LE DROIT DE VISITE ET L*IND^MNITÉ PRITCHABD
nombreux, les intérêts enchevêtrés les uns dans les autres : la Turquie, le droit de visite, Taïti, la Grèce, le Maroc, TEspagne, Tltalié^ la Suisse, tout devient prétexte de rencontre, de froissement. Tantôt la victoire se déclare pour le cabinet de Saint-James et tantôt pour le cabinet des Tuileries ; parfois, dans le même conflit, le succès se partage, comme dans ces batailles, où, après des chances diverses, les deux armées restent sur le te^ rain de la lutte, avec des pertes à peu près égales. Il n^est plus question d'une alliance intime entre l'Angleterre et la France :1a bonne intelligence^ la bonne harmonie^ Ventente cordiale sont des métaphores diplomatiques qui servent à dissimuler des rapports fragiles, une paix précaire et laborieuse. C'est en vcdn que le 5 septembre 1841, le ministère whig a été renversé et remplacé par un cabinet tory où figurent sir Robert Peel, le duc de Wellington et lord Aberdeen; c'est en vain que Louis-Philippe et la reine Victoria se feront de mutuelles concessions pour arriver à une franche amitié : l'antagonisme est dans la nature des choses, dans les questions politiques, industrielles et commerciales, dans les souvenirs du passé ; le duel diplomatique recommence à chaque instant, la courtoisie des procédés, l'urbanité des formes atténuent à grand'peine les dangers d'une situation complexe et périlleuse.
C'est le traité du Ib juillet 1840 qui a rompu l'alliance avec l'Angleterre, c'est lui qui rendra si pénible le maintien de la paix. Il a réveillé les vieux sentiments de mé' fiance et d'hostilité : de là des rancunes ardentes au sein du peuple français et de l'armée, le désir prononcé d'une revanche ou d'une réparation. Depuis plusieurs siècles, notre histoire est pleine de nos luttes avec TAngleterre, qui nous a enlevé les Indes, le Canada, la Louisiane, tant
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d'autres magnifiques colonies ; depuis cent ans la France est trop souvent la dupe de sa voisine. Elle avait le droit de se souvenir du Nil^ de Trafalgar, de TEspagne^ de Sainte-Hélène, et dans la question d'Egypte elle venait d'éprouver un échec mortifiant, La nation ne pouvait admettre que l'avènement des torys pût effacer le passé, et l'instinct populaire ne se prêtait guère h de subtiles distinctions entre les tendances de lord Palmerston et de lord Aberdeen ; il se croyait tenu de se montrer susceptible, exigeant, ombrageux, de demander beaucoup, de ne rien accorder.
Tel était le courant national, et l'on peut reprocher à Louis-Philippe, à M. Guizot d'avoir trop réagi contre lui. Tous deux aimaient et ils ont défendu la paix avec une passion infatigable ; elle était à leurs yeux la condition essentielle et permanente de la monarchie de 1830 ; ils sentaient sa puissance moralisatrice et avaient un idéal supérieur d'humanité, de civilisation. Ils faisaient peu de cas de cette gloire des armes qui s'obtient au prix de si cruels sacrifices, ils détestaient les jeux sanglants de la force et du hasard. Or, il faut bien l'avouer et l'histoire en fait foi, l'intérêt apparent, immédiat d'un peuple se trouve souvent en opposition avec les lois de l'éternelle justice ; sa gloire, sa grandeur, telles qu'on les conçoit d'ordinaire, sont presque toujours faites de violations du droit des gens. Il n'est pas prouvé que les idées de Bernardin de Saint-Pierre puissent passer dans la pratique ; il y a peut-être un immense danger à préconiser à outrance ces théories philanthropiques qui affaiblissent le sentiment de la patrie et engendrent le culte des intérêts matériels. La patrie est autre chose qu'un poteau gardé par un douanier, et la guerre sera toujours le pourquoi de l'homme et le secret de Dieu.
Sâ2 I.B DROIT DB VI8ITB ET l'IUPHHNITÉ PRITCHARD
M» Guizot voulait (1), lui aussi, la grandeur de laFraïK^e, mais il la comprenait en philosophe (2) « en homine qui n'a jamais éprouvé certains frémissements, qui a tou* jours été plus préoccupé d'éviter les grands risques que de poursuivre les grands succès, et qui, après les déœvantes conquêtes d'autrefois, n'entrevoyait pour la France d'autre rôle, d'autre avenir, qu'une paix tranquille et libre dans la limite des traités, à l'abri des dangereuses surexcitations de l'orgueil national. » H y a deux sortes de patriotisme : un patriotisme chaleoreox, âpre, étroit, mais parfois puissant et substantiel, qui suit le drapeau jusque dans ses aventures extrêmes^ jusque dans ses folies; et cet autre patriotisme plus large, plus réfléchi, quintessencié et métaphysique en quelque sorte, auquel se mêle un sentiment général de justice avec r amour de la liberté. Louis-Philippe et son ministre avaient ce dernier, mais leur raison devançait leur époque, et il n'est permis à personne d'avoir raison contre tout 1? monde. Un pareil système était à la fois plein de courage €(J; 4o danger ; il y avait courage à se priver de cet auxiliaire puissant de la gloire des armes chez une nation militaire, il y avait danger à ne pas se préoccuper assez de ces généreux tourments de grcmdeur qui noos obsèdent, à méconnaître le sentiment national dans ses explosions légitimes comme dans ses exagérations.
C'est cette divergence regrettahle qui contribua surtout à epabrouiller, à envenimer les deux questions con^ nues sous le nom de droit de visite et d'indemnité Pritchard.
(1) Oaizot, écrit Falmerston, nous est tout aussi opposé au fond que n*importe quel autre Français.
(t) Voir la belle élude de M. Charles Mazade sur M. Gnizot: Portrmts d'kiitoire morale et politique.