‹ Histoire de la monarchie de juillet de 1830 à 1848Chapitre 33 sur 78 · LE DROIT DE VISITE ET L'INDEMNITÉ PRITCEIARD · texte numérisé non relu

LE DROIT DE VISITE ET L'INDEMNITÉ PRITCEIARD

sîon de la traite. Le duc de Broglie et le docteur Lushington furent chargés de proposer un projet qui conciliât toutes les prétentions : le premier était un des négociateurs du traité de 1833, le second était à la tête des partisans de l'abolition de Tesclavage,

Après plusieurs mois de pourparlers et de recherches, les deux commissaires finirent par s'entendre sur tous les points : le 29 mai 1845 un traité fut signé, le droit de visite aboli, au grand désappointement des adversaires du cabinet. Dans la session de 1846, ils élevèrent quelques critiques contre la nouvelle convention, mais les Chambres se montrèrent satisfaites à de fortes majorités. A la Chambre des Communes, lord Palmerston, reconnaissant avec douleur que le traité de 1845 détruisait le droit de visite réciproque, déplorait la timidité du cabinet tory et les ificroyables exigences delaFrànce; mais devant la majorité dont disposaient sir Robert Peel et lord Aberdeen, il s'abstint de toute motion hostile qui eût consacré davantage leur triomphe. « Quant aux affaires extérieures, écrit-il en 1844, elles continuent à suivre leur marche accoutumée : nous accordons aux gouvernements étrangers tout ce qu'ils demandent, et nous disons ensuite avec satisfaction

qu'ils sont très contents de nous Depuis trois ans,

le gouvernement n'a fait que céder à la France sur tous les points, et se traîner pour ainsi dire à ses pieds. »

Dans la question du droit de visite*, les torys portaient la peine des imprudences de lord Palmerston: la persévérance parlementaire avait remporté un éclatant succès, et la France avait pris sa revanche du traité du 15 juillet 1840. De son côté, le gouvernement avait eu le mérite de mener avec beaucoup de deixtérité une négociation délicate, hérissée de difficultés et d'obstacles.

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L'affaire de Taïti, qui, à la même époque, faillit amener une rupture entre les deux pays, offre un autre caractère: ici les deux cabinets se trouvent directement aux prises, les avantages et les inconvénients, se balancent, le plus mesquin de tous les conflits est sur le point d'engendrer des complications fatales à la paix du monde. Le gouvernement français se préoccupait d'assurer à notre marine des ports de relâche et d'approvisionnement sur divers points du globe. La conquête et la colonisation de l'ile de Madagascar lui parut une entreprise trop considérable ; mais à défaut de grands établissements territoriaux et coloniaux, il désirait occuper un certain nombre de stations maritimes sûres et fortes. De 1841 à 1844, il fonda plusieurs comptoirs fortifiés aux embouchures des rivières le Grand-Bassam, le Gabon, sur le golfe de Guinée, et des traités conclus avec les chefs des peuplades voisines, lui conférèrent la souveraineté extérieure d'une certaine étendue de territoire au bord de la mer. Il s'empara des îles de Mayotte et de Nossi-Bey, à l'entrée du canal de Mozambique, signa avec l'iman de Mascate et avec la Chine des conventions qui stipulaient des sûretés, d'importantes libertés commerciales pour notre colonie de l'île Bourbon, pour nos relations avec l'Orient. Il songea aussi à occuJ)er la Nouvelle-Zélande, mais quand on vint à l'exécution, on reconnut que les Anglais nous avaient devancés et que, dès 1840, la souveraineté de la reine Victoria avait été proclamée dans ces îles. Le capitaine Dupetit-Thouars suggéra alors au cabinet du 29 octobre la pensée de chercher dans les îles Marquises le point d'appui qui venait de nous échapper, et qui permettrait d'établir un lieu de déportation hors du territoire du royaume. Après un examen attentif, lu

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proposition fat agréée, et au mois de mai 1842, M. Dnpetit-Thouars, qui venait d'être nommé contre-amiral, prit possession officielle des divers groupes de ces îles.

Il ne s*en tint pas là^ et de lui-même porta ses vues sur les îles de la Société, en particulier sur Taîti, surnommée la Reine des mers du Sud, le centre et la perle de cet archipel voisin. L'occasion était favorable : dès 1838, des vexations infligées aux colons, aux missionnaires français, avaient nécessité Fenvoi d'une force navale à Taïti; une indemnité de 3,000 dollars, le salut du pavilion, le traitement des étrangers les plus favorisés, telles furent les conditions imposées par M. Dupetit-Thouars. En 1842, nos résidents portèrent 'de nouvelles plaintes contre la reine Pomaré et les chefs : le domicile de plusieurs Français avait été violé, leurs propriétés saisies, leurs meubles, leur aident pillés, d'autres envoyés en prison sans jugement, un d'entre eux massacré. Cette fois, l'amiral déclara à la reine et aux chefs, que, ne se fiant plus à leur parole, il exigeait comme caution de la conduite du gouvernement taïtien à l'avenir, la remise de dix mille piastres fortes; sans quoi il inenaçait d'occuper Tîle et les établissements qui en dépendaient.

Après quelques jours d'incertitude et pour se tirer d'embarras, la reine et les chefs offrirent de placer les îles de la Société sous le protectorat de la France. M, Dupetit-Thouars s'empressa d'accepter, et, le 9 septembre 1342, sous la seule réserve de la ratifik^ation royale^ il signa un traité qui, maintenant à la reiae Pomaré la souveraineté intérieure des îles, abandonnait au roi de France la direction de toutes les affaires avec les gouvernements et les résidents étrangers, garantissait à chacun le libre exercice de sa reli^n«

us DftOIT BE YISITK ET L'lSlftEKNIX£ fBiTCH^ftD 4(3S

L*aniiral Dapetii-Thoaars avait agi sans autorisation 4n ministère, et eelui^ prévoyait les embarras que pouvait susciter le traité du 9 septembre. On sait avec quelle sollicitude le gouvernement anglais suit jusqu'au fond des mers les plus lointaines ces missionnaires qui aplanissent les voies à son influence et préparent sa domination matérielle; on sait combien il est forcé de compter avec toutes ces sectes de saints qui représentent le sentiment religieux dans ce qu'il a de plus intolérant, de plus inquiet. Depuis près de quarante ans, les missionnaires wesieyens exerçaient dans les îles de la So- <ûété un véritable protectorat spirituel et temporel, y assuraient au commerce britannique une position privilégiée ; à force de dévouement, ils avaient cbangé la Coi, les mcBurs, Tétot social des Taïtiens. On pouvait dire qu'à Taïti, sauf les couleurs du pavillon arboré sur le palais de la reine, tout était anglais. Sous le ministère Caoning, le protectorat des îles de la Société fut offert à rAngleterre, et cdle^ refusa d'édianger une domination réelle, sans charge et sans responsabilité, contre une souTeraineté toute nominale.

Le cabinet dès Tuileries savait que notre protectorat blesserait profondément le sentiment religieux et im intérêts mercantiles anglais, nsais Tacte ne lésait aucun droit international et il n*hésita pu à ratifier le fait aeeomplL Le 17 avril 1843, le capitaine de vaisseau Bmat, ofBcier d^une bravoure, d'une intelligence éprouvées, était nommé gouverneur des établissements français dans TOcéanie et commissaire dn roi anprès de la reine Pomaré ; le 24 avril , le ministère demandait anc Chambres un crédit esctraordinaire de ^9^87,000 Aancs, nécessaire à nos possessions nouvelles. Parunetnngalière interversion des rôles, sesadversaires»

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fidèles à leur tactique d'opposition à outrance, lui reprochèrent sa hardiesse, son imprudence, et proposèrent un amendement dans le but de réduire nos établissements à des proportions qui ne pussent exciter les susceptibilités anglaises. Mais Thonneur du drapeau français, le désir de se montrer à la fois protectrices de la religion et de la liberté entraînèrent les deux Chambres.

Le gouvernement anglais vit avec déplaisir le protectorat français établi à Taïti ; ses instructions à ses agents trahissaient une réserve pleine de défiance (1) : il affectait de plaindre Pomaré, de déplorer rafflielion, r humiliation de cette reine infortunée; le consul anglais devait observer une extrême prudence, respecter les droits des autorités françaises, mais aussi surveiller avec vigilance leurs actes à Tégard des missionnaires protestants.

Sur ces entrefaites, M. Pritchard, consul anglais et missionnaire marchand, revint à Taïti où il possédait une influence égale, sinon supérieure à celle de la reine (2), et d'où il était absent lors du traité de 1842. Le

(1) Quand chaque jour, dirent les journaux anglais, afin de cacher iear dépit, quand chaque jour nous prenons par tout le monde ce qui est à ootre convenance, nous serions mal venus à disputer à la Franco la conquête d'un petit potager dans la mer du Sud.

(2) « Remuant et audacieux, il s'était montré un des membres les plQ^ zélés de la corporation des marchands de Bibles, et comme les conversions religieuses donnaient aux prédicants un caractère de législateurs, il avait façonné un code religieux qui mêlait habilement les profits du culte à la réforme des mœurs. Toute infraction religieuse était punie d'une amende qui entrait dans la caisse des missionnaires. Or, il 7 avait un péché plo^ fréquent que tout autre, qui offrait une source féconde de revenus, c'était le péché de galanterie. . . La pudeur méthodiste s'en offensait, mais en tirait profit... Ministres du Seigneur, les missionnaires combattaient les faiblesses ; commerçants, lis avaient intérêt à en désirer le maintien et Taccroissement, et le révérend Pritchard s'enrichissait à cette source peu évaogéliquek II cumulait encore d'autres industries, avait ouvert une boutique d'apothicaire, assistait la reine Pomaré dans ses grossesses, et s'était coo* stitué son accoucheur ordinaire ; vrai Figaro de Tile, où il régnait conài^ manuqu$ (Elias Regnault, t. H, p. 347). » Pour être juste, il faut reconnaître qu'à côté des missionnaires marchands, l'Angleterre envoie aussi de nombreux missionnaires non marchands.

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protectorat français lui parut une véritable usurpation, et, secondé par le commandant de la frégate la Vindictive^ le Commodore Toup Nicholas, il prêcha la croisade contre le gouvernement provisoire, appelant les indigènes aux armes, les exhortant à arracher le pavillon du protectorat. A son instigation, la reine Pomaré fit élever sur son palais un nouveau pavillon rouge et blanc, orné d'une énorme couronne, emblème de révolte et d'indépendance.

Averti par les rapports de ses officiers, l'amiral Dupetit- Thouars reparut à Taïti, et écrivit aussitôt à Pomaré pour l'engager à amener ce pavillon qu'il regardait avec raison comme une insulte à notre dignité nationale. Le 6 novembre, ayant épuisé tous les moyens de conciliation, il mit de côté le traité du protectorat, déclara la reine déchue de sa souveraineté, et, au nom de la France et du roi, prit possession définitive des îles de la Société. Aussitôt M. Pritchard amena le pavillon anglais qui flottait sur le consulat, annonçant à l'amiral français qu'il cessait ses fonctions et se proposait de protester avec la dernière énergie.

L'acte était violent et irrégulier ; mais il y avait là une situation de guerre, et l'hostilité évidente de la reine, les menées ardentes de Pritchard, l'imminence de la révolte le rendaient indispensable. Le gouvernement français eut le tort de se préoccuper avant tout du droit public : l'honneur national commandait de ne pas tenir compte des récriminations de la presse^ des saints, des ministres anglais, de soutenir ces hommes courageux yî«, à 4fi00 lieties de leur pays^ seuls sur leur vaisseau qui est la patrie, se dévouent aux intérêts de la grande patrie dont ils sont si loin. Le 26 février 1844, le Moniteur publia la déclaration suivante : a Le gouvernement a reçu des

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nouvelles de llle de Taïti en date du l*' an i^ no- Tembre 1843. M. le oontre-emiral Dupetit-Thouars,arrité dans la baie de Papeïti le I*' novembre pour exécater le traité du 9 septembre 1842, que le roi avait ratifié,! cru devoir ne pas s*en tenir aux stipulations de ce traité, et prendre possession de la souveraineté entière de File. La reine Pomaré a écrit au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent la souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la rétablir dans ses droits. Le roi, de Tavis de son conseil, ne trouvant pas dans les faits rapportés des motifs suffisants pour déroger au traité du 9 septembre 1842, a ordonné rexécation pure et simple de ce traité, et le rétabUssemeat du protectorat français dans 111e de Taïti. »

Attaquée dans les Chambres avec beaucoup de violence, cette résolution malencontreuse obtint Tassentiment de la majorité, mais elle laissa dans le pubUe une impression pénible, et Torgueil national en reçut une douloureuse atteinte.

Sur ces entrefaites, on apprit un nouvel et pins grave incident. Les intrigues de FritdMird avaient produit leur effet : la sédition avait éclaté sur plusieurs points de Tîle de Taïti, la reine Pomaré s'était mise sous la protection du pavillon anglais. M. Bruat se porta de sa personne contre les insurgés, et comme la révolte grondait à Papeïti , comme Pritchard était la tête et la main du complot, le capitaine d*Âubigny déclara la ville en état de siège, fit arrêter, enfermer dans un blockhaus le Cauteur de ces troables, et publia une proclamation en ces termes : « Une sentinelle française a été attaquée dans la nuit da 2 au 3 mars 1844. Bn représailles, j'ai fait anéter le nommé Pritchard, seul moteur et instigateur journalier

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de reServescence des naturels. Ses propriétés répondent de tout dommage occasionné à nos valeurs par les insurgés, et si le sang français venait à couler, chaque gouUe en rejaillirait sur sa tête, y^ Cinq jours après, le gouverneur Bruat rentra à Papeïti, et fit aussitôt embarquer Pritchard sur un bâtiment anglais. Une fois débarrassé de ce dangereux ennemi, il vit renaître un peu de calme à Taïti : les autres missionnaires protestants allèrent le voir, reconnurent franchement son autorité et se mirent à l'œuvre pour calmer l'insurrection. Touteibis la lutte se prolongea deux années encore ; en 1846 seulement, la reine Pomaré consentit à rentrer à Taïti, et le protectorat français fut paisiblement rétabli.

En Angleterre, l'arrestation, Texpulsion de Pritchard produisirent une violente émotion : les saints de toutes sectes, quakers, méthodistes, wesleyens, tinrent des meetings où ce missionnaire était représenté comme un martyr de la foi évangélique^; les journaux whigs et torys rivalisaient de fureurs, d'imprécations avec les énergumènes du parti religieux (1). Cédant à l'entraînement général, et sentant^'agiter en lui le vieux levain patriotique, sir Robert Peels exprima dans le Parlement avec une précipitation regrettable: «c Je n'hésite pas^ s'écria-t-il, à déclarer qu'un outrage grossier, accompagné d'une grossière injure, a été commis contre l'Angleterre dans la personne de son cigent.. je pense que le gouvernement français fera la réparation que l'Angleterre a le droit de demander. »

<1) Palfflerston parle à ce sujet « de la baine profonde qui s^ett réveillâB en Angleterre contre la France. » « Les Français, écrit-il à son frère, anfûent dû penser qne la religion est nne chose à laquelle on ne touche pas impuiiéiaenL. c Fidarsi e bene, ma non tidarsi e meglio, » devrait être notre maxime à Tégard de la France. La France, en effet, prépare très-assidù* iMBt les Bioyens 4e nous envahir. •

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La presse française répondit par des cris de colère aux provocations des journaux et du cabinet anglais : le fond de PafTaire avait presque disparu devant le langage du principal ministre de la reine, tenu si légèrement, avant d'avoir reçu aucun éclaircissement, aucune information. Interpellé dans les deux Chambres, M. Guizot observa une attitude réservée et en contraste marqué avec celle de sir Robert Peel ; la session touchait à sa fin, et il lui semblait avec raison qu'un débat prématuré, au lieu de porter la lumière dans la question, ne ferait qu'y mettre le feu ; il y avait entre les deux gouvernements des faits, des droits à éclaircir et à mettre d'accord, il ne voulait pas rendre difficile ce qui ne l'était pas. Il avait à cœur, lui aussi, de défendre l'honneur de notre marine, la dignité des agents de la France, mais il ne pouvait consentir à s'expliquer de suite, précisément parce qu'il devait les soutenir ailleurs.

Le ministre français ne négligea rien pour se rendre un compte exact de ce qui s'était passé à Taïti : son enquête démontra que M. Pritchard, ayant lui-même amené son .pavillon, et cessé ses fonctions de consul à Taïti, n'y avait plus aucun caractère public ; dans six cas particuliers des Français avaient été expulsés de l'île Maurice aussi durement et avec bien moins de motifs : l'arrestation, l'expulsion des étrangers étaient le droit commun et la pratique habituelle dans les colonies anglaises.

Cependant l'opinion publique anglaise jet française demeurait violemment agitée : des bruits de guerre se répandaient ; l'opposition, les diverses sociétés de missions exerçaient une si forte pression sur les ministres anglais que la plupart se prononcèrent pour de notables augmentations d'armements maritimes. Lord

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Aberdeen demanda officieusement le renvoi temporaire de M. Pritchard à Taïti, Téloignement de M, d'Aubigny. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, disait-il à M. de Jarnac, pour aplanir les voies au roi et à M. Guizot, mais je suis préparé au pire, »

M. Guizot repoussa avec énergie une idée semblable qui aurait produit les eflets les plus désastreux en France comme à Taïti. M. Pritchard, était considéré par les Français et les indigènes comme l'instigateur, comme le drapeau de la guerre; le renvoyer à ce poste, c'était donner à la lutte un nouvel aliment, à l'insurrection de nouvelles forces, c'était briser tout ascendant moral de la France. Si pour éviter la guerre, il fallait sortir de Taïti, M. Guizot préférait donner sa démission.

On n'en vint pas à une pareille nécessité : lord Aberdeen ayant donné à entendre qu'une indemnité en argent satisferait M. Pritchard, le gouvernement français se décida à profiter de cette ouverture. Le 29 août et le 2 septembre 1844, M. de Jarnac reçut deux dépêches qui devaient mettre fin à la querelle. Aux termes de ces documents, M. Pritchard, du mois de février au mois de mars 1844, avait constamment travaillé par toutes sortes d'actes et de menées, à entraver, troubler et détruire l'établissement français à Taïti, l'administration de la justice, les rapports de nos agents avec les indigènes. Les autorités françaises avaient eu de légitimes motifs et s'étaient même trouvées dans la nécessité d'user de leur droit de renvoyer M. Pritchard du territoire de l'île, où sa présence et sa conduite fomentaient parmi les indigènes un esprit permanent* de résistance et de sédition. Mais le gouvernement français, tout en insistant sur le droit et la convenance de l'arrestation, n'avait pas d'objection à regretter, comme le faisait

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M. le gouvemeur Broat, certaines cîrcoDstanGes qui avaient précédé le renvoi de M. Pritchard, entre autres le mode et le lien de son emprisonnement momentané et la proclamation publiée à son sujet, mesures dont la nécessité ne lui paraissait pas justifiée par les faits. Il se montrait donc disposé à lui accorder une indemnité qu'il paraissait convenable de soumettre à Tappréciatioii des deux commandants des stations française et anglaise dans Tocéan Pacifique, M» le contre-amiral Hamelin et M. Tamiral Seymour.

M. Guizot posait avec vigueur les prémisses et péchait par la conclusion. Le ciq)itaine d*Âubigny avait agi dans la plénitude de son droit de police et on le désavouait. M. Pritchard était convaincu d'avoir allumé la guerre, fait couler le sang de nos soldats, et on lui accordait une indemnité, presque au même moment oà, après des victoires éclatantes contre le Maroc,- le gouvernement français n'exigeait aucune cession de territoire, aucune réparation pécuniaire. En 1840, écrivit M. Do* vergier de Hauranne, l'Angleterre a sacrifié l'alliance française à la question d'Egypte qui du moins était quelque chose ; en 1844 elle a voulu la sacrifier à la question de Taïti qui n'est rien, à une querelle de boutique oa de sacristie. Dans un discours à la Chambre des Communes, Palmerston avoua que son pays n'avait aucune raison de se plaindre de la manière dont ce conflit avait été résolu*

Bi l'afEaire était terminée entré les deux nations et les deux gouvernements, elle ne l'était pas poulr le cabinet français dont la conduite fut l'objet d'une grande attaque parlementaire dans la session de 1845. A la Chambre des p£tirs le comte Mole crut l'occasion favorable de le renverser et de le remplacer : après quatre années d'un si-

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lence absolu, il prit kt parole et passa en revue la politique du ministère qu'il appela : une politique partout et toujours d outrance^ même dans ses faiblesses^ il Faccusa de comproinettre ralliance anglaise, en exagérant ses conséquences, en surexcitant contre elle la susceptibilité nationale»

Ceux-là seuls compromettent Talliance anglaise, riposta le ministre des affaires étrangères, qui, soit à dessein, soit par aveuglement, saisissent tous les incidents, toutes les difficultés, toutes les questions, les grossissent, les enveniment, et, volontairement ou sans intention, eourent le risque d'en faire sortir la rupture ou du moins la froideur. Il n'y avait dans tout cela qu'émotion iactice des esprits, tumulte factice des journaux, tension {iftctice de la situation. « Tout cela, c'est un murmure qu'on a élevé au sein d'un brouillard qu'on amasse. La Chambre ne se laissera point prendre à de telles manœuvres ; elle verra au-dessus du brouillard, elle entendra au delà du bruit ; elle verra, elle entendra la vérité. »

Le pro)et d'adresse fut adopté par 114 voix contre 39.

A la Cbambre des Députés, la lutte eut un caractère plus grave et faillit amener la chute du cabinet. La solution de l'affaire Pritchard avait ébranlé un certain nombre de ses partisans, tandis que tous ses adversaires se réunirent pour l'accabler. Il fallait plutôt, dit M. Dupin, abandonner un ministère que d'abandonner le pays pour un ministère, et le spirituel orateur s'élevait contre cette tactique qui consiste à couvrir ses fautes par le respect du système, à protéger un point £ai}3le par la considération de l'ensemble, à excuser tout par la passion de la paix, et à accuser toute opposition de vouloir la guerre, Q faut, s'écria M. de Tocqueville, que la France cesse d'être France ou que vous cessiez de gouverner ! Parmi

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les autres orateurs de Topposition, on entendit MM. Gustave de Beaumont, Thiers, Billault; pour le gouvernement MM. Guizot. Duchatel, Dumon, Liadières, de Gasparin, Hébert. Un habile magistrat, M. de Peyramont, membre de la commission de Fadresse, défendit avec éloquence le paragraphe qu'elle proposait ; ce dernier fut adopté à la faible majorité de 213 voix contre B05.

Ce vote plaçait le cabinet dans une position équivoque : il le comprit et résolut de se retirer. Mais aussitôt le parti conservateur prit l'alarme, et provoqua une réunion dans le but de se constituer^ de procurer au cabinet un appui ferme et durable. Les hommes les plus importants de la majorité, les maréchaux Sébastiani et Bugeaud, MM. Hartmann, Delessert, Jacqueminot inspiraient cette réunion à laquelle deux cent vingt députés apportèrent leur adhésion. On nomma une députation chargée de faire connaître au ministère la résolution des conservateurs de maintenir intacte la politique de ces dernières années, et de le prier, au nom de cette politique à laquelle il empruntait tant d'honneur, de demeurer à son poste. Cette solennelle démarche eut un plein succès : les ministres retirèrent leur démission, et leur alliance avec la majorité se raffermit en se resserrant.

Le cabinet français avait fait preuve de courage, en occupant les îles de la Société, en portant à la prépondérance anglaise dans les mers du Sud une désagréable atteinte, en refusant de laisser Pritchard revenir à Taïti après son expulsion. Il commit une faiblesse en offrant une indemnité à ce dernier. La question en elle-même était misérable, l'intérêt matériel à peine sensible, les deux amiraux chargés de régler le montant de Tindemnité ont même oublié de s'en occuper, et M. Guizot a raison de déplorer ces metisonges du microscope parlement

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iaire. Sans doute, c'est l'un des inconvénients du gouvernement libre, que les événements et les questions, au moment ou ils apparaissent et tombent dans le domaine de la discussion^ grandissent démesurément et prennent, aux yeux du public, une importance hors de toute proportion avec la vérité des choses et les intérêts du pays. Mais il n'y a pas de petites questions lorsque l'amour-propre national est en jea ; les forces morales constituent la grandeur, la dignité des peuples comme celles des individus, et l'honneur, cette puissance idéale, estun sentiment respectable, même dans ses emportements, m.ême dans ses excès ; il reste le principe, la caution du patriotisme, de la nationalité française*

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