belle-Poule arrivait le 8 octobre à Sainte -Hélène, et le 30 novembre, elle mouillait devant Cherbourg, rapportant les restes de Napoléon. Le 15 décembre, au milieu d'un peuple immense, avec une pompe solennelle, le convoi funèbre s'avança lentement dans les rues de Paris, entre les rangs de l'armée et de la garde nationale. Quatre maréchaux de France tenaient les cordons du poêle impérial. Le roi, les Chambres, les ministres, les grands corps de l'État attendaient le cortège, réunis dans l'église des Invalides, sous le dôme et autour du catafalque. Au moment où la dépouille mortelle de l'empereur pénétrait dans l'église, le clergé alla le recevoir sous le porche ; on entendit une marche à la fois triomphale et funèbre, les vieux Invalides formaient la haie sur le passage du corps ; au dehors le canon retentissait, les tambours drapés de noir battaient aux champs, la garde nationale présentait les armes. Le prince de Joinville, l'épée à la main, conduisait le cortège; 1^ roi s'avança à sa rencontre. Sire, dit le prince en baissant son épée jusqu'à terre, je vous préifente le corps de l'empereur Napoléon ! Le roi répondit d'une voix forte : je le reçois au nom de la France! Puis remettant au général Bertrand l'épée du héros : Général Bertrand, je vous charge de placer l'épée de l'empereur sur son cercueil Ensuite, se tournant vers le général Gourgaud : Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'empereur. Le cercueil fut déposé sous le catafalque élevé au milieu du dôme, et l'archevêque de Paris célébra le service funèbre. A cinq heures, la cérémonie

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était terminée, le roi rentrait aux Tuileries, tandis que la foule s'écoulait tranquillement. Dans cet océan d'hommes, étranger à toute fermentation politique, dans cette multitude de cinq à six cent mille personnes, chacun avait été dominé par la grandeur et la poésie du spectacle : c'est à peine si deux ou trois cents tapageurs avaient cherché à troubler la solennité par des cris séditieux contre les ministres ; mais ces clameurs se perdaient isolées, et ne Rencontraient point d'écho.

Dans cet hommage spontané rendu à la mémoire- de Napoléon I", il y avait, de la part de Louis-Philippe et de son premier ministre, un acte d'une généreuse intrépidité, une confiance héroïque dans la bontç de leur cause et de leur principe. Mais comme l'écrivait M. Thiers lui-même à M. Guizol, c'était là une affaire de sentiment. L'instinct national était-il d'accord en cette circonstance avec l'intérêt dynastique ? L'emperereur Napoléon n'avait-il plus de partisans et d'héritiers? Avait-on déjà oublié l'entreprise de Strasbourg, les menées récentes du prince Louis ? Fallait-il réveiller les souvenirs belliqueux de l'empire, mettre en présence le Napoléon de la paix et le Napoléon de la gijerre? Le ministre de Tintérieur prétendait que la liberté ne redoute aucune comparaison, pas même celle de la gloire : il pouvait avoir raison au point de vue idéal, mais la réalité n'a-telle pas trompé bien souvent cet optimisme généreux, et notre bon sens n'a-t-il pas eu en France de longues et de terribles intermittences? (1) Le peuple des campagnes

(i)< Comrae poète et comrae philosophe, j'aimais voir le tombeau de Napoléon à Sainte-Hélène : ce tombeaa solitaire, sur un roc battu par les lents et la mer, avait une grandeur qu'on ne pourra lui donner à Paris... Napoléon à Sainte-Hélène était aussi loin de nous et aussi déifié qœ s'il eût été dans le ciel. C'est à la Mecque que l'on va révérer la tombe

qui conservait un culte naïf et irréfléchi pour la mémoire de Napoléon 1", saurait-il discerner les vrais motifs de cette apothéose, faire au gouvernement sa part? Comprendrait-il que la monarchie de Juillet ne voulait pas déifier le despote couronné, qui avait épuisé, ruiné la France au profit de son ambition, mais qu'elle acceptait comme un patrimoine national l'héritage de toutes les grandeurs de ses devanciers? En réalité, le retour des cendres de Napoléon, était une sublime imprudence; c'était faire, pour ainsi dire, de la poésie politique, et lord Palmerston écrivait ironiquement au sujet de la demande de M. Thiers : voilà une requête bien française. Le 15 décembre, on vit en effet l'enthousiasme populaire se manifester pour l'illustre mort, la légende napoléonienne revivre dans toute sa force, les vivants réduits au rôle de comparses. Ainsi la pacifique monarchie de 1830 eut tort de s'envelopper du linceul impérial qui fut pour elle une tunique de Nessus, et toutes ces démonstrations en faveur de l'Empire ont, avec l'histoire de M. Thiers, contribué à assurer l'élection du 10 décembre 1848.

On eut bientôt la preuve que les héritiers du nom de Napoléon songeaient à escompter l'honneur et le profit du projet de M. Thiers. Depuis son départ forcé pour l'Angleterre, le prince Louis redoublait d'ardeur dans la poursuite, de ses desseins. Les brochures de 1837 et 1838 , là condamnation Laity, la publication des Idées napoléoniennes et des Lettres de Londres^ contenant un mélange de doctrines socialistes et démocratiques destinées à rallier les radicaux de toute nuance,

de Mahomet. C'est à Jérusalem, sur le lieu témoin de son supplice infâme, que les chrétiens allaient adorer le Christ. A Karr, (riilpa, t. i p. t4a. »

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la création à Paris du journal le Capitale^ Tachât du journal le Commerce^ la distribution de nombreux pamphlets dans les casernes, des tentatives d'embauchage auprès d'officiers, de mécontents de tous les partis, tout indiquait que le prétendant n'avait pas été ébranlé par Tinsuccès de Strasbourg. Rien ne donne une idée plus nette de son indomptable confiance que cet extrait des Lettres de Londres, où, après un parallèle entre Napoléon et César, il se compare lui-même à Octave Auguste, a Ce n'est pas tout : cette inconcevable et mystérieuse ressemblance se poursuit même après la mort des deux grands hommes. Le nom de César et le nom de Napoléon, tous deux si puissants sur l'imagination des peuples, ne doivent pas avoir d'héritiers directs. A la mort du dictateur, c'est son petit-neveu, c'est Octave qui ose porter le grand nom de César, comme c'est aujour d'hui le neveu de Napoléon qui semble vouloir jouer un rôle analogue.»

Le prince se vantait d'avoir l'appui secret de^lord Palmerston, de l'empereur de Russie, il se flattait d'avoir gagné le général Magnan, commandant le département du Nord. Il oubliait que ni la bourgeoisie, ni l'armée, ni les fonctionnaires n'avaient de sympathies pour la cause bonapartiste ; chez les ouvriers et les paysans, l'affection pour l'empereur était avant tout un sentiment et un instinct; les souvenirs de l'épopée impériale formaient Me grande légende populaire plutôt qu'une pensée politique.

Le retour des cendres de son oncle parut au prétendant une excellente occasion de tenter un nouveau coup de main : il sait qu'en France, l'impossible, l'invraisemblable surtout se réalisent ; son fatalisme lui tient lieu de génie, lui donne l'énergie, la persévérance, ces instru-

ments des grandes fortunes. Mais, comme en 1836, il se trompe de temps et d'heure : la monarchie constitutionnelle, gouvernement d'ordre et de liberté n'a rien à redouter de lui, et l'opinion publique reste tout entière absorbée par les incidents de la question d'Orient, et le célèbre procès de madame Lafarge.

te mois de juillet a été consacré aux derniers préparatifs de la conjuration : on a négocié des emprunts^ acheté des armes, des uniformes français avec les boutons d'un même régiment, le 40"* de ligne. Puis on a frété un bateau à vapeur, le City-Edinburg, qui doit porterie nouveau Césaretsafortune;desordresenblanc,desproclamalions, des décrets ont été rédigés d'avance, pour l'organisation de l'armée insurrectionnelle, pour appeler la France autour du neveu de l'Empereur. De ce nombre est un décret, par lequel ce dernier, «au nom du peuple français,» prononçait la déchéance de la dynastie d'Orléans, la dissolution des deux Chambres, déliait les troupes du serment de fidélité, nommait M. Thiers président du gouvernement provisoire, le maréchal Clauzel commandant en chef de l'armée de Paris. C'était mettre en pratique la doctrine de la souveraineté du but et vouloir compromettre dans une complicité apparente le premier ministre de la monarchie ; mais les conspirateurs ne se contentent pas de pratiquer l'ingratitude, ils n'hésitent pas plus à fouler aux pieds les lois, l'humanité^ la morale.

Le 3 août 1840, tout le matériel de l'expédition, y compris neuf chevaux, des voitures, de l'argent, un aigle vivant, est S bord du paquebot. Le 4, le prince s'embarque avec ses soixante compagnons : le lendemain il les réunit sur le pont et leur dit : « Mes amis, j'ai conçu un projet que je ne pouvais vous confier à tous, car dans les grandes entreprises, le secret seul peut assurer le

succès. Compagnons de ma destinée, c'est en France que nous allons. Là nous trouverons des amis puissants et dévoués. Le seul obstacle à vaincre est Boulogne ; une fois ce point enlevé, notre succès est certain, de nombreux auxiliaires nous secondent. Et si je suis aidé comme on me le fait espérer, aussi vrai que le soleil nous éclaire, dans quelques jours nous serons à Paris, et l'histoire dira que c'est avec une poignée de braves tels que vous, que j'ai accompli cette grande et glorieuse entreprise. » Des cris de : Vive l'Empereur! répondent à ces paroles ; le prince lit les proclamations, l'ordre du jour, distribue de l'argent, les armes, les uniformes, répartit les rôles, donne ses dernières instructions.

Le 6 août, à deux heures du matin, les conjurés débarquent sur la côte de Vimereux, à quatre kilomètres de Boulogne: on comptait être rejoint par cinq cents hommes, on en trouve quatre, parmi lesquels le lieutenant Aladenise. Celui-ci fait partie des deux compagnies du 42* qui tiennent garnison à Boulogne, et par lui, on espère les enlever et se rendre maître de la ville.

La troupe, resplendissante de galons et d'épaulettes, se met en marche, et à 5 heures du matin, arrive à la caserne du 42*. Le lieutenant Aladenise fait lever les soldats, leur ordonne de prendre les armes, les harangue et leur présente Louis-Bonaparte. A son tour, le prince leur adresse quelques paroles chaleureuses, prodigue les promesses de grades et de croix d'honneur. Étonnés, cédant à un mouvement machinal, les soldats répondent par un cri de : Vive l'Empereur !

Mais le capitaine Col-Puygellier a été prévenu et accourt à la caserne. En vain les conjurés tentent de l'arrêter; il repousse les offres, les prières qu'on lui adresse, et se débat énergiquement pour arriver à ses soldats.

« Vous pouvez m'assassiner, dit-il, mais je ferai mon devoir! » Sa voix est entendue, les sous -officiers se précipitent à l'appel de leur chef, le dégagent des étreintes des conspirateurs, qui font un mouvement en arrière. Le capitaine Col-Puygellier s'écrie d'une voix forte: «On vous trompe ! Vive le roi ! » L'ennemi revient en rangs serrés, le brave et loyal officier se porte vivement à la rencontre du prince Louis : a Retirez- vous, ou j'emploierai la force ! » puis se tournant vers sa troupe : «t A moi, grenadiers ! i» Au même instant le prince qui tient à la main un pistolet, lève le bras, le coup part, et la balle va frapper un des grenadiers à la figure.

Ce coup de pistolet devient comme un signal de départ; la marche des conspirateurs, repoussés de la caserne, n'est plus qu'une déroute. Vainement ils essaient d'entraîner la population et tentent contre la citadelle un coup de désespoir : l'éveil a été donné, le rappel est battu, les gardes nationaux avec la troupe accourent à la défense de l'ordre. A leur vue, les conspirateurs qui ont gagné le rivage, se débandent et se dispersent de tous les côtés. Le prince touis, le colonel Voisin, Faure, Mésonan, Persigny, d'Hunin entrent dans un canot, s'efforcent de pousser au large et de gagner le City-Edmburg, mouillé non loin de là. Les gardes nationaux qui les ont suivis de près, leur crient de s'arrêter, et n'obtenant pas de réponse, font feu sur la barque. Le sous-intendant Faure est tué, le colonel Voisin blessé ; un brusque mouvement fait chavirer le canot, d'Hunin se noie, tandis que le prince et ses compagnons sont recueillis et faits prisonniers. Les autres conjurés, répandus dans la ville et la campagne, sont saisis presque au même ins« tant : le nombre des arrestations est de 53.

La leçon de Strasbourg avait profité : le 28 septem*^

bre 1840, le prince comparut avec ses complices devant la Cour des Pairs. Comme on pouvait s'y attendre, il avoua hautement son entreprise, ses prétentions, essaya de convertir en un piédestal la sellette de Taccusé, et récusa ses juges : <c Je représente devant vous, dit41, un principe, une cause, une défaite. Le principe, vous Tavez reconnu ; la cause vous Tavez servie ; la défaite, vous voulez la venger. Non, il n'y a pas de désaccord entre vous et moi, je ne veux pas croire que je puisse être destiné à porter la peine des défections d'autrui... Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter comme juge de mes volontés et de mes actes une juridiction politique. Vos formes n'abusent personne; dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de justice à attendre de vous, et je ne veux pas de votre générosité. » Dans ces paroles théâtrales, il n'y avait qu'un sophisme menteur, un argument banal invoqué depuis dix ans partons les conspirateurs; avec de semblables raisonnements on abolirait bien vite la justice, les lois, la sodété elle-même, on aboutirait au droit de la force^ on ressusciterait la barbarie.

L'opinion publique suivit avec une profonde indifférence le procès des accusés de Boulogne, et ce fut avec une égale indifférence qu'elle en apprit le résultat. L'arrêt de la Cour des Pairs condamnait le prince à la déten- Uon perpétuelle dans une forteresse du royaume, quatorze de ses complices à des peines qui variaient de la déportation à deux ans de prison.

Plus tard le prince Louis reconnut lui-même l'inc^nité de son système de défense devant la Cour des Pairs et le crime de son entreprise : le 22 juillet 1849, il fit amende honorable sur les lieux mêmes où il avait subi sa peine^

Dans un banquet que lui offrait la ville de Ham, il prononça ces paroles mémorables : « Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je suis devenu le chef légitime de cette grande nation^ je ne saurais me glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audôce d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un emprisonnement de six années, une témérité contre les lois de ma patrie ; et c'est avec bonheur que, dans les lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leur pays. » Les circonstances avaient bien changé : l'ancien conspirateur de Strasbourg, de Boulogne, devenu président de la République, se souvenait enfin du droit, de la légalité. Mais ces nobles sentiments qu'il exprimait en 1849, il eût fallu leur obéir toujours, et ne pas se laisser entraîner par ambition dans des complots criminels ; en écoutant ces protestations tardives, on ne peut s'empêcher de se dire qu'il est commode d'invoquer la morale et la loi, lorsqu'on est arrivé au but, de vouloir alors interdire à ses adversaires les moyens dont on a abusé pour s'élever : ces convertis du lendemain, hier révoltés, aujourd'hui hommes d'ordre et de gouvernement, donnent à penser que pour eux les principes sont les circonstances et que le scepticisme reste à leurs yeux le dernier mot de la science politique*

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