II
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époux de la reine, accepterez-vous ce choix et en assurerez vous à tout prixTaccomplissement?... »
M. Ouizot s'appliqua à tempérer Tardeur de son ambassadeur : il pensait qu'il n'y aurait jamais rien à gagner, qu'il y aurait toujours à perdre en prenant TEspagne à sa charge, qu'il fallait épuiser toutes les combinaisons, toutes les chances possibles pour éviter l'hypothèse dans laquelle se plaçait le comte Bresson.
Bientôt il apprit de divers côtés que l'intrigue en faveur du prince de Cobourg prenait des proportions inquiétantes. Celui-ci était arrivé à Londres avec son père, il allait partir pour Lisbonne, on annonçait qu'il irait à Gibraltar, à Cadix, peut-être à Madrid. Le duc d'Aumale avait épousé en 1844 la fille du prince de Sderne, et la reine Christine adressa au mois de mars 1846, par l'entremise du roi de Portugal, un message au duc régnant de Saxe-Cobourg, pour l'engager à venir^ Madrid. Sir Henry Bulwer a conduit toute l'afTaire : il a accueilli, encouragé la démarche inattendue de la reine^mère, recommandé le secret le plus absolu envers M. Bresson; il cherche à accréditer l'opinion que la France ferait seulement mine de résister, qu'en somme elle accepterait cette pilule comme les autres. Il se sent soutenu par le prince Albert et les Cobourg de Portugal, escompte la dissolution prochaine du ministère tory^ agit comme si lord Palmerston avait déjà remplacé lord Aberdeen au Foreign Office. Il ne veut pas d'un Bourbon et traite Louis-Philippe de potentat: a J'étais, dit-il, je l'avoue, tout à fait opposé aux prétentions bourboniennes. Si j'avais pu conduire la cour espagnole, j'aurais lié les langues, et j'aurais amené le prince Léopold à Madrid pour le marier soudainement avec l'approbation des Certes et les acclamations de l'armée.... J'étais en même
temps persuadé (ce qui souvent m'a fait passer très-injustement pour un ennemi de la France), que sa ruine aussi bien que celle de notre bonne entente avec elle, était impliquée dans ses efforts constants pour obtenir une influence prépondérante dans les affaires européennes, et que la politique de tout bon Anglais et de tout bon Français était d'y résister. y> Cette amitié envers la France rappelle de loin les protestations de la Russie en fiiveur de la Pologne, qu'elle prétendait affaiblir, envahir, démembrer pour son plus grand intérêt.
Le cabinet anglais avait gardé une neutralité froide et équivoque, lorsqu'il s'était agi du mariage napolitain . son inertie calculée avait laissé libre cours aux hostilités de ses agents, des progressistes. Cependant lord Aberdeen eut la loyauté d'informer le gouvernement français de la proposition de la reine Christine, et blâma sip Bulwer qui lui envoya aussitôt sa démission. Lord Aberdeen la refusa : peu après, le 25 juin 1846, le ministère Peel tombait, et lord Palmerston rentrait aux affaires.
On a vu ce qu'a fait sir Bulwer avec lord Aberdeen ; on devine ce qu'il fera avec lord Palmerston. M. Guizot ne veut plus être dupe de ce dernier : de sa part il faut tout craindre, tout redouter, car il a une manière de concevoir la grandeur de son pays qui implique toujours pour la France quelque chose de triste et d* humiliant. Dans une conversation qu'il a avec lord Aberdeen au moment de lui succéder, il manifeste sa pensée à notre égard en ces termes : <( Ces gens-là sont essentiellement envahisseurs, agressifs, provoquants ; en toute affaire ils veulent se faire une bonne part aux dépens des autres. Comment bien vivre avec eux à de telles conditions? » Le 19 juillet 1846, il écrit à sir Bulwer que les candidats à la main
de la reine d'Espagne sont réduits à trois: le prince Léopold de Saxe-Cobourg et les deux fils de don François dePaule. Ainsi le prince de Cobourg est nommé le premier, la politique de lord Aberdeen désavouée, le contrat synallagmatique rompu ; lord Palmerston se dégage et dégage la France. Dans la même dépêche, il s'exprime en termes amers, presque menaçants sur le compte des modérés espagnols, comme si les mesures d'arbitraire, de violence, d'infraction à la constitution n'étaient pas depuis longtemps en Espagne le fait de tous les cabinets, de tous les partis, comme si ces reproches ne s'appliquaient pas avec bien plus de raison au gouvernement révolutionnaire d^Espartero. Ce document contient même cette excitation déguisée à la révolte : « Quand les ministres de la couronne mettent à néant les lois qui pourvoient à la sûreté du peuple, on ne saurait s'étonner qu'à la fin le peuple cesse de respecter les lois qui pourvoient à la sûreté de la couronne. »
En même temps, lord Palmerston envoie à Bulwer une dépêche secrète où il lui dit de ne point insister tout d'abord sur le mariage Cobourg, mais d'appuyer don Enrique, duc de Se ville. Il a l'air de se rabattre sur celui-ci et d'hésiter, mais il préfère visiblement Cobourg, en qui il voit un instrument commode* « Quant à la question du mariage, plus nous y réfléchissons, plus noas nous confirmons dans notre première opinion : le mariage du prince de Cobourg avec la reine pourrait se faire avec l'assentiment et le concours des Espagnols, sans amener de difficultés avec la France... Mais le bal principal à atteindre dans l'intérêt de l'Angleterre, c'est d'empêcher qu'un prince françab n'épouse Tune ou l'autre. Si Montpensier épouse l'infante, ce sera tout aussi dangereux que s'il épousait la reine ; car cela donnerait
i la France une prépondérance tout aussi grande, sinon plus grande encore sur la politique de TEspagne... Un semblable mariage détruirait toute confiance de notre part et mettrait fin à toute bonne intelligence entre nous, rSspagne et la France ; nous serions obligés de chercher une céopération dans des alliances plus intimes avec d*aQtres puissances, dont les sentiments et la politique pourraient ne pas être aussi sympathiques à la France etàTEspagne, que les nôtres l'ont été jusqu'ici. Enfin le mariage d'un prince français avec Tune ou l'autre des filles de Christine serait une déclaration claire et nette à l'Europe de la résolution prise par l'Espagne et par la France de faire ensuite la guerre à l'Angleterre. )>
Dans d'autres dépèches, Palmerston revient à la même idée : point de mariage avec un prince français ; il faut faire en sorte que don Enrique épouse la reine, et Cobourg l'infante ; on ne peut agir de concert avec la France, à moins qu'elle ne veuille suivre la même ligne. Au cabinet de Madrid, il recommande presque impérieusement don Enrique, comme le seul prince espagnol, qui, par ses qualités personnelles, mérite de devenir le mari de la reine [is the only spanish prince^ who is fit, by his own personal qualities, to be the queen's hus bond).
Avec un pareil ennemi, M. Guizot n'a rien à ménager; dès le 5 juillet, il écrit à M.Bresson : aentrezsans hésiter dans la voie que le duc de Riansarès nous a ouverte le 28 juin dernier : le duc de Cadix pour la reine, le duc de Montpensier pour l'infante.... Ce ne sera pas moi qui livrerai l'Espagne à lord Palmerston. Vous tirerez à coup sûr grand parti de son avènement pour agir sur la reine Christine et son mari. Ils auraient beau faire : ils n'auront jamais dans lord Palmerston qu'un ennemi,
car il ne sera jamais que le patroii du parti progrès* siste. x)
M. Guizot prophétisait vrai : la dépêche où le chef du Foreign Office se déclare rennemi des modérés, met le feu aux poudres, fait cesser les incertitudes, Téloigne^ ment de la reine Christine pour le fils de sa sœur dona Carlotta. Elle mande le ministre des finances et lui dit: a Engage donc Bresson à s^entendre avec moi pour faire les deux n^ariages Bourbon le plus tôt possible. Les Anglais et la révolution nous menacent. ^
Le comte Bresson profite de ces ouvertures^ il veut à son tour forcer la main à son gouvernement, et lui écrit le 12 juillet : « J'ai ajouté que le roi, tenant compte des embarras de la reine, et voulant lui donner un nouveau témoignage de sa sollicitude et de son amitié^ était disposé à consentir que« dans toute combinaison Bourbon, M. le duc de Montpensier prît place à côté du mari de la reine,-c' est-à-dire que les deux mariages, si Tun devait faciliter Tautre, se célébrassent ou fussent du moins déclarés simultanément. Cette grande, importante^ indispensable concession n'est pas aussi formellement expri* mée dans votre lettre du 5.... »
La reine Christine, ses ministres ont fait de cette concession la condition du mariage du duc de Cadix avec la reine : c'est à leurs yeux le seul moyen de lui donner le caractère, la valeur politique, qui peuvent en «issarerle succès auprès des Cortès, de l'armée, du public espagnols ; c'est aussi le seul moyen de mettre un terme aux intrigues, aux menées des factieux.
Le comte Bresson s'est trop pressé, et M. Gui«ot n'a pas perdu tout espoir d'un concert; le 20 juillet il proposée lord ^almerston d'agir en commun pour engager la reine d'Espagne à vider sans délai la question du m^-
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riage au profit de l'un des fils de don François de Paule* Cette offre est loyale et sincère, et n'a pas pour but de distraire Tattentioa du ministre anglais pendant les né^ gooiations préliminaires. En effet/ lorsque Louis-Phi* lippe connaît la réponse de M. Bresson, il adrsMe à M4 Guizot plusieurs lettres où il veut désavouer la con« duite de son ambassadeur, a Mon étonnement est d'au^ tant plus grand que Bresson se soit ainsi compromis snt la stmultanéité des deux mariages^ qu'il la savait diamétralement contraire à ma volonté, et autant à la résolu^» tion du duc de Montpensier et de toute ma famille, qu'il dit lui-même n'y avoir pas été autorisé par vousy et qu'il a recours, pour justifier une pareille incartade, à faire des commentaires sur les lettres de Dosages et de Gliick'* sberg... Je n'ai point vu M. Desages, mais avec Oliicksberg j'ai été aussi explicite que faire se pouvait... Je Q ai jamais trompé personne, et je ne commencerai pas aujourd'hui à laisser tromper qui que ce soit eu mon
nom Bresson nous a fait là une rude campagne ; il
est nécessaire qu'elle soit biffée et le plus tôt possible.*». De telles paroles, prononcées par un ambassadeur dont les lettres de créance portent d^ ajouter foi à ses paroles, constituent un engagement qui ne peut être annulé que par un désaveu motivé de manière à ce qu'il ne puisse en rester aucun doute à la personne envers qui l'ambassadeur a engagé son souverain « »
M. Ouisot sait mieux que le roi les menées de lord Palmerston ; il résiste doucement, reconnaît que Bresson est allé au delà de ses instructions, démontre en même temps la nécessité de se tenir en garde, de prévoir un coup inattendu. Lorsqu'il communique à Louis-Philippe la dépêche anglaise du 19 juillet, celui*ci s'indigne de ce démasquement aussi rapide et aussi violent des batteries
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de lord Palmerston ; son impression ost quUl faut lai rendre coup pour coup, le prendk*e de suite corps à corps. Et cependant^ il ne consent pas encore à la simultanéité des deux mariages, il veut toujours désavouer M. Bresson. M. Guizot répond : « Je prie le roi de réfléchir combien la situation est en ce moment délicate, tendue, critique. Il va se faire évidemment un grand effort pour le Gobourg^ Notre parade contre ce coup, c'est Cadix et Montpensier. N'affaiblissons pas trop cette parade au moment même où nous avons besoin de nous en servir. »
 Madrid, la reine-mère, M. Bresson, emploient un mois entier à déjouer les nouvelles intrigues de sir Bulwer, à régler les conditions préliminaires indispensables, à surmonter les dernières hésitations de la jeune reine. Enfin, le 27 août, celle-ci fait appeler ses ministres, leur signifie sa volonté, les informe qu'elle donne sa sœur en mariage au duc de Montpensier, et veut que les deux mariages se fassent promptement, autant que postale le même jour. Les Certes sont convoquées le 14 septembre et votent à la reine des félicitations unanimes.
Malgré ce vote, sir Bulwer continue la lutte : paroles, menaces, actions, rien ne lui coûte. A M. Donoso Certes, secrétaire de la reine-mère, il fait cette imprudente et hautaine déclaration: «Nous n'avons rien à dire sur le mariage de la reine, mais je vous déclare solennellement que nous regardons celui de l'infante comme un acte d'hostilité, et que mon gouvernement n^épargnera ri^ pour amener en Espagne un bouleversement complet. » Il essaye d'alarmer le cabinet espagnol, lui envoie des notes arrogantes, expédie des courriers aux vaisseaux anglais de Gibraltar. Enfin, le 23 septembre, il remet
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aox ministres d'Isabelle une note de lord Palmerston loi-même, qui, au nom de l'équilibre européen, au nom de l'indépendance de TEspagne, des services rendus par l'Angleterre, proteste contre le mariage de l'infante et témoigne l'espoir que la cour de Madrid ne persévérera pas dans. son dessein.
Ces sommations reçurent l'accueil qu'elles méritaient : H. Isturitz répondit avec dignité qu'un ambassadeur étranger n'avait pas à intervenir dans l'administration intérieure du royaume, il rappela la libre volonté de la reiDe, l'approbation des ministres, les félicitations des Certes. Le double mariage se ferait prochainement et le même jour.
Quelques jours après, le duc de Montpensier arrivait en Espagne avec son frère le duc d'Aumale, et rencontrait sur son passage un accueil enthousiaste. Les 10 et 11 octobre, le mariage de la reine avec le duc de Cadix, celui de l'infante avec le fils de Louis-Philippe, étaient célébrés par le patriarche-archevêque de Grenade, dans l'intérieur du petlais d'abord, puis, selon le cérémonial espagnol, dans l'église de Notre-Dame d'Âtocha. Le 22 octobre, le duc et la duchesse de Montpensier partaient pour Paris et traversaient l'Espagne^ la France, avec le succès le plus populaire.
Lord Pdmerston ne put pardonner à Louis-Philippe, à M. Guizot, d'avoir fait obstacle à ses desseins. Lorsque M. de Jarnac lui apprend le double mariage de la reine et de l'infante, il répond : a C'est là l'acte le plus patent d'ambition et d'agrandissement politique que l'Europe ait vu depuis l'Empire. J'espère que l'on réfléchira à Paris avant de conclure. U est impossible que les rapports des deux cours et des deux gouvernements n'en soient pas complètement altérés. y> Il écrit à Bulwer,
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80fl oonfldent) nous dirions presque son complice : «Nous sommes indignés de la mauyaise foi^ de Tambition sans scrupnleS) des basses intrigues du gouvernement fiunçaiSè » Le 15 octobre^ il lui recommande de forntor un parti anglais en Espagne, et le meilleur tnoyen de délivrer ce pays du constrictor français^ c'est qu'Isabelle ait des enfants, qu'on arrivé à renvoyer en France la reitie-mère, Riansarèd et Isturit^^ à obtenir des Oortès progressistes, à modifier avec elles la constitution et l'ordre de succession. Il lui dit encore t ^ Agitez, agitez; cependant ayez soin de tie voUs mêler à aucun projet d'émeute ; mais en évitant toute complicité dans de pareils agissements, vous pourriez soutenir dans leurs dispositions hostiles ceux que vous verriez disposés à croire à l'appui de la nation^ et par suite à faire quelque tentative de cette nature, n Cette phrase peutHslle signifier autre chose que ceci : Conspirez, fomentez une révolution, mais ne voils laissez pas prendre en flagrant délit. Palmerston avait sans doute présent à la mémoire ce mot de lord Clarendon : a Tous les commandements du Décalogue peuvent être remplacés pat* celui-ci i tu ne seras pas découvert. »
Ainsi le comprit sir Bulwer ; tandis que le cabinet français redouble de réserve, demeure étranger à la politique intérieure de l'Espagne, le nom du ministre anglais de trouve mêlé à toutes les tentatives de révolte: du 12 février 1846 au 11 octobre 1847, se succèdent avec des alternatives diverses, six cabinets mode^ados qui Ue vivent qu'au milieu des agitationd et des embarras suscités par l'Angleterre. Eu 1848, les choses vont si loin que les relations diplomatiques, de trouvent rompues entre les deux pays. Dans Une note à lord Palmerston, le cabinet Narvaez lui demanda de quel droit il se mêlait
des affaires intérieured dé l'Espagne. Que dirait-il si oelleci intervenait en faveur de l'Irlande ou des Hindous ? En même temps, il envoya ses passeports, à sir Bulwer et l'obligea à quitter Madrid.
Lord Palmerston mit tout en œuvre pour associer à ses craintes plus ou moins sincères, à ses colèi^es, ses collègues, la nation anglaise^ la reine Victoria^ les cabinets européens : il dénonce bruyamment le mariage de M. le duc de Montpensier comme une vio-* lation flagrante du traité d'Utrecht et de la constitution espagnole ; il soutient que ce mariage est politiquement nul et comme non avenu, que datis aucun cas les enfants qui pourront en provenir ne devraient être regardés comme habiles à hériter des droits éventuels de letli* mère. Il oublie les mariages nombreux qui ont eu lieu, sans aucune protestation de l'Angleterre, entre les des» cendants des Bourbons d'Espagne et de France , en particulier le mariage du fils de Louis XV et de Tinfante fille de Philippe V, héritiers directs et immédiats des deux couronnes.
En fait, le traité d'Utrecht n'a voulu qu'une seule chose, la séparation absolue, perpétuelle des deux couronnes ; jamais il n'a prohibé le mariage entte les deux branches. D'ailleurs, ce traité de 1713, qui prescrivait la rtdûe de Dunkerque, pouvàit-il être la loi des nations?
Le ministre whig île réussit pas à intéresser l'Europe à sa cause, mais il fut plus heureux du côté de la nation et dé la reine. Whigs et torys embrassèrent son parti ; la presse anglaise accusa Louis-Philippe d'aspirer à la monarchie universelle à l'exemple de Charles-Quint et de Napoléon. « Tout le monde ici est furieux, écMt Palmerston, dans toutes les classes ainsi que dans tous les partis, et j'ai la certitude que Peel, Aberdeen et Graham
sont indignés de la conduite de Guizot. » Dans une lettre à ce dernier, lord Âberdeen regardait la mesure comme étant « d*une politique très douteuse, et pouvcmt peutêtre définitivement entraîner de sérieuses conséquences. »
Trompée par les assurcmces de lord Palmerstou, la reine Victoria ne savait pcus tout : elle en était restée aux conversations familières d'Eu ; elle fit entendre à Louis -Philippe un langage amer. Le roi lui répondit le 14 septembre, et par Tintermédiaire de sa fille la reine des Belges, justifia pleinement sa conduite, rétablit les positions prises de part et d'autre : s*il n*a pas tenu sa promesse, s'il y a eu déviaiion des cori' ventions premières^ c'est que le gouvernement anglais a lui-même dégagé sa parole en manquant à la sienne. La reine Victoria n^accepta point ces loyales explications, et Louis-Philippe put, à bon droit, lui reprocher de ne plus voir les affaires que par la lunette de lord Palmerston.
Lord Normanby^ ambassadeur d'Angleterre à Paris, se brouilla ouvertement avec M. Guizot (1); l'opposition française prit fait et cause pour les ministres anglais : de
(1) Alphonse Karr raconte en ces termes un des incidents de cette brouille « Lord Normanby, l'ambassadeur anglais, donnait une grande soirée ; on ne s'occupait à Paris que d'une chose : M. Guizot sera-t-il, ue sera-t-il pts invité? Quelques jours avant la fête, une invitation arrive, l'entente cùtdiale triomphe... Deux jours après, survient une missive de Tambassadear qui fait savoir que c'est par erreur qu'une invitation a été envoyée à M. Guizot. L'Angleterre et la France sont brouillées. . . Tocgour^ esl-il que beaucoup d'invités ne sont pas allés chez lord Normanby et ont affecté de se présenter chez M. Guizot... Une femme dont l'esprit est justement redouté, est annoncée chez lord Normanby. L'ambassadeur va au-devaot d'elle, lui offre le bras pour la mener auprès de lady Normanby, et lui dit : « Vous êtes bien aimable de venir aujourd'hui, » — « Que voulez- vous, mon « cher comte, dit-elle, je ne voulais pas vous laisser partir sans vous voir.* Lord Normanby fut sur le point de recevoir ses passeports, mais il se ra* visa et pria le comte Appony de le réconcilier avec M. Guizot. Lord Palmerston lui*même blâma très-doucement et engagea ^son ambassadeur à terminer d'une manière ou d'une autre ses chicane» avec le ministre fran. çais ; on craignait à Londres que les divvrgcnctt pertannellet ne vinssent augmenter les divergmcec internationaUc,
même en 1830, les adversaires de Charles X pactisaient avec les hommes d'État de la Grande-Bretagne, qui, au sujet de l'expédition d'Alger, se plaignaient d'avoir été trompés et invoquaient de prétendus engagements pris à leur égard.
« Telle a été sous ce règne la condition difficile de notre diplomatie, dit M. d'Haussonville, qu'elle était pour ainsi dire tenue, dans ses relations avec l'Angleterre, de donner constamment une double satisfaction à I opinion publique et obligée d'atteindre du même coup deux résultats essentiels, mais par malheur, quelquefois contradictoires. Ses adversaires se plaçant à leur fantaisie à l'un ou à l'autre point de vue, tantôt considérant 1 ancien gouvernement comme le patron naturel des idées libérales en Europe, et TÂngleterre comme une alliée dont il ne ]fxi était pas. permis de se séparer dans une aussi sainte cause, tantôt ne voyant plus en lui que le défenseur obligé des intérêts continentaux et permanents de la France, et dans l'Angleterre qu'une ancienne et redoutable rivale dont il fallait contrebalancer l'influence, ont pu, suivant leurs passions du jour, lui reprocher tour à tour ou trop de froideur ou trop d'intimité avec nos voisins d'outre-Manche... Quand, par une grâce de la fortune, il avait eu le bonheur de suffire à ses deux rôles, il n'en était pas mieux venu auprès de ses contradicteurs habituels. On ne contestait plus son habileté, mais on incriminait sa loyauté ; il semblait que le succès lui fût interdit ou qu'il ne pût l'obtenir que par d'indignes moyens. j>
En résumé, la vigilance du gouvernement français avait déjoué les desseins de lord Palmerston, qui voulait faire de l'Espagne r annexe et l'extension du Portugal. On ne peut reprocher à Louis-Philippe d'avoir été guidé
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par un intérêt de famille; il a agi dans l'intérêt de la Franee. L'avènemenfr d'un prince de Cobourg eût produit le plus déplorable eiTet, et la dynastie d'Orléans aurait perdu tout prestige aux yeux de la nation, menacée elle-même et affaiblie par un tel échec. « Nous sommes isolés, disait le duc de Broglie à la Chambre des Pairs, mais l'isolement, c'est la situation naturelle de toutes les puissances en temps de paix générale. L'alliance, l'entente cordiale, l'intimité, de quelque nom qu*on veuille l'appeler, c'est une situation exceptionnelle, c'est une situation qui a ses hauts et ses bas, qui a ses bons et ses mauvais moments. Il faut savoir profiter des bons et supporter les mauvais. On dit que l'isolement peut entraîner certains dangers. Je ne dis pas non, mais qu'y faire? Les choses sont ce qu'elles sont... Sécurité, tranquillité sur nos frontières d'Espagne, c'est tout ce que nous avons à demander à l'Espagne. Mais en même temps, ne donnons pas lieu au gouvernement anglais de croire que nous regrettons d'avoir exercé nos droits, d'avoir défendu notre cause et soutenu nos intérêts... Ne donnons pas le droit de dire que nous sommes un peuple de grands enfants, passant à chaque instant d'un extrême à l'autre, incapables de vouloir aujourd'hui ce que nous voulions hier, un peuple d'enfants hargneux, n'ayant d'autre souci que de dire blanc quand on leur dit noir, et oui quand on leur dit non. »
Lord Palmerston demeure responsable de la rupture de l'entente cordiale, parce qu'ajors comme toujours, il se crut permis ce qu'il voulait interdire aux autres. En fait, les mariages espagnols dissipèrent des illusions plutôt qu'ils ne créèrent des périls nouveaux; ils révélèrent une situation plutôt qu'ils ne la changeaient. Dans la plupart des questions, en Grèce, au Maroc, en Es-
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pagne, à Taïti, Tententa cordiale ne consistait guère qu'à masquer par des procédés courtois un désaccord profond, à suppléer par la pompe des mots à la réalité des choses. Ce fut peut-être un labeur utile devant TËurope, à laquelle on imposait certains ménagements, mais il n'était pas sans inconvénients pour la France, dont le sa^s droit et Foreille juste étaient froissés par un défaut de diapason entre la politique et le langage. Désormais les voiles sont déchirés, la France reprend sa liberté d'action (1), ne paraît plus rivée à l'alliance anglaise.
Les mariages espagnols étaient légitimes, nécessaires a la France, à Louis-Philippe ; ils furent un acte de politique purement défensive ; le gouvernement s'assurait un avantage afin de ne pas subir un revers. Mais, comme il arrive dans des questions aussi compliquées, cette
(1) Après la conclusion des mariages, lord Palmerston croit à une guerre inéTîtable et prochaine avec la France ; dans cette persuasion, il adresse, en décembre 1846, à la reine Victoria^ un mémorandum sur les défenses oationales : « Jamais, dit-il, l'Angleterre ne s'est trouvée dans une condition de faiblesse relative aussi grande que celle dans laquelle se trouve placé anjourd'hoi le Royaume-Uni... Il existe près de ses côtes une nation de 3t millions d'àmes, en grande partie animée contre l'Angleterre, comme puissance, d'une haine profonde... La France et l'Angleterre possèdent dans tous les coins du globe des intérêts commerciaux et politiques qui s'entrechoquent continuellement; s'il éclatait une guerre entre elles, il ne serait pas impossible que la France, quoique réellement inférieure comme paissaoce navale, pût, gr&ce à ses moyens supérieurs de préparatifs, amener dans ta. Manche, en quinze jours ou trois semaines, une flotte qui pourrait, dans le premier moment, dépasser la flotte anglaise en force numérique, ou envoyer seize ou dix-huit vaisseaux de ligne avec des troupes de débarquement, balayer nos lies do l'Inde occidentale.» Lord Palmerston n'a pas oublié la note publiée en 1843 par M. le prince de Joinville sur les forces maritimas de l'Angleterre : une invasion lui semble possible, il demande avec instance que les côtes soient mises en état de défense, que l'armée régulière soit augmentée. « Ceci est une mesure d'une importance vitale et urgente. Jusqu'à ce qu'elle soit adoptée, l'empire britannique n'existe que par la tolérance et la retenue des autres puissances, et notre faiblesse étant mieux connue des autres qu'elle n'est sentie par nousmêmes, tend considérablement à pousser d'autres États à des actes qui nous exposent soit à la guerre, soit à une profonde humiliation. »
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mesure avait ses inconvénients et ses dangers, trop vivement ressentis par des hommes tels que le prince de Joinville et le comte Ducbâtel. Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'indirectement elle a été la cause ou une des causes majeures de la révolution de 1848, que le roi et son ministre se trouvèrent désormais isolés de Fopinion en France, séparés de la vie publique, privés des communications nécessaires avec la nation, qu'ils demeurèrent comme enchaînés Yua k Tautre, Louis- Philippe restant convaincu que M. Guizot était l'homme nécessaire, qu'il ne pouvait gouverner qu'avec lui et par lui. Cette opinion origincde est celle des hommes d'État et des écrivains anglais ; M. Saint-René Taillandier l'a faite sienne dans son ingénieux commentaire des mémoires du baron de Stockmar. Elle nous semble erronée, et nous persistons à croire que les mariages espagnols n'ont rien à voir avec la révolution de Février. Plus tard lord Palmerston a protesté lui-même devant le Parlement contre cette singulière thèse : « C'est, assure-t-on, ma haine contre M. Guizot, née des mariages espagnols, qui a renversé son ministère et avec lui le trône de France. Que diront les Français quand ils apprendront cela? Que dira cette nation noble et fière, pleine du sentiment de sa dignité et de son honneur, quand elle saura qu'il est au pouvoir d'un ministre anglais de culbuter son gouvernement et sa monarchie? » '
Les véritables inconvénients des mariages espagnols sont ceux-ci : la France a perdu sa douteuse alliée et elle n'a pas encore d'alliance de rechange ; au contraire, la Grande-Bretagne, en se séparant de nous, a toujours trouvé l'Europe prêle à l'accueillir. La froideur, le désaccord des deux grands États constitutionnels vont
laisser le champ libre aux puissances absolutistes, leur permettre de consommer un attentat aux traités de Vienne, à l'équilibre européeji, par Tincorporation de la république de Cracovie.